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De la pensée systémique à la pratique de l'organisation

De
294 pages
Ce livre allie réflexion de fond et technique pratique d'analyse et d'intervention dans les organisations. Son originalité (les 12 principes directeurs et l'évaluation circulaire) réside dans la méthode d'analyse et de diagnostique systémique qu'il décrit. Deux méthodologies originales de pilotage des organisations sont proposées, l'une concernant l'absentéisme aigu du personnel, l'autre les difficultés rencontrées par une société offshore.
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Delapenséesystémique
àlapratiquedel’organisationPerspectivesorganisationnelles
Collection dirigée par Yvon Pesqueux etGilles Teneau
C’est depuis l’apparition de la grande organisation comme
phénomène social suffisamment important que se pose la question
de la construction d’un champ de savoir qui lui soit spécifique,
celui des sciences des organisations, la grande entreprise en étant la
manifestation concrète majeure. C’est l’action organisée dans cet
endroit spécifique qui constitue le matériau empirique et
conceptuel et l’enjeu de la création de savoir, ceci venant justifier
l’existence de la collection «Perspectives organisationnelles ».
L’organisation est à la fois organisée et organisante c’est-à-dire
qu’elle cherche à maintenir la socialisation qui lui est inhérente ce
qui lui permet en même temps de se maintenir ; elle cherche à
relier les agents organisationnels et à se relier, c’est-à-dire à relier
les agents organisationnels avec les autres ; elle cherche à produire
des biens et des liens ce qui lui vaut d’assurer sa pérennité.
L’organisation matérialise l’existence d’un « équilibre » entre des
logiques structurelles et celles des agents qui les animent.
L’organisation est donc une construction sociale contingente qui
prend en compte des objectifs, des conditions d’environnement et
la mentalité des agents qui s’y trouvent.
Dernières parutions
Jean BRINGER, Denis MEERT, Michel RAQUIN et Gilles
TENEAU, Le conseil en organisation. Evolutions et perspectives,
2011.Andrée PIECQ
Delapenséesystémique
àlapratiquedel’organisation
Le giroscopeIllustration de couverture : Le giroscope, d’AndréePiecq :
«Par calme ou tempête, le "giroscope" maintient le cap de
l’organisation. »
©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56532-6
EAN : 9782296565326SOMMAIREPREFACEPOURUNEEPISTEMOLOGIE
SYSTEMIQUE.......................................................................11
AVANT-PROPOS..................................................................23
INTRODUCTION..................................................................29
PARTIEI ANALYSEDEL’ORGANISATION................41
1. ETUDEDUCONTEXTE –LECONTEXTETEMPOREL.........43
2. OBSERVATIONETANALYSEDESCOMMUNICATIONS.....51
3. SIGNIFICATIONDESCOMMUNICATIONS.........................67
4. MODIFICATIONSDESCOMPORTEMENT S.........................71
5. DÉCRYPTAGEDES 12PRINCIPESDIRECTEURSDES
ORGANISATIONS...........................................................113
PARTIEII EVALUATIONDESSYSTEMESETDES
ORGANISATIONS..............................................................147
1. ORGANISATIONSASTRUCTUREOPERANTE,
FONCTIONNELLE...........................................................151
2. ORGANISATIONSASTRUCTURENONOPÉRANTE,NON
FONCTIONNELLE...........................................................157
3. ORGANISATIONSASTRUCTUREOSCILLANTE...............163
PARTIEIII STRATEGIESAMETTREEN ŒUVRE
POURMOBILISERLESENERGIES...............................165
1. INTRODUCTION.............................................................167
2. QUELQUESSTRATEGIESDECHANGEMENT...................173
3. ETUDEDUCHANGEMENT .............................................175
4. ERREURSÀÉVITERDANSLETRAVAILAVECLES
ORGANISATIONS...........................................................199
PARTIEIV L’EVALUATIONCIRCULAIRE,C’EST
TOUTUNEAVENTURE ...................................................209
PARTIEV ANALYSEETINTERVENTIOND’UNE
SITUATIOND’OFFSHORING..........................................221
1. METHODOLOGIEDESINTERVENTIONSA L’AIDE
DUGIROSCOPE .............................................................223
2. INTRODUCTION.............................................................225
93. CONTEXTEDE L’INTERVENTION...................................227
4. DE L’OBSERVATIONAUDIAGNOSTIC ...........................229
5. DESPISTESDETRAVAIL –DESSTRATÉGIE S.................247
ENGUISEDECONCLUSION...........................................249
REMERCIEMENTS............................................................257
BIBLIOGRAPHIE -WEBOGRAPHIE.............................263
TABLEDESFIGURES.......................................................271
INDEX...................................................................................275
SITOGRAPHIE....................................................................283
10PREFACE
Pour une épistémologie systémiqueL’ouvrage que nous propose aujourd’hui Andrée Piecq est
d’abord celui d’une praticienne, familière depuis plusde trente ans
de l’approche systémique. Une pratique acquise dans le traitement,
en premier lieu, des pathologies familiales, puis en second lieu des
dysfonctionnements des entreprises et organisations. Après sa
découvertedes travauxdeGregoryBatesonetPaulWatzlawick sur
la communication interhumaine, travaux connus sous le nom
d’Ecole de Palo Alto, elle fut l’une des premières enEurope à les
appliquer en psychologie sociale dans le cadre de ce mouvement
appelé Thérapies familiales systémiques. Mais les concepts de la
théorie systémique de lacommunication interhumaineallaientbien
au-delà de leur simple application aux systèmes familiaux.A la fin
de sa vie, Paul Watzlawick devait lui-même en faire largement
usage dans les entreprises, devenant un consultant réputé en
matièrede traitement des pathologiesdes organisations.Cechemin
futégalementceluiemprunté parAndréePiecq.
En choisissant une telle orientation qui transgressait les
frontières disciplinaires, Andrée Piecq inscrivait sa recherche (en
avait-elle conscience ?) dans ce que l’on appelle aujourd’hui la
systémique de deuxième génération. A la différence de la
systémique de première génération, héritée de la cybernétique et
qui reprend à son compte le postulat classique de la science
positiviste faisant de l’objet observé une réalité "en soi",
indépendante du sujet qui l’observe, lequel dispose en quelque
sorted’un pouvoir souverain par rapportà l’observable, la nouvelle
systémique propose une réalité composite et complexe faite d’une
interaction perpétuelle entre l’observateur et l’observé, le sujet et
l’objet.Cette systémique de deuxième génération est bien entendu
beaucoup plus délicateà mettre en œuvre, sujette aux aléas de
l’interaction, à l’imprécision des mesures, à l’imprévisibilité. Mais
elle est au final plus performante que la première, car prenant à
bras le corps les aspérités et les incertitudes de la réalité,
embrassant d’un unique regard la matérialité de l’objet observé et
les subtilités symboliques du sujet qui observe. C’est bien ce
qu’illustre la démarche suivie parAndrée Piecq tout au longde cet
ouvrage et qui contribue à en faire un manuel commode et
utilisable par unconsultant.Commeaimaità le direKurtLewin, le
13fondateur nord-américain de la psychologie sociale: «Rien n’est
plus pratique qu’une bonne théorie ». Et la théorie, en la
circonstance, est particulièrement solide, s’agissant de l’interaction
sujet/objetcomme nousallons le voir.
Quand la science redécouvre le sujet
Depuis le développement de la physique quantique et la
découverte par Werner Heisenberg de ses fameuses relations
d’incertitude, nous savons que l’objet physique ne peut être défini
indépendamment du contexte de l’observation et des instruments
mis en œuvre par l’observateur. Contre la conception naïve d’une
objectivité déjà préconstituée dans la nature, approximation sans
doute valable pour les phénomènes physico-chimiques qui se
déroulent à échelle humaine, l’univers de la microphysique montre
que la "loi physique"dépenddu regardde l’observateur.Cette mise
en question du postulat d’objectivité est même, selon
1l’épistémologue Michel Bitbol , le principal enseignement de la
mécanique quantique: «Objectiver, cela revient avant tout à
stabiliser unaspect des phénomènes, à le désolidariser du context e
perceptif ou instrumental de sa manifestation, à le rendre
indépendant des circonstances particulières, et à pouvoir ainsi le
prendre comme thème d’une description valant pour tous… Or,
justement, l’une des premières conclusions importantes que les
créateurs de la mécanique quantique ont tiréesde leurs réflexions
sur cette théorie, et sur la situation épistémologique qu’elle
exprime, consiste àdire qu’il est généralement impossibled e
défaire le lien entre le phénomène et les circonstances
expérimentales particulières de sa manifestation…La théorie
physique n’est pas représentation d’un processus naturel
indépendant de l’expérimentation qui lui ferait face ; elle est
l’expression de la participation de l’expérimentateur à un devenir
qui l’englobe ».
Contesté au niveau de la physique, le postulat d’objectivité
soulève également de graves objections au niveau des sciences du
vivant. On doitàTeilhard de Chardin de nous avoir fait prendre
1Bitbol M.,En quoi consiste la « révolution quantique»?, Revue Internationale
deSystémique, vol. 11, n°2, 1997.
14conscience, dès les années 1930, de l’extrême complexité des
phénomènes liés à l’évolution, d’où sa tentative de réintégrerle
sujet, l’esprit, le phénomène spirituel dans sa vision cosmologique
etanthropologique.Pour lui, une science intégrale,c’est-à-dire une
science du Tout, ne pouvait faire l’impasse sur la subjectivité
humaine, y compris en matière de choix spirituels. Dans
2l’avertissementauPhénomène humain , ilécrit: «Depuis quelques
cinquante ans, la critique des sciences l’a surabondamment
démontré: il n’y a pas de fait pur ; mais toute expérience, si
objective semble-t-elle, s’enveloppe inévitablement d’un système
d’hypothèses dès que le savant cherche à la formuler. Or si à
l’intérieur d’un champ limité d’observation cette auréole
subjective d’interprétation peut rester imperceptible, il est fatal
que dans le cas d’une vision étendue du Tout, elle devienn e
presque dominante. Comme il arrive aux méridiens à l’approch e
du pôle, science, philosophie et religion convergent
nécessairementau voisinage duTout ».
Cette «auréole d’interprétation » que Teilhard situait
principalement au voisinage d’une connaissance du Tout, Jean
Piaget, dont le rôle sera essentiel par le lancement de la nouvelle
épistémologie, va montrer qu’elle est présente dès les premières
manifestations de l’intelligence humaine. Dans ses travaux sur le
développement de l’intelligence chez l’enfant, le grand
psychologue genevois observe que la connaissance est processus
de construction de connaissance avant d’être résultat et qu’il est
3difficiled’y séparer leconnuet leconnaissant.Dès 1937, ilécrit :
«L’intelligence (et donc l’action de connaître) ne débute ainsi ni
par la connaissance du moi, ni par celles des choses comme telles,
mais par celle de leur interaction ; c’est en s’orientant
simultanément vers les deux pôles de cette interaction qu’ell e
organise le monde en s’organisant elle-même ». On ne peut dès
lors séparer la connaissance de l’intelligence qui la produit ; elle
n’est pas d’abord résultatmais processus actif produisant ce
2TheilharddeChardinP.,Le phénomène humain, p 22,Le Seuil 1955.
3PiagetJ.,La construction du réel chez l’enfant,NestléDelachaux, 1937, (réédité
1977).
15résultat.Le sujet neconnaît pasde«chosesen soi» mais ilconnaît
l’acte par lequel il entre en interaction avec les choses. A cette
conception du mode d’acquisition des connaissances, Jean Piaget
donnera,dans lesannées 60, le nomd’épistémologie génétique.
Après Piaget, cette conception gagnera l’ensemble des sciences
humaines etsera notamment reprise dans la théorie systémique de
la communication interhumaine.C’est sans doute PaulWatzlawick
quia mené le plusloin la réflexionépistémologiqueencedomaine.
4Dans l’introduction de l’un de ses ouvrages , il écrit: «De toutes
les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe
qu’une seule réalité. En fait, ce qui existe, ce sont différentes
versions de la réalité, dont certains peuvent être contradictoires, et
qui sont toutes l’effet de la communication et non le reflet de
vérités objectives et éternelles ». L’idée que nous nous faisons de
la réalité n’est que le résultatd’une interactionentre la penséeet un
environnement ; elle est le résultat d’un processus indéfini de
communication entre des observateurs mus le plus souvent par un
même objectifd’action.
Le postulat d’objectivité présuppose en effet une condition
impossible à remplir en matière de sciences humaines: à savoir
qu’à l’occasion du recueil des données, l’interaction entre le
chercheur et la situation étudiée laisse intacte cette dernière.
Vouloir appliquer le postulat d’objectivité et «traiter les faits
sociaux comme des choses »,ainsi que le préconisaitDurkheim, ne
peut manquer d’entraîner de graves malentendus. On risque de
réifier l’être humain en prétendant le classer pour mieux le
connaître, ouvrant la porte à de possibles manipulations. Les
classifications ne sont pas sans effet sur les classés ; elles les
enferment dans des identités dont ils peuvent ne pas vouloir: ainsi
des catégories de la psychiatrie mais aussi de la sociologie. Pour
éviter ce piège et inclure la subjectivité de l’observateur dans le
processus de construction de l’objet observé, les ethnologues ont
imaginé la méthode d’observation participante. L’implication du
sujet observantestdanscecas reconnueetassumée.Etde même la
psychanalyse a pris à bras le corps ce problème, à travers les
4WatzlawickP.,La réalité de la réalité,Le Seuil, 1978.
16notions de transfert et de contre-transfert qui sont même devenus
unélémentessentielde lacure.
Sortir de l’impasse positiviste
Que conclure de ces remarques ? Que la dualité objet/sujet doit
être conçue en termes d’interaction, de complémentarité, de co-
construction réciproque et non pas de disjonction, de séparation,
5d’opposition. Pour Edgar Morin : «L’idée d’univers purement
objectif est d’une extrême pauvreté, close sur elle-même, entourée
par un vide insondable…Le concept de sujet, soit rabougri au
niveau empirique, soit hypertrophié au niveau transcendantal, est
dépourvu d’environnement et, anéantissant le monde, il s’enferm e
dans le solipsisme…Ainsi apparaît le grand paradoxe : sujet et
objet sont indissociables, mais notre mode de pensée exclut l’un
par l’autre, nous laissant seulement libres de choisir, selon les
moments de la journée, entre le sujet métaphysique et l’objet
positiviste ». On ne peut sortir de ce paradoxe qu’en reconnaissant
la circularité irréductible de la relation qui noue ensemble sujet et
objet.Certes, la réalitéexiste sûrementenelle-même, mais nous ne
pouvons pas la connaître ; le réel reste toujours voilé. Et la
représentation de cette réalité n’est pas indépendantede celui qui
l'observe : les choses, les situations, les évènements, les personnes,
prennent la couleur et les formes que nous leur donnons en
fonctionde notre visiondu monde,de nos intentionsdu momentet
ducontextedans lequel toutcela sedéroule.
Ceci peut être dit au moyen de la boucle de causalitécirculaire
suivante. L’objet est inconnu en soi, mais il est "construit " par le
sujet sous forme d’une représentation nécessairement limitée et
partielle.
5MorinE.,Introduction à la pensée complexe, p.57,ESF, 1990.
17Figure 1: Sujet- Objet
Quant au sujet, il se construit par sa rencontre avec l’objet en
tant qu’intériorité où il est questiond’objets.Comme le remarquait
6voici près d'un siècle Gaston Bachelard: «Si l’objet m’instruit, il
me modifie. De l’objet comme principal profit, je réclame une
modification spirituelle ». Mais, à cette modification de
l’observateur par l’objet observé, fait pendant le façonnage de
l’objet par le projet de l’observateur. C’est pourquoi Bachelard
ajoutait: «La méditation de l’objet par le sujet prend toujours la
forme du projet ». D’où il s’ensuit que la science n’est en rien la
photographie froide et «objective » de la réalité ; le cadrage,
l’éclairage, le montage ont toujours été choisis par le photographe.
GastonBachelard écrit à ce propos: «Les problèmes ne se posent
pas d’eux-mêmes…Pour un esprit scientifique, toute connaissanc e
est une réponse à une question…Rien ne va de soi. Rien n’est
donné.Tout est construit ».Endevenant le lieu, où potentiellement
6BachelardG.,Le nouvel esprit scientifique,PUF, 1934, rééditéen 1980.
18il peut être question de tous les objets du monde, le sujet s'affirme
d’une certaine manière coextensive au «tout », à l’univers entier.
Coextensif à ce tout, il ne peut alors être contenu comme partie de
ce tout…ce qu’il est cependant en tant que corps physique !Edgar
7
Morin note à ce sujet: «On peut avancer que la conscience,
d’une façon incertaine sans doute, reflète le monde: mais si le
sujet reflète le monde, cela peutaussi signifier que le monde reflète
le sujet ».
En quelque sorte, l’observateur reste prisonnier de laboucle de
rétroaction sujet / objet.Vouloir lacouper ou l’ouvrir,c’est tomber
à coup sûr dans le réductionnisme: positiviste du côté de l’objet,
idéaliste ettranscendantal du côté du sujet. D’un côté, le
déterminisme des corps ; de l’autre, l’absolue liberté des sujets !
Pour Edgar Morin, il s’agit là de l’erreur majeure commise par la
pensée occidentaledepuisDescartes. «Dans la science d’Occident,
le sujet est le tout-rien ; rien n’existe sans lui, mais tout l’exclut ; il
est le support de toute vérité, mais en même temps, il n’est qu e
8« bruit » devant l’objet ». Et dans le même sens, le grand
9épistémologue Alexandre Koyré écrit : «…la science moderne…
unit et unifia l’Univers… Mais elle le fit en substituant à notre
monde de qualités et de perceptions sensibles, monde dans lequel
nous vivons, aimons et mourons, un autre monde : le monde de la
quantité, de la géométrie réifiée, monde dans lequel, bien qu’il y
ait de la place pour toute chose, il n’y en a pas pour l’homme.
Ainsi le monde de la science - le monde réel - s’éloigna et se
sépara entièrement du monde de la vie, que la science a été
incapable d’expliquer, même par une explication dissolvante qui
en ferait uneapparence « subjective »…En vérité, ces deux mondes
sont tous les jours - et de plus en plus - unis par la praxis. Mais
pour la theoria ils sont séparés par un abîme.… C’est en cela qu e
consiste la tragédie de l’esprit moderne qui résout l’énigme de
l’univers mais seulement pour la remplacer par une autre :
l’énigme de lui-même ».
7MorinE., op.cit., p.58.
8MorinE., opcit., p.59.
9KoyreA., Etudes newtoniennes,Gallimard, 1968.
19Jalons pour une autre épistémologie
C’est bien pourquoi il faut tenir entière la boucle de rétroaction
sujet/objet qui seule maintient intacte l’incertitude fondamentale,
ontologique diraient certains, entre le sujet et son environnement.
Un environnement naturel, social et symbolique qu’il convient, en
dernière analyse, de prendre en compte dans la boucle de
rétroaction, cela par un enrichissement rendu concevable par le
concept de «trialectique» emprunté à Edgar Morin et illustré par
le schémaci-après:
Figure 2: Trialectique
La trialectique permet eneffet de reprendre sous forme élargie
tout ce que nous venons dedire. Si le sujet peut se saisir de l’objet
et si l’objet peut informer le sujet, c’est qu’il y a entre eux comme
une sorte d’air de famille: leur commune dépendance d’un même
environnement naturel/social/symbolique qui les englobe et les
détermine tous deux, tout en s’enrichissant de leur interaction. Le
20Deux a besoin du Trois pour exister. Edgar Morin écrit à ce
10propos : «Le monde ne peutapparaître en tant que tel…que pour
un sujet pensant, ultime développement de la complexité auto-
organisatrice. Mais un tel sujet n’a pu apparaître qu’au terme
d’un processus physique à travers lequel s’est développé, à travers
mille étapes, toujours conditionné par un écosystème devenant de
plus en plus riche et vaste, le phénomène de l’auto-organisation.
Le sujet et l’objet apparaissent ainsi comme les deux émergences
ultimes inséparables, de la relation système auto-organisateur /
écosystème ».En quelque sorte, le sujetestce par quoi le monde se
pense et l’objet est la part du monde donnée au sujet pour être
pensée, une part quia vocationà s'élargir mais sansjamais pouvoir
espérer s’étendre un jourà la totalitédu monde.
Ainsi, à l’opposé des «philosophies du sujet » issues du cogito
cartésien et qui prétendent fonder sur le sujet la démarche de
connaissance, l’épistémologie systémiqueaffirme que le sujet n’est
pas autofondateur ; il est toujours précédé par un Autre, un tiers
qu’il a en commun avec l’objet. Le sujet doit être compris comme
un système ouvert en relation à la fois dialogique et
hologrammatique avec la totalité du monde: le sujet contient à sa
manière le monde qui contient le sujet. C’est pourquoi le sujet ne
peut jamaisêtre réduità l’étatde simplecomposantd’une partiedu
monde ;être identifié, parexemple,au membred’uneethnie,d’une
société, d’une culture. Et c’est pourquoi également aucune théorie
scientifique, aucune philosophie, aucune religion ne pourra jamais
se donner comme détenant sur l’homme et le monde un savoir
absolu, ni penser résoudre (comme ce fut la prétention insensée du
11
marxisme) le mystère de l’histoire. Edgar Morin souligne très
fortement cette dimension d’inconnaissance qui permet de laisser
l’avenir ouvert. «Il ya donc comme une barrière infranchissable à
l’achèvement de la connaissance…Cette incertitude est liée à la
théorie du système ouvert… (que retrouve) la brèche infinie
ouverte au sommet de tout système cognitif par le théorème de
Gödel ».
10MorinE., op.cit., p.54.
11MorinE., op.cit., p.63.
21* * *
Decetteépistémologie systémique, le présent ouvrageconstitue
en quelque sorte une illustration. Mais une illustration en acte, une
mise en situation pratique qui ne se perd pas dans le ciel de la
philosophie en commençant d’abord par décliner en détail les
concepts épistémologiques sur lesquels le livre est fondé. Bien
mieux, il met aussitôt ces concepts en œuvre dans le cadre de
l’action de conseil et d’aide au changement, permettant de vérifier
in situ leur pertinenceet leurefficacité.
C’estbien pourquoiAndréePiecqdoitêtre remerciée pour nous
avoir donné cet ouvrage qui arrive au bon moment, un moment
critique où la science des systèmes, enfin reconnue dans sa
scientificité, se trouve en risque d’être récupérée, c'est-à-dire mise
aux normes, par les tenants d’un positivisme réducteur et
matérialiste. Je la remercie également à titre personnel pour
m’avoir donné l’occasion, en m’offrant la rédaction de cette
préface, de proposer à ma façon une nouvelle leçon
d’épistémologie systémique.
GérardDonnadieu
Vice-Président de l'Association Française de Science des Systèmes
(AFSCET).
Ville d’Avray, mai 2011
22AVANT-PROPOSEn guise d’avant-propos ces quelques lignes pour remonter à la
genèsede mon intérêt pour l’analyse systémique.
En 1969, j’ai commencé le travail préparatoire à l’élaboration
de mon mémoire de licence en Sciences Psychologiques sur
« L’observation des comportements maternels de la souris
albinos ». Ce travail observait l’ordre etla fréquence d’apparition
de certains comportements dits maternels en fonction du sexe des
souriceaux. Au cours de cette année d’observation, deux
événements importants enperturbèrent le déroulement, d’une part
des travaux effectués trois étages au-dessus du local d’observation
et d’autre part un changement temporaire d’observateur qui avait
une information claire etprécise sur les critères d’observation à
respecter et sur la manière de les appliquer.Dans les deux cas, les
travaux et le changement d’observateur, j’ai constaté une
différence significative au niveau de la fréquence, de l’ordre
d’apparitiondescomportements observéschez les souris.
Dès mon entrée dansla vie professionnelle, en 1971, étudier
l’individu seul, comme une entité isolée, avec comme référent
unique la psychanalyse, ne me suffisait pas.
Ilme fut indispensable de replacer la personne dans son
contexte, que ce contexte relève soit de l’évolution relationnelle et
affective, soit du cadre social, comportemental, économique,
politique, géographique,ethnique...
Je voulais donner une place importanteà lacomplexité.
En 1979, j’ai commencé, pour aborder cette réalité, une
formation à la thérapie familiale à Chapelle-aux-Champs avec
Mesdames Bella Borwick, Maggy Simeon et Edith Tilmans,
formation qui s’est terminé en 1981. Lors de la lecture des auteurs
systémiques, j’ai trouvé des réponses aux questions posées en
1969, lors de l’élaboration de mon mémoire. J’ai eu enfin des
12réponses sur l’impact des modifications du contexte sur la
nécessité d’inclure l’observateur dans l’objet de sa description par
12BatesonG.,Vers uneEcologie de l’Esprit,LeSeuil,Paris, 1977.
2513Heinz von Foerster , et sur l’importance des interactions qui
existententre l’observateuret l’objetde son observation.
Très vite, j’ai prisconsciencedesanalogies quiexistent entre la
famille et ces institutions. Puis, de l’analogie famille/institution, je
suis passée à l’analogie famille/institution/entreprise. J’ai
commencé alors à travailler en interventionà l’aide de mon
modèle «Les 12 principes directeurs des systèmes » issu des
théories écosystémiques etinspiré parPaulWatzlawick et l’école
dePaloAlto.
De nombreuses années d’activités, théoriques et pratiques, dans
le domaine de la systémique appliquéeaux organisations humaines
m’ont permis de valider ce modèle. Parmi ces activités, notons
l’analyse et l’intervention dans des institutions pour enfants
handicapés, des écoles, des structures hospitalières, des entreprises
marchandes avec notamment une intervention dans une société de
distribution suiteà une situationd’absentéismechronique,etc.
Plus particulièrement, je mentionne ma participation en qualité
d’expert systémicien dans le contexte d’une recherche«Education
interculturelle dans l’enseignement secondaire » initiée de 1989 à
1992 par la C.E.E. Madame Jeannine Blomart, Professeur à
l’ULB, m’avaitdemandéde superviserce travail.Pour laBelgique,
il consistait à étudier l’intégration des enfants despopulations
immigrées, qui fréquentaient certains établissements
d’enseignement secondairedeBruxelles-Capitale ; puis d’élaborer
des stratégies pour lutter contre l’absentéisme scolaire etla
violence. Le modèle des«Principes directeurs » a conduit à
l’élaboration de la fonction de « médiateur scolaire àBruxelles-
Capitale ».
La participation à cette recherche fut suivie d’une mission au
Cabinetde l’Educationde laCommunauté française,en partenariat
avec Madame Christiane Dognies, Inspectrice, pour choisir,
installer et accompagner les médiateurs scolaires avec comme
13VonFoersterH. (1911 - 2002) scientifique situéà lacroiséede la physiqueetde
la philosophie. Un des fondateurs de la cybernétique de deuxième ordre, il
contribueà la théoriedu «constructivisme radical».
26référence le modèle«Les 12 principes directeurs ». Cette mission
durade 1992à 1996.
Depuis plus de 15 ans déjà, mes collaborateurs et les
participants à nos formations me demandent d’écrire un livre
traitant des«Principes directeurs ». J’ai toujours refusé jusqu’à ce
jour: quelle utilitéyavait-ild’écrire un livredont le thèmeétait un
outil d’intervention systémique, tant d’auteurs de talent en ayant
déjà publiés ?
Aujourd’hui, je me rendsà leursarguments.
Les quelques chapitres qui suivent, n’auraient jamais existé s’il
n’y avait pas eu toutes les personnes en situations de détresse, les
individus, les couples, les familles, les organisations avec
lesquelles j’ai travaillé ; sans parler des participants des plus de
cent dix groupes formés sur plusieurs années chacun, grâce à qui
un questionnement permanentet réflexif s’est installé.
A leurs débuts, ces réflexions ont été appuyées par Madame
Chantal Bastin, psychologue, et Monsieur Patrick Mesters,
psychiatre, puis par mes collègues du Centre de Formation des
Centre-Psycho-Médico-Sociaux de la Communauté française de
Belgique.
Plus tard, une équipe s’est crééecomprenant Madame
Véronique Pourtois, psychologue, Messieurs Christian
Declerck, ingénieur civil, et Guy Koninckx, psychologue du
travail spécialisé dans les ressources humaines. Aujourd’hui
certains membres ont quitté l’équipe et elle s’est renouvelée grâce
àde jeunes systémiciens.
Aucoursdecesannées, le travailde formationetd’intervention
m’a permis d’accumuler les éléments nécessaires à la constitution
d’un patrimoine comportant à la fois un savoir intellectuel et un
savoir-être.
Ce patrimoine appartient à tous ceux qui y ont collaboré d’une
manière oud’uneautre.
Refuserd’écrirece livreéquivalait, je viensde lecomprendre, à
undénidu travaildecollaborationétabliaucoursdeces trenteans.
27INTRODUCTION