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Crime et insécurité

De
461 pages
Ces contributions abordent des mutations sociales décisives de la deuxième partie du vingtième siècle. Six aspects, aux profondes répercussions sur la délinquance et sur les théories qui tentent d'en rendre compte, sont abordés : l'émergence d'une consommation de masse associée à une prédation de masse ; les rapports entre précarité et violence ; la montée de la société du risque et la place qu'y tient la peur du crime ; les nouvelles relations entre public et privé dans le domaine de la sécurité ; la place de la répression pénale dans l'ordre social ; les relations entre juges, médias et élites sociales.
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CRIME ET INSÉCURITÉ: UN DEMI-SIÈCLE DE BOULEVERSEMENTS

Mise au point éditoriale de Bessie Leconte (GERN)

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01776-2 EAN : 9782296017764

Sous la direction de

René LÉVY, Laurent MUCCHIELLI et Renée ZAUBERMAN

CRIME ET INSÉCURITÉ. UN DEMI-SIÈCLE DE BOULEVERSEMENTS
Mélanges pour et avec Philippe Robert

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ~75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, Kinshasa Pol. et Adm.

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan ltaJia Via Oegli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

Burkina

Faso

1200 logements 12B2260

villa 96 12

BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Ouagadougou FASO

1053 Budapest

- ROC

BURKINA

Logiques Sociales Série Déviance dirigée par Philippe Robert et Renée Zauberman
La série Déviance a pour vocation de regrouper des publications sur les normes, les déviances et les délinquances. Elle réunit trois ensembles: Déviance & Société qui poursuit une collection d'ouvrages sous l'égide du comité éditorial de la revue du même nom; Déviance-CESDIP qui publie les travaux du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales; Déviance-GERN, enfm, qui est destinée à accueillir des publications du Groupe européen de recherches sur les normativités. Déviance-CESDIP est placé sous la responsabilité du directeur du centre, René Lévy (CNRS), et d'un comité de lecture composé de Jacques CapdevieIle (FNSP), Dominique Monjardet (CNRS), Françoise Tulkens (Université catholique de Louvain) et Philippe Robert (CNRS).

Déjà parus
Verda IRTIS-DABBAGH, Les jeunes issus de l'immigration de Turquie en France: Etat des lieux, analyse et perspectives, 2003. Paul PONSAERS et Vincenzo RUGGIERO (dir.), La criminalité économique et financière en Europe, 2002. Collectif, Politique et justice au bord du futur, 1998. Danielle LABERGE, Marginaux et marginalité, les États-Unis au XVlllè et XIX siècles, 1997. Anne WYVEKENS, L'insertion locale de la justice pénale. Aux origines de la justice de proximité, 1997. F. OCQUETEAU, Les défis de la sécurité privé, 1997. M. ESTERLE-HEDIBEL, La bande, le risque et l'accident, 1997. Jacqueline BERNA T DE CELIS, Drogue: consommation interdite, 1996. Renée ZAUBERMAN, Philippe ROBERT, Du côté des victimes:

un autre regard sur la délinquance, 1995.

COMITÉ
René Laurent Daniel Renée Sylvie

D'ORGANISATION

Lévy (Directeur adjoint du GERN, ancien directeur du CESDIP) Mucchielli (Directeur du CESDIP) Ventre (Secrétaire général du GERN) Zauberman (Chargée de recherches au CESDIP/CNRS) Zemb (Attachée d'administration centrale CESDIP)

COMITÉ

SCIENTIFIQUE

Cândido da Agra (Université de Porto) Hans-Jôrg Albrecht (Max-Planck Institut fur internationales und auslandisches Strafrecht, Freiburg im Breisgau) Maurice Aymard (Maison des sciences de l'homme, Paris) Sir Anthony Bottoms (University of Cambridge, University of Sheffield) Hinnerk Bruhns (CNRS, Maison des sciences de l'homme, Paris) Yves Castan (Université de Toulouse-Ie-Mirail) Dominique Duprez (CNRS, CLERSÉ, Lille) Claude Faugeron (CNRS) Louk Hulsman (Erasmus Universiteit Rotterdam) André Normandeau (Université de Montréal) Alvaro Pires (Université d'Ottowa) Amadeu Recasens i Brunet (CESP, Barcelona) Guy Rocher (CRDP, Université de Montréal) Françoise Tulkens (CEDH, Strasbourg)

LES AUTEURS

Malcolm

Anderson,

Edinburgh University Centre de Recherches sur le Droit et les

Bruno Aubusson de Cavarlay, Institutions Pénales, CNRS Francis Bailleau, Sociabilité, CNRS
Frédéric Chauvaud,

Groupe de Recherche et d'Analyse du Social et de la
Université de Poitiers

Clive Emsley, International Centre for Comparative Criminological Research, The Open University
Axel Groenemeyer, Tim Hope, Hochschule für Sozialwesen Esslingen

Keele University

Dominique Sorbonne

Kalifa,

Centre d'Histoire du XIXe siècle, Université Panthéon-

Dan Kaminski,

Université catholique de Louvain
Observatoire Sociologique du Changement, FNSP-CNRS CNRS

Hugues Lagrange, René Lévy,

Groupe Européen de Recherches sur les Normativités,

Pierre Landreville, Université de Montréal
Pierre Lascoumes,

Centre

international

de

criminologie

comparée,

Centre d'Études de la Vie Politique Française, CNRS

Dario Melossi,

Università di Bologna Centre de Recherches sur le Droit et les Institutions

Laurent Mucchielli, Pénales, CNRS
Philippe CNRS

Robert, Centre de Recherches sur le Droit et les Institutions Pénales,

Robert Roth, Université de Genève

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements Xavier Rousseaux, Université catholique de Louvain

Vincenzo Joanna
Pieter Trutz

Ruggiero, Shapland,

Middlesex University, Università di Pisa University of Sheffield
Erasmus Universiteit Rotterdam

Spierenburg, von Trotha,

Universitat Siegen

Renée Zauberman, Pénales, CNRS

Centre de Recherches sur le Droit et les Institutions

8

AVANT-PROPOS

René

Lévy

Au cours de la deuxième partie du XXe siècle, et plus précisément à partir des années 1960, le crime a pris une part croissante parmi les urgences sociales, et ce phénomène a engendré une demande de connaissance de plus en plus pressante. Ce n'est sans doute pas un hasard si, au moment où s'amorce avec l'achèvement de la période de reconstruction de l'immédiat après-guerre et l'émergence de la société de consommation de masse en Europe - une mutation des sociétés européennes qui aura de profondes répercussions sur la délinquance, se produit également une véritable renaissance de la pensée sur le crime dans les sciences sociales. Cette effervescence intellectuelle suscitera de multiples théories ou paradigmes concurrents dont l'influence se fait toujours sentir, avec une fortune variable suivant les pays: interactionnisme symbolique (Howard Becker), ethnométhodologie (Harold Garfmkel, Aaron Cicourel, Erving Goffman...), théorie des opportunités (Richard A. Cloward et Lloyd E. Ohlin), théorie des sous-cultures (Albert K. Cohen), criminologie "critique" (Stanley Cohen, Paul Taylor, Paul Walton, Jock Young...), théorie du contrôle social (Travis Hirschi, Maurice Cusson...), puis vers la fin des années 70, théorie des activités routinières (Lawrence E. Cohen et Marcus Felson)... Le départ à la retraite de Philippe Robert, qui a été l'artisan principal du renouveau de la sociologie criminelle en France depuis les années 1960 nous fournit l'occasion d'un retour sur le dernier demi-siècle et c'est dans cette perspective que le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) et le Groupe européen de recherches sur les normativités (GERN), de concert avec l'Université de Versailles-Saint Quentinen-Yvelines, ont organisé en son honneur, du 29 septembre au 1er octobre 2005, un colloque international, avec le soutien de nombreuses institutions. L'ambition de cette rencontre était double: identifier et analyser précisément certains de ces changements, tout en opérant un retour critique sur les théories qui, au cours de cette période se sont succédées ou concurrencées pour en rendre compte. L'enjeu est d'importance, puisqu'une juste appréciation de la nature de ces mutations conditionne la validité de nos schémas actuels d'analyse et de compréhension des phénomènes en question. Pour tenter de capturer les mutations décisives de ces dernières décennies, nous avions soumis à la sagacité des intervenants six facettes du phénomène, autour desquelles était également organisé le colloque et, par conséquent le présent ouvrage: l'émergence d'une consommation de masse associée à une prédation de masse; les rapports entre précarité et violence; la montée de la société du risque et la place qu'y tient la peur du crime; les nouvelles relations entre public et privé dans le domaine de la sécurité; la place

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

de la répression pénale dans l'ordre social; les relations entre juges, massmédias et élites sociales. Et fidèles en cela à la pratique scientifique constante de Philippe Robert, nous avons souhaité que ces thèmes soient abordés à la fois dans une perspective européenne et internationale et sous le regard croisé des différentes sciences sociales. D'où la structure de cet ouvrage, dans lequel chacune des six contributions principales est commentée par des auteurs relevant d'une autre discipline et/ou d'un autre pays. Nous tenons tout particulièrement à remercier les rapporteurs et commentateurs, qui ont de bonne grâce accepté de se prêter à l'exercice, pas toujours aisé, que nous leur proposions. Nos remerciements vont également aux membres du Comité scientifique qui avaient accepté de parrainer l'événement, aux présidents des séances, ainsi qu'aux différentes institutions qui ont accepté de le soutenir matériellement. Ils vont enfin aux équipes administratives du CESDIP et du GERN, à Bessie Leconte, Françoise Lecorre, Isabelle Pénin, Murielle Polidori, Daniel Ventre, et Sylvie Zemb, qui se sont dévoués sans compter pour assurer le succès du colloque et la parution de ces actes. Au terme de ce bref avant-propos, notre pensée va à deux amis disparus, Mario Sbriccoli que la mort a empêché de présider la séance prévue et Dominique Monjardet, emporté avant d'avoir pu rédiger son remarquable commentaire oral.

10

POURQUOI

RENDRE

HOMMAGE

À PHILIPPE

ROBERT?

Laurent

Mucchielli

Dire quelques mots de présentation en hommage à Philippe Robert est, à titre personnel, un honneur autant qu'un très grand plaisir. Le lien qui existe entre nous n'est, en effet, pas seulement intellectuel, encore moins académique, mais ce n'est pas le lieu d'en dire davantage. Si nous lui rendons collectivement hommage aujourd'hui, c'est parce qu'il s'achemine tranquillement vers le terme d'une carrière remarquable et qu'il est plus que légitime de souligner la quadruple dimension de sa contribution à l'avancement de la recherche scientifique. La carrière de Philippe Robert est d'abord celle d'un chercheur de haut vol, dont les travaux ont toujours été à la pointe de la recherche et validés dans les instances les plus légitimes de l'évaluation scientifique. Depuis ses premiers travaux des années 1960 sur les bandes de jeunes (dont le modèle théorique est encore aujourd'hui directement utilisé par les sociologues) jusqu'à ses recherches actuelles sur la victimation et sur le sentiment d'insécurité (qui se trouvent aujourd'hui de nouveau à la pointe de la recherche), en passant par l'analyse des politiques pénales, la sociologie législative, les représentations sociales du crime et de la justice pénale, les coûts du crime, l'index de criminalité, la détention provisoire, I'histoire sociale du crime et de la justice pénale, la sociologie des normes et des déviances, il a couvert à peu près toutes les dimensions du champ qu'il n'a cessé d'explorer: la sociologie du crime. Ces travaux ont donné lieu à près de cent cinquante publications dans des revues à comité de lecture, une quarantaine de chapitres de livres collectifs et une quinzaine de livres personnels ou co-écrits avec d'autres chercheurs (dont trois ont été traduits dans plusieurs langues européennes). Ceci est du reste l'occasion de souligner la capacité de travail en équipe de Philippe Robert, sur des opérations scientifiques mobilisant souvent de gros dispositifs statistiques, ainsi que ses compétences de chef d'équipe qui ne se sont jamais démenties jusqu'à ce jour. Enfin, à cette activité de producteur de recherches empiriques s'ajoute une activité de théoricien de son champ. Depuis son travail sur Les bandes des jeunes (1966, refondu en 1974) jusqu'à son beau manuel sur La sociologie du crime (2005), en passant notamment par plusieurs articles théoriques donnés à l'Année sociologiquel et à Déviance et société2, et par des livres de synthèse comme La question pénale (1984), Le citoyen, le crime et l'État (1999) et
1 En particulier: La sociologie entre une criminologie du passage à l'acte et une criminologie de la réaction sociale, en 1973, et De la 'criminologie de la réaction sociale' à une sociologie pénale, en 1981. 2 En particulier: Les statistiques criminelles et la recherche. Réflexions conceptuelles, en 1977, et Au théâtre du pénal. Quelques hypothèses pour une lecture sociologique du crime, en 1985.

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

L'insécurité en France (2002), Philippe Robert est reconnu nationalement et internationalement comme un auteur majeur de la sociologie du crime. La carrière de Philippe Robert est ensuite celle d'un entrepreneur de la recherche. C'est d'abord en 1969, alors qu'il était encore rattaché au corps des magistrats, qu'il créait un service d'études au sein du ministère de la Justice (le Service d'Études Pénales et Criminologiques). Rapidement, ce service d'études sera associé au CNRS puis, en 1983, deviendra une unité à part entière de cet organisme tout en conservant sa cotutelle justice. Depuis cette date, il s'intitule le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP). Et Philippe Robert l'a de nouveau dirigé pendant dix ans. Ensuite, il s'est efforcé de donner une dimension européenne à ce centre, en l'immergeant dans un réseau européen dans la structuration duquel la France a joué du coup un rôle primordial. Ceci s'est traduit dans la constitution, toujours sous l'égide du CNRS, du Groupe Européen de Recherches sur les Normativités (GERN), qui fédère 47 centres de recherches de Il pays européens et qu'il a dirigé jusqu'à la fin de 2005. Entrepreneur européen infatigable, Philippe Robert a ensuite répondu à l'appel du CNRS lorsque celuici a voulu développer les partenariats européens bilatéraux, en jouant un rôle primordial dans la création d'un Laboratoire Européen Associé entre le CNRS et la Max-Planck Gesellschaft (LEA franco-allemand intitulé Délinquances, politiques de sécurité et de prévention: recherches comparatives francoallemandes). Enfin, cette activité entrepreneuriale concerne aussi le champ des revues scientifiques puisque, après avoir pris la suite d'André Davidovitch au pilotage de la fameuse rubrique « Sociologie criminelle» de l'Année sociologique, il est le principal artisan de la création de la revue francophone internationale Déviance et société (en 1977), revue reconnue et soutenue par le CNRS pratiquement depuis son lancement. Durant toutes ces années, Philippe Robert a également mené une activité d'enseignement universitaire non négligeable, en France et à l'étranger. Après avoir enseigné aux universités de Bordeaux 1 et de Paris X-Nanterre ainsi qu'à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, il enseigne la sociologie du crime en deuxième cycle à l'Université Paris 5-René Descartes et en troisième cycle (Master) à l'Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines où il a également fait soutenir plusieurs thèses ces dernières années. Il a été par ailleurs professeur invité dans plusieurs universités du Canada (Montréal, Ottawa), de Belgique, de Suisse, d'Allemagne, du Portugal et d'Italie. Cette reconnaissance internationale s'est traduite par des doctorats honoris causa des universités de Liège et de Macerata. Au vu d'une telle carrière et d'une telle œuvre, on n'est pas surpris de constater que Philippe Robert est reconnu et sollicité comme un expert international dans son domaine, non seulement dans le domaine éditorial (il est referee dans plusieurs revues scientifiques internationales et dirige une 12

Pourquoi rendre hommage à Philippe Robert?

collection chez un éditeur parisien) mais aussi dans les instances scientifiques de sa discipline sur le plan national (Commission de sociologie puis Conseil de département SHS au CNRS, Conseil scientifique de l'Institut d'Histoire du Temps Présent, Association française de sociologie) et international (Conseil scientifique criminologique du Conseil de l'Europe, Association internationale de sociologie, Association des sociologues de langue française, American Society of Sociology) enfin dans divers organismes institutionnels (Commission de révision du code pénal, Commission de révision de la procédure pénale, Commission des archives et de l'histoire de la justice). Ainsi l'œuvre et la carrière de Philippe Robert forcent-elles le respect. Même si ces dernières ne sont pas terminées - souhaitons-lui encore de très belles années, plus libres que jamais -, il a d'ores et déjà sa place dans le Ranthéon de l'histoire de la sociologie du crime en France, dans la lignée des Émile Durkheim, Gabriel Tarde, Gaston Richard, Maurice Halbwachs, Henri Lévy-Bruhl et André Davidovitch3. Il était donc plus que légitime que nous nous réunissions pour lui rendre hommage et pour le remercier de tout ce qu'il a fait pour développer ce domaine de la recherche scientifique placé aujourd'hui, peut-être plus que jamais, sous les feux de l'actualité sociale et politique.

3 Pour une vue d'ensemble de cette histoire, je me permets de renvoyer à mon article (Mucchielli, 2004 ). 13

LEÇON

INAUGURALE

DES BLOUSONS NOIRS AU SENTIMENT D'INSÉCURITÉ: UN DEMI-SIÈCLE DE MUTATIONS

Philippe

Robert

Je voudrais commencer par remercier1 tous ceux qui ont permis la réalisation de ce colloque: - le GERN, le CESDIP et l'Université de Versailles qui le parrainent; - les organismes subventionnaires: le ministère de la Recherche (direction de la Recherche), le ministère français des Affaires étrangères et le ministère québécois des Relations internationales, le CNRS (département des Sciences de l'homme et de la société, direction des Relations européennes et internationales), le Conseil général des Yvelines, la Ville de Versailles, la Maison des sciences de l'homme de Paris, la DAAD, la British Academy;

- le comité

- les membres du Comité scientifique;

organisateur et notamment René Lévy, son président;

Mario Sbriccoli devait présider l'une des séances de ce colloque. Sa mort brutale au début du mois d'août nous prive de sa présence; elle prive aussi le GERN d'un membre actif et écouté qui participait de longue date aux délibérations de son conseil de groupement et qui avait organisé des interlabos qui ont fait date soit à Macerata, soit à Gargonza, soit, récemment, à Ferrara; elle prive encore le comité éditorial de Déviance & Société d'un de ses membres les plus fidèles. Mais elle nous enlève aussi un ami de longue date et beaucoup parmi nous, tout comme moi, ressentent douloureusement sa disparition. Je tenais à rappeler son souvenir au début de ce colloque. *** Si l'on compare ce début du XXIe siècle au milieu du précédent, on est frappé de voir combien s'est accrue en quelques décennies la place du crime dans les débats publics et parmi les urgences sociales. Il est logique alors de soupçonner des mutations importantes dans ce domaine de la vie en société. Mais nous manquons souvent de recul pour en prendre la mesure: sous la pression de l'actualité, nous sommes tout le temps tentés d'expliquer les problèmes actuels par les seules caractéristiques de la situation présente alors qu'ils sont souvent la conséquence d'évolutions de plus longue ampleur.

- les présidents de séance, les rapporteurs et les commentateurs; - enfin tous les participants.

Mes remerciements vont aussi à Aurélie Fouquet qui a compilé et sérialisé les données sur la statistique sanitaire de I'homicide et sur l'immatriculation des véhicules à moteur et à Bessie Leconte qui a mis au point les références et la présentation de ce texte.

1

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

C'est pour cette raison qu'il a été décidé de consacrer ce colloque à l'analyse des principaux changements qui ont affecté ce champ au cours du dernier demi-siècle. Certes, ce n'est pas la première fois que l'on tente de diagnostiquer les mutations contemporaines du crime. Ces dernières années, plusieurs essais s'y sont risqués2. Nul doute que leur apport nourrira nos discussions. Le débat est pourtant loin d'être clos dans la mesure où il s'est généralement enfermé dans certains choix implicites qui ont limité sa portée. Au premier rang, je placerai l'obsession américaine qui a conduit souvent à concentrer l'attention sur le seul point de savoir si le modèle pénal des États-Unis risquait de contaminer l'Europe à travers le cheval de Troie britannique. Cette façon de raisonner présente trois inconvénients. Elle suppose d'abord possible de réduire à l'unité les politiques pénales d'un ensemble fédéral aussi diversifié que les États-Unis, en parlant pour faire bref d'un basculement de l'État-providence vers un État répressifS. Et quand bien même ce tableau s'avèrerait fondé, raisonner ainsi présente encore l'inconvénient de réduire l'Europe et le monde au seul couple américano-britannique, alors que ce n'est même pas faire justice à la société britannique de la réduire à une simple copie de l'américaine. Le dernier inconvénient consiste à privilégier d'emblée les politiques pénales plutôt que le crime lui-même et les phénomènes sociaux, au risque de majorer les déclarations d'intention, voire les rodomontades, et de les prendre pour des pratiques effectives... au risque aussi d'accorder trop d'importance au mouvement des idées politiques et criminologiques4 jusqu'à y chercher la cause de changements dont elles ne sont souvent que le reflet.
2 Entre autres Young, 1999 ; Wacquant, 2004, Garland, 2001... Dans une critique de la dystopie excessive qu'elle prête à David Garland, Lucia Zedner (2002) a dressé un tableau de cette littérature, au moins pour les Îles britanniques. 3 Et certes, on annonce des indicateurs impressionnants: l'ampleur de la population emprisonnée ou sous probation, le recours à la peine de mort, la concentration de la répression sur les jeunes afro-américains, la 'tolérance zéro' et le harcèlement de la population des ghettos grâce à la législation sur les stupéfiants... Suffisent-ils à définir un modèle généralisé alors que l'on observe des variations même pour le recours à la peine capitale ou pour les pratiques policières des différentes métropoles urbaines? 4 Chacune des théories criminologiques est née, à une époque bien précise, pour expliquer un problème particulier: la délinquance professionnalisée chez Sutherland; pour Hirschi, comme pour bien d'autres, la délinquance juvénile; pour Shaw, les quartiers interstitiels; la délinquance d'appropriation pour Felson... Assez souvent, elles convenaient assez bien au contexte qui les avait vu naître. Beaucoup ont ensuite entamé une montée en généralité avec l'ambition, bien naturelle mais rarement convaincante, de produire une théorie valable pour tout crime à toute époque. On a ainsi gommé les circonstances et le contexte de leur fabrication au risque d'en faire des abstractions dont on oublie facilement les conditions de validité. Rien ne dit vraiment que des explications forgées pour les États-Unis des années 1930, 1950 ou 1980 seront d'emblée 18

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

Si je crois aux vertus essentielles de la comparaison internationale toute l'expérience du GERN est là pour témoigner de sa fécondité - encore fautil y recourir après avoir construit de solides analyses sur des corps de données homogènes. Dans cette conférence inaugurale, je vais me borner à tenter de répondre à la question du colloque à partir des données que je connais le mieux, celles qui correspondent au cadre français. La comparaison naîtra de la confrontation entre prestations venant de différents pays. Elle sera d'autant plus solide que la plupart des contributeurs viennent de nations voisines constituant un ensemble relativement homogène et pourtant traversé par de puissantes particularités nationales qui font tout l'intérêt de l'exercice comparatif. Pour essayer de répondre à la question: qu'est-ce qui a changé en un demi-siècle?, je vais adopter un certain nombre de règles de méthode. '-+ Tout d'abord, travailler sur des données homogènes ce qui me conduit à mener mon analyse dans un cadre national, mais en leur appliquant un regard formé à la comparaison internationale; ainsi peut-on les aborder avec un certain recul et être attentif à des phénomènes ou des évolutions qui échapperaient peut-être à celui qui n'aurait jamais manié le comparatisme. '-+ Ensuite étendre autant que possible la période d'observation pour travailler sur des chronologies longues qui permettent de distinguer ce qui est de l'ordre de tendances lourdes et ce qui reste anecdotique. Pour que l'exercice soit fécond, encore faut-il se prémunir contre l'anachronisme qui lit le passé à l'aune de la situation présente; on peut espérer que l'habitude du dialogue avec les historiens au sein du GERN rendra l'exercice plus aisé; en tout cas, il suppose d'être très attentif aux chronologies précises. '-+ Puis ne pas tenter d'évaluer les politiques publiques avant d'avoir analysé les phénomènes sociaux qu'elles prétendent gérer, afin d'éviter de majorer les déclarations d'intention des acteurs politiques ou administratifs ou les logorrhées médiatiques. '-+ Également croiser les sources d'informations, ainsi les comptages officiels et les enquêtes en population générale pour ne pas accorder une créance exagérée à l'une d'elles. Malgré les apparences, une source isolée ne parle guère; c'est la confrontation avec d'autres qui permet de découvrir sa signification. '-+ Enfin éviter autant que possible d'employer des termes trop globaux ou imprécis comme parler de l'évolution de la délinquance en général, ou user de violence pour désigner pêle-mêle des agressions interpersonnelles et
éclairantes pour l'Europe occidentale du début du XXIe siècle. Ce n'est pas à dire qu'il faille les dédaigner et renoncer à tout processus cumulatif. Mettons-les, au contraire, soigneusement dans notre boîte à outils, mais en gardant en mémoire le contexte qui a vu naître chacune d'elles; on aura ainsi une meilleure idée du type de problème, de la sorte de situation qu'elles éclairent efficacement. 19

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

de simples vols, ou encore se référer au sentiment d'insécurité sans distinguer préoccupation abstraite et peurs concrètes... Le changement ne date pas d'aujourd'hui

Au commencement de ma carrière, au tout début des années 1960, le crime ne cotait pas très haut dans l'échelle des problèmes de société. Seule la délinquance juvénile retenait quelque peu l'attention, plus précisément sous trois aspects: les bandes de jeunes (c'était l'époque des blousons noirs), les vols (on disait alors emprunts pour souligner la composante d'usage de la soustraction) de véhicules à moteur, enfin ce que l'on appelait curieusement les délits gratuits, en fait des dégradations soit de biens publics soit de propriétés privées (on parlerait peut-être maintenant de désordres ou d'incivilités). Dans l'ensemble, on se rendait bien compte qu'on en avait fini avec la délinquance de pénurie qui avait prospéré pendant la Seconde Guerre mondiale et perduré assez longtemps ensuite. Sous ces aspects anecdotiques, quelque chose de nouveau commençait sans qu'on en prenne alors la mesure.
taux pour 10 000 500

400

300

200

100

o 1950

1954

1958 --

1962

1966 1970 prédations (vols)

1974

1978

1982

1986

1990 1994 1998 atteintes aux personnes

2002

source: Robert, 2002, actualisé Figure 1-1 : Taux de crimes et délits contre les biens (vols, cambriolages) et contre les personnes d'après les statistiques de police et de gendarmerie

Rétrospectivement, la statistique policière (fig. 1-1) suggère le démarrage vers cette époque d'une puissante vague de délinquance d'appropriation: correction faite du mouvement de population, le taux de vols et de cambriolages va être multiplié par 9 en un demi-siècle, passant de quelque 20

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

50 à environ 450 pour dix mille, avec cette précision que toute la croissance se situe entre 1960 et 1985 ; elle est suivie ensuite par une sorte de stabilisation en palier haut. Que signifie pareil relevé? Une plus grande propension du volé à se plaindre? Une plus forte diligence policière à enregistrer les vols? Ou tout simplement une croissance de ces soustractions? Ou encore un panachage des trois, mais alors dans quelles proportions? Faute de terme de comparaison, on ne saurait trancher entre ces interprétations. On ne dispose d'enquêtes de victimation en France qu'à partir du milieu des années 1980 : elles confirment5 globalement une stabilisation, voire une certaine érosion, de cette délinquance patrimoniale depuis deux décennies, mais à un niveau très élevé, bien plus important encore que celui suggéré par les données officielles (fig. 1-2 à 1-4). Ceci acquis, on est réduit pour la période antérieure - celle qui est cruciale - aux supputations. On incrimine souvent le développement de l'assurance-vol qui aurait incité à déposer davantage de plaintes même à délinquance constante6. Mais nous disposons d'enquêtes périodiques sur la diffusion de l'assurance-voI7 et elles renversent cette hypothèse: malgré les efforts des assureurs, cette forme d'assurance ne va se généraliser (mais alors très brutalement) qu'à un moment la deuxième partie de la décennie 1970 - où l'essentiel de la croissance est déjà engrangé. Quant à l'hypothèse d'une meilleure attention policière à cette délinquance, rien ne plaide en sa faveur; au contraire, l'effondrement du taux d'élucidation suggère qu'on s'y intéresse de moins en moins. En raisonnant par élimination, il est donc raisonnable d'admettre une très forte augmentation en deux décennies et demi de cette délinquance d'appropriation, suivie ensuite d'une stabilisation à un niveau très élevé qui en fait un risque banal. Le relief pris dès le début de la période sous examen par l'emprunt de
véhicule à moteur prend alors tout son sens. La diffusion de la voiture - la 4 cv Renault, la 2 cv Citroën - représentait la fin de la période de pénurie et de

reconstruction et l'entrée dans la consommation de masse. Depuis lors, les prédations continuent à s'attaquer en priorité - les enquêtes de victimation en témoignenf - aux voitures, mais aussi à l'électrodomestique, aux vêtements de marque, plus récemment aux téléphones portables... à toutes sortes de biens 'non consomptibles par le premier usage' qui présentent, à la réflexion, trois traits caractéristiques.

5 Lagrange, Pottier, Zauberman, Robert, 2004. 6 Dans la mesure où ce dépôt de plainte est souvent exigé comme préalable de la déclaration de sinistre dans l'espoir (probablement vain) de se prémunir contre l'escroquerie à l'assurance. 7 Présentées et analysées in Lemaître, 1992-1993. 8 Pour une sérialisation des enquêtes nationales disponibles, voy. Robert, Zauberman, Pottier, Lagrange, 1999; Lagrange, Pottier, Zauberman, Robert, 2004 ; parmi les enquêtes locales, voy. notamment Pottier, Robert, Zauberman, 2002. 21

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements
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Sources: 1984-1985 enquête CESDIP,o 1994-1995 à 2000-2001 enquêtes EPCV-INSEE,o statistiques policières ministère de l'Intérieur; Lagrange, Pottier, Zauberman, Robert, 2004 Champ: France métropolitaine, ensemble des ménages. Figure 1-2 : Cambriolages - résidences principales; évolution des taux de prévalence, incidence, incidence apparente et statistiques policières (1984-2001)

Le taux de prévalence mesure dans une population le pourcentage de personnes (ou de ménages) atteint( e)s au moins une fois au cours de la période de référence; Le taux d'incidence mesure le nombre de faits subis pour 100 répondants au cours de la période de référence; il correspond au produit du taux de prévalence par la multivictimation (nombre moyen de faits de même nature subis par l'enquêté ou son ménage pendant la période d'enquête) ; Quand le taux d'incidence est multiplié par le taux de plainte, on obtient le taux d'incidence apparente, celle dont gendarmerie ou police peuvent avoir connaissance par l'effet des plaintes que les victimes disent avoir déposées.

22

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations
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1984-1985 enquête CESDIP; 1994-1995 à 2000-2001 enquêtes EPCV-INSEE ; statistiques policières ministère de l'Intérieur; Lagrange, Pottier, Zauberman, Robert, 2004 Champ: France métropolitaine, 1984-1985 population âgée de 15 ans et plus; 1994-1995 à 2000-2001 ensemble des ménages Figure 1-3 : Vols de ou dans les voitures; évolution des taux de prévalence, incidence, incidence apparente et statistiques policières (1984-2001)
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Sources: 1984-85 enquête CESDIP,. 1994-95 à 2000-01 enquêtes EPCV-INSEE,. statistiques policières ministère de l'Intérieur,. Lagrange, Pottier, Zauberman, Robert, 2004 Champ: France métropolitaine, population âgée de 15 ans et plus.
Figure 1-4 : Vols personnels; évolution des taux de prévalence, incidence, policières (J 984-200 1) incidence apparente et statistiques

23

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

Ils sont d'abord très largement répandus9 et témoignent de l'entrée dans une consommation de masse, c'est-à-dire une consommation qui surpasse les segmentations sociales, avec cependant une nuance de taille: si la plupart

accèdent à ces biens - si, par exemple, la motorisation des ménages est à peu
près générale - c'est selon des gammes qui vont du banal omniprésent au luxueux beaucoup plus rare de sorte que ces biens très répandus conservent cependant, au moins dans les hauts de gamme, une valeur (qui rentabilise leur éventuelle revente sur un 'second marché' de marchandises volées). Mais leur diffusion n'est pas le seul trait intéressant. Souvent récents, ces biens sont cependant très liés désormais à nos modes de vie: la voiture est devenue indispensable pour aller travailler, pour sortir le soir et pour partir en vacances; et qui se passe désormais d'un portable?
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source: C.S.C.A. - C.C.F.A. Figure 1-5 : Immatriculations de voitures particulières neuves (y.c. voitures commerciales pour 1959) 1950-

2004

Ils constituent aussi des marqueurs du prestige social: la grosse bagnole, le blouson à la mode, le portable sont autant de signes de distinction, ou du moins de son apparence. Ces deux derniers traits signent l'entrée dans une société de consommation dont les valeurs sont réorganisées autour de la possession de ces biens non consomptibles par le premier usage. Pour ceux qui n'y ont pas, ou pas
9 Pour illustrer cette diffusion, on donne en fig. 5 l'évolution des immatriculations de voitures particulières de 1950 à 2004. 24

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

encore, ou mal accès, la motivation à s'en procurer, serait-ce en les volant, n'est pas négligeable. Dans cette société de consommation, dans cette société d'abondance, on assiste à une érosion de la prégnance normative, surtout en matière de respect de la chose d'autrui. Pour prendre la mesure du changement, un détour historique de plus longue ampleur s'avère nécessaire1o. Dans les sociétés européennes traditionnelles - dans les formations sociales d'Ancien Régime et encore largement dans les profondeurs rurales des sociétés du premier XIXe siècle - entretenir des relations régulières hors du voisinage immédiat s'avérait trop coûteux pour l'immense majorité; on se trouvait donc en face de sociabilités vicinales dans lesquelles le voisinage concentrait, pour l'ordinaire, les relations de tous ordres: c'est avec les mêmes commensaux que l'on travaillait, que l'on se distrayait, que l'on se disputait,
que l'on se mariait. Ces microsociétés toutes les relations de leurs membres locales

- étaient

- parce qu'elles contrôlaient capables de leur imposer des

normes très fortes et de les faire respecter. Quand la contrainte de proximité s'est relâchée, qu'il est devenu moins coûteux de nouer des relations régulières au delà des seuls voisins, alors on est passé (progressivement) à une sociabilité éclatée en réseaux qui ne se superposent que très partiellement: nos relations de travail peuvent différer largement des réseaux d'amitié, de famille, de voisinage, de loisirs ou de vacances. Mais chacun n'exige que des loyautés partielles et aucun n'est en position d'imposer une prégnance normative totale. Les normes institutionnalisées, celles du droit, rencontrent ainsi moins de résistances informelles, mais aussi moins de relais, alors que leur hétéronymie leur rend souvent malaisé de peser fortement sur les comportements. Du tournant XIXe-XXe siècles jusqu'à la période sous examen, les normes d'un État national (devenu progressivement un État social) ont réussi à s'imposer sans trop de difficulté dans une société qui n'était pas encore d'abondance, grâce surtout aux fermes disciplines de la scolarisation et du monde industriel tayloriste. Mais ensuite elles n'ont pas résisté à la pression impétueuse de la société de consommation: tel qui déplore d'être cambriolé n'hésite pourtant pas à faire une bonne affaire avec des marchandises dont il ne peut ignorer qu'elles sont tombées du camion. Et elles ont résisté d'autant moins que les institutions officielles sont restées ostensiblement indifférentes à cette vague prédatrice. L'évolution sur longue période du taux d'élucidation (fig. 1-6) des vols en fournit un indicateur intéressant: malgré leur fragilité, ces données suggèrent une déprise du traitement de cette délinquance. Ce n'est pas une simple conséquence finale d'un raz-de-marée devenu à la longue irrésistible: les moments cruciaux
10 Dans un ouvrage dont la première édition (française) remonte à 1999, je me suis attaché à opérer cette mise en perspective sur le très long terme qui sert d'arrière-plan indispensable pour comprendre les mutations actuelles. 25

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

semblent bien se situer au début et à la fin de la décennie 1960: la vague prédatrice était alors loin d'être devenue irrésistible, mais de sérieux problèmes d'ordre public (troubles liés à la liquidation de la guerre d'Algérie, puis suites des événements de mai-juin 1968) imposaient aux institutions d'autres priorités que la protection des biens des particuliers. Depuis, la minoration systématiqueII de cette délinquance 'banale' traduit bien le refus des professionnels et des responsables politiques et administratifs de s'y intéresser alors qu'elle constitue pourtant, de très loin, la principale occasion de victimation des citoyens.
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Pour comprendre l'envol de la délinquance d'appropriation, il faut encore tenir compte d'une autre mutation de nos conditions de vie. Ces biens attirants sont très mal surveillés. Après une stase de plusieurs décennies, la construction de logements s'est accélérée à la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante il fallait bien mettre quelque part les soutiers des

Trente Glorieuses, on ne pouvait laisser indéfiniment les régiments d'OSI2
croupir dans les bidonvilles de Nanterre ou d'ailleurs

-

-et elle a permis de mettre

Il David Garland (2001) a mis l'accent sur ces entreprises de redéfinition de la déviance par des institutions répressives qui veulent se débarrasser de certains contentieux et masquer l'effondrement de leur élucidation. 12 Contrairement à ce que cette expression ouvriers spécialisés suggère, elle désigne des ouvriers sans qualification que l'industrie fordiste utilise en grande quantité pour faire fonctionner ses chaînes de production.

-

-

26

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

vraiment en œuvre le zonage urbain, de séparer dans le tissu citadin les zones de travail, celles d'habitat (en distinguant le populaire du bourgeois) enfin celles d'animation et de loisir. Du coup, il ne reste plus grand monde pour surveiller le logement et les biens qu'il contient. Le glissement d'une sociabilité de voisinage - où l'on ne rencontre que des gens connus - à des relations sociales en réseaux partiels a aussi contribué à diminuer les capacités de surveillance, en substituant une société d'anonymat à une société d'interconnaissance. À cet affaissement des capacités de surveillance privée s'est ajoutée une diminution des surveillances publiques: la professionnalisation de la police et sa motorisation l'ont éloignée de sa fonction originaire, patrouiller l'espace public; toute une série de petits métiers - personnel de station, poinçonneurs de métro, receveurs de bus, concierges et gardiens - se sont faits plus rares et l'on a découvert, mais un peu tard, qu'ils acquittaient aussi une fonction de quadrillage d'espaces désormais abandonnés à un anonymat qui favorise la prédation13. La surveillance publique est devenue aussi plus difficile quand ce sont des endroits juridiquement privés - galeries commerciales, grands magasins, grands stades, festivals... - qui sont devenus désormais les lieux les plus fréquentés. Leur statut privé a détourné la police publique d'y intervenir et il a fallu un certain temps pour que les opérateurs de ces lieux aillent chercher sur le marché privé de la sécurité les vigiles et les caméras qui leur ont permis de construire des bulles de sécuritél4. attractifs, mal surveillés, une pression normative relâchée
t-il, de la société de consommation Cette première mutation

C'est cette combinaisontypique - des biens très répandus, puissamment

- qui fait, me semble-

durée - ne surgit donc pas dans une période de crise économique et sociale; elle naît au contraire dans une société d'abondance. Mais il est crucial de réaliser qu'elle ne disparaît pas quand le contexte socio-économique se modifie; même si elle finit par plafonner (comme si on avait fait le plein), elle persiste à un niveau qui en fait un risque de tous les jours; elle prend même peut-être (au moins marginalement), on y reviendra, un tour plus âpre. On voit quelle erreur consiste à chercher des racines actuelles à tous les phénomènes présents. La chose n'a pas suscité une grande inquiétude tant que l'expansion des économies d'Europe occidentale réclamait une main-d'œuvre abondante et que le marché du travail consentait aux peu qualifiés le même statut stable qu'à tous les autres. Pour répandus qu'ils soient, les vols apparaissaient alors comme une conduite d'expérimentation juvénile limitée par l'entrée dans la vie active. À ce moment, les rudes disciplines du monde du travail, l'accès licite à la
13 C'est très tardivement qu'on tentera d'y pallier par la multiplication de formes de surveillance à distance (télédétection) dont il n'est pas sûr qu'elles aient la même efficacité dans ces espaces ouverts et dans les lieux clos où elles ont été d'abord mises en œuvre. 14Selon l'expression de Bottoms et Wiles (1994). 27

de masse une société de prédation de masse. - la plus considérable par son ampleur et sa

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

consommation qu'il autorisait, le statut stable qu'il fournissait se liguaient pour mettre fin à cet épisode. Il suffisait donc de diriger vers l'emploi ceux qui étaient tentés par les voies de traverse. Et c'est probablement pourquoi l'alerte aux blousons noirs s'est soldée, non par une durable insécurité, mais seulement par une montée en puissance combinée de la justice des mineurs et de la prévention spécialisée des clubs et des équipes de rue. Tout a changé quand le marché du travail a été segmenté et n'a plus proposé aux non qualifiés que des débouchés précaires faiblement intégrateurs. Alors la prédation de masse a suscité - vraisemblablement de manière assez
brutale au cours du second lustre des années 197015 - une durable préoccupation

sociale16(fig. 1-7) parce qu'on n'y a plus vu de remède aisé. Il est plus malaisé de gérer la relégation que d'organiser l'inclusion: comment persuader de respecter la règle du jeu ceux qui sont persuadés qu'ils sont exclus du jeu ?
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à la préoccupation Pottier, 2004, sécuritaire actualisé en sécurité' (1977-2004) Robert, Agoramétrie,

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Le climat d'ensemble a changé progressivement à partir de ce moment: l'État social triomphant fonctionnait comme un bloqueur des insécurités demain sera meilleur qu'aujourd'hui; en tout cas, nos enfants vivront mieux que nous - son affaiblissement les déverrouille d'autant plus qu'aucune alternative n'est proposée pour refonder le compromis social.
15 En ce sens, Robert, Pottier,

1997.

16 Il n'est pas exclu qu'ait également joué la réorganisation des valeurs des classes moyennes autour d'une fétichisation grandissante du patrimoine (Capdevielle, 1986). 28

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

L'alarme à la violence L'impressionnant développement de la délinquance acquisitive n'a jamais retenu l'attention ni du monde politique ni des autorités administratives. Depuis que' l'insécurité' s'est invitée parmi les problèmes de société, c'est la violence dont ils dénoncent la montée. Le bal a été ouvert par une commission Peyrefitte17 appointée par le président Giscard d'Estaing dès le début de son septennat. Sur le moment, l'entreprise a fait long feu, parce que la gauche a gagné les élections de 1981, mais aussi parce qu'on ne trouvait nul indicateur d'une flambée de violence. Elle laissera cependant, malgré l'avortement de la loi sécurité et libertés de 1981, de pesants stigmates dans les façons officielles de penser la criminalité. Il faut attendre le milieu de la décennie 1980 pour que les indicateurs de la délinquance contre les personnes commencent à passer au rouge. La statistique policière (fig. 1-1 supra) indique un quasi quadruplement (de moins de 15 à plus de 55 pour 10 000) des atteintes aux personnes en un demi-siècle. Non seulement, la croissance est bien plus modeste que celle des atteintes aux biens, mais encore les ordres de grandeur ne sont pas du tout les mêmes et surtout les périodicités diffèrent: pour celles-ci, toute la croissance est concentrée entre 1960 et 1985; pour les violences, au contraire, elle ne commence vraiment qu'à compter du milieu des années 1980. Encore une fois, il nous faut des termes de comparaison pour interpréter ces données. Mettons à part les homicidesl8: la statistique sanitaire des causes de décès19(fig. 1-8) identifie les homicides depuis 193020: elle montre une pointe liée au conflit mondial et un autre soubresaut, de bien moindre ampleur, autour de 1960, au moment des troubles liés à la liquidation de la guerre d'Algérie. Depuis, on relève une tendance à une lente croissance modérée de 1963 à 1984 puis une lente décroissance qui fait retrouver autour de 2000 les niveaux du début des années 1970. La violence létale ne semble donc pas en cause dans l'alarme des deux dernières décennies.

17

Peyrefitte,

1977.

18Pour lesquelles les enquêtes de victimation ne sont naturellement pas utilisables. 19Étudiée notamment, sous l'angle des homicides, par Chesnais (1976) dans sa thèse, puis par Robert, Aubusson de Cavarlay, Pottier, Tournier, 1994, enfin par Manuel Eisner dans une contribution encore inédite au séminaire du GERN sur la violence interpersonnelle codirigé par Pieter Spierenburg et Sophie Body-Gendrot. 20 Sans confondre homicides consommés et tentatives comme le fera la statistique policière jusqu'en 1988. 29

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements
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Figure 1-8 : Taux d'homicides

volontaires,

sexes réunis (1930-2001)

Pour le reste, la mesure proposée par le ministère de l'Intérieur se
heurte à une difficulté

l'ensemble - est constitué par le délit de coups et blessures volontaires. Or, sur la période qui nous intéresse, le dernier quart de siècle, le législateur n'a cessé d'élargir, de manière de plus en plus compulsive21, le périmètre de ce délit pour y faire entrer toute une série de cas qui en étaient antérieurement exclus. Ainsi, à supposer même que la violence n'ait pas crû, l'indicateur policier aurait augmenté mécaniquement par l'effet des changements législatifs22. Heureusement, le (lent) développement d'enquêtes de victimation23 à partir de 1985 et surtout de 1995 nous offre une mesure alternative bienvenue quoique fragile en raison de la faiblesse des échantillons nationaux utilisés24. Pour la violence physique caractérisée, l'indicateur policier en exagère la croissance qui semble marquée par une augmentation du nombre des victimes

lourde:

le principal

composant



peu près 40% de

21En 1981, 1993, 1996, 1998, 1999,2002,2003. 22 Il est surprenant que les organismes officiels qui présentent ces données n'aient jamais relevé la difficulté, alors pourtant que plusieurs publications scientifiques l'ont signalée. 23Une fig. 9 montre l'évolution du périmètre des victimes des différentes sortes d'agressions, une fig.l0 montre l'évolution du nombre de faits d'agressions interpersonnelles. 24 Et de certaines imprécisions (non rédhibitoires néanmoins) des instruments utilisés; voy. Robert, 2005b. 30

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

entre 1985 et 1995, puis ensuite seulement par une répétition plus rapide des faits25.
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Sources: 1984-85 enquête CESDIP,. 1994-95 à 2000-01 enquêtes EPCV-INSEE Champ: France métropolitaine, population âgée de 15 ans et plus.
Figure 1-9 : Évolution des taux de prévalence des différentes catégories d'agressions (1984-2001)

En revanche, il rend très mal compte de l'augmentation sévère d'une plus petite violence26, d'une violence en miettes. S'agissant d'enquêtes de victimation, on peut évidemment se demander si l'on enregistre une croissance du nombre d'incidents ou une plus grande susceptibilité de ceux qui sont victimes de ces petites agressions. Dans une hypothès~ comme dans l'autre, cependant, la remarquable montée de ce type de violence témoigne, en tout cas, d'une rugosité accrue des relations sociales. Notation intéressante, ceux qui sont atteints le sont de manière de plus en plus répétitive et c'est peut-être la répétition qui fait le relief de ces agressions minuscules. Être injurié ou défié par un groupe de jeunes quand on rentre le soir chez soi, n'est pas bien grave en soi; mais si l'incident se reproduit chaque jour, la vie de la victime peut en être gâchée. Nous sommes en présence d'agressions de harcèlement.

25 Toutefois, nous ne sommes pas certains (Lagrange, Pottier, Zauberman, Robert, 2004) que les indicateurs nationaux enregistrent bien la violence interpersonnelle entre jeunes, notamment dans les zones urbaines de relégation. 26De coups, mais plus encore d'injures, de menaces, d'attitudes agressives, de rackets... 31

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements
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1984-1985 enquête CESDIP,. 1994-1995 à 2000-2001 enquêtes EPCV-INSEE France métropolitaine, population âgée de 15 ans et plus. Figure 1-10 : Évolution de taux d'incidence des différentes sortes de violences

(1984-2001)

D'autres enquêtes (cette fois-ci régionales ou locales27)ont permis une autre découverte importante: la moitié des agressions rapportées dans les enquêtes sont en fait des vols brutaux, du racket entre collégiens à l'arrachage du sac à main ou du portable. Voilà qui témoigne d'un maintien de la pression prédatrice. La vive croissance de cette minorité de prédations violentes fait contraste avec la stabilisation, voire la relative érosion, des cambriolages ou des vols de voitures. Les mesures de protection qui ont rendu le cambriolage ou l'enlèvement de voiture moins aisé n'ont-elles pas favorisé un certain déplacement: le téléphone portable constitue une proie aussi peu protégée que le blouson ou les baskets 'de marque' qu'arbore le collégien soucieux de son look. S'en emparer nécessite un minimum de confrontation brutale, un arrachage ou une menace. Peut-être faut-il aussi se demander si le durcissement des conditions de vie ne facilite pas une certaine brutalisation de la prédation facilitée, dans certains cas, par une indifférence du voleur envers une proie anonyme, dans d'autres, par une sorte de stratégie de domination28. En tout cas, une fois précisés les contours de l'alarme à la violence, reste à tenter son analyse.
27 Pottier, Robert, Zauberman (2002), confirmé sur ce point par des enquêtes locales réalisées au début de 2005 (Robert, Zauberman, Didier, Névanen, 2006). 28Sur ce dernier aspect, voy. p. ex. Debarbieux, 2002. 32

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

L' œil se tourne, bien entendu, vers les territoires de ségrégation sociale et urbaine, vers ces zones urbaines sensibles où vivent un peu moins de 8% de la population et qui cumulent les déficits de tous ordres. Pour ceux qui rencontrent une difficulté chronique à accéder au marché du travail, du moins à celui de l'emploi stable, notamment pour des jeunes qui ont raté la qualification scolaire et qui voient s'ouvrir la perspective de galérer de longues années, le lieu de l'habitat29 reprend une importance qu'il a perdue pour ceux qui, pleinement intégrés à tous les registres de la vie sociale, peuvent pratiquer une sociabilité éclatée. On ne s'étonne pas de voir se développer dans ces territoires de relégation une concurrence pour la maîtrise de l'espace, du moins entre groupes de jeunes: on est mal vu partout, qu'ici au moins on se sente chez soi. D'où des affrontements entre groupes de jeunes, mais aussi avec les rares représentants de la société qui peuvent croiser dans ces zones d'abandon, policiers bien entendu, mais aussi enseignants, chauffeurs de bus, pompiers, militants associatifs... Parfois des intérêts 'commerciaux' viennent encore renforcer cette concurrence pour la maîtrise d'un territoire. Plusieurs décennies de prohibition ont fini par produire l'effet de cercle vicieux qui singularise cette incrimination: elle augmente la rentabilité de ce qu'elle interdit en permettant à ceux qui le fabriquent ou le distribuent de facturer le risque qu'ils prennent pour braver la prohibition. On attire ainsi presque irrésistiblement sur ce marché et ceux qui ont fait de la délinquance un métier, le crime organisé, et aussi ceux qui sont exclus du marché du travail stable. Placez côte à côte une prohibition et des zones de relégation, le résultat est à peu près certain30. Dans ces exploits de bandes, plusieurs traits rappellent ceux que j'étudiais31 dans les années '60 : dans un cas comme dans l'autre, ce n'est ni l'organisation, ni la structuration, ni même les actes délinquants qui caractérisent la bande, mais la spirale de ségrégation réciproque qui se développe à partir d'un incident cristallisateur entre un groupe de jeunes et son environnement. Mais si la logique de fond reste la même, on relève quelques différences notables: le poids de la composante ethnique32 et des bricolages d'identité 'communautaire' qu'elle autorise, le relief des affrontements avec les
29On reprend ici des analyses déjà entreprises dans Robert, 2001, 2002, 2005a. 30 Hannah Arendt mettait en garde contre ces incriminations de moralité publique. Nous nous sommes peut-être insuffisamment interrogés sur les effets pervers des pr9hibitions, bien que l'échec de celle de l'alcool aux États-Unis durant l'entre-deux-guerres fournisse un précédent. S'agissant des drogues, les répercussions sont étendues à un niveau mondial. Toutefois, il existe suffisamment d'indications en faveur de l'édification progressive d'un modèle européen en matière de stupéfiants qui s'éloigne progressivement (moins peut-être en France que chez ses voisins) de l'exemple américain. 31Robert, Lascoumes,1974. 32 Même s'il me semble surtout une conséquence de l'homogénéité du peuplement du sousquartier où se recrute la bande. 33

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

'représentants' de la société, et surtout celui de la prohibition. Et puis l'ambiance de fond diffère: naguère des vagues nombreuses d'adolescents (les générations du baby boom d'après-guerre) affrontées à une stase des mœurs, maintenant une relégation urbaine et sociale de populations peu ou mal insérées dans le marché de l'emploi. En tout cas, ceux des habitants du quartier qui ne prennent pas part à ces affrontements territoriaux se trouvent peu à peu refoulés de l'espace public et renfermés dans l'espace privé de leur logement et ils le vivent fort mal. Dans nos enquêtes, la victimation n'atteint pas dans les zones urbaines sensibles les mêmes sommets que dans les centres-villes ou les villes centres, mais c'est certainement là qu'elle est le plus mal vécue. Elle vient rappeler sans cesse les inconvénients de n'avoir pas les moyens d'aller habiter ailleurs33. Pour autant, je ne suis pas convaincu que la violence soit seulement un problème de banlieues mal famées. Nos enquêtes révèlent plusieurs scènes de l'agression: celle de l'espace privé - où se déroulent les agressions entre proches - celle du lieu de travail, celle de la rue, enfin celle du quartier de relégation. Cette dernière s'identifie clairement au cas des 'banlieues', la première aussi majoritairement (on découvre la forte prévalence des violences entre proches dans des zones de relégation sociale). Pour les deux autres, c'est moins clair: elles ne se situent pas dans les banlieues difficiles, leurs auteurs en viennent-ils, nous n'en savons à vrai dire rien. Je me méfie un peu de ces évidences qui semblent aller de soi. On est tenté par l'équation violence = banlieues qui exonère de ce péril le reste de la société. Mais c'est peut-être conclure un peu vite et se rassurer à bon compte34.La diversité des scènes de violence rend peu vraisemblable l'idée que les jeunes des quartiers de relégation seraient les seuls responsables des agressions où qu'elles se passent. J'ai découvert récemment parmi les collégiens d'une banlieue résidentielle plutôt huppée, éloignée en tout cas de toute zone sensible, des rackets de vêtements à la mode ou des vols de portables. Euxmêmes rapportaient volontiers la place des 'marques'
donné sont en vogue à un moment

- dans

- entendez

de celles qui

les affrontements

entre eux, aussi celle

des stratégies de pouvoir, de prestige et de domination. Certes, cette brutalité restait probablement plus diffuse, en tout cas moins apparente; ses mécanismes pourtant ne différaient pas fondamentalement de ceux que l'on relève dans les quartiers' en difficulté' . On ne peut pas éliminer d'emblée l'idée que les zones de relégation cumulent et poussent à l'extrême des défis qui sont présents ailleurs de manière
33 Ceci dit, il faut nuancer: les enquêtes s'accordent à montrer la coexistence dans ces zones urbaines en difficulté de réactions de relégation et de vifs sentiments de patriotisme de quartier: c'est autour de lui que s'édifient, surtout chez les jeunes, les bricolages identitaires. 34La mise en question de cette équation avait déjà été entreprise vigoureusement dans un texte de Rey (1996). 34

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

plus diffuse. Une hypothèse inquiétante, mais pas invraisemblable, serait d'admettre que leur violence constitue seulement une forme paroxystique d'un mal latent dans la société. Et c'est peut-être pour cela que l'augmentation des agressions émeut tellement malgré la stagnation des homicides et la relative rareté des blessures caractérisées: nous tentons bien de nous rassurer en affirmant que la violence est l'apanage de 'sauvageons' de banlieue, immigrés de surcroît; mais nous nous demandons in petto si le mal n'est pas plus répandu, s'il ne menace pas l'ensemble de nos relations sociales. Après tout, le recul des arbitrages étatiques autorise déjà une certaine brutalisation: les salariés, y compris les plus favorisés, les cadres, se plaignent de plus en plus d'être stressés, malmenés dans leur activité professionnelle; un vocabulaire guerrier remplit la vie publique, politique et médiatique. Certes, les coups ne volent pas et le sang ne coule pas, mais de ce durcissement des relations sociales à l'affrontement physique, la distance n'est pas illimitée. Et c'est peutêtre cette perspective qui rend particulièrement sensible à toute bouffée de violence: plus ou moins consciemment, nous y lisons ce que nous appréhendons. Les pays - comme la France ou l'Angleterre - que caractérise depuis
longtemps un niveau très faible d'homicide

- se distinguent

par un État national

de très vieille construction et qui a contrôlé d'une main très ferme la pacification des relations sociales internes. Que cette construction étatique perde, serait-ce partiellement, de sa vigueur et de sa légitimité peut, dans certaines conditions, favoriser un retour de la violence dans les relations sociales. Aussi limité soit-il, il effare une société qui en avait largement perdu l'habitude. Et d'ailleurs la préoccupation sécuritaire est avant tout un discours adressé aux autorités: les insécures doutent de leur capacité à maintenir la paix publique. On peut comprendre qu'elle prenne une place particulièrement aiguë dans un pays où l'État a tenu de longue date une place éminente dans la construction de la société nationale. Des politiques qui fonctionnent à la mode pas à l'évaluation D'autant que, depuis un quart de siècle que dure cette histoire, la puissance publique ne semble pas avoir trouvé le nombre d'or qui lui permettrait de contrôler un problème dont l'ampleur est quand même limitée. Un temps, elle a mis ses espoirs dans un traitement social concentré sur des territoires de relégation. Les résultats sont mitigés: en 200035,les contrats de ville concernaient jusqu'à 6 000 000 de personnes, mais l'INSEE a calculé que, au cours de la période intercensitaire 1990-1999, 177 zones urbaines sensibles métropolitaines seulement avaient connu une sorte de rattrapage,
35 Cette évaluation (Le Toqueux, Moreau, 2002) commence à devenir un peu ancienne, mais il n'en existe guère d'autre qui soit sérieuse. 35

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

tandis que le sort de 540 autres s'était plutôt aggravé. La politique de la ville témoigne d'un souci de solidarité nationale, d'un refus d'une trop forte relégation, mais elle peine à produire des résultats massivement significatifs. Est-elle restée trop indécise, trop ambiguë? A-t-elle reculé devant les coûts d'une déségrégation décisive? A-t-elle pâti d'une conception trop locale36? S'est-elle enfermée dans une conception administrative qui s'attache à gérer des territoires plutôt qu'à mobiliser des populations, à faire pour plutôt qu'à faire avec? A-t-elle, avec constance, privilégié le bâti - plus facile à mettre en œuvre et servi par de puissantes corporations - au détriment du social? Ou tout simplement n'était-elle pas de taille à inverser les tendances lourdes qu'elle prétendait combattre? La politique de la ville jette une bouée à l'homme tombé à la mer, elle ne parvient pas à le remonter à bord. Et il est trop tôt pour dire si les nouvelles mesures de cohésion sociale seront de nature à modifier, de manière décisive, ce bilan en demi-teinte. Par ailleurs, les dispositifs de prévention se sont recroquevillés sur des postures surtout défensives. Le remarquable développement du marché privé de la sécurité a permis d'encapsuler dans des bulles de sécurité galeries commerciales, grandes surfaces, équipements collectifs, également37les grandes manifestations sportives ou ludiques... ; il a aussi permis à ceux des particuliers qui en avaient les moyens de diminuer les risques d'intrusion à leur domicile ou d'enlèvement de leur véhicule. En revanche, les démunis n'ont guère eu accès à cette ressource - pas plus qu'à l'assurance. Et la sécurité privée n'a pas vraiment permis de sécuriser l'espace purement public - pourtant le lieu de la majorité des agressions et des vols - malgré la fascination exercée par les technologies de surveillance à distance38. D'où le recours, à partir de la fin de la décennie précédente, à toutes sortes d'emplois jeunes à statut précaire chargés d'assurer une fonction de médiation; mais il est douteux qu'on leur ait donné les moyens de compenser l'éloignement persistant des administrations, des bailleurs
36

Si les maux sont bien concentrésdans certaines zones, il n'est pas sûr que les remèdes s'y

trouvent tous. Ainsi les communes qui cumulent le plus de zones à problèmes sont souvent dépourvues en raison de leur pauvreté des moyens d'une action efficace. 37Surtout depuis le milieu des années 1990. 38 Elles plaisent aux personnels de surveillance qu'elles dispensent des astreintes de la présence dans les lieux publics et des servitudes du face-à-face; plus encore à leurs employeurs qui y voient l'occasion d'économies de main-d'œuvre. Elles bénéficient encore de l'appui puissant de ceux qui les fabriquent et les distribuent (cpr pour l'Ontario, McMahon, 1996). Pour autant, leur efficacité en milieu ouvert n'est peut-être pas à confondre avec celle en milieu clos [Cusson (2005) a tenté récemment une synthèse des évaluations disponibles]. Enfin, leur efficacité a posteriori (pour identifier des malfaiteurs dans le cadre d'une enquête de police judiciaire) ne tranche pas de leur effet de prévention dissuasive a priori. Ainsi les caméras londoniennes ont facilité l'enquête de police mais elles n'ont pas empêché les attentats dans les moyens de transport publics.

-

-

36

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

sociaux, des transporteurs publics, voire des municipalités vis-à-vis des populations en difficulté... outre que la formule a pâti de continuels revirements (idéologiques) de l'action gouvernementale. Surtout, l'accompagnement à la socialisation des jeunes a été plutôt laissé à l'abandon. Remarquablement développé pendant les décennies 1960 et 1970 sous forme de clubs et équipes de prévention, il avait été déstabilisé quand le marché du travail est devenu moins accueillant. Malgré des expériences ici ou là, un effort de rénovation de la formule n'a pas été entrepris systématiquement et le passage d'une tutelle étatique, bienveillante et assez lointaine, à celle, plus sourcilleuse, des collectivités locales n'a pas toujours créé un climat favorable à l'innovation. S'il existe bien des expériences qui témoignent d'un effort novateur de collectivités territoriales, du secteur associatif et d'autres partenaires, il manque souvent d'un chef d'orchestre national capable de dégager les bonnes pratiques, de les consolider, de les évaluer et de les diffuser. De plus en plus, l'État central se replie, quant à lui, sur une conception essentiellement répressive de la sécurité. Ces dernières années, il y est fortement encouragé par l'alarme au terrorisme et par l'équation implicite entre zones à forte concentration immigrée et poches de recrutement d'apprentis terroristes. Paradoxalement, il n'est, malgré les apparences, pas bien armé. La sécurité des citoyens est mise à mal par une délinquance en miettes, une multitude de vols et pas mal de petites agressions. Mais les gros appareils policier et judiciaire peinent à la traiter. En ce qui concerne la violence, la faute en incombe à la faible propension des victimes à se tourner vers les autorités. Certes, si l'agression atteint une certaine gravité, elles déposent plainte et obtiennent alors, semble-t-il, une réponse vigilante; mais ce cas est peu fréquent: le plus souvent, chaque fait, pris isolément, est trop peu caractérisé pour incliner au renvoi; et pourtant leur répétition crée un effet ravageur. En ce qui concerne la délinquance patrimoniale, les choses fonctionnent différemment: la propension des victimes à déposer plainte est plus consistante, mais elles n'obtiennent généralement pas de réponse... parce que le volé est pour l'ordinaire incapable d'identifier son voleur et que la police a progressivement renoncé à tenter de traiter ce contentieux ingrat. Le mal n'est pas propre à la France, on le retrouve dans les pays comparables; pourtant certaines comparaisons d'élucidation suggèrent qu'il prend chez nous des proportions plus radicales qu'ailleurs. Améliorer le traitement de cette délinquance d'anonymat suppose des polices très implantées localement, connaissant bien les milieux sociaux dans lesquels elles évoluent. La performance est moins malaisée pour une police locale ou régionale - comme le sont la plupart de celles des pays voisins - que pour un appareil très centralisé qui gère ses effectifs et leur affectation de manière nationale. Aussi à la mode soit-elle, la décentralisation s'arrête aux portes de l'institution policière; revenir à ce qui fut le droit commun jusqu'au régime de Vichy - une sécurité publique
de niveau local, le reste à l'Etat

- paraît

hors de question. En tout cas, depuis

37

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

quatre décennies que cette situation dure, on a créé chez les uns un sérieux sentiment d'abandon, chez les autres un sentiment d'impunité tout aussi solide. Rien n'affaiblit plus une norme que l'absence durable et systématique de réponse aux transgressions. L'effondrement de l'élucidation des vols a tué le respect du bien d'autrui, puis, de fil en aiguille, d'autrui tout court. Et ce n'est pas en réprimant durement d'autres délinquances - qui atteignent rarement les particuliers directement - qu'on vient à bout de ce problème. Avec beaucoup d'obstination, police et justice répondent à côté de la plaque: leurs priorités de fait sont les infractions au code de la route, l'immigration irrégulière, la drogue39. Il s'agit de contentieux beaucoup plus aisés à traiter: les auteurs sont nombreux40, ils résistent peu à l'observation policière et peinent à se dissimuler derrière un anonymat protecteur; le policier n'est pas pressé par la requête de victimes, il peut donc maîtriser les flux qu'il traite. Les grandes alarmes sécuritaires - la peur du récidiviste à la fin du XIXe siècle, à un moindre degré celle des blousons noirs il y a quarante ans - n'ont jamais été résorbées par une médication unique, mais par la mise en place d'une gamme complexe... ainsi dans le premier exemple, pas par la relégation ultramarine seule, mais par tout le dispositif du programme Béranger et les prémisses de l'État social. Il n'est pas certain qu'une politique d'ordre suffise, si elle reste seule, pour endiguer l'insécurité. Mais la mise en œuvre d'une policy mix combinant judicieusement répression, prévention et solidarité - si elle nécessite des partenariats, central/local, public/privé - suppose aussi un coordinateur central qui sache éviter les contradictions entre les différents volets, impulser et évaluer. C'est ce qui nous fait le plus défaut. La difficulté est d'autant plus grande que l'on prétend désormais gérer le 'sentiment d'insécurité' et pas seulement la délinquance ni même la sécurité des personnes et de leurs biens. Dès le début, les responsables politiques ont compris intuitivement qu'il n'était pas seulement le décalque du risque, qu'insécurité et délinquance ne se superposent pas parfaitement, qu'entre les deux, la relation est complexe, qu'il ne suffit pas de gérer la criminalité pour maîtriser l'insécurité. Cette conviction s'est ancrée d'autant plus facilement que
le débat public ne considère en fait

- surtout

dans un pays centralisé

où les

39 On rétorque parfois qu'on atteint ainsi ceux qui commettent aussi vols et agressions. L'argument avait déjà été utilisé à la fin des années 1980 : 70% des vols, susurrait-on, sont dus à des drogués qui cherchent les moyens de financer leurs achats de stupéfiants. Des vérifications précises (p. ex. Barré, 1996) ont ruiné cette conviction. On ne parvient pas facilement à faire d'une pierre deux coups. 40 Quel conducteur n'a commis aucune violation au code de la route? Il est difficile de combiner des frontières étanches et des échanges mondialisés. Au bout de trente années de prohibition totale, l'usage des drogues douces s'est largement répandu parmi lajeunesse (sur ce dernier point, voy. p. ex. Peretti-Watel, Beck, Legleye, 2004). 38

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

controverses remontent d'emblée au niveau national- qu'une face du 'sentiment d'insécurité', la préoccupation abstraite pour la criminalité et le désordre comme problèmes de société - qui est (relativement) facile à mesurer - moins les peurs concrètes qui sont morcelées, locales et qui varient selon l'exposition au risque et la vulnérabilité des publics. Du coup, s'est inscrite chez les élites la conviction secrète que les politiques publiques de sécurité étaient surtout affaire de symbolique, qu'il fallait en ce domaine de mâles postures, d'énergiques coups de menton, une avalanche d'effets d'annonce à court terme. Ce parti tombait d'autant mieux que les outils disponibles conviennent mal à un problème de sécurité fait essentiellement d'une délinquance en miettes de vols et de petites agressions, que leur adaptation aurait supposé des changements profonds de dispositifs et des réorientations de priorités douloureux et d'ailleurs susceptibles de soulever de vives résistances des professionnels41. Parviendra-t-on, au moins, à rassurer les insécures? À court terme, certainement; durablement, c'est moins garanti. D'abord la sécurité effective de ceux qui craignent concrètement l'agression ou la prédation n'est guère améliorée, ce qui risque de finir par se voir. Ensuite nous assistons, depuis le milieu des années 1990, à l'émergence d'un nouveau profil d'insécures : ils se préoccupent peu de migrations ou d'ordre public, mais ils sont convaincus que la puissance publique n'est plus capable d'assurer aux citoyens un niveau convenable de sécurité de leurs personnes et de leurs biens42. Ceux-là ne se laisseront peut-être pas persuader aisément que la sécurité est fongible dans le maintien de l'ordre. Quant aux autres, les insécures tétanisés par leur peur du changement, on peut bien leur montrer que l'État aime l'ordre, peut-on leur garantir que la société ne changera pas? Ils risquent de se révéler insatiables. Les élites sont d'autant moins à l'aise avec la gestion des délinquances qu'elles ont été elles-mêmes durement impliquées, tout au long de la dernière décennie du XXe siècle, dans des problèmes de criminalité économique et financière, d'une part par les imputations de corruption d'individus et d'appareils, d'autre part par l'acharnement des victimes de scandales de tous ordres à chercher dans le prétoire pénal une possibilité pour mettre en cause des responsabilités politiques et administratives qu'elles ne parvenaient pas à atteindre dans d'autres enceintes. Un moment, l'on a pu s'imaginer qu'on allait assister à une purge pénale. Elle a finalement fait long feu grâce à un remarquable front commun des élites. L'accumulation de réformes contradictoires a boursouflé la procédure pénale au point d'en faire un maquis inextricable; grâce à cette situation favorable, des stratégies de défense efficaces ont fini par s'établir; surtout,
41 Comme on l'a vu avec la tentative (d'ailleurs maladroitement menée) pour convertir les appareils policiers nationaux à une 'police de proximité' .
42 Robert, Pottier, 2004.

39

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

l'appareil pénal qui menaçait d'échapper à sa traditionnelle sujétion politique a pu finalement être solidement repris en main en jouant notamment sur le statut ambigu du ministère public, à la fois simple fonctionnaire dépendant et pourtant aussi membre puissant du corps judiciaire. Le coût de ce succès a toutefois été exorbitant: les hommes ont été sauvés mais la réputation collective des élites y a globalement sombré: puisqu'on n'avait pas assisté à une mise à l'écart claire des corrompus et des irresponsables, la conviction s'est solidement établie que le mal était généraL.. une situation très dangereuse qui ne peut que faire le lit des populismes extrémistes. Il ne faut pas sous-estimer aussi l'effet de démoralisation de la Nation qu'a produit l'impression d'impunité des élites ou au moins d'extrême ménagement de la justice pénale à leur égard. Notre responsabilité à nous scientifiques43 est lourde aussi: nous n'avons pas su investir l'étude de la criminalité économique et financière à un moment où elle occupait tous les esprits. Certes, les données sont mal accessibles et remarquablement protégées contre les curiosités scientifiques; certes, la confusion avec le crime organisé a brouillé les cartes de façon malsaine. Il n'en reste pas moins que c'est probablement notre plus grand échec et que les besoins de connaissances claires sont ici devenus criants44. Malgré cette lacune, une mise en perspective sur un demi-siècle permet, si elle est attentive à bien respecter les chronologies, de mieux comprendre la complexité des recompositions qui se jouent dans le domaine du crime et de l'insécurité. À travers les mutations qui ont agité le crime et sa gestion se joue une partie d'une ampleur souvent mal comprise. On peut évoquer, pour faire image, une sorte de grand jeu social à trois. Les perdants des restructurations économiques et sociales du dernier quart de siècle tentent de rester dans le jeu de la consommation de masse en se livrant à une prédation à grande échelle, et ils essaient de se faire entendre par des manifestations de brutalité de moins en moins tolérées. Les gagnants eux hésitent, de plus en plus, à assumer le coût d'un réamarrage des plus mal lotis; ils se satisfont de pratiquer une mise à distance qui assure leur tranquillité45. Quant à ceux dont le sort est indécis, mais qui s'estiment de plus en plus menacés par la précarité, ils manifestent une susceptibilité crispée devant toute forme de désordre46.
43 À l'exception de quelques politologues plus motivés que les sociologues dans la mesure où leur objet même, le jeu politique, était en cause et aussi de quelques économistes. 44On verra le diagnostic établi à une échelle européenne sous la direction de Ponsaers et Ruggiero (2002).

-

-

45

Maurin,

2004.

40

Des blousons noirs au sentiment d'insécurité: un demi-siècle de mutations

Quant à présent, ces défis n'ont pas trouvé de politiques à leur hauteur, faute peut-être qu'on ait accepté d'en prendre toute la mesure.

46 Cpr. sur ce point l'analyse

de Young, 1999.

41

CONSOMMATION

DE MASSE

ET PRÉDATION

DE MASSE

MASS CONSUMPTION, The case

MASS PREDATION - PRIVATE VERSUS PUBLIC ACTION? of domestic burglary in England and Wales Tim Hope

I ntrod

uction

There have been marked changes in England and Wales since the 1980s both in domestic property crime rates, and in the degree to which Government has sought to intervene directly to reduce the level. The key issue, of course, is
whether these are related relationship (ifthere

- whether - that

governmental

action has an impact on trends action affects crime

in domestic property crime. Secondary issues are: the direction of the
is one) is, whether governmental

rates, or vice versa; and whether other factors and influences play an equal or greater role in shaping trends and distributions. The specific argument of this paper is that observed changes in domestic property crime rates in England and Wales during the past twenty-five years have been due more to private actions than public actions by state agencies. The phenomenon of domestic property crime, and particularly its 'victims' , is more embedded in civil society institutions - including in this case the insurance, private security and domestic property markets - than it is in criminal justice institutions, and not surprisingly it may be these that have had the greater impact on property crime trends, notwithstanding the actions of the state and its agencies, particularly the public police. In support of this contention, it will be argued that if state agency has
been responsible for changes in burglary it has been mostly

influencing the 'private market' for burglary reduction projects.
I - The trend and distribution

- than

indirect

- via

through specific crime
crime

of domestic

property

Figure 11-11 shows the trend in domestic (residential) burglary in England and Wales: there was a steep rise throughout the 1980s, culminating in an unprecedented peak during the early 1990s, followed by an equally sharp reduction during the latter 1990s, which may have tailed-off during the (early) 2000s. In recent years, there has been some substantial effort to model the macro-

Crime et insécurité: un demi-siècle de bouleversements

economic 'drivers' of the national trend in property crimeI. While there is a consensus that changes in property crime rates are closely responsive to macroeconomic dynamics, there is less agreement as to which particular aspects of the UK Economy influence the aggregate trend, and in what ways. While it is generally agreed that the rate of male unemployment has ceased to be the' leading' economic indicator driving the crime rate, and a range of other economic indicators have been identified as having an impact on the crime, there is little consensus as to the respective role played by, for example, two key spheres of the economy: on the one hand, the consumption of goods and services (perhaps changing the volume and desirability of steal-able goods in society), on the other hand, the labour market (including not only the quantity but also the structure of employment and wages) - indexing both changes in criminal motivation and in property guardianship. More pressing, still, is an absence of adequate macro-level theory both to 'weight' the various economic influences, to specify the mechanisms whereby they contribute to aggregate patterns, and to specify how the identified components of the economy interact to produce aggregate level crime outcomes. Not surprisingly, if it has proven difficult to weight the various socioeconomic drivers, it has proven even more difficult still to identify the particular effect of direct governmental intervention (via police, courts and prisons) on crime trends.
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Source: The British Crime Survey (BCS). Accessed
Figure 11- I J - Domestic

from www.crimestatistics.org.uk

burglary - British Crime Survey data

I See Hale, 2005, for a recent, non-technical overview. 46