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A l'aube du droit pénal utilitaire

De
197 pages
Le droit pénal connaît aujourd'hui une crise majeure qui met en jeu notre propre conception de la société et surtout de l'homme. Sous l'influence de la doctrine utilitaire, le droit pénal réduit le délinquant à n'être qu'un consommateur des crimes, incapable de moralité et irresponsable, qui doit être invité à ne plus récidiver, car inciter coûte moins cher que punir. A l'aube du droit pénal utilitaire, les statistiques supplantent l'idée même de justice au profit d'une véritable économie politique du pouvoir de punir.
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A L’AUBE DU DROIT PENAL
UTILITAIRE© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54250-1
EAN : 9782296542501 Eric GILARDEAU
A L’AUBE DU DROIT PENAL
UTILITAIRE
L’HarmattanDU MEME AUTEUR
L’ordre public dans la jurisprudence civile d’après les arrêtistes,
ANRT, 2004
Au crépuscule de la justice pénale,
Questions Contemporaines, L’Harmattan, 2011 Introduction
Le droit pénal connaît aujourd'hui une crise majeure et sans précédent.
Une crise qui met en jeu au-delà de la justice pénale, notre propre conception de
la société et surtout de l'homme. Cette crise n'est pas née subitement. Elle est
directement liée à l'introduction progressive dans le droit pénal des principes
e emêmes de la doctrine utilitaire. Les épigones de Bentham aux XX et XXI
siècles sont parvenus, en effet, à soumettre l'ensemble de la législation pénale à
la logique du calcul utilitaire. D'essence économique, le calcul utilitaire fait de
l'homo criminalis un homo oeconomicus dont on peut manipuler l'intention
délictuelle. Le calcul utilitaire contribue ainsi à brouiller le sens et la portée du
droit pénal par un recours systématique aux concepts économiques de coût,
d’avantage, de valeur et d’intérêts destinés à remplacer les principes de
responsabilité et d’imputabilité morales héritées du Siècle des Lumières.
Partant, le calcul utilitaire est à l’origine d’une crise sans rémission qui se
présente sous deux aspects principaux.
Tout d'abord, une crise d’identité que traverse le droit pénal
contemporain. Les praticiens, qu’ils soient magistrats, avocats, chroniqueurs
judiciaires et associations d’aide aux détenus ou aux victimes ne s'entendent
plus sur la nature et la fonction de ce droit. Pour certains, le droit pénal doit
seulement "prévenir", "protéger" ou "amender" ; pour d'autres "neutraliser" et
"rétribuer"; pour d'autres encore, "éduquer", "réinsérer" ou "apaiser le corps
social", quand ce n'est pas "venger" ou "indemniser" la victime. Ces
professionnels du droit ou spécialistes ont d'autant moins de chance de
s'entendre qu'ils ne sont pas toujours d'accord avec eux-mêmes. Sans que l'on
s'en aperçoive, les finalités, qu'une même personne attribue au droit pénal,
varient fréquemment au gré des circonstances, des crimes et des criminels. Les
utilitaristes ont introduit, en effet, dans le droit pénal l’idée délétère que la peine
devait servir à autre chose que sanctionner. Perdus entre des buts différents et
contradictoires, les hommes du droit, comme les justiciables, ne distinguent plus
le sens des finalités de la loi pénale.
Crise juridique ensuite qu’explique également cette intrusion du calcul
utilitaire dans notre système pénal. L'utilitarisme apporte une limite aux critères
traditionnels de justice pour soumettre le droit pénal aux prescriptions des
valeurs et des concepts économiques. Le juge, voire le législateur, sera chargé dans chaque cas d'effectuer ce calcul, c'est-à-dire une application concrète de
l'utilité par une pesée mathématique entre les intérêts en présence : intérêt
particulier et intérêt général. Le magistrat prendra en considération, comme le
ferait tout agent économique, la diversité des valeurs en concurrence pour
déterminer le niveau le plus efficace donc le plus rentable de la sanction au
profit de l'intérêt général. Le droit est désormais appelé à devenir une économie
politique du pouvoir de punir.
Les modèles d'attitude et de comportement "utilitaristes" ont été, en effet,
étendus au droit pénal. Préparés de loin en loin, ceux-ci déterminent la
représentation utilitaire du délinquant qui prévaut aujourd'hui dans notre notre
droit criminel. "Ce sont nos sociétés d’Occident qui ont, très récemment, fait de
l’homme un « animal économique », écrivait Marcel Mauss en 1922, (…)
L’homo oeconomicus n’est pas derrière nous, il est devant nous ; comme
l’homme de la morale et du devoir ; comme l’homme de la science et de la
raison. L’homme a été très longtemps autre chose ; et il n’y a pas bien
1longtemps qu’il est une machine, compliquée d’une machine à calculer" .
Ce regard prophétique que Marcel Mauss posait dans la première moitié
edu XX siècle sur la conception à venir de l’homme est aujourd'hui une réalité
banale de notre société de consommation. Mais ce que l’on sait moins, c’est que
l’homo oeconomicus est également devenu une réalité du droit pénal
contemporain. L’homo criminalis, le délinquant, apparaît, en effet, comme la
forme la plus achevée de l’homo oeconomicus moderne. Mû, selon les
utilitaristes, par le souci de la rentabilité de ses délits, excellent calculateur des
profits et des pertes, l’homo criminalis serait un véritable consommateur des
crimes.
Mais, contrairement à ce que pourrait laisser supposer l'épithète d'homo
oeconomicus, l’homo criminalis n’est en aucune façon le maître de ses actes, il
n'est tout au plus qu'un enjeu des stratégies de la politique criminelle. Présenté,
comme un être au comportement stéréotypé et conditionné par des appétits
purement matériels, l’homo criminalis est soumis par les utilitaristes à des
analyses qui s’apparentent beaucoup plus aux études financières et économiques
que criminelles. La doctrine utilitaire finit par dissoudre ainsi progressivement
le profil du délinquant dans la masse abstraite de la loi des grands nombres pour
devenir une simple donnée des statistiques.
L’esprit du criminel se confondrait, dès lors, avec une obsession, celle de
l’optimisation de son bonheur matériel. "Le mot « bonheur », corrige aussitôt
Jeremy Bentham, ne fera pas aussi bien l’affaire que le mot bien-être. Non
seulement il semble exclure totalement du décompte la douleur sous toutes ses
1Marcel Mauss (1872-1950), Essai sur le don (1923-1924), in Sociologie et
anthropologie, Paris, 1950 rééd. 1997, pp.271-272
8formes, mais il semble exclure que les plaisirs qui ont été éprouvés, quels qu’ils
2soient, l’ont été à un degré très haut et en quelque sorte suprême" . Cette
précision du maître à penser de la doctrine utilitaire est importante. Bentham
est, en effet, à l’origine de l’avènement du modèle de l’homo oeconomicus dans
la législation pénale. Pour le jurisconsulte anglais, la douleur et le plaisir sont
donc les maîtres incontestés des décisions de l’homo criminalis.
Mais qu’est-ce que le bien-être de l’homo criminalis ? La réponse de
Bentham est simple. "Pour ce qui est du bien-être, il faut prendre en compte la
qualité aussi bien que la quantité. La quantité dépend de la sensibilité générale,
la sensibilité au plaisir et à la douleur en général ; la qualité dépend de la
sensibilité particulière : c’est-à-dire du fait qu’un homme soit plus sensible au
plaisir ou à la douleur provenant de telle ou telle source, que de ceux qui
3proviennent de telle ou telle autre" . Mais, le bien-être ne sert pas seulement à
mesurer les plaisirs et les douleurs, il est aussi le motif et le but de toutes nos
actions et plus particulièrement ceux du délinquant. "Le bien-être, précise
Bentham, est directement ou indirectement sous une forme ou sous une autre le
sujet de toute pensée et l’objet de toute action de la part de tout être connu,
sensitif ou pensant, il en est constamment ainsi et l’on ne peut donner de motif
4raisonnable pour qu’il en soit autrement" .
L’homme étant un être entièrement soumis aux sensations sur le mode
binaire des plaisirs et des peines, l’objectif d’un gouvernement digne de ce nom
consistera à utiliser le calcul subjectif que le délinquant sera appelé à faire pour
réaliser son bien-être. Le législateur pourra ainsi manipuler les esprits, s’il sait
appliquer à bon escient l’arithmétique des plaisirs et des peines. "L’utilitarisme
vise seulement à rendre nettement positif le bilan qui résulte du décompte des
5plaisirs et des douleurs" confirme Marie-Laure Leroy . Les plaisirs et les peines
qui sont ainsi au fondement même de la doctrine de Bentham vont conduire le
philosophe anglais à élaborer une arithmétique pénale.
Pour Bentham, "l’objectif le plus important de la législation est la
6sécurité" . Le droit pénal est à ce titre le moyen de prévenir les douleurs et
d’assurer les plaisirs des citoyens. "Au droit pénal, précise Bentham,
2Jeremy Bentham (1748-1832), Deontology with an Article on Utilitarianism, Collected
Works, éd. A. Goldworth, Oxford Clarendon Press 1983 réédition 1992, I, 3, p.130
3J. Bentham, ibid.
4, Œuvres, traduction Dumont, Bruxelles, 1829, vol.III, p.326
5Marie-Laure Leroy, Félicité publique et droits de l'individu dans l'utilitarisme de
Jeremy Bentham, Thèse de doctorat de philosophie, Anrt Lille mars 2003, Volume I,
p.59
6J. Bentham, Principles of the Civil Code, éd. Richard Smith d’après les Traités et les
manuscrits originaux, Works, éd. John Bowring, Edimbourg, 1843, vol.I, première
partie, chapitre II, p.302
9correspondent les axiomes et les principes relatifs à la sécurité, c’est-à-dire à la
sécurité 1. de la personne, 2. de la réputation, 3. de la propriété, 4. de la
7situation" . Partant, le philosophe anglais élabore une économie pénale, qui aura
pour objet de manipuler les inclinations de l’homo oeconomicus, c’est-à-dire du
délinquant, afin de prévenir ses infractions par un calcul bien adapté des plaisirs
et des peines. Entièrement tournée vers l’avenir, la sanction pénale utilitaire
doit, avec le minimum de douleur tout en se jouant des plaisirs de l'homo
criminalis, dissuader ce dernier de récidiver.
Bentham se faisait fort de remplacer le droit pénal par les axiomes du
calcul utilitaire des plaisirs et des peines. Mais, pour parvenir à ce but, il lui
fallait préalablement atteindre les soubassements du droit pénal classique.
Fondée sur la pensée de l’école du droit naturel moderne, la loi pénale classique
faisait du devoir moral le principe même des conduites individuelles. Située aux
antipodes de la conception utilitaire, la représentation de l'homme dans le droit
pénal classique était celle d'un être, maître de ses droits et responsable de ses
actes. L’être humain ne pouvait donc être en aucune façon un instrument aux
services d’autres fins que lui-même.
Mais, l’école du droit naturel moderne fondait le devoir moral sur la
volonté divine. Or, les découvertes scientifiques de Newton, qui décrivaient un
monde soumis à la seule loi de la gravitation universelle, mettaient en cause
l’existence de Dieu. Le droit naturel moderne ne pouvait donc résister à la
doctrine utilitaire qui s’appuyait sur les méthodes scientifiques de Newton.
Bentham ne se targuait-il pas d’être à ce titre le nouveau Newton des sciences
morales ?
Or, ce calcul dont Bentham prétend qu’il est aussi rationnel et scientifique
que la loi de la gravitation universelle de Newton. Ce calcul accordé à la vraie
nature de l’homme, c’est-à-dire à celle d’un être égoïste, exclusivement guidé
par ses facultés sensibles et donc entièrement soumis au principe d’utilité n’a
dans un premier temps qu’un seul objet, faire table rase du passé et balayer les
fondements traditionnels de la loi pénale classique. Dans cette perspective,
Bentham prend l’exact contre-pied des penseurs jusnaturalistes qui faisaient
procéder la loi naturelle et les droits subjectifs de la volonté de Dieu. Avec
l’esprit de contradiction qui le distingue, le philosophe anglais écrit qu’il faut,
tout au contraire, partir de la nature matérialiste, sensuelle, égoïste de l’homme,
8de ses désirs et de ses plaisirs pour entreprendre de sonder la volonté divine .
7J. Bentham, Pannomial Fragments, Works, éd. John Bowring, Edimbourg, 1843, vol.
III, chapitre I, p.211
8,, A fragment on Governement, London, 1776, Works, éd. John Bowring,
Edimbourg, 1843, vol. I, p.273 "It is not from the attributes of the Deity, that an idea is
to be had of any qualities in men : on the contrary, it is from what we see of the
10Aussi les coups de boutoirs portés par la doctrine utilitaire portent leurs fruits.
Le droit pénal vacille sur ses fondements.
Conscient du danger que recèle l’utilitarisme, Emmanuel Kant va
entreprendre de combattre la doctrine de Bentham et restaurer les assises
morales de la loi pénale. Tout comme Bentham, Kant est soumis à l’influence
scientifique et méthodologique de Newton. Aussi décide-t-il d’inscrire son
action de refondation sur une démarche scientifique. Il ne tentera pas
d’expliquer pourquoi la loi morale existe, mais quelles sont les manifestations
de celle-ci. Kant constate ainsi, que l’homme a une propension naturelle pour
percevoir par le biais de sa raison les maximes qui édictent sur des modes
universaux et impératifs les conduites à tenir. L’homme est, certes un animal,
mais un animal doué de raison et donc soumis au devoir moral. La méthode
expérimentale démontre l’existence de règles communes à tous les êtres
humains dans les conduites objectives à tenir. Quelles que puissent être son
origine, sa condition ou ses opinions, l’homme est soumis à de véritables
principes issus de sa nature rationnelle. Les droits subjectifs ne procèdent peut-
être pas de la volonté divine, mais à coup sûr de l’homme en tant qu’être de
raison.
C'est tout le sens et la portée de la célèbre conclusion d'Emmanuel Kant à
sa Critique de la raison pratique : "Deux choses remplissent le coeur d'une
admiration et d'une vénération, toujours nouvelles et toujours croissantes, à
mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de
moi et la loi morale en moi. [...] La première vision d'une multitude
innombrable de mondes anéantit pour ainsi dire mon importance, en tant que je
suis une créature animale qui doit restituer la matière dont elle fut formée à la
planète (à un simple point dans l'Univers), après avoir été douée de la force
vitale (on ne sait comment) pendant un court laps de temps. La deuxième vision,
au contraire, rehausse infiniment ma valeur, comme intelligence, par ma
personnalité dans laquelle la loi morale me révèle une vie indépendante de
9l'animalité et même de tout le monde sensible… "
L’homme est impérativement appelé à se soumettre par l’effet de son libre
arbitre aux maximes d'une conduite objective et rationnelle. L’imputabilité
morale est le signe même de l'espèce humaine et de sa dignité. Il ne s’agira pas,
comme le préconise Bentham, de se servir d’un calcul utilitaire pour inciter le
délinquant en tant que consommateur des crimes, à ne pas commettre
d’infractions au moyen de mesures plus ou moins attractives. Tout au contraire,
qualities of men that we obtain the feeble idea we can frame to ourselves of the
attributes of the Deity."
9Emmanuel Kant, La critique de la raison pratique, Œuvres philosophiques II,
Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris 1985,Deuxième partie, Méthodologie de la
raison pure pratique V, 161 et V, 162, pp.802-803
11il s’agira de prononcer une véritable peine à l’égard d’un être doué de raison,
parce que ce dernier a violé en conscience les prescriptions impératives ou
prohibitives du droit pénal. Pour Kant, la sentence pénale doit s’inscrire dans le
prolongement de la sanction morale prononcée par le tribunal de la conscience.
L’homme ne peut donc pas être, comme le propose Bentham, un moyen au
service d’une autre fin (dissuasion du délinquant ou d’autrui). L’homme est la
propre fin du droit pénal et c’est à la barre d’une Cour de justice que la
transgression morale commise par le délinquant envers la loi et envers sa propre
conscience prendra fin.
Aux antipodes du calcul économique utilitaire, le devoir moral kantien est
aujourd'hui un obstacle sur le chemin de la révolution benthamienne. Les
elointains disciples du jurisconsulte anglais n'ont eu de cesse au XX siècle et
econtinuent au XXI siècle de mettre en cause la doctrine kantienne pour mieux
imposer le calcul utilitaire au sein de la législation pénale. La confrontation
entre les représentations benthamienne et kantienne de la justice pénale était
donc inéluctable. Le droit pénal va ainsi devenir le champ clos d’un
affrontement sans merci qui débouchera de loin en loin sur la crise pénale que
nous connaissons aujourd’hui et dont nous aborderons les différents aspects
dans le cadre de cet ouvrage. Le droit pénal classique est désormais, comme
nous le verrons, directement confronté à la logique du calcul utilitaire dans ses
dispositions fondamentales et contient de plus en plus difficilement les assauts
répétés de la doctrine benthamienne et de ses excès.
Aussi, pour bien comprendre la gravité de la crise pénale sous les
différents aspects qui viennent d’être évoqués, il nous faudra remonter
préalablement aux racines du mal pour s’apercevoir que Bentham n’est pas le
précurseur de l’utilitarisme pénal. Ce dernier a d’illustres devanciers qui vont de
Thomas Hobbes dont l’influence sur la pensée de Bentham est considérable en
passant par Pascal, Hume, Helvétius, bien entendu, mais aussi et surtout
Beccaria.
Les racines du mal utilitaire sont, en effet, profondes. Lorsque nous avons
entrepris cette étude, il nous semblait que les premiers linéaments de
l’utilitarisme pénal se situaient au cœur du Siècle des Lumières et non à l’orée
de celui-ci. Mais l’étude des textes de Hobbes et de Pascal nous ont montré très
vite que ces deux auteurs étaient les véritables fondateurs de cette doctrine, tout
particulièrement dans son application au domaine pénal. L’influence exercée
par l’auteur du Léviathan sur Bentham est indiscutable bien que le rédacteur du
Panoptique n’ait jamais véritablement reconnu la paternité des travaux de son
compatriote sur les aspects fondamentaux de son oeuvre. Thomas Hobbes avait
développé, en effet, une représentation originale de la peine qui contraste avec
l’analyse traditionnelle de ses écrits réduisant ce dernier à n’être qu’un auteur
pré-classique de stricte obédience. Contrairement à cette idée, si largement
répandue, qu’elle est devenue un lieu commun, l’auteur du Léviathan nous
12montre qu’il ne nourrit aucune réflexion purement rétributive sur la peine, bien
au contraire. Hobbes est le premier à développer une conception matérialiste de
l’homme et introduire le principe du calcul utilitaire dans le cadre du droit
pénal. Rejoint par Pascal, pour qui la concupiscence est une des caractéristiques
fondamentales de l’homme, la loi positive doit, selon l’auteur des Pensées, jouer
de l’appétit des individus pour mieux inciter et moins punir (Partie I).
Cependant, Bentham dépasse ses devanciers par l’audace de ses vues et sa
conception radicale du droit pénal. En effet, l’auteur du Panoptique reprend le
calcul utilitaire de Hobbes et de Pascal pour l’ériger en véritable système de
pensée. Sous sa plume, le calcul utilitaire devient une arithmétique des plaisirs
et des peines, une authentique économie pénale qui détache progressivement le
droit répressif de la règle morale. Au fil de ses travaux, Bentham détermine la
probabilité des comportements délictuels et les règles corrélatives de leur
prévention. La dissuasion utilitaire fondée, non plus sur la rigueur de la peine,
mais sur le rapport du coût de la sanction au regard du profit de l’infraction,
tend à se substituer au principe rétributif dans le cadre des règles du droit pénal
traditionnel (Partie II).
Aussi, les dispositions fondamentales du droit pénal, que nous enseignons
et pratiquons aujourd’hui, présentent sous bien des aspects de profondes
contradictions. Celles-ci naissent du conflit entre les fondements du droit pénal
classique (raison et conscience de l’homme, imputabilité morale de ses actes,
rigueur d’une sanction tournée vers le passé et non vers l’avenir) et du calcul
utilitaire. L’esprit du Siècle des Lumière ctoie le principe d’utilité dans le corps
des règles pénales du droit contemporain. Le combat incessant que se livrent ces
deux finalités antagonistes modèlent les prescriptions en fonction des
orientations de la politique criminelle. Le concours d’infractions, parce qu’il est
le maître-étalon pour la mesure des sanctions et la conception de la peine, et
l’état de nécessité parce qu’il fixe les frontières de la loi pénale nous
permettrons d’évaluer les dangers et les limites du calcul utilitaire face aux
principes traditionnels du droit répressif (Partie III).
13Première partie
Aux origines de l'utilitarisme pénal :
10
le Léviathan et les Pensées
"Conte - Il y eut une fois un homme qui devint sage. Il apprit à ne plus
faire de geste ni de pas – aucun pas – qui ne fussent – fût – utiles. Peu après on
11l'enferma" . Ce cours récit qui n'est pas sans rappeler la forme du haïku, petit
poème japonais, pourrait prêter à sourire si l'utilité dont faisait état Paul Valéry
n'était devenu aujourd'hui le principe même qui anime toute la vie politique,
juridique, économique de notre société et marque nos cœurs et nos esprits d'une
empreinte indélébile. L'homme livré au matérialisme le plus élémentaire
uniquement guidé par les spéculations de l'intérêt individuel, est l'héritier d'une
pensée, que l'on fait ordinairement remonter au philosophe anglais, Jérémy
Bentham (1748-1832).
Cependant, au cours des recherches que nous fûmes amenés à réaliser
depuis les trois années écoulées et qui furent consacrées à la doctrine utilitaire et
plus particulièrement à son principe fondateur l'utilité – "par utilité on entend la
propriété d’un objet quelconquede tendre à produire du bénéfice, de
l’avantage, du plaisir, du bien, ou du bonheur (tout cela dans le cas présent
revient au même) ou bien (ce qui revient encore au même) de tendre à éviter
que se produise du dommage, de la douleur, du mal, ou du malheur, pour la
partie dont l’intérêt est considéré : si cette partie est la communauté en général,
il s’agit du bonheur de la communauté ; si c’est un individu particulier, il s’agit
10Le sujet du présent chapitre a fait l’objet d’une communication dans le cadre d’une
table ronde sur le thème "Droit et religion"qui s’est tenu le 15 novembre 2008 à la
Faculté de droit de l’Université Paris-Est et réunissait les membres de l’Institut d’études
juridiques internationales de l’Université Rey Juan Carlos de Madrid et le Centre
d’histoire du droit européen de l’Université Paris-Est
11Paul Valéry, Cahiers, Œuvres philosophiques Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,
Paris, 1957, II, p.1324, Utilité et utilitarisme. Les mépriser. Proposition d'un ajout au
Dictionnaire des idées reçues de Flaubert; Jean-Pierre Cléro Bentham Philosophe de
l'utilité, Ellipses, Paris 2006, p.5 inscrit cette citation en exorde de son introduction à la
philosophie de Bentham12du bonheur de cet individu." - nous avons pu découvrir une origine bien
antérieure à l'utilitarisme.
Quelle ne fut, en effet, notre surprise de découvrir dans deux œuvres
majeures du Grand Siècle, le Léviathan et les Pensées, les fondements mêmes
de l'utilitarisme moderne. Tout semblait opposer Thomas Hobbes à Blaise
Pascal et plus encore, les Pensées à l'utilitarisme benthamien et pourtant.
Pourtant, le Léviathan comme les Pensées inaugurent et consacrent une
conception utilitaire de l'homme et du droit dont le radicalisme n'a
véritablement rien à envier à la doctrine de Bentham. Le Léviathan publié en
1651 et les Pensées dont Pascal entreprend la rédaction en 1654 et qui ne seront
éditées qu'après sa mort en 1670 constituent deux œuvres d'esprit identiques qui
dépassent les postulats divergents de leurs auteurs pour se réunir autour du
concept d'utilité.
A cet effet, nous nous référerons à la traduction latine du Léviathan qui ne
verra le jour qu'en 1668 avec l'édition des Opera philosophica omnia. Loin de
n'être qu'une transposition du texte de 1651, le Léviathan latin constitue un
complément indispensable à la compréhension de la pensée du philosophe
anglais dans la dernière version de son oeuvre. La merveilleuse traduction de
François Tricaud permet, en outre, de retrouver les différentes nuances des
réflexions de Thomas Hobbes. Pour les Pensées, nous nous fonderons sur
l'édition incontournable de Louis Lafuma qui présente les fragments dans l'état
où on les trouva après le décès de Pascal. Cette édition rejoint la démarche
adoptée par famille du philosophe français au lendemain de sa mort, comme le
13rappelle Etienne Périer dans sa Préface à l'édition de Port-Royal .
Cette lecture édifiante du Léviathan et des Pensées nous dévoile un
monde sans Dieu entièrement soumis à l'emprise du matérialisme sensualiste.
L'image traditionnelle de l'homme, créature de Dieu pétrie de foi et de raison
s'efface devant l'être de chair et de sang soumis aux passions contradictoires des
sensations. La froide analyse scientifique de la nature humaine définit les
contours d'un univers anthropocentrique exclusivement dominé par l'intérêt et
l'utilité.
Léviathan devient dans ces conditions le fruit nécessaire des passions
humaines (Chapitre I). Loin des valeurs traditionnelles, l'Etat hobbesien et
12 Jérémy Bentham, Introduction to the Principles of Morals and Legislation, Collected
Works, J. H. Burns, H. L. A. Hart, London, Clarendon Press, Oxford, 1970, Chapitre I,
§ 3, p.12
13 La Première Copie se trouve à la Bibliothèque Nationale au fonds français, n°9203;
elle provient elle-même de la Bibliothèque de Saint-Germain-des-Près
16pascalien se construit à l'extérieur de la foi de ses sujets. La diversité et les
contradictions des croyances ne permettent plus, en effet, un contrôle efficace
du corps civil. Distinguant foi et religion, par une laïcité avant l'heure,
Léviathan soumet la religion au rôle accessoire d'une institution au service
exclusif de l'utilité sociale. Dès lors, le véritable contrôle du Léviathan
s'exercera par une législation qui agira silencieusement sur l'intérêt matériel des
individus. Réduit à la simple expression de sa nature passionnelle, sans
dimension spirituelle, le sujet de droit devient ainsi le jouet des calculs
utilitaires du Léviathan. Ce n'est plus depuis un libre choix responsable que
l'homme sera entraîné à la vertu mais par un mécanisme aveugle et bienfaisant
reposant tout entier sur les inclinations matérielles des sujets calculateurs. Les
spéculations du "Dieu mortel" remplaceront désormais dans le cœur et l'esprit
de l'homme les valeurs spirituelles du Dieu immortel (Chapitre II).
17Chapitre I
Un Etat utilitaire sous l'emprise du matérialisme
sensualiste
Apparemment, le Léviathan et les Pensées placent Dieu et la foi au centre
de leurs préoccupations. Faut-il rappeler le sous-titre même du Léviathan
"Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique
et civile" et l'intitulé de la troisième partie de cette œuvre qui est entièrement
consacrée à la religion sous le titre "De la République chrétienne". Il n'est
également nul besoin d'insister sur la démarche de Pascal qui décrit au fil de ses
Pensées la démarche mystique d'un homme de foi en faveur d'une apologie de
Dieu. Cependant, une lecture attentive des travaux des philosophes français et
anglais révèle une représentation inattendue de l'homme et de la religion. Le
doute, l'interrogation des deux auteurs font le lit d'une science morale nouvelle :
l'anthropologie des passions. C'est, en effet, à partir d'une étude de l'homme que
Thomas Hobbes et Blaise Pascal dévoilent l'intériorité véritable de la nature
humaine. Pour les deux auteurs, celle-ci n'est ni plus ni moins qu'une réaction
aux sensations physiques. Partant, la complexion de l'homme détermine sa
dimension morale.
L'univers ordonné et raisonné d'Aristote et de Saint Thomas d'Aquin sous
l'autorité d'un Dieu incontesté chancelle sous la tourmente des passions
humaines. La biologie des sensations l'emporte et balaie toute considération
d'un Dieu lointain, étranger à ce monde mécanique et matérialiste qui obéit aux
lois de l'univers physique (Section I). Les passions, fruits des sensations,
orientent les conduites humaines. Le déterminisme hobbesien et pascalien
impose à travers la dynamique des passions l'avènement du Léviathan pour le
plus grand bonheur du plus grand nombre. Loin de procéder d'un contrat social,
d'une volonté raisonnée de l'homme, l'Etat n'est que la résultante nécessaire de
la somme des intérêts. L'explication du contrat ne résiste pas à une analyse
juridique. Léviathan est le fruit d'un déterminisme aveugle qui n'obéit qu'à
l'impératif biologique du bien-être de l'individu (Section II).