Dangerosité et vulnérabilité en psychocriminologie

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L'ouvrage se justifie d'une hypothèse forte selon laquelle chacun se trouve être, pour lui-même et les autres, dangereux là où il est vulnérable. La vulnérabilité construit la dangerosité. Les champs de cette analyse ont privilégié des figures contemporaines : le criminel sériel, les trajectoires psychopathologiques de la dangerosité, le trauma et le sujet en crise, l'institution mise en cause et les prises d'otages.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296319141
Nombre de pages : 301
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DANGEROSITE ET VULNERABILITE EN PSYCHOCRIMINOLOGIE

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4261-0

DANGEROSITE

ET VULNERABILITE

EN PSYCHO CRIMINOLOGIE

Sous la direction de Loick M. Villerbu avec la collaboration de Astrid Ambrosi, Bernard Gaillard, Pascal Le Bas

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ]026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ]02]4 Torino ITALIE

Les auteurs
Astrid Hirschelmann Ambrosi, psychologue, expert près des tribunaux, est maître de conférences à L'Université de Rennes 2, Centre Études et Recherches de Cliniques Criminologiques. Bernard Gaillard, psychologue, expert près des tribunaux, est maître de conférences à l'Université de Rennes 2, membre du laboratoire CERECC ; Co-Directeur du DESS de Cliniques Criminologiques. Ses travaux se sont spécialisés dans les recherches traitant de la violence et notamment scolaire. Pascal Le Bas, psychologue clinicien, spécialiste des questions d'alcoologie et d'institutions éducatives et soignantes. Ses travaux actuels, menés en collaboration, sont centrés sur les diagnostics des analyses criminelles. Jean Michel Le Masson, médecin militaire, Titulaire du DESS de Cliniques Criminologiques de Rennes 2, est chargé dans le cadre du CERECC de l'organisation des prospectives et du développement des formations en analyse criminelle. Frédérique Balland, psychologue de la Police Nationale, gestion de stress en situation de dangerosité, négociation et intervention auprès des personnes en situation de crise, problématiques de sérialité. Maud Joucan, psychologue clinicienne dans une structure d'insertion pour jeunes, Études de cas auprès d'éducateurs spécialisés. François Le Bigot, Chef des services de psychiatrie de I'Hôpital d'Instruction des Armées, Percy, Clamart. Il est co-auteur de deux ouvrages: Le Trauma psychique: rencontre et devenir, Paris, Masson, 1994 ; Psychiatrie militaire en situation opérationnelle, ADDIM, 1998. Georges Fournier, professeur de droit pénal et sciences criminelles à l'université de Rennes 1, membre associé au Laboratoire CERECC. Claudine Graziani, psychologue, Docteur en Psychologie, s'est spécialisée dans l'étude anthropologique et psychopathologique des croyances. Sa thèse a porté sur le lien sectaire. Jean-Luc Viaux, psychologue, expert auprès des tribunaux, Professeur de psychologie, Université de Rouen. Jean-Luc Senninger, psychiatre, Chef de service, Unité pour Malades Difficiles (UMD) de Sarreguemines. Loick M Villerbu, psychologue, expert auprès des tribunaux, Professeur de Psychologie à l'Université de Rennes 2, est directeur du CERECC, responsable du Laboratoire de Cliniques Psychologiques, Psychopathologies et Criminologies, co-directeur du DESS de Cliniques Criminologiques. Remerciements à Université Rennes 2 Haute-Bretagne Conseil Régional de Bretagne

Préambule

S'il y a bien une révolution dans le nouveau code pénal c'est d'avoir fait, plus ou moins explicitement, référence aux découvertes propres aux Sciences Humaines du XXèmesiècle. Le fait de décliner autrement la question de la folie et de l'articuler à des organisations psychiques perturbées sans priver pour autant le délinquant de la responsabilité entière de son acte, n'a de sens que dans la mesure où l'utopie contemporaine a pris en compte une autre dimension. Cette autre dimension, à coté du diagnostic d'aliénation, c'est la capacité supposée de changement, qu'elle passe ou non par une privation des libertés. Au-delà, ce qu'il faut bien désigner comme utopie oblige à un autre renvoi: la consolidation des métiers traitant du sujet psychique, de ses déterminations sociales et biologiques, de son élaboration dans une perspective non seulement sociale et développementale, cognitive et affective mais bien plus largement anthropologique à partir d'une pluralité d'acteurs professionnels aux objets fondateurs variés. Existe-t-il un regard psychocriminologique, un point de vue, un site référencé qui permette d'identifier un tel type d'analyse, une pensée propre: c'est le propos que conduit Loïck M. Villerbu, psychologue, dans la réalisation de cet ouvrage en ouvrant les débats par des remarques critiques sur les notions de dangerosité et de vulnérabilité psychiatriques et criminologiques en psychocriminologie? De l'expert «psy» au psychocriminologue, il y a toute une histoire que nous sommes encore

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Préambule

loin de pouvoir écrire. Le passage se tient dans une construction conjointe des apports des sciences humaines et de l'observation empirique des activités criminelles délinquantes. L'expert « psy » est ordonné, outre les obligations de procédures, tantôt au titre de ses compétences en folie et discordances, tantôt au titre de sa capacité à poser un acte, une série d'actes, dans le continuum d'une histoire: il est à ce moment de concevoir une certaine lisibilité de destin. La psychocriminologie se donne pour tâche d'intégrer dans les défauts ou vacillements d'altérité, les dimensions criminelles ou les déports de choix, « un examen extrêmement détaillé des circonstances du crime ». Je retiens, ici, cette formule que l'on trouve tout particulièrement chez deux chercheurs aux travaux pourtant distants, le psychiatre Senninger qui exerce en UMD et le psychologue Pascal Le Bas auquel se sont joints le Dr Jean Michel Le Masson et Frédérique Balland pour ce qui concerne l'étude des scènes criminelles. Le premier interroge la dangerosité à partir de son expérience de soignant et les conditions de possibilité d'un tel diagnostic, les seconds vont à travers une étude serrée de la technicité des protocoles de profiling dégager de nouvelles perspectives de traitement policier de la scène criminelle sérielle. Jean-Luc Senninger et Astrid Ambrosi partagent le souci d'une même prudence dans la reconstitution des événements criminels faite dans la perspective d'en savoir plus sur une éventuelle réitération, en tous cas sur l'essai de rapprocher l'acteur de la scène, du sujet psychique, qui en demeure, malgré tout, l'auteur. Peu confiants dans les données paramétriques des questionnaires, ils vont, à l'instar d'autres chercheurs et praticiens, poser à côté de la dangerosité la question de la vulnérabilité, en chercher les traces. C'est en ce sens que, d'abord défini comme une mission impossible, l'art du diagnostic de dangerosité se transforme en une étude des circonstances fragilisantes, externes et internes, tenant tant à l'environnement qu'à l'individu. C'est dans ce nouvel espace que la psychocriminologie prend sens; les théories et les indices, écrit A. Ambrosi, évaluent plus la précarité ou la vulnérabilité du sujet que sa dangerosité.

Préambule

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La thèse de l'ouvrage et des travaux qui l'ont conduit est bien que nous sommes dangereux de notre vulnérabilité: nos impasses tiennent au meurtre de l'autre, notre infortune conduit notre criminalité, non par une relation causaliste mais parce que la disparition d'autrui comme échange et communication donne libre cours aux pulsions mortifères. Il y a bien une théorie de l'acte criminel dans cette étude qui met au premier plan la vulnérabilité ; ce qui est mortifère est une autre manière de trouver/retrouver un autrui décomposé dans le monde pulsionnel. En ce sens les travaux présentés insistent sur la nécessité d'identifier un réel difficilement nommable ou identifiable dans la mesure où autrui y a disparu. L'à-côté des choses vues ou entendues, l'ombre projetée des mouvements à peine esquissés deviennent l'objet d'une quête insistante. Certes la réflexion contemporaine est saisie comme d'une évidence, maintenant accomplie, qu'une victimologie précéderait une agressologie, mais le propos sur les rapports dangerosité/vulnérabilité est audelà de cette opposition. Il s'agit moins de définir un état qu'une position vulnérante travaillant à l'intérieur d'un monde, le minant et conduisant à l'implosion. La dangerosité dans sa référence habituelle est définie comme un état, la vulnérabilité est une position instable. La loi de Newton nous parle de la chute évidente des corps sans rien nous dire cependant du moment de la chute. Il en va de même ici: le pronostic peut identifier des modes et des manières traitant de la disparition d'autrui et de la béance que laisse un tel évanouissement, du monolithisme pulsionnel envahissant, mais s'il n'y a pas, dans les temps de maturation de la commission criminelle, un regard qui fasse signe, distance ou clin d'œil, on ne voit pas ce qui l'arrêterait. Le passage à l'agir est l'échec de l'interpellation de l'entourage disait déjà De Greeff. L'insistance clinique de la psychocriminologie veille à ce titre tant sur les structures psychopathologiques que sur les moments où l'environnement se dessaisit ou s'égare, sur les conditions contenantes qui sont les siennes. Pour cela, il convient de construire des modèles expérimentaux susceptibles de rendre compte des efforts et des effets d'une analyse détective en contraste avec une analyse psychopathologique. Jean-Luc Viaux

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Préambule

insiste en ce sens sur la nécessité de mener une analyse conjointe de l'agresseur et de l'agressé. L'analyse des positions victimantes devient imparable: les attitudes de la victime, l'esquisse psychologique qui peut être la sienne deviennent des espaces à examiner. Non qu'il s'agisse de dire la détermination inconsciente d'une quelconque personne à devenir victime, mais parce que dans l'ensemble des mouvements et des égarements, celui ou celle qui deviendra victime a opéré, consciemment/non consciemment, une collusion qui a servi d'accroche à une motion pulsionnelle ou fantasmatique. Penser que dans l'après coup de l'investigation se trouvent des signes annonciateurs de l'agir, susceptibles de poser un modèle d'anticipation, telle pourrait être la thèse maintes fois exposée. Toute chose qui n'est pensable que si l'analyse des positions vulnérantes n'apparaît plus comme un sous produit de l'analyse expertale ; il faut pour cela renverser les regards et considérer l'insuffisance, aux vues d'un tel projet, des analyses psychiatriques et psychologiques issues du pragmatisme hospitalier ou de cure. La scène criminelle exige une analyse projective. C'est par elle que prend sens l'agir criminel tant pour le détective que pour le psychocriminologue, qu'il soit en situation de diagnostic ou de thérapie. Maud Juncan, psychologue, nous donne une variation de ce propos dans son analyse critique des écrits théoriques de praticiens qui travaillent avec les victimes de situations faisant référence à des prises d'otages: que signifie devenir otage de soi-même? S'arrêtant tout particulièrement sur les travaux de Serge G. Raymond, elle en montre la pertinence et le fondement heuristique propre à modifier les perspectives, tant dans le debriefing ou retour d'expérience que dans le contexte même d'intervention. Spécialiste des questions de violences en milieu scolaire, Bernard Gaillard, psychologue, montre l'effet clinique d'une prise en compte des positions vulnérables à propos du cas de Sébastien, « l'enfant paumé », figure on ne peut plus courante dans les écrits faisant référence aux violences dans l'école, telles que Dan Olweus a pu originairement les décrire. Il y dégage un schéma d'analyse que l'on peut prendre

Préambule

Il

comme une carte de lecture qu'il décrit lui-même comme un modèle psychocriminologique de la vulnérabilité. Loïck M. Villerbu, psychologue, Georges Fournier, spécialiste en droit pénal et Claudine Graziani, psychologue, proposent une lecture fondatrice d'une proposition de soins. D'abord dans le cadre des agressions à caractère sexuel, ensuite lors du décrochage de personnes immergées dans un temps plus ou moins long dans le lien sectaire. En rendant compte du modèle d'accompagnement psycho-pénal des auteurs d'agressions sexuelles (APPAAGS), en tant qu'issue à un modèle trop imprégné de la cure des névroses, Georges Fournier interroge les implications juridiques de telles résolutions. Poursuivant la lecture des groupes sectaires, les auteurs dégagent des principes de construction et d'offres d'accompagnement pour ceux qui, confrontés aux destructions de subjectivité du travail sectaire, s'engagent dans ce que l'on pourrait appeler un retour d'expériences, avant même toute proposition thérapeutique, s'il en faut encore.

1 Remarques critiques sur les notions de dangerosité et vulnérabilité psychiatrique et criminologique en psychocriminologie
Loïck M. Villerbu

L'expert « psy» ne reste dans son champ de compétences que pour autant qu'il accepte d'intégrer dans ses analyses le double objet d'une mission qui lui a été confiée: la vraisemblance de l'effet d'un acte dans une trajectoire existentielle. Et cela avec les montages institutionnels et sociaux, biologiques et historiques qui sont susceptibles d'en tracer des contours. Acte par lequel les lois d'une communauté ont été enfreintes, acte dont il est exigé une sanction. Une sanction dont la communauté attend un effet, la reconnaissance de son existence. S'y greffent d'autres considérations dont on doit dire qu'elles se font de jour en jour plus insistantes et interpellent d'autant plus l'expert. Le problème de la réitération des infractions et des crimes interroge les critères de dangerosité criminologique et psychiatrique, au croisement de savoirs judiciaires, de références psycho-pathologiques, au croisement des questions de pré-

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vention, dans le jeu permanent des politiques sanitaires sociales et criminelles. La dangerosité naît d'un effet de défense et de protection, la vulnérabilité rappelle que le danger émane aussi de fragilités internes. La thèse est ici que l'ensemble des démarches heuristiques concernant la dangerosité et la vulnérabilité sont ordonnées a priori sur un savoir déjà-là des spécialistes de la thérapie, de l'éducation, de la peine dans leurs effets attendus. Il s'y dévoile alors un sujet de la peine, sans doute original, obligeant chaque intervention à questionner les limites de son pouvoir, de ses légitimités. Mais autant l'effort est praxéologique, autant la pensée psychopathologique heuristique demeure en suspens. e' est cela que nous mettrons en perspective en partant de l'analyse psycho-criminologique.

1. Une socio-axiologie des productions de savoir L'expertise «psy» se nourrit aux carrefours d'idéologies professionnelles et de champs scientifiques aux intérêts parfois contradictoires 1, parfois consensuels. Dans tous les cas, elle exige de sortir d'un dispositif de production habituelle ou classique de performances professionnelles: jamais la réunion de synthèse, l'offre d'orientation éducative pédagogique ou thérapeutique, la pratique expérimentale d'une théorie ne suffiront à rendre compte des particularités d'une expertise judiciaire qui, dans une certaine mesure, affirme la séparation des pouvoirs: celui qui produit l'étude n'est pas celui qui fera la décision et leur conjugaison, l'avis « psy », médical ou non, même s'il n'a

1. Voir à ce sujet la communication du doyen Portelli au journal Le Monde, La Justice, (1996) Le Monde éditions, p. 185 : « l'expert psychiatre gagnerait à revenir à sa spécificité. A ne plus répondre aux milles questions dont la plupart ne sont pas de son ressort. A refuser de jouer au devin. A ne plus intervenir à tous les stades du procès, pour tous les acteurs: pour le suspect, avant la peine, pour la victime pour juger de sa crédibilité, de son traumatisme... A mieux délimiter son champ, à savoir dire non aux sollicitations d'une population apeurée et d'une justice désemparée».

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pas la fonction de preuve i.e. de traces matérielles, fait au pénal du moins, validation d'opinion et argument.

Déplacements des savoirs et des conditions de savoir Ces milieux (éducatifs thérapeutiques, d'orientation...) en tant qu'appareils de production d'un savoir à leur usage ont disposé de protocoles particuliers selon le modèle axiologique 2 et praxéologique : la décision précède les motifs dans la mesure où ceux-ci sont déjà incorporés et formalisés dans le regard prospectif, d'où les dérives autarciques des groupes d'obédience 3. Loin que la décision ne s'étaie sur une rationalité clairvoyante, elle s'inscrit comme pré-jugé capable autant de s'auto-alimenter que de se corriger. Le déplacement des diagnostics 4, la disparition de certains d'entre eux comme le développement très médiatique 5 d'autres dénominations traduit la pénétration d'instances extérieures à la psychiatrie asilaire originaire qui ne retrouve pas dans les formes comportementales offertes les descriptions précises léguées par des années d'observation d'une chronicité entretenue. Mais
2. Maurice Merleau Ponty (1945), Phénoménologie de la perception, Ed. Gallimard, Paris et (1967) Le visible et l'invisible, Ed. Gallimard. 3. Joyce Mac Dougall (1996), Éros aux mille et un visages, Ed. Gallimard, Paris, ch. 14. 4. Daniel Zagury (1995), Mais où est passée la psychose? Evolution de la jurisprudence expertale, in Soigner et/ou punir, L'Harmattan, pp. 225-236. Mais nous pourrions dire de la même façon et avec les mêmes arguments, où est donc passée I'hystérie dans les diagnostics présentés en cours d'assises! 5. Vu sous cet angle l'ouvrage de Robert K. Ressler (1993), Chasseurs de tueurs, Portraits de tueurs en série par un agent spécial du FBI, Presses de la cité, Paris, est instructif comme les essais de Bénézech et autres d'organiser de manière bipolaire des personnalités sériales, psychose/psychopathe, organisé/désorganisé. Nous sommes là dans le mode d'emploi à but détectif comme l'étaient les démarches de caractérologues lorsque la dimension caractère était considérée comme une donnée basale et son usage répandu en pédagogie. Il y a une histoire scientifique de nos modèles pragmatiques d'intervention à écrire quand passant de l'asile au cabinet, de celui-ci à l'école il a fallu s'organiser praxéologiquemetit pour savoir parler de l'enfant et des autres, convertir des attitudes en langue familière.

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aussi le déplacement des lieux d'observation et de veille met à mal les structures trop rigides calquées sur la prise en charge des névroses dans un exercice libéral qui fait de la demande son exigence maximale et dont l'exemple sans doute le plus magistral est le problème posé par les auteurs d'agressions sexuelles 6. Problème au devant de la scène sociale qui fait trop oublier qu'il s'était posé et se pose toujours avec les adolescents dont le trajet délinquantiel paraît installé comme une seconde nature. Certes il ne s'agit pas de souscrire à tous ces déplacements mais de reconnaître qu'un savoir établi sur un mode de cure, avec un appareillage déterminé, a construit une représentation de l'inconscient comme structure et que tout cela reste historique, dépendant des déterminations initiales 7. Des transferts technologiques simples ne sont guère envisageables. L'expertise dans le dispositif judiciaire, avec ses traces historiques (le modèle générique de l'expertise médico-légale sur le cadavre, la victime et l'agresseur, le modèle de l'examen mental de démence) et ses champs référentiels scientifiques n'a qu'une seule finalité (même si à l'usage on va lui reconnaître des effets latéraux: thérapeutique, pédagogique, informatif):
6. Voir à ce sujet l'ouvrage de Jacky Bourillon (1999), Les criminels sexuels, Ed. L'Harmattan, ColI. Études psychanalytiques, où l'auteur prend le parti, au nom d'une conception de la demande, d'affirmer que le lieu carcéral ne peut être un lieu de propositions thérapeutiques puisque a priori aliénant le psychologue à une tâche qui ne serait pas la sienne. C'est là un exemple très illustratif du courant « psy » qui ne voit dans les thérapies que des modes de renforcement institutionnel aliénant, en renforçant l'image d'une psychanalyse qui seule serait dans le vrai, i.e. traitant du sujet in extra tempore. En affirmant que le milieu sait ou croit savoir ce qui est bon pour le Bien d'autrui se nourrissant ainsi d'une position perverse, l'auteur ne semble pas voir qu'il en est de même pour lui qui sait que seule la démarche analytique est respectueuse du sujet. On trouvera nombre de propos semblables à l'endroit de la prise en charge des personnes victimes d'agressions naturelles (catastrophes) ou émanant directement de la vie de la cité, affirmant qu'il n'y a rien à retoucher au cadre inaugural de la cure des névroses; affirmant ainsi la prévalence de la structure sur la souffrance et ses modes de manifestations sociétales. Voir à ce sujet l'ouvrage didactique de Françoise Sironi, (1999), Bourreaux et victimes, psychologie de la torture, éd. O. Jacob, Paris. 7. Imre Hermann (1979), La psychanalyse comme méthode, Ed. Denoël, Freud et son Temps.

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apporter, offrir (au sens sociologique de l'offre et de la demande) des modes de compréhension, i.e. de déplacements des styles et contenus de compréhension sur une personnalité en situation, sur l'élaboration historique, dynamique de celle-ci pour une Instance chargée d'imputer une responsabilité, le seuil et l'intensité de celle-ci. Il est clair qu'un tel contenu expertal et vraisemblablement d'une tout autre façon que pour une analyse matérielle, va dépendre de l'intégration de l'expert dans son milieu professionnel et dans ses représentations scientifiques (alliance pharmaco-thérapeutique, alliance juridico-psychologique...) tout autant que dans ses systèmes d'opinions et fantasmes concernant son rôle et ses bouleversements émotionnels nés de ce qu'il entend et doit traduire, communiquer 8. Au-delà, cette même instance ne peut pas se taire sur le problème du prédictif, dit autrement de la dangerosité criminologique (de la réitération de l'action, ou d'une action à caractère semblable dans un contexte délinquantiel), pour et par une exigence de sécurité globale qui vient hypothéquer la décision concernant le lien entre un fait, une situation. Un auteur 9, Michel Foucault en parlant de la pénalité moderne qui n'oserait plus dire qu'elle punit des crimes et mettrait en avant le fait qu'elle tente de réadapter des délinquants, viendrait après d'autres insister sur l'expertise des arguments par lesquels se légitime le contenu expertal, à la fois pour ce qu'il en est de ses savoirs disciplinaires référentiels et des idéologies sécuritaires d'une société historique donnée, à un temps « T» de son histoire, dans la recherche qui serait la sienne, de la préservation ou du maintien d'un équilibre social.

8. Loïck M. Villerbu (1998), Croyance et conviction chez l'expert, Commentaires psychopathologiques à propos des états passionnels, Les cahiers de la Revue Française de Psychologie Légale, N° 3, pp. 15-22. 9. Michel Foucault (1975), Surveiller et punir, Naissance de la prison, Ed Gallimard, Paris.

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Différenciations cliniques des analyses détectives et pathographiques Avec le déplacement des savoirs scientifiques et des objectifs fixés à ces savoirs (est-il fou, dans l'examen mental, quel sens prend l'événement d'infraction dans l'histoire intérieure de vie, pour le psychologue, quelles incidences pour le futur et dans l'environnement en ce qui concerne le psychocriminologue ou le psychologue légal... ?) dont on doit dire qu'ils sont pour une part essentielle issus des modes d'accompagnement éducatifs et thérapeutiques et pour une autre part de la technologie des recherches de traces. C'est le registre même de l'objet, la personnalité, qui s'est éclaté en faces multiples. Cela complique singulièrement la remarque de M. Foucault pour qui l'on était passé du rapport du crime et de l'ordre public (économie interne du système de peine, économie juridique, différentialité des atteintes sociales et proportionnalité de la peine) au criminel dans sa situation psycho sociologique (alliance du caractère, du tempérament, du milieu social, de l'histoire événementielle, subjective... et du milieu social éducatif). De fait, deux interrogations opposées émergent en même temps: la dangerosité pour autrui et la dangerosité pour soi. Questions symétriques a priori et qui ne rendent pas compte de ce que dans le second cas l'on va évoquer plus particulièrement celle de la vulnérabilité psychologique et sociale, biologique d'un individu, de ses capacités à composer avec ses failles et défaillances. Par quoi en victimologie tout agresseur est en même temps une victime, mais sur un autre plan, puisque la supposition ultime est bien que toute conduite est le résultat d'instances inconscientes dont les enjeux ont été mis en formes par et dans le champ dynamique et économique, inconscient des espaces maternels et paternels, conjugaux, transgénérationnels. Avec le développement des compétences et des professionnalités, la part faite à des analyses qui ne relèvent plus essentiellement de l'aveu 10, le dispositif judiciaire est désormais
10. Nicole Rousseaux (1988), De l'aveu au travail de l'aveu, Thèse de psychologie, 3ème cycle, Université de Toulouse le Mirail, Dr H. Sztulman.

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confronté à quatre facettes au moins d'une même recherche Il, quatre réalités supposées par les procédures exploratrices inventées: dissocier ce qui relève des faits pour lesquels il convient qu'il y ait un auteur, de l'attribution reconnue ou non par un acteur, à propos de quel projet (axiome), ou thématique existentielle sur laquelle l'acte s'est accroché, entraîné ou surdéterminé par quel trajet inconscient (fantasme) dont le déséquilibre, la vulnérabilité sont en cause. Moment infractionnel dont la thèse « psy » est que ce qui s'inscrit dans le réel social n'y est que par analogie avec une autre scène (inconscient) dont l'expert aura à chercher l'appareillage dynamique (les processus), historique (les événements signifiants), topique (les jeux conflictuels instanciels), fantasmatique (les organisateurs de représentations cachées). Et cela quand bien même cédant aux urgences répressives la recherche voudrait se restreindre à l'élaboration de théories rationnelles de la délinquance. D'une certaine manière, on ne peut aborder la question de l'expertise «psy » sans poser en même temps les conditions de construction de faits: un récit lui-même ordonné par une histoire intérieure de vie, formalisant un moment particulier. L'anamnèse est une production de récit comme forme engagée de la relation à autrui, à soi comme histoire et corporéité, au

monde 12

Il. A laquelle il lui sera de plus en plus difficile de rester indifférent ou hostile sous quelque couvert que ce soit. En paraphrasant Gérard Massé, l'auteur de la préface du livre de Jean Luc Senninger, «les UMD s'imposent comme mission de soins, de recherche et d'enseignements », on voit mal comment pour des motifs tant économiques que éthiques et déontologiques, les travaux scientifiques et la participation de la population pénale à ceux-ci continuera à être dévalorisée. Plus la population sera respectée et rendue à sa dignité humaine plus il sera possible d'en savoir plus sur les conditions morbides de l'entraînement à la délinquance et à ses commissions. Ce que Claude Balier montre est bien que le taux de demande de soins est proportionnel à l'intérêt clinique, éthique et psychopathologique que les praticiens et chercheurs accordent à l'exercice de leurs soucis. 12. Ludwig Binswanger (1924), Fonction vitale et histoire intérieure de vie, in Introduction à l'analyse existentielle, éd. 49-19 de Minuit (1955) ; et (1945) Le délire comme phénomène de I'histoire de vie et comme maladie

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L'analyse pathographique de la personnalité du point de vue d'une analyse criminologique suppose bien de distinguer les 13 champs de compétences et d'attributions : une analyse détective reste à distinguer d'une analyse psychopathologique et le clinicien psychopathologue ne peut ignorer, sauf à perdre peut être ses références, ce qui fait les éléments constituants de la première. Il ne peut pas, d'autre part, ignorer le processus clinique dans la construction de l'analyse détective; la clinique comme mode expérimental en sciences humaines ne peut se réduire à son lieu originaire d'apparition, le lit du malade. L'analyse psycho-criminologique se construit sur deux pôles. - L'analyse détective repose sur les questions concernant l'auteur et l'acteur; l'auteur ne peut être a priori une personne mais une infraction à constituer selon le principe de réversibilité du récit et de son attestation matérielle et c'est une analyse attribuante qui constitue de l'acteur: un agent est désigné et reconnu dans ses propres stratégies de réponses et à travers les positions d'approbation ou de contestation. Au fond, c'est l'analyse attribuante de l'analyse détective qui lève les éven14 dont l'évatuelles démarches d'auto-décriminisalisation luation transforme l'agent en personne désignée comme devant rendre compte d'une infraction.

mentale. Le cas Ilse, in Paul Jonckheere, Passage à l'acte, De Boeck Université, 1998. 13. Jean Noël Coumanne, magistrat à Liège en pose une interprétation sans nuance: «qui donc peut mieux que le magistrat évaluer le risque de récidive? Pourquoi continuer à poser la question à l'expert? Nous sommes là devant une confusion des registres des modèles médico-psychologiques et criminologiques qui fait maintenant partie des mœurs judiciaires et n'émeut plus personne », in, (1998) N° 3, pp. 39-44, Pour une éthique de l'expertise, Revue de la Société Française de psychologie légale; Maurice Kom (1997), Meurtriers d'aujourd'hui, Revue de droit pénal et de criminologique, N° 9-10, p. 917. 14. Loïck M. Villerbu (1998), Anthropologie raisonnée de l'approche psycho-pénale des auteurs d'agressions sexuelles. Caractéristiques psychocriminologiques et éléments de responsabilité, in Robert Cario, Les abuseurs sexuels, quel(s) traitement(s) ?, éd. L'Harmattan, Paris.

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Il Y a dans ce protocole nombre de positions psychologiques à élucider et la moindre n'est pas doute pas la part plus grande confiée au psychologue aux différents stades de l'instruction; l'aspect le plus spectaculaire renvoie à ce que les médias ont nommé des profileurs que l'on trouve ailleurs dans certains examens sur réquisition, mais l'on oublie trop le rôle fondamental de la formation et de l'apprentissage du métier où opèrent déjà des professionnels psychologues. Bien d'autres champs sont encore à développer 15-16. Par ailleurs certaines théories criminologiques comme celle de la délinquance rationnelle prennent leur source essentiellement sur ce premier plan d'analyse. - L'analyse psychopathologique, quant à elle, traite les questions relevant du projet et du trajet. Le projet désigne les valeurs et les normes de vie d'une personne désignée, valeurs et normes qui attribuent au monde créé et constitué des valences, contribuent aux choix, privilégient les démarches et se centralisent sous la forme d'un ou de plusieurs axiomes de vie qui imposent leur évidence. La recherche du thème central de vie (injonction personnelle) vient ordonner, à la fois, de l'auteur, de l'acteur, du projet et du trajet. L'analyse patho-biographique implique une théorie de la crise, de la rupture (dépression qui use ou trauma qui pose une disjonction? son mode: délire ou infraction ?) et de la fondation de l'humain (par exemple, d'un vide ontologique constitutif). Ces axiomes sont des impératifs d'existence qui en traçant des figures d'idéalités négatives et positives rendent compte également des impasses et des sorties possibles, tout ce qui se
15. Loïck M. Villerbu, Catherine Lalanne, Claire Daury, Janine Denmat, Françoise Fonteneau, Pierre Géronne, Michel Roure (1993), L'intervention sur les différends familiaux en police urbaine, Contrat de recherche, Gif sur Yvette, 84 p. et annexes; Loïck M. Villerbu, Janine Denmat, Pierre Géronne, Catherine Lalanne (1990), Les aspects psychologiques de l'audition et de l'interrogatoire, Manuel guide de l'entretien d'audition, Contrat de recherche, Gifsur Yvette, 160 p. 16. Loïck M. Villerbu (1995), Stratégies criminelles de secret dans l'abus fait aux enfants, Études victimologiques 1, Enfance et Justice, P.U. Rouen, ColI. Le Psychologue au tribunal.

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donne en usure (le prix à payer pour soutenir une exigence dans ce qu'elle va avoir de disproportionné, où s'exprime la plainte) et bénéfice (le prix dont on se soutient pour ne pas transiger). Ces mêmes axiomes traduiront l'écart au monde commun et feront de cet écart un lieu de suppositions des éventuels conflits entre le moi idéal qui assure d'une toute puissance et le surmoi dont les normes exigent une satisfaction. Conflits dont les résultats dessinent les contours de l'idéal du moi et de ses figures pathologiques, tracent les ombres de l'altérité et de l'émergence de l'autre comme proche et prochain, différent et unité d'une série, visiteurs du moi: séjour des identifications imaginaires. Ce qui se donne comme trajet a une tout autre dimension puisqu'il vient dire la position fantasmatique et traiter de la question de l'inconscient comme structure à partir de ses avatars anthropologiques. Autant l'analyse du projet peut se prêter à des compositions empruntées à la psychologie sociale clinique, aux formulations systémiques et communicationnelles, aux analyses dynamiques familiales, aux analyses phénoménologiques, la question du trajet exige une théorisation psychopathologique bien au-delà de la seule énumération des modalités anthropologiques que sont les troubles décrits dans la névrose, la psychose, la perversion et la psychopathie. Les théories cognitives ou les théories psychanalytiques, pour ne citer que celles-là, sont le fonds spéculatif d'un monde sur lequel se construisent les variations structurales morbides; leur capacité heuristique tient dans leur aptitude à distinguer ce qui du fond du monde inconscient ou de son recouvrement par des modalités écrans, organise un état renvoyant le sujet, en tant qu'instance appelée, à sa ou à ses plus ou moins grandes dérélictions, où s'inscrivent sa ou ses conduites délinquantes. On le voit maintenant assez aisément, pour le «psy» ce n'est pas du comportement qui se répète ou se reproduit mais une situation qui se rappelle et insiste; c'est cela qui le conduira à protoeoler des situations de risques privilégiées par rapport à une structure et sa propre vulnérabilité: la difficulté pour une position narcissique de supporter de la contradiction et des demandes d'amour, pour l'obsessionnel celle d'être incité à agir et notamment contre ses principes moraux, pour le phobique la

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contrainte à s'affirmer, pour l'hystérique le rejet d'une séduction envisagée et qui le destitue, pour le pervers le contrôle du pouvoir dont l'inscription est la sexualité et sait a priori ce que l'autre veut, pour le psychotique chronique la prégnance du délire de persécution au contraire des délires d'influence sauf s'ils sont à tendance mystique 17. L'analyse de la dangerosité criminologique est l'analyse qui projette les résultats de la seconde dans les savoirs sur le crime en tant que fait de société, tout en sachant la position dissymétrique qu'occupent la dangero sité pour autrui et la dangerosité pour soi-même. Celle-ci, définie dans sa signification pathologique, n'est plus pénalisée dans la plupart des pays (par exemple en ce qui concerne les tentatives de suicide...), ce sont ses retombées qui peuvent porter à incrimination (le cas du mélancolique qui entraîne sa famille dans un acte suicidaire à la différence par exemple de l'homicide par accompagnement, du « passionnel », narcissique, hystérique, immature, dépendant...) qui va chercher à priver son ex-partenaire de leurs propres enfants en les tuant et se suicidant après. Mais tout devient plus compliqué quand, dans un même mouvement, la mort d'autrui imaginaire et de réalité engage celui-là même qui en attend sa propre finitude: holocauste, sacrifice, chaos...

2. Une volonté hétéroclite de savoir, de sentir et recourir. La diffusion des savoirs, les missions confiées aux experts « psy » La diffusion des savoirs «psy» et techniques psychologiques et détectives, la relative désacralisation de l'institution judiciaire et sa volonté d'une plus grande proximité avec le citoyen comme avec le justiciable ont développé, chez les jurés par exemple, l'exercice d'une volonté de savoir... et de com17. Jean-Luc Senninger, Psychopathologie des malades dangereux; Frédéric Millaud (1999), Le passage à l'acte. Aspects cliniques et psychodynamiques, Ed. Masson, Paris; Benoit Dalle, Yves Edel, Alejandro Fernandez (1998), Bien que mon amour soit fou, érotomanes: d'un regard à une écoute, ColI. Les empêcheurs de penser en rond.

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prendre dont la défense, l'accusation et la présidence doivent tenir compte et sur laquelle d'ailleurs s'élaborent tant les plaidoiries que la tâche finale, la décision. Cette volonté de savoir, afin de décider, qui institue bien un décalage entre savoir pour soi qui relève de l'expérience et de la formation et savoir pour justifier une décision, exige toujours plus de recours aux droits et aux constats légitimes. - Ces constats sont dépendants des missions et du contenu de celles-ci. Or les formules des missions traduisent une représentation très hétérogène, parfois anachronique du savoir « psy » et de ses effets. Elles témoignent d'aires scientifiques et de périodes scientifiques, idéologiques; prenons par exemple les questions sur l'attention, la mémoire quand elles ne sont pas intégrées à une analyse de la détérioration mentale, les questions sur l'habileté manuelle qui renvoient au tableau composite des examens psychologiques des premiers manuels avant l'ère cognitive ou psychanalytique moderne ou contemporaine. Cela devient des questions incompréhensibles ou sur lesquelles la difficulté à répondre entraîne d'autres questions tant éthiques que déontologiques, par exemple sur le fait de crédibilité. Les questions concernant le niveau intellectuel iraient un peu dans le même sens quand n'est pas recherché un point précis, quand ne se trouvent pas mis en parallèle les résultats avec les acquisitions les niveaux avec les compétences acquises et leur déficit particulier, lié à telle ou telle psychopathologie (arrangement d'images, intelligence sociale et névrose par exemple, intuition et reconnaissance de la norme chez celui dont le parti est de s'en tenir au-delà). Quand se trouvent interrogés les éléments marquant de l'histoire d'une personnalité, même si l'impression est de se trouver devant une question contemporaine (l'omniprésence des références aux histoires de vie quel que soit le mode de racontage ou de recueil), l'ambiguïté n'est pas absente. La distinction entre l'événement comme fait social datable et l'événement comme ce qui vient donner sens à une situation infantile en en réactualisant le processus interrompu ou en attente de sens n'est jamais évidente à expliquer, ni même à construire pour le

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« psy » ; et ce sont les errements de ces explications qui amalgament victime et agresseur au titre que l'agresseur ne peut l'être que d'avoir été victime, dans un autre temps. Toutes choses qui font la compassion mais ne rendent pas compte de la découverte traumatique inaugurale de l'exister lui-même, dans ses dimensions de sexualité (la découverte inaugurale de l'évanouissement et flottement vertigineux dans la sexualité, le désarrimage de la sexualité des ancrages des pulsions d'autoconservation) et de penser (dans la rupture transgressive des amarres axio-socio-cognitives). Et que chacun se tient dans ce qu'il a pu faire de cela, se découvrant autre et mortel, désirant et producteur d'interdits. La diffusion des savoirs «psy» de même que leurs protocoles d'enquête selon le type de procédures en cause (pénale: droit commun, mineurs, civile: droit de garde, suites d'accidents..., intra sentenciel, de libération conditionnelle ou de permission ...) ne cesse d'insister pour une révision des modes classiques d'examens: examens familiaux, examens d'agresseurs et de victimes par un même collège, partages de référentiels communs entre psychologues et psychiatres, méthodes cliniques, appareillages projectifs et psychométriques, appareillages groupaux... Un examen psychologique d'enfant ou d'adolescent ne se conçoit plus guère sans une analyse de ses appartenances, i.e. de la dynamique du groupe familial et du milieu spatio-temporel. Dans un cadre judiciaire, si la référence aux conditions familiales est posée comme allant de soi, il n'en est plus de même dès lors que l'on a affaire à un adulte, pénalement responsable. Le cas des agresseurs sexuels familiaux est particulièrement exemplaire: l'analyse contextuelle qui les concerne ne va jamais (ou si rarement) jusqu'à proposer une analyse psycho-criminologique de leur environnement immédiat, partenaire ou autres. Comme si tout d'un coup la morbidité s'était de nouveau réfugiée dans un individu. Certes l'histoire comme milieu événementiel avec sa consistance interne est prise comme contexte mais le contexte quotidien et les incitations qu'il y reçoit, ou non, n'ont plus à paraître en quelque sorte. Le paradoxe tient peut être encore dans ce que chacun sait mieux maintenant

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combien il faut entendre avec réserve et sans pour cela juger a priori, les «je n'ai rien vu » de l'entourage. Que veut dire ici responsabilité?

La volonté de justice Plus la décision de justice est partagée et plus elle l'est entre des corps aux cultures variées, plus la question du juste et de l'injuste devient exacerbée. Entre l'acceptable et le tolérable se tracent des chemins différents: l'acceptable définit des étapes dans la gravité, le tolérable est plus un seuil qui n'est apparent que lorsqu'il est franchi, par ce qui fait scandale par exemple. Le tolérable reste dans le non su, visible mais ne donnant pas lieu à commentaire ou à communication officielle. Quand l'intolérable est franchi l'inacceptable se lit dans des textes ou articles du code. Mais cela n'est tel que si l'on étudie seulement les faits et les répressions dans le cadre d'une justice rétributive, ceux qui relèvent d'une agression du corps social, pour lesquels au fond une proportionnalité de peines a été envisagée; le lien entre le dommage et le coût d'un tel dommage est posé, argumentable. Cela est moins réel quand il s'agit des faits et du sentiment de justice distributive 18, quand le dommage ne se mesure pas à l'aune d'un sens commun mais relève de particularismes variés, quand la peine éprouvée trouve à se justifier de références au mérite, aux efforts faits, aux aléas. Le sentiment d'une telle justice distributive s'exacerbe quand les identités de chacun se transforment, remettant en questions privilèges et inconfort, sous l'influence de trois conditions: contestation de la hiérarchie, contractualisation intensive et défensive, soupçon a priori sur tout un chacun ayant une position de pouvoir. On peut en prendre des exemples.

18. Jean Kellerhals, M. Modak, David Perrenoud (1997), Le sentiment de justice dans les relations sociales, P.D.F., Que sais-je ?, Paris.

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- Le fort dévelojpement économique remet en cause le sen1 timent de mérite . Si dans les sociétés très traditionnelles le sentiment de justice repose sur la reconnaissance d'un ordre hiérarchique indépendant de la valeur individuelle, dans la société moderne le sentiment de justice distributive est fondé sur le mérite et sur une volonté d'égalité. Or la mise en œuvre 20 d'une égalité entraîne des inégalités d'un autre type; l'égalité des chances contredit celle de la satisfaction comme le respect des mérites est contredit par celui des droits acquis. - La contestation d'états jugés autrefois naturels a beaucoup avivé la question de justice, la transformation des identités masculines et féminines, l'égalisation des conditions ne se sont pas accompagnées d'une égalité de chance ou de traitement. Dans des domaines tels que ceux du couple ou de la famille, l'augmentation des séparations, les recompositions familiales, la diffusion des unions sans mariage ont amené les acteurs à s'interroger sur la propriété des acquis, la hiérarchisation des loyautés, l'ampleur des sacrifices comparés. Ou, autres exemples, la comparaison des statuts nationaux a avivé les questions relatives aux règles s'appliquant dans l'În group, citons encore la dilution du régime des métiers au profit de situations d'emplois provisoires. - Les effets de la crise socio-économique et tout particulièrement la remise en question de la capacité des collectivités publiques à redistribuer les biens communautaires; la mise en doute de la capacité de justice distributive que les procès pour abus de biens sociaux n'entame guère (?). Continuons dans ce versant ethno-psychologique, sans chercher au-delà de notre culture, à savoir dans la famille nucléaire, quelles conceptions les conjoints se font-ils du juste échange, de la bonne manière de distribuer les bénéfices et les coûts, les

19. Kellerhalls, op. cit. et (1988), in Figures de l'Équité, P.U.F., ColI. Que sais-je ?, Paris. 20. Raymond Boudon (1995), Le juste et le vrai, Fayard, Paris; Pierre Pharo (1996), L'injustice et le mal, L'Harmattan, Paris; Greenberg J., Cohen R.L. (1982), Equity andjustice in social Behavior, New York, Plenum.

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droits et les devoirs? Le problème est important puis~u'il s'agit bel et bien de déterminer une communauté de justice 1, i.e. des frontières où s'exercent la solidarité et l'effort de la justice distributive. Il en a été décrit trois 22 qui sont également liés au statut socio-économique des conjoints; leur prévalence est un choix politique. - Le modèle contractuel: une répartition est considérée comme juste si elle correspond à ce que chacune des parties concernées a décidé de son plein gré après une consultation considérée comme adéquate. Un tel modèle ordonne des places propres: chacun équivaut à l'autre, selon un critère de libre volonté et le degré de satisfaction tient au respect de la procédure plus qu'à ce qui est l'objet de l'échange. - Le modèle de l'effet ou du besoin: on vise le mieux-être de chacun et de tous. Une répartition est juste quand elle produit des conséquences heureuses. Dans ce contexte où l'effet est d'abord recherché et le besoin promu, si chacun est conçu comme étant différent, créances et dettes ne peuvent être immuables puisque sous la dépendance du besoin ou de l'effet recherché. C'est la satisfaction qui fait le juste. - Le modèle statutaire: l'individu comme tel, un parmi les uns, passe toujours au second plan derrière la catégorie de la parenté à laquelle il appartient et du fait de cette appartenance tous doivent avoir le même sort sans considération des besoins ou des possibilités. La satisfaction tient à ce que chacun sait qu'il sera gratifié comme tous ceux qui se trouvent dans la même situation que lui. Un exemple: une situation peut être parfaitement inique sans être ressentie comme telle parce que les personnes de même statut reçoivent un sort unique. Les violences conjugales en sont une parfaite illustration.

21. M. Jacquemain (1995), Représentation de la justice sociale. L'exemple de la Belgique francophone, L'Année Sociologique, vol. 45, n02, pp. 399-430. 22. ln Kellerhalls, op. cil., p. 90 et sq.

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Les travaux contemporains sur les rapports justiceadolescents sont dans ce contexte on ne peut plus à développer 23 si l'exercice de la loi doit conserver un sens Bien d'autres modèles ont été décrits notamment soit 24 s'inspirant des théories psychodynamiques de la famille où ce sentiment de justice incline et facilite les actions incestueuses ou tout autrement délinquantes (par exemple le recel familial) : style bastion, association, compagnonnage ou style patriarcal, chaotique, matriarcaL.. soit en usant de critères s'exerçant sur une théorie du lien social comme la structure œdipienne dans l'interdit œdipien, la prohibition de l'inceste dans la survie des échanges, mettant en jeu tantôt les fondements généalogiques tantôt les fondements de genre. L'arrivée des enfants sur la scène sexuelle infractionnelle (intra et extra familiale, par raisons pédophiles ou prostitutionnelles) sera d'ailleurs d'autant plus tolérée, i.e. rendue non visible, que les questions généalogiques seront toutes puissantes; quand elles cessent de peser et que la question du genre se fait plus spécifique, alors le seuil de tolérance sera plus vite franchi et la dénonciation plus aisée. Les articles du code pénal sont en ce sens on ne peut plus explicites qui vont de l'attouchement au viol: des étapes pour des gravités et des dommages matériellement attestés.

L'instrumentalisation de la justice L'autre exemple peut être emprunté aux discours soutenus sur l'exigence à faire reconnaître par la victime qu'elle a été agressée, suscitant par ailleurs le sentiment d'une collusion

23. On peut se référer aux actions recherches établies par la Mission de recherche Droit et Justice; par exemple Anne Wyvekens (1998), Jeunesse en difficulté et justice de proximité, 92 p. ; Jacques Greco, Claude Volkmar (1998), Les représentations par les jeunes en difficulté sociale des décisions dejustice, 130 p. et annexes. 24. F. Gruyer, P. Sabourin, M. Fadier-Nisse (1991), La Violence impensable, Inceste et maltraitance, Nathan, Paris; R. Perrone, M. Nannini (1995), Violence et abus sexuels dans la famille. Une approche systémique et communicationnelle, E.S.F., Paris.

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d'intérêts. L'interprétation que l'on en fait souvent tient en mettant en avant un recours thérapeutique à la justice et à l'exercice de ses droits. Vertu réparatrice psychologique de la justice, comme ailleurs l'on entend que le rappel de la loi est thérapeutique; difficile alors de ne pas se rendre à ses exigences en retour, d'en savoir toujours plus (d'en avoir des traces, matérielles, psychologiques) Le problème de la crédibilité est au cœur de cette question, les stratégies d'allégations dans leur fond et dans leur contenu deviennent l'objet d'une analyse détaillée dont les conclusions sont parfois péremptoires, objet d'une argumentation plus descriptive que raisonnée. Allégations dont il convient d'étudier la double face et si l'une revient plus à l'analyse détective, l'autre relève davantage du psychopathologue. - La première peut établir la vraisemblance en terme de ce qui est susceptible d'avoir été fait et dit et pour cela recourir à un savoir d'expériences construit sur une grande variété de situations, ou bien sur une connaissance des modes d'être, de dire et de parler selon une échelle de développement par exemple, selon un catalogue de situations problématiques (divorce, droit de garde, climat éducatif, acceptation d'un beau père, d'une belle mère, position ambiguë d'un grand-père ou d'une grandmère, d'un frère, d'une sœur ou d'un oncle...). - La seconde renvoie le fond aux formes psychopathologiques éventuellement décelables dans les contenus allégués (dynamique fabulatoire, modalités hystériques... de ressentiment...) et aux modes de retentissement dits traumatiques (les éléments du syndrome post-traumatique), avec ses différents effets dans le vécu et la représentation du monde, au recouvrement d'une situation par une autre qui parfois déplace celui qui est présenté comme agresseur. On peut en dire autant des modes de décriminalisation dont le détective peut suivre les traces; par exemple à propos des infractions sexuelles, dans l'aveu d'impuissance (biologique) ou celui de l'irrésistibilité, dans l'affirmation d'une position de victime d'une séduction ou d'absence de contestation, dans le recours et ses attestations d'une morale souveraine, ou dans

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l'affirmation d'une impossibilité matérielle d'avoir été là, d'avoir pu accomplir ces gestes-là du fait de l'âge de la victime (bien trop jeune pour pouvoir être pénétrée physiquement, ou bien trop âgée...). Une telle analyse renvoie le psychopathologue aux effets de modes d'attribution projective qui, en tant que processus, sont à référer aux structures psychopathologiques et aux constances thématiques d'une histoire de vie intérieure. C'est autour de cette même question que se cristallise le recours à la plainte, son dépôt et son soutien par les associations de défense des victimes, les proches comme par les avocats spécialisés. Conçu comme une panacée, parfois comme une preuve de civisme ou de soutien fraternel, le fait pour une victime de porter plainte ne va pourtant pas de soi si l'on considère que les vertus allouées d'une telle position portent atteinte non seulement aux systèmes de croyances personnelles mais à la finalité défensive de toute croyance. Cherche-t-on la vérité, à savoir qu'il s'est bien passé quelque chose? Cherche-t-on une attestation de son dire vrai, d'un dommage en réalité, de ce qu'il est arrivé quelque chose qui a eu la vertu d'ôter, d'enlever une certitude? La réalité du dommage se fait au prix d'un rapt d'un bien essentiel: fidélité, loyauté, dignité, intégrité, fiabilité. Comment attester de ce que les yeux ont vu, le corps ressenti et qui demeure incroyable, ou encore impossible à penser? Quelle forme trouver, faire prendre à cette bouffée émotionnelle insidieuse à la recherche d'une gestalt où se poser? Se poser dans le droit implique un système de justice dont la sanction est la finalité la plus apparente. Faire reconnaître la réalité vraie d'une atteinte ne suppose pas toujours en demander réparation ni même en exiger de la peine. Il est faux de penser que tout recours au système judiciaire implique, pour celui qui en fait une demande, celle que l'agresseur en paie le prix. Ne serait-ce que parce que ce prix-là contribue à détruire un entourage et un environnement. Ou encore parce que le recours au droit couvre un sentiment de honte et / ou de culpabilité, soit parce que les faits s'inscrivent dans une réitération, soit parce que, a priori, toute émotion liée aux faits renvoie à une trans-

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gression inaugurale, soit parce que le plus important est d'affirmer pour soi-même qu'il n'y avait pas consentement, rien qui n'implique de s'être laissé aller à quelque passivité. Il en est ici comme il en était de la distinction entre justice rétributive et justice distributive: elles ne pouvaient s' indifférencier et toute justice rétributive n'a de sens que si elle reste partagée. Dans le rapport à la dénonciation et dans cette quête de crédibilité, nous sommes confrontés à la différence entre un dialogue et un débat. La justice sociale ou distributive tend à faire disparaître le débat sur la réalité d'un fait et les parts de responsabilité, au profit d'un dialogue en vue d'une résolution, d'un arrangement. La convivialité est plus visée que le maintien de la 25 loi ; l'incertitude portant sur le concept d'incivilité en serait un exemple mais c'est avec la question de la dangerosité que les choses sont le plus explicites.

3. Du dire vrai chez l'expert Les positions épistémiques, du réalisme au nominalisme, de la quête du probable à la religion de l'aveu, de la multiplication des mesures à l'étayage de la conviction sont autant de butées, dans l'axiologie implicite qui mène aux conclusions de l'examen « psy ». Les théories explicites-implicites de l'homme criminel sont autant de biais qui ne peuvent avoir, comme point de résistance, que la seule déontologie. C'est le rapport de chacun à la vérité (dont l'existence tient de n'être pas), ce qu'il s'autorise par rapport à celle-ci, ce qu'il en est pour lui des croyances le concernant qui, en première instance, organisent, dans le fond, toutes ses explorations. Difficile d'être expert sans

faire référence à son utopie 26, impossible d'y prendre place
sans en défaire les nœuds.

25. Comme exemple les déjudiciarisations, les propositions de médiation.. .. 26. Loïck M. Villerbu (1998), voir par analogie, Le métier de parent dans « l'intéret de l'enfant» en pratiques expertales, in Ethique et pratiques psy-

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