Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

De la prospective

De
211 pages
Cet ouvrage rassemble seize textes écrits entre 1955 et 1960 par le philosophe Gaston Berger. Ils constituent les fondements de la prospective dans son acception française. Y sont joints les travaux menés par ceux qui l'ont accompagné dans cette réflexion au Centre international de prospective crée en 1957. Voici rassemblés et rendus accessibles des textes pour donner à redécouvrir ce précieux capital de la pensée française.
Voir plus Voir moins

De la prospective

Prospective
collection fondée et dirigée par Philippe Durance (CNAM, Lipsor)

La prospective n’est ni une science, ni une discipline à proprement parlé. Un art,
plus sûrement. Certains parlent d’une «indiscipline »intellectuelle.En définitive,
fondamentalement, la prospective est une attitude, un état d’esprit, une manière d’être, voire
une philosophie, peut-être même une certaine forme de morale, c’est-à-dire un guide de
l’action humaine soumise au devoir et ayant pour but la recherche du « sens » commun, avec
comme moyen la connaissance. Il s’agit d’une posture différente vis-à-vis de l’avenir, basée
sur le refus de la fatalité, sur la reconnaissance de l’homme à la fois comme finalité et comme
acteur du futur.

Dans ce contexte, la collectionProspectivea pour ambition de nourrir cette posture
en suscitant, en rassemblant et en valorisant les travaux théoriques et appliqués de
prospective, issus des milieux académiques, des collectivités locales, des entreprises ou des
services de l’État, enFrance ou à l’étranger, dans ses différents champs (technologique,
sectoriels, territorial, etc.).Elle se compose de quatre séries : Mémoire,Essais & Recherches,
Problèmes & Méthodes, Prospective appliquée.

Dans la même collection
Berger (Gaston),Bourbon-Busset (Jacques, de), Massé (Pierre),De la prospective.
Textes fondamentaux de la prospective française (1955-1966), textes réunis et
présentés par PhilippeDurance
Bernard (Philippe J.),Le pouvoir des idées.Comment vivent et se transforment les
sociétés contemporaines
Guigou (Jean-Louis),Réhabiliter l’avenir. LaFrance malade de son manque de
prospective
Colloque deCerisy,L’économie des services pour un développement durable,
Nouvelles richesses, nouvelles solidarités(Prospective VIII), coordonné par
Édith Heurgon et Josée Landrieu

GastonBerger
Jacques deBourbon-Busset, Pierre Massé

De la prospective
Textes fondamentaux de la prospective française
1955-1966

Textes réuniset présentés par
PhilippeDurance

Sommaire

Avant-propos................................................................................................. 9

La prospective deGastonBerger .............................................................. 13

Les textes fondamentaux de la prospective française.............................. 31
L'homme et ses problèmes dans le monde de demain.Essai
d'anthropologie prospective,GastonBerger(1955).................................33
L'avenirdes sciencesdel’homme,GastonBerger(1956) .......................35
Leproblème deschoix:facteurs politiqueset facteurs techniques,
GastonBerger(1956)...............................................................................41
Sciences humaineset prévision,GastonBerger(1957) ...........................53
L'accélérationdel’histoire et sesconséquences,GastonBerger(1957)..63
L’attitudeprospective,GastonBerger(1958)..........................................73
L’attitudeprospective,GastonBerger(1959)..........................................81
Culture,qualité,liberté,GastonBerger(1959)........................................87
Au rond-pointdel’avenir,Jacquesde Bourbon-Busset(1959) ...............93
Prévisionet prospective,Pierre Massé(1959).........................................99
Letemps,GastonBerger(1959) ............................................................123
L'idée d'avenir,GastonBerger(1960) ...................................................141
Méthode et résultats,GastonBerger(1960) ..........................................153
Réflexions sur l’attitudeprospective,Jacquesde Bourbon-Busset
(1962) .....................................................................................................165
L’esprit prospectifet l’application,Pierre Massé(1962) .....................175
Lesattitudesenvers l’aveniret leur influencesur leprésent,
Pierre Massé(1966) ...............................................................................191

Index........................................................................................................... 199

Avant-propos

Cet ouvrage constitue une réédition de seize textes fondamentaux de
la prospective française, écrits entre1955et 1966, dont lamajoritésontdus
au philosopheGastonBerger.Il s’inscritdans le cadre dela«Mémoire dela
prospective»,projetderecherchemené au seinduLaboratoire
d’investigationen prospective,stratégie et organisation (Lipsor)du
Conservatoire NationaldesArtsetMétiers (CNAM)de Paris.
Leprojet« Mémoire de laprospective »
Ceprojet partd’undouble constat ; l’inaccessibilité des travauxde
prospectivemenésdepuis prèsde50ans (textes nondisponibles,voire
tombésdans l’oubli, éparpillés tanten matière d’édition que d’archivage,
voireirrémédiablementdétruits), en majeurepartiesource d’une
méconnaissancepar les praticiensdel’étatdel’artetdes fondamentaux.
Comblerces manques passepar la constitutiond’uncapitalcognitif
delaprospective dans uneoptique dereconstruction intellectuelle; l’histoire
éclaireleprésenten symétrie dela démarcheprospective elle-même.La
constitutionet lagestionde ce capital ontété effectuées initialement par un
noyaudurd’acteursdelaprospective enFrance— laDiact (ex-Datar),
l’associationFuturibles international,l’ancienCommissariat généralduPlan
et le Lipsor —dans unemissiondemise à dispositiondes sources,
d’optimisationdes ressourcesetdemaximisationdes moyensde diffusion.
Un réseaucoopératifetapprenant s’estainsiconstruitinitinerequiatrouvé
1
dans leCollège européende Prospectiveun prolongement tout naturel .

Cettevalorisationdes sourcesa également pourambitionde
favoriser l’entreprise d’évaluation, aujourd’hui nécessaire dans la culture de
projet qui s’instaure au plus haut niveaudel’État.
Malgréles nombreux travauxeffectuésdepuis 50ansenFrance,le
corpusdetextesaujourd'huidisponibles s'avéraitextrêmement réduit ;

1
LeCollège européendeprospective a étéfondé enavril 2004àl'initiative delaDélégation
interministérielle àl’aménagementetàla compétitivité des territoires (Diact).Il rassemble
unetrentaine d’acteurs territoriauxdel’Europe desVingt-Sept, ainsi que descorrespondants
d’Amérique duNord, d’Amérique duSud, etd'Afrique.Il forme ainsi undes principaux relais
pour les réseauxdeprospective enEurope.LeCollège a élaboréune base d’informations
continue deméthodesetde contenus relatifsàlaprospective dans le butde construireun
glossaire européen ; ila égalementanalyséles réseauxdans lesquels sesdifférents membres
sont impliquésetaréuni une bibliographie des textes fondamentauxdelaprospectivequi font
référencepour l’ensemble des membres.

10

De la prospective

ouvrages non réédités, textes méconnus, études enfouies dans les archives de
leurs commanditaires, voire purement et simplement détruites. Ces absences
de formalisation, de conservation, de diffusion de l’expérience et de la
réflexion prospective risquaient d'aboutir à la disparition de sommes de
connaissances et d’expériences acquises au fil des ans.

Pour faire face à cette première difficulté, un travail bibliographique
s'imposait pour identifier les textes-clés et favoriser leur diffusion. Cette
première étape permet de disposer aujourd'hui, en libre accès sur les sites du
Lipsor, de la Diact et du Commissariat général du Plan (site archivé),
d'essais et d'études qui font date. Ce travail de défrichage et de valorisation
de ce capital cognitif se poursuit également dans le cadre de la collection
« Prospective » des éditions L’Harmattan, plus particulièrement au sein de la
série « Mémoire ».

La deuxième difficulté tient à la nature des textes et des réflexions
jusqu'ici menées sur la pratique prospective. Car, si les études de cas sont
légions⎯même si la plupart demeurent ignorées ou volontairement mises
au secret pour des raisons stratégiques ou politiques parfois discutables⎯
les ouvrages portant sur la nature même de la prospective, ses concepts-clés,
son histoire, ses méthodes, ses outils sont, eux, beaucoup plus rares, voire
inexistants. Or, si la lecture d'études appliquées permet sans conteste de se
familiariser avec des pratiques, elle ne permet en aucun cas de faire
l'économie d'une réflexion sur les fondements même de ces pratiques.
Quelles connaissances les sous-tendent ? Quels concepts sont en jeux ?
Quelles justifications des techniques et des méthodes utilisées ? Quels
acteurs ? Autant de questions posées ou à poser qui ne trouvent pas de
réponses explicites.

Le risque serait grand, ainsi, de ne voir reproduire que des
techniques, de mettre un terme au travail de fondation conceptuel, de stopper
l'innovation méthodologique et de forclore un champ de savoir avant même
qu'il ne soit suffisamment fondé et reconnu pour s'instituer, sinon en
discipline, du moins en domaine de connaissances autonome. La prospective
deviendrait alors une de ces sommes de connaissances passées dans
l'antichambre de l'histoire faute d'avoir bénéficié d'un rapport de force
suffisant pour trouver son indépendance. Dans le meilleur des cas, leurs
connaissances sont absorbées et intégrées à d'autres champs disciplinaires
viaun découpage du savoir plus pertinent ; dans le pire des cas, elles
disparaissent après n'avoir constitué qu'un simple accident dans l'histoire des
sciences.

Avant-propos

11

Les textes fondateursde laprospective française
Les seize textes qui font l’objet du présent recueil ont été publiés
initialement sur une période de dix ans, entre1956et 1966, dansdifférentes
revueset ouvrages.Trois sontdusà Pierre Massé(datant respectivementde
1959,1962et 1966)etdeuxà JacquesdeBourbon-Busset (1959,1962).
Les onze autres ontété écrits parGastonBergerentre1955et 1960.
Parmieux,neuf ontétépubliés, demanière dispersée, dans les trois ouvrages
posthumesconsacrésaux travauxdu philosophe :L’hommemoderne et son
éducation(1962),Phénoménologie du tempset prospective(1964)etÉtapes
de laprospective(1967).Deux ontétéignorés,voireoubliés, dont
«L’homme et ses problèmesdans lemonde de demain.Essai
d’anthropologieprospective»,texte court mais précurseur,leplusancien
2
répertorié à cejour quiexpose explicitement leprojetdu philosophe.

Lerecueilde cesécrits répond àune doublelogique.D’abord,
concernant les travauxdeGastonBerger,il s’agitdepublier unensemble de
textes qui nous ont parucorrespondre aucheminementdelapensée de
l’auteurautourdequelques grands « moments » qui, ensemble,ont participé
àformeretà enrichir l’idée deprospective :la décision publique,
l’articulationdes finsetdes moyens,lanotiondetemps,l’idée d’avenir,
l’action, etc. ;ensuite, d’yadjoindreles travaux menés parceux qui l’ont
accompagné danscetteréflexionau seinduCentreinternationalde
prospective créé en 1957,ycomprisàtravers lesapprofondissements
réalisésaprès samorten 1960, et qui ontainsicontribué àfaire émergercette
pratiqueoriginale au seindelahaute administrationetdequelques grandes
entreprises françaises.

Cette doublelogique est mise en œuvre
fait ressortir les principauxapportsconceptuelset
auteursdurant lapériodeinitiale(1955-1960).

dans uneintroduction qui
méthodologiquesdes trois

PhilippeDurance

2
Cetexte a étéidentifié dans la cadre d’un travail préalable devérificationet
d’augmentationdela bibliographie deBerger quenousavons mené en 2006 ; 25
nouvelles références ontainsiété ajoutées sur un totaldeprèsde180articleset
ouvrages répertoriés.

La prospective deGastonBerger

GastonBerger formalise la prospective sur la base d’une critique de
la décision, et plus particulièrement de la décision publique.Dés1955,il
tracelescontoursd’uneméthodenouvellequi réconciliesavoiret pouvoir,
finalitéset moyens, endonnantàl’hommepolitiquelapossibilité de
transformer savisiondel’avenirenactions,ses rêvesen projets.Plus tard, à
partirde1958,il préciserales modalitésde cettenouvelle approche.Après
samorten 1960,sapenséeseraperpétuéepar un groupe de« militants » qui,
placésaucœurdelasociété économique et politiquefrançaise,se chargeront
d’endiffuser les grands principeset l’appliquerontàlapréparationde
quelques grandschoix politiques.

L’idée d’une science de « l’homme à venir »
Laprospectiveva émergerau milieudesannées 50.Durant trois
années, de1955à1957,Berger vaforger sonargumentationen faveurdela
prise enconsidération formelle del’avenirdans lesdécisions humaines.
Unmonde enaccélération
Lesannées 50 sontencorefortement marquées par lesactesde
barbarie commisdurant la SecondeGuerremondiale.LaFrance entre dans
unepériode de croissanceinégalée.Les techniquesbouleversent un grand
nombre d’approches.Lesdécouvertes faites par lasciencemoderneposent
3
plusdeproblèmes qu’elles n’en résolvent (1956b; 1960a).Les relations se
mondialisentet se complexifient.Danscourt lapse detemps, des
transformationsdeplusen plus nombreuseset profondes s’opèrent.Le
progrès interrogelesensdel’Histoire.Lemondes’accélère.

Cette accélérationestbien souvent provoquéepar
l’hommeluimême,quientendsubstitueràlaloidelanature, devenue demoinsen moins
acceptableparcertainsdesesaspects,uneloi plus humaine.Pourcela,
l’hommes’estdonné des moyensdont lapuissanceouvre des possibilités
inéditeset qui posentautantdequestions relativesaux finsetaux valeurs.
L’homme estdevenucapable d’actes irréversibles (1960a).Parailleurs, cette

3
Lesdates indiquées,lorsqu’ellesconcernent unécritdeGastonBerger,sontdonnées sans
mentiondel’auteur.Cesdates sontcellesdesélémentsbibliographiques sur lesquels se base
cetexte etcorrespondentdonc auxdatesdepublication, et non pasdepremière
communication publique, cequi peutexpliquercertainsdécalagesaveclapartition temporelle
présentéeici.Atoutes fins utiles,lesdatesdepremière communication publique,lorsqu’elles
sontconnues,sont rappeléesenbibliographie àlasuite dela date depremièrepublication.

14

Delaprospective

accélération n’affectepas tout,ni tout lemonde, delamêmefaçon ;des
«décalages », des tensions, apparaissent un peu partout,qui renforcent
encore cesentimentdetransformationdu monde(1957a).
Il n’est plus possible,non plus, derattacher finset moyens selon une
règlesimplement hiérarchiqueou linéaire.Demultiples relations rattachent
chaquejour plusétroitement les hommesentre eux.Lemondehumain se
compose denombreuses fonctions interdépendantes, dontchacune concoure
dorénavantaveclesautresà assurer lavie et le développementde
l’ensemble. «Ilestchaquejour plusdifficile d’isolerdes séries
indépendantesdefinsetdemoyens. » (1958b).
4
Cephénomènen’est pas nouveau .Quelquesétudes suffisentà
montrer que cette accélérationestconstante et générale depuis fort
longtemps.Lanouveautérésideplutôtdans laperceptionduchangementet
dans son passage del’échellehistorique duconstatàl’échellehumaine du
vécu.L’accroissementdel’allure du tempsest un faitd’expérience, devenu
laloi normale detransformationdu monde : dorénavant,« le deveniresten
avancesur[les]idées » (1957b).
De cefait,les situationsdans lesquelles l’hommesetrouvesont sans
cessenouvelles.Lesconséquencesdesesactes seproduirontdans un monde
totalementdifférentde celuidans lequel ilsaurontétépréparéls ;a
prospectivenaîtavant toutde ce constatetdelavolonté deprendre en
considération seseffets pour l’homme(1956a).Il faut que cefaitbanalde
l’expérience devienneun objetdepensée(1957b).
5
Critique de la raisonhistorique
Face à cemonde en mouvement permanent,les méthodesclassiques
nesuffisent plus:les recherche derégularités,propre aux sciencesdela
nature,oudeprécédents,propre aux sciencesdel’homme,sontbasées sur

4
Pas plus quesa descriptiond’ailleurs.Déjà, en 1872, Michelet, alorsâgé de74ans, àl’issue
e
delarédactiondesondernier ouvragesur l’histoire duXIXsiècle,observeque :« undes
faits les plus graves, et les moins remarqués, c’est quel’allure du tempsatoutàfaitchangé.Il
a doublélepasd’unemanière étrange.Dans unesimplevie d’homme […],j’ai vudeux
grandes révolutions quiautrefoisauraient peut-êtremisentre ellesdeux mille ans
d’intervalle. » ;citéinHalévy (Daniel),1948,Essaisurl’accélérationde l’histoire, Paris:
ÉditionsSelf.
5
Cetitrefait référence àun ouvrage de WilhelmDilthey, auteurallemandqui théorisa, àla
e
finduXIXsiècle,laséparationentreles sciencesdelanature et les sciencesdel’homme.
Cette distinctionest repriseparGastonBergerdans ses réflexions sur la constitutiond’une
science del’homme basée,notamment,sur lapsychologie et lasociologie etàlaquelleBerger
propose d’adjoindrel’anthropologieprospective.

La prospective deGastonBerger

15

l’expérience,i.e.lepassé, et nepermettent plus nidegouverner,nide
diriger,nid’administrer (1956a).
Berger nemetencauseni lesens,ni lavaleurdel’histoire,mais son
6
utilisationdans lapréparationdesdécisions .En fait,l’histoire et la
prospectiveontbeaucoupencommun, et plus particulièrementdeporter sur
des faits potentiels,« horsdel’existence»:« lepassén’est plus,l’avenir
n’est pasencore» (1959a).Lepassé doit servirà dégagerdes permanences,
des tendances lourdes,utiles pour forgerdes hypothèses,oudes règles
opératoires, efficaces pour l’action,mais nondes modèlesdont lasimple
application viendrait sesubstitueràl’analyse et lapensée explicite.En outre,
les règles tiréesdes sciencesdelanaturenesont pas transposablesaux
7
sciencesdel’homme :«entrelaparticule dont lemouvementestaltéré
quandon l’éclaire et l’homme dont le comportement semodifiequandil sait
qu’on leregarde,l’analogie est purement verbale. » (1956b).
Ces «attitudes rétrospectivens »esont plusadaptées.Il n’est plus
possible devivresur sesacquis.Anticiperàpartirdu passé,même àpartirde
saformelasplus «cientifique» quereprésentel’extrapolation,revientà
déterminercequi vaseproduiresi lephénomène étudiéreste abstrait,i.e.
comme disent les statisticiens,« touteschoseségales parailleurs ».Or, dans
un monde en mouvement,laprévisiondoitêtre concrète(1957a).
… et de la décision publique
MaisBergercritique avant tout vigoureusement lesystèmepolitique
en vigueur.Lui-mêmehaut fonctionnaire au ministère del’Éducation
8
nationale ,ilconstatequeles moyensà employer,qui sontdu ressortdes
techniciens,sont trop souvent recherchésavant les finsà atteindre, domaine
des politiques.Or,il ya bien unehiérarchie dictéepar laréalité : déterminer
les fins,puis les moyenscorrespondants.Les techniciens seméfientdes
politiquels pouresquels lapassion l’emportesouvent sur laraisonet qui
défendent non seulement leurs idées,mais surtout les intérêtsde catégories
particulièresdelasociété.En outre,laplupartdu temps,lorsqueles

6
En fait, et mêmesicelan’est pasexplicite chezGastonBerger,ilest toutàfaitenvisageable
de considérer laprospective commeune critique delapratiquehistoriquetellequ’ellese
développe àl’époque au seindel’école desAnnales.Il nous faudrarevenirailleurs surce
point,quenous pensonsêtre capital pouréclairer lapensée deBerger.
7
Il s’agitd’une desconséquencesdu principe d'indétermination,oud’incertitude, énoncé en
1927 parHeisenberg:l'instrument utilisépour mesurer lavitesseou lapositiond’une
particule agit sur luietdonclemodifie.
8
GastonBergera été directeur généraladjointdel’Enseignement supérieuren 1952,puis
directeur généralde1953à1960.

16

De la prospective

situations deviennent graves, les politiques abdiquent au profit des
techniciens pour une gestion de et dans l’urgence.Enfin, et surtout, il faut
bien admettre que les fins politiques sont si vagues, si générales qu’il est
quasiment impossible de les transformer en actions.Elles ont d’ailleurs fini
par constituer une sorte de catalogue commun à l’ensemble des forces en
présence et peuvent être ainsi facilement juxtaposées dans un programme
idéal pourservir telle ou telle tendance politique ; seule la recherche d’une
mise en application permettrait de faire émerger les contradictions (1958a).

Lemode degouvernement idéal n’estcependant pas technocratique.
Leschoixàfaire débordent largement lescompétences spécifiquesdes
techniciens qui sont,parailleurs,souvent incapablesdesemettre d’accord
entre eux.Berger se dressenotammentcontrele« sophisme du moyen »:
sous prétextequ’un moyen suffitàrépondre àunefindéterminée,ilest
déduit que cemoyendoitêtre employé, alors que,plus réellement,ilpeut
être employé, car peudesituations ne disposent que d’uneseule et unique
possibilitépour y répondre. «Montrer qu'un moyenconduitàuncertain
résultat neprouve doncpas qu'il nous faillel'employer.Seulela comparaison
detous les moyens possibles permetderépondre. »Là encore,lemoyenest
privilégié àlafin.Mais, comparer tous les moyens possibles revient, en fait,
àfaireunchoixbasésurdes valeurset renvoie aux fins.Autre
critiquevis-àvisdu technicien:ilest homme à baser sescompétences sur sonexpérience;
or, dans un monde enaccélération, dans lequel lesdifficultés sont
fréquemment inédites,uneméthode éprouvée est généralement uneméthode
révolue(1958a).
La distinctionentreles finset les moyens n’estcependant pas si
simple àfaire.Dans lapratique, dans l’appréhensiondeproblèmes relatifsà
l’homme,la confusion prime.Ni les fins,ni les moyens nesontclairement
identifiés.Vouloir,pouvoiret savoirbaignentdans unesorte de clair-obscur
quientravela décision.Et puis, endéfinitive,les fins serésignentaux
moyensdontdisposele décideuràun momentdonné et qui nereprésentent
quelamoins mauvaise des solutions.Ainsi,l’hommepeutêtre amené à
renonceràune condition meilleure,jugéeutopiqueparcequeles moyens
nécessaires pour l’obtenir n’ont pasencore été découverts (1958a).
Redonnerdu sensde l’avenir
Bien qu’il yait,pour toutesces raisons,urgence àl’intégrerdans la
réflexion,Bergerconstatequel’avenira étéoubliépar les philosophes
(1960a)et qu’il n’est pas pris suffisammentau sérieux.Laplupartdes
hommes fuient les grands problèmes humainset seréfugientdans leseul
instant,uniqueréalité,mais privée desens (1959c).Lorsquetel n’est pas le
cas,l’avenir resteleplus souventdudomaine du rêve.Or,« lerêve est le

La prospective deGastonBerger

17

contraire du projet » car il détourne de l’action au lieu de l’amorcer(1958b).
Cettesituationest paradoxale.Bien quel’anticipationconstitueun principe
de base d’organisationdelaviehumaine,lorsqu’il s’agitd’avenir,larigueur
sembleimpossible et laissetrop souvent place àlafantaisie.Pourtant,les
projets n’ontdesens que dans laprise encompte descirconstancesetdes
conséquencesdesactes qu’ilsengendrent.Chercherà déterminer l’avenir
revientàlimiterainsi les risquesenenvisageant laportée desactions
entreprises (1956b).
Plus fondamentalement,les sociétés sont fréquemmentdéçues parce
qu’il leurest offertcorrespond à cequ’ellesdemandentet non pasàleurs
désirs réels.Les sciences humaines, alorsen gestation, doivent permettre de
remettrel’intentionnalité aucœurdes préoccupationsenassociantàlafois
«être»,lanature del’homme, est «ens »,les valeursauxquelles ilaspire
(1956b).Au seinde ces sciences,l’anthropologieprospective aura ainsi pour
fonctiondefaire émergercesaspirations.Bergerdonne ainsid’emblée àla
prospectiveunefinaliténormative.Lanécessité deréconcilier rechercheset
réflexions sur leurs finalités s’impose(1956b). «Demain neserapascomme
hier.Il seranouveauetdépendra denous.Ilest moinsà découvrir qu’à
inventer » (1960a).
Pour une anthropologieprospective
GastonBergerdéfendra dés 1955 l’idée d’établir unescience de
« l’homme àve(1956nir »b),une«anthropologieprospective» (1956a;
1957a).Élaborerdenouvelles formesd’études prospectives,quiauraient
commesujets lesdifférentes situationsdans lesquelles l’hommepourrait se
trouverdans l’avenir, estdevenueunenécessité.L’analyse de ces situations
fournirait lesdonnéesdes problèmesàrésoudre.Il s’agiraitd’anticiper les
circonstances quiexisterontau moment où se développeront lesactions
préparéesaujourd’hui.Cesétudesdevront s’attacherà dégager les structures
profondesdes phénomènes,puisàfairejouer l’imagination pouresquisser
les premiers schémasdes situationsàvenir (1956a; 1957a).Dansce
« schéma»,l’imaginationestainsi unevertu, cardans un monde en
changement permanent, ellesert l’invention,l’innovation,quiestdevenue
capitale(1957b).
Cette« mission »devra être confiée à des spécialistesde divers
horizons (psychologue,sociologue, économiste,pédagogue,ingénieurs,
médecin,statisticien, démographe, etc.)capablesd’indiquer lamanière dont
leschoses ont tendance à évoluer.Mais, ellenepourrasefairesans l’apport
dephilosophes, appliquésà découvrir lesaspirations humainesetàles
exprimerclairement (1956b).

18

De la prospective

Ainsi,Berger propose de réconcilier la sagesse et la puissance : d’un
côté, les philosophes, attentifs aux fins et aux valeurs et, de l’autre, les
spécialistes, parfaitement informés des réalités de leur domaine et de tous les
moyens que les diverses techniques mettent à leur disposition (1957a).La
démarches’inscritclairementdans uneoptiquepolitique :par philosophe,
Bergerentend d’abordl’hommepolitique, cephilosophe enactiondont le
rôle estd’inventer les fins qui, dansdescirconstancesdonnées,traduiront le
mieux les valeurs qu’il sertetdont il s’inspirepourconduirelasociété.Seul
l’hommepolitique,l’homme d’État, estcapable d’avoir unevisionde
l’aveniretcette constance dans les projets qui permetde changer lemonde et
depromouvoir uneréalitémeilleure(1958a).Il s’agitainsidefaire
collaborerceux quidéterminent lesouhaitable avec ceux qui sont les mieux
àmême de déterminer les possibles.

L’idée de dessineràgrands traits les mondes possibles n’apas pour
objectifd’éviterd’avoirà choisir.Aucontraire, ellepermettra d’éclairer le
jugementet,surtout, deleformerassez tôt pour quela décision soitefficace.
L’anthropologieprospective« neveut faire denous nides surhommes
libérésdes servitudes temporelles,nides mécanismesaveugles:seulement
des hommes, conscientsdeleurs limitesetdeleurs faiblesses,maisattentifs
àleursdevoirset prévenusdes risques qu'ilscoure(1957nt. »a).

En tant quescience del’homme,la difficulté del’anthropologie
prospectiveproviendra del’impossibilité defairela différence entre
connaissance etaction.Maiscette difficultéserévèle être, endéfinitive,une
chance.Letravail nepourra consisterasimplementenregistrerdes faits ;ces
derniers nesont, eneffet,pas indépendantdela conscience et,par
conséquent,s’inscriventdans unensemble designificationsdont la
formalisation permettra d’éclairer l’avenir (1956b).

L’esprit prospectif
Àpartirde1958,GastonBerger vaformaliser quelques grands
principesdesonapprocheprospective.Cette effortalimentera, et
s’alimenteralui-même, detravauxappliqués réalisés par les membresdu
Centreinternationaldeprospective, créé avecl’aide duDocteurGros.
Bergerdéveloppe ainsi lescaractéristiquesde cetesprit prospectif qui « n’est
enaucunemanière celuid’uneplanification universelle et inflexible»,qui
« neprédéterminepas »,mais qui «éclaire» (1958b).
Voirensemble
AndréGros, ancien médecindu travail, est leprésidentdela Société
internationaldesconseillersdesynthèse(SICS).Àcetitre,ilconseille

La prospective deGastonBerger

19

quelques-uns des plus grands chefs d’entreprise français, dontGeorges
Villiers, fondateur, et alors président, duConseil national du patronat
français (CNPF), ancêtre de l’actuel Medef. Sur l’initiative deGros, le
CNPFcrée en1953 leCentre derecherchesetd’étudesdeschefs
9
d’entreprise(CRC), encharge delaformationdeschefsd’entreprise.Gros
rencontrepour lapremièrefoisGastonBergeren 1955, alors que celui-ciest
déjà, depuis quelquesannées,le directeur généraldel’enseignement
supérieurauMinistère del’Éducation nationale.Un peu plus tard, en mars
delamême année,Berger fait une conférence devant les membresduCRC.
Desdiscussions qui suivrontcetterencontrenaît l’idée dela création
d’uncentrerassemblantdes personnesdemilieuxdifférents, capablesde
déployer un véritablemilitantismevis-à-visdel’idée d’aveniretde
changement (Gros,1961).
LeCentreinternationaldeprospective estainsicréé en mai 1957.
L’exposé des motifsestclair:lesdécisions s’inspirent tropdu passé,qui
pourtant ne contient,ni nepréfigurel’aveunnir ;e«autre attitude»,
« préoccupée du futur queles hommes participentà construire»,serait plus
10
efficace et reste à développer .
Ce centre est présidéparGastonBerger.AndréGrosenassurele
secrétariat général.Le conseild’administrationcomprend alors quelques
membresduCNPFouduCRC; outreGeorgesVilliers, LouisArmand,
président honoraire dela SNCFet présidentdel’Euratom,Arnaud de Voguë,
présidentde SaintGobainetMarcelDemonque,vice-PDGdesCiments
Lafarge.Aleurscôtés, des membresdel’université etdes représentantsde
l’État,parmi lesquelsPierre Racine,
conseillerd’ÉtatetFrançoisBlochLainé, directeur généraldelaCaisse desDépôtsetConsignations.Quelques
conseillersdesynthèse dela SICS, dontJeanDarcetetGeorgesGuéron,
constituent un service desétudes.LeCentres’est fixé commeobjectif
«d’étudieren fonctiondel’homme etdans une attitudeprospectiveles
problèmes généraux queposent lesconséquenceséconomiques,socialeset
11
politiquesdel’évolutiondu monde» .
Partantdu principequelathéorie estd’un moindrepouvoir que
l’exemple, etconsidérant quelaformalisationd’uneméthode est lefruit
d’uneffort réflexif surdes pratiques,GastonBergeret les fondateursdu
Centren’aurontde cesse desusciter laréalisationd’étudesconcrètes.Même

9
En 1975,leCRCdeviendral’Institutdel’entreprise.
10
Extraitdes statutsdel’association.
11
Idem.

20

De la prospective

siBerger a conscience de l’imperfection de l’approche, le caractère
d’urgence justifie le choix du procédé. Par conséquent, «la première des
choses à faire est […] de se mettre au travail»(1958b).Unevéritable
maïeutiquesemetdonc en place.

De1957à1960,les membresduCentre effectuentdenombreuses
étudesdont les principaux résultats sont publiés, àpartirde1958, dans la
revueProspective.Dans lerespectdu programmefixé dès la constitutiondu
Centre,sontabordésaussibien lesconséquences généralesdes grandes
techniques nouvelles,queles rapportsdel’Occidentaveclereste du monde,
ouencoreleprogrès scientifique et technique et la conditiondel’homme.
Desdéplacements sontentreprisàl’étranger pour «couvrir »descongrès
jugés importantset proposerdesélémentsderéflexion qui vontdans lesens
12
de cettenouvelleposturequ’est l’attitudeprospective.Ces travaux
mobilisentdenombreuses personnesd’horizonsdivers: chercheurs,
universitaires,hauts fonctionnaires, cadresdirigeantsdegrandesentreprises.
Deséquipes se constituent,rassemblantdes spécialistescomplémentaires
13
autourd’un mêmesujetd’étude.Des liens personnels setissent, des
réseaux se créent.

Lesdiscussions qui s’engagent permettentdefaireressortir
« l’essentiel »,« ouvrant lavoie des profondes résonanceset provoquant les
véritablescompréhensionset lesdécisions valablesdans letemps »(Gros,
1959).Loind’exposer une doctrine, elles permettentde«dégager une
pensée collective,indépendante», de« passerdu problèmeressentiau
problème exprimé» (Demonque,1959).Il s’agitd’offrir unevueplusclaire
des perspectives ouvertes pour les tempsàvenir.Très vite, elles vontaboutir

12
Les thèmes retenus montrentbien les grandes préoccupationsdel’époque,
principalement orientées vers les progrès scientifiqueset techniqueset leursconséquences:
l’utilisationdel’énergie atomique à des fins pacifiques (Suisse),la cybernétique(Belgique),
l’astronomie(URSS),l’aéronautique(Pays-Bas), etc.
13
Ainsi,les travauxeffectués sur les rapportsdel’Occidentaveclereste du monde,publiés
enavril 1959,ontétéréalisés par un groupe d’étudesde23 personnescomprenant
notamment,outrelesadministrateursduCentre,unconseiller technique au ministère dela
Santé,troisdirecteursàl’Écolepratique des hautesétudes (dontGeorgesBalandier),un
professeurauCollège deFrance,le directeurdel’Agence européenne deproductivité, deux
haut fonctionnairesdu ministère desAffairesétrangères,un professeuràlafaculté de
Médecine et le directeurdesaffaireséconomiquesetdu plandelaFrance d’outre-mer.Les
travaux relatifsau progrès scientifique et technique etàla conditiondel’homme,publiésen
mai 1960,ont,quantà eux, étélefruitdu travaild’un groupe d’étudesde16 personnes,parmi
lesquelles lephilosophe RaymondAron,lephysicienaméricainRobertOppenheimer ou
encorelepsychologue JeanStoetzel.

La prospective deGastonBerger

21

à la « certitude de grands changements prochains auxquels l’humanité doit se
préparer. » (Gros,1959).
Regarder l’avenir en face
Touten participantactivementauxdifférents groupesd’études,
GastonBerger, desoncôté, approfondit sonapproche.Puisqu’il n’est
dorénavant plus possible d’ignorer lepoidsdel’avenirdans lesdécisions
14
humaines,il faut l’aborderdeface.Mais, cette«conversiondu regard»
(1958b)estdifficile, carelleheurteles habitudes.Pour quel’avenirdevienne
lefruitdelavolonté etdel’action,il faut paradoxalement réduireletemps
au seul présent,lereconsidérer,l’analyseràlafoiscomme conséquence du
passé etcommeindice del’avenir,pointdetransformationetdepassage
(1959cil f) ;aut «parveniraux réalitésélémentaireset voir quelles
conséquenceselles peuvententraîner sielles setrouventengagéesdansdes
situations originales. » (1958b).L’avenirdépend, avant tout, de cequiexiste
àprésentetdes possibilités que ceprésent offre aux hommesd’actions
(1959a).Il n’est pascequi vientaprèsdeleprésent,maiscequiestdifférent
delui (1959b).L’attitudeprospectivepermetainsidepasserdu temps vécu,
qui mêle àlaperceptiondu présent les imagesdu passé, del’avenir oudela
fantaisie, au tempsdu projet qui retient toutes les idées pourvues qu’elles
puissent setransformerenaction (1959c).
Cetteposturevis-à-visdel’avenir nécessite de développer une
attitudeintérieurequi reposesur six vertus fondamentales (1957b).Dans un
mondequi s’accélère,lapremière de ces qualitésest le calme,nécessaire àla
prise derecul qui permetde conserver lamaîtrise desoi.L’imagination,
complément utile delaraison,ouvrelavoie del’innovationetconfère, à
celui qui saiten fairepreuve,un regard différent,original,sur lemonde.
L’espritd’équipe est indispensablepour une actionefficace,toutcomme
l’enthousiasme,qui pousse à cettemême actionet rendl’homme capable de
15
créer .Le courage estessentiel pour sortirdescheminsdéjàtracés,innover,
entreprendre etenaccepter les risques inhérents.Enfin,lesensdel’humain
est lavertu primordiale; pouravoirconscience desondevenir,unesociété
doit mettre enavant l’homme.Pourcela,la culture doit jouer un rôle
majeur: ellepermetd’appréhender lapensée del’autre;elle donnela
possibilité de comprendre avantdejuger ;ellemontre, àtravers ses

14
Bergeraimaitàrappeler laformule de PaulValéry:«Nousabordons l’aveniràreculons ».
15
Ilest intéressantdenoter qu’étymologiquement,lemot «enthousiasme» signifie
« inspiration par undieu »,qualitéquiétait reconnue àlapythie etaux prophètesdictantaux
hommes leurdestin.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin