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DEMAIN L'ECONOMIE EQUITABLE

De
228 pages
Seattle, Porto-Alegre…Le besoin de sortir de la marchandisation mondiale et de l'exploitation du travail humain rassemble des populations de plus en plus vastes. " Il n'y a pas d'alternative " proclame pourtant le slogan libéral. Ce livre veut contribuer à faire éclore cette alternative. L'auteur s'efforce de proposer un ensemble d'outils d'organisation et de décision pour de nouveaux modes de vie économique.
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DEMAIN L'ÉCONOMIE ÉQUITABLE
Bases, outils, projets

@ L'Harmattan, ISBN:

2001 2-7475-1168-5

Maurice DECAILLOT

DEMAIN L'ÉCONOMIE ÉQUITABLE
Bases, outils, projets

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis

Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie éconolnique qui Inettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis et Clichés font partie de la collection.

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des Inêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie.

INTRODUCTION
Ce livre veut avant tout réunir, sous une forme inévitablement réduite à l'essentiel, un ensemble de points d'ancrage pour un travail de réflexion et d'intervention pratique, à l'intention de tous ceux qui souhaitent contribuer à construire un mode de vie économique nouveau, dégagé du carcan marchand et de l'exploitation du travail humain. Comme en témoignent aujourd'hui les protestations que suscite l'offensive marchande mondiale, le besoin d'une alternative est très largement ressenti. Dans le même temps, l'absence de voies claires pour un projet viable laisse un espace à la dispersion des espoirs et des énergies; cette même absence est aussi l'un des arguments essentiels du discours libéral, au point qu'on la désigne, dans sa langue d'origine (There Is No Alternative) sous l'abréviation personnifiante, voire divinisante, de TINA. L'ambition du présent travail est de contribuer à l'élaboration d'une telle alternative. Avec le souci de situer clairement notre démarche, nous allons exposer ici les motifs des choix de perspectives, de méthodes, de stratégies qu'illustre la suite de l'exposé. L'absence d'outils cohérents de pensée, d'analyse, d'action en matière économique a laissé, au cours des décennies écoulées, les sociétés humaines désarmées face aux forces cumulatives du placement de capital et de l'accaparement des marchés, comme de l'enlisement étatiste. Aussi baignentelles, au-delà des ornements idéologiques, dans la routine spoliatrice et déshumanisante de l'exploitation des hommes et du pillage marchand. Des leçons à tirer Des tentatives diverses ont eu lieu, au cours des siècles et notamment des décennies écoulées, pour donner vie à des modes sociaux d'activité économique différents de la société

capitaliste marchande: sociétés de l'Europe de l'Est de type étatiste, mais aussi, méritant attention ambitions autogestionnaires de la Yougoslavie des années 1970, initiatives de type coopératif des zones défavorisées du monde, coopératives de production des pays occidentaux, organisations mutualistes, entreprises nationalisées d'Occident, actions associatives, action économique locale, intervention économique du monde ouvrier sur la gestion des entreprises, toutes activités avec lesquels l'auteur, pour sa part, a été en contact. Il n'était pas question d'analyser ici point par point l'ensemble de ces expériences, celles-ci devant être selon nous, non pas vouées à l'oubli, mais au contraire scrutées afin d'en tirer les incontournables leçons. On s'est efforcé, dans les propositions faites, d'en tenir compte. Ces tentatives ont parfois permis des réalisations significatives, accompagnées de mieux-être social, comme c'est le cas des entreprises nationalisées françaises. Néanmoins, leurs limites, leur échec à engager de nouvelles dynamiques économiques d'ensemble, parfois leurs dévoiements et pour certaines leurs désastres illustrent, outre la rudesse des leçons des retournements de l'histoire, les amples et fréquentes méconnaissances de leurs promoteurs. On recensera rapidement: la méconnaissance de la nature de l'économique, et par suite l'échec des tentatives juridistes de modifier, par la prescription de droit, les échanges de fait; la méconnaissance de l'essence du marché, et par suite l'échec des tentatives d'annuler le poids des pressions marchandes concurrentielles par la technique ou la réglementation, l'échec des tentatives de transformer les façons de produire et d'acquérir sans transformer aussi les façons d'échanger les travaux; la méconnaissance de la nature de la propriété, et de ce fait l'échec des tentatives de la transformer à travers des formes rigides, indivises, étatiques, abusivement assimilées à une propriété "sociale" ; la méconnaissance de la nature du bien public, et de ce fait l'échec des tentatives de répondre aux demandes de biens publics par le distributivisme administratif; la méconnaissance des limites du statut salarial, et par suite l'échec des tentatives de mobiliser le travail de façon socialement utile à travers des formes assujettissantes dissociant les hommes de leurs échanges, de leurs moyens et de leurs buts; la méconnaissance de l'essence du mouvement des capitaux, et par suite l'échec des tentatives de financer des activités d'intérêt public au moyen 8

de capitaux porteurs d'intérêt, générateurs de dissymétrie économique entre partenaires; la méconnaissance du rôle des systèmes technologiques, et par suite l'échec des tentatives de solution technicistes aux problèmes de distorsions sociales et de pillage de la nature; la méconnaissance du mouvement historique comme mouvement d'innovations de société, et par-là l'échec des tentatives de faire changer les pratiques sociales dominantes sans que des populations aient auparavant engagé la construction réelle de nouveaux modes d'échange et de vie. Telles sont, à notre sens, les explications principales du fait que les formes économiques émergentes se sont trouvées et se trouvent contraintes, en fin de compte, de plier devant les forces du marché et leur puissance d'éviction par les bas prix. L'histoire récente a, selon nous, confirmé que l'économique est au fondement du sort des hommes. C'est la division sociale du travail qui fournit aux personnes humaines leur place, et leur objet aux institutions, et par-là les fonde. C'est ce qui explique l'échec séculaire, voir millénaire, des tentatives de transformer la société par l'action institutionnelle: de telles tentatives prennent les choses à l'envers. On y insistera donc: faire face aux besoins d'aujourd'hui demande, non que l'on que l'on croie s'échapper hors de l'économique, mais qu'on comprenne mieux, en même temps que ses mouvements, ceux de toute la société. Un peu d'économie peut détourner de la vie sociale, beaucoup d'économie y ramène utilement. Il est donc apparu que les mouvements d'inspiration démocratique aspirant à des transformations sociales significatives devaient tirer plus explicitement les leçons des expériences passées, définir plus nettement, sous des formes clairement accessibles, les outils d'évaluation et d'organisation dont elles pourraient envisager un usage cohérent. Ce sont là les raisons pour lesquelles l'auteur, après avoir tenté dans un précédent travail (1)* de présenter un ensemble d'outils conceptuels permettant de comprendre la vie économique autrement qu'à travers la pensée libérale, a souhaité exposer, dans un travail à l'objet clairement distinct, non plus une analyse, mais un projet réunissant des propositions de cheminements alternatifs pour une vie économique à transformer.
*

Les notes et les références sont regroupées

à la fin de l'ouvrage.

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Maîtriser ou transformer? Parmi ceux qui souhaitent libérer la vie économique, beaucoup aujourd'hui se donnent pour horizon la "maîtrise" des mouvements de capitaux; la "conquête" de "droits nouveaux" dans les entreprises ou l'Etat territorial; la "régulation" ou la "gouvernance mondiale" qui devraient mettre à la raison les grands groupes privés. D'autres préconisent une économie "mixte" dans laquelle, espèrent-ils, les intérêts publics prendraient le dessus. Disons-le sans détour: c'est là, dirons-nous, apprendre la musique au singe. Peut-être qu'en changeant l'air, le professeur, et même les cacahuètes, le singe apprendra un jour la chanson? Le singe, pensons-nous, n'apprendra jamais la musique. De même, la transaction marchande, délimitée par le signal confus des prix de marché, ne pourra jamais percevoir et transmettre les signaux de la division sociale des tâches. L'entreprise capitaliste, enfermée par sa structure de lieu de placement des capitaux dans des stratégies de profit, et ceci quels que soient ses avatars, son encadrement réglementaire ou financier, ne pourra jamais percevoir les signaux de l'efficience productive. Le capital porteur d'intérêt, de dividendes ou de rentes diverses, même taxé et réglementé, ne percevra jamais les signaux du mouvement efficient des personnes et des techniques dans une société de tous les hommes. L'allocation distributive des ressources, cantonnée dans l'affectation alternative de moyens hors leur création, ne répondra jamais aux besoins de mutualisation sociale. Le diagnostic parfois porté: "...l'efficacité économique, qui ne laisse pas les capitaux indifférents, peut s'obtenir par une intervention forte de l'Etat dans des secteurs comme l'éducation, la santé, la recherche, la protection sociale, l'infrastructure et les grands équipements. Le défi de la mise en concurrence imposée par la mondialisation peut se relever par le haut" (2), si on peut en partager les espoirs de changement, nous paraît éloigné du réel, aussi bien en ce qui concerne l'efficacité économique des capitaux en concurrence que de l'analyse de l'action économique publique ou de la dynamique globale de la société marchande. Cependant, le monde change. Non pas du fait que les développements de la technique seraient créateurs d"'exigences objectives", de "besoins" auxquels on pourrait décider de "répondre" de telle façon ou d'autre: ce sont, à l'inverse et 10

pour l'essentiel, les rapports sociaux qui contraignent les structures techniques. Mais parce que, au bout de sa propre logique, le trafic marchand s'étendant au monde entier épuise les sources de sa prospérité et menace le tissu même des sociétés humaines en tant que telles, comme porteuses de réciprocité des fonctions sociales. Le présent projet adopte donc la perspective selon laquelle les sociétés marchandes devront faire place à de nouvelles formes de vie sociale modifiant profondément l'état de choses actuel. Il convient cependant de situer le champ des transformations de société envisagées ici. On fait face, tout d'abord, aux perspectives minimalistes, les plus fréquentes, les plus empreintes de la sagesse des déçus, selon laquelle les sociétés actuelles ne sauraient plus connaître à terme prévisible que des modifications mineures laissant subsister l'essentiel, des sociétés où, selon le mot célèbre, "on change tout pour que rien ne change". On a montré ailleurs que, au vu de nombreux symptômes, on peut considérer l'époque actuelle comme celle d'un déclin de long terme des sociétés marchandes, où la croissance, au fil des décennies, ralentit, où les déséquilibres s'accroissent, où les fractures s'élargissent. Cette société, dominée depuis des siècles par les pressions du marché, décline du fait que les facteurs favorisants de ses périodes d'essor, essentiellement la disponibilité, pour des partenaires dominants, de ressources exclusives, s'estompe: tôt ou tard, une ressource abordable pour tous les concurrents n'est plus une ressource, un marché ouvert à tous n'est plus qu'un lieu de pertes. La célèbre "mondialisation", consistant essentiellement dans l'exploitation de la main-d'œuvre mondiale pauvre par des vendeurs sur les marchés riches, et dans la domination des marchés pauvres du monde par des vendeurs riches, éteint inexorablement, en s'étendant, les sources de sa prospérité. A cela se superposent les déséquilibres monétaires et financiers qui attisent les croissances en faux équilibre, sanctionnées par des crises. Déficit extérieur gagé sur le tourbillon du dollar comme principal aliment de la croissance américaine, marasme du Japon, croissance fragile de l'Europe alimentant de ses propres capitaux les concurrents qui menacent son équilibre extérieur, développement difforme de pays "émergents" satellisés, enlisement ou extension rampante de conflits enracinés dans la guerre économique marchande et que le credo libéral déguise en conflits" identitaires" : bien Il

des symptômes nous disent que l'apparente prospérité du tournant du millénaire ne résistera pas durablement aux difficultés conjoncturelles qui ne peuvent manquer de réapparaître. Plus précisément, on émet ici l'hypothèse que, loin des voies royales promises par quelques prophètes que leurs bévues n'effarouchent pas, l'affrontement marchand mondial conduira très vraisemblablement dans de prochaines périodes, par des cheminements divers qu'il ne nous appartient pas de diagnostiquer ici, à des situations difficiles ou contraignantes plaçant des populations, sous diverses latitudes, devant la nécessité de prendre en mains activement le redressement de leur vie économique en écart avec les routines marchandes. Les présentes propositions souhaiteraient contribuer à ce que les initiatives alors prises, évitant les frustrations et les dévoiements de naguère, ouvrent efficacement des voies nouvelles. Quel horizon? Déclin marchand, disons-nous. Dépassement du capitalisme, disent certains, entendant peut-être par-là que, le capitalisme ainsi dépassé, l'économie de marché pourrait continuer sa route. On a montré que le capitalisme, dans laquelle l'argent fait circuler, outre les marchandises, le capital-argent lui-même, est la forme aboutie de la société marchande séculaire, dont les raffinements les plus récents ne sont que des prolongements sophistiqués. Une vie économique marchande après la mort du capital-argent paraît alors peu vraisemblable. Il s'agit bien ici de sortir, le temps aidant, du monde marchand. On fait face aussi, à l'opposé, aux tentations d'échappée vers de nouvelles utopies, alimentées par l'enthousiasme largement répandu pour les technologies d'avant-garde en tant que telles. L'essor des services qualitatifs, la montée d'une productivité paraissant rendre obsolète la gestion des quantités, un caractère de plus en plus collectif, voire indivis, attribué aux productions actuelles devaient conduire à l'abandon des instruments traditionnels d'évaluation. L'ambition de transformation sociale devait alors admettre la perspective d'une séparation progressive des tâches accomplies et des revenus perçus, et envisager pour l'avenir une économie distributive. On considère ici cet ensemble de diagnostics, quelle que soit la générosité qui l'inspire, comme 12

incorrect. Déjà formulé par divers auteurs du XIXe siècle, parmi lesquels on trouve, avec des accents différents, Marx ou Proudhon, il a inspiré des tentatives diverses de transformation économique que leurs prémisses fautives ont conduites à l'échec. Quel que soit l'essor des services, de larges tâches quantitatives attendent encore de travail humain pour combler les fractures mondiales et retourner aux équilibres viables. Les services, souvent qualitatifs il est vrai, ne disqualifient pas pour autant la mesure des travaux sociaux. La socialisation, certes plus directe, des tâches dans l'échange, évalue avec une vigilance, non pas moindre, mais accrue, les apports différentiels des individus et des groupes. Une société distributive ou détachée des outils quantitatifs, cependant confrontée à la contrainte de la consommation quantitative de ressources, engendre très vite des conflits qui menacent sa viabilité. C'est pourquoi l'ensemble des présentes propositions se situe dans la perspective d'une vie sociale certainement confrontée pour très longtemps encore au besoin de gérer les quantités. Une évolution hors du marché n'implique alors ni la "fin du travail", ni la fin du travail source de biens quantitatifs, ni même la fin de la monnaie, ou des prix, ou des rémunérations quantitatives. Elle ne suppose nullement, à la différence de conceptions plus confuses connues dans le passé, une "économie" supprimant, avec le trafic marchand, l'échange lui-même, pour le remplacer par l'allocation distributive ou le don. On se situe donc ici dans la perspective d'une économie fondée sur l'échange des travaux, dans le prolongement de ce qui caractérise, au fil des millénaires, les sociétés humaines, sans pour autant voir là des formes éternelles. On s'efforce donc ici d'éviter deux écueils. L'un conduirait, dans le souci légitime d'éviter tout prophétisme, à se contenter de linéaments laissant aux acteurs de larges tâches de mise au point. Bien des expériences conduisent à écarter cette méthode: les improvisations, les méconnaissances, les fourvoiements initiaux qui ont marqué, dans de nombreux pays de tous les continents, l'accès aux responsabilités de groupes à vocation démocratique, bien loin d'encourager l'initiative et la créativité, ont contribué à égarer durablement et coûteusement leur action. L'autre attitude conduirait, dans un souci non moins légitime de cohérence, à fournir un guide d'action à prétention exhaustive, avec le risque de préconiser un modèle ou un 13

lot de recettes. Là encore les leçons du passé parlent d'ellesmêmes: on ne trouvera ici aucun dogme, mais des propositions de point de départ pour une réflexion collective toujours nécessairement concrétisée. Nous proposons donc aux acteurs éventuels d'un développement économique nouveau un ensemble d'hypothèses scientifiques de travail. Hypothèses, car elles demandent, comme des outils, à être affinées et au besoin remplacées; scientifiques, car il nous semble important, en un temps où l'empirisme libéral écarte volontiers la transmission des expériences et des connaissances au profit d'un praticisme empirique, que ceux qui œuvreront demain aient une vue claire du savoir conceptualisé accumulé hier; de travail, car c'est dans l'activité réelle que leur zone de validité pourra être mieux discernée. Un ensemble, car les expériences suggèrent aussi que seul un projet possédant sa cohérence propre face à une réalité efficacement affrontée, peut mobiliser la confiance des populations, qui ne souhaitent pas remplacer l'analyste dans son rôle, mais en recevoir des matériaux intégraux et des grilles de lecture déchiffrables, prémisses de décisions qui restent leur prérogative propre; au triple bénéfice de l'autonomie du savoir, de la démocratie de la décision, et de l'efficacité des stratégies. Ce que nous proposons pourrait être en quelque sorte le "bagage de départ" dont les acteurs d'une nouvelle vie économique choisiraient de se pourvoir, le bagage à ne pas oublier, ou même à ne pas prétendre oublier, pour ne pas être tenté plus tard de dire à qui demanderait des comptes: je ne savais pas. Notre exposé choisira donc, au risque d'être succinct sur chaque point, une vue large de son objet. Il s'efforcera cependant d'être rigoureux, en prenant appui sur une analyse cohérente des faits économiques. Ne pouvant, dans le cadre présent travail, reprendre l'ensemble des analyses théoriques qui fondent notre démarche, nous demanderons au lecteur de s'y référer au besoin. Ces considérations ont également guidé notre mode de présentation des propositions, qu'on a voulu à la fois rigoureusement .explicites et largement accessibles. On a donc eu recours, dans la formulation de propositions en vue d'outils de gestion, à des expressions formalisées simples, qui ont paru nécessaires pour éviter la dispersion discursive, l'équivoque sur les objets en débat, et pour fournir des bases de départ communément accessibles à une élaboration 14

collective concrète ultérieure. En même temps, on s'est limité à des expressions dont la simplicité évite l'occultation pédante de manques théoriques ou d'hypothèses hasardeuses. Local, mondial? Dans quel cadre, demandera-t-on, un tel projet serait-il susceptible de s'enraciner? Certains voient dans l'implantation d'un droit mondial, d'échanges mondiaux, d'autorités mondiales, le processus régulateur qui bridera la toute-puissance des groupes marchands et rendra des espaces de vie aux populations. Ce serait, à notre sens, et si importante que se révèle la protestation mondiale, sous-évaluer le modelage, y compris conflictuel, du droit, des institutions, des techniques par les puissances marchandes, dont l'expansion continentale et mondiale a précisément pour but d'échapper aux responsabilités sociales. De façon analogue, certains, en attente bien légitime de paix, de concorde, de projets d'intérêt commun à l'échelle du monde, espèrent l'émergence d'un seul peuple mondial. C'est sans doute sous-estimer largement, à l'opposé d'une "fin de l'histoire" naguère témérairement prédite, l'immensité des expériences historiques diverses que vivra l'humanité au cours des millénaires à venir, sa diversité historique interne étant le gage de la créativité multiple qui lui sera nécessaire. Depuis des temps très anciens, la dissidence exploratrice est une manifestation essentielle à la fois de la liberté et du savoir-apprendre, de l'aptitude des sociétés humaines à faire face par la multiplicité des expériences à la diversité des circonstances. On peut craindre que les schémas de "mondialisation" que beaucoup attendent ou préparent, certains animés d'intentions louables, d'autres explicitement totalitaires, ne transforment le monde en monde fermé, à l'opposé de l'indispensable pouvoir d'innovation historique. D'autres voient dans un retour aux cadres institutionnels nationaux le chemin indispensable à une démocratisation économique. Si légitime que soit la demande d'un cadre communautaire accessible pour la vie sociale, lieu de l'accord explicite de tous sur les institutions et les règles, c'est sans doute sous-estimer, dans un contexte de domination économique de puissances privées, la dissymétrie en défaveur des populations que comporte leur enfermement territorial et institutionnel en position économiquement captive. On peut craindre que l'espoir se voulant "républicain" d'un sauvetage 15

par l'Etat national, tout comme l'espérance "mondialiste" en l'instauration de bonnes règles universelles, n'aient pour effet commun de décourager l'initiative collective propre des populations, de leurs institutions de proximité ou de leurs réseaux de réciprocité. Déjà, des guides chevronnés du prolétariat recommandaient: "Pas d'îlots de socialisme!", avant que l'effondrement de continents entiers gagnés par l'autoritarisme étatiste n'illustre l'échec de l'économie loin des hommes. C'est pourquoi les présentes propositions, tout en incluant la perspective d'appuis institutionnels, considèrent comme essentielle à leur développement l'existence d'initiatives collectives et particulières propres aux populations intéressés, non subordonnées à des dispositions des institutions officielles d'Etat ou internationales en place. C'est selon nous le gage d'un ancrage démocratique et d'une authenticité sociale. On exprime ici l'hypothèse d'un développement de réseaux de solidarité économique sachant, tout en se donnant à la fois les ancrages locaux essentiels et les coopérations à grande échelle nécessaires, ne s'enfermer ni dans des cadres juridiques territoriaux unilatéraux, ni dans l'hypothèse aujourd'hui hasardeuse d'une éventuelle régulation mondiale favorable. Oser changer Comme cela s'est vu bien des fois au cours de l'histoire, alors même que les sociétés déclinantes tendent à se fracturer, leur crispation même leur confère une apparence d'éternité. Certains n'hésitent pas à en faire le pari: "... Le monde réel, pour l'immense majorité d'entre nous, est et restera celui de l'économie de marché. Transformer la société salariale, dans la sens d'une plus grande justice et d'une meilleure protection des plus faibles, paraît à tous égards plus urgent que d'inventer des mondes parallèles"(3). Ceci nous paraît pourtant être une formulation condensée de la croyance éternitaire dans le marché, dans un temps où celuici dérape; dans l'avenir du salariat, alors que celui manifeste plus nettement ses limites; dans l'utopie ancienne de transformations gradualistes, au moment où se raidissent les volontés dominatrices marchandes et où les tentatives de régulation se font décevantes. La leçon des siècles, nous disant que la sociétés vieillissantes ne se corrigent jamais elles-mêmes, et qu'elles s'entendent à tout changer pour que rien ne change, jusqu'à ce que l'histoire les dissolve, nous 16

paraît toujours valable, justifiant le projet d'éclairer dès aujourd'hui les sentiers d'un possible avenir différent. Les conditions d'émergence des formes nouvelles de vie sociale ne naissent pas, contrairement à ce qu'a pu laisser croire un certain messianisme du progrès, au sein des appareils économiques dominants. L'ambition keynésienne de mettre à profit une éventuelle "euthanasie des rentiers" est d'ores et déjà manifestement déçue. Il faudra sans doute renoncer au fatalisme heureux selon lequel la société déclinante fabriquerait sans y songer dans ses flancs les outils nécessaires à ses successeurs plus efficaces. Aucun, parmi les grands courants de civilisation, n'est l'héritier direct du précédent; tous, aussi bien les sociétés d'agriculteurs des derniers millénaires que les sociétés marchandes des siècles passés, sont le fruit de mouvements historiques que l'on pourrait caractériser comme des formes de dissidence sociale refondatrice. Tout laisse penser, et notamment la marchandisation agressive de toute la vie sociale, qu'il ne pourra qu'en aller de même en nos temps. Résistant, souvent au prix de grands efforts, aux pressions marchandes et financières extérieures, un volant d'activités économiques à caractère de solidarité (de type coopératif, mutualiste, associatif...) tente de survivre. Ces activités sont cependant souvent affaiblies, dispersées, voire dénaturées, du fait de leur environnement, et aussi du fait du renvoi des préoccupations sur leur sort à l'arrière-plan des stratégies démocratiques : l'avenir ayant longtemps semblé venir d'en haut plus que d'en bas. On voudrait ici, en écartant le renoncement ou l'oubli, tirer de leurs longues et difficiles expériences assez de leçons pour discerner par quelles voies elles pourraient acquérir dans les équilibres sociaux un nouveau poids. C'est pourquoi le travail qui suit s'emploie à proposer des cheminements nouveaux à l'activité économique, visant à favoriser l'émergence, dans une dynamique autonome, d'édifices socio-économiques qualitativement innovants, capables d'ouvrir les voies d'une éclaircie, mobilisant les hommes, rassemblant les savoir-faire, infléchissant au fil du temps les équilibres et les institutions. Economie, politique, démocratie Notre projet est-il alors un projet "politique" ? L'auteur croit devoir, pour être rigoureux, formuler une hypothèse de travail sur l'avenir de nos sociétés, cohérente 17

avec son analyse, et en outre exprimer ici explicitement cette hypothèse: les sociétés marchandes capitalistes, déclinantes, s'infligent à elles-mêmes une déstabilisation en profondeur, terrain d'émergence de formes de vie sociale évolutives innovantes s'écartant de leurs pratiques. En ce sens, ce travail implique et revendique une perspective sur le mouvement des sociétés, et donc l'avenir des structures sociales. Il accompagne ainsi, à la différence des exposés économiques prétendument neutres, une vision politique explicite. Les hypothèses développées ici excluent cependant fermement les tentations "politicistes" pouvant laisser croire que le mouvement profond des sociétés serait l'œuvre voulue des rassemblements de groupes sociaux projetant et réalisant des modèles de société subjectivement choisis. La société humaine ne se connaît pas elle-même spontanément, car les hommes sont autres les uns pour les autres, sans pour autant être par nature étrangers ou ennemis. Le subjectivisme politicien autoritaire, comme l'aplatissement électoraliste des ambitions transformatrices sur la seule revendication protestataire et répartitive, ont suffisamment fait la preuve de leurs nuisances. On s'élève contre l'idée que l'économique réel (ne parlons pas ici des doctrines) se réduirait à un jeu de "lois" que les autorités politiques imposeraient ou abrogeraient selon leur "choix", ou en suivant les cris des puissants ou du peuple. Si les "lois" des manuels d'économie actuels sont le plus souvent dépourvues de contenu, les causes réelles des mouvements de fond des sociétés sont bien économiques, c'est-à-dire ancrées dans la division du travail et l'échange des travaux entre eux, leurs développements et leurs troubles. Si, d'une part, l'oublier a pu se payer cher, admettre, d'un autre côté, que la "rationalité individuelle marchande" gardera un rôle indépassable, et appeler de ses vœux pour l'endiguer une "suprématie naturelle de la fonction politique" (4) paraît céder à la double tentation du renoncement à connaître et transformer l'économie, et du recours à une démiurgie politique appelant le doute et la circonspection. Le présent ouvrage ne traduit donc pas un "projet politique", mais propose un ensemble d'outils pour mieux connaître et mieux infléchir les pratiques sociales de la vie économique. On s'abstient en outre de toute tentative d'expliciter les contextes proprement politiques pouvant appuyer ou éloigner les présentes propositions, ce qui est à la fois reconnaître la spécificité de la vie économique comme de la vie 18

politique dans l'ensemble social, reconnaître la spécificité de l'apport de connaissance du spécialiste et de sa liberté de recherche, et celle de la libre décision (démocratique) informée des populations concernées. Cette option ne signifie nullement une réduction de l'ensemble de la vie sociale à la vie économique: on avertit ici que de larges pans de la vie sociale (formes institutionnelles, compromis redistributifs entre catégories sociales et ancrages des pouvoirs, formes d'organisation gentilice, proximale, territoriale, activités symboliques, etc., etc.) sont exclus de notre examen sans être pour autant ignorés. Le présent travail se veut démocratiquement orienté en profondeur, en définissant des outils de gestion et des propositions ayant pour horizon l'accès universel de chaque personne humaine aux ressources nécessaires à son activité sociale, ancrant ainsi dans les structures socio-économiques fondatrices l'égalité essentielle hors de laquelle on s'éloigne de l'humain. C'est la raison pour laquelle il maintient en même temps que, faute d'un tel accès, les formes juridiques de la démocratie restent infirmes, comme en fait foi l'accroissement mondial actuel des "inégalités". Les présentes propositions, à l'encontre d'idées parfois reçues, font apparaître un rôle indispensable de l'institution dans le fonctionnement de la vie économique et la définition des normes qui la rendent possible. Elles soulignent en même temps les limites du pouvoir des Etats actuels, dont le dessaisissement, tout en étant activement recherché par euxmêmes, prolonge le mouvement séculaire d'érosion de la règle reconnue devant la loi de la monnaie marchande. Sans minimiser la puissance de l'Etat, dont le pouvoir trouve ses racines moins dans le prélèvement fiscal ou le monopole de la violence que dans la captivité économique d'une grande partie des populations, on souligne ici que, s'il peut contraindre les personnes et conforter, y compris violemment, les appareils en place, il a, depuis longtemps, de faibles moyens d'infléchir de lui-même sur l'essentiel les modes de vie économique. On tentera, dans les chapitres qui suivent, d'aborder la plupart des points qui se sont, en conclusion des expériences passées, révélés d'importance. Toute transformation économique s'accompagne de l'apparition de structures spécifiques mettant les hommes en rapport de façon nouvelle, et ceci de façon d'autant plus 19

nécessaire que l'évolution attendue des échanges sociaux passe par une transformation de l'acte même d'échange des travaux. On s'efforce donc d'abord de formuler des propositions de départ pour des structures de mobilisation économique des personnes. Ce cadre posé, on s'attache à formuler des propositions de transformation de l'acte même de l'achat-vente, débouchant sur des formes de transactions décentralisées de caractère non marchand. On examine, en prolongement de cette démarche, comment pourraient émerger des formes nouvelles de lieux de production dépassant l'entreprise, dans lesquels les hommes au travail, se dégageant du salariat et de l'exploitation, pourraient maîtriser leurs échanges et leurs moyens, gérés pour une plus grande efficience réduisant les dissymétries technologiques, et définir les structures de production; comment la propriété pourrait sortir de l'immobilisme marchand privatif et se diversifier; comment les nécessaires avances financières à la production pourraient connaître une circulation autre que le placement de capitaux rémunérés, et faire de chaque personne un partenaire de l'accès aux ressources; comment une gestion communautaire des biens publics peut faire face durablement aux grands aléas sociaux; comment des échanges internationaux, écartant les actuelles distorsions, peuvent atteindre un équilibre mutuellement acceptable des flux de biens et de ressources; comment, dans le monde tel qu'il est, et en tirant les leçons des développements actuels de l'économie sociale, peuvent s'interconnecter les partenaires d'un possible développement nouveau.

20

CHAPITRE I UN NOUVEL ENVIRONNEMENT INSTITUTIONNEL
Les structures institutionnelles sont un reflet fidèle des rapports sociaux. Ainsi, aujourd'hui, les personnes ont affaire à des institutions bien différentes suivant le rôle social qui est le leur. Le chômeur se dirige vers le bureau du chômage, le salarié vers son poste de travail, l'investisseur vers sa banque. Toute transformation des rôles sociaux implique une transformation des structures actives. Les transformations structurelles que nous suggérons ici sont fonction des nouveaux rôles sociaux évoqués dans cet ouvrage. L'exposé de ces transformations nous paraît dès à présent nécessaire à la cohérence des explications qui suivent. Plus encore, l'émergence de lieux de vie économique nouveaux, porteurs de nouvelles relations sociales, et même, pensons-nous, de nouveaux types de contacts sociaux et humains, autour de la vie économique, paraît devoir être un aspect nécessaire des transformations appelées. C'est pourquoi nous familiariserons ici le lecteur avec des formes nouvelles d'institutions qui semblent devoir accompagner les évolutions fonctionnelles que nous suggérons dans la suite. 1. Relier à neuf les hommes au travail Nos propositions reposent notamment sur l'idée, tirée de l'expérience, que toute démocratisation économique efficace comporte plusieurs dimensions:

- Une dimension régulatrice à vocation générale. Celle-ci vise à faire des règles générales de fonctionnement de la vie économique l'affaire de tous; à faire de chaque participant à cette vie économique un participant égal aux autres, titulaire égal aux autres des droits ouverts, auteur égal aux autres des nouvelles règles et normes et des nouveaux droits, source égale aux autres de la légitimité des arbitrages. - Une dimension opératoire, définissant les rôles concrets des partenaires dans l'activité économique, les échanges, les actes de structuration et de gestion, rôles et mesures de nature à assurer la complémentarité et l'efficacité des actes particuliers de chacun des partenaires: accès aux ressources et aux fonctions, décisions d'affectation des ressources, de configuration des systèmes techniques, du contenu et des modalités des échanges de biens et de services et des flux de richesse, etc. - Une dimension financière assurant entre les lieux d'activité économique la circulation des avances de fonds répondant aux besoins différentiels d'accès aux accumulations, liés à la différenciation des productivités, des périodes de rotations des immobilisations, des variations de la demande. De nombreuses expériences à vocation autogestionnaire confirment que la carence de la dimension régulatrice et institutionnelle crée le risque de l'enfermement praticiste, et finalement de la spoliation des travailleurs concernés; que la carence de la dimension opératoire ouvre le risque d'un formalisme institutionnaliste lui aussi source de profonds dévoiements et de confiscations autoritaires et bureaucratiques; que la carence de la dimension financière conduit à la scission entre décision économique et décision financière, source de distorsions économiques et de fractures sociales et de reconstitution d'oligarchies détentrices des rôles dominants dans le financement (5). Les mêmes expériences, au vu des risques de ségrégation sociale par les rôles techniques, suggèrent de faire en sorte que les prérogatives accessibles en droit à chacun le soient effectivement, et notamment que l'accès aux informations et aux procédures devienne réellement ouvert à tous. On vise ici l'impulsion à une vie économique profondément décentralisée, ouvrant à chacun de larges facilités de décision innovante. Ceci suppose à la fois un large appel aux initiatives individuelles et de groupe, et l'existence d'une régulation qui porte jusqu'à elles. Une telle régulation doit
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