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Cahiers français : Les démocraties face au terrorisme - n°395

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96 pages
Avec les attentats survenus en France en 2015, le terrorisme semble avoir franchi une nouvelle étape et constitue une menace importante pour les démocraties. Cette nouvelle livraison des Cahiers français permet de saisir tous les ressorts de la question, de comprendre ce qu’est le terrorisme, ce qu’il vise, quelles sont ses ressources et quelles réponses les démocraties peuvent y apporter. Radicalisation, financement du terrorisme, coopération anti-terroriste, situation en France, ce dossier propose une analyse complète du phénomène terroriste face aux démocraties et aux ripostes possibles.
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É D I T O R I A L
LE COMBAT CONTRE LE TERRORISME
Avec les attentats du 11 septembre 2001, la manière dont le terrorisme s’est inscrit dans le siècle naissant a suscité un sentiment de sidération. Au cours des années suivantes, son intensité n’a pas faibli, bien au contraire, beaucoup de pays ont été frappés. En Europe, après Madrid et Londres, c’est la France qui en 2015 puis à nouveau en 2016 a été le théâtre d’attentats de masse.
Dans les démocraties occidentales, qui n’ont plus connu – pour la quasitotalité d’entre elles – de conflit sur leur territoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et où le recours aux armes paraissait appartenir au passé, les attaques contre les populations et la difficulté de les prévenir constituent un défi d’une ampleur inédite. Si, pour s’en tenir à la seule histoire contemporaine, plusieurs épisodes terroristes peuvent être répertoriés, la situation présente se caractérise par une menace islamiste concernant l’ensemble de la planète et dont lemodus operandivise à faire le plus grand nombre de victimes possible de la façon la plus spectaculaire possible.
Compte tenu de sa violence aveugle, des capacités qui sont les siennes et de la durabilité du danger qu’il représente, le terrorisme mobilise la communauté internationale et conduit les États à élaborer des politiques spécifiques pour s’en défendre. Cela passe d’abord par la redéfinition des moyens et des méthodes à même d’anticiper les opérations meurtrières ou d’y répondre. Ainsi la France a élaboré un nouveau schéma d’intervention de ses unités spécialisées dans l’action antiterroriste, laquelle inclut aussi désormais les forces armées. De même l’adaptation des services de renseignement est apparue vitale dans ce combat. Combat qui engage assurément l’Union européenne et doit la conduire à améliorer, audelà des avancées accomplies, la coopération politique et judiciaire entre les États membres. Cette lutte commande également de démanteler les circuits de financement des réseaux, et sur ce planlà encore la coordination à l’échelle nationale et internationale doit être renforcée. Le numérique apparaît bien évidemment comme un autre domaine sensible, qu’il s’agisse de contrer la radicalisation d’individus à travers les sites internet ou bien de parer à des cyberattaques susceptibles de viser des services essentiels au bon fonctionnement des sociétés. En France, des dispositions nouvelles ont été introduites à cet effet dans le Code pénal, elles participent du renforcement général de la législation en matière de terrorisme. Les démocraties occidentales se trouvent face à un fondamentalisme religieux d’une très grande violence alors même que ce sont des sociétés où, quelles que soient les différences qui peuvent les distinguer dans les modalités de leur rapport à la laïcité, la tolérance sur les questions de religion fait figure de valeur cardinale. Cette valeur se situe aux antipodes du fanatisme djihadiste par lequel, à partir de parcours divers, sont séduits les jeunes radicalisés. Le terrorisme oblige enfin les démocraties à un équilibre difficile entre l’exigence de la sécurité des personnes et celle de leur liberté. Philippe Tronquoy
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LESEXPRESSIONSDUTERRORISMEDANSL’HISTOIRE CONTEMPORAINE Jenny Raflik Maître de conférences hdr en histoire à l’université de CergyPontoise
La singularité des contextes où il se rencontre et la diversité des lectures politiques à laquelle il donne lieu ont toujours rendu impossible une définition juridique du terrorisme à même de recueillir un assentiment général. Examinant ses manifestations depuis le e XIX siècle, Jenny Raflik distingue trois « familles » de terrorisme – idéologique et révolu tionnaire, ethnonationaliste, identitaire – dont les motivations et la théorisation du recours à la violence sont spécifiques. Elle distingue par ailleurs, dans une histoire plus récente, deux ruptures, l’une dans la seconde moitié des années 1960 caractérisée par une certaine rencontre dans l’action terroriste ente les ressorts internationalistes et nationalistes, l’autre liée depuis la fin de la guerre d’Afghanistan à l’émergence de l’islamisme. Enfin, à la suite de l’intervention des ÉtatsUnis en Irak en 2003, le MoyenOrient est en proie à un terrorisme exacerbé. C. F.
Lorsque e motterroristeapparaït dans es dîctîon-e naîres, à a in XVIII sîèce, c’est pour désîgner, dans a bouche de ses opposants, a poîtîque menée par Robespîerre. S’î est d’embée négatîf, e mot désîgne înîtîaement un mode de gouvernement. Son sens évoue pourtant rapîdement, pour quaîier égaement ceux quî attaquent ’État. Une premîère mentîon dans ce sens est cee du « terrorîsme du comîté d’actîon poonaîs », dans eLaroussede 1876 ; terrorîsme en ’occurrence îndépendantîste, sur fond de partage de a Poogne. D’embée, pusîeurs utîîsatîons du mot coexîstent donc. Car, aussî paradoxa que cea puîsse paraïtre, î n’y a pas de déinîtîon înternatîonae du terrorîsme, aors qu’î s’agît pourtant de ’un des enjeux des reatîons e înternatîonaes depuîs e XIX sîèce. L’înstrumentaî-satîon constante de a utte antîterrorîste par es États a argement contrîbué à cet état de faît. Aînsî, ors de a conférence de 1898, contre e terrorîsme anarchîste,
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es Russes et es Aemands y voîent ’occasîon de condamner a vîoence poîtîque dans son ensembe, aors que a France ou a Grande-Bretagne souhaîtent cîber a seue vîoence anarchîste, en a dîstînguant d’une vîoence poîtîque perçue comme égîtîme contre un régîme autorîtaîre. Et, orsque a SDN se penche à son tour sur a questîon, ee se heurte aux dîscussîons sur e droît des peupes à dîsposer d’eux-mêmes et préfère se contenter d’étabîr des îstes d’actes, de cîbes, et de groupes terrorîstes. Des îstes, c’est ce que font égaement après 1945 a pupart des organîsatîons înternatîonaes, încapabes, ees aussî de déinîr e phénomène en termes jurîdîques. À ces consîdératîons poîtîques s’ajoute a dîficuté de déinîr une réaîté purîee et en évoutîon permanente. Le terrorîsme n’est presque jamaîs pour ses promoteurs un mode d’actîon unîque, maîs un moyen parmî d’autres, artîcué à des actîons économîques, poîtîques et/ou mîîtaîres pus cassîques.
DOSSIER LES EXPRESSIONS DU TERRORISME DANSL’HISTOIRE CONTEMPORAINE
La mîse en perspectîve hîstorîque d’un phénomène comme e terrorîsme permet de prendre du recu, de s’extraîre de ’émotîon îmmédîate pour e repacer dans e temps ong. L’hîstorîen s’întéresse à ’înstantané, maîs pas pour uî-même, ain de e mettre en perspectîve. Dans e cas du terrorîsme, on peut aînsî dîstînguer troîs temporaîtés. L’acte uî-même, quî s’înscrît dans ’ins tantané(’attentat), maîs vîse des effets àlong terme, sur a durée (îés à des revendîcatîons), en vue de a réaîsatîon d’un objectîf pour eque î peut ne représen-ter qu’unmoment(une phase dans un projet poîtîque pus goba pouvant user d’autres types d’actîons).
Prenant en consîdératîon ces troîs temporaîtés, nous esquîsserons d’abord une typoogîe des expressîons du e terrorîsme depuîs e XIX sîèce, avant de nous întéresser e à eur évoutîon chronoogîque depuîs e XX sîèce.
Trois « familles » de terrorisme dans l’histoire contemporaine
Comparaîson n’est pas anaogîe. Par aîeurs, par déinîtîon, on ne compare que ce quî est dîfférent. I ne s’agît donc pas îcî de faîre état d’équîvaences entre des mouvements terrorîstes dîssembabes, maîs de présenter des ééments convergents, et d’esquîsser es traîts des troîs grandes « famîes » du terrorîsme contemporaîn. Un terrorisme idéologique et révolutionnaire Un premîer type regroupe à mon sens es actîons e terrorîstes menées par es anarchîstes du XIX sîèce et es mouvements d’extrême gauche des années 1970-1980. Ce terrorîsme est d’înspîratîon révoutîonnaîre, dans sa phraséoogîe comme dans ses objectîfs décarés. I entend en queque sorte poursuîvre a révoutîon par d’autres moyens. Les masses ne s’y prêtant pus dîrectement, des actîons îndîvîduees devront es y conduîre ou a suscîter. Tous ces mouvements partagent un même objectîf : contester ’ordre étabî ; tenter d’y mettre un terme et/ou y substîtuer un nouve ordre. Hîstorîquement, es grands modes d’actîon utîîsés sont en rapport avec ce projet, tout en traduîsant ’érosîon e progressîve du mouvement. Au XIX sîèce, î s’agît d’entraïner es masses et de suscîter a révoutîon, grâce e à a propagande par e faît. Au XX , e sentîment d’une possîbe révoutîon générae s’estompe. Les actîons vîsent pus à frapper e peupe, à suscîter sa « prîse de conscîence » qu’à e souever vraîment. Surenchère et fuîte en avant suîvent aînsî d’assez près ce que ’on pourraît appeer a montée des désîusîons.
Les portes de sortîe s’offrant à ce premîer type de terrorîsme apparaîssent îmîtées. Pour ses tenants, e terrorîsme est une stratégîe (et non une tactîque) sus-ceptîbe de déboucher sur autre chose. La voîe de a négocîatîon sembe împratîcabe. Notamment parce que ’objectîf recherché – a destructîon de ’ordre bourgeoîs capîtaîste – n’est négocîabe nî par es uns nî par es autres : e révoutîonnaîre ne peut devenîr réformîste sans se trahîr, e tenant de ’ordre honnî ne capîtuera jamaîs devant de tees demandes. Lorsqu’ees ne sont pas inancîères (rançons ors de prîses d’otages), es revendîcatîons ne conduîsent qu’à des négocîa-tîons îmîtées. Ayant surtout pour objet a îbératîon de « camarades » emprîsonnés, ees vîsent pus à permettre a poursuîte du mouvement qu’à uî trouver des îssues. La voîe mîîtaîre est excue pour es anarchîstes. Ee est ouverte pour es mouvements d’extrême gauche quî se récament du combat mené par es révoutîonnaîres vîetnamîens, ou par Castro et Che Guevara. Un terrorisme ethnonationaliste Un second type de terrorîsme se dîstîngue caî-rement : e terrorîsme ethno-natîonaîste. I naït au e XIX sîèce dans e sîage d’un mouvement îbéra mutîforme. À une époque où es États natîons naîssent, se consoîdent et/ou s’entrechoquent en Europe, îbertés poîtîques et îdées natîonaes vont souvent de paîr. C’est e cas dans es empîres mutînatîonaux d’Europe centrae et des Bakans. L’objectîf est goba, en ce sens qu’î vîse à a reconnaîssance d’une peîne et entîère exîstence et îndépendance, et ne se îmîte pas à te ou te avantage. Maîs î n’est pas unîverse à a manîère des anar-chîstes et des groupes d’extrême gauche. Les ambîtîons sont ocaes et terrîtorîaes, îées à des frontîères et à des popuatîons précîses. L’IRAa d’abord combattu pour ’îndépendance îrandaîse, puîs pour e rattachement de ’Uster à ’Eîre.ETAa revendîqué ’îndépendance, puîs ’autonomîe basque. I en est de même des séparatîstes ayant revendîqué ’îndépendance des régîons à majorîté tamoue par rapport aux zones cînghaaîses du Srî Lanka. On peut rattacher à cette catégorîe des organîsatîons ayant utîîsé des modes opératoîres terrorîstes ors de guerres de décoonîsatîon.
Face à ces terrorîsmes, e jeu des démocratîes occî-e dentaes est ambîgu, dès e XIX sîèce. Ees tendent à es favorîser au seîn des régîmes autorîtaîres, en consî-dérant qu’îs reèvent du droît des peupes à dîsposer d’eux-mêmes, maîs s’y opposent chez ees où îs sont perçus comme « régîonaîstes ».
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Poîtîquement, es înspîratîons et/ou iîatîons de ces organîsatîons peuvent être de droîte comme de gauche, reîgîeuses ou non, évouer dans e temps, voîre se combîner. I n’y a donc pas de îens mécanîques entre ce second type et e premîer. Le terrorîsme est îcî pus une tactîque qu’une stratégîe. Aussî es modes d’actîons sont-îs varîés, évoutîfs et combînés, offrant autant de possîbes portes de sortîe, parmî esquees a voîe poîtîque sembe prédomîner.
Un terrorisme identitaire Ce terrorîsme ethno-natîonaîste peut parfoîs s’appa-renter ou déboucher sur une troîsîème catégorîe : cee des terrorîsmes îdentîtaîres. Des mouvements comme eKKK(1865) ou esBlack Panthers(1966) aux États-Unîs, esLoups gris turcsd’extrême droîte (années 1970), ou es groupes îsamîstes actues, font à a foîs appe à un sentîment îdentîtaîre fort (ce quî es rapproche des groupes ethno-natîonaîstes) et à une îdéoogîe (poîtîque ou reîgîeuse) es apparentant au premîer type de terrorîsme évoqué cî-dessus.
Is peuvent revendîquer des frontîères ou un terrîtoîre, dont a réaîsatîon apparaït utopîque et a base hîstorîque fantasmée (’Amérîque banche, e caîfat unîverse), au nom d’une îdéoogîe (racîae et/ou reîgîeuse).
Les actîons peuvent vîser des objectîfs précîs, et donc conduîre à des formes de négocîatîon. Maîs ’objectîf goba ne s’y prête pas. Les voîes de sortîe apparaîssent donc assez mînces.
Deux grandes ruptures chronologiques dans l’histoire du terrorisme contemporain À partir de 19661968, une phase de syncrétisme terroriste international
Dans es années 1966-1968, une conjonctîon d’évé-nements înîtîe e rapprochement de pusîeurs types de terrorîsme. En janvîer 1966, a « Premîère confé-rence de soîdarîté des peupes d’Afrîque, d’Asîe et d’Amérîqueatîne », dîte conférence trîcontînentae, se tîent à La Havane. Ee réunît 612 déégués représentant (1) 87 organîsatîons . Parmî es organîsateurs : Mehdî Ben
(1) Baîby É. (1966), « Pour es mouvements révoutîonnaîres candestîns, a conférence de La Havane pourraît donner e sîgna d’une nouvee marche en avant »,Le Monde diplomatique, janvîer.
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(2) (3) Barka , Che Guevara, Ahmed Ben Bea , Savador Aende, Hô Chî Mînh. En peîne guerre du Vîetnam, es États-Unîs sont es prîncîpaux accusés. Dès ’ouverture, e présîdent cubaîn învîte es partîcîpants à « répondre à a vîoence de ’împérîaîsme par a vîoence armée de (4) a révoutîon » . Pour autant, e boc communîste est dîvîsé. Les Chînoîs accusent es Sovîétîques de tîédeur révoutîonnaîre, aors que es Sovîétîques tentent de îmîter ’înluence chînoîse. De faît, ’URSS joue un rôe de pondérateur vîs-à-vîs de ’utîîsatîon de a vîoence, encourageant a révoutîon orsqu’ee ne rîsque pas de décencher une guerre mondîae et qu’ee fragîîse es aîés des États-Unîs, et a décourageant sî es enjeux sont trop împortants. Surtout, dans e prîncîpa combat quî s’annonce, ceuî de a cause paestînîenne, ’URSS est prudente. Moscou afiche son soutîen sans adhérer à a thèse de a destructîon d’Israë.
Or, après a guerre des Sîx jours, a voîe mîîtaîre cassîque ne sembe pus eficîente pour es Paestînîens. Le recours au terrorîsme est ’occasîon d’exporter a utte, de a faîre connaïtre, et de dépasser ’împasse des défaîtes mîîtaîres successîves. Surtout, e déve-oppement de cette questîon paestînîenne permet à ces révoutîonnaîres d’opérer une synthèse entre une extrême gauche prônant ’înternatîonaîsme et des natîonaîstes de tous bords, Paestînîens maîs aussî Européens et Sud-Amérîcaîns. La cause paestînîenne devîent e poînt de raîement de toute une généra-tîon, en partîe pour e symboe qu’ee représente ou peut représenter, ceuî de ’oppressîon coonîae et occîdentae. Par e jeu d’une sérîe d’extensîons et de syogîsmes, Israë est d’abord perçu comme ’ennemî de a Paestîne, puîs de tous es Arabes, et enin de tous ceux se sentant occupés, asservîs, brîmés, de queque façon que ce soît. Le natîonaîsme paestînîen rejoînt aînsî un înternatîonaîsme mîîtant, quî séduît de jeunes Occîdentaux en quête de cause à défendre.
Le contexte est porteur, à a croîsée de a décoo-nîsatîon et de a guerre froîde. Les Sovîétîques, s’îs n’adhèrent pas au terrorîsme, trouvent un întérêt à encourager des actîons affaîbîssant ’Occîdent, même
(2) Les premîères mentîons de a préparatîon de a conférence de La Havane apparaîssent au moment de ’enèvement de Ben Barka, en 1965. (3) Ahmed Ben Bea, présîdent de a Répubîque agérîenne, sera néanmoîns absent de a conférence du faît de son renversement par e coup d’État conduît par e coone Houarî Boumédîène en juîn 1965. (4) Brîeux J.-J. (1966), « La Trîcontînentae »,Politique étran gère, n° 1, p. 19-43.
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sî ces organîsatîons d’extrême gauche prônent un socîaîsme dîfférent de ceuî, jugé par ees dévîant, de ’URSS. Après eurs défaîtes successîves face à Israë, es pays arabes jouent e même rôe ambîgu (e roî de Jordanîe combat par exempe avec force es organîsatîons paestînîennes ; ce que rappee e nom de ’organîsatîon de George Habash –Septembre noir–, en faîsant référence aux durs combats entre Paestînîenset armée royae jordanîenne en septembre 1970).
Au tota, c’est un mouvement înédît quî se déveoppe dans es années 1970-1980 : e recours au terrorîsme de a part de groupes très dîfférents par eur nature et eurs objectîfs, maîs quî opèrent ensembe. Un poînt commun unît tous es groupes terrorîstes de cette nébu-euse : eur hostîîté aux démocratîes occîdentaes. Que ce soît pour des raîsons îdéoogîques (organîsatîons d’extrême gauche comme aFraction Armée Rouge – dite Bande à BaaderMeinhof–, esBrigades Rougeset aPrima Lineaîtaîennes,l’Armée de l’étoile rougejaponaise,l’Armée de libération du peuple, en Turquîe – sous a dîrectîon de Tesîm Tore –,Action directeen France ; maîs aussî organîsatîons néofascîstes comme esLoups Grisdu coone Turkès en Turquîe, dont est membre ’auteur de ’attentat contre Jean-Pau II), ou pour des raîsons terrîtorîaes, comme es organîsatîons séparatîstes ou îndépendantîstes (IRA,ETA…).
La coaboratîon se déveoppe à tous es nîveaux entre es dîfférentes organîsatîons : échanges d’armes, de faux papîers, de zones de refuge, entraïnements communs, voîre opératîons conjoîntes. À Munîch, e 5 septembre 1972, ors de ’attentat coûtant a vîe à onze athètes îsraéîens, es Paestînîens reçoîvent (5) ’aîde de membres aemands de aBande à Baader. En mars 1973, ors de a tentatîve de destructîon de ’oéoduc de San Dorîgo, près de Trîeste, ’organîsa-tîon paestînîenneSeptembre noirprête maîn-forte aux Brigades Rouges.
La fin de la guerre d’Afghanistan et la fin de la guerre froide…
Une deuxîème rupture nous apparaït essentîee, cee de a guerre d’Afghanîstan contre es Sovîétîques. I s’agît bîen à d’un conlît de guerre froîde, pouvant expîquer e inancement et e soutîen par es États-Unîs des însurgés. Le gouvernement amérîcaîn a-t-î
(5) NSA (1973),Terrorism and U.S. Policy, 19682002, TE00254, Cabe from Wîîam Buffum, Unîted State Embassy, Lebanon, to Department of State, « Anaysîs of Back September Operatîona Pannîng and Preparatîon », n° 003778, avrî 3.
à cette occasîon soutenu esmoudjahidinesétrangers dîrîgés par Ben Laden ? C’est un thème récurrent du dîscours médîatîque. Aucune preuve n’étant jusqu’îcî venue témoîgner de a vraîe nature et de ’ampeur de ce soutîen, certaîns e mettent en doute ou e mînîmîsent. Ayman A-Zawahîrî comme Ben Laden ont toujours nîé tout îen avec es États-Unîs.
De faît, e combat mené par es Afghans est encore assez ma connu, faute de sources et d’études. I n’en demeure pas moîns qu’en peîne guerre froîde, en 1979, es États-Unîs ont soutenu et encouragé es combattants afghans contre es Sovîétîques. La sîtuatîon est aors extrêmement compexe sur e terraîn. Les premîers ouémas quî prônent eJihadcontre es Sovîétîques appartîennent au courant saaiste ou wahhabîte, aux Frères musulmansou à aJama’ate islami. « Is offrent une aternatîve à ’antî-amérîcanîsme propagé par a révoutîon îranîenne », maîs aussî « un exutoîre aux mouvements pus radîcaux du monde musuman dans son ensembe, quî commencent à menacer a stabîîté (6) de nombreux régîmes » . Le combat mené par es Afghans n’est donc pas, înîtîaement, unîquement ceuî des musumans es pus radîcaux.
Combattant sur pace quasîment dès e début, Ben Laden et ses hommes ne sont pas des Afghans. Peu à peu, e fossé se creuse entre es musumans radîcaux et es pouvoîrs en pace. Le monde musu-man est aors fortement dîvîsé. En novembre 1979, a Grande Mosquée de La Mecque est e théâtre d’une
(6) Kepe G. (2003), « Terrorîsme îsamîste : de ’antîcommu-nîsme au jîhad antî-amérîcaîn »,Rapport annuel mondial sur le sys tème économique et les stratégies : RAMSES,Parîs, Dunod,p. 45.
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prîse d’otage spectacuaîre. Menés par Juhamane A-Uthabî et Mohammed A Qahtanî, es preneurs d’otages reprochent à a dynastîe Saoud d’être trop înféodée aux États-Unîs. Pour dénouer ’affaîre, es Saoudîens font appe au GIGN françaîs, preuve, seon es terrorîstes, de a cousîon de a dynastîe avec ’Occîdent. Dans ce contexte, au grand souagement de beaucoup de gouvernements du monde musuman, a guerre d’Afghanîstan permet de canaîser es radî-caux, de es « occuper aîeurs ». Le pouvoîr égyptîen aîsse aînsî partîr ses opposants, aant même jusqu’à gracîer une partîe des condamnés après ’assassînat de Sadate. Ces radîcaux cherchent dans e conlît afghan une « pureté » qu’îs n’ont pas trouvée dans a cause paestînîenne. Abdaah Azzam, pourtant paestînîen, souîgne : « Tout Arabe quî veut accompîr eJihaden Paestîne peut commencer par à, maîs ceuî quî ne e peut pas, qu’î aîe en Afghanîstan. Quant aux autres musumans, je pense qu’îs devraîent commen-cer eurJihaden Afghanîstan. […] En Afghanîstan, a cause est conduîte par esmoujahidinesesques refusent ’aîde d’États împîes, aors que a questîon paestînîenne s’est compètement appuyée sur ’Unîon (7) Sovîétîque » .
Lorsque es Sovîétîques quîttent e terrîtoîre afghan en 1989, ces combattants radîcaux venus de ’extérîeur se trouvent désœuvrés. Is ont acquîs en dîx ans de conlît une parfaîte maïtrîse des combats. Abdaah Azzam prônaît déjà au mîîeu des années 1980 ’îdée que e (8) jihad. Après a vîctoîreafghan n’étaît qu’un début sur es Sovîétîques, e combat devaît se poursuîvre pour îbérer toutes es terres d’Isam occupées par des Inidèes, de ’Asîe Centrae à ’Andaousîe. Sa cîbe suîvante étaît Jérusaem et a Paestîne. On retrouve îcî es deux focaîsatîons du mouvement jîhadîste dans es années 1980 : ’Afghanîstan et a utte antîsovîétîque (’ennemî athée), a Paestîne et a utte antî-Israë (’ennemî juîf). Maîs, e 24 novembre 1989, Azzam est assassîné à Peshawar. Comme e souîgne Gîes Kepe : cea « eut pour conséquence e report d’îns-crîptîon de a Paestîne sur ’agenda de ’expansîon duJihad[…] ; s’y substîtueront es autres terraîns des années 1990 – a pénînsue arabîque, a Bosnîe,
(7) Azzam A. (2005), extraîts de « La défense des terrîtoîres mu-sumans constîtue e prîncîpa devoîr îndîvîdue », dans Kepe G., Mîeî J.-P.,AlQaida dans le texte. Écrits d’Oussama ben Laden, Abdallah Azzam, Ayman alZawahiri et Abou Moussab alZarqawi, Parîs, Presses unîversîtaîres de France, p. 150-151. (8)Ibid, p. 139-152.
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’Égypte, ’Agérîe, e Tadjîkîstan, a Tchétchénîe et e Daghestan, e Cachemîre, es Phîîppînes, es veéîtés abanaîses – et es premîers attentats antî-amérîcaîns (9) d’envergure » . Car dans es rangs de ces « Arabes afghans », certaîns ne pouvaîent pas rentrer tranquî-ement chez eux et reprendre une vîe normae, comme ces Égyptîens exîés par eur gouvernement. Aussî, orsque Saddam Husseîn envahît e Kowet, e 2 août 1990, Ben Laden propose-t-î au roî d’Arabîe Saoudîte de e combattre avec ces ancîens voontaîres. Saddam Husseîn est aors pour uî e type même du dîrîgeant ac contre eque î faut utter dans e monde musuman. I y voît une contînuîté de a utte contre es Sovîétîques. Maîs e refus du roî, quî préfère faîre appe à a coaî-tîon dîrîgée par es États-Unîs, consomme a rupture entre Ben Laden, ses partîsans, et es monarchîes du Gofe. Dès ors, toutes es décaratîons de Ben Laden tournent autour de a présence de troupes étrangères sur es îeux saînts de ’Isam. … et l’émergence du terrorisme islamiste Au début des années 1990, es ancîens d’Afghanîstan portent eJihaddans eurs pays respectîfs. Abduragak Janjaanî rentre aux Phîîppînes où î fonde emouve ment Abou Sayyafpour combattre e gouvernement chrétîen. Ben Laden s’împîque dans eJihadau Yémen du sud. Des musumans îndonésîens constîtuent a Jamaat islamiyaquî se donne comme objectîf d’étabîr un État îsamîste aant des Phîîppînes à ’Indonésîe. En Égypte, eJihadislamiste égyptienetle groupe islamiste égyptienmutîpîent es actîons contre e gou-vernement et es coptes. Is vîsent aussî es tourîstes : en novembre 1997, e monde apprend avec horreur e massacre à Louxor de cînquante-huît vîsîteurs par es actîvîstes de aGama’s islamiyya. En s’attaquant à eux, îs veuent prîver ’État d’une manne écono-mîque essentîee. Maîs c’est une erreur de cacu. Les premîères vîctîmes du recu tourîstîque sont es popuatîons ocaes, quî se détournent des combattants îsamîstes, aors même que es casses moyennes et es professîons îbéraes demeurent davantage idèes aux Frères musulmans. En Agérîe, ’annuatîon du second tour des éectîons égîsatîves, en janvîer 1992, encou-rage es saaistes. Is en déduîsent qu’î est înutîe de rechercher e pouvoîr par a voîe égae, puîsqu’on es en empêchera. D’où a créatîon, ’année suîvante, du GIA,Groupe Islamique Armé, constîtué essentîeement d’« Afghans ». Après une premîère phase favorabe au
(9) Kepe G., « Terrorîsme îsamîste »,op. cit., p. 46.
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GIA, es rîvaîtés înternes et es atrocîtés commîses e coupent à aussî de sa base popuaîre. L’exportatîon de son combat sur e terrîtoîre françaîs, avec a vague terrorîste quî frappe Parîs en 1995, n’y change rîen. Le GIAperd du terraîn face au gouvernement agérîen. La guerre en Bosnîe attîre aors es voontaîres musumans pour repousser es forces serbes. Icî, es Occîdentaux font à peu près e même cacu qu’avec ’Afghanîstan. Les combattants îsamîstes doîvent contrîbuer à affaîbîr ’ennemî serbe, temps durant eque îs n’attaquent pas es întérêts de ’Occîdent… Du côté jîhadîste, ’objectîf est de transformer une guerre cîvîe en conlît reîgîeux. Maîs, comme e souîgne Gîes Kepe, « a greffe ne prend pas : a férocîté desJihadistes, quî se font photographîer en brandîssant des têtes fraïchement coupées de Serbes, eur întoérance envers es tradîtîons popuaîres de ’Isam bosnîaque […] eur înterdîsent (10) toute osmose ocae » .
Oussama Ben Laden uî-même doît quîtter e Soudanen maî 1996, et se réfugîer en Afghanîstan. C’est un nouveau tournant dans ’hîstoîre d’Al Qaida. Son chef est suîvî cette foîs par envîron cent cînquante de ses partîsans : es ééments es pus radîcaux, décîdés à poursuîvre eJihadjusqu’au bout. Dès ors, e recours au terrorîsme devîent e mode opératîonne de ’organîsa-tîon. Le 23 août 1996, Ben Laden émet une « décaratîon deJihadcontre es Amérîcaîns occupant a terre des deux îeux saînts ». C’est e début de a grande vague d’attentats menés parAl Qaida: es projets d’attentats dîts du mîénaîre à Amman et à ’aéroport de Los Angees en décembre 1999 ; es attaques contre deux navîres amérîcaîns à Aden en janvîer et octobre 2000 (eUSS The Sullivanset eUSS Colees attentats à) ; a bombe contre des égîses en Indonésîe à Noë 2000 ; ceux de Manîe en décembre 2000 ; e projet contre e marché de Noë de Strasbourg en décembre 2000 ; es attentats du 11 septembre 2001 ; e projet d’atten-tat contre ’ambassade amérîcaîne à Parîs en 2001 ; a tentatîve à a chaussure pîégée en décembre 2001 sur un vo Parîs-Mîamî ; es attentats de Madrîd et de Londres en 2004-2005…
(10) Kepe G., « Terrorîsme îsamîste »,op. cit., p. 51.
Irak et Syrie : l’exacerbation du terrorisme au MoyenOrient
Une dernîère phase sembe s’ouvrîr à partîr de ’înterventîon amérîcaîne en Irak en 2003. Le terrorîsme connaït une lambée au Moyen-Orîent. L’înterven-tîon amérîcaîne déstabîîse ’équîîbre précaîre de a régîon et ravîve es conlîts entre mînorîtés ethnîques et reîgîeuses. Les chrétîens, persécutés, doîvent fuîr massîvement ’Irak dès e début de a guerre. Le conlît entre sunnîtes et chîîtes enregîstre une nouvee aggra-vatîon. La guerre en Syrîe accentue encore ces tensîons. D’embée, Daech s’înscrît dans un hérîtage : ceuî du terrorîsme îsamîste mondîaîsé de a in de a Guerre froîde. Du premîer type de terrorîsme, î partage ’împor-tance de ’îdéoogîe (îcî reîgîeuse). Du second e faît de revendîquer des terrîtoîres (e caîfat, încarné provîsoî-rement en Syrîe et en Irak).Sa voonté de porter a utte sur e terraîn poîtîque et étatîque correspond à a mîxîté des modes opératoîres égaement déjà observée dans maîntes organîsatîons terrorîstes. Maîs sur cette dernîère phase, ’hîstorîen reste prudent. Les sources manquent. Le recu est însufisant et e temps est à ’actîon, même sî ’anayse hîstorîque peut, nous ’espérons, contrîbuer à a compréhensîon du phénomène.
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