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Critique de la raison criminologique

270 pages
Les batailles pour l'existence disciplinaire de la criminologie demeurent inséparables d'une promotion plus large de modes de fonctionnements, de catégories de pensée et de mises en récit spécifiques, c'est-à-dire d'une "raison criminologique" que ce numéro spécial entend interroger. Les contributions rassemblées dans ce numéro interrogent ces mises en récits en les déployant sur des terrains spécifiques. Leur format (articles, entretiens, chroniques) et l'importance de ce thème ont justifié d'en faire un numéro triple.
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Anthony AMICELLE
Howard S. BECKER
Didier BIGO
Laurent BONELLI
Fabienne BRION
Michel FOUCAULT
Colin GORDON
Fabien GOURIOU
Élodie LEMAIRE
Laurence PROTEAU
Olivier RAZAC
Grégory SALLE
Véronique VORUZ
CRITIQUE
DE LA RAISON
CRIMINOLOGIQUE

Cultures & Conflits
Sociologie Politique de l’International

Cultures & Conflits
n° 94/95/96 - été/automne/hiver 2014

CRITIQUE DE LA RAISON CRIMINOLOGIQUE

Les textes récents de la revuesontaccessibles sur:
www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits.htm, ainsique sur:
http://www.jstor.org
Actualité de larevue, colloques,séminaires,résumésdesarticles
(français/anglais) et touslesanciensarticlespubliés sur:
www.conflits.org
Résumésenanglaiségalementdisponibles sur:
www.ciaonet.org
Indexé dansCambridgeSociologicalAbstracts,
InternationalPoliticalScienceAbstracts,PAIS,PoliticalSciences Abstracts,
Linguistics & LanguageBehaviorAbstracts.

Cultures & Conflits
n° 94/95/96 - été/automne/hiver 2014

CRITIQUE DE LA RAISON
CRIMINOLOGIQUE

Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre
National du Livre, du Centre National de la
Recherche Scientifique, du Ministère de la Défense
et de TELECOM École de management.

Cultures & Conflits
n° 94/95/96 - été/automne/hiver 2014

Directeur de publication :Daniel Hermant
Rédacteurs en chef :Didier Bigo, LaurentBonelli etFabienne Brion
Rédacteurs associés :Antonia GarciaCastro, ChristianOlsson, Anastassia Tsoukala
Numéro sous la responsabilité scientifique de :DidierBigo etLaurentBonelli
Secrétariat de rédaction :AmandineScherrer, KarelYon
Ont participé à ce numéro :BlaiseMagnin, Anastassia Tsoukala, ColombeCamus,
Costa Delimitsos, ElwisPotier
Comité de rédaction :DavidAmbrosetti, AnthonyAmicelle, PhilippeArtières, Tugba
Basaran, Marc Bernardot, YvesBuchetdeNeuilly, Pierre-AntoineChardel, Antonin
Cohen, MathildeDarley, StephanDavishofer, MarielleDebos, YvesDezalay, Gülçin
ErdiLelandais, GillesFavarel-Garrigues, MichelGaly, VirginieGuiraudon,
Emmanuel-PierreGuittet, AbdellaliHajjat, Jean-PaulHanon, JulienJeandesboz,
FarhadKhosrokavar, BernardLacroix, ThomasLindemann, Chowra Makarémi,
AntoineMégie, JacquelineMontain-Domenach, Angelina Peralva, GabrielPériès,
PierrePiazza, FrancescoRagazzi, GrégorySalle, AmandineScherrer, NaderVahabi,
JérômeValluy, ChloéVlassopoulou
Equipe éditoriale :ColombeCamus, RomaneCamusCherruau, Konstantinos
Delimitsos, MathiasDelori, Nora ElQadim, RémiGuittet, Magali deLambert, Blaise
Magnin, Médéric Martin-Mazé, ElwisPotier, Johanna Probst, AudreyVachet,
ChristopheWasinski
Comité de liaison international :Barbara Delcourt, ElspethGuild, JefHuysmans,
ValsamisMitsilegas, R.B.J.Walker
Les biographies complètesdechacun desmembresde la revue sontdisponibles surnotre
site internet : www.conflits.org
Webmaster :KarelYon
Diffusion :AmandineScherrer
Manuscrits à envoyer à :Cultures& Conflits-bureauF515, UFR DSP, Université
deParis-Ouest-Nanterre,92001Nanterrecedex-redaction@conflits.org
Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de
leurs auteurs.
Conception de la couverture :KarelYon
Encouverture:«Mesure de l'oreille ».Illustrationtirée d'unarticle deJeanSigaux,
«L’anthropométrie »,inL’illustration,n°2402,9 mars1889,pp.
198.Documentprovenantde la collectionpersonnelledePierrePiazzamisen lignesurcriminocorpus.org
© Cultures& Conflits /L’Harmattan,février 2015
ISBN :978-2-343-05760-6

SOMMAIRE /CRITIQUE DE LA RAISON CRIMINOLOGIQUE

Introduction/
p.7Didier BIGO, Laurent BONELLI
Critiquede laraisoncriminologique
Dossier/
p.27Entretien avec Howard S.BECKER
«Lescriminologuesn’ontjamais rien faitàproposduproblème du
crime ».Propos recueillisparDidierBIGO, LaurentBONELLIet
FabienneBRION

p. 43

p.65

p. 99

p. 111

p. 135

p.203

p.225

p.241

ÉlodieLEMAIRE, LaurencePROTEAU
Compterpourcompter.Lesmanifestationspratiquesdesavoirs
criminologiquesdanslesinstanceslocalesdesécurité

Anthony AMICELLE
«Deuxattitudesfaceaumonde »
La criminologieàl’épreuve desillégalismesfinanciers

Entretienavec MichelFOUCAULT
«Une histoire de lamanière dontleschosesfontproblème ».
Propos recueillisparAndréBERTEN

ColinGORDON
Le possible: alorsetmaintenant.Commentpenseravecet sans
Foucaultautourdudroitpénal etdudroitpublic

FabienneBRION
Cellulesavecvuesurladémocratie

VéroniqueVORUZ
Commentles sociétés«se débarrassentde leurs vivants»:
dangerosité etpsychiatrie,ladonnecontemporaine

Olivier RAZAC, FabienGOURIOU
Sous unecritique de la criminologie,
unecritique des rationalitéspénales

Grégory SALLE
Histoire ethistoriographie de laKriminologieallemande:
une introduction

Résumés /Abstracts /

Critique de la raison criminologique
Didier BIGO, Laurent BONELLI

Didier Bigo et Laurent Bonelli sont co-rédacteurs en chef deCultures& Conflits.

ourlesociologue oule politiste français,l’expression même de
«criminoP
logie »sonneaupremierabordcommeun peuétrange et un peu ridicule.
Pourquoiséparerdescomportements–criminelsen l’occurrence – de
l’ensemble des relations socialesdanslesquellesils sontencastréseten faireun
champ d’étudespécifique ?Si la criminologiese focaliseseulement surle
crime,elle n’aguère plusdesensqu’une «anorexicologie »,une
«suicidologie » ou une « mariagologie »,respectivemententenduescommesciencesde
l’anorexie,du suicide etdumariage.Si,enrevanche,sonambition
estderesituerlecrime danslafabrication etle maintien d’un ordresocial etpolitique,
pourquoi ladistinguerde lasociologie oude lascience politique ?Laquestion
est volontairementnaïve.Selon lespays,l’existence ounon de la criminologie
comme discipline,de même que lesensquiyestdonné
dépendentdetrajectoireshistoriques singulièresdontil fautà chaque fois retracerlesétapesetles
modalités.Les rapportsde forces sociauxetleséquilibresacadémiquesentre
le droit,lasociologie,lamédecine etlapsychologie dessinenten effetdes
formesd’institutionnalisation différentesauCanada,enBelgique,
auxÉtats1
Unis, auRoyaume-Uni,enAllemagne,enItalie ouenFrance .Toutefois,la
naïveté de laquestion n’estqu’apparente.Lesbataillespourl’existence
disciplinaire de la criminologie demeurenten effetinséparablesd’une promotion
pluslarge de modesde questionnement,decatégoriesde pensée etde mise en
récit spécifiques, c’est-à-dire d’une «raisoncriminologique » quece numéro
spécial deCultures& Conflitsentend interroger.

Le crime, relation ou essence ?

Aufond,faut-ilajouterquelquechoseàl’analyse d’ÉmileDurkheim,
lorsqu’il écriten 1895:«Classerlecrime parmi lesphénomènesdesociologie
normale, ce n’estpas seulementdire qu’il est un phénomène inévitable quoi
queregrettable,dûàl’incorrigible méchanceté deshommes ;c’estaffirmer

1 .Pour un proposgénéral,voirPiresA.,«La criminologie et sesobjetsparadoxaux:réflexions
épistémologiques sur un nouveauparadigme »,Déviance et société,17(2),1993,pp. 129-161.

qu’il estun facteurde la santé publique, une partie intégrante detoutesociété
2
saine » ?Pourlesociologue,la« normalité » ducrime etl’étonnante
plasticité desfaitsoudesindividusenglobés sousceregistre indique qu’il n’yapas
de neutralité etencore moinsde naturalité decesactesoudecesidentités.Ils
résultentd’un processusde définition,dontl’enjeuestnotammentde fixerles
frontièresmoralesd’un groupe oud’unesociété.Cette perspectiveconnaît
une large postérité etinspireàdesdegrésdiversles travauxd’auteursaussi
différentsqueAaronV.Cicourel, NorbertElias, Jean-ClaudeChamboredon ou
3
DonaldBlack,pourn’enciterque quelques uns.Elle marque égalementceux
4
deHowardS.BeckeretdeMichelFoucault,dontdescontributionsinédites
oupeuconnues sontprésentéesdansce numéro.

Pourautant, cetteapproche n’ajamaiscomplètementemporté l’adhésion
té/automne/hiver 2014
- édeceuxqui ontpartie liéeàlarégulationconcrète de la criminalité etquise
reconnaissentplutôtdansGabrielTarde –souventprésentécomme l’un des
pèresde la criminologie (etlui même magistrat) – lorsqu’ilaffirme:«Lecrime
est un fait socialcommeunautre,mais un phénomèneantisocial en même
temps, comme lecancerparticipeàlavie d’un organisme,maisentravaillantà
onflits n°94/95/96
5
samort».Lamétaphore médicale n’apparaîtpasici
parhasard:laraisoncri& C
minologique,quellesquesoient sesdéclinaisons,demeureavant
toutprophylactique.Aujourd’huicomme hier,ils’agitde fournirdes
savoirspragmaCultures
tiques,orientés versl’actionafin de « guérir» les sociétésde la criminalité.
8
L’analyse glisse de ladimensionrelationnellede définition ducrimevers un
caractère prétendumentontologique, c’est-à-direvers sasubstance,voireson
essence.Onattendalorsdanscettevision dugrandcorps social malade,des
réponsesàdesquestions simplescomme:« quisontlesdélinquants? » ou
« quelles sontlescausesde la criminalité ? »afin d’«apporterdes solutions»,
toutesaussisimples,pourprotégerlasociété.

(In)fortunesde la criminologie française

EnFrance,laformation desavoirs
surlecrimeaétéabondammentdocumentée etl’on ne peuten livrerqu’unesynthèse imparfaite,qui
demeuretoutefoisnécessaire pourfournirdesélémentsdecompréhension desdynamiques
6
contemporaines.La constitution d’une discipline nomméeanthropologie
criminelleregroupantanthropologues,médecins,juristesetpraticiensdu
pénals’estd’abord focalisée danslesannées1880autourde la controverse

2.DurkheimE.,Les règlesde laméthodesociologique, Paris, PUF1996[1895],p.66.
3.CicourelA.V.,TheSocialOrganization ofJuvenileJustice, New Brunswick, Transaction
Publishers,1995[1968];EliasN. etScotsonJ.L.,Leslogiquesde l’exclusion, Paris, Fayard,
1997[1965];ChamboredonJ-C.,«Ladélinquance juvénile,essai deconstruction d’objet»,
Revue française desociologie,12(3),1971,pp.335-377 ;BlackD.,TheBehaviorofLaw, San
Diego, Academic Press,1980[1976].
4 .NotammentBeckerH.S.,Outsiders.Étudesdesociologie de ladéviance, Paris, Métailié,1985
etFoucaultM.,Surveilleretpunir.Naissance de laprison, Paris, Gallimard,1975.
5 .TardeG.,Laphilosophie pénale, Paris,éditionsCujas,1972(1890),p. 420.
6.Pourcesdéveloppements,nous renvoyonsnotammentà KaluszynskiM.,La Républiqueà

entre l’école italienne deCesareLombroso – qui évoque l’idée
d’uncriminelné – etcelle d’AlexandreLacassagne,qui luireproche de ne pas tenircompte
du« milieu social ».Maisladistance qui les sépare demeure minimale etc’est
plutôtducôté deGastonRichard,uncollaborateurdeDurkheim,que l’on
trouveralespremiers travaux s’appuyant surlastatistique etl’objectivation du
7
crimecomme phénomènesocial .Ceci dit,le projetneconnaîtrapaslesuccès
que lesdurkheimienseurentdansd’autres secteursde l’activitéscientifique.
Larupture deRichardavec Durkheim en 1907, ainsi que lamortdeTardesans
héritiersen 1904,sonnentlaquasi-disparition derecherches sociologiquesen
ce domaine,dans uncontexte de montée en puissance dudiscoursmédical et
psychiatrique, au sein même de l’anthropologiecriminelle (avecnotamment
l’idée de la« dégénérescence »).

Le débat savant surlecrime opposesurtoutà cette période juristeset
médecins.Lespremiersavaient reçuavechostilité les thèses surlesdoctrines
biologiquesde la criminalité,quiremettaientnotammenten question des
basesdudroitpénal,quesontle libre-arbitre etlaresponsabilité.Ils voient
égalementd’un mauvaisœil l’irruption de l’expertise médicale
danslesprocès, capable parexemple de détruire l’expertise juridiquebaséesur
untémoignage.L’anthropologiecriminelle,vuecomme discours savant(etmaintenant
médical)surlecrime
estdonctraitéeavecsuspicion.Derrièrecesconcurrencesprofessionnelles se joueune lutte entre élites sociales(lesmédecinset
lesjuristes)surleur rôle etleurprédominance danslasociété.L’une
desmanifestationsdecette lutte estleuroppositionsurlesmodalitésdisciplinairesà
déployerpourjugulerlecrime:force dudroitcontre hygiènesociale et
morale.Laposition dominante desjuristesauxdébutsde la Troisième
République expliquesansdoute que leurs visionsdumonde l’aientemporté.
La«criminologie » (nommée parfois«sciencecriminelle » ou«science
pénitentiaire »)connaîtcertes un débutd’institutionnalisation,
avecl’enseignementde lamédecine légale,de lamédecine mentale,d’élémentsde
policetechnique,d’anthropologie dudroitpénal,maisdanslesfacultésde droit.Entre
1905 et1914,troisd’entre-elles(Paris, Toulouse
etDijon)créentdescertificatsdescience pénale et,en 1922,naîtl’institutdecriminologie deParis,sous
ladoubletutelle desfacultésde droitetde médecine (maisdansleslocauxde
lafaculté de droit).

l’épreuve du crime. La construction ducrime comme objet politique,1880-1920, Paris,
L.G.D.J.2002 ;MucchielliL. (ed),Histoire de la criminologie française, Paris, L’Harmattan
1995,«L’impossibleconstitution d’une disciplinecriminologique
enFrance.Cadresinstitutionnels,enjeuxnormatifsetdéveloppementsde larecherche desannées1880ànosjours»,
Criminologie,37(1),2004,pp. 13-42,Criminologie etlobby sécuritaire.Unecontroverse
française, Paris, La Dispute,2014;etRennevilleM.,Crime etfolie.Deux
sièclesd’enquêtesmédicalesetjudiciaires, Paris, Fayard,2003.
7.ParexempleRichardG.,«Lescrises socialesetlesconditionsde la criminalité »,L’Année
sociologique,1898-1899, année3,pp. 15-42.

Critique de la raison criminologique

-
D. BIGO, L. BONELLI

9

La criminologie demeureainsiacadémiquementmarginale etmarquée par
lesparcours conservateursdeceuxquis’enréclament, comme par une
profonde hostilitéà un droitpénal fondésurl’humanisme de lapeine.Elles’aliène
doncnombre de juristeset setourne vers la branche encore plusténue de la
science pénitentiaire.Si les thèsesdu criminel-nés’estompent,le lien entre
classesociale,pauvreté etcriminalité faitenrevanche florès.L’actecriminel
supposerait unesubjectivitécriminelle particulière etlafigure de l’ouvrier–
ouplusencore dulumpenprolétariatdélinquant– envahitlesdiscours.Les
questionnements se déportent verslespolitiquesà adopterlorsqu’existentdes
situationscriminogènesqui favorisentl’émergence
detypesd’individusassociésàdesactesdélinquantsparticuliers.Deuxapproches s’opposentou se
8
combinentpourcombattrece que l’onappellealors« ladangerosité »:d’une
9
partla« prophylaxiesociaqle » ui entend jouer
surlesconditionsindivité/automne/hiver 2014
- éduellesetcollectivespouvantfaciliterladélinquance et,de l’autre,lesmesures
desûretévisantà«réadapter» l’individudévianten plusdesonchâtiment
pénal.Cesdimensions structurentlesdisputescriminologiquesaprèsla
SecondeGuerre mondiale, auxquelleson peutassocierlesnomsdeJean
Pinatel (1913-1999),inspecteurde l’administration pénitentiaire,
collaboraonflits n°94/95/96
teurassidude laRevue desciencecriminelle etde droit pénal
comparéetmem& C
bre importantde la Société internationale decriminologie;dumagistratMarc
10
Ancel (1902-1990),fondateurde « ladéfensesociale nouvelle » ouencore de
Cultures
JacquesLéauté,professeurde droitprivéàla Faculté de
droitdeParis(195810
1970),puisdirecteurde l’Institutdecriminologie deParis(1972-1985),qui
insistesurlerôle de la criminologieclinique,surlesdéterminantsindividuels
ducrime,et surlanécessité de lierl’approche psychologique etletraitement
11
judiciaire .Malgrécetteactivité –ycomprisinternationale –, c’estpourtant
ducôté de lasociologie etdudroitquese développentenFrance lesétudes sur
lecrime,d’abordavec HenriLévy-Bruhl (1884-1964),puisavec André
12
Davidovitch etJeanCarbonnier.Ce mouvement s’amplifieàpartirdes
années1960-1970,dans uncontexte intellectuel marqué parla contestation
politique du système pénal etlaréception des théoriesinteractionnisteset
13
notammentdecelle de l’étiquetage .Ladynamiquese déporte davantage
versl’étude de lapénalité,d’abordauService
d’étudespénalesetcriminologiques(SEPC), créé en 1968souslahoulette dePhilippeRobert,puisau

8 .DanetJ.,«Ladangerosité,une notioncriminologique,séculaire etmutante »,Champ
pénal/Penal field[en ligne],vol.V,2008.
9 .Le premiercongrèsinternational de prophylaxiecriminellesetientà Parisdu 27au 30
septembre 1959.Il entend «substituer unesciencetoutàfaitnouvelleauxanciennesconceptions
en matière de prévention ducrime etdespsychopathies».Cf.Revue internationale de droit
comparé,11 (2),1959. p. 422.
10.AncelM.,La Défensesociale nouvelle,un mouvementde politiquecriminelle humaniste,
Paris,éditionsCujas,1954.
11.LéautéJ.,Criminologie et science pénitentiaire, Paris, PUF,1972.
12.MucchielliL. etMarcelJ-C.,«Lasociologie ducrime enFrance depuis1945 »,inMucchielli
L. etRobertPh.,Crime et sécurité.L’étatdes savoirs, Paris, La Découverte,2002.
13.VoirRobertPh. «Lasociologie entreunecriminologie dupassageàl’acte et
unecriminologie de laréactionsociale »,L’Annéesociologique,troisièmesérie,vol.XXIV,pp. 441-504.

Centre derecherchesociologiquesurle
droitetlesinstitutionspénales(CESDIP),qui leremplace en 1983.La criminologie prophylactiquecontinue
14
certesàirriguerdesmilieuxprofessionnels,maismalgré lesdésirsdePinatel,
ne parvientguèreàse ménagerdesespacesautonomes, au-delàde quelques
îlotsdisséminésdanslesfacultésde droit.

Verslafin desannées1970,l’Institutdecriminologie deParisemprunte
unevoie originale pour sortirdesonconfinement.Léauté essaie d’ypréserver
l’essence de laquestion «criminelle »,maisen
larattachantaudiscoursnaissant surle «terrorisme »,quiaccompagne le développementde laviolence
politique enEurope (enAllemagne,enItalie,maisaussi liéeàlaquestion
palestinienne).L’ethnologueJeanServier,partisanàson heure de l’Algérie
15
française,s’yassocie occasionnellement.Surtout,le journalisteChristian de
Bongain –unancien d’Occidentchrétien,plusconnu sous son pseudonyme
XavierRaufer–yest recruté pourmenerdes recherches.

Ce dernierjouetrès vite lerôle d’intermédiaire entre
l’Institut,desmembresdes servicesderenseignementsfrançaisaveclesquelsil partage
desaffinitéspolitiquesetcertainsmédias.Dansdesarticlesde presse (àL’Express
notamment),desémissionsderadio etdetélévision etdansdesouvrages(plus
d’unevingtaine entre 1982et 2010),il développeses thèses surleterrorisme et
lecrimesous toutesleursfacettes.Utilisant un langagesimplificateur,dontil
s’honore dans uneveineanti-intellectuelle,il fait
unusageabondantdesméta16
phoresbiologiquesetmédicales.Sous
saplume,lesorganisationsclandes17
tinesdeviennentdes« guérillasdégénérées»,lesÉtatsduSud,des«États
faillis»aux«zonesgrisesincontrôlables»
justifiantlesinterventionsdespuissancesoccidentales,etil insistesurlesennemisinfiltrésdanscesdernières,hier
les«Partiscommunistescombattants», aujourd’hui les«
islamo-gangsters».La«violencesociale » etles«zonesde non droit»
desbanlieuesfrançaises sontprojetéesdansdesdiscussionsgéopolitiques surlechaosglobal,
dessinantl’image d’un présentetd’un futurmenaçants.Saprose et sesgloses
mêlentladésignation de « groupesàrisques»,l’évaluation desconditionsde
leurpassageàl’acte etdesinjonctionsàl’action (publique).Ilsuitencelala
ligne de pente de la criminologie prophylactique desesainés,sans toutefois se

14.PinatelJ.,«La criminologie:recherchescientifique etactionsociale »,Revue française de
sociologie,1964,5-3,pp.325-330.
15.En 1979,il écritnotamment un «Quesais-je ? » intituléLeterrorisme(n°1768) danslequel
on peutlire que «Lapersonnalité du terroriste estcommecelle decertainscriminelsde droit
commun:une personnalitésuicidaire.Cerefusduprésent,de lasociété desadultes, cette
volonté deretouraupassésontenréalitéautantde jalons sur un même itinéraire de fuitevers
lamort,solution detousleséchecs» (p. 121 de l’édition de 1992).
16.Surlesmétaphoresmédicales,l’appartenanceàl’extrême droite etl’anthropologie guerrière,
voirCultures & Conflitsn°43,2001,intitulé «Construire l’ennemi intérieur».
17.Métaphoresassociéesaux théoriesdesconflitsdebasse intensité développéesparDavid
GalulaetMaxManwaring dontils’inspiresans toutefoisleur reconnaître lapaternité deces
« notions».Voirnotamment, Galula D.,Counterinsurgency Warfare: Theory AndPractice,
New York, Praeger,1964 etManwaring, M.G.,Gray Area Phenomena: Confrontingthe
NewWorldDisorder, Boulder, Westviewpress1993.

Critique de la raison criminologique

-
D. BIGO, L. BONELLI

11

référer àeuxni prendre partauxdébatsintellectuelsqui lesmobilisent.Dans
desmédiasfriandsd’interprétations simpleset«à chaud », cetype de propos
génèreune notoriété immédiate.Etce n’estpasle moindre desparadoxesque
lerenouvellementde la criminologie françaiseauquel il participerepose
davantagesurdes
ressourcesmédiatiquesetpolitiquesquesurcellesacadémiquesetprofessionnellesqui prévalaientauparavant.

La « criminologie nouvelle » à l’offensive

Àpartirde lafin desannées1980,dans uneconfiguration quivoitla
18
consolidation d’une préoccupation publique pourlasécurité,uneremise en
cause desanalyses stratégiquesdueàlafin de la bipolarité, ainsi que
leresserrementdesliensd’interdépendance entre leschampsmédiatique
etpolité/automne/hiver 2014
19
- étique, cesformesd’expertisecriminologiquevontprospérer.

Assénantdesaffirmationsidéologiquescommes’ils’agissaitd’évidences
venantd’unsavoiracadémique, ceuxqui peuventlesendosserarriventà créer
un genre journalistique et télévisuel qui faitleur succès:unedémagogie
discionflits n°94/95/96
plinaired’un genre nouveauoùl’expertprésumé – loin dese distancierdes
sté& C
réotypes– flatteaucontraireun «bonsens» ditpopulaire dèsquece dernier
peutêtre orientéverslesoutienauxpolitiqueslesplus sécuritaires.Utilisant
Cultures
unstyle narratif facile et racoleur,mêlantfiction etdétails
réels,oùlesenne12
mis sontpresquetoujours secrets,puissantset surle pointderenverser un
système inconscientdudanger(« l’aveuglement» et« l’angélisme »reviennent
20
souvent),ilsparticipentàlapromotion dece que le politisteaméricain
21
MichaelRogin nommeune « démonologie politique ».Celle-cirallie
d’anciensprofessionnelsde lasécurité qui peuventpimenteràmoindrecoûtla
publication de leursmémoiresetdeshommespolitiques soucieuxde marquer
desécartsdistinctifsdansleurspartisen endossantla cause de la«sécurité ».

Cesnouveauxexpertsdéploientainsi leurs«analyses»surlesplateauxde
télévision,dansles studiosderadiosoulescolonnesdesjournaux ;dansle
champ politique (commeconseillersdeséluslocaux,de partispolitiquesou
descabinetsministériels);danslechampbureaucratique (parlaparticipation
auxécolesde formation de lapolice oude lagendarmerie, àdesmissions
techniques,des rapports);danslechamp éditorial
(pardespublicationsd’ouvrages,ladirection decollections) etàlamarge duchampacadémique (pardes
enseignements universitaires– notammentdansdesmasters 2professionnels
22
oudesdiplômes universitaires(DU)spécialisésensécurité) .Selonune

18.BonelliL.,La France apeur.Une histoiresociale de « l’insécurité », Paris, La Découverte2010
[2008].
19.ChampagneP.,Faire l’opinion.Le nouveaujeupolitique, Paris,éditionsdeMinuit,1990.
20.ParexempleRauferX.,«Temps,espace:horizonstratégique »,Sécurité globale,5,2013,
p. 15.
21.RoginM.,Lesdémonsde l’Amérique, Paris, Seuil,1998.
22.BonelliL.,«Quand lesconsultants sesaisissentde lasécuritéurbaine »,Savoir /Agir,9,

logiquecirculaire, chaque position occupée dansl’un deces univers renforce
leur autoritéàintervenirdanslesautres,toutencontribuantàydiffuser
l’image d’unecriminologie « en priseavecsontemps», accessible dans ses
analysesetparfoisiconoclaste dans son propos.La création parle
gouvernementd’unechaire de «criminologieappliquée »auConservatoire national des
artsetmétiers(CNAM) en2009 puisd’unesection de «criminologie »
(section75)auConseil national des universités(CNU) en2012
viennentobjectiverl’augmentation de lavaleurd’usage etde lavaleurd’échange
decettecriminologie qui ignoreson histoire.Si quelques universitaires(notammentdes
héritiersdePinatel)s’associent untempsàl’entreprise,le label est surtout
approprié parquelquesentrepreneursdecause dontlesenjeuxdemeurentplus
moraux,économiquesetpolitiquesqu’académiques.Ce dontatteste d’ailleurs
leurabsence d’adhésion,même minimale, aux règlesde fonctionnementdu
champscientifique (d’illusioetdelibidopour reprendre les termesdePierre
23
Bourdieu),leurcoupureaveclescerclesantérieursoù se débattaientces
questions(comme parexemple l’Association française decriminologie) etleur
ignorancetenace des travauxcriminologiquesantérieurs.

Latrajectoire deM.AlainBauer,longtempsprésidentdirecteurgénéral
d’une entreprise deconseil ensécurité (AB Associates) etaujourd’huititulaire
de la chaire duCNAM– ilaimeà cetitrese présentercomme « leseul
professeurdecriminologie français» –condenseà ce pointl’ensemble dece
mouvementqu’il envientpresqueàle personnifier.Sonstyle «bonhomme » et son
sensde laformule lui permettentderavirdespublicsdivers,en particulierles
24
médias,lesentrepreneursdesécurité,leséluslocauxetle grand public.Mais
l’autorité qu’ila acquise n’estpas séparable du travailcollectif d’un petit
groupe pourasseoir sespositionsetqui fonctionne pardes transfertscroisés
decapitalsocial et symbolique (incluantdes renvoisd’ascenseur).

Parmisesmembres, M.Bauerne manque jamaisdeciterM.Raufer(quise
fera conférerfinalement untitre de docteuren géopolitique en2007),
M.FrançoisHaut,maître deconférencesen
droit,etM.YvesRoucaute,pro25
fesseurdesciencespolitiquesàl’université deParisOuestNanterre .Les
deuxpremiers
s’occupentdudépartementderecherchesurlesmenacescriminellescontemporaines(DRMCC)àl’Institutdecriminologie deParis,quia

septembre2009,pp. 17-28.
23.BourdieuP.,Méditations pascaliennes, Paris, Seuil,2003[1997],p.25.
24.On noteraenrevanche le dédain des universitaires venantde la criminologieuniversitaire –
critique ounon – quis’estdéveloppée enAngleterre,enItalie,enSuède lorsqu’ilreprésente la
criminologie française dansdesenceintes spécialiséescommeEuropol,etlesdistancesque les
responsablesnon françaisdecesdifférentesagencesmaintiennentaveclui etavecses
« manières».Sur satrajectoire,voirRimbertP.,«Lesmanagersde l’insécurité.Production et
circulation d’un discours sécuritaire »,inBonelliL. etSainatiG(ed),La machineàpunir.
Pratiquesetdiscours sécuritaires, Paris, L’Espritfrappeur,2001,pp.235-276etBonelliL.,La
Franceapeur…,op.cit.,pp. 169-172,241.
25.Parexemple dansBauerA.,Àlarecherche de la criminologie:une enquête, Paris,
CNRSéditions,2010,pp.27et 33.

Critique de la raison criminologique

-
D. BIGO, L. BONELLI

13

succédé en 1997au CERVIP(Centre d’étude etderecherchesurlaviolence
politique, créé en 1986).LeDRMCCrattaché parcontratàl’université
PanthéonAssas–ParisIIesthabilitéàdélivrer un diplôme d’université (DU).
Lesintervenants sontessentiellementdesprofessionnelsde lasécurité et son
objet reste explicite:« ladétection précoce,l’observation etl’analyse detoutes
lesformesde menacescriminellesauxfinsde proposerdesdiagnostics,de
26
dégagerdesconceptsetde
mesurerleurimpact».Surtout,leDRMCCdispose d’un débouché éditorial importantauxPresses universitairesdeFrance
(PUF),oùM.Rauferavaitétérecrutéaudébutdesannées1990etoùil dirige
la collection «Criminalité internationale ».Lasingularité decetassemblage
institutionnel (associatif/éditorial/ universitaire) doitbeaucoupauxaffinités
politiquesnationalistesetanticommunistesdeceuxqui lecomposentetl’ont
27
rendupossible .Maisil n’enreste pasmoinsqu’il offreà M.Bauerdes
té/automne/hiver 2014
- édébouchésqui lui étaientinaccessiblesaudébutdesa carrière.Ainsi, c’estaux
PUFqu’il publie en 1998son premierouvrageViolencesetinsécurités
urbaines(avec M.Raufer) etqu’il peutensuites’associeravecdeshauts
responsablespoliciers, commeM.ÉmilePerez(avecqui ilcosigneL’Amérique,
la violence,lecrime.Les
réalitésetlesmythesen2000,LespolicesauxÉtatsonflits n°94/95/96
UnisetLecrimeauxÉtats-Unisen2003,puisLes100motsde lapolice etdu
& C
crimeen2009), M.André-MichelVentre (LespolicesenFrance.Sécurité
publique etopérateursprivésen2001) oule jugeJean-LouisBruguière (Les
Cultures
100motsdu terrorisme,«Quesais-je ? »,n°3897,2010).Ilypublie ensuite 14
14
ouvragesentre2010et 2014,dont un fameuxCriminologie plurielle(2011),
que lecriminologuebelgeDanKaminskirésumecommeunetentative
d’établir une «science de lamenace etde l’ennemi », avantde lecongédierd’une
belle formule:«une “science” de lamenace est une menace pourlascience;
28
une “science” de l’ennemi est une ennemie de lascience ».

Cetransfertdecapitalacadémiques’observe égalementdans
sonrapprochementavec M.Roucaute,un professeuragrégé descience politique de
l’université deParisOuestNanterre,oùil dirigeun master 2de « managementdu
risque ».Celui-cisigne en2008avec MM.BaueretRauferlecourt texte
programmatique d’une «criminologierefondée »,dontl’ambition est«
derépondreauxquestionsfondamentales– quisontaujourd’hui
lescriminels(etcommentévoluent-ils) ?Où sont-ils?Combiensont-ils?Que
font-ilsetpour29
qu» – en inoi ? tégrantégalementdesperspectivesde géopolitique
etderelationsinternationales.

26. http://www.drmcc.org
27.RigousteM.,Lesmarchandsde peur.La bandeà Baueretl’idéologiesécuritaire, Paris,
Libertalia,2011.
28.KaminskiD.,«Criminologie plurielle etpourtant singulière »,Revue desciencecriminelle et
de droitpénalcomparé,2,2011,pp. 475-495.
29.BauerA., RauferX. etRoucauteY.,«Unevocation nouvelle pourla criminologie »,Sécurité
globale,5,2008,p. 90.

M.Bauer tire deces rapprochementsune légitimité intellectuellepar
imprégnationoupar capillarité.Ilslui fournissentdes ressourcesdansles
luttesqu’ilconduitdanslesbureaucratiesde lasécurité.En effetla« nouvelle
criminologie » française –comme il l’appelle –apparaîtpeut-être moins
commeune entreprise proprement universitaire qu’administrative
etpolitique.Fortdesproximitésnouéesavecdesélitesdeces secteurs, M.Bauer va
jouer unrôle danslaréorganisation desinstitutionsde production etde
diffu30
sion deconnaissances surla criminalité .

D’abord,il participeàlaréorientation de l’Institutdeshautesétudes surla
sécurité intérieure (IHESI) duministère de l’Intérieur, créé en 1989 par
M.PierreJoxe et rebaptiséInstitutnational deshautesétudes surlasécurité
(INHES) en2004:unObservatoire national de ladélinquance (OND)yest
créé,dontM.Bauerdevientle président.Ce nouveaudépartementcomposé
de 9 personnesestdirigé parM.ChristopheSoullez,unancien étudiantde
M.Rauferàl’Institutdecriminologie deParis.Ilrecrute égalementcomme
chargé d’études unancien directeurde lasécurité de laville deRoubaix,
M.Jean-Luc Besson, auteurd’un ouvrage intituléLescartesducrime,publié
lamêmeannéeauxPUF,etpréfacé par…M.Bauer.Comme lerapporteun
témoin, cette petitecellule prit rapidementle pas surleconseil d’orientation
de l’ONDetdevintlavéritablecheville ouvrière de laproduction,de l’analyse
31
etde la communication deschiffresde ladélinquance .Le poidsprisparles
promoteursde l’ONDdansl’INHESserenforce encore lorsquece dernier
devientl’Observatoire national de ladélinquance etdes réponsespénales
(ONDRP) en2009, àl’occasion d’un nouveauchangementde nom de
l’institut,désormaisappeléInstitutnational deshautesétudes surlasécurité etla
justice (INHESJ) etdirigé jusqu’en mars 2014 parl’inspecteurgénéral de la
police nationaleAndré-MichelVentre, coauteurdeM.BauerauxPUF.

Cette influencesetraduitégalement surleterrain desconnaissances.À
son origine,l’Institutlaissaitgénéralement une large placeàlarecherche,
mêmesi les relationsentreadministration etchercheursétaientparfois
32
rugueuses.Àpartirde2004,le département recherche perdsonautonomie,
sevoitadjoindre lesétudesetestdirigé pardesprofessionnels: commissaire
de police puismagistrat.Larevue qu’il éditait(Lescahiersde lasécurité
intérieure),d’unebonnetenueacadémique,est réorganisée
etdevientenseptembre2007Lescahiersde lasécurité.M.Roucaute en devient,pour untemps,le

30.M.Bauerestenchâssé dans une multitude deréseauxpolitiques(auPartisocialistecommeà
l’Union pour un mouvementpopulaire) etfrancs-maçons(il futgrand maître duGrand
OrientdeFrance de2000à2003) qui participentà accroîtresasurfacesociale.
31.OcqueteauF.,«Une machineàretraiterlesoutilsde mesure ducrime etde l’insécurité:
l’ObservatoireNational de la Délinquance »,Droit& Société, LGDJ,2012,pp. 447-471.
32.OcqueteauF. etMonjardetD.,«Insupportable etindispensable,larechercheauministère de
l’Intérieur»,inBezesPh., ChauvièreM., ChevallierJ.,deMontricherN. etOcqueteauF.,
L’Étatàl’épreuve des sciences sociales.Lafonctionrecherche danslesadministrations sousla
e
VRépublique, Paris, La Découverte,2005,pp.230-247.

Critique de la raison criminologique

-
D. BIGO, L. BONELLI

15

rédacteurenchef etMM.RauferetHautfigurentparmi lescontributeurs très
réguliers.L’inflexion desproblématiquesest sensible etlaisseune large place
auprojetintellectuel de lanouvellecriminologie.Lasimple liste des titresest
évocatrice:«Laviolence des
mineurs» (n°1,septembre2007);
`~ÜáÉêëÇÉ ä~
«Le fléaude ladrogue » (n°5,
septembre2007);«La crimina-ë¨Åìêáí¨
n°7
lité numérique » (n°6,décembre
2008);«Sport:menaceset
risques» (n°11,mars 2010);
«Lesdangersde la contrefaçon »
(n°15,mars 2011);«L’école face
auxdéfisde lasécurité » (n°16,
Les organisations
té/automne/hiver 2014
- éjuin2011);«L’économie du
criminelles
crime » (n°25,septembre2013);Pègre, banditisme, mafias, pirates,
cartels, crime organisé ,
etc.Parfois,la couverture en dit
triades, gangs, tra fics...
assezlongsurlecontenu, comme
Également dans ce numéro :
Interrogations sur une nuit d’émeute à Montréal
le montrecelle dun°7,intitulé
Psychiatrie et délinquance : quels lieux
et quels moyens de traitements ?
onflits n°94/95/96
Interpol : une plateforme opérationnelle
«Lesorganisationscriminelles»pour la coopération de police internationale
& C
(mars
2009),reproduitecij a n v i e r- m a r s 2 0 0 9
contre.
Cultures

16

Lastratégie deconquête despromoteursde la« nouvellecriminologie »
nes’arrête pasauxinstitutionsduministère de l’Intérieur.En2007, M.Bauer
sevoitconfierparM.NicolasSarkozyetM.FrançoisFillon laprésidence
d’une mission deréflexionsurlerapprochementdesinstitutionsde formation
etderecherche quitravaillent surlesquestionsdesécurité etde défense.Parmi
sescinq membres,onremarqueM.Raufer,etl’un desdeux rapporteursn’est
autre queM.Soullez.Lamissionrendsonrapporten mars 2008,préconisant
lafusion de l’INHESetde l’Institutdesétudeset recherches surlasécurité des
entreprises(IERSE) d’une partetcelle duCentre deshautesétudesde
l’armement(CHEAr)avecl’Institutdeshautesétudesde ladéfense nationale
(IHEDN) d’autre part.Il propose égalementla création
d’unConseilsupérieurde laformation etde larecherchestratégique (CSFRS),encharge de fixer
lesorientations stratégiquesdesdeuxpôlesetdecoordonnerleuractivité,
notammentenregroupantl’ensemble decesinstitutions sur un mêmesite,
l’École militaire.L’ensemble duprojetestmisen œuvre entre2009 et 2010,et
le présidentduCSFRSest…M.Bauer.M.Raufern’estbiensûrpasoublié.Il
reçoit une place dechoix, commesecrétaire du« groupe
desexpertsinternationaux»,en mêmetempsqu’unetribuneannuelle,lorsdesAssisesnationales
de larecherchestratégique.Outre le prestigeassociéà cespositions,lesenjeux
quiy sontattachés sontégalementextrêmementpratiques,puisque leCSFRS
estdevenu un guichet unique parlequel passentnombre de financementsde
rechercheauparavantdistribuésparlesinstitutionsqui lecomposent.Une
situationavantageuse que laissetransparaîtreM.Bauer,lorsqu’il déclare lors

desAssisesdu 24 juin2010:«LeCSFRSn’apas vocationàmonopoliserou
uniformiserlarecherche,maisàlui permettre dese
développerdanslesmeil33
leuresconditionsen évitant redondancesetgaspillage ».

La colonisationrapide d’unbon nombre d’administrationsproduisantdes
savoirs surlasécurité parles tenantsd’une nouvellecriminologie nesignifie
pasque les
relationsensonseinsoientexemptesdetensions,ouqu’ellerassembleseulementdesacteurs tendus vers un même objectif.Commetoute
mobilisationcollective, cette entrepriseagrège desintérêtshétérogènesetfait
l’objetd’investissementsinégaux.Ellese heurte desurcroîtàdes résistances.
Lesagentsduministère de la Justicesemblentn’accompagnerle mouvement
que duboutdeslèvresetmaintiennentde largesmargesd’autonomie, allant
parexemple jusqu’à créeren2014unObservatoire de larécidive etde
ladésistance en dehorsde l’ONDRP.De lamême manière,lesinstitutionsmilitaires
semblentavoirassezlargementfreinéce quecertainsen leur seinconsidèrent
commeune offensive duministère de l’Intérieur.

Il n’enreste pasmoinsqu’entre2004 (création de l’OND) et 2009
(création duCSFRSetde la chaire duCNAM),lespositionsinstitutionnellesdes
partisansd’une «criminologierenouvelée » ontété largement renforcées.Et
c’estdanscecontexte queMmeValériePécresse,ministre de l’enseignement
supérieuretde larechercheconfie en décembre2009à M.LoïckVillerbu,un
professeurde psychologieà Rennes-II,laprésidence d’une «Conférence
nationale decriminologie ».Parmi lesneuf membresducomité,onremarque
l’incontournableM.Bauer.Lerapport,renduen juin2010,préconise le
développementde la criminologie dansles universitésfrançaises.Unesection
nouvelle duCNU(la75)voitle jourpardécretle 13février
2012,dontlesmembres sontnommésparle ministère le
18avril.MM.BaueretHautfontévidemmentpartie des18titulaires.La conjonction desmobilisationsetde
l’alternance politique emporte lasection,supprimée enaoût
sansavoireud’acti34
vité .Lasociologie decette querelle – quicoalise desgroupesassezdifférents
–resteàfaire.Maisl’intention politique qui luiadonné naissance étaitclaire:
renforceret stabiliserlespositionsacadémiquesdes tenantsde la« nouvelle
criminologie ».

L’échecde lasection75 nesigne pourautantpascelui decette dernière
dontl’objetdemeure moins scolastique quesymbolique.Ils’agiten effet
moinsde débatsintellectuelsque de la constitution d’uneidentitéacadémique
ensimili, capable de faire illusionvis-à-visdesprofessionnelsde lasécurité,de
35
lapolitique etdesmédias.Ense parantdes vertusde neutralité etde
désin

33.Cité dansMoroCh.,«PremièresAssisesnationalesde larecherchestratégique: bilan
etperspectives »,Sécurité globale,13,2010,p. 18.
34.MucchielliL.,Criminologie etlobby sécuritaire…,op.cit.,pp. 149 et ss.
35.Ladernière manifestation en date deces tentatives qui « font science » estle lancementen
octobre2013de laRevue française decriminologie etde droitpénal(RFCDP),dontletitre et
l’apparenceaustèrerappellentles revuesacadémiques.Enréalité,elle dépend de l’Institut

Critique de la raison criminologique

-
D. BIGO, L. BONELLI

17

téressementattachéesàlascience, celle-ci peuten effetatténuerles suspicions
qui pèsent surlecaractère idéologique et/oucommercial desanalysesdes
« nouveauxcriminologues» et,parlàmême,renforcerlespositionsqu’ils
occupentdansdifférentschamps(bureaucratique,médiatique etpolitique
notamment).D’ailleurs,on ne peutqu’observeravecsurprise la cécité de
nombre dechercheursmobiliséscontre lasection75,quitenaientpourentité
négligeable lesmenéesdeM.Baueret sesalliés tantqu’ellesavaientlieuen
dehorsduchampacadémique etlesdécouvrenthorrifiésquand elles yentrent
pareffraction dufaitduprince.Leurindignation prête d’abord le flanc àla
critique facile de ladéfense d’unterritoire,mais surtout rate
l’essentiel:l’analyse des rationalitésd’uneraisoncriminologique prégnantebienau-delàde la
discipline éponyme,dansl’administration,lesmédias,lapolitique etmême
parfoisdanslascience politique (particulièrementdansl’étude despolitiques
té/automne/hiver 2014
- épubliques),lasociologie,le droitoulapsychologie.

(Dé)raison criminologiquecontemporaine ?Continuité, critique,
abandon

onflits n°94/95/96
Si l’on metmomentanémentdecôtécesaléas récentsetbien français,en
& C
adoptant une perspective de moyenne durée,on observe que
laraisoncriminologique prophylactiques’est transformée etajustéeauxpratiquesde
manaCultures
36
gementobservablesdanslecadre d’unebureaucratisation néolibérale .Ellea
18
d’abordrompuen partieavecles thèsesde l’individudangereux surlesquelles
Foucaultportait un diagnostic critique,etelle n’estplus véritablement
uncarrefourcentral entresavoirspénitentiaire
etpsychiatrique.Elleapparaîtdavantage enadéquationavecles savoirsmanagériaux,lesentreprisesprivéesde
sécurité,les technologiesde
géolocalisation,decartographie,devidéo-surveillance,de logicielsde profilage.Elle devientégalement un discoursde
justification de lasurveillancetechnologique etdesdemandespolicièresd’unaccès
sans réserveàdesdonnées(personnelles) numérisées.Elle maintient
sonsoidisant utilitarisme (issude la« défensesociale »),toutense
dissociantdesélémentslesplusextrémistesqui l’avaientassociéeavecl’idéologie fasciste etla
37
biologisation despopulations.Ilsubsistecertesàsesmarges uneattraction
pourle «criminel né »,jadis repéré parlaforme desoncrâne etaujourd’hui
38
parlesneurosciences.Maisl’orientationsemble
plus«comportementa

pourla Justice,uneassociation detype loi de 1901, connue pour sesanalyses
trèsconservatricesen matière de justice pénale.MM.BaueretRauferfontpartie descomités scientifique
etde lectureauxcôtésde quelques universitaires(souvent retraités, comme lecriminologue
canadienMauriceCusson oule professeurde droitpublic AndréVarinard) et surtoutde
praticiens.
36.HibouB.,La bureaucratisation dumonde àl’ère néolibérale, Paris, La Découverte,2012.
37.Surlesdilemmesde la criminologieàse départirdeces
tendancesenAllemagne,onsereportera àla contribution deGrégorySalle dansce numéro.
38.Bien qu’elles s’en défendent souvent,un nombre importantde publications vontencesens,
dansdes revuesacadémiquesqui n’ont rien deconfidentielles.VoirparexempleSterzerPh.,
“BorntoBeCriminal?What toMake ofEarlyBiologicalRiskFactorsforCriminal
Behavior”,AmericanJournal ofPsychiatry,167(1),janvier 2010,pp. 1-3 ;TemplerD. et

liste », afin derecrutercertainsmédecinsetpsychiatres spécialisésdansla
39
« détection précoce » descomportements«àrisques»
.Lecomportementalisme devientmoins unecaractéristique intrinsèqueàun individuparticulier,
qu’unerelation distinguantau sein d’une populationceuxqui
ontdescomportements«anormaux».

Ceci permetde mobiliserdes savoirs statistiquespourlagestion
despopulationset, comme lesignaleIanHacking,de la crédibiliserpardeschiffreset
descourbes,distribuantlesindividusentre pointsextrêmesetpointsmodaux
etconstituantainsi desfrontièresentrecatégories.Larépartitionstatistique
desindividusauxpositions raresest reluecommeuneanormalité par rapport
40
àdesnormes socialesmajoritairesetpartant, commeune illégitimité .Ce
sautlogique,queFoucaultavaitdésignécomme ladifférence entrenormation
etnormalisation,estloin d’être l’apanage de la criminologie.On leretrouve
danslaplupartdes sciencesde gestion,maisil prendunetournure particulière
avecle mode detraitementquecelle-cirecommandeàl’égard
decespopulationsminoritaires,désormaisperçuesdavantagecomme migrantsàsurveiller
etmettreàl’écart,plutôtquecomme
prolétairesàdiscipliner,lesdeuxobjectifsayantconnu une inversion de priorité,mais subsistantcomme fondement
anthropologique decetteraisoncriminologique etdeson mode de production
41
de lavérité .

La conjonction entre lapromotion d’unesurveillance
dissuasive,préven42
tive etprédictive etdesprocessuscontemporainsd’(in)sécurisation
dédifférenciantles sphèresdupolicier,du renseignement,dumilitaire etde
l’entre

RushtonPh.,“IQ,skincolor, crime, HIV/AIDS, and income in 50U.S.states”,Intelligence,
39,2011,pp. 437-442 ;YangY.et alii,“VolumeReduction inPrefrontalGrayMatterin
UnsuccessfulCriminalPsychopaths”,BiologicalPsychiatry,57,2005,pp. 1103-1108;Yang
Y.et alii,“Localization ofDeformationsWithintheAmygdalainIndividuals With
Psychopathy”,ArchivesofGeneralPsychiatry,66(9),2009,pp. 986-994;Meyer-Lindenberg
A.et alii,“Neural mechanismsof geneticrisk forimpulsivityandviolence in humans”,
Proceedingsofthe NationalAcademyofSciences,103(16),2006,pp.6269-6274.Unauteur
importantdececourantestAdrianRaines, auteurnotammentdeTheAnatomyofViolence:
TheBiologicalRootsofCrime, New York, Pantheon,2013.Nous remercionsJean-Claude
Croizet,de l’université dePoitiers,pour seséclaircissementssur ce domaine.
39.Ontrouveraparexempleune magnifique «courbe évolutive d’un jeune quiaufuretàmesure
desannées s’écarte du“droitchemin” pour s’enfoncerdansladélinquance » dansBénistiA.,
Surlaprévention de ladélinquance, Rapportde la Commission prévention dugroupe d’études
parlementairesurla sécurité intérieure de l’Assemblée
nationale,octobre2004,p.7.Unrapportde l’INSERM,intituléTrouble desconduiteschezl’enfantetl’adolescent,deseptembre
2005allaitdansle mêmesens.Ilsoulevaune large opposition de pédiatres,de
pédopsychiatresetde psychiatres.Lapétition «Pasdezéro deconduite pourlesenfantsdetroisans! »
qu’ilsontlancéearecueilli prèsde200 000 signatures.
40.HackingI.,“StatisticalLanguage, StatisticalTruthandStatisticalReason:
TheSelfAuthentication ofa Style ofReasoning”,inMcMullinE. (ed),SocialDimensionsofScience,
NotreDame, UniversityofNotreDamePress,1992,pp. 130-157et“‘Language, Truthand
Reason’thirtyYearsLater”,StudiesinHistory andPhilosophyofScience,43,2012,pp.
599609.
41.Voirla contribution deFabienneBrion dansce numéro.
42.BigoD.,«Sécurité maximale etprévention ?Lamatrice dufuturantérieuret sesgrilles»,in
CassinB. (ed),Derrière lesgrilles : sortirdu toutévaluation, Fayard, Paris,2013.

Critique de la raison criminologique

-
D. BIGO, L. BONELLI

19

43
priseapermisàla« nouvellecriminologie » dese démarquerdesesorigines
contestéesetd’élargir sonassise.Elleapporteàun discours stratégique
parlantd’ennemi interneun
formidablealibi,puisqu’elleaffaiblitlesdifférenciationsentreadversairesetennemis,ennemisetcriminels,populationsdange-
reusesetpopulationsen danger,situations risquéeset situationsnécessitantla
résilience.Désormais,expliquesavammentM.Baueraprèslesattentatsdes 7,
8 et9 janvier 2015,« lamenace provientde groupeshybridesetopportunistes
capablesdetransformations rapides.Il existeun
nouveau“melting-pot”criminel intégrantfanatismereligieux,massacres,piraterie,traficd’êtres
humains,de drogues,d’armes,desubstances toxiquesoude diamants.Un
continuumcriminalo-terroriste,un “gangsterrorisme”apparaît,qui
necorrespond plusauxpetitscasiersdoctementpréparéspoureux» (LePoint,15
janvier 2015).
té/automne/hiver 2014
- é
De manière pluscentrale encore,laraisoncriminologique participe,de
pairavecles rationalitéspratiquesdes servicesderenseignementetde
lasurveillanceàgrande échelle, àinvaliderlalogique duprocèspénal
ouàlasubvertir, às’appuyer surlespratiquesproactivesde police etàs’adosser sur une
onflits n°94/95/96
production de « l’opinion » quiauraitpeur,sesentirait troublée etinquiète.Il
& C
n’estdoncpas surprenantqu’outre les sciencesde gestion,elles’appuiesur
cellesde la communication et renoueavecles
théoriesdesopérationspsychoCultures
logiquesdesguerresantisubversives.Ils’agitcette foisde
frapperl’imagina20
tion enconstruisantlafigure ducriminelcommeun ennemi de l’intérieurqui
anéanmoinsdescaractéristiquesd’altéritésuffisamment reconnaissables
(retrouvantparlàles ressortsclassiquesde lapropagande) pourquechacun
puisseseconvaincre dubien-fondé desesanalysesetdeses verdicts.Par
exemple quand elle propose lamiseàl’écartetl’expulsion de l’individu
suspectcommealternative économique (etmorale)àl’enfermementde longue
durée ducoupable, aunom dufaitque lapénologie devraitdorénavantmoins
s’intéresseràlapeine etla culpabilité qu’àladangerositésociale
duphéno44
mènecriminel etàsaprévention .Une prévention quisupposeraitdiverses
mesuresdesureté,dansethorsle droit,le
futurnes’encadrantpasjuridiquement.

43.Voirnotammentlesn°58 deCultures & Conflits(2005)sur«Suspicion etexception » et
3132(1998)sur«Sécurité etimmigration ».
44.Cetraitpassaitd’autantplusinaperçuqu’ils’appliquaitàdespopulationsminoritaires,les
plusdéfavorisées,lesplusdésaffiliées,lesmoins susceptiblesde produireuncontre discours.
Depuisla crise de2008,onvoitapparaîtreun discourscriminologiques’en prenantau1% les
plus richesavecdesargumentairesqui dupliquentceux utiliséspourlastigmatisation des
étrangersensituation irrégulière,desdéboutésdudroitd’asile oudespopulationsnomades.
Ils seraient tous« mobiles»,«sansattacheau sol »,«sansidentité nationalebienconstruite »,
etc.Cela confirmeraitd’unecertaine façon le
diagnosticdeZygmuntBaumansurlesconséquencesde lamondialisation maisentrainerait unesorte derenversementd’analyse par
rapportàlasituation de privilégiésqu’il décrivaitauparavant.Lamajorité des« envieux» de la
mondialisation pourraientainsiseretourner,nonseulementcontre les vagabondsetles
touristespauvres,maisaussicontre les« élites».Unecertainecriminologie enFrance quise
situait trèsàdroite de l’échiquierpolitiqueaumilieudesannées 2000apuainsirapidement
réinvestirleterrain desonutilité politique,envisantlecyber-crime,lecrime financier,la
cor

Laraisoncriminologiquecontemporaineapparaîtplus technique,et
surtoutplusgestionnaire qu’elle ne l’étaitàsesorigines.Elle est très sourcilleuse
desformesque prennent ses raisonnements,touten infléchissant trèspeu ses
objectifs.Elle nerevientdoncpas sur soncaractère de «scienceappliquée »
permettantd’étudierle phénomènecriminel,maiselles’ajusteauxmodesde
raisonnementdulibéralisme etàsesoutilsde gestion etdecommunication
pourconvaincre desonutilité etdesa«vérité ».Lapolitique deschiffres
devientdèslorscruciale,tantdanslestyle de pensée que dansl’action.Etl’on
comprend mieuxleseffortsdes tenantsde lanouvellecriminologie française
pourconquériretmonopoliserlesinstitutionsde mesure de ladélinquance,
45
comme l’ONDRPparexemple .

Lagestion despopulations vialesoutils statistiquesproposeunevision et
desmodesde production de lavérité quiseveulentplus« neutres» que la
criminologiecentréesurl’individudangereux.Ilsn’essentialisentpaslafrontière
entre lecriminel etlesautres,maisessaientde l’établirentermesde
proportionau sein d’une population donnée.Celapermetainsi
des’éloignerdupsycho-biologique etderenoueravec« l’économie ducrime », c’est-à-dire «
l’opportunité » etlescalculs«coûts/avantages»aucœurdesapprochesde
micro46
économistescommeGaryBecker.Danscette «criminologie du soi »,
comme l’appelleDavidGarland,le
délinquantapparaîtcommeunconsomma47
teur rationnel,un « hommesituationnel ».L’infléchissementdiscursifse fait
en faveurdes situations risquées,de lavulnérabilité des victimesetprendses
distancesavecle profil individuel,sauf pourlescasderécidive (deréincidence
48
ouderéitération) .Lafigure du récidiviste mêle en effetcetterationalité
libérale etcelle de l’individudangereux(« la criminologie de l’autre » pour
Garland) dontil faudraitexplorerle psychisme etévaluerle dangerpotentiel,
mêmeaprèslapeine,dansdes« diagnosticsàviséecriminologique »
parexem49
ple .

À cette exception près,laraisoncriminologiquerecomposéeasu trouver,
avecsonajustementauxnormes statistiquesd’abord,son investissementdans
l’économie des sentimentsdespopulationsensuite,puisdansle discoursde la
préventionsituationnelle et satechnicisationviala cartographie du«crime »,

ruption vial’image des «banksters»,se donnantparlà un vernisacceptable dans une partie
de lagauchecritique.VoirnotammentBauer A.,Crime3.0:therise of globalcrime inthe21st
century, Washington, Westphalia Press,2014.
45.Pourl’usage deschiffresauniveaudespolitiqueslocalesdesécurité,voir l’article d’Élodie
Lemaire etLaurenceProteaudansce numéro.
46.BeckerG.,EssaysintheEconomicsofCrimeandPunishment, New York, Columbia
UniversityPress,1974.
47.GarlandD.,«Lescontradictionsde la“société punitive”.Lecasbritannique »,Actesde la
recherche ensciences sociales,124,1998,pp. 49-67.
48.HarcourtB.E.,AgainstPrediction.Profiling, Policing, andPunishing inanActuarialAge,
Chicago/London, TheUniversityofChicagoPress,2006.
49.Voirdansccnuméro lescontributions respectivesdeVéroniqueVoruz surlapsychiatrie et
d’OlivierRazacetFabienGouriou surles servicespénitentiairesd’insertion etde probation
(SPIP).

Critique de la raison criminologique

-
D. BIGO, L. BONELLI

21

lesappuispolitiquesqu’elleavaitperdudanslesannées1960,lorsqueson
modèle de prophylaxiesocialeapparaissaitcomme le lieuparexcellence des
nostalgiquesducolonialisme etmême de l’eugénisme etdufascisme.Barrée
pour untempsdescerclespolitiqueset universitairesauprofitd’une
démarche desociologie policière etjudiciairese développantàl’abri des
renouvellementsdudroitpénal,elleconnut unretouren grâceàpartirde la
fin desannées1970,lorsque « l’insécurité » devint un objetet un
enjeupolitique.Quand lasécuritéacquitlestatutde « première deslibertés» –comme
lerépèterontàl’envi nombre de gouvernantsdetousbordsquelquesannées
plus tard –sasubordinationauxnotionsde liberté etde justice (comme
moyen envue de finsladépassant) fut remise encause.Au-delàdes
statistiquesducrime,unsavoirbasésurdesenquêtesd’opinionconcernantle
«sentimentd’insécurité » etdesétudesdesécurité (intérieure) pouvaient
té/automne/hiver 2014
- éprospérer, alorsjustementque lasociologie dudroitpénal de
l’époquerefusaitde lescautionner,en insistant surl’individualisation dudroit,l’impossible
mise enchiffre des résultatsdesjugementsetle dangerdetraiterlajusticeà
l’aune deson efficacité,ramenée elle-mêmeàsonseulcaractèrecoercitif
d’emprisonnementetde gardeàvue préventive.
onflits n°94/95/96
& C
Si de nombreuxdétracteursde la criminologie mettaientalorsl’accent sur
son passé et surlapérennité d’une disciplineàvocation destigmatisation des
Cultures
groupeslesplusfaibles(folk devils) etdeconstruction destéréotypes surles
22
individusdangereux,peuont vuleschangements structurelsqui furentla
condition desonsuccèspolitique quand ellese paradescouleursde
l’expertisestatistiquesurdesgroupesde population en fonction de leurs trajectoires
etdélaissasa chasseaucorpsetàl’espritcriminel individuel.Plusgrave,sans
doute, bien descritiquesde laprophylaxiesociale partageaientavecelle l’idée
de l’anormalité ducrime.Caressantl’idée devivre dans un monde qui enserait
débarrassé,ils renouaientaveclavolontéthérapeutique enseréférantau
marxismesurlescauses structurellesducrime ouàlapsychanalysesur ses
causesindividuelles.Ilsne faisaientdoncguèrecetravail historique
etgénéalogique parlequel lechercheur retrace, comme ditFoucault,« l’histoire de la
50
manière dontleschosesfontproblème » etdontchaque narrationseveut,
malgrésesdifférences,unaccèsàl’universel de l’explication.Etc’est sans
doute làque le philosophe intervint,ensignalantcertainsdecesglissementset
manquementsdescritiquesclassiques.Il proposade penserleslimitesde laloi
dansleur rapportàla biopolitique despopulationsetdanslaproblématisation
desmodesde gouvernementducrime.Comme lesoulignentColinGordon et
51
FabienneBrion, Foucaultaeu unrapportdiscontinuavecle droitpénal et
publicet s’est trèspeuintéresséaudiscourscriminologique entantquetel,
qu’ilconsidéraitcommeunevacuité.Mais, àl’invitation desjuristesbelges
luttantcontre lesmesuresdesûreté que le gouvernement voulaitinstituer,il

50.Voir son entretien dansce numéro.
51.Voirleursdeuxcontributionsdansce numéro.

prit une position politique desoutien etacceptadevenirfairecoursà
l’Universitécatholique deLouvain en 1981,toutense mettantàdistance du
militantisme par un propos rappelantlagénéalogie desmodesde
gouvernementparlaloi etparlavérité etn’abordantque danslatoute dernière leçon la
52
question de l’actualité .Ilvisait semble-t-ilàfairecomprendreàson public
que lesargumentsdesouveraineté,de fondementjuridique de laloi, aussi
importants soient-ils,ne posaientpaslaquestion de l’exercice dupouvoir,de
son fonctionnement.Pourlui,il fallaitdèslors s’intéresserauxpratiquesde
gouvernement s’appuyant surlagestion différentielle despopulationspour
analysercomment se formentet seconformentlesnouvellesimages sociales
desanormauxetcommentelles se nouententre ellesen lissantl’arbitraire de
leurs significationsetense présentantcommecontinuitésd’une mêmevérité
53
universelle ducrime .Il luisemblaitdoncque l’essentiel étaitailleursque
danslesdébatsentreunecriminologie prophylactique et
unecriminologiecritique.Ils’agissaitde questionnerl’acceptabilité despratiquespunitives
contemporainesetd’ouvrir unebrèche danslerégime de légitimité
etderationalité qui les sous-tend.

Si la critique qu’il propose ensuivantlapiste de lagénéalogie de l’idée
d’individusdangereux s’appliqueassezbienauxdébatsdesontemps,elle n’est
plusaussi pertinente pour traiterdesévolutionscontemporainesdudiscours
gestionnaire et statisticien de la criminologie quis’estéloigné de l’individu
pour serecentrer surl’analyse des situationsetdesprofilscriminels.En
revanche,un point reste d’unecrianteactualité:la conjugaison entre lesavoir
statistiquesurlerisque et unrégime devéridiction qui puiseauplusprofond
de lapastoralechrétienne le lien entre lecrime etle mal.Si la criminologie
continue de fascineretdeséduire despublicsdivers, c’estd’unecertaine façon
parce qu’elle proposeun horizon de libération.Lecrimecomme le mal
pourraientêtre éradiqués.Un fil d’Ariane lie lesdifférentesfacettesde
laraisoncriminologique prophylactique et ses transformationsdansletemps,ycompris
parfoischezceuxquis’intitulentcritiques.Il estcelui d’unesociétésanscrime
quiseraitpossible et souhaitable,si lesinstitutionsd’Étatlevoulaientet
étaientefficacesgrâceàlamobilisation desavoirs,de « partenaires» locauxou
privés,de latechnologie,etc.Il dessineunesociété desécurité maximaleà
venir,unesociété dubonheurpour tous,une foismisàl’écart,enfermésou
répudiéslesanormauxoules situationsanormales.Cette (dé)raisons’articule
alors sur un mode devéridiction faisantducrime lamanifestationconcrète du
mal,etdontles visionslesplus technicistesetlesplusmanagérialesnese
déprennentpas.L’utopie d’unesociété « guérie » ducrime,omniprésente dans
lesdiscourspolitiques– desplushauts responsablesgouvernementaux
jusqu’auxplushumblesédilesdespetites villes–se déclineaussi dansles

52.FoucaultM.,Mal faire,direvrai:fonctionsde l’aveuen justice, Louvain-la-Neuve, Presses
UniversitairesdeLouvain,2012.
53.Cette piste estexplorée pourlesillégalismesfinanciersdansl’article d’AnthonyAmicelle,
dansce numéro.

Critique de la raison criminologique

-
D. BIGO, L. BONELLI

23

déclarationsde guerrerécurrentescontre ladrogue,laterreur,les bandesoula
récidive.Elleapparaîtcommeune profondethéologisation de lapolitique la
plusordinaire,qui dépolitise par sonauratechniciste etprophylactique le
problème de la sécurité,sesmodesderaisonnementet salégitimité.

Cetteutopieaelle-même générésaproprecritique dystopique d’un
monde génétiquementmaîtrisé etdèslorsconformeàun ordresocial d’où
54
toute innovation etdéviancesontbannies,ensusducrime .Ellea aussi
produitplus récemment une mise en question de l’activité policière ordinaire.Dès
lorsque le mal n’estplusàrechercherdanslesprofondeursde la conscience
humaine (chezlesusualsuspects) maisdansles situationsetlesopportunités
que desindividus, aussibanals soient-ils,rencontrent,lesactesfuturspeuvent
êtreanticipés,pardesprécogsdansTheMinorityReport,l’ouvrage dePhilip
té/automne/hiver 2014
- éK.Dick,maisaussi pardeslogicielscommePredPol (pourPredictive
Policing),utilisé parlapolice deLosAngeles, auxÉtats-Unis,pourdéployer
55
sespatrouilles.Lalittérature d’anticipation politiqueapparaîticicomme
une forme decritique lucide etefficace decetteversionconservatrice
deslendemainsquichantentque la criminologie déclinecommeunavenir« où vous
onflits n°94/95/96
n’aurezpluspeuret serezlibéré dumal », afin de justifierauquotidien des
& C
politiquesde gestion de l’inquiétude,dontl’une desforcesestdese manifester
aussisousles traitsde lasollicitude,de la bienveillance,etnon de la coercition
Cultures
directe.
24
Tensionscritiques

Àreboursdecettecriminologie etdeses
récentsdéveloppementshexagonauxcoexistentceuxqui présententla
criminologiecritiquecommeunevéritablealternative etceuxqui doutentde lapertinence detoute forme
deraisonnementcriminologique.

Dansd’autrespaysque la France,parce que la criminologieasufaire
émergerdesformesdesavoirplus respectueuxdes règlesde la connaissance
académique etde lavérité historique,desauteursinsistent surlavalidité d’une
disciplineautonome,dèslorsqu’ellesuitle projetqueFoucaultdonne dans
l’entretien qu’ilavaitaccordéà AndréBerten etque nous republionsdansce
numéro. «Interrogerlesystème pénal moderneàpartirde lapratique
punitive,de lapratiquecorrective, àpartirdetoutesces technologiesparlesquelles
onavoulumodeler,modifier,etcætera,l’individucriminel,il mesemble que
çapermet sansdoute de faireapparaîtreuncertain nombre dechoses»,
explique-t-il.On peut suivre lecheminementdesapensée,qui
peutdéboucher surdeuxlignesd’interprétation.Lapremière inviteàprendre lamesure
d’une institutionàpartirnon pasdudiscours surlequel ellese fonde,maisde

54.Des romans commeLe MeilleurdesMondesd’Aldous Huxley(1932) oule filmBienvenue à
Gattacad’AndrewNicoll (Colombiapictures,1997)symbolisentce mouvement.
55.Voirhttp://www.predpol.com

ce qu’elle fait– deses« effets».Il faut voirqui esten prison, ce que laprison
faità ceuxquiyontété et/ou y sontet, àpartirde là,se demanderce qu’estla
loi.Lasecondesuitlaproblématiquesuivante:quelles sontlesconduitesqui
influent surlesconduitesditeslégales?Commentleshistoriciser,en faire la
généalogieafin de lesfragiliserdansleurscertitudesetlesquestionner?La
criminologiecritiqueseraitalorscette œuvre de fragilisation descertitudesdu
droitpénal etdespratiquespunitivesqu’opère letravail historique
généalogique.Paradoxalement,elleseraitalors une «anti-criminologie », carla
connaissance qu’elle produitdevientinsupportable pour une discipline qui,
dans saversion prophylactique,seveutpréventive etprédictive.Lagénéalogie
replace l’ambiguïtéaucœurde lapratique etdéstabilise lescroyances–
convertiesencertitudes–surlesquelles reposaitl’édifice.Il n’yauraitdonc
pasdecriminologiecritique foucaldienne.Il ne pourrait yavoirqu’une
approche foucaldienne quisesitue horsdeslimitesde la criminologie
disciplinaire eten moque lesfrontièresmouvantesquisecristallisentà chaque fois
comme de nouvellesbarrièresde protection pourceuxqui désignentce qu’est
lecrime (criminel né, criminelcomportemental, actioncriminelle,opportunité
d’action dans unesituation donnée,etc.), àl’égard
desprocéduresdevéridiction.

Pourdes sociologuesde ladéviance,enrevanche,le doutesur toute forme
desavoircriminologique prendunetournure plus radicale.HowardS.Becker
lerésumeabruptement:«Lescriminologuesn’ontjamais rien faitàpropos
duproblème du crime ».Uncriminologue,mêmecritique, s’implique dansle
système de justicecriminelle et yparticipe,ycomprisen leréformant.Or,y
participer, c’estconcouriràson hypocrisie.L’étude du système de justice
pénale etdesesdifférentescomposantes(police,justice,prison) ne peutalors
releverque d’unesociologie plusgénérale desinstitutions.Unesociologie qui
viseàpenser réflexivementla construction descatégoriesdecesinstitutions,
quand ellesparlentducrime,etquianalyse laréalité de leurspratiquesetde
leur tendanceàvouloirperdurer selon lesintérêtsprofessionnelsde leurs
agents.Unesociologieattentiveauxmanièresdontellesconstruisentles
statistiquesqui ensuite leur serventdebase pourproposerles raffinementsà
apporteràleurs savoirsenconstitution,qu’ilsportent surlescomportements
humains vialesneurosciencesou surlagestion
despopulationspotentiellementcriminelles viades statistiquesetdesalgorithmes,toujoursprésentés
commesuffisammentbons(good enough)àl’égard de la«réalité ducrime »
présentetàvenir,mais toujoursaussi perfectibles, afin de
maintenirlapressionsur« l’innovation ».Ici,la critiquerejoint unesociologie desformes
contemporainesdes savoirsd’État,dontlesprogrès
technologiques(etnotammentnumériques) ontexacerbé l’ambition prédictive.

Lescontributions rassembléesdansce numéro mettententensionces
deuxlignesd’analyse en lesdéployant surdes terrains spécifiqueseten les
articulantchacuneàleurmanière.Ensemble,ellesdessinentlaligne de pente

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D. BIGO, L. BONELLI

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d’uneraisoncriminologique
qui,malgrésesajustements,demeurerelativement stable dansletemps.Dèslorsque l’onaccepte l’analyse deDurkheim du
crimecomme normal etnécessaire,l’obsession prophylactique decelle-ci
semblevouéeà« poursuivre désespérément une fin qui fuitàmesure qu’on
56
avance ».Enrevanche,si l’on prendau sérieuxlecaractère ontologique
qu’elle donneaucrime,letravail declassification desgroupesetdesindividus
qu’elle opère en fonction non pas seulementde leursactes,maisde
leurpossibilité de lescommettre,lesmesuresqu’elle promeuten deçàetau-delàdu
droitpénalafin d’anticiper,de préveniretde « défendre lasociété »,tout
comme ladéfinition etlahiérarchisation permanente desmenacesauxquelles
ellese livre,laraisoncriminologiqueapparaîtpource qu’elle
est:unerationalité de gouvernementprofondémentconservatrice,toute entièretendueversla
préservation de l’ordre deschoses, c’est-à-dire de l’ordresocial etpolitiquetel
té/automne/hiver 2014
- équ’il est.

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Cultures

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56.DurkheimE.,Les règlesde laméthodesociologique,op.cit.,p.74.