De la prospective

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Cet ouvrage rassemble seize textes écrits entre 1955 et 1960 par le philosophe Gaston Berger. Ils constituent les fondements de la prospective dans son acception française. Y sont joints les travaux menés par ceux qui l'ont accompagné dans cette réflexion au Centre international de prospective crée en 1957. Voici rassemblés et rendus accessibles des textes pour donner à redécouvrir ce précieux capital de la pensée française.
Publié le : lundi 1 octobre 2007
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EAN13 : 9782336257716
Nombre de pages : 211
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De la prospective

collection fondée et dirigée par Philippe Durance (CNAM, Lipsor)

Prospective

La prospective n’est ni une science, ni une discipline à proprement parlé. Un art, plus sûrement. Certains parlent d’une « indiscipline » intellectuelle. En définitive, fondamentalement, la prospective est une attitude, un état d’esprit, une manière d’être, voire une philosophie, peut-être même une certaine forme de morale, c’est-à-dire un guide de l’action humaine soumise au devoir et ayant pour but la recherche du « sens » commun, avec comme moyen la connaissance. Il s’agit d’une posture différente vis-à-vis de l’avenir, basée sur le refus de la fatalité, sur la reconnaissance de l’homme à la fois comme finalité et comme acteur du futur. Dans ce contexte, la collection Prospective a pour ambition de nourrir cette posture en suscitant, en rassemblant et en valorisant les travaux théoriques et appliqués de prospective, issus des milieux académiques, des collectivités locales, des entreprises ou des services de l’État, en France ou à l’étranger, dans ses différents champs (technologique, sectoriels, territorial, etc.). Elle se compose de quatre séries : Mémoire, Essais & Recherches, Problèmes & Méthodes, Prospective appliquée. Dans la même collection Berger (Gaston), Bourbon-Busset (Jacques, de), Massé (Pierre), De la prospective. Textes fondamentaux de la prospective française (1955-1966), textes réunis et présentés par Philippe Durance Bernard (Philippe J.), Le pouvoir des idées. Comment vivent et se transforment les sociétés contemporaines Guigou (Jean-Louis), Réhabiliter l’avenir. La France malade de son manque de prospective Colloque de Cerisy, L’économie des services pour un développement durable, Nouvelles richesses, nouvelles solidarités (Prospective VIII), coordonné par Édith Heurgon et Josée Landrieu

Gaston Berger Jacques de Bourbon-Busset, Pierre Massé

De la prospective
Textes fondamentaux de la prospective française 1955-1966

Textes réunis et présentés par Philippe Durance

Sommaire Avant-propos................................................................................................. 9 La prospective de Gaston Berger .............................................................. 13 Les textes fondamentaux de la prospective française .............................. 31 L'homme et ses problèmes dans le monde de demain. Essai d'anthropologie prospective, Gaston Berger (1955).................................33 L'avenir des sciences de l’homme, Gaston Berger (1956) .......................35 Le problème des choix : facteurs politiques et facteurs techniques, Gaston Berger (1956)...............................................................................41 Sciences humaines et prévision, Gaston Berger (1957)...........................53 L'accélération de l’histoire et ses conséquences, Gaston Berger (1957)..63 L’attitude prospective, Gaston Berger (1958)..........................................73 L’attitude prospective, Gaston Berger (1959)..........................................81 Culture, qualité, liberté, Gaston Berger (1959)........................................87 Au rond-point de l’avenir, Jacques de Bourbon-Busset (1959) ...............93 Prévision et prospective, Pierre Massé (1959).........................................99 Le temps, Gaston Berger (1959) ............................................................123 L'idée d'avenir, Gaston Berger (1960) ...................................................141 Méthode et résultats, Gaston Berger (1960) ..........................................153 Réflexions sur l’attitude prospective, Jacques de Bourbon-Busset (1962) .....................................................................................................165 L’esprit prospectif et l’application, Pierre Massé (1962) .....................175 Les attitudes envers l’avenir et leur influence sur le présent, Pierre Massé (1966) ...............................................................................191 Index........................................................................................................... 199

Avant-propos Cet ouvrage constitue une réédition de seize textes fondamentaux de la prospective française, écrits entre 1955 et 1966, dont la majorité sont dus au philosophe Gaston Berger. Il s’inscrit dans le cadre de la « Mémoire de la prospective », projet de recherche mené au sein du Laboratoire d’investigation en prospective, stratégie et organisation (Lipsor) du Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) de Paris. Le projet « Mémoire de la prospective » Ce projet part d’un double constat ; l’inaccessibilité des travaux de prospective menés depuis près de 50 ans (textes non disponibles, voire tombés dans l’oubli, éparpillés tant en matière d’édition que d’archivage, voire irrémédiablement détruits), en majeure partie source d’une méconnaissance par les praticiens de l’état de l’art et des fondamentaux. Combler ces manques passe par la constitution d’un capital cognitif de la prospective dans une optique de reconstruction intellectuelle ; l’histoire éclaire le présent en symétrie de la démarche prospective elle-même. La constitution et la gestion de ce capital ont été effectuées initialement par un noyau dur d’acteurs de la prospective en France — la Diact (ex-Datar), l’association Futuribles international, l’ancien Commissariat général du Plan et le Lipsor — dans une mission de mise à disposition des sources, d’optimisation des ressources et de maximisation des moyens de diffusion. Un réseau coopératif et apprenant s’est ainsi construit in itinere qui a trouvé dans le Collège européen de Prospective un prolongement tout naturel1. Cette valorisation des sources a également pour ambition de favoriser l’entreprise d’évaluation, aujourd’hui nécessaire dans la culture de projet qui s’instaure au plus haut niveau de l’État. Malgré les nombreux travaux effectués depuis 50 ans en France, le corpus de textes aujourd'hui disponibles s'avérait extrêmement réduit ;
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Le Collège européen de prospective a été fondé en avril 2004 à l'initiative de la Délégation interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires (Diact). Il rassemble une trentaine d’acteurs territoriaux de l’Europe des Vingt-Sept, ainsi que des correspondants d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud, et d'Afrique. Il forme ainsi un des principaux relais pour les réseaux de prospective en Europe. Le Collège a élaboré une base d’informations continue de méthodes et de contenus relatifs à la prospective dans le but de construire un glossaire européen ; il a également analysé les réseaux dans lesquels ses différents membres sont impliqués et a réuni une bibliographie des textes fondamentaux de la prospective qui font référence pour l’ensemble des membres.

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ouvrages non réédités, textes méconnus, études enfouies dans les archives de leurs commanditaires, voire purement et simplement détruites. Ces absences de formalisation, de conservation, de diffusion de l’expérience et de la réflexion prospective risquaient d'aboutir à la disparition de sommes de connaissances et d’expériences acquises au fil des ans. Pour faire face à cette première difficulté, un travail bibliographique s'imposait pour identifier les textes-clés et favoriser leur diffusion. Cette première étape permet de disposer aujourd'hui, en libre accès sur les sites du Lipsor, de la Diact et du Commissariat général du Plan (site archivé), d'essais et d'études qui font date. Ce travail de défrichage et de valorisation de ce capital cognitif se poursuit également dans le cadre de la collection « Prospective » des éditions L’Harmattan, plus particulièrement au sein de la série « Mémoire ». La deuxième difficulté tient à la nature des textes et des réflexions jusqu'ici menées sur la pratique prospective. Car, si les études de cas sont légions ⎯ même si la plupart demeurent ignorées ou volontairement mises au secret pour des raisons stratégiques ou politiques parfois discutables ⎯ les ouvrages portant sur la nature même de la prospective, ses concepts-clés, son histoire, ses méthodes, ses outils sont, eux, beaucoup plus rares, voire inexistants. Or, si la lecture d'études appliquées permet sans conteste de se familiariser avec des pratiques, elle ne permet en aucun cas de faire l'économie d'une réflexion sur les fondements même de ces pratiques. Quelles connaissances les sous-tendent ? Quels concepts sont en jeux ? Quelles justifications des techniques et des méthodes utilisées ? Quels acteurs ? Autant de questions posées ou à poser qui ne trouvent pas de réponses explicites. Le risque serait grand, ainsi, de ne voir reproduire que des techniques, de mettre un terme au travail de fondation conceptuel, de stopper l'innovation méthodologique et de forclore un champ de savoir avant même qu'il ne soit suffisamment fondé et reconnu pour s'instituer, sinon en discipline, du moins en domaine de connaissances autonome. La prospective deviendrait alors une de ces sommes de connaissances passées dans l'antichambre de l'histoire faute d'avoir bénéficié d'un rapport de force suffisant pour trouver son indépendance. Dans le meilleur des cas, leurs connaissances sont absorbées et intégrées à d'autres champs disciplinaires via un découpage du savoir plus pertinent ; dans le pire des cas, elles disparaissent après n'avoir constitué qu'un simple accident dans l'histoire des sciences.

Avant-propos Les textes fondateurs de la prospective française

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Les seize textes qui font l’objet du présent recueil ont été publiés initialement sur une période de dix ans, entre 1956 et 1966, dans différentes revues et ouvrages. Trois sont dus à Pierre Massé (datant respectivement de 1959, 1962 et 1966) et deux à Jacques de Bourbon-Busset (1959, 1962). Les onze autres ont été écrits par Gaston Berger entre 1955 et 1960. Parmi eux, neuf ont été publiés, de manière dispersée, dans les trois ouvrages posthumes consacrés aux travaux du philosophe : L’homme moderne et son éducation (1962), Phénoménologie du temps et prospective (1964) et Étapes de la prospective (1967). Deux ont été ignorés, voire oubliés, dont « L’homme et ses problèmes dans le monde de demain. Essai d’anthropologie prospective », texte court mais précurseur, le plus ancien répertorié à ce jour qui expose explicitement le projet du philosophe2. Le recueil de ces écrits répond à une double logique. D’abord, concernant les travaux de Gaston Berger, il s’agit de publier un ensemble de textes qui nous ont paru correspondre au cheminement de la pensée de l’auteur autour de quelques grands « moments » qui, ensemble, ont participé à former et à enrichir l’idée de prospective : la décision publique, l’articulation des fins et des moyens, la notion de temps, l’idée d’avenir, l’action, etc. ; ensuite, d’y adjoindre les travaux menés par ceux qui l’ont accompagné dans cette réflexion au sein du Centre international de prospective créé en 1957, y compris à travers les approfondissements réalisés après sa mort en 1960, et qui ont ainsi contribué à faire émerger cette pratique originale au sein de la haute administration et de quelques grandes entreprises françaises. Cette double logique est mise en œuvre dans une introduction qui fait ressortir les principaux apports conceptuels et méthodologiques des trois auteurs durant la période initiale (1955-1960). Philippe Durance

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Ce texte a été identifié dans la cadre d’un travail préalable de vérification et d’augmentation de la bibliographie de Berger que nous avons mené en 2006 ; 25 nouvelles références ont ainsi été ajoutées sur un total de près de 180 articles et ouvrages répertoriés.

La prospective de Gaston Berger Gaston Berger formalise la prospective sur la base d’une critique de la décision, et plus particulièrement de la décision publique. Dés 1955, il trace les contours d’une méthode nouvelle qui réconcilie savoir et pouvoir, finalités et moyens, en donnant à l’homme politique la possibilité de transformer sa vision de l’avenir en actions, ses rêves en projets. Plus tard, à partir de 1958, il précisera les modalités de cette nouvelle approche. Après sa mort en 1960, sa pensée sera perpétuée par un groupe de « militants » qui, placés au cœur de la société économique et politique française, se chargeront d’en diffuser les grands principes et l’appliqueront à la préparation de quelques grands choix politiques. L’idée d’une science de « l’homme à venir » La prospective va émerger au milieu des années 50. Durant trois années, de 1955 à 1957, Berger va forger son argumentation en faveur de la prise en considération formelle de l’avenir dans les décisions humaines. Un monde en accélération Les années 50 sont encore fortement marquées par les actes de barbarie commis durant la Seconde Guerre mondiale. La France entre dans une période de croissance inégalée. Les techniques bouleversent un grand nombre d’approches. Les découvertes faites par la science moderne posent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent (1956b3 ; 1960a). Les relations se mondialisent et se complexifient. Dans court lapse de temps, des transformations de plus en plus nombreuses et profondes s’opèrent. Le progrès interroge le sens de l’Histoire. Le monde s’accélère. Cette accélération est bien souvent provoquée par l’homme luimême, qui entend substituer à la loi de la nature, devenue de moins en moins acceptable par certains de ses aspects, une loi plus humaine. Pour cela, l’homme s’est donné des moyens dont la puissance ouvre des possibilités inédites et qui posent autant de questions relatives aux fins et aux valeurs. L’homme est devenu capable d’actes irréversibles (1960a). Par ailleurs, cette

3 Les dates indiquées, lorsqu’elles concernent un écrit de Gaston Berger, sont données sans mention de l’auteur. Ces dates sont celles des éléments bibliographiques sur lesquels se base ce texte et correspondent donc aux dates de publication, et non pas de première communication publique, ce qui peut expliquer certains décalages avec la partition temporelle présentée ici. A toutes fins utiles, les dates de première communication publique, lorsqu’elles sont connues, sont rappelées en bibliographie à la suite de la date de première publication.

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accélération n’affecte pas tout, ni tout le monde, de la même façon ; des « décalages », des tensions, apparaissent un peu partout, qui renforcent encore ce sentiment de transformation du monde (1957a). Il n’est plus possible, non plus, de rattacher fins et moyens selon une règle simplement hiérarchique ou linéaire. De multiples relations rattachent chaque jour plus étroitement les hommes entre eux. Le monde humain se compose de nombreuses fonctions interdépendantes, dont chacune concoure dorénavant avec les autres à assurer la vie et le développement de l’ensemble. « Il est chaque jour plus difficile d’isoler des séries indépendantes de fins et de moyens. » (1958b). Ce phénomène n’est pas nouveau4. Quelques études suffisent à montrer que cette accélération est constante et générale depuis fort longtemps. La nouveauté réside plutôt dans la perception du changement et dans son passage de l’échelle historique du constat à l’échelle humaine du vécu. L’accroissement de l’allure du temps est un fait d’expérience, devenu la loi normale de transformation du monde : dorénavant, « le devenir est en avance sur [les] idées » (1957b). De ce fait, les situations dans lesquelles l’homme se trouve sont sans cesse nouvelles. Les conséquences de ses actes se produiront dans un monde totalement différent de celui dans lequel ils auront été préparés ; la prospective naît avant tout de ce constat et de la volonté de prendre en considération ses effets pour l’homme (1956a). Il faut que ce fait banal de l’expérience devienne un objet de pensée (1957b). Critique de la raison historique5 Face à ce monde en mouvement permanent, les méthodes classiques ne suffisent plus : les recherche de régularités, propre aux sciences de la nature, ou de précédents, propre aux sciences de l’homme, sont basées sur

Pas plus que sa description d’ailleurs. Déjà, en 1872, Michelet, alors âgé de 74 ans, à l’issue de la rédaction de son dernier ouvrage sur l’histoire du XIXe siècle, observe que : « un des faits les plus graves, et les moins remarqués, c’est que l’allure du temps a tout à fait changé. Il a doublé le pas d’une manière étrange. Dans une simple vie d’homme […], j’ai vu deux grandes révolutions qui autrefois auraient peut-être mis entre elles deux mille ans d’intervalle. » ; cité in Halévy (Daniel), 1948, Essai sur l’accélération de l’histoire, Paris : Éditions Self. 5 Ce titre fait référence à un ouvrage de Wilhelm Dilthey, auteur allemand qui théorisa, à la fin du XIXe siècle, la séparation entre les sciences de la nature et les sciences de l’homme. Cette distinction est reprise par Gaston Berger dans ses réflexions sur la constitution d’une science de l’homme basée, notamment, sur la psychologie et la sociologie et à laquelle Berger propose d’adjoindre l’anthropologie prospective.

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l’expérience, i.e. le passé, et ne permettent plus ni de gouverner, ni de diriger, ni d’administrer (1956a). Berger ne met en cause ni le sens, ni la valeur de l’histoire, mais son utilisation dans la préparation des décisions6. En fait, l’histoire et la prospective ont beaucoup en commun, et plus particulièrement de porter sur des faits potentiels, « hors de l’existence » : « le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore » (1959a). Le passé doit servir à dégager des permanences, des tendances lourdes, utiles pour forger des hypothèses, ou des règles opératoires, efficaces pour l’action, mais non des modèles dont la simple application viendrait se substituer à l’analyse et la pensée explicite. En outre, les règles tirées des sciences de la nature ne sont pas transposables aux sciences de l’homme : « entre la particule dont le mouvement est altéré7 quand on l’éclaire et l’homme dont le comportement se modifie quand il sait qu’on le regarde, l’analogie est purement verbale. » (1956b). Ces « attitudes rétrospectives » ne sont plus adaptées. Il n’est plus possible de vivre sur ses acquis. Anticiper à partir du passé, même à partir de sa forme la plus « scientifique » que représente l’extrapolation, revient à déterminer ce qui va se produire si le phénomène étudié reste abstrait, i.e. comme disent les statisticiens, « toutes choses égales par ailleurs ». Or, dans un monde en mouvement, la prévision doit être concrète (1957a). … et de la décision publique Mais Berger critique avant tout vigoureusement le système politique en vigueur. Lui-même haut fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale8, il constate que les moyens à employer, qui sont du ressort des techniciens, sont trop souvent recherchés avant les fins à atteindre, domaine des politiques. Or, il y a bien une hiérarchie dictée par la réalité : déterminer les fins, puis les moyens correspondants. Les techniciens se méfient des politiques pour lesquels la passion l’emporte souvent sur la raison et qui défendent non seulement leurs idées, mais surtout les intérêts de catégories particulières de la société. En outre, la plupart du temps, lorsque les
En fait, et même si cela n’est pas explicite chez Gaston Berger, il est tout à fait envisageable de considérer la prospective comme une critique de la pratique historique telle qu’elle se développe à l’époque au sein de l’école des Annales. Il nous faudra revenir ailleurs sur ce point, que nous pensons être capital pour éclairer la pensée de Berger. 7 Il s’agit d’une des conséquences du principe d'indétermination, ou d’incertitude, énoncé en 1927 par Heisenberg : l'instrument utilisé pour mesurer la vitesse ou la position d’une particule agit sur lui et donc le modifie. 8 Gaston Berger a été directeur général adjoint de l’Enseignement supérieur en 1952, puis directeur général de 1953 à 1960.
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situations deviennent graves, les politiques abdiquent au profit des techniciens pour une gestion de et dans l’urgence. Enfin, et surtout, il faut bien admettre que les fins politiques sont si vagues, si générales qu’il est quasiment impossible de les transformer en actions. Elles ont d’ailleurs fini par constituer une sorte de catalogue commun à l’ensemble des forces en présence et peuvent être ainsi facilement juxtaposées dans un programme idéal pour servir telle ou telle tendance politique ; seule la recherche d’une mise en application permettrait de faire émerger les contradictions (1958a). Le mode de gouvernement idéal n’est cependant pas technocratique. Les choix à faire débordent largement les compétences spécifiques des techniciens qui sont, par ailleurs, souvent incapables de se mettre d’accord entre eux. Berger se dresse notamment contre le « sophisme du moyen » : sous prétexte qu’un moyen suffit à répondre à une fin déterminée, il est déduit que ce moyen doit être employé, alors que, plus réellement, il peut être employé, car peu de situations ne disposent que d’une seule et unique possibilité pour y répondre. « Montrer qu'un moyen conduit à un certain résultat ne prouve donc pas qu'il nous faille l'employer. Seule la comparaison de tous les moyens possibles permet de répondre. » Là encore, le moyen est privilégié à la fin. Mais, comparer tous les moyens possibles revient, en fait, à faire un choix basé sur des valeurs et renvoie aux fins. Autre critique vis-àvis du technicien : il est homme à baser ses compétences sur son expérience ; or, dans un monde en accélération, dans lequel les difficultés sont fréquemment inédites, une méthode éprouvée est généralement une méthode révolue (1958a). La distinction entre les fins et les moyens n’est cependant pas si simple à faire. Dans la pratique, dans l’appréhension de problèmes relatifs à l’homme, la confusion prime. Ni les fins, ni les moyens ne sont clairement identifiés. Vouloir, pouvoir et savoir baignent dans une sorte de clair-obscur qui entrave la décision. Et puis, en définitive, les fins se résignent aux moyens dont dispose le décideur à un moment donné et qui ne représentent que la moins mauvaise des solutions. Ainsi, l’homme peut être amené à renoncer à une condition meilleure, jugée utopique parce que les moyens nécessaires pour l’obtenir n’ont pas encore été découverts (1958a). Redonner du sens de l’avenir Bien qu’il y ait, pour toutes ces raisons, urgence à l’intégrer dans la réflexion, Berger constate que l’avenir a été oublié par les philosophes (1960a) et qu’il n’est pas pris suffisamment au sérieux. La plupart des hommes fuient les grands problèmes humains et se réfugient dans le seul instant, unique réalité, mais privée de sens (1959c). Lorsque tel n’est pas le cas, l’avenir reste le plus souvent du domaine du rêve. Or, « le rêve est le

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contraire du projet » car il détourne de l’action au lieu de l’amorcer (1958b). Cette situation est paradoxale. Bien que l’anticipation constitue un principe de base d’organisation de la vie humaine, lorsqu’il s’agit d’avenir, la rigueur semble impossible et laisse trop souvent place à la fantaisie. Pourtant, les projets n’ont de sens que dans la prise en compte des circonstances et des conséquences des actes qu’ils engendrent. Chercher à déterminer l’avenir revient à limiter ainsi les risques en envisageant la portée des actions entreprises (1956b). Plus fondamentalement, les sociétés sont fréquemment déçues parce qu’il leur est offert correspond à ce qu’elles demandent et non pas à leurs désirs réels. Les sciences humaines, alors en gestation, doivent permettre de remettre l’intentionnalité au cœur des préoccupations en associant à la fois « être », la nature de l’homme, et « sens », les valeurs auxquelles il aspire (1956b). Au sein de ces sciences, l’anthropologie prospective aura ainsi pour fonction de faire émerger ces aspirations. Berger donne ainsi d’emblée à la prospective une finalité normative. La nécessité de réconcilier recherches et réflexions sur leurs finalités s’impose (1956b). « Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et dépendra de nous. Il est moins à découvrir qu’à inventer » (1960a). Pour une anthropologie prospective Gaston Berger défendra dés 1955 l’idée d’établir une science de « l’homme à venir » (1956b), une « anthropologie prospective » (1956a ; 1957a). Élaborer de nouvelles formes d’études prospectives, qui auraient comme sujets les différentes situations dans lesquelles l’homme pourrait se trouver dans l’avenir, est devenue une nécessité. L’analyse de ces situations fournirait les données des problèmes à résoudre. Il s’agirait d’anticiper les circonstances qui existeront au moment où se développeront les actions préparées aujourd’hui. Ces études devront s’attacher à dégager les structures profondes des phénomènes, puis à faire jouer l’imagination pour esquisser les premiers schémas des situations à venir (1956a ; 1957a). Dans ce « schéma », l’imagination est ainsi une vertu, car dans un monde en changement permanent, elle sert l’invention, l’innovation, qui est devenue capitale (1957b). Cette « mission » devra être confiée à des spécialistes de divers horizons (psychologue, sociologue, économiste, pédagogue, ingénieurs, médecin, statisticien, démographe, etc.) capables d’indiquer la manière dont les choses ont tendance à évoluer. Mais, elle ne pourra se faire sans l’apport de philosophes, appliqués à découvrir les aspirations humaines et à les exprimer clairement (1956b).

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Ainsi, Berger propose de réconcilier la sagesse et la puissance : d’un côté, les philosophes, attentifs aux fins et aux valeurs et, de l’autre, les spécialistes, parfaitement informés des réalités de leur domaine et de tous les moyens que les diverses techniques mettent à leur disposition (1957a). La démarche s’inscrit clairement dans une optique politique : par philosophe, Berger entend d’abord l’homme politique, ce philosophe en action dont le rôle est d’inventer les fins qui, dans des circonstances données, traduiront le mieux les valeurs qu’il sert et dont il s’inspire pour conduire la société. Seul l’homme politique, l’homme d’État, est capable d’avoir une vision de l’avenir et cette constance dans les projets qui permet de changer le monde et de promouvoir une réalité meilleure (1958a). Il s’agit ainsi de faire collaborer ceux qui déterminent le souhaitable avec ceux qui sont les mieux à même de déterminer les possibles. L’idée de dessiner à grands traits les mondes possibles n’a pas pour objectif d’éviter d’avoir à choisir. Au contraire, elle permettra d’éclairer le jugement et, surtout, de le former assez tôt pour que la décision soit efficace. L’anthropologie prospective « ne veut faire de nous ni des surhommes libérés des servitudes temporelles, ni des mécanismes aveugles : seulement des hommes, conscients de leurs limites et de leurs faiblesses, mais attentifs à leurs devoirs et prévenus des risques qu'ils courent. » (1957a). En tant que science de l’homme, la difficulté de l’anthropologie prospective proviendra de l’impossibilité de faire la différence entre connaissance et action. Mais cette difficulté se révèle être, en définitive, une chance. Le travail ne pourra consister a simplement enregistrer des faits ; ces derniers ne sont, en effet, pas indépendant de la conscience et, par conséquent, s’inscrivent dans un ensemble de significations dont la formalisation permettra d’éclairer l’avenir (1956b). L’esprit prospectif À partir de 1958, Gaston Berger va formaliser quelques grands principes de son approche prospective. Cette effort alimentera, et s’alimentera lui-même, de travaux appliqués réalisés par les membres du Centre international de prospective, créé avec l’aide du Docteur Gros. Berger développe ainsi les caractéristiques de cet esprit prospectif qui « n’est en aucune manière celui d’une planification universelle et inflexible », qui « ne prédétermine pas », mais qui « éclaire » (1958b). Voir ensemble André Gros, ancien médecin du travail, est le président de la Société international des conseillers de synthèse (SICS). À ce titre, il conseille

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quelques-uns des plus grands chefs d’entreprise français, dont Georges Villiers, fondateur, et alors président, du Conseil national du patronat français (CNPF), ancêtre de l’actuel Medef. Sur l’initiative de Gros, le CNPF crée en 1953 le Centre de recherches et d’études des chefs d’entreprise (CRC), en charge de la formation des chefs d’entreprise9. Gros rencontre pour la première fois Gaston Berger en 1955, alors que celui-ci est déjà, depuis quelques années, le directeur général de l’enseignement supérieur au Ministère de l’Éducation nationale. Un peu plus tard, en mars de la même année, Berger fait une conférence devant les membres du CRC. Des discussions qui suivront cette rencontre naît l’idée de la création d’un centre rassemblant des personnes de milieux différents, capables de déployer un véritable militantisme vis-à-vis de l’idée d’avenir et de changement (Gros, 1961). Le Centre international de prospective est ainsi créé en L’exposé des motifs est clair : les décisions s’inspirent trop du pourtant ne contient, ni ne préfigure l’avenir ; une « autre « préoccupée du futur que les hommes participent à construire », efficace et reste à développer10. mai 1957. passé, qui attitude », serait plus

Ce centre est présidé par Gaston Berger. André Gros en assure le secrétariat général. Le conseil d’administration comprend alors quelques membres du CNPF ou du CRC ; outre Georges Villiers, Louis Armand, président honoraire de la SNCF et président de l’Euratom, Arnaud de Voguë, président de Saint Gobain et Marcel Demonque, vice-PDG des Ciments Lafarge. A leurs côtés, des membres de l’université et des représentants de l’État, parmi lesquels Pierre Racine, conseiller d’État et François BlochLainé, directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations. Quelques conseillers de synthèse de la SICS, dont Jean Darcet et Georges Guéron, constituent un service des études. Le Centre s’est fixé comme objectif « d’étudier en fonction de l’homme et dans une attitude prospective les problèmes généraux que posent les conséquences économiques, sociales et politiques de l’évolution du monde »11. Partant du principe que la théorie est d’un moindre pouvoir que l’exemple, et considérant que la formalisation d’une méthode est le fruit d’un effort réflexif sur des pratiques, Gaston Berger et les fondateurs du Centre n’auront de cesse de susciter la réalisation d’études concrètes. Même
En 1975, le CRC deviendra l’Institut de l’entreprise. Extrait des statuts de l’association. 11 Idem.
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si Berger a conscience de l’imperfection de l’approche, le caractère d’urgence justifie le choix du procédé. Par conséquent, « la première des choses à faire est […] de se mettre au travail » (1958b). Une véritable maïeutique se met donc en place. De 1957 à 1960, les membres du Centre effectuent de nombreuses études dont les principaux résultats sont publiés, à partir de 1958, dans la revue Prospective. Dans le respect du programme fixé dès la constitution du Centre, sont abordés aussi bien les conséquences générales des grandes techniques nouvelles, que les rapports de l’Occident avec le reste du monde, ou encore le progrès scientifique et technique et la condition de l’homme. Des déplacements sont entrepris à l’étranger pour « couvrir » des congrès jugés importants et proposer des éléments de réflexion qui vont dans le sens de cette nouvelle posture qu’est l’attitude prospective12. Ces travaux mobilisent de nombreuses personnes d’horizons divers : chercheurs, universitaires, hauts fonctionnaires, cadres dirigeants de grandes entreprises. Des équipes se constituent, rassemblant des spécialistes complémentaires autour d’un même sujet d’étude13. Des liens personnels se tissent, des réseaux se créent. Les discussions qui s’engagent permettent de faire ressortir « l’essentiel », « ouvrant la voie des profondes résonances et provoquant les véritables compréhensions et les décisions valables dans le temps » (Gros, 1959). Loin d’exposer une doctrine, elles permettent de « dégager une pensée collective, indépendante », de « passer du problème ressenti au problème exprimé » (Demonque, 1959). Il s’agit d’offrir une vue plus claire des perspectives ouvertes pour les temps à venir. Très vite, elles vont aboutir

12 Les thèmes retenus montrent bien les grandes préoccupations de l’époque, principalement orientées vers les progrès scientifiques et techniques et leurs conséquences : l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques (Suisse), la cybernétique (Belgique), l’astronomie (URSS), l’aéronautique (Pays-Bas), etc. 13 Ainsi, les travaux effectués sur les rapports de l’Occident avec le reste du monde, publiés en avril 1959, ont été réalisés par un groupe d’études de 23 personnes comprenant notamment, outre les administrateurs du Centre, un conseiller technique au ministère de la Santé, trois directeurs à l’École pratique des hautes études (dont Georges Balandier), un professeur au Collège de France, le directeur de l’Agence européenne de productivité, deux haut fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères, un professeur à la faculté de Médecine et le directeur des affaires économiques et du plan de la France d’outre-mer. Les travaux relatifs au progrès scientifique et technique et à la condition de l’homme, publiés en mai 1960, ont, quant à eux, été le fruit du travail d’un groupe d’études de 16 personnes, parmi lesquelles le philosophe Raymond Aron, le physicien américain Robert Oppenheimer ou encore le psychologue Jean Stoetzel.

La prospective de Gaston Berger

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à la « certitude de grands changements prochains auxquels l’humanité doit se préparer. » (Gros, 1959). Regarder l’avenir en face Tout en participant activement aux différents groupes d’études, Gaston Berger, de son côté, approfondit son approche. Puisqu’il n’est dorénavant plus possible d’ignorer le poids de l’avenir dans les décisions humaines, il faut l’aborder de face14. Mais, cette « conversion du regard » (1958b) est difficile, car elle heurte les habitudes. Pour que l’avenir devienne le fruit de la volonté et de l’action, il faut paradoxalement réduire le temps au seul présent, le reconsidérer, l’analyser à la fois comme conséquence du passé et comme indice de l’avenir, point de transformation et de passage (1959c) ; il faut « parvenir aux réalités élémentaires et voir quelles conséquences elles peuvent entraîner si elles se trouvent engagées dans des situations originales. » (1958b). L’avenir dépend, avant tout, de ce qui existe à présent et des possibilités que ce présent offre aux hommes d’actions (1959a). Il n’est pas ce qui vient après de le présent, mais ce qui est différent de lui (1959b). L’attitude prospective permet ainsi de passer du temps vécu, qui mêle à la perception du présent les images du passé, de l’avenir ou de la fantaisie, au temps du projet qui retient toutes les idées pourvues qu’elles puissent se transformer en action (1959c). Cette posture vis-à-vis de l’avenir nécessite de développer une attitude intérieure qui repose sur six vertus fondamentales (1957b). Dans un monde qui s’accélère, la première de ces qualités est le calme, nécessaire à la prise de recul qui permet de conserver la maîtrise de soi. L’imagination, complément utile de la raison, ouvre la voie de l’innovation et confère, à celui qui sait en faire preuve, un regard différent, original, sur le monde. L’esprit d’équipe est indispensable pour une action efficace, tout comme l’enthousiasme, qui pousse à cette même action et rend l’homme capable de créer15. Le courage est essentiel pour sortir des chemins déjà tracés, innover, entreprendre et en accepter les risques inhérents. Enfin, le sens de l’humain est la vertu primordiale ; pour avoir conscience de son devenir, une société doit mettre en avant l’homme. Pour cela, la culture doit jouer un rôle majeur : elle permet d’appréhender la pensée de l’autre ; elle donne la possibilité de comprendre avant de juger ; elle montre, à travers ses

Berger aimait à rappeler la formule de Paul Valéry : « Nous abordons l’avenir à reculons ». Il est intéressant de noter qu’étymologiquement, le mot « enthousiasme » signifie « inspiration par un dieu », qualité qui était reconnue à la pythie et aux prophètes dictant aux hommes leur destin.
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