De l'épargne et de la dépense

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La vie des organisations oscille en permanence entre la dépense et l'épargne. Les modalités de l'investissement au travail, autant que la gouvernance des organisations se comprennent à travers ces catégories. L'épargne et la dépense ne sont pas réductibles à leurs seules dimensions économiques et instrumentales. Nourries de travaux de sociologie, d'économie et de philosophie, les thématiques abordées sont celles de la demande sociale, des mises en forme de l'action et des fondements de l'"être ensemble".
Publié le : jeudi 1 mai 2008
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EAN13 : 9782296197497
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DE L'ÉPARGNE ET DE LA DÉPENSE
Essai de sociologie de l'organisation et de l'institution

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05575-9 EAN : 9782296055759

Claude GIRAUD

DE L'ÉPARGNE ET DE LA DÉPENSE Essai de sociologie de l'organisation et de l'institution

L'Harmattan

« Je déteste l'imprécision parce qu'elle ment; seul le mensonge dit toujours vrai. » Clément Rosset.

I

Précédents ouvrages de l'auteur:
-Bureaucratie et changelnent, Le cas de l'administration des télécommunications, Préface de R. Boudon, l'Harmattan, collection logiques sociales, Paris, 1987. -L'action commune, Essai sur les dynamiques collection logiques sociales, Paris, 1993. -Concepts d'une sociologie de l'action, collection logiques sociales, Paris, 1994. organisationnelles, raisonnée, l'Harmattan, l'Harmattan,

introduction

-Histoire de la sociologie, (1997) PUF, colI. «Que (troisième édition, traductions en arabe et tchèque). -L'intelligibilité du social, Che111ins sociologiques, logiques sociales, Paris, 1999. -Univers publics et privés, Dynamiques de recomposition I'Harmattan, collection logiques sociales, Paris, 2000.

sais-j e ? », Paris, 2004 I'Harmattan, collection

(sous la direction de),

-Logiques sociales de l'indifférence et de l'envie, Contribution à une sociologie des organisations et de l'engagement, l'Harmattan, collection logiques sociales, Paris, 2003. - De la institue ion a la organizacion de la Gendarmeria nacional » in Cuadernos de Seguridad, n02-12/2006 et n03-04/20007, !NCAP, Buenos Aires. -Du secret, contribution à une sociologie de l'autorité I'Harmattan, collection logiques sociales, Paris, 2005. -Acerca del Secreto, Biblos, Buenos Aires, 2007. et de l'engage111ent,

-Logicas sociales de la indeferencia y de la envida. Contribution a una sociologia de las dinalnicos organizacionales y de las formes deI cOlnpromiso, Biblos, Buenos Aires, 2008. -De l'espoir, sociologie d'une catégorie de l'action, l'Harmattan, collection logiques sociales, Paris, 2007.

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Bertin Y AN GA NGARY, La modernisation quotidienne au Gabon. La création de toutes petites entreprises, 2008. M. ANDRAUL T, L'épiscopat français et la liberté de l'enseignement sous la Cinquième République, 2008.

Pierre-Noël DENIE~,
sociologue, 2008.

Cultures et société, Itinéraires d'un

J.-A. DIBAKANA

MOUANDA, Figures contemporaines du

changement social en Afrique, 2008. B. COLLET, C. PHILIPPE (dir.), Mixités. Variations autour d'une notion transversale, 2008. Catherine TOURRILHES, Construction sociale d'une jeunesse en difficulté. Innovations et ruptures, 2008.

Abdelkader BELBAHRI, Les Enjeux de la reconnaissance des
minorités. Les figures du respect, 2008.

Patricia WELNOWSKI-MICHELET, L'Identité à l'épreuve de
l'exclusion socioprofessionnelle, 2008. Grzegorz J. KACZVNSKI, La connaissance comme profession. La démarche sociologique de F. Znaniecki, 2008. Marie-Claude MAUREL et Françoise MAYER (sous la dir.), L'Europe et ses représentations du passé. Les tourments de la mémoire, 2008. F. DERVIN et A. LJALIKOV A (Sous la dir.), Regards sur les mondes hypermobiles,2008. Fabrice HAMELIN, Élodie PINSARD, Isabelle RAGOT et Bérangère VÉRON, Les radars et nous, 2008. Trinh VAN THAO, Vietnam, du confucianisme au communisme, 2008. Thierry GUILBERT, Le Discours idéologique ou la Force de

l'évidence, 2007.

Sommaire:
I

Préalable.
Introduction: d'action. De l'intérêt d'une analyse sociologique

Il
des formes 14

I

Chapitre 1: Des mises en forme de l'agir.

23

lA : De la pertinence d'une distinction entre les concepts d'organisation et d'institution. 24 IB : Des relations entre les organisations et les institutions. 30 . IBl: Le cas d'une académie de l'Education nationale en France. 32

IB2: Le cas de la référence à l'élève et de ses effets organisationnels. 36 . 1B3 : Le cas de la Gendannerie nationale en France. 39 le: Des relations entre les marchés et les organisations 44 . 1CI: Comment Ie marché intervient dans l' organisation. 47 . I C2 : Comment l'organisation structure Ie marché. 58 . I C3 : Comment les institutions sont capables de contrôler nos vies et comment elles peinent à contrôler les marchés. 64 ID : Des différences entre l'entreprise, l'administration et }'association. 69 . IDI: Des différences tenant au droit de propriété, aux modes d'organisation et à la nature des activités. 76 . ID2: Des différences tenant aux statuts et aux logiques d'action des membres. 80

.

Chapitre 2 : Des fondements de l'être ensemble et des formes du lien social en organisation. 87
2A : Pourquoi la question de l' « être ensemble » en organisation estelle posée? 90 2B : De la coopération des individus et de la coordination. 92

2B 1: De la coopération dans le cas du « dilemme du prisonnier ». 92 . 2B2: Des « langages» de la coordination: le cas des formes orales et scripturales à « France Télécom ». 94 2C : De la conception du lien social entre les individus. 119 . 2C 1 : Le contrat. 120

.

.

2C2: La loyauté.

123

2C3: La contrainte. 124 2C4: La transmission. 128 2D: De la demande sociale à l'égard des membres et/ou des salariés. 130 . 2D 1 : Structure bureaucratique de pairs et investissement au travail: entre participation routinière et indifférence sélective. 131

. .

.

2D2:

L'engagement

et le consentement

comme

formes de

. .

l'investissement dans une PME familiale 133 2D3: Participation, indifférence, engagement et consentement comme modalités de l'investissement dans les organisations 137

2D4: Les conditions d'un investissement conçu comme un intéressement 139 2E: De la déviance et de la conformité 141 . 2El: Des contraintes et de l'autonomie des individus 143 . 2E2: De l'envie et des modèles de réussite sociale 144 . 2E3: De l'indifférence comme solidarité inattendue 146

8

Chapitre 3 : Du travail en organisation à l'organisation des conflits de rationalités.

du travail ou 149

151 3A : L'organisation se dissout-elle dans le travail? . 3Al: Le cas des techniciens des «télécoms ». 152 . 3A2: Le cas des enseignants du secondaire. 158 . 3A3: Les usages des lieux de travail. 161 3B : Des tensions entre les subjectivités et l'objectivation. 163 . 3B 1 : Des conflits de rationalité. 164 . 3B2: La question de l'acteur social. 167 3C : Des motifs de comportement dans les institutions et les organisations. 171 . 3C 1: De la solidarité. 176 . 3C2: De l'espoir. 178 . 3C3: Des valeurs acquises et de la rationalisation des motifs. 181 . 3C4: Des intérêts. 186 3D: De l' « opérationnalisation » de l'action. 189 . 3D1: De l'ordonnancement des moyens. 191 . 3D2: Des incitations comportementales. 198 3E : De l'orientation de l'action. 204 . 3El: De l'intelligibilité de l'orientation. 206 . 3E2: Des règles. 208 . 3E3: De l'espoir sur le mode du «si/alors ». 213 3F : De quelques figures de style de la gouvernance. 216 . 3Fl: Du paternalisme comme style de gouvernance autoritaire. 217 . 3F2 : Du secret et de l'aristocratie d'Etat. 218 . 3F3 : Des « associés rivaux », de la négociation et de la 222 gouvernance démocratique.

9

Chapitre 4 : De l'action produite et des relations induites.
I

227

4A: De la posture du joueur et de celle du travailleur. 230 . 4Al: De la culture du travail et de celle du jeu. 230 . 4A2: Du secret et du mensonge comme esthétiques du jeu. 232 . 4A3: De la réussite et de l'échec. 235 4B: Des effets secondaires de l'action, de l'objet et du service. 237 . 4Bl: Du résultat et de l'idée de clôture de l'action. 239 . 4B2: De l'éclatement du temps de travail. 241 . 4B3: De l'épargne et de la dépense. 242 4C : Des ordres et des désordres de l'action. 245 . 4C 1 : De l'action des groupes de pression et des syndicats. 247 . 4C2: Des relations sociales comme articulation entre ordres et désordres locaux. 250 . 4C3: Des relations de pouvoir, de l'inattendu et de l'évènement.
252 4D: Du changement et du devenir. 255 . 4Dl: De la capacité à anticiper et du sentiment d'impuissance. 256 . 4D2 : De l'individualisation des risques. 262 . 4D3 : De la novation institutionnelle. 264 Conclusion: Annexe: Digression. 271 277 279

Bibliographie.

10

I

Préalable.
L'épargne et la dépense sont des catégories de l'action. Elles ne sont pas réductibles à leur dimension économique. Peut-être faudrait-il écrire plus justement que l'économie peut s'entendre de logiques d'action interindividuelles pour lesquelles la dépense et l'épargne prennent sens. Adam Smithl considérait ainsi qu' «aussi égoïste que I 'homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s'intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu'il n'en retire rien d'autre que le plaisir de les voir heureux. » L'épargne et la dépense ne sont pas de simples actions instrumentales. Elles sont des actions qui se donnent à comprendre dans l'interindividuel, ce qui fait que «I 'homme se préoccupe de lui-même à travers l'autre ». L'épargne est un comportement qui réfère à une morale du contrôle de soi, de mesure et de régularité qui était fort appréciée quand il fallait lutter contre les passions pour instaurer l'intérêt. La dépense est quant à elle un comportement fort prisé dans une économie de marché qui repose sur un hédonisme et sur des engagements ponctuels. Les organisations sont des laboratoires de la mise en relation et de «la convenance» au titre de laquelle il faut, à suivre Adam Smith, compter «la sympathie ». Toute la vie des organisations oscille en ce sens, en pennanence entre cette dépense et cette épargne dont Max Weber avait eu l'intuition dans la constitution du capital. Les modalités de l'investissement au travail, autant que la gouvemance des organisations se comprennent à travers ces catégories. L'indifférence et l'envie, les pratiques de secret, l'espoir, le partage, la demande sociale et le lien déclinent l'épargne et la dépense. Le titre de cet ouvrage procède de la relecture de la place de l'épargne et de la dépense dans les dynamiques sociales. Il indique le sens organisationnel de la mise en relation d'individus. Ce livre est un essai sur les fonnes2 de

1

2 Le concept de forme est d'un usage souvent approximatif si l'on se réfère par exemple à la «fonne urbaine ». Même si les acceptions du terme de forme sont extrêmement larges, on peut néanmoins utiliser ce concept avec pertinence si on le réfère à la perspective simmelienne de la cristallisation autonome des façons d'agir. Les organisations et les institutions participent en ce sens d'une morphologie sociale tout en référant à des symboles et in fine à un langage de l'action commune. Cf. Dominique Raynaud, « Forme urbaine: une notion exemplaire du point de vue de l'épistémologie

A. Smith, Théorie des sentinlents moraux, PUF, Paris, 1999.

Il

l'action. Il n'est pas une synthèse de travaux sur les organisations. Il est une tentative de mise en question des organisations et des institutions. Il fait suite à mes précédents travaux. Désireux de rendre compte des organisations et des institutions dans leur fonctionnement contemporain, j'avais alors choisi d'étudier des pratiques sociales et des logiques d'action qui n'étaient que peu étudiées mais qui me paraissait centrales. Il s'agissait de l'indifférence et de l'envie, du secret et de l'espoir. Si aujourd'hui encore il existe peu de travaux relatifs à ces thèmes c'est, soit parce qu'ils sont considérés comme étant anodins, soit parce qu'ils n'ont pas été rapportés à un objet sociologique identifié comme tel, soit encore parce qu'ils sont considérés COlnmerelevant d'autres disciplines. Je ne saurais croire que l'espoir, ou l'indifférence et l'envie puissent être considérés comme étant des comportements anodins étant donné leur place dans les relations interindivi-duelles, dans l'action et dans le projet politique par exemple. Il est cependant exact que ces thèmes ont été davantage étudiés récemment par la psychosociologie, la psychanalyse, ou par la philosophie que par la sociologie. Seul le thème du secret fut étudié par Simmel, en sociologie. Peut-on pour autant, considérer que, dans la mesure où ils sont étudiés par d'autres disciplines, ces thèmes ne peuvent être investis avec pertinence par des sociologues? De la même façon, faut-il pour étudier les ensembles sociaux que sont les organisations, se limiter au corpus de connaissances spécialisées sur cet objet? La pauvreté relative de certains travaux de sociologie des organisations procède de cette conception étroite et fermée des références au seul corpus de cette «sous-discipline ». J'ai conduit mon parcours intellectuel sur ce double refus. Etudier l'espoir, c'est ainsi rendre compré-hensible l'adhésion à des projets, c'est comprendre l'enjeu de la gouvemance de ces ensembles sociaux, c'est rendre compte de croyances. De même, étudier les pratiques de secret c'est rendre intelligible des solidarités, des fonnes de lien social, des pratiques de décision. Enfin, analyser l'indifférence et l'envie, c'est rendre compréhensible la dialectique de pacification, d'ordonnancement et de stimu-Iation au coeur de l'action, c'est comprendre pourquoi et comment les organisations produisent des modèles de réussite sociale et comment elles incitent, à travers la professionnalisation par exemple, à une indifférence conçue comme une capacité sociale à ignorer des
des sciences sociales », actes du colloque Louest, CNRS, UMR 7544, I'Hannattan, Paris, 1999. 12

infonnations qui risqueraient de perturber une relation fonctionnelle. Les organisations sont des lieux et des temps, où et pendant lesquels, des dépenses sont faites, des ressources sont mobilisées, des orientations sont données, des contraintes sont imposées, des incertitudes sont à maîtriser. Mais elles produisent également des occasions d'apprentissage, d'affrontement relationnel, d'assistance, de confiance, de domination, d'interpellations réciproques, de réalisation et d'effondrement, d'engagement et de mise à distance. Les organisations sont ainsi des

segments sociaux qui présentent des similitudes avec d'autres fonnes
d'action, comme les marchés, les institutions ou les villes. Ces similitudes nous imposent d'analyser les organisations dans un cadre général, celui de l'économie de marché et celui de la modernité. Elles impliquent également d'interroger la (ou les) placees) des individus dans ces fonnes d'action, et d'en questionner leurs liens sociaux. Cet ouvrage prétend ainsi contribuer à une sociologie des fonnes du lien social et à une sociologie de l'engagement et des incitations à travers une analyse de l'objet social que l'on désigne sous les catégories de l'organisation, de l'institution et du marché. Il reprend, complète, refonnule et repositionne mon précédent travail sur l'action commune. L'hypothèse générale qui sous-tend cet ouvrage est que les organisations ont considérablement changé depuis une quarantaine d'années. Elles reposent néanmoins toujours sur la même croyance, celle faisant des individus le facteur central, à effet négatif ou positif, des dynamiques d'action. La dimension sociale des organisations est aujourd'hui fort différente de ce qu'elle était quand elles regroupaient plusieurs centaines de milliers de travailleurs dont les coopérations étaient pensées et mises en œuvre dans et par une hiérarchie de fonctions et de statuts. Pour autant, il serait naïf de considérer que les nouvelles structures d'organisation dites en réseaux et/ou adhocratiques auraient évacué tout rapport de subordination. L'autonomie gagnée et/ou accordée dans le rapport de travail a ainsi pour contrepartie un accroissement et une diversification du contrôle. Comment dès lors peut-on penser la place des organisations et leurs dynamiques? Quelles lectures peut-on faire du rapport entre les organisations et le travail? Quelles hypothèses peut-on poser pour comprendre l'investissement dans l'action? Notre propos est ici d'offrir au lecteur un cheminement de pensée autour de ces thématiques en élargissant parfois notre réflexion à des thématiques transverses comme la clôture de l'action, le résultat et l'évaluation.

13

Introduction: l'action

De l'intérêt d'une analyse sociologique des formes de

Ce livre traite des organisations, c'est-à-dire d'une fonne d'action généralisée avec laquelle chaque individu apprend à vivre, d'une façon ou d'une autre. De la naissance à la mort, nous sommes inscrits dans des organisations. En tant que membres, usagers, clients, assujettis, nous sommes réper-toriés, classés, fichés, et nous avons à nous repérer dans ce monde d'organisations. Les parcours d'apprentissage, que ces organisations rendent indispensables pour exister socialement, sont des parcours où nous sommes amenés à incorporer des contraintes, jusqu'à ce que nous devenions capables d' «autocontrainte » et/ou de déviance. Le choix qu'induit ces parcours réside fondamentalement dans cette alternative, entre «autocontrainte» et déviance. Ce que nous nous autorisons est pour partie ce que les organisations autorisent et acceptent tacitement comme déviance. Nous apprenons « les limites comportementales» en apprenant à utiliser les organisations, à s'y opposer. S'il en est ainsi, c'est parce que les organisations sont régies par des règles explicites ou tacites, transmises par écrit ou par oral, dont l'application est sanctionnée ou pas. Les organisations sont ainsi des formes d'action qui sont créatrices de situations, au cours desquelles sont activées des règles, qui permettent l'évaluation de nos apprentissages et la correction éventuelle de nos comportements. Ces règles sont, soit d'ordre juridique, c'est-à-dire relevant d'institutions, soit d'ordre nonnatif, c'est-à-dire relevant de groupes sociaux, soit d'ordre réglementaire, c'est-à-dire relevant de la gouvernance des organisations. Les organisations sont ainsi créatrices de parcours et de situations. C'est en cela qu'elles sont un creuset d'apprentissages tant cognitifs que culturels. Ils se réalisent à partir d'informations fonctionnelles et d'infonnations non spécialisées, sources de repérages sociaux et de relations entre les membres des organisations. Mais l'accès aux infonnations est toujours au centre de relations d'échange comme le pouvoir, la confiance, l'influence. Cette dimension rend compte de la réalité sociale des organisations. Elle est centrale car elle conditionne la permanence des organisations et celle de leurs membres. Les organisations intéressent la sociologie, dans la mesure où cette fonne d'action n'existe pas indépendamment d'un engagement des participants
14

et in fine de ces relations d'échange. Elle procède de rapports de force ainsi que de choix stratégiques, d'orientations et d'ordonnancements de l'action. Sa permanence dépend de la capacité des dirigeants, des associés, des membres élus, à investir le futur et de la compétence commune des membres de l'organisation à s'adapter, à anticiper, à contrôler, à apprendre et à imposer une orientation. Cette forme d'action est appréhendée par la sociologie comme étant un phénomène émergent qui ne se confond pas avec le travail, mais qui l'englobe dans son fonctionnement. La place donnée au travail et le lien postulé entre l'organisation et le travail expliquent la démarche d' «endogénéisation » des variables d'observation qui caractérise la sociologie de cette fonne d'action sociale. En effet, au lieu de considérer le travail comme un phénomène macro sociologique qui s'imposerait aux organisations de l'extérieur, la sociologie du même nom, tend à le considérer comme une composante de l'organisation à part entière. C'est à propos du quotidien du travail que se réinvente la division du travail, que se nouent les relations entre les participants, que s'exprime la dynamique de l'organisation. Considérer l'organisation comme une fonne d'action qui se donne à voir, à travers un espace d'activité qu'il est possible et utile de circonscrire, est une option de méthode. Elle renvoie à une conception épistémologique de la production du savoir sociologique. Ne produire que des théories à moyenne portée, en isolant les variables pertinentes, est une option que le sociologue R. K. Merton avait théorisée dans son ouvrage majeur, «Eléments de théorie et de méthode sociologique ». Réduire le réel, pour en expliquer une partie. Abstraire, pour rendre compte de la complexité. Isoler une partie de la réalité, pour identifier les flux de communication avec ses environnements. Telles sont les orientations de méthode qui coaespondent à l'option d'une « endogénéisation ». Cette orientation trouve une traduction lisible dans la conception des individus comme acteurs dont le comportement se comprend sur une base de rationalité à partir des situations auxquelles ils sont confrontés. La conception selon laquelle les individus, intervenant dans les organisations, sont des acteurs rationnels, procède d'une abstraction réalisée à partir de la psychologie de ces mêmes individus. Considérer les organisations comme des ensembles sociaux spécifiques, que l'on peut et que l'on doit identifier pour en rendre compte, est une démarche issue de l'épistémologie de l'isolement de l'objet sociologique. Considérer que les situations auxquelles sont confrontés les individus sont explicatives du comportement des individus, procède d'une 15

réduction du' réel. Je pourrais multiplier les exemples de cette démarche de production de connaissance. Je retrouverais alors cette même orientation épistémologique. Pour autant, faut-il maintenir la même démarche lorsque des changements modifient la réalité même de l'objet étudié? En d'autres termes, faut-il maintenir un même niveau d'abstraction lorsque l'objet d'investigation a changé, au point que les concepts employés pour en rendre compte risquent de masquer ce changement et de rendre impossible l'identification de cet objet? Il me faut ici répondre à deux questions. La première est celle du niveau d'abstraction. La seconde est celle des concepts utilisés. Si je considère l'organisation comme étant «un construit problématique d'action collective» selon la formule de Michel Crozier, est-ce que je rends compte de la réalité contemporaine des organisations? Est-ce qu'en outre le niveau d'abstraction atteint par cette définition est pertinent? L'expression utilisée par les sociologues, pour rendre compte de l'organisation, celle d' «un construit problématique» ne pose pas de problème en tant que tel. Son niveau d'abstraction est faible. Tout phénomène social peut correspondre à cette identification, dès lors qu'on accepte comme une évidence l'hypothèse d'une dynamique de tout fait social. Que cette « construction sociale» soit «problé-matique » signifie simplement qu'elle est instable, incertaine quant à ses effets, et qu'elle est contestable par les parties en présence. Rapports de force, stratégies d'orientation en concurrence, capitaux et investissements différenciés, déci-sions contestables composent la base de la dynamique de cet ensemble social. La seconde partie de la définition de l'organisation est celle de «l'action collective ». Une fois encore, la généralité de la définition peut étonner. Si une organisation se définit comme «une action collective », comment faut-il alors définir une mobilisation sociale? Un mouvement de protestation? Qu'y a-t-il de collectif dans une organisation? Ne confond-on pas le nombre d'individus et le collectif? Le social et le collectif? Telles sont quelques-unes des questions qui s'imposent ici. Il ne peut y avoir d'abstraction pertinente, utile à la production d'un savoir, sans que soient éclaircis ces différents points. Il ne peut s'agir ici de définition a priori, mais d'un va-et-vient entre empirie et théorie. Malgré la pauvreté relative de la définition donnée par les sociologues sur l'objet «organisation », force est de constater que cette définition contient des présupposés qui conduisent à un mode d'investigation spécifique de cet objet. Les présupposés sont ici ceux d'une sociologie de l'action. Les comportements, tout comme les 16

ensembles socIaux, sont appréhendés sous la catégorie de l'action. Les organisations sont ainsi à la fois la résultante de l'action, c'est-à-dire, du comportement des individus qui la composent, et l'origine constamment renouvelée de cette action qui devient alors l'activité de l'organisation. La conception de l'organisation comme « ensemble social », ou comme « construction sociale» s'entend ici d'une conception de l'action sociale, englobant l'organisation et les individus dans une même dynamique. L'organisation est ainsi une matrice d'actions orientées. Elle est un processus constamment renouvelé. Son émergence et son maintien réfèrent aux problèmes de la coopération et de l'action commune. Il est donc légitime de considérer l'organisation comme un objet sociologique. Il est également pertinent de la circonscrire et de l'étudier à partir d'une endogénéisation des variables d'observation. Pour autant, force est de constater qu'il n'existe pas d'organisation qui ne soit pas articulée à d'autres organisations. Que l'on appréhende ces organisations périphériques comme des «environnements pertinents» ou comme des «opérateurs de contraintes» importe peu ici. Le constat de leur existence et de leur permanence suffit à interroger la démarche de clôture de l'objet sociologique, même si nous pouvons nous accorder sur la fuite en avant que représente parfois une méthodologie d'investigation extensive de l'objet. Si une organisation forme avec d'autres organisations, un système permanent, si elle compose avec des marchés et des institutions une configuration singulière, peut-on analyser cette organisation en faisant fi de cette composition? La réponse va de soi. Mais peut-on également considérer cette organisation dans son environnement, avec toutes les approximations qui y sont associées? Là encore, il semble bien que la configuration ou le système soient des notions plus élaborées que celle d'environnement, et ce faisant, soient plus adéquates pour notre analyse. En effet, l'environnement laisse supposer une relation entre un centre et une périphérie comme dans le cas de la ville et de sa banlieue. Mais il existe des villes sans centre, et par là même sans banlieue. De même existe-t-il des configurations plus importantes que l'organisation étudiée appréhendée autour d'une centralité supposée. Lorsqu'une entreprise devient un groupe, c'est la configuration qu'elle crée qui est importante et non l'entreprise initiale. Certes 1'histoire de cette entreprise peut être un facteur central de la dynamique de l'ensemble social nouvellement constitué. Mais elle n'existe plus de façon autonome par rapport au groupe. Dès lors c'est le groupe qui prévaut dans l'analyse organisationnelle qui doit être menée. 17

On peut consIdérer qu'il n'y a là qu'arguties de scoliastes. Il n'en est pourtant rien, dans la mesure où le choix du périmètre d'investigation conditionne la pertinence de la lecture de l'objet. J'ajouterai que cette option procède fondamentalement d'une interro-gation sur les types de liens sociaux que construisent les organisations. Configuration, système, ou organisation dans un environnement, sont des réalités sociales qui sont à lire à la hauteur des types de liens sociaux existants. Ainsi, les liens sociaux créés au sein d'un groupe international, multiculturel, ne sont pas du même ordre que ceux qui sont créés dans une petite entreprise familiale par exemple. Il est enfin une autre raison à cette distinction. Elle procède des formes d'action historique elles-mêmes. L'organisation constitue, avec les marchés et les institutions, les trois formes d'action dont s'est préoccupée la sociologie. L'institution a été la forme d'action privilégiée de l'analyse sociologique en raison de sa permanence, de la centralité de l'autorité dans des sociétés dont les flux de mobilité sociale étaient faibles et enfin en raison de l'importance politique de la production de règles et du contrôle de leur application. Pourtant la sociologie des organisations n'a pas reconnu cette analyse des institutions. Bien plus, elle n'a pas considéré que les institutions devaient être distinguées des organisations. Le paradigme organi-sationnel s'est imposé au détriment du paradigme institu-tionnel. Pourtant on constate aisément, sans que ce constat ne donne lieu à une classification a priori3, que l'organisation et l'institution ne sont pas des formes d'action qui peuvent totalement se confondre Elles se différencient sur plusieurs points principaux, comme la place de l'autorité, la puissance d'action, les statuts et les rôles, la capacité à contrôler des biographies. Mais cette différenciation ne signifie pas que ces deux formes d'action existent indépendamment l'une de l'autre, au point d'avoir des dynamiques totalement séparées. Au contraire, elles existent de façon dialectique dans le temps, comme si elles s'engendraient de façon réciproque. On observe les effets de cette dialectique dans de très nombreuses organisations comme en France, à l'Education nationale ou dans des entreprises comme le constructeur automobile « Renault », «les papeteries d'Annonay», le constructeur de pneumatiques «Michelin »... Institution
C'est une critique, souvent légitime, qui est faite aux distinctions de forme, que de reposer sur des classifications a priori, dont l'aspect formel conduit à un appauvrissement de la réalité. Dans le cas présent, c'est du contraire dont il s' agit. Voir sur la critique des classifications a priori, Silverman, La théorie des organisations, Paris, Dunod, 1973. 3

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et organisation sont des fonnes d'action qui sont distinctes l'une de l'autre, mais qui sont néanmoins réunies dans une même dialectique. On observera d'abord qu'aucune institution ne peut faire l'impasse d'une mise en ordre de moyens et, par là même, d'une organisation de support. L'organisation s'efface pourtant devant l'institution comme les « communs» de la vie d'un château s'effaçaient devant la mise en scène sociale de la famille aristocratique4. Mais lorsque l'institution connaît une crise de légitimité relative à ses missions, la dimension organisationnelle prévaut alors sur la dimension institutionnelle5. Il y a là une dimension centrale des rapports existant entre ces deux formes d'action. Nous remarquerons, au cours de cet ouvrage, que la dynamique des rapports entre la forme institutionnelle et la forme organisationnelle mérite d'être précisée. Si la sociologie des organisations a fait l'impasse sur cette distinction, c'est qu'elle a été confrontée à la nécessité de cerner son objet et d'en établir le bien-fondé dans l'acte de connaissance sociologique. Un parallèle s'impose ici avec les travaux d'anthropologie urbaine, et tout particulièrement, avec les travaux de L. Wirth6. La ville a été étudiée par cet auteur comme un système clos dont les rapports à la société étaient abordés sous le seul angle de l'influence que la ville exerçait hors du contexte urbain. La question centrale des recherches de L. Wirth intéresse l'analyse des organisations, car ce qu'elle suppose de définition de la ville est transférable aux organisations elles-mêmes. Quand cet auteur s'est demandé à propos de la ville «quelle est la spécificité sociologique d'une entité définie par sa densité et son hétérogénéité? », il aurait pu élargir sa réflexion et interroger en des termes semblables les grandes organisations. Si cet élargissement avait été possible, cela aurait signifié que soit la question posée était trop large,
4 Voir sur ce point l'analyse de N. Elias, dans La société de cour, Paris, Flammarion, 1985. sN ous ne pouvons considérer que les institutions s'imposent et nous sont imposées sans que nous en ayons conscience à un moment où à un autre, c'est-à-dire lors d'une confrontation suite à des évènements qui les révèlent. La généralisation du terme d'institution aux « usages, modes, préjugés, superstitions» en concurrence avec «les constitutions politiques ou les organisations juridiques essentielles» selon les termes de M. Mauss nous paraît préjudicielle à la compréhension des articulations entre organisation et institution. Cf. Fauconnet P., Mauss M., (1901), «Sociologie », in Mauss M., Œuvres. 3. Cohésion sociale et division de la sociologie, Paris, Minuit, 1969. 6 Wirth L., Le phénomène urbain comme mode de vie, in, L'Ecole de Chicago. Naissance de l'écologie urbaine, présentation par Yves Grafmeyer et 1. Joseph, Paris, Aubier, 1984.

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soit que les deux objets étaient de composition similaire. Dans ces deux cibles de connaissance, celle de la ville et celle des organisations, cette question vise à circonscrire leur objet en le délimitant. Cette démarche de clôture de l'objet a des limites. A trop vouloir circonscrire un objet, on tend à vouloir en maintenir artificiellement ses limites et à en donner une définition trop étroite, ce qui rend difficile toute analyse du changement affectant cet objet. Une question générale peut ainsi aboutir à une définition trop étroite, ou comportant un nombre de conditions d'existence si élevé que l'objet devient sans existence7. La troisième forme d'action, le marché8, est également un objet sociologique articulé sur les deux formes précédentes. Longtemps considéré sous l'angle de la seule contrainte, ou sous celui de l'environnement pertinent par la sociologie des organisations, le marché a trouvé dans la sociologie économique une place de référence. Il aurait été étonnant que le marché, forme d'action très ancienne, n'occupât point cette place. En effet, si nous vivons dans un monde d'organi-sations, nous échangeons sur des espaces sociaux que nous appelons les marchés. Les échanges sociaux ne se limitent pourtant pas aux marchés. Réciprocité et redistribution sont des échanges non-marchands qui structurent les relations sociales. Pourtant les lTIarchés sont une forme d'action qui, bien qu'elle soit «encastrée»9 dans des institutions, est créatrice de possibilités d'échanges marchands considérables. La relative simplicité du prix des transactionslO procure aux agents qui interviennent sur des marchés un lTIoyencognitif et instrumental d'échange qui assure à cet espace d'action son efficacité. Les marchés sont un objet sociologique

dans la mesure où ils sont une construction sociale qui crée, avec les
7 C'est bien le reproche que l'on pourrait faire à la définition du « mouvement social» que donne A. Touraine par exemple. Voir sur ce point la critique de cette notion par F. Chazel, chapitre 7 « mouvements sociaux» du Traité de sociologie, sous la direction de R. Boudon, Paris, PUF, 1992. 8 Coleman considère quant à lui que l'articulation entre « micro/macro» se réalise en fonction de trois types de mécanismes, les marchés, les hiérarchies et les systèmes normatifs. On pourrait ici considérer que les systèmes normatifs sont les institutions, les systèmes hiérarchiques sont les organisations et les marchés sont ce qu'ils sont, c' est-àdire des formes d'échanges. J. S. Coleman, Power and the structure of society, W. W. Norton and Company, N. Y., London, 1974. 9 Granovetter M., Le marché autrement, Paris, Desclée de Brouwer, 2000. 10Hayek F. A., "Economics and Knowledge", 1948. Voir R. Fillieule, La sociologie économique des prix: une analyse dans la perspective de l'école autrichienne d'économie, HDR, Lille 1, 2006.

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organisations et les institutions, des occasions d'interactions et des flux de relations. Mais les relations créées ne sont pas de même nature. Ainsi, les marchés ne créent pas des relations d'identité, d'appartenance culturelle, de solidarité, alors que les organisations en sont, elles, le creuset. Les institutions sont, quant à elles, créatrices de relations de statut, d'autorité, de puissance. Les marchés sont créateurs de relations de pouvoir, d'alliance, d'échange marchand. Chaque forme d'action induit un type de relations sociales. Il ne faudrait pas cependant faire coïncider trop étroitement chaque forme d'action à des types de relations sociales, car nous risquerions alors de réifier notre objet, de ne plus en voir la dynamique. Il s'agit ici de types, c'est-à-dire de cas « extrêmes », au sens de l' « idéal-type» wébérien. Ils nous aident à comprendre une réalité sociale, comme le modèle wébérien de la bureaucratie nous aide à conceptualiser et à cadrer toute investigation sur ce segment de l'action étatique par exemple. Il s'agit ici d'une démarche hypothético- inductive. Pour autant, bien qu'il ne s'agisse que d'un «cadrage» de l'investigation, il s'avère indispensable de distinguer ces trois formes d'action, afin d'avoir présent à l'esprit les configurations singulières, c'est-à-dire ici, réelles et particulières, auxquelles les relations entre les organi-sations, les marchés et les institutions donnent lieu pour une activité donnée. Il ne serait ici que de prendre l'exemple de l'activité de formation, pour s'en convaincre. Il existe bien un marché de la formation. Ce marché est « encastré» par des institutions dont celle, en France, du ministère de l'Education nationale. Ce ministère est l'institution qui encadre, par délégation ministérielle et parlementaire, l'activité des organ-isations productrices de formations qui proposent leurs produits sur un marché spécifique, celui des offres et des demandes de formation. Cependant, le ministère de l'Education nationale est ici à la fois une institution et une organisation, ou plus exactement, un ensemble d'organi-sations. Sur certains aspects de la formation, comme la formation des adultes, les relations entre, d'une part les organismes de formation, d'autre part l'institution!! et enfin le marché correspondant à cette activité, créent une configuration d'action particulière. TIconvient de la saisir pour comprendre le processus organisationnel d'action commune. Ces formes d'action intéressent enfin la sociologie, parce qu'elles ont des effets sur la vie sociale de chacun d'entre nous. Les
Ou bien «les institutions », tant il est vrai que des institutions, général en France, interviennent également sur cette activité. 21 Il comme le conseil

organisations, 'les institutions et les marchés créent des apprentissages cognitifs, symboliques, relationnels qui s' « exportent» hors de leurs limites. Ils sont véhiculés par les individus car ils ne sont pas toujours en mesure d'adapter leur comportement, en choisissant des façons d'être conformes à chaque univers vécus. Ainsi, même en ce qui concerne la séparation entre la vie publique et la vie privée, qui est source de distinction habituellement reconnue dans nos sociétés contemporaines, ce sont ces mêmes individus qui en tant qu'ils sont une seule et même personne, ressentent éprouvent ces séparations. Si un même individu laisse ses «habits» en rentrant chez lui, il est néanmoins celui qui a appris dans des organisations, des institutions et des marchés des façons d'agir qui le constituent. Il reçoit, en outre chez lui des informations, des demandes de rensei-gnement, des injonctions qui brouillent les repères, car elles ne reposent pas ou plus sur cette distinction entre la vie publique et la vie privée. Pour autant, il n'est pas contraint d'être constamment le « même », c'est-à-dire de présenter le même visage que celui qui lui sert de masque social. Mais cette précision ne retire rien au fait que les trois formes d'action précédentes créent des conditions d'apprentissages multiples, qui finissent par constituer la personnalité sociale de l'individu à laquelle il n'échappe que de façon Inarginale et/ou par rupture et réorientation. La « constitution» des modes d'intervention dans l'action est ainsi à porter au crédit des formes de l'action. Je pourrais écrire ici la « constitution de l'acteur social» si je ne craignais pas de donner à penser que les individus sont ipso facto des acteurs sociaux, dès lors qu'ils sont inscrits dans des organisations, des institutions, ou qu'ils interviennent sur des marchés. J'ai montré dans mes précédents ouvrages qu'il n'en était rien et que l'on pouvait être commettant, agent, ou acteur selon les circonstances et/ou le contexte. Cependant l'idée de la « constitution de l'acteur» est plaisante, car elle exprime de façon plus directe ou plus lisible, cette idée de la production sociale de modèles de comportements par ces formes d'action. On comprend alors pourquoi la sociologie s'intéresse à elles.

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I

Chapitre 1 : Des mises en forme de l'agir.

Nous l'avons noté, les ouvrages de sociologie des organisations issus du courant de l'analyse stratégique, semblent ignorer12 la distinction entre les institutions et les organisations. Cette ignorance est en rupture avec une tradition sociologique qui avait identifié l'institution comme la fonne d'action légitime qui assurerait une continuité de nos sociétés. Le paradigme organisationnel semble, à lui seul, suffire pour rendre compte des dynamiques sociales contemporaines. Les excès du «courant institutionnaliste »13 avaient, en outre, décrédibilisé le concept d'institution. La distinction entre l'organisation et l'insti-tution n'était plus alors pensable. Le concept d'organisation semblait s'être substitué à celui d'institution pour rendre compte de toutes les fonnes publiques de l'agir. Le concept de marché était, quant à lui, appréhendé à travers la seule variable environnementale. Or de récents travaux 14ont « réactivé»
J'ai également ignoré cette distinction lorsque j'étudiais la Direction générale des Télécommunications avant qu'elle ne devienne «France Télécom », alors qu'elle m'aurait permis de mieux comprendre que l'enjeu du changement en milieu bureaucratique débordait l'organisation elle-même et qu'elle initialisait un changement de la place de l'ensemble des institutions publiques dans ses rapports aux citoyens, usagers et clients. 13 Dont le plus accessible est celui même du spectre de définition de l'institution qui est totalisant. Nous nous contenterons ici de considérer les institutions comme la puissance des contraintes normatives et cognitives légitimées, rejoignant en cela les travaux de N. Elias et ceux de M. Weber sur l'Etat comme « monopole de violence légitime ». 14 On peut ici considérer que le questionnement de l'entreprise sous l'angle d'une institution par R. Sainsaulieu et D. Segrestin a, en France, réactivé l'interrogation des organisations sous la forme de l'institution. R. Sainsaulieu, l'entreprise une affaire de société. Depuis lors de très nombreux travaux en sociologie comme en économie ont réactivé ce concept, mais en ignorant l'organisation. A lire les travaux des conventionnalistes, je reste perplexe sur l'articulation entre organisations, marchés et institutions. Seule la dimension du jugement et de la justification apporte un éclairage pertinent sur l'action engagée, bien que cette dimension soit présente dans de très nombreux travaux ne relevant pas de cette approche. Il suffit de faire référence aux travaux de R. Boudon et des interactionnistes pour s'en convaincre. Voir sur les travaux des conventionnalistes, une communication de Bruno Théret, «Institutions et institutionnalismes : vers une convergence intra et interdisciplinaire des conceptions de l'institution? » Communication faite au colloque Organisations et institutions: règles, coordination et évolution, organisé par l'ERSI-CRIISEA (Université de Picardie) et le GERME (Université de Paris VII) le s 25-26 mai 200 à Amiens. 12

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le concept d'institution sans toutefois l'articuler avec celui d'organisation. C'est pourtant cette articulation entre les deux concepts qui rend pertinente leur distinction. C'est ce que je voudrais montrer ici. lA: De la pertinence de la distinction entre les concepts d'organisation et d'institution. L'institution sera ici appréhendée comme une puissance15 d'action alors même que nous pourrions l'appréhender comme étant un «fait social» extérieur aux individus. La différence tient ici à la reconnaissance des individus ayant en charge de réaliser ce fait social et à leurs pratiques dès lors qu'ils sont organisés en corps constitués. Ainsi, le droit peut-être utilement considéré comme un «fait social », alors même que je peux l'appréhender à travers les instances qui veillent à son application et à son contrôle. Si je considère cette institution comme un «fait social », je peux l'abstraire des individus qui veillent à son application et qui participent de l'institution. Dans cette perspective l'institution compose alors un ensemble social au même titre qu'une organisation. Il existe pourtant bien une différence entre l'institution et l'organisation. L'organisation est une fonne d'action usuelle à laquelle correspond une praxis sociale, celle de l' ordonnan-cement de l'action. Le caractère usuel16 de cette fonne d'action est bien différent de la puissance de contraintes nonnatives et cognitive des institutions 17. Ce n'est pas le
Je reprends ici la distinction qu'opérait R. Aron entre puissance et pouvoir en insistant sur la dimension de potentiel d'action qui n'est pas mobilisé de façon constante. Le droit est une puissance d'action instituée. Il est soit mobilisé par des pratiques usuelles, soit mobilisé par l'institution judiciaire à partir de procédures qualifiant des faits. Cf. Raymond Aron, article «Macht, power, puissance », Etudes politiques, NRF, Gallimard, Paris. 16 Le droit régule le travail et l'activité générale de toute organisation. Or le droit est une institution qui impose à la vie des individus des bornes et des règles. Mais le fait que le droit soit une institution qui institue des rapports sociaux entre les membres d'une organisation et qui institue des usages de l'argent n'implique pas pour autant que les organisations soient des institutions. Il ne faut pas confondre ici l'objet d'application et l'institution qui le vise. L'individu n'est pas à lui seul une institution. Mais le sujet de droit est une partie de l'institution juridique et du régime démocratique. 17 Les travaux de Michel Foucault sont ici incontournables. A le suivre, les institutions se comprennent comme des pratiques de rationalisation s'enracinant dans des expériences fondamentales, comme l' enfermement, l'empêchement, la violence symbolique, etc. Les institutions utilisent en ce sens des « techniques» qui s'appliquent à des domaines différents. Reprenant les travaux d'Habermas, M. Foucault accepte les trois « techniques» identifiées par le philosophe allemand auxquelles il en adjoint une quatrième. Les techniques de production, les techniques de pouvoir et celles de communication sont les trois techniques fondamentales. A celles-ci il faut en adjoindre 24 15

même registre d'action. Dans cette perspective, la qualification d'un ensemble social comme organisation ou comme institution n'est pas sans conséquences sur la compréhension des dynamiques d'action. Essayonsnous à les distinguer tout en les articulant. Dans cette perspective on pourrait avancer l'hypothèse que les institutions ont peu connu jusqu'alors de problèmes organisationnels. Cette assertion pourrait surprendre tant il est d'usage de penser aujourd'hui en terme d'organisation et de fustiger bon nombre d'institutions pour leur incapacité à répondre aux objectifs de leurs missions. Pourtant si les institutions doivent être distinguées des organisations, ce n'est pas seulement en raison de leurs caractéristiques propres à l'une ou l'autre de ces catégories d'action, mais également en raison de ce que cette distinction permet dans la compréhension de l'une et de l'autre18. Ce n'est pas, en effet, à cause d'une absence de difficultés d'ordonnancement des moyens que les institutions ont été préservées des problèmes organisationnels. C'est simplement parce qu'elles n'avaient aucun intérêt à pallier des dysfonctionnements internes. S'il en était ainsi, c'est parce que les missions des institutions19 étaient légitimées et que les difficultés organisationnelles ne s'entendaient que de moyens à apporter à leurs missions. Or les institutions sont dorénavant déstabilisées par une
une quatrième, « la technique de soi ». Les institutions asilaires et pénitentiaires étaient les institutions d'investigation privilégiées par M. Foucault, compte tenu de l'hypothèse qui était la sienne de la central ité des techniques de pouvoir ou de domination. Aussi les expériences de référence étaient-elles réduites à celles de l' enfermement, de la contrainte et de l'empêchement. Mais il est d'autres expériences comme celles de l'accès à soi, de la puissance, du plaisir par exemple. Dans cette perspective, le travail peut être l'occasion d'expériences fondamentales, parce que communes à tous les citoyens d'un pays par exemple. Cette expérience associée à la technique de production et à des pratiques sociales de contrôle permet-elle d'identifier les lieux de travail comme étant des institutions? Ce serait selon moi confondre le travail et son lieu d'exercice. Ce n'est pas l'entreprise ou l'association, ou l'administration qui est en ce sens une institution mais l'activité qui les justifie. Cf. M. Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1975, Philosophie, Gallimard, Paris, 2004. Je ferai quelques fois référence à des auteurs et à des travaux ne relevant pas du paradigme des sociologies de l' action. Je le ferai non dans un souci de rassemblement mais parce que leurs hypothèses me semblent fécondes, même si par ailleurs je n'adhère pas à l'ensemble de leurs théories. 18 Cf. sur ce point la remarquable étude de Marcel Gauchet et de Gladys Swain, La pratique de l'esprit humain, Gallimard TEL, Paris, 1980. 19 J'entends ici par institution une forme d'action, ce qui ne m'empêche pas d'intégrer dans les institutions la langue et la monnaie car elles se traduisent bien par des formes d'action comme l'Académie française et les banques nationales. 25

pluralité de normes contraires, par une diversification des usagers, par une pro-fessionnalisation des intervenants et par la concurrence d'organismes agissant dans les mêmes domaines que ceux des institutions. Dès lors l'institution «redécouvre» l'organi-sation, c'est-àdire, découvre que les moyens, quels qu'ils soient, ne sont pas son seul sésame. L'organisation devient alors le problème de l'institution. Ce problème se comprend des dynamiques sociales internes et des conflits de rationalité qui mettent à mal sa cohérence interne. Il se comprend également de la nécessité de trouver des solutions organisationnelles aux problèmes de moyens. L'organisation réfère à la société civile et les moyens sont au centre des solutions à trouver pour résoudre un problème ou pour se développer, alors que l'institution réfère à un ordre politicosocial de domination légitime. L'analyse organisationnelle des institutions devient dès lors pertinente. Que nous enseigne une lecture organisationnelle d'une institution comme celle de l'Education nationale ou celle de la Gendacmerie nationale? C'est à ces questions que nous essaierons de répondre ici. Demandons-nous d'abord ce qu'est une lecture organisationnelle. Une organisation est une focme d'action instrumentale comme l'a si pertinemment montré M. Weber20. Elle s'entend d'une mise en commun de ressources visant à obtenir des avantages dans un positionnement spatial et temporel d'accès à des biens, soit par inventivité, soit par standardisation. Si l'on agrée cette approche de l'organisation on admet que ce qui est central dans cette focme d'action est l'articulation entre la coordination et la coopération. Or cette articulation pose problème dans la mesure où elle tend à instrumentaliser, au nom d'objectifs supérieurs, des individus et des groupes sociaux à travers des pratiques et des représentations. On conçoit alors que les relations de pouvoir21 et de confiance mais également de domination et d'indifférence22 soient centrales. Une lecture organisationnelle sera en conséquence, une lecture visant à mettre en évidence les facteurs favorisant les modes d'intégration et de congruence des pratiques sociales des membres de l'organisation étudiée, ainsi que la place de la «déviance », et in fine, de l'inventivité. L'analyse visera à recomposer
20

M. Weber, Econon1,ie et Société Plon, Paris, 1971. 21 M. Crozier, Le phénomène bureaucratique, Essai sur les tendances bureaucratiques des systèmes d'organisation modernes et sur leurs relations en France avec le système social et culturel, Seuil, Paris, 1963. 22 C. Giraud, L'action commune, essai sur les dynamiques organisationnelles, I'Harmattan, Paris, 1993.

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les logiques d'action des catégories de membres en mettant en évidence comment l'organisation construit une partie de sa dynamique sur l'envie et l'indifférence. Faut-il nuancer la démarche lorsqu'on aborde une institution? Une institution est également une forme d'action sociale. Mais elle est une forme d'action publique23 portée par une autorité politico-administrative légitime24 et qui se donne à voir par des pratiques, tant immobilières et/ou vestimentaires que régle-mentaires, qui imposent à ceux qui y ont à faire face une symbolique sans comparaison possible avec une organisation. L'Eglise catholique a été en France l'institution majeure, à «conCUlTence» de la Royauté française puis de l'Etat français, jusqu'à ce que sa domination cognitive et symbolique s'effrite. La symbolique était d'autant plus forte qu'elle référait au sacré, fondement même de toute société25. Les institutions contemporaines n'ont pas la même force symbolique bien que leur activité mobilise des symboles de justice, de savoir, de force, etc. Une institution contemporaine met en œuvre, soit des politiques publiques26, soit des orientations politiques et/ou «en valeurs », valorisées par des groupes sociaux dominants, ou par l'ensemble des citoyens d'un pays. Elle est, en ce sens, la traduction de rapports sociaux antérieurs souvent oubliés. En tant que telle, l'institution est la traduction d'un compromis social régulant les conflits potentiels. La durée lui confère une évidence tant cognitive que symbolique27. L'analyse organisationnelle appliquée aux institutions nécessite que soit prise en charge cette dimension cognitive et symbolique, dans la mesure où elle structure les relations de rôles et les attentes réciproques et où elle conditionne le champ des possibles imaginables. Il est, de ce point de vue, manifeste que l'analyse
23

E. Goffman, Les rites d'interaction, Minuit, Paris, 1974. E. Goffman, Asiles, Minuit,

Paris, 1968. 24 J'ajouterai qu'il existe des institutions qui sont le fait de pratiques sociales reconnues qu'incarnent quelques novateurs et qui ont été instituées à partir d'une contestation, d'une déviance, d'une rupture ou d'une intuition en fédérant des adhérents autour d'eux. C'est le cas pour les tags ainsi que pour l'appropriation des friches industrielles par exemple. 25 Cf. les travaux de G. Ballandier. 26 F. Dubet, Le déclin de l'Institution, Seuil, Paris, 2002. 27 De très nombreux travaux s'accordent à reconnaître cette dimension à l'institution. Voir sur ce point, Di Maggio P., Powel W. (1997), Le néo-institutionnalisme dans l'analyse des organisations, Politix, n040, 1997 . Voir également, Hall P., Taylor R., (1996), Political science and the tree new institutionnalisms, MPIFG, Discussion paper, 96/6,32 p. (traduit en français dans la Revuefrançaise de science politique, vol. 47, n04, 1997.

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organisationnelle ne peut se limiter à une analyse stratégique qui fait du pouvoir le seul mode indifférencié de relations sociales et des individus entre eux, quels que soient leurs positions et leurs enjeux. La production sociale de la confiance et les croyances dans le bien-fondé des actions menées par les institutions nécessitent ainsi un élargissement de la conception des dynamiques sociales fondées sur les seuls enjeux de pouvoir28. L'abus de langage qui aboutit souvent à confondre, d'une part tout salarié avec un acteur et, d'autre part à associer tout usager d'un service public à un client, même lorsqu'il s'agit des services régaliens de l'Etat, ne peut qu'inciter le sociologue à adopter une réflexion critique sur cet objet singulier. On peut néanmoins s'interroger sur la pertinence de la distinction entre une organisation et une institution. La dimension publique ainsi que la manipulation de symboles et in fine de rapports d'autorité, coercitifs et putativement liberticides, justifient cette distinction. Une organisation peut cependant se confondre localement avec une institution lorsque ses finalités sont légitimées et que les symboles manipulés sont appris et intégrés à travers des parcours faisant référence parce qu'ils sont construits sur des croyances communes. Il en est ainsi, en France, du service public de l'enseignement par exemple. Les symboles du savoir (égalité, action sur le monde par le progrès par exemple), le sentiment partagé de la possibilité d'accéder au savoir et d'y trouver un avantage en terme de mobilité sociale ont été à l'origine d'une reconnaissance de l'école et de ses maîtres pendant des décennies en France. Le tableau noir, la craie, l'odeur du bois, l'uniformité des tabliers gris cristallisaient la relation à l'école à travers le maître de classe. L'organisation se confondait alors avec l'institution dans la mesure où l'école était désirable parce qu'elle véhiculait un modèle crédible de réussite sociale dont le maître était le symbole. La logique de l'organisation émerge à mesure que les modèles et la symbolique de l'institution régressent. Il en est ainsi de la transformation de l'architecture des écoles, collèges et lycées qui associe ces établissements à des immeubles sans lustre et les éloigne d'une symbolique du savoir comme richesse sociale. Il en est ainsi également, dans le cas de la gendarmerie nationale, des rapports que les gendarmes entre-tiennent avec leur institution. De simples rapports salariaux avec l'organisation
Il n'y a pas forcément accord sur les pratiques organisationnelles des institutions. Mais tant que les problèmes qu'elles génèrent et qu'elles gèrent n'ont pas de répercussions sociales pour l'ensemble des citoyens, il y a un quitus d'indifférence qui existe, comme à propos des prisons en France. 28
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