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Autos, panneaux, signaux : du droit en un clin d'oeil

De
369 pages
Quel est donc le seul Droit qui ait eu l'obligeance de nous faire un dessin ? Le Droit routier, bien sûr, qui traite, en signes et en couleurs, de piétons et de véhicules, de vitesse et de stationnement, d'animaux et de météo, de sons et de lumières, d'urgence et de prudence. Derrière les objets - signes qui affichent lois et règlements, il y a un bon siècle de technique et d'Histoire du Droit. Mais surtout, il y a des réponses juridiques exemplaires à un défi sans précédent, celui de la très grande vitesse des véhicules et des regards.
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AUTOS, PANNEAUX, SIGNAUX:
DU DROIT EN UN CLIN D'OEIL

Collection Logiques Juridiques dirigée par Gérard MARCOU Dernières parutions
LASCOMBE M., Droit constitutionnel de la Ve république, Cinquième édition reVue et mise à jour, 1997. LAVIEILLE Jean-Marc, Droit international du désarnlement et de la maîtrise des arl1lements, 1997. GAXIE Daniel, Enjeux et contradictions de l'administration territoriale, Luttes d'institutions, 1997. MARCOU Gérard, RANGEON François, THIEBAULT Jean-Louis (dir.), La coopération contractuelle et le gouvernement des villes, 1997. DREYFUS Jean-David, Contribution à une théorie générale des contrats entre personnes publiques, 1997. GAMDJI Mohamadou, La sécurité du chèque, 1997. BRIAL Fabien, Décentralisation territoriale et coopération internationale: le cas de l'Outre-mer français, 1997. HERZOG EVANS Martine, La gestion du comportement du détenu. Essai de droit pénitentiaire, 1998. CISSE AbdouIlah, Musulmans, pouvoir et société, 1998. CLAVIER Jean-Pierre, Les catégories de la propriété intellectuelle à l'épreuve des créations génétiques, 1998. JACQUOT Henri, MARCOU Gérard, L'urbanisme transfrontalierdroit et pratique, 1998. FABRE-GUILLEMANT Raphaële, Les réformes administratives en France et en Grande-Bretagne: centres de responsabilité et agences d'exécution, 1998. ROUXEL Jean- Yves, Le Saint-Siège sur lascène internationale, 1998. ORFILA Gérard, La Nouvelle-Calédonie et le droit, 1998. MOQUET-ANGER Marie-Laure, De l'hôpital à l'établissement public de santé, 1998. BEN LETAIF Mustapha, L'Etat et les entreprises publiques en Tunisie, 1998. GROS Manuel, Droit administratif, 1998.

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7037-8

Introduction

LE DROIT AU PAYS DES PICTOGRAMMES

Cette société rassemblée par le commun usage d'une bande de roulement. André-Pierre de Mandiargues La Motocyclette (1963)

Anne

TEISSIER-ENSMINGER

AUTOS, PANNEAUX, SIGNAUX:
DU DROIT EN UN CLIN D'OEIL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

En souvenir d'un arc-en-ciel de liberté, ma première voiture

Qu'est-ce que la signalisation routière, sinon, en son principe, une alliance prospère de Droit et de géographie? Jamais encore un système de règles, indexé sur la nature des lieux, n'avait manifesté une pareille ubiquité: voilà qu'un Droit, systématiquement, s'affiche, et au surplus adopte, pour moyen d'expression, d'énigmatiques petits dessins. Mais un siècle d'accoutumance n'a pu qu'estomper à nos yeux le caractère doublement radical de cette innovation, tout comme se trouvent résorbés, dans l'évidence tranquille des signes de circulation, les curieux amalgames qui en ont distingué l'installation première. Reportons-nous donc à ce temps où les routes ne parlaient pas: la mise en place aussi laborieuse qu'ingénieuse d'inscriptions normatives représente, sans conteste possible, une page d'Histoire du Droit, aussi instructi ve que méconnue. Méconnue, parce que notre tradition juridique, que distingue surtout une valorisation exclusive de l'écrit 1, s'est, au fond, malaisément résignée à la consécration des pictogrammes 2 comme vecteurs de Droit. Même rabattus par la vigilance de la doctrine sur les textes qui en demeurent les garants, les objets-signes routiers n'ont sans doute pas peu contribué aux manifestations de dédain amusé qui accueillent ordinairement la matière: comme si le terrible Droit pénal était, par la faute de l'automobile, retombé en enfance, comme si son autorité se trouvait compromise dans le recours à des bribes de bandes dessinées 3. Instructive, en revanche, si l'on nlédite l'originalité profonde
1 Les indurations épistémologiques qui en résultent commencent à être dénoncées, parfois non sans quelque radicalisme: voir, par exemple, R. Sacco "Le Droit muet", Revue trinlestrielle de Droit civil, n04, oct.-déc. 1995, p. 783/796. On en restera ici au niveau du Droit exprimé, quoique non exclusivement écrit. 2 "Pictogramme" sera pris dans un sens général de communication visuelle schématique, et non dans le sens restreint de figuration "réaliste", qui l'opposerait à l'idéogramme, dessin plus abstraitement conventionnel. Pour une raison essentielle: c'est qu'il serait difficile de tracer la limite pour une bonne partie des signes routiers qui, le plus souvent, jouent sur ces deux tableaux. Par exemple, dans le panneau "interdiction de dépasser" (B3), la figuration des deux voitures ressortit au registre étroitement pictographique, mais la couleur rouge de la voiture de gauche, qui symbolise la manoeuvre interdite, empiète sur celui de l'idéogramme. Sans parler des glissements chronologiques: ainsi, ce même panneau a-t-il existé, en 1938, dans une version plus résolument idéographique, sous fonne d'une double flèche. 3 Voir P. Couvrat et M. Massé Circulation routière, infractions et sanctions, Paris, Sirey, 1989, 395 p. ; p. 2 : "Le droit pénal routier reste considéré comme un droit
pénal de seconde H zone .

7

d'un corpus qui, afin d'adapter à des conditions inédites la diffusion des messages de Droit, a officialisé, pour la première fois, la Inixité des mots et des images. Les signes du Droit routier ont entraîné des transformations d'envergure dans la physionomie du territoire: nepiquètent-ils pas, aujourd'hui, tous les rubans routiers, omniprésents au bord, au milieu, et même au-dessus des chaussées? Il serait d'autant plus aisé de méconnaître qu'à l'origine, c'est bien la nécessité de prendre en compte la concrétude de l'espace qui les a fait proliférer. Autrement dit, derrière ce qui s'impose, aujourd'hui, comme un succès géographique de la normativité juridique, il faut savoir re-déchiffrer la réussite juridique d'indications géographiques. C'est ici que l'histoire des commencements prendra quelque valeur démonstrative.

Vélos,

autos,

poteaux

On savait, depuis les Romains, jalonner les routes de bornes; et quand, du XVIIe siècle à la Restauration, l'Etat moderne lance ses grands programmes de voirie, il n'a garde d'omettre la pose de poteaux indicateurs. Mais ces premières amorces d'une textualisation de la route, sans doute reliées de façon trop exclusive à des soucis d'administration contrôleuse, se heurteront longtemps aux destructions délibérées 4. Tout change, lorsque le trafic s'intensifie et que sont introduits de nouveaux véhicules: non seulement parce que les besoins d'information, et donc de repérage, s'accroissent et se diversifient, mais aussi parce qu'on éprouve désormais, en parallèle, l'utilité d'un autre type de signes, plus spécifiquement à même d'assurer la sécurité de la circulation. L'invention des panneaux de la route ne se confond donc pas tout à fait avec celle de l'automobile. Même s'ils lui doivent, au premier chef, leur essor et leur consécration, ils ont d'abord partie liée avec la mutation d'ensemble dans les modalités de la locomotion qui découle de la révolution industrielle. Ainsi le chemin de fer fut-Hie prenlier à donner une version terrestre du code des signaux maritimes, et à introduire, en couplage, le rouge et le vert. Ainsi encore, sur les routes, le besoin d'avertir des dangers du terrain se fait-il sentir dès la première moitié du
4 Voir, pour une synthèse récente, G. Reverdy Histoire des routes de France, Paris, PUF, 1995, 127 pe 8

XIXe siècle, alors..Jlue la voiture sans chevaux n'en est pas encore au stade expérimentaL Un ancêtre plausible de nos pictogrammes a été décelé dans le dessin d'un frein à sabot, peint directement sur les parois rocheuses: c'était le moyen qu'avaient trouvé certaines municipalités, en Autriche et en Suisse, pour mettre les conducteurs d'attelages en garde contre les descentes raides à l'excès. Le roi de Saxe Frédéric-Auguste II, mort en 1854, après un voyage à Munich, des suites d'un accident de voiture, fut l'illustre victime d'un cocher qui avait cru pouvoir négliger cette injonction figurative 5. Mais l'activité signalétique ne se déploie véritablement sur la route qu'à l'extrême fin duXIXe siècle et les panneaux de danger se taillent vite la part belle dans la nouvelle panoplie, grâce à l'active solidarité des cyclo-touristes, rejoints par les premiers "voituristes". Ce n'est pas un hasard si l'Italie, pays-phare du voyage de loisirs, s'affirme alors comme le plus inventivement pionnier. Pratiqué par une élite cultivée et avide d'innovations, le tourisme européen s'appuie sur un réseau associatif et des relais de presse consistants. Bientôt, par l'intermédiaire des TouringClubs, les adeptes des nouveaux engins sont à même de comlnuniquer leurs observations, voire leurs conseils, aux autorités nationales, et ils s'efforceront de peser sur les politiques routières. Force de proposition ou, déjà, lobbying: il y a là, en tout cas, un ferment d'évolution qui va faire ses preuves. En France, notamment, la revue mensuelle du TouringClub, dont la parution commence en 1894, s'emploie à dénoncer, au plus ras de la route, trois sources de dangers. La configuration des tracés, d'abord, qui, en terrains accidentés, offrent aux vélos des rampes trop abruptes pour rouler sans déboires, quand ce n'est pas pour rouler tout court. En 1907, les moteurs des automobiles n'admettent encore de grimper certaines pentes qu'en marche arrière, et sur les routes de montagne bordées de précipices, même les plus hardis préfèrent s'abstenir. Ensuite, l'exécution des travaux de voirie, qui ne respecte pas assez l'alternance réglementaire, moitié par moitié de chaussée, et rend des sections entières de routes meurtrières pour les mécaniques. Enfin, l'intersection des réseaux routier et ferroviaire: non gardés et non signalés, bien des passages à niveaux seront trop longtemps pourvoyeurs de tragiques rencontres 6.
5 Voir M. Krampen, "Icons of the road", Senziotica, voL 43-1/2 (1983), 204 p. ; p. 36. 6 Voir la Revue trimestrielle du Touring'"Club de France, à laquelle on se réfèrera 9

C'est que, .par définition, le touriste part à la découverte: ses itinéraires, même planifiés, n'ont plus rien de commun avec les trajets routiniers que les professionnels du roulage peuvent effectuer les yeux fermés, ni même avec les circuits des voyages ordinaires, balisés par les relais de poste. Un nouveau .modecirculatoire fait ainsi découvrir, en même temps qu'une dynamique sans précédent, la généralisation d'une catégorie spécifique de dangers, étroitement circonscrits, mais en un sens aussi mobiles que les nouveaux rnoyens de transport, dans la mesure où ils dépendent d'un rapport fluctuant entre machines et terrain. Leur nocivité n'est-elle pas pour partie relative à des capacités d'adaptation immédiate, à la vitesse, voire au temps qu'il fait? Force est de constater, désormais, qu'une détection efficace de ces passages dangereux ne relève ni des réflexes ordinaires de documentation, tant ils défient les techniques de représentation, ni même, à l'instar des problèmes d'orientation, d'informations sollicitées sur place, puisqu'en l'espèce, éprouver la difficulté, c'est déjà bien souvent en être la victime. Les touring-clubs s'attaquent alors, méthodiquement, à une oeuvre de prévention: loin de se contenter d'inciter leurs adhérents à la prudence, ils leur font comprendre l'importance de favoriser, en écrivant à leurs revues, la collecte et l'échange des renseignements; surtout, ils prennent en charge les premières campagnes de signalisation, engageant ainsi ce qui devait représenter, quelques décennies plus tard, une importante opération d'aménagement du territoire. Reprenons l'exemple français: le TouringClub se met, dès les années 1890, à équiper les routes et il peut bientôt se flatter, à l'orée du XXe siècle, d'avoir implanté près de deux milliers de panneaux. Aussi, en 1908, lors du premier Congrès international du Tourisme, le poème d'un adhérent, qui glorifie "La Route", donne-t-il sa juste part d'éloge au "poteau, par le Touring planté" 7. Poteau qui, en vérité, est pluriel, puisque le TCF distingue très tôt trois catégories différentes: les "poteaux indicateurs (pour les directions ou les curiosités)", "avertisseurs (pour les descentes et les passages à niveau)" et "protecteurs (pour les pistes cyclables)" 8. Voilà une typologie fonctionnelle qui, moyennant quelques variantes, sera promise à un bel avenir. Elle n'en affiche pas moins un ordonnancement d'une limpidité
dans la suite sous l'abréviation .RTTCF..Plus spéciale,menr, ici, 1896 (p. 161), 1907 (p. 446/448), et 1911 (p. 214 et 305). 7 RTTCF, 1908, p. 449. 8 RTTCF, 1899, p. 327. 10

trompeuse, propre au registre ambigu du géo-juridique. Pourquoi trouve-t-on, en effet, dès l'amorce d'une signalisation prescriptive, cet appariement spontané des obstacles et des "curiosités" ?C'est que le nouveau décor de la route n'est pas séparable d'un plus vaste ensemble culturel, et qu'au tournant du siècle, le "tourisme sur roues" 9 a précipité, au sens chimique du terme, quelques autres circuits novateurs de signes et d'images.

Carto, photo,

espéranto

Le parti-pris d'implanter "in situ" un affichage avertisseur n'a été ressenti, en effet, ni comme une évidence, ni comme une solution simple. Le système que nous connaissons aujourd'hui ne s'est imposé qu'après bien des incertitudes et il n'a pas mis moins d'un demi-siècle à mûrir. Non seulement le pictogramme n'a pas été la seule ni surtout la première forme sous laquelle on a pensé à formaliser les messages, mais le simple choix d'installer des panneaux pouvait justifier bien des réticences. A l'ampleur de la tâche, à son coût, s'ajoutait le risque de suspendre l'efficacité de messages vitaux à des objets constamment exposés aux intempéries et au vandalisme. Aussi a-t-on d'abord tenté de recourir, fût-ce en les adaptant, à des outils dès longtemps éprouvés, les cartes topographiques. Elles allaient d'ailleurs par paires: chaque touriste averti le savait, qui se munissait à la fois d'un exemplaire à grande et à petite échelle. Au tournant du siècle, on voit se multiplier les "cartes vélocipédiques", spécialité qui en dit assez sur les effets que commence à produire la mode du cyclotourisme. Dès 1897, le TCF annonce la sortie de deux séries cartographiques, l'une au 1/50 000, l'autre au 1/400 000, qui utilisent le rouge et le jaune, en combinaison avec les traits pleins ou en pointillés, pour signaler routes pavées, trottoirs cyclables, ou macadam en piètre état. Grâce à la revue qui en assure la publicité et le commentaire, on apprend en détail comment ont procédé les concepteurs, et à quels

9 L'expression est employée en 1931 par Louis Baudry de Saunier (1865-1938), juriste de formation, qui fut une éminente figure de la vulgarisation routière, et oeuvra notamment par l'intermédiaire du TCF, dans la revue duquel il signe régulièrement des articles. Il

dilemmes ils se S,ont trouvés confrontés 10. Même après collation des cartes d'Etat-Major, des cartes vicinales et des cartes de l'Administration forestière, il subsiste des incertitudes nombreuses. Cela est dû, pêle-mêle, à une insuffisance encore notoire de relevés minutieux à grande échelle, à l'inexactitude des mises à jour, à leur difficulté dans les secteurs en évolution accélérée, comme la région parisienne, et aussi, pour certaines précisions qui importent aux sportifs, à des problèmes plus techniques de représentabilité. Par exemple, comment figurer, tout en restant lisible, la "cyclabilité" des chemins ruraux et forestiers, qui est, au surplus, éminemment tributaire de la saison? L'usage des couleurs n'y suffit pas. C'est encore plus délicat pour un autre point, qui pourtant représente l'ambition avouée de ce type de carte: la figuration de la déclivité, sans laquelle les informations relatives à la viabilité n'ont pas une très grande portée. Cette fameuse question des pentes défie et obsède les cartographes, qui, dans un premier temps, cherchent plus loin que les simples indications de courbes de niveau. D'où l'accueil élogieux que la revue du TCF assure, en 1912, à la "carte routière" du Colonel Vallet. Représentés en perspective cavalière, routes et chemins ne dissimulent plus leur profil, ni même la largeur de leur chaussée. Et, au premier coup d'oeil, le rouge et le bleu permettent de répartir les pentes de part et d'autre du seuil critique de 5 %. Bref, c'est l'idéal-type tant attendu, puisqu'''une carte véritablement routière doit représenter, en même temps que les objets qui sont à la surface de la terre (rivières, bois, cultures, routes, chemins de fer, canaux, etc.), les mouvements du sol, de façon qu'un voyageur puisse, grâce à ces indications, explorer à l'avance le pays qu'il se propose de visiter" Il. Des recherches du même ordre sont encore menées, en 1935, mais cette fois à partir du support-panneau. Entre-temps, l'intensification du trafic a mis en évidence les incommodités du détour par les cartes. Un ingénieur des Travaux Publics propose donc des modèles de pictogrammes qui tentent d'intégrer jusqu'aux données géo-morphologiques 12. A travers ces tentatives extrêmes, se vérifient, d'un côté, la pesanteur de l'héritage cartographique
10 RTTCF, 1897, p. 403/408 : "Les cartes du Touring-Club", par André Berthelot, et RTf CF 1898, p. 27/28 : "Cartographie", par Henry Barrère, l'éditeur. Il RTTCF, 1912, p. 209/210~ 12 Voir M. Duhamel Un denli-siècle de signalisation routière. Naissance et évolution du panneau de signalisation routière en France (J894- J946), Paris, Presses des Ponts et Chaussées, 1994, 148 p. ; p. 85 et suiv~ 12

dans la culture d~s ingénieurs 13, et, de l'autre, le rôle-clé qu'a pu jouer, dans une mise en place des signes de la route, la géographie la plus physique, celle du relief et des accidents de terrain, constitués par la vitesse en autant de dangers mortels. Le paradoxe fondateur des panneaux - à savoir des objets immobiles et pérennes pour régler la mouvance et la fugacité - s'éclaire si l'on ne perd pas de vue cet ancrage origineL Il est de fait qu'avant d'étendre leur emprise sur la circulation, les premiers signaux de danger ont été conçus pour donner, tout simplement, des indications de voirie. C'est pourquoi les efforts figuratifs les plus poussés ont vite convaincu d'une complémentarité indispensable entre cartes et panneaux de signalisation. Les limites inhérentes au déploiement schématique et en deux dimensions des premières ne peuvent être plus efficacement dépassées que par le fléchage sélectif mais en volume réel des seconds. La carte offre une synthèse commode du paysage routier, la signalisation est plus propre àen assurer l'analyse séquentielle. Le champ du cartographiable et celui du signalable se recouperont, dès lors, de moins en moins. Même s'il n'existe pas, avant les années 1930, une spécialisation très poussée des panneaux, le recensement des difficultés propres aux trajets de ville et de campagne a bien vite permis d'effectuer un partage. Chau,;sees glissantes, ornières, empierrements, rails de tramways, cassis, rampe.~, virages, croisements, passages à niveau, bordures de trottoirs et portes charretières: autant d'éléments qui ressortissent à la matérialité viaire ; en dépit de leur petitesse relative, ils ne sauraient être négligés sans danger, et rendent un trajet justiciable de visualisations, véritablement, à plusieurs vitesses. Cela ne se fait pas tant, d'ailleurs, comme on pourrait le croire à suivre les commentateurs 14, entre obstacles inanimés ou animés, temporaires ou permanents, qu'en fonction des échelles topographiques, mais aussi des possibilités d'anticipation visuelle, et des fréquences prévisibles d'apparition. En-deçà d'une certaine extension spatiale et au-delà d'un certain seuil de probabilité, le passage au pictogramme méritera d'être effectué, même pour des obstacles qui ne
13 Voi~ B. Lepetit Chenlins de terre et voies d'eau. Réseaux de transports et organisation de l'espace en France (1740-1840), Paris, éd. de l'EHESS, 1984, 148 p. ; spécialement p. 22 à 37, où sont soulignées, dès le milieu du XIXe siècle, les insuffisances d'une cartographie dressée, en fait, par des. arpenteurs, et les insurmontables difficultés que pose à ce type de documents le passage de l'échelle du projet à celle de l'inventaire général. 14 RTTCF, 1911, p. 116, p. 214/216, p. 305, et p. 407/411. 13

sont plus de voirie : ainsi les passages de piétons ou d'écoliers 15. Pour la carte, il faut satisfaire à des exigences différentes de représentabiUté et de stabilité 16. Encore reste-t-il, malgré tout, une forte proportion de risques totalement imprévisibles et donc insignalables : cela va des pierres laissées par les charretiers qui s'en servaient pour caler leurs roues, aux rencontres intempestives avec d'imprudents usagers. Ces dangers-là relèvent de règles générales de comportement - vigilance, maîtrise systématique de la vitesse - et c'est l'expression écrite qui en fait exclusivement son affaire. Au total, l'implantation d'une signalisation routière favorise donc à la fois une certaine redistribution des spécialisations prospectives entre textes, panneaux et cartes, et l'articulation neuve de deux modalités graphiques: d'un côté des documents synthétiques fondés sur le principe de la transposition (les cartes), de l'autre des objets qui, ponctuellement, exacerbent la monstration (les panneaux). Par là peuvent être combinées la prévision à longue distance et l'anticipation minimale de la microtopographie, la commodité de la mise à plat et l'efficacité du hérissement d'alerte, bref les fonctions du guide et de la sentinelle. C'est que la route, en vérité, est plongée, étymologiquement, dans le circon-stanciel : il faut, pour l'appréhender correctement, en saisir à la fois les entours et l'abrupte verticalité. Deux autres phénomènes ne sont pas étrangers à cette révision du monopole cartographique, qui favorisera la percée des panneaux à pictogrammes. L'un a trait aux seules images, l'autre à la seule linguistique: mais ce sont les deux éléments dont les panneaux réalisent l'hybridation, et leur recoupement, de ce fait, a été décisif. Le premier, c'est l'essor de la photographie. D'abord utilisée, comme la carte, en l'absence de signalisation routière, pour étudier d'avance, avant une course, un trajet comportant quelques passages délicats, elle cesse bientôt d'être un outil limité de prospective. Déjà largement répandue au tournant du siècle, elle a familiarisé avec une reconnaissance iconique des lieux, qu'elle accoutume à contempler en fragments transportables 17. Il n'est pas non plus indifférent qu'à cette même époque, la photographie
15 Ils auront leurs panneaux, dits "de prudence", à partir des années 1930. 16 Ainsi, en 1906, les cartes en six couleurs du TCF au 1/50000, pour les environs de Paris, comportent-elles les courbes de niveau~ des indications relatives à la viabilité, et les monuments historiques (RTf CF, 1906, p. 166 et 308). 17 Voir N. Rosenblum, Ulle histoire nlolldiale de la photographie, Paris-New- YorkLondres, Ed. Abbeville, 1992 pour la traduction française, 668 p" 14

soit pour la première fois soudée à la géographie puis au Droit, par le biais d'un souci d"'inventaire et de préservation. Bien après la mise en images officielle des monuments français par la Mission héliographique, lancée en 1851, il yale grand projet du mécène Albert Kahn (18601940) qui, entre 19-10 et 1931, charge des géographes de constituer, par la photographie, "les Archives de la planète" 18. Des préoccupations semblables se sont fait jour, dès 1901, dans le programme élaboré par la Société de Protection des Paysages de France, qui parviendra à faire voter la première loi expressément protectrice des sites et monuments naturels 19. Précieux stimulateurs de la sensibilitépatrin1oniale, les nouveaux objets-signes, reproductibles à l'infini, ne peuvent qu'aiguiser en retour le besoin de signaler les sites pittoresques. Les touristes, en effet, trouvent paysages et monuments d'autant plus dignes d'être vus qu'ils peuvent être, d'une certaine façon, appropriés, revus après le voyage, et montrés à ceux qui ne se sont pas déplacés. Le goût des "points de vue" progresse ainsi au rythme des nouvelles capacités de la prise de vue. Le succès des cartes postales et celui du photo-journalisme le montreront assez. Mais autour des années I890, grâce à une envolée de la technologie photographique - antérieure à l'avancée décisive que marquera, dans les années 1920, l'invention du Leica et de la pellicule 35 mm en rouleaux -, même les amateurs disposent d'appareils portatifs et d'un emploi facile. En 1888, George Eastman lance le Kodak, puis, en 1900, le Brownie, à l'intention expresse des cyclistes, campeurs, et autres voyageurs ou sportifs. Dès cette époque, touristes et photographes sont tellement perçus comme des quasi-synonymes, que le Touring-Club de France sollicite l'installation de chambres noires dans les hôtels et dans les paquebots 20. C'est toute la signalétique routière qui profitera, par le biais des pancartes touristiques, des retombées de cet effet-photographie. Les panneaux désignatifs de sites sont écrits en toutes lettres, mais il ne faut pas s'y tromper: ils sont bel et bien, simultanément, le résultat et le
18 Voir Jean Brunhes autour du nlonde : regards d'un géographe, regards de la géographie, Musée A. Kahn, BouJogne,1993, 347 p. 19 Voir le Bulletin de la Société pour la Protection des Paysages, publié à partir de 1901, et Le premier Congrès international pour la Protection des Paysages (Paris, 17-20 oct. 1909), Paris, SPPF, 1910, 154 p. La loi du 21 avril 1906 fut appelée "loi Beauquier", du nom de l'actif député radical du Doubs (1833 - 1919), qui fut aussi un folkloriste. 20 RTTCF, 1896, p. 106 ; 1897, p. 101 et 212 ; 1903, p. 23 et 77 ;1905, p. 499 et 547 ; 1910, p. 412/415. 15

tremplin d'un essaimage iconographique sans précédent. Tout comme ils sont un maillon important dans la chaîne dusignale"mellt: pour pOl'voir déchiffrer leurs messages, ne faut-il pas, en bonne logique, avoir rencontré des panneaux de direction efficaces, et avoir échappé, grâce à d'autres panneaux, aux dangers de la route? Il Y a donc bien, entre les trois premiers types de poteaux distingués par le Touring-Club deFrance, des convergences d'usage qui en expliquent l'installation simultanées Mais ce recours massif aux panneaux ne se comprendrait pas sans un phénomène de familiarisation accrue avec des figurations symboliques de l'espace. Dtune part, production et consommation intensives de "substituts visuels de .la réalité" 21 éduquent au décalage entre les objets-signes et le terrain, à ce détour visuel qui permet d'autant mieux de maîtriser la chose; d'autre part, l'investissement du paysage par l'écriture accoutume au déchiffrage rapide des nOlns de sites espèces d'auto-désignations topographiques, qui amorcent, à leur manière, une "invention du paysagen 22. Le panneau à pictogramme naîtra, au fond, de ce croisement entre une ÏInage portative et un écrit à fonction de label. Est-ce un hasard si la procédure de protection des monuments, historiques ou naturels, a popularisé la référence à un emploi absolu du terme d'''inscription'' ? En Droit comme en topographie, c'est, sans nul doute, le mot qui résume le mieux une appréhension moderne du territoire. Mais sans doute fallait-il encore, pour faire tout le chemin jusqu'au pictogramme, et l'imposer de préférence aux mots, que l'on fût allé suffisamment loin dans le très vieux rêve d'une langue universelle. L'émergence pictographique sera ressentie, en effet, comme un exemple de réponse à la recherche d'un idiome commun. Pis-aller ou amorce prometteuse? En tout cas, la Belle Epoque va connaître la réussite assez brillante d'un des nombreux projets de langue auxiliaire construite qui ont été conçus en Europe depuis le XVIIe siècle. C'est l'espéranto, que Zamenhof invente en 1887, et dont la revue du Touring-Club de France

-

suivra bientôt les progrès avec sollicitude: en 1900, déjà, le nouvel
idiome compte cent mille adeptes et s'est acquis le soutien de g'rands éditeurs et mécènes. Le premier Congrès international d'espéranto s'est tenu en 1905 et n'a pu que stimuler des visées universalistes que
21 C'est ainsi que l'on désignait les photographies au début des années 1890. 22 Expression empruntée au titre d'A. Cauquelin L'invention du paysage, Paris, Plon, 1989, 181 p. 16

l'intentionnalité juridique reprend volontiers à son compte, comme en témoigne, dans les mêmes années, la renaissance d'un courant de Droit naturel 23. Lors du premier Congrès international de la route, trois ans plus tard, les signes dessinés sont apparus comme un moyen plus court, mais similaire, de signifier à tous injonctions et priorités. Les contemporains ont si bien ressenti cette équivalence qu'en 1909, on n'a pas hésité à désigner les quatre premiers signaux d'obstacles comme un "espéranto en quatre mots" 24. La périphrase a le mérite de souligner un trait original, et tout à fait essentiel, de ce dispositif: c'est qu'il fut largement d'inspiration internationale. Plusieurs grandes conférences, transcrites par la réglementation dans les Droits internes, décidèrent, pour l'essentiel, des pictogrammes 25 et en assurèrent progressivement l'unification mondiale. Une signalisation jusque-là langagière et exclusivement locale s'est ainsi trouvée, assez vite, balayée et relayée par un expressionnisme commun: si les mesures de police restent en bonne partie à la discrétion des maires et des préfets, leur traduction visuelle relève, très précocement, d'un codage transfrontalier. La preuve par l'image d'un "alphabet de route", selon l'expression utilisée, en 1906, par le Président de l'Association générale automobile 26, sera même un précieux stimulant, dans les divers pays, pour l'élaboration des règles de circulation. Et certes, ce n'était pas la moindre hardiesse de ce Droit novateur, qui faisait entrer de plain-pied la norme en géo-juridicité. Car il existait bien, depuis longtemps, une police du roulage, de même que l'on savait utiliser cartes et photographies. Mais avec les panneaux, brusquement, le Droit impose à tous les yeux la rencontre des registres normatif et figuratif. Mieux: en usant d'objets-signes qui satisfont simultanément à la flânerie touristique et à la "célérite aiguë" née de l'automobile 27, le Droit routier inaugure un paradigme durable de visibilité. A sa manière, en effet, le panneau à pictogramme ne représente rien moins qu'une révolution dans les moyens de communication
23 Le juriste montpelliérain J. Charmont publie, en 1911, un livre au titre significatif: La renaissance du Droit naturel. 24 RTTCF, 1909, p. 2/5~ 25 Les principales ont eu lieu en 1909, 1926, 1931, 1949, et 1968. La dernière en date est la Convention de Vienne, sur laquelle repose encore, pour l'essentiel, le système de signalisation. VoirM. Krarnpen et M. Duhamel, op. cil. 26 Citée par M. Duhamel, op. cil., p. 28. 27 RTTCF, 1899, p. 2 J7. 17

modernes, et un sectateur de la langue universelle utilise une conlparaison fort éclairante. Réagissant contre des accusations d.utopie, il invoque en effet une autre unification, en son temps déclarée "chimérique" :celle qui fut réalisée au moyen du système métrique 28. Or, si l'établissement d'un système de mesure commun a effectivement un pendant langagier, au début du siè.cle suivant, c'est moins sous des espèces proprement linguistiques que sous celles des pictogrammes routiers. Il est indubitable que les panneaux de signalisation, qui ont interprété uniformément, grâce à des traits et des couleurs, un certain nombre de situations-clés, ont représenté, pour la première fois, une contribution modeste, mais cohérente et efficace, à un langage véritablement international - et pas seulement européen, ni même occidental.

Arrière-texte

et

avant-texte

Mais on n'en est pas quitte, pour autant, avec le message écrit. Quoiqu'elle assure la prééminence du dessin, la signalisation est loin de faire fi des textes: elle offre même un système Îcono-textuel extrêmement sophistiqué. Il faut d'ailleurs commencer par distinguer la relation "interne" qu'entretiennent le dessin et le texte, au sein de l'ensemble panneau lui-même, d'une relation "externe" entre cet ensemble-panneau et les textes réglementaires qui leur donnent valeur juridique. Pendant la première dizaine d'années de leur existence, les panneaux ont porté presqu'exclusivement des messages verbaux. On recense ainsi, grâce au Touring-Club de France, les injonctions suivantes: "Allure modérée prescrite à tous véhicules" (1906); "Attention, route en cours de rechargement" (1907) ; UAttention, douane", et "Attention octroi" (1911). Dunlop se fera même une petite célébrité avec ses plaques "merci" à la sortie des agglomérations. Quand le pictogramme effectue sa percée sur panneaux, c'est d'abord sous l'effet d'une dramatisation extrême. Ainsi, en octobre 1900, le TCF reproduit-il un panneau anglais, destiné à dissuader les cyclistes d'effectuer la descente d'une colline. Le dessin d'une tête de mort anticipe sur l'humour noir de la légende: elle
28 Voir Rie Berger La question d'une langue universelle , Vaud et Paris, J946~22 p. 18

informe oblige'!JTIment que des brancards sont disponibles au village voisin 29. Dès le Congrès de 1908, la question se pose, au sujet des panneaux, de la compétition entre les pictogrammes et les textes. Finalement, très vite, c'est une solution mixte, prônée par le Touring-Club de France, qui sera retenue 30. Cela montre assez que, malgré son partipris de "réalisme", le message graphique ne dispense pas si aisément d'un apprentissage. S'il est plus rapide à appréhender globalement, il repose, tout autant que le message écrit, sur l'assimilation de codes culturels. Ce serait donc une lourde erreur que de le renvoyer trop vite, parce qu'il est nécessairement stylisation, à des procédés de simplification puérile: sa complexité ne le cède en rien, malgré les apparences, à celle de la carte ou des photographies. Il suffit pour s'en convaincre de se reporter aux multiples tentatives et aux non moins multiples propositions de pictogrammes parmi lesquelles les Comités ont dû, à différentes périodes, effectuer leurs choix 31. L'éloquente sobriété des vignettes obtenues dans les années 1930, période au cours de laquelle se fixent les bases du système actuel, est déjà le résultat dfun travail collectif de longue haleine, de toute une série d'essais et de tâtonnements qui portent sur les formes, les couleurs, les graphismes, ainsi que sur leurs combinaisons respectives. C'est pourquoi leur coexistence avec un message verbal dans la langue nationale a paru, au départ, difficile à éviter. Et même après plusieurs décennies d'éducation routière systématique, elle est loin d'avoir été abandonnée. Le doublage du dessin par le texte fonctionne certes toujours comme une sécurité supplémentaire, une garantie contre confusions et oublis. Mais surtout, l'ensemble panneau-panonceau qui perpétue délibérément, aujourd'hui, ce système à double détente, joue beaucoup moins sur une traduction pure et simple que sur deux vitesses de lecture, en complétant l'alerte brute par une indication précise de motif. On a considérablement raffiné, à cet égard, dans la déclinaison des consignes. Mieux: même lorsque l'écrit a semblé devoir régner sans partage, comme sur les "Panneaux de signalisation à messages variables", le pictogramme a vite ressurgi. Non seulement parce qu'il est le seul moyen d'expression réglementaire pour certaines prescriptions et interdictions, mais aussi parce que les avantages liés à cette association des textes et des pictogrammes, définitivement entrée dans les habitudes
29 RTTC F, 1900, p. 464. 30 RTTCF, 1908, p. 482/489. 31V oir M. Krampen et M. Duhamel, op. ciL 19

visuelles, sont également reconnus et appréciés quand il s'agit d'alerter, d'informer et de guider 32. C'est qu'il y a là, selon toute vraisen1blance, un phénomène
.

profondément lié à la formulation d'une juridicité moderne. Partagé
entre une aspiration fondamentale à la généralisation et la nécessité d'entrer dans le détail de situations complexes, le texte de Droit lui-même a privilégié, dans sa structure int~me, une bipartition analogue - et cela par le biais des lettresL et R, qui initialise-nt aujourd'hui la plupart des corpus. Le législateur contemporain ne peut guère se dispenser d'avoir souci des ténuités. Mais le Droit routier a manifesté, en la matière, une précocité remarquable, puisque, bien avant d'en venir au dédoublement intra-textuel 33, il avait expérimenté le procédé dans une articulation originale des mots et des dessins. En effet, les rapports que le corpus routier institue entre textes et objets-signes ont échappé d'emblée à la dichotomie. C'est ici qu'intervient le fameux article R. 44, et spécialement son troisième alinéa: il autorise les autorités compétentes à prendre des dispositions qui complèteront celles du Code de la Route, mais subordonne leur applicabilité à des mesures de signalisation. Or de quoi s'agit-il, concrètement? De rien moins que de la quasi totalité des objets-signes rencontrés par les usagers de la route. D'une part, en effet, parce qu'il est éminemment tributaire de l'espace, ce Droit est sans cesse amené à particulariser ses règles en fonction de la disposition des lieux. C'est dire que les dispositions affectant une portion déterminée de la voie publique, exigeant une décision administrative complémentaire, et donc ressortissant aux cas visés par R. 44-3, seront infiniment plus nombreuses que les règles générales contenues dans le Code de la Route. Et comme l'impératif de signalisation leur assure la suprématie visuelle, la t~ntation est grande, pour l'usager, de les asssimiler purement et simplement à la réglementation routière dans son ensemble. Cela explique, d'autre part, que les autorités chargées d'apposer les panneaux cèdent, de leur côté, à la surenchère signalisatrice, prodiguant les pictogrammes même dans les cas où l'applicabilité de la règle ne rexigerait nullement. En exhibant la
32 Voir Panneaux de signalisation à nzessages variables, Guide technique, SETP..A, Bagneux, 1994, 360 p. ; spécialement p~46.. 33 La structuration du Code de la Route en L (partie législative) et R (par:ie réglementaire) date de l'Ordonnance n° 58-1216 du 15 décembre 1958 relative à la police de la circulation routière. 20

force des images,.>Jasignalisation requise par R44-3 a ainsi entraîné dans son orbite des types de consignes qui pouvaient réglementairement se dispenser d'un affichage. D'où la floraison d'une signalisation, dite joliment "de rappel", qui vise, non sans réalisme, à compenser le ~andicap que les pictogrammes confèrent, par différence, aux règles non visualisées: les panneaux superflus deviennent nécessaires, quand l'usager s'habitue à confondre l'observation de la règle avec celle d'un pictogramme 34. Ete'est bien à cela que conduit, pour finir, le système qu'a introduit R. 44-3. En toute rigueur juridique, il est indéniable que cette signalisation ne saurait être analysée comme satisfaisant à la procédure de publicité administrative qui conditionne classiquement l'opposabilité d'un acte réglementaire à l'administré 35. Elle ne vient qu'en deuxième position après un texte, légalement pourvu de cause, de visa et de signature, dont elle donne tout au plus un résumé sommaire et spectaculaire. L'objetsigne, de ce point de vue, n'est pas autonome, il ne représente qu'une position avancée de l'écrit, et c'est pour des raisons d'évidence visuelle et d'urgence qu'il est ainsi dépêché en avant-garde. Mais quand en même temps, par la vertu de R. 44-3, l'opposabilité de la norme est conditionnée par ce porter-à-connaissance pictogrammatique, quand l'absence de panneau sur le terrain se traduit donc juridiquement par une égale absence d'infraction, autrement dit, quand il est impossible, en cas d'objet-signe défaillant ou erroné, de verbaliser l'usager sur le fondement du texte de référence, il faut bien admettre que cette concrétisation topique modifie notablement le circuit ordinaire de la juridicité. En la matière, la jurisprudence n'a jamais varié: dans les cas qui relèvent de R. 44-3, si le panneau n'a pas suivi, il ne sert à rien que la norme ait fait l'objet d'une publicité textuelle irréprochable. L'administré n'est aucunement censé la connaître. Elle est réputée inexistante, exactement
34 Par exemple: l'articleR. 11-1du Code de la Route exige du conducteur qu'il reste constamment maître de sa vitesse, prescription générale qui ne s'exprime Jamais dans la signalisation; en revanche, toute limitation de vitesse qu'un maire décide d'imposer en un lieu déterminé du territoire sur lequel il a compétence exigera, en vertu de R. 44-3, un ou des panneaux spécifiques; rnaintenant, alors que R. 10 du même Code précise les limitations de vitesse valables, pour la France, sur les routes, autoroutes, et dans la traversée des agglomérations, d'innombrables panneaux "de rappel" n'en sont pas moins implantés localement. 35 Voir J.-P. Gride!, Le signe et le Droit, Paris, L.G.D.J., 1979, 339 p. ; pour cette analyse, p. 213 et suivantes. 21

comme dans le ca~:extrême où l'absence de l'objet-signe renvoie au néant une norme qu'il était seul à créer, par exelnple lorsque les feux tricolores tombent en panne. Il y a donc ici un rapport tout à fait original de garantie réciproque entre les textes et les panneaux: le matériel jurisgraphique n'est pas suffisant, mais il est absolument nécessaire. Il faut au panneau son texte-garant, qui doit satisfaire à des exigences précises dè légalité, mais il faut au texte son panneau-garant (de publicité), sous peine d'être inopposable à l'usager. On est donc loin d'un contraste simpliste qui permettrait de ranger le texte du côté du Droit, et le panneau du côté du fait: le Droit a choisi ici, dans des limites très soigneusement circonscrites, de dépendre du fait. Et c'est dans l'exacte mesure où le fait s'avère, justement, propre à conforter le Droit. A cet égard, mais on en verra d'autres manifestations, la signalisation routière n'est pas une si mauvaise propédeutique à l'appréhension des normes juridiques, notamment en ce qui regarde ces calculs sur les faits qui font, pour une part, la sagesse du Droit. Ensuite, le texte écrit ne reste pas confiné à l'arrière-plan, en contraste simple et radical avec l'objet-signe: il est partiellement objectivé, et intervient même en première ligne, grâce à l'encart du panonceau. Ainsi l'objet pictographique se situe-t-il, exactement, dans un entre-deux textes: un arrière-texte invisible, qui l'habilite à exprimer la norme, et un avant-texte auquel on l'apparie et dont on organise la visualisation, afin de préciser, justement, l'expression de la norme. On ne s'est guère interrogé sur cet étrange écho, non plus que sur le savoureux sandwich de Droit écrit ainsi confectionné à partir d'un graphisme. Mais qu'on y voie une revanche du texte-mandataire, tendant à regagner, par une ruse sémiologique, le terrain juridique cédé au pictogramme, ou la capacité d'attraction de l'objet-signe, déployant sa vigueur expansionniste jusqu'à intégrer les ressources du texte, on ne saurait en tout cas faire abstraction des effets spécifiques de l'écrit, ainsi re-conférés, contre toute attente, au jurisgraphisme. Car cette percée du texte... même si elle n'est pas systématique, même si elle reste subordonnée au pictogramme bénéficie, si peu que ce soit, du prestige attaché aux manifestations écrites de juridicité, et cela au prix d'un détour jurisgraphique subtil. Sans doute le renfort d'autorité ainsi conféré au pictogramme n'est-il pas sans répercussions sur la réalisation même du Droit: auréolé de cette frange écrite, l'objet-signe s'impose d'autant mieux comme un paradigme de 22

plénitude juridique. Là encore, on peut sedem.ander si un phénomène de sur-compensation n'est pas à l'oeuvre: car un Droit qui fait une si belle part à la visualisation non écrite est guetté, plus qu'un autre, par l'hiatus de la forme et des formalités. Hiatus d'autant plus pernicieux qu'il pourra rester longtemps inaperçu, tant, en l'espèce, la forme emporte présomption de respect des formalités. Arrimer ostensiblement le pictogramme à l'écrit, c'est aussi une façon de conjurer cette menace, d'en appeler aux réflexes de déférence les plus éprouvés, en somme de faire prendre un luxe d'expression pour une preuve d'authenticité. L'administration ne néglige jamais ce moyen, et pourtant le contentieux juridictionnel révèle une production non moins constante d'arrêtés entachés d'illégalité. Les particuliers eux aussi, quand ils ont toute latitude pour participer, grâce à des panneaux officieux, à la police du stationnement - et qu'ils abusent ou non, d'ailleurs, de cette tolérance manifestent leur prédilection pour une suractivation des dessins grâce aux textes 36. Assurément, le Droit routier ne s'est pas tant acheminé vers une répudiation de l'écrit, que vers l'exploration de nouvelles concaténations icono-textuelles. On trouve aussi peu de panneaux sans textes que de textes sans panneaux. Au total, la jurisgraphie utilise assez finement les ressources de l'épigraphie. Voilà de l'écrit parcellisé, simplifié pour être mieux mis en exergue, tout à la fois solennisé et apprivoisé. Le pictogramme se trouve ainsi doté d'un contrepoint qui est aussi un contrefort. N'était-ce pas en vue d'un profit de sens comparable qu'on enrubannait si régulièrement, jadis, les blasons avec des devises?

Descriptif

/ prescripti!

: le tourniquet

La typologie réglementaire des panneaux de signalisation, elle aussi, a de quoi surprendre l'habitué des normes juridiques 37. Elle s'affiche comme thématique, mais ces thèmes s'organisent en fonction d'un clivage qui devrait en placer une bonne partie hors du Droit. D'un côté, il est fait référence à des notations de fait (danger, intersection,
36 Voir infra, chapitre 1. 37 Voir la remarque perspicace de J~...P.Gridel~ ci!., p. 211.; "Cette terminologie op. officielle n'est d'ailleurs pas satisfaisante, dans la mesure où les panneaux de danger ou d'indication comportent eux aussi des prescriptions absolues". On regrettera qu'il ait passé si vite, avec "Mais peu importe". 23

indication), et de r~utre, à des termes de très forte coloration déontique (interdiction, obligation), plus immédiatement identifiables comme porteurs, ou marqueurs, de juridicité.Certes, le classement actuel, résultat d'une sédimentation historique, porte encore les traces de malaises qui ont été ressentis lors des premiers essais de classification: d'où une instauration tardive de catégories "mixtes" 38. Mais rien n'obligeait à reconduire les distinguos originels. Comment interpréter cette curieuse pérennisation ? Y aurait-il des panneaux sentis, ou identifiables, comme plus "juridiques" que d'autres? Pourtant, chronologiquement, les panneaux de danger ont été intégrés à la signalisation d'orientation antérieure, et les panneaux de prescription les ont suivis, sans que leurs spécificités respectives aient compromis le moins du monde le parti-pris du regroupement, et par conséquent, selon toute probabilité, la reconnaissance d'un apparentement profond. Faut-il donc voir dans cette formulation de la règle f'indice d'un dommageable flottement, ou une caractéristique non dépourvue de sens? En 1899, on l'a vu, le Touring-Club avait opté pour le triptyque des panneaux indicateurs, avertisseurs et protecteurs; dès 1908, Jacques Ballif ne voyait plus ce qui empêchait de fondre la troisième catégorie dans la première. La circulaire du Ministre des Travaux publics qui, le 9 août 1919, pose, pour la première fois, les principes généraux d'une signalisation officielle, distingue entre les signaux de localisation, ceux de direction et de distance, et les signaux d'obstacles. Celle du 2 avril 1930, sous une double rubrique "signalisation routière" et "signalisation urbaine", inaugure, avec des lettres en capitales, une énumération par grands types: "panneaux de direction et de distance" (A), "d'obstacles" (B), "de priorité" (C), d"'entrée et sortie des agglomérations" (D), de "jalonnement des agglomérations" (E) et de "postes de secours" (F). Avec la Convention de Genève de 1931, l'opposition entre routes et rues est opportunément abandonnée, car ce sont justement les transitions entre les unes et les autres qu'il s'agit d'assurer en toute sécurité: on ne distingue plus alors que panneaux de danger, signaux de prescriptions absolues (interdiction et obligation), et signaux d'indication (prudence, localité, orientation). Aujourd'hui enfin, issus du Protocole international de 1949, sont répertoriés (et numérotés depuis 1946) les signaux de danger (A),
38 Les signaux d'intersection, classés AB, s'annoncent, depuis 1970, comme une hybridation des panneaux de danger (classés A), auxquels ils étaient jusque-là rattachés, et des panneaux de prescription absolue (.B)~ 24

d'interdiction et..:d'obligation (B), d'intersection et de priorité (AB), d'indication (C et CE), les signaux temporaires (AK), les signaux de direction (D), de localisation (E), les bornes (F), les signaux de position (G), les signaux divers (H), les balises (J), sans compter les feux rouges et les marques sur les chaussées. La multiplication des panneaux, et même l'existence d'une catégorie fourre-tout ne sont donc pas décisives. La tension entre les deux pôles de l'indication et de l'avertissement ne devrait pas dissimuler non plus que l'essentiel, finalement, se joue non entre deux mais entre trois notions-clés: danger-prescription-indication, mises en évidence, dans cet ordre, dès 1931.Si dans les deux dernières se lit clairement le contraste du prescriptif et du descriptif, la première en manifeste non moins clairement l'indissociabilité. Cela explique non seulement que cette triade soit le noyau dur de la classification, mais encore qu'on assiste en son sein à des glissements révélateurs. L'essor des panneaux de direction n'a été effectif, on l'a vu, qu'en synergie avec la signalisation de danger, et celle-ci à son tour a favorisé la multiplication des signaux de prescription, dits souvent de police, au sens étymologique, car ils intervinrent d'abord en ville, sous la forme des panneaux appelés aussi édilitaires. C'est qu'en effet, tout tourne, épistémologiquement comme historiquement, autour de cette catégorie-pivot des panneaux de danger, conglomérat indécidable d'indicatif et de prescriptif, puisqu'au vrai, une caractéristique matérielle du terrain n'est signalée qu'à partir du moment où elle justifie une sérieuse contrainte comportementale en général traductible en limitation de vitesse. La prescription ici, pour être implicite, n'en est pas moins prégnante, puisqu'elle découle de la force des choses, et la sanction, facilement sous-entendue, n'est rien de moins que l'accident mortel. De même qu'on a vite trouvé difficile, s'agissant des dangers de la route, de distinguer le "naturel" du "culturel", tant certains obstacles rencontrés par les premiers auto:mobilistes dépendaient de l'hostilité des rouliers et des paysans 39, de même, dans la signalisation de danger, les fonctions d'indication et de prescription sont substantiellement inséparables. Il n'est que d'examiner, à cet égard, révolution historique de deux catégories intermédiaires, les signaux de "priorité" (aujourd'hui consacrés) et de "prudence" (désormais disparus). Ils ont dû leur introduction au constat qu'ils véhiculaient dans le signal de danger pour

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39 Voir R1TCF 1907, uLes moeurs de la route'" p. 20Set 259.

25

les premiers, dan$ celui d'indication pour les seconds, une charge prescriptive assez forte pour déterminer un basculement décisif~ En ce qui concerne les panneaux de "prudence", les conséquences implicitement prescriptives de la part indicative ont été, à l'usage, excessivement sous-évaluées: plutôt qu'à un alignement sur les panneaux d'information, on a donc préféré procéder à une fusion pure et simple avec les signaux de danger. La même évolution peut toucher un panneau prescriptif : ainsi le sens giratoire, signal d'obligation absolue, est-il transformé en signal de danger (A 25) à l'entrée des ronds-points. On notera encore quelques chevauchements, comme entre le panneau d'indication C 27 (dos d'âne) et celui de danger A 2a (cassis), des complémentarités, comme entre le signalement de danger piétons (A 13 b) et l'indication du passage piétons (C 20), ou des ambivalences: les panneaux d'indicationC 2 (Hôpital) et C 3 (forêt facilement inflammable) ne sont-ils pas lourds de prescriptions sous-jacentes 40 ? L'affaire se complique encore avec les panneaux de "priorité", créés spécialement pour les intersections, lieux où le danger n'existe, en vérité, que faute du respect de règles strictes relatives aux ordres de passage, et où la prescription a précisément pour objet d'alléger, au profit des usagers de l'une des voies, la charge de l'alerte. L'impossibilité de laisser dans le flou le contenu de la règle, mais la suppression du danger (en principe) par l'avertissement même, a justifié l'introduction de cette catégorie d'entre-deux. Par conséquent, alors que dans les panneaux de danger, le danger-cause est explicité, la règle-conséquence rejetée dans l'implicite, au contraire, dans les panneaux de prescription et de priorité, c'est le danger-cause qui est rejeté dans l'implicite, la règle-conséquence qui émerge dans la sphère de l'explicite. L'alliage géo-juridique, qui est à la base des panneaux, a déterminé cette répartition intuitive. C'est à partir d'une pondération différente du géographique et du juridique, traduite par de fortes variations dans le coefficient de visibilité de la règle, que s'élaborent les formulations, et qu'émergent les différentes catégories. Dans un premier temps, la primauté de l'élément géographique, dont on a donné quelques clés, s'est affirmée avec les panneaux d'orientation et de danger; ensuite, la prééminence s'est déplacée en faveur de l'élément juridique, avec les panneaux de prescription et de priorité; au total,
40 L'ambiguïté est d'autant plus grande pour le panneau Hforêt" que, malgré sa forme rectangulaire, il fait, dans son dessin, un emploi très abondant du rouge.

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cependant, le système entrecroise les deux fils en un tissage serré, que la terminologie ne met nullement en évidence, mais qui, à l'examen, est vite perceptible dans les chevauchements, les complémentarités et les gradations innombrables: du conseil jusqu'à l'ordre, des informations à visée persuasive jusqu'aux prescriptions immotivées, les panneaux balisent, indubitablement, le champ d'une seule et même juridicité. Derrière leur classement désinvolte, il y a, une fois de plus - c'est la logique même des "panneaux de danger" -, la force que le Droit routier croit pouvoir puiser dans une simple vue des choses. Et de les Inontrer à nu, au risque de laisser leur matérialité éclipser, en apparence, son interventionnisme. Présenter la signalisation routière sous la forme d'une double dichotomie 41 expose donc au risque de sous-estimer à qHf.'1~':.'~~+ les objets-signes se prêtent mal à ce jeu de quatre coins théorique et multiplient, en réalité, les connexions et les ambiguïtés entre les deux registres, sous l'égide triomphale des panneaux de danger. Ainsi a-t-on pu assister, en 1979, à la résurrection des signaux de prudence, sous la forme du panneau d'indication "vitesse conseillée" (C 4a), qui n'a plus paru inutile, à côté des classiques "limitations de vitesse" (B 14). La répartition désormais canonique des jurisgraphismes routiers entre signaux "d'indication", qu'on pourrait être tenté de réduire à du balisage administratif, et signaux de "prescription", qui seraient, eux, plus fortement lestés de Droit pénal, ne doit nullement camoufler ce qu'implique leur appartenance commune â un système codifié. Si on compare le panneau de chaussée rétrécie (A 3) et celui d'interdiction de dépasser (B 3), ou' celui de direction obligatoire (B 2 l b) et de chemin sans issue (C l 3 a), une franche coupure entre indication et prescription montre vite ses limites. On pourrait multiplier les exemples. Il y a côtoiement et communication incessante entre les faits de terrain qui ont droit au signalement et les signes juridiques créateurs de faits de circulation. Non seulement les panneaux d'agglomération et de danger sont porteurs implicites de prescriptions fortes, mais les panneaux de
41 Voir Krampen, op. cil., p. 147 et 161 : panneaux d'orientation = information positive, panneaux de danger = information négative, panneaux de prescription absolue = injonction positive, panneaux d'interdiction absolue = injonction négative. Mis à part le raidissement discutable de l'opposition entre fait et droit, si gênante pour la cohérence juridique du système, est-il satisfaisant de présenter les panneaux de danger comme délivrant une "information négative", alors qu'ils brandissent, de la plus réaliste manière, l'existence ou l'éventualité d'un obstacle? 27

direction, outre qû?ils satisfont à un besoin de repères qui fait partie intégrante de la sécurité publique, ne sont pas sans incidence sur celle de la circulation: l'expérience prouve qu'ils méritent d'être perçus un peu comme des panneaux de danger, car l'automobiliste prudent sait qu'il faut tenir compte des modifications de conlportement, parfois brutales, qu'ils sont capables de provoquer 42~ Mieux vaut donc reconnaître que sur la route, la vue de n'importe quel panneau plonge d'office son "lecteur" dans un système à forte densité juridique, parce qu'il a prise sur des conduites qui, peu ou prou, impliquent des risques pour la collectivité~ C'est bien pourquoi, ici, la

police administrative se trouve sans conteste à son affaire 43 Les
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premiers témoins n'avaient-ils pas d'ailleurs invoqué, au crédit du nouveau mode de locomotion, lorsqu'il s'agissait encore de désarmer une furieuse automobilophobie, la sécurité qui nattrait de contrôles caractérisés par une précision et une ampleur sans précédent connu 44 ? Et pourtant, l'intégration dans le Droit positif interne des panneaux de danger s'est avérée singulièrement laborieuse~ Loin d'être, à leurs débuts, la marque d'une Administration vétilleuse et contrôleuse, ils sont lentement passés du non-Droit à la "tolérance" avant de gravir les échelons de la hiérarchie normative: circulaires, arrêtés, décrets, et finalement lois. Dès 1911, les juristes du Touring-Club de France revendiquent et obtiennent, en faveur des poteaux indicateurs, comme des autres objets dont l'Association parsème la campagne (refuges-abris, tables d'orientation, etc.), le statut protecteur d'accessoires du domaine public 45. Mais il a fallu que l'automobilisme devienne, du sport élitiste qu'il était 46, un mode de transport généralisé et une fonction économique, pour que la signalisation ressortisse pleinement au souci de sécurité publique. Lorsqu'est enfin promulgué le premier Code de la
42 De même encore, les indications géographiques délivrées par les plaques minéralogiques, volontiers considérées comme les indices d'un certain degré de familiarité avec les lieux, stimulent utilen1ent la vigilance. Voir infra, chapitre 5. 43 La police administrative ne se caractérise-t-elle pas, dans son activité, par l'importance accordée aux actions de prévention et, dans ses finalités, par le souci de l'ordre public matériel, à l'intérieur duquel on distingue, depuis la loi du 5 avril 1884, la sécurité, la tranquillité et la salubrité publiques? 44 RTTCF, 1900, p. 5. 45 RTTCF, 1911, p. 243/244. 46 Voir P. Istel et P. Gangnat, Code pratique de tous les sports, Paris, Delagrave, 1906, 302 p. qui réunît "cyclisme, automobilisme, chasse, pêche, hippisme, yachting, aéronautique, etc.... 28

route 47, réclamé à cor et à cri depuis trente ans, on le trouve bien insuffisant pour que la route cesse d'être "débraillée et peu sûreu 48, et pourtant, en mai 1922, ont été posés près de 23 000 panneaux en "langue idéographique". Mais n'est pas avant les années 1930 que la voiture commence à se démocratiser 49. De même que les initiatives des maires et les décisions jurisprudentielles ont fait longtemps toutes seules le Droit de la circulation, au grand dam des automobilistes qui déplorent des discordances scandaleuses entre "vitesses municipales", de même les panneaux de signalisation ont été fournis d'abord par les associatiorts et les entreprises privées - quitte à être légitimés après coup par des textes 50. A partir de 1919, l'Etat s'est contenté de fixer réglementairement les normes de signalisation, de veiller à l'uniformité des signaux, et d'imposer, pour les installations, la collaboration de ses services, laquelle d'ailleurs fut précieuse et appréciée 51 On connaît le rôle de première importance joué par l'entreprise Michelin, et comment le numérotage des routes s'aligna sur celui de ses cartes 52. On sait moins qu'il fallut attendre le 1er août 1946 pour que l'Etat prît financièrement en charge la signalisation, et cc 1fiât à des spécialistes la fabrication des panneaux homologués 53. Le phénomène confirm ~ait, s'il en était besoin, la gêne qu'a longtemps fait éprouver au Droi traditionnel le rôle tenu dans ce corpus par les graphismes: ils mettent tlOP bien en évidence la couture serrée du descriptif et du prescriptif qui plonge de profondes racines dans les assises biologiques du Droit routier. La signalisation, qui profita surtout du tremplin des panneaux de danger, fait surgir à chaque tournant ce substrat d'évidence "naturelle" qui, loin de ruiner les fictions juridiques, en validerait plutôt la pertinence. N'empêche que son étiquette de "police
~

47 C'est en effet avec le décret du 27 mai 1921 (et non avec le décret du 10 mars 1899 qui est le premier à prendre en compte l'automobile) que l'expression "Code de la Route" commence à figurer dans les tables du Journal Officiel. 48 RTTCF 1921, p. 195. 49 La Fiat 500, sortie en 1936, année syn1bolique d'un tourisme devenu populaire, fonde sa publicité sur le slogan: "les quatre roues à la portée de tous". 50 Par exemple, en 1936, les panneaux "signaux sonores interdits", "interdiction de doubler" et "hauteur maximale", qu'on trouve sur le terrain depuis trois ans, n'ont pas encore d'existence officielle: voir M. Duhamel, op. cit., p. 88. 51 RTTCF, 1926, p. 60. 52 Voir Le Monde des 7 et 8 janvier 1996, Supplément audio-visuel, p. 19. 53 Voir M. Duhamel, op. cil., p. 80. 29

spéciale" s'avère, ~ncore aujourd'hui, doctrinalement dommageable pour le Droit routier: on lui en a longtemps voulu de n'exister que par la prolifération d'un "petit Droit" bureaucratique, constitué de circulaires, d'arrêtés et de décrets. Aujourd'hui que la loi n'échappe pas davantage à l'inflation ni à l'instabilité, on insisterait plutôt sur le fait que, surchargé de technicité, il dissuade les assujettis d'obéir scrupuleusement à ses règles. On a effectivement affaire, ici, à un Droit depuis toujours truffé de références aux détails concrets qui en conditionnent l'applicabilité. S'il offre un champ privilégié à la notion d"'infraction matérielle" 54, ce n'est pas sans faire courir à la perception commune du prescriptif un certain risque de rabattement sur le descriptif. D'autant plus qu'en dépit d'un préjugé trop répandu, la technique de la contravention est loin de signifier une faible sévérité pénale, puisqu'elle permet à la fois une extrême célérité procédurale et le cumul des peines. Transposés en pointilleuses exigences d'équipement ou de comportement et sanctionnés par des contrÔles aussi péremptoires qu'aléatoires, les grands principes qui fondent la police tie la route ne sont pas toujours aisément identifiables, ni admis de bon gré par l'administré..;contrevenant. C'est bièn à qaoi voudrait pourvoir l'apprentissage du Code de la Route: faire acquérir, bien au-delà d'une habileté technique, mais sans jucher la norme sur de factices piédestal s, ce recul du regard vis-à-vis des règles de Droit qui est probablement le mieux à même de leur assurer le respect. Parce que, le premier, il a fait une part nécessairement fort grande à l'usage du matériel, et donc à son usure, le Droit routier n'a pas peu contribué à dilater la sphère des contraintes dans deux directions jusquelà inexplorées, la prévision et la révision. Non seulement il a déplacé ainsi le centre de gravité traditionnel de la réglementation, volontiers figée dans un présent "intemporel", mais encore il n'a cessé d'exhiber sa propre tendance à l'auto-correction, son inlassable ouverture à l'évolution technique, qu'il ne faudrait pas confondre trop vite avec un prétendu engluement dans des minuties matérielles. Et il en a payé le prix. Fugacité, futilité: tels sont, interminablement récurrents, les griefs que lui vaut son aveu ingénu d'une dette écrasante vis-à-vis du monde sensible.
54 On entend par là une infraction qui est réalisée du seul fait de sa matérialisation: c'est-à-dire que la constatation des faits dispense la partie poursuivante de faire la preuve d'un élément moral, ou encore que l'intention est présumée par l'action (ou l'omission) répréhensible. Depuis le Nouveau Code pénal, les contraventions constituent les seules infractions matérielles. 30

Les sens permis
En dépit d'un préjugé fort commun, le Droit ne doit pas être réputé trop vite étranger à toute sensibilité 55. Mais le corpus routier va bien plus loin: ce qu'il intègre, avec autant d'audace que de méthode, ce sont de larges pans de la sensualité. Son épigraphie pittoresque en offre une preuve ostensible, en cohérence manifeste avec les conjonctions culturelles qui ont présidé à la mise en place des signaux: si, comme le soutient la Revue du Touring-Club en 1896, "le touriste est celui qui jouit profondément de la forme, de la couleur et du mouvement des choses" 56, rien d'étonnant à ce que les objets-signes destinés à capter ses regards soient capables, pour remplir convenablement leur fonction juridique, de jouer leur partie dans cette fête des sens. Sous peine de rester inaperçu, et donc inefficace, le Droit routier a renoué avec des rites fort anciens, qui associaient les images à la négation de la mort 57. Et la Prévention routière en a donné, dans un slogan célèbre, le plus saisissant des échos: "la vue, c'est la vie". Même si les sons n'ont pas été laissés à l'écart de la signalisation, le recours au signal visuel se taille donc une part d'autant plus belle qu'il peut se combiner, de toutes les manières, avec le mouvement: de la gestuelle de l'agent de police aux lumières clignotantes des véhicules, en passant par les feux tricolores et les panneaux à messages variables, une dynamique morpho-chromatique de plus en plus sophistiquée est allée de pair avec la complexification croissante de la rythmique circulatoire 58. Sans doute parce que l'interventionnisme culturel était en prise, ici, sur des processus essentiellement biologiques, la signalisation routière a très vite adjoint, au pouvoir du dessin, celui de la couleur. Pour sauver la vie, à grande vitesse, ne fallait-il pas en effet solliciter le renfort des
55 Ni même, selon certains juristes, à la sentimentalité: voir G. Lagarde "Le droit des affaires, droit sentimental" in Mélanges offerts à R. Savatier, Paris, Dalloz, 1965, 972 p. 56 RTTCF, 1896, p. 448/452. 57 ..C'estavec le rituel mortuaire des Romains que les "imagines" ont trouvé, dans notre tradition, un premier essor. Voir R.Debray Vie et I1lort de l'inlage, une histoire du regard en Occident, Paris, Gallimard, 1992, 412 p. 58 On en trouvera, par exemple, une nomenclature détaillée dans.l'arrêté du 20 juin 1991 relatif à la signalisation des routes et autoroutes. Y sont distingués les signaux lumineux d'intersection, qui peuvent être modaux, directionnels ou d'anticipation, et les signaux lumineux d'affectation de voies ou de contrôle d'accès. Voir infra, chapitre 3. 31

étranges affinités que les vibrations du spectre semblent entretenir avec
nos instincts cinétiques 59 ? Cela signifiait, non seulement trancher avec les couleurs ambiantes, mais encore choisir, en fait de couleurs avertisseuses, les plus susceptibles de "sauter aux yeux", sinon les plus violemment propices à des réflexes de recul. Les premiers panneaux arboraient un fond bleu foncé, ce qui satisfaisait seulement à la première condition, mais bientôt le rouge a pris plus qu'abondamment le relais. Spécialisé, pour l'essentiel, dans le signalement des interdictions absolues, et nouant ainsi fortement la perception commune du Droit routier à cette éclatante couleur, il a ouvert tout un champ de la quotidienneté moderne à un autre très ancien réseau de symbolisations, celui qui voue très volontiers le Droit au rouge, comme expression par excellence de l'impératif 60. Qu'on les appelle ttpoteauxfi, tfplaques" ou "panneaux", les objetssignes routiers composent un décor qui, en quelques générations, enlumine durablen1ent les routes et les rues. Les pouvoirs discriminants de la couleur sont si allègrement employés, y compris pour les carburants, et si bien ressentis comme caractéristiques du monde de l'automobile, qu'en 1934 Baudry de Saunier détecte avec humour des risques d'embouteillage chromatique, et conseille à l'automobiliste moderne "un stage chez un marchand de couleurs" 61. Ce sont les signes de ville qui, au lendemain de la première guerre mondiale, ont commencé à donner l'exemple d'une p"us grande diversification. En 1923, les supports métalliques se substitltent au bois, et dès les années 1930, les correspondances entre formes et couleurs des panneaux sont, en gros, fixées: pour les dangers, il y a les triangles, aux pictogrammes bleu foncé sur fond jaune clair; pour les interdictions, des disques où "la couleur rouge doit prédominer nettement, et faire ressortir la forme générale du signal" 62 ; pour les obligations absolues, des disques à fond bleu; enfin, pour les indications, des carrés, également bleus. Jusqu'en
59 "La couleur, point névralgique de l'articulation entre le biologique et le culturel", écrit M.-C. Pouchelle en introduction aux "Paradoxes de la couleur" in Ethnologie française, 1990-4, p. 365. Voir infra, chapitre 2. 60 Voir J. Mangin, Les couleurs du Droit (Mél ,oire pour le DEA d'Anthropologie juridique, Université d'Aix-Marseil1e~ 1995, 98 p.) qui n'hésite pas à parler de "la sensibilité rouge du Droit" (p. 44). 61 RTTCF, 1934, p. 14 : "Calories et coloris". 62 Ce sont les termes employés dans la Convention de 1931 : voir Série de publicatiolls de la Société des Nations, Comnzunications et transit, 1931-"VIII-7. 32

1949, où les triangles de danger seront cernés d'un listel rouge, cette couleur est donc le monopole exclusif des disques d'interdiction et des feux qui imposent l'arrêt. D'où' peut-être un déséquilibre longtemps observable, dans les représentations vulgarisées des panneaux routiers: l'aspect expressément prescriptif, hypercolorisé, l'emporte sur les aspects plus ouvertement informatifs, même lorsqu'ils impliquent d'aussi fortes consignes - d'où peutY>êtreaussi l'échec des panneaux bleus-jaunes de prudence. Depuis la grande Convention de 1968,le rouge a gagné du terrain, le vert a fait une percée notable, le bleu foncé a connu une spécialisation autoroutière, et les lignes jaunes des chaussées sont devenues des lignes blanches. Mais la couleur, plus que jamais, est partie intégrante, de nuit comme de jour, des normes de la route. Quant aux feux des véhicules, depuis longtemps, ils n'étaient pas en reste pour compléter - lumière et mouvement mêlés - le kaléidoscope juridique. Est-ce à dire que les réticences, non moins anciennes, des juristes à légitimer l'expressîon chromatique aient été pour autant balayées? Certainement non, si l'on en juge par l'impressionnant décalage qui s'est perpétué e~tre les Codes de la Route édités à l'intention des professionnels du Droit, sans dessin ni couleur, et les Codes illustrés, destinés à l'apprentissage de la conduite, seuls à refléter le fait que la rencontre du Droit routier, c'est bel et bien, pour l'essentiel, une perception de dessins multicolores. Certes, le Code de la Route du Journal Officiel rend justice au couplage complexe des pictogrammes et des règles écrites, mais qui fréquente régulièrement ses sept volumes? La coupure entre les deux types de Codes les plus couramment disponibles est, en revanche, à la fois caractéristique d'une tradition de Droit écrit, et extrêmement pernicieuse, en ce qu'elle bloque la circulation, justement voulue par des textes novateurs, entre leur lettre et leurs ambassadeurs imagés. Voilà que deux trajets inverses se dessinent, sans aucun échangeur à l'horizon: le Code savant conduit de la règle au signal, qu'il ne se donne pas la peine de transcrire, le Code dit "pratique" va, lui, du signal à la règle, qu'il cite très inconlplètement. Or la vie du Droit routier, plus que de tout autre, se joue dans sa concrétisation au jour le jour, et dans l'affichage candide auquel procèdent, en toute familiarité, les objets et les comportements. Laisser, d'une manière ou d'une autre, opposer un ciel normatif et un purgatoire pratique, en présentant la signalisation comme un pis-aller, un compromis, une facilité, dont on pourrait, entre savants, faire l'économie, ce n'est pas seulement cautionner le mépris du 33

Droit usuel, c'est, plus gravement, ignorer ce qui, dans cette trivialité graphique, est sérieusement enlblématique de juridicité. Il est plus dangereux encore de suggérer, par là, une compétition entre une juridicité "pure", c'est-à-dire écrite, et son expression matérialisée: car du rehaussement de la première, on ne conclurait pas sans dommage à un possible dédain de la deuxième. De même que le mot Hfondamental" engage trop facilement à une vision quasi archéologique de l'essentiel, qui pourtant peut très bien se manifester par voie d'affleurenlents, de même, ici, c'est au travers de teintes vives que se trahit, paradoxalement, la pénombre intra-doctrinale. Et pourtant, l'expérience de la signalisation routière a fait forger aux spécialistes une notion qu'il ne serait pas, juridiquement, inutile de méditer: celle de la conspicuité, entendue comme "la propriété d'un objet de paraître évident sur un fond complexe" 63. Autrement dit, il s'agit de la visibilité, mais dans la mesure où elle dépend de renvironnement. Car la facilité intrinsèque de lecture offerte par un message ne vaut que s'il y a, également, facilité de détection par rapport au contexte. Or, en Droit routier, la publicité - au sens administratif du terme - se confond largement avec la conspicuité, puisque, par la grâce de R. 44-3, l'effectivité de la norme juridique est suspendue, dans bien des cas, à la seule lecture des signaux. Le Droit visualisé, qu'on le veuille ou non, ne pèse donc pas moins, au bout du compte, que le Droit "publié" dans les règles. Et c'est bien pourquoi les panneaux font l'objet d'une protection réglementaire étendue, qui concerne leur intégrité et leur mise en place, mais aussi les conditions de leur visibilité. Au surplus, étudiés dans la minutie du détail, les rapports que le Droit routier entretient avec les phénomènes sensibles, et en particulier avec la couleur, montrent qu'il sait s'en servir, mais sans du tout s'y asservir 64. La limite au vertige de sons, de lumières et de teintes que la technique permettrait, la norme juridique l'a trouvée dans la nécessité d'éviter les dangereuses équivoques, afin de préserver, justement, la conspicuité. Le Droit routier permet beaucoup aux sens, sauf de venir perturber le bon sens.

63 Les Panneaux de signalisation à Messages VariabLes, ops CiL, p. 123. 64 C'est ce que développent en détail, infra, les chapitres 2, 3 et 4.

34

Flexibles

signes

Et le bon sens requiert d'assouplir, au besoin, la signalétique. La contrainte de la conspicuité a rendu le Droit routier tellement sensible aux effets de contexte qu'il a beaucoup innové aussi en matière de circulation des signes. La volonté de simplification et d'univocité qui a présidé à la création des panneaux ne doit pas laisser imaginer que le langage des pictogrammes obéisse à un fonctionnement fruste. Les sémiologues s'en sont vite aperçus, qui exposent, sans chercher à la réduire, cette complexité 65. Rejoignant une vision caricaturale mais assez commune du Droit, qui traduit rigueur par raideur, et clarté par monosémie, cette présentation ferait au surplus abstraction des émergences signitivesproduites par les effets d'environnement En effet, non seulement les panneaux n'ont pas le monopole des signes du Droit routier, non seulement ils peuvent être eux-mêmes créateurs ou récepteurs de processus sémiologiques plus complexes qu'il n'y paraît, mais surtout il importe de ne pas négliger la contiguïté de divers systèmes de signes dont les interrelations affectent l'expérience spécifique du déchiffrage-en-mouvement. Or le phénomène comporte lui-même deux aspects, selon que l'on considère les relations qui s'établissent, à l'intérieur du système routier, entre les diverses catégories de signes juridiques, ou celles que les panneaux entretiennent avec des ensembles de signes en principe extérieurs au Code de la Route. La flexibilité signitive "interne" mise en oeuvre par le Droit routier est particulièrement manifeste dans les emplois qu'il a réservés aux sons et aux lumières. Ces deux types d'avertisseurs mobilisent au service de la sécurité les avantages complémentaires de la vue et de l'ouïe. Et c'est bien pourquoi ils sont inséparables: même si les courbes de leur expansion respective sont allées historiquement en sens inverse - à mesure que les techniques d'éclairage ont permis de réduire la place accordée à des signaux trop bruyants - leur couplage est, encore aujourd'hui, effectif, et la logique de leur distribution reste inchangée. L'''angle aveugle" du rétroviseur et les instants d'inattention seront
65 Voir G. Mounin, "Une étude sérnioJogique du Code de la Route" (p. 155/168) dans Introduction à la sénziologie, Paris, Minuit, 1970, 248 p., et J. Martinet, "Essai d'analyse fonctionnelle des panneaux de signalisation routière" (p. 83/] 28) dans De la théorie linguistique à l'enseigllenlent de la langue, Paris, PUF, 1974, 238 p. 35

corrigés, au besoin, par un coup de klaxon, cependant qu'à l'intérieur de l'habitacle, le fonctionnement sonore du clignotant préviendra de fâcheux oublis. Les auto-signaux sont, au surplus, le pendant indispensable des panneaux: mobiles, et non localement ancrés, émis, et non exclusivement reçus, ils sont enfin largement laissés à la discrétion, dans tou"s les sens du terme, des conducteurs. Il ne faudrait d'ailleurs pas exagérer, même de ce point de vue, le contraste entre les signaux à pictogrammes et les avet1isseurs optico-acoustiques.: il est plus d'un cas où le panneau transcende les limites de son installation permanente et donne aux conducteurs une marge d'adaptation circonstanciellepar exemple: "chaussée glissante" en cas de pluie, "passagett à "céder", s'il y a concurrence. Panneaux et auto-signaux matérialisent, chacun à leur manière, la vigilance juridique: normes alternativement actives et en veilleuse, ils ont su intégrer jusqu'au sommeil du DroiL Pour mettre en évidence cette modalité sémiologique originale, irréductible au simple signal comme à l'indice ou au symbole, on pourrait recourir au terme de "signet". Le filet d'étoffe, qui tient au livre par un bout, et dont le bout flottant aide à repérer activement une "bonne" page, n'évoque pas mal, en effet, la manière dont la part écrite du corpus routier organise elle-même, dans certains cas, une délégation du maniement de l'objet-signe, à des fins d'irremplaçable opportunité. Le signet est un signal" flou", mais à l'intérieur de limites fort strictes: constamment disponible à une flexion-extension sémiologique, il donne à la norme la souplesse requise par les imprévus multiformes de la circulation. Il prend acte de ce qu'en la matière, la redondance est rarement du superflu, et démontre, pour finir, que même en automobile liberté et sécurité ne sont pas forcément contradictoires. Car il n'est pas jusqu'à d'apparentes collisions avec les dispositifs de contrôle qui ne soient propres à confirmer que le Droit routier vit plus essentiellement d'auto-discipline que de répression. Un exemple significatif est fourni, à cet égard, par les "appels de phares", grâce auxquels les conducteurs se préviennent de la présence des gendarmes. La doctrine s'est montrée favorable à "ces petits plaisirs des automobilistes" et les a déclarés non seulement "légaux", mais propres à seconder l'action des forces de l'ordre 66, en incitant, si momentanément que ce soit" à une plus grande prudence. Au total, la norme juridique assume ici de façon exemplaire
66 Voir infra, chapitre 3. 36