Femmes d'espoir

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Elles ont eu des destins individuels hors norme, viennent de pays et d'horizons très divers. Elles ont osé parler en leur nom et défendre leurs droits, sans renoncer pour autant à leur appartenance culturelle ou religieuse. Leur charisme s'est révélé si puissant qu'elles sont devenues des figures emblématiques de la cause qu'elles ont entrepris de défendre. Elles incarnent l'espoir. Les voici : Duong Quynh Hoa, Waris Dirie, Lalla Fatima Zohra, Jamila Mujahed, Asma Jahangir, Hanan Ashrawi, Rigoberta Menchu Tum, Aung San Suu Kyi, Jody Williams.
Publié le : jeudi 1 mai 2008
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EAN13 : 9782296196704
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Femmes d'espoir
Leur combat pour les Droits de I'Homme

PHOTOGRAPHŒSDECOUVERTURE

- Asma Jahangir
- Waris Dirie
Williams

@ photo UN, Jean-Marc
@ photo Unicef, Toutounji.

Ferre.

@ photo UN, Eskinder Menchu

Debebe. Garten. Ibrahim Gambari

- Jody

-Rigoberta

@ photo UN, Mark Tum

- Aung San Suu Kyi avec l'ambassadeur de l'ONU @ photo UN. @ photo Jacques Danois. - Duong Quynh Hoa

Christiane Ritnbaud

Femmes d'espoir
Leur combat pour les Droits de l'Homme

L 'HARMATTAN

Du MÊME AUTEUR

Le Procès de Riom (en collaboration avec Pierre Béteille), Plon, 1973. La Gazette d'un Parisien sous la Révolution, de Nicolas Ruault, éditeur de Voltaire, présentation, Perrin, 1976. 52 millions d'enfants au travail, Plon, 1980. L'Affaire du Massilia, été 1940, Le Seuil, 1984.
Le Procès Mendès France, Perrin, 1986. Pinay, Perrin, 1990. Le Grand Pari, l'aventure du traité de Rome (en collaboration Christian Pineau), Fayard, 1991. Bérégovoy, Perrin, 1994. avec Philippe Labi), présentation, avec

Lettres à Béré (en collaboration Lattès, 1995.

Traversées du désert, de De Gaulle à nos jours: politique, Albin Michel, 1998.

la disgrâce en

Maurice Schumann, sa voix, son visage, Odile Jacob, 2000. Danielle Hunebelle, grand reporter, Anne Carrière, 2001. Pierre Sudreau, un homme libre, Le cherche midi, 2004, Prix Louis Marin.

@ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05508-7 EAN : 9782296055087

Seule une vie vécue pour les autres vaut la peine d'être vécue. ALBERT EINSTEIN

INTRODUCTION

Une photo prise le 8 juin 1972, au plus fort de la guerre du Vietnam, qui montrait une petite fille, Kim Phuc, nue, brûlée par le napalm et hurlant de douleur, s'échapper de son village en flammes, allait faire la une des journaux du monde entier et valoir à son auteur, le Sud-Vietnamien Nick Ut, de multiples récompenses internationales, parmi lesquelles le prix Pulitzer, la plus haute distinction accordée à un photographe. Ce drame était l'exemple même des tragiques « bavures» dont toute guerre devient un jour ou l'autre responsable. Ce jour-là, les bombes au napalm destinées à être lâchées sur les Viêt-cong qui s'étaient infiltrés dans le village de Trang Bang, non loin de Saigon, où habitait Kim Phuc, avaient atteint un groupe de femmes et d'enfants qui tentaient de fuir sur la route 1, la seule Nationale du Sud-Vietnam. Horrifiés, les reporters dépêchés à Trang Bang pour rendre compte de la situation sur ce nouveau point chaud les avaient vus arriver vers eux, au milieu des volutes de fumée. La petite Kim Phuc avait arraché ses vêtements. Le~ bras écartés, elle était 7

prête à s'effondrer sous la douleur. Elle avait reçu du napalm sur le haut du corps, du côté gauche. Son cou, son bras gauche et la plus grande partie de son dos avaient brûlé. Contre toute attente, elle allait pourtant survivre, mais au prix de mois et de mois de souffrances intolérables. Elle fut aussi marquée à jamais dans sa chair (par miracle son visage avait cependant été épargné) et resta de santé très fragile en raison de ses brûlures. L'impact qu'eut la photo de cette petite fille sur la perception que les Américains avaient du conflit fut indéniable, d'autant plus important que l'opinion américaine avait été déjà directement prise à témoin d'autres épisodes tout aussi choquants de cette guerre. Par exemple lorsque, au moment de l'offensive du Têt, en 1968, une autre photo avait montré dans une rue de Saigon un général, chef de la police locale, exécuter froidement un suspect viêt-cong d'une balle dans la tête, à bout portant. Ou lorsque, l'année suivante, avaient été révélées les atrocités commises lors de cette même offensive du Têt par les troupes américaines dans le village de My Lai, où au moins cinq cents civils vietnamiens avaient été massacrés. Les Etats-Unis, qui se considéraient jusque-là comme la patrie de la philanthropie, avaient alors découvert qu'ils participaient à la barbarie. L'appel muet de Kim Phuc à partager sa terreur et sa douleur avait contribué à achever de retourner l'opinion publique américaine, désormais convaincue que la « sale guerre du Vietnam» avait assez duré, et ce fut pendant que Kim Phuc luttait pour ne pas mourir que le Congrès des Etats-Unis vota le texte prévoyant le retrait du Vietnam des derniers soldats américains en échange de la libération par les Viêt-cong des prisonniers de guerre. Une résolution qui allait décider de l'issue de la guerre et sceller le destin du Vietnam. 8

Fait capital, la réaction d'hostilité de l'opinion américaine, sa contestation de la guerre avait été moins politique qu'humanitaire. Ce que les Américains avaient retenu du conflit, c'étaient les défoliants, le napalm, le pilonnage du Nord par les lourds bombardiers B 52 et leurs tragiques conséquences pour les populations civiles, sans parler des souffrances des GI's et de la détérioration de leur moral - un tiers d'entre eux avaient sombré dans la toxicomanie. Et c'est à partir de ce moment-là qu'on vit les mouvements humanitaires se retrouver à la pointe du combat pour des valeurs d'humanisme et se charger de rappeler que l'homme avait droit en toutes circonstances à un traitement humain. * Kim Phuc était devenue la preuve vivante des souffrances imposées par la guerre à d'innocentes victimes et son cri muet avait mis chacun face à sa mauvaise conscience devant de telles atrocités. Son appel pathétique s'était même révélé d'une telle force qu'il ne concernait plus la seule guerre du Vietnam. Au-delà, il dénonçait le caractère monstrueux de toute guerre. Par le calvaire qu'elle avait enduré, Kim Phuc contribua donc à une prise de conscience générale de l'horreur des conflits armés et, devenue adulte, elle fut même appelée à parrainer à Montréal, au Québec, une fondation, The Kim Phuc Foundation, destinée à venir en aide aux enfants victimes de violences dans le monde, en leur apportant un appui médical et psychologique qui leur permette de surmonter leurs multiples traumatismes. Ce parrainage a valeur de symbole. Elle qui avait tellement souffert révélait son âme généreuse en voulant être désormais celle qui apportait de l'aide à d'autres enfants dans le malheur. Mais ses épreuves passées et son 9

état de santé ne lui permettaient pas de faire davantage, d'agir par elle-même, de se retrouver au nombre de ceux qui choisissent de se mettre au service des victimes des guerres ou des déshérités et illustrent souvent magnifiquement ce que Saint-Exupéry a écrit dans Terre des hommes: «Etre un homme, c'est avant tout être responsable. Responsable d'une misère qui ne semble pas dépendre de soi. C'est sentir en posant sa pierre que l'on contribue à bâtir le monde. » Qu'ils soient bénévoles ou salariés des associations pour lesquelles ils travaillent, de plus en plus d'hommes et de femmes répondent aujourd'hui à cet appel. C'est même pour cette raison, pour «donner un sens à leur vie », qu'on voit, dans les pays occidentaux et notamment en France, de jeunes diplômés des grandes écoles quitter un parcours tout tracé et une carrière prometteuse pour venir frapper à la porte des associations caritatives où doivent désormais cohabiter grosses têtes et bonnes volontés. Les nombreuses organisations non gouvernementales (ONG), où s'investissent le plus souvent leurs efforts, avaient pour but à l'origine de répondre dans l'urgence à des situations particulièrement difficiles. Par conséquent délicates à assumer. Et si en maintes occasions on n'a pu que se féliciter de leurs interventions, celles-ci ont été parfois critiquées et l'utilisation des fonds collectés dénoncée. L'affaire de ['Arche de Zoé a été l'exemple le plus récent de ces dérapages possibles. Elle a pour le moins souligné les pièges de l'idéologie humanitaire lorsque celle-ci se trouve entre les mains de gens peu ou mal formés, agissant sous l'empire de leur seule émotion, n'ayant pas de vraie connaissance du terrain et des enjeux et par conséquent susceptibles de prendre des initiatives désastreuses. On a aussi plus d'une fois relevé des dysfonctionnements dans la mise en œuvre des secours. Pire encore, l'honnêteté et la transparence ont parfois fait 10

défaut. Des détournements de l'aide destinée aux populations civiles ont été également constatés, surtout en temps de guerre. Les ONG ont même été accusées de contribuer à prolonger certains conflits. Il n'empêche. En dépit de ces dérives et de ces effets pervers et même s'il est impossible d'évaluer le véritable impact de leur action, nul ne peut cependant contester que, dans l'énorme majorité des cas, elles ont apporté et continuent à apporter du bien dans le monde. Peu à peu, à partir des années 1960 et surtout depuis le début des années 1990, on a vu aussi le champ de l'action humanitaire s'élargir considérablement, l'objectif n'étant plus seulement de rendre moins insupportables, par des interventions d'urgence, les injustices et les horreurs du monde, de tenter de protéger les populations civiles des conflits qui se multipliaient dans le tiers-monde, mais d'aider aussi au développement, notamment des pays issus de la décolonisation, et de combattre pour les droits de l'homme si souvent bafoués, toutes choses qui ne peuvent se concevoir que dans la durée, sur le long terme. Et, là encore, les ONG ont été amenées à jouer un rôle considérable. Elles épaulent les différentes agences de l'ONU dans leurs efforts pour maintenir ou rétablir la paix. Sans leur présence sur le terrain, les Etats et les organisations internationales n'auraient certainement pas les mêmes capacités d'action dans les zones où les tensions politiques sont très fortes. Dans l'aide au développement enfm, elles accomplissent en amont, sur bien des problèmes, un travail concret et technique approfondi et sont souvent devenues de formidables outils de transformation économique, sociale, culturelle. Cette évolution vers une vision beaucoup plus large de l'humanitaire, nombreux sont ceux qui l'ont vécue à titre personnel. Tel a été le cas du docteur Duong Quynh Hoa. Alors qu'elle tentait depuis des années de soigner les petits Il

Vietnamiens victimes du paludisme, de la tuberculose, de la lèpre, et d'éradiquer la malnutrition dont ils souffrent depuis des générations de façon latente, elle en est inévitablement venue à s'interroger sur le sens que pouvait avoir le sauvetage immédiat d'un enfant s'il était destiné à ne connaître jamais que la misère et une vie sans espoir. Une conclusion s'est donc peu à peu imposée à ses yeux: son rôle ne devait pas se limiter aux secours d'urgence; elle devait aller au-delà, c'est-à-dire développer, à côté de son action purement médicale, un processus d'éducation pour la santé mais aussi pour le développement, afm d'amener progressivement les populations de son pays, qui venait d'être pendant trente ans celui des plus grands drames et où, en conséquence, tout manquait dramatiquement, à assurer leurs besoins les plus prioritaires, à vivre même en auto-suffisance et à se gérer elles-mêmes. Droit à la santé, avec la prise en compte des nouvelles maladies; lutte contre la pauvreté; droit à l'éducation; protection des enfants; défense des femmes; lutte aussi pour un meilleur environnement: les ONG ont pris en charge bien des besoins et des droits des hommes en ce monde. Ce sont elles qui ont inventé le concept de développement durable et se trouvent à la pointe du combat pour la protection de la diversité, la sauvegarde des cultures et des langues, mais aussi des espèces animales et végétales et des ressources rares. Dans ce combat sans fm pour un monde meilleur, la place des femmes est aussi sans cesse plus grande. On peut même dire que, dans ce domaine comme ailleurs, elles ont investi la fm du millénaire. Elles ont toujours eu conscience du rôle qu'elles avaient à jouer pour que le monde soit un peu moins cruel, un peu moins injuste, et si les Américaines et les Européennes ont été longtemps les seules à être présentes sur le terrain de 12

l'humanitaire et des droits de l'homme, où on les a vues multiplier les initiatives, désormais les femmes originaires des pays du Sud sont de plus en plus nombreuses à suivre la même voie, à tel point qu'on pourrait presque dire qu'elles représentent une seconde génération de l'humanitaire. Les moyens dont elles disposent sont souvent moins importants, mais elles ont l'avantage de se trouver d'emblée en proximité avec les populations, dont elles connaissent les besoins immédiats et perçoivent plus sûrement les attentes. Partout, on les voit aller à la rencontre de tous ceux qui sont en danger et des laissés-pour-compte et, la plupart du temps, elles accomplissent dans l'ombre la mission qu'elles se sont fIXée. Mais, à côté de ces milliers de femmes dont l'action reste peu connue, d'autres se sont révélées porteuses d'un charisme si puissant qu'elles sont devenues les figures emblématiques de la cause qu'elles ont entrepris de défendre. Leur vie s'est transformée en une aventure humaine hors norme et ce sont quelques-uns de ces destins exceptionnels qui seront retracés ici. Les valeurs qu'elles défendent paraissent simples, universelles et, loin de se résumer à des valeurs occidentales, sont nées en bien des civilisations à la fois. Mais elles concourent à poser les fondements essentiels de la démocratie et ont de ce fait une portée politique indéniable. Dans un monde qui reste largement hétérogène et où nombre d'Etats et de communautés se réclament de principes souvent contradictoires, la liberté, la tolérance, la diversité, la défense des minorités n'ont pas toujours droit de cité, loin s'en faut. Les discriminations dont sont victimes les femmes sont également multiples et c'est avec une détermination qui ne se dément jamais qu'on voit certaines d'entre elles prendre la défense de leurs semblables. En dénonçant par exemple l'excision et toutes les formes de mutilations génitales féminines, comme l'a 13

fait la Somalienne Waris Dirie. En se consacrant à la réforme de leurs droits civils et politiques, comme l'a entrepris au Maroc Lalla Fatima Zohra. En assurant leur défense devant les tribunaux, comme s'y emploient au mépris de tous les périls la Pakistanaise Asma Jahangir ou l'Iranienne Shiri Ebadi. En revendiquant aussi pour elles le droit à l'information et à l'expression, ce qu'a fait avec un courage non moins exemplaire l'Afgnane Jamila Mujahed. Ces femmes viennent d'horizons très divers et leur vocation pour l'altruisme est née et s'est nourrie de circonstances très différentes. Mais il est frappant de constater à quel point le contexte dans lequel s'est déroulée leur enfance et les événements, souvent tragiques, qu'elles ont alors vécus ou dont elles ont été témoins ont été à cet égard déterminants. Ce passé est si lourd, parfois, même si elles n'ont pas été meurtries à vie dans leur corps comme Kim Phuc, qu'il semble presque miraculeux qu'elles aient pu réussir à surmonter les épreuves qu'elles ont vécues et à y puiser au contraire la volonté et la force de continuer à se battre. Cet engagement, elles le vivent aussi toujours avec intensité. Certaines lui ont même tout sacrifié. D'autres n'ont pas voulu renoncer à une vie personnelle et familiale, tout en sachant que celle-ci en pâtirait inévitablement et qu'elles en souffriraient. Elles sont également souvent issues, on l'a dit, de pays ou de cultures où les femmes n'ont que peu de moyens d'expression, et leur détermination à parler en leur nom n'en est que plus remarquable. Elles doivent faire preuve d'une force de caractère peu commune pour affronter les problèmes posés par les enjeux de leur action, notamment lorsque celle-ci interfère avec des problèmes politiques sensibles. Les exaltations identitaires, les fièvres nationalistes, les pesanteurs culturelles, les fanatismes religieux, les formes dictatoriales de pouvoir sont autant de freins ou 14

d'obstacles à leurs initiatives, qui sont souvent condamnées sous prétexte que l'humanisme dont elles se réclament est un modèle importé, défendu par un Occident jugé arrogant dans son désir d'émancipation universelle et dans sa tendance à diaboliser ce qui le conteste. Ce refus du modèle occidental se manifestant, dans le meilleur des cas, par un retour vers la tradition ou la religion sous sa forme la plus archaïque et, dans le pire des cas, par la violence, on a vu en plus d'une occasion ces femmes devenir la cible d'éléments incontrôlés ou fanatisés. L'assassinat en novembre 2003, en Afghanistan, de la jeune Française Bettina Goislard, qui travaillait pour le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations Unies (HCR) et, un an plus tard, en novembre 2004, celui de l'AngloIrakienne Margaret Hassan, responsable du bureau de l'organisation caritative Care en Irak pendant vingt-cinq ans, sont venus rappeler les risques que peut leur faire courir leur engagement. Plus récemment, on a pu craindre le pire pour les cinq membres d'une petite ONG française, Terre d'enfance, enlevés par les talibans en Afghanistan le 4 avril 2007. Se trouvait une nouvelle fois soulignée l'insécurité grandissante, devenue une préoccupation majeure pour les humanitaires qui, là comme dans d'autres pays, ont dû renoncer à l'illusion que, parce qu'ils faisaient du bon travail pour la population, ils se trouvaient protégés. Mais en même temps, précisément parce qu'elles rejettent les idéologies et les considérations partisanes et se trouvent en première ligne dans le combat pour la liberté et le respect de l'autre, le rôle de ces femmes est de plus en plus souvent souligné et reconnu. En témoigne l'attribution du prix Nobel de la paix à huit d'entre elles depuis 1977, alors que, pendant les quarante-cinq ans qui avaient suivi le création du prix, c'est-à-dire jusqu'en 15

1946, celui-ci n'avait été remis qu'à trois femmesl. On a même vu cette tendance s'accélérer singulièrement. Dans les seules douze dernières années, cinq lauréates ont été désignées par le jury d'Oslo. La dernière en date, la Keyniane Wangari Maathai, a été couronnée en 2004 pour s'être battue pendant trente ans contre le déboisement accéléré de l'Afrique... en reboisant. A la tête de son mouvement Ceinture verte (Green belt), elle a fait planter plus de dix millions d'arbres en Afrique. Avant elle, la prestigieuse récompense avait été également décernée à Aung San Suu Kyi, Rigoberta Menchu Turn et Jody Williams2. En octobre 2003 enfm, l'avocate iranienne des droits de l'homme, Shiri Ebadi, a été la première femme musulmane à recevoir cette distinction «pour ses efforts en faveur de la démocratie et des droits de l'homme », plus particulièrement ceux des femmes et des enfants, dans un pays marqué par le fondamentalisme religieux. Quel contraste saisissant entre leur itinéraire personnel et les images, qui continuent à défiler sous nos yeux, de la servitude encore imposée à tant de femmes dans le monde! Là, la situation des femmes reste trop souvent une tragédie. Ici, elles incarnent l'espoir et leur combat acharné est peut-être la meilleure réponse que l'on peut apporter à ceux qui, au nom du respect des cultures, sont tentés de considérer l'abandon des valeurs de la démocratie et de l'égalité des sexes - comme une expression de la tolérance et en viennent ainsi à cautionner malgré eux des positions qu'en toute autre circonstance ils jugeraient irrecevables.

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1Les trois premières lauréates ont été la baronne Bertha von Suttner en 1905, Jane Addams en 1931 et Emily Green Bach en 1946.Elles ont été suivies de Betty Williams et Mairead Corringan en 1977, Mère Teresa en 1979 et Alva Myrdal en 1982. 2 Respectivement en 1991, 1992 et 1997. 16

Le doute n'est en tout cas plus guère possible. Un clivage majeur entre les sociétés de demain tiendra à la place qu'elles feront aux femmes et au rôle que celles-ci pourront y jouer.

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DUONG QUYNH HOA

Mamam septième des petits Vietnamiens

Le Vietnam est colonie française depuis cinquante ans lorsqu'elle naît en 1930 et Hô Chi Minh vient de fonder le Parti communiste vietnamien. Mais Duong Quynh Hoa connaît pour sa part la douceur d'une enfance riche et privilégiée. Elle est issue d'une illustre famille, qui est aussi l'exemple même du mélange des ethnies, si caractéristique du Vietnam. Ses parents sont tous deux d'origine chinoise. C'était en 1679, après l'éviction des empereurs Ming, que son ancêtre, le général Duong Ngan Dich, qui avait été longtemps Chef de la Maison militaire de la célèbre dynastie, avait demandé l'asile politique au descendant des seigneurs du Sud-Vietnam, Nguyen Phuc Tan, et était venu s'installer dans le détroit du Mékong. Dans son exil, il avait emporté ce qu'il avait de plus précieux, mais aussi les fondements de la culture chinoise et, après lui, tous ses 19

descendants, qui s'étaient éparpillés de Travinh à Vinh Long, là où arroyos et rizières se mêlent à perte de vue, avaient continué à être formés «à l'ancienne », c'est-àdire aux caractères chinois et aux arts martiaux. On comptait parmi eux nombre de fms lettrés, qui avaient contribué à perpétuer au Vietnam l'influence chinoise, si manifeste dans tous les domaines. Duong Minh Thoi, le père de Quynh Hoa, n'a pas dérogé à la tradition familiale. Il est professeur de caractères chinois à l'Ecole des Langues orientales de Saigon. Mais, signe de temps nouveaux, il enseigne également le vietnamien et le français. Il a même inscrit tous ses enfants quatre filles et un garçon - à l'école française. Quynh Hoa fait donc toutes ses études secondaires au Lycée français Chasselup-Laubat de Saigon. Cela ne signifie pas pour autant que son père est acquis aux Français. Il se trouve au contraire dans la lignée de ces lettrés qui avaient été les premiers à tenter de résister à la pénétration coloniale dès la fm du 19ème siècle. La comparaison entre un présent ressenti comme humiliant et un passé glorieux, magnifié par la nostalgie, ainsi que le sentiment d'une culture à préserver, ont nourri secrètement chez lui le sentiment national. Lorsqu'il pousse ses enfants à s'ouvrir à la culture occidentale, notamment française, Duong Minh Thoi ne se sent pourtant pas en contradiction avec lui-même. Il a fait sien le principe selon lequel on ne combat bien que ce qu'on connaît bien. Pour lui, on peut tout à la fois être pétri de culture française - et l'admirer - et s'engager dans la lutte contre le colonialisme français. « Il estimait que pour pouvoir vaincre l'ennemi, il fallait savoir se battre d'égal à égal avec les propres armes de cet ennemi. Aussi l'éducation qu'il nous a donnée a-t-elle toujours été double: à la fois occidentale et orientale.

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Nous avons donc tous étudié le latin et le grec, le français et l'anglais, mais en même temps il nous apprenait à comprendre Lao Tseu et Confucius et à aimer notre pays, à travers les légendes et l'Histoire », témoignera sa fille. Il n'hésite pas non plus à envoyer tous ses enfants poursuivre leurs études supérieures en France. Quynh Hoa doit cependant attendre d'avoir dix-huit ans et d'être en deuxième année de médecine pour entreprendre le long périple qui l'amènera de Saigon à Paris. Ce voyage, elle le fait du moins dans les meilleures conditions: en première classe sur le Pasteur, le bateau le plus confortable et le plus rapide du moment, qui ne met que dix-huit jours pour rejoindre la France, alors qu'avec tous les autres paquebots il faut au moins compter une semaine de plus. Ses soeurs et son frère l'ont déjà précédée à Paris et si, à son arrivée, elle se sent un peu désorientée par cette ville et cette population que tout sépare du monde asiatique, l'adaptation sera très rapide. Elle gardera même de ses années d'études en France un souvenir « assez extraordinaire» .

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Les enfants de Vietnamiens à avoir ainsi la possibilité de poursuivre leurs études en métropole sont alors rares. Dans un pays habitué par la tradition confucéenne à la sélection par le concours, les brillants sujets aptes à réussir dans le système français ne manqueraient pourtant pas. Les enfants de Duong Minh Thoi sont là pour en apporter la preuve. L'aînée sera pharmacienne, une autre dentiste, une troisième médecin, et Trung Tin, le seul fils de la famille, avocat. Quant à Quynh Hoa, qui avait déjà obtenu son bac à quinze ans, elle sera diplômée de la faculté de médecine de Paris à vingt-trois ans seulement. 21

Elle prend aussi très vite une part active à l'agitation nationaliste. Le rejet du colonialisme français, son père le lui a inculqué dès sa petite enfance. Non sans recourir d'ailleurs à des histoires parfois extravagantes, propres à frapper durablement son esprit. Elle se souvenait notamment du jour - elle devait avoir six ans - où il l'avait emmenée avec ses soeurs et son frère au Musée et leur avait montré une meule énorme en leur affirmant que « le Gouverneur Tran Ba Loc écrasait tous les enfants de ceux qui refusaient de se soumettre aux Français, et en particulier au catholicisme... » Plus tard, elle avait été témoin de scènes qui, elles, étaient bien réelles et ne pouvaient qu'ancrer son sentiment anti-français. «Je devais avoir huit ans lorsque j'ai assisté rue Catinat à un spectacle révoltant. Sur l'autre trottoir un Français ivre descendait de pousse et a roué de coups le pousse au lieu de le payer, sous les yeux indifférents de ses compagnons français. Papa m'a dit alors: « Souviens-toi que tu es vietnamienne et que plus ton pays est humilié, plus tu le sentiras tien. » Elle a cette fois onze ans lorsque son père rend visite à l'un de ses anciens camarades de classe, devenu haut fonctionnaire des Français en province. Dans la cour de la « délégation », un soleil accablant, une chaleur insupportable, et cependant on y a regroupé, nus, pour mieux les humilier, des hommes et des femmes qu'on fouette régulièrement à coups de cravache, avec un fil de fer qui transperce la paume de leurs mains.« Qu'est-ce qu'ils ont fait?» entend-elle son père demander aux gardiens. « Ces enfants de chiens sont des communistes », lui est-il répondu. « Papa m'a pris la main, a tourné le dos et est reparti immédiatement. C'est à partir de ce momentlà que j'ai compris qu'on ne pouvait qu'être pour ou contre, jamais neutre. » 22

Elle est donc devenue résolument « contre », mais ne se décide vraiment à militer pour l'indépendance de son pays que le jour où l'un de ses amis parisiens lui dit: «Comment, tu es vietnamienne et tu ne fais rien?» Et comme en France, à cette époque, seul le Parti communiste s'engage avec détermination contre la « sale guerre» qui commence en Indochine, c'est lui qu'elle rejoint. A dixhuit ans seulement, elle en devient membre, avec le parrainage de quelques-unes de ses grandes figures, notamment les Joliot-Curie ou encore Marcel Cachin. « Avec ceux-là, dira-t-elle, on ne pouvait pas ne pas être communiste! » L'indépendance nationale n'est cependant pas la seule motivation de cet engagement précoce. Il y a chez elle une aspiration profonde à la justice sociale, depuis qu'elle l'a vue si largement bafouée elle aussi par la domination coloniale. Ne pouvant oublier qu'ils descendaient d'une grande famille de mandarins, ses parents auraient pu prendre ombrage de la voir adopter des positions aussi radicales. Il n'en sera pourtant rien. Certes, son père ne sera jamais «révolutionnaire» comme elle, mais il est contestataire dans l'âme et se montrera toujours solidaire de ses choix. IlIa soutiendra dans tous ses combats. La frn de ses études coïncide avec les Accords de Genève qui mettent défmitivement fm à la présence française en Indochine. Donnant une nouvelle fois la preuve de son ouverture d'esprit, son père la laisse libre de rester en France, si elle le souhaite. Mais c'est sans hésitation qu'elle choisit de retourner au Vietnam, avec en poche son diplôme de Pédiatrie, Gynécologie et Obstétrique. Retrouver l'Asie de son enfance est pour elle une grande joie. Jamais celle-ci ne lui a paru aussi splendide, aussi envoûtante, malgré ses misères moyenâgeuses et ses sombres blessures. Jamais le ciel ne lui a paru aussi doux, 23

l'air aussi parfumé, la végétation aussi riante et exultante. Mais son premier geste est aussi de rejoindre le Parti communiste vietnamien (alors clandestin). Si l'ancien colonisateur a été évincé, les Accords de 1954 n'ont pas amené en effet la pacification générale de l'Indochine que beaucoup espéraient. L'incendie qui couvait sous la cendre des précédents combats ne tarde pas à se rallumer. Loin d'avoir abandonné la partie et de s'être résignés à la partition du Vietnam, les révolutionnaires vietnamiens sont bien décidés à mener toujours plus loin dans le Sud leurs combats de harcèlement et d'infiltration et à imposer un jour leur loi à l'ensemble du pays. Et lorsque les EtatsUnis se décident à prendre la relève de la France dans la lutte pour 1'« endiguement» du communisme dans le Sud-Est asiatique, les Viêt-cong se posent à nouveau en champions de l'indépendance nationale, pour dénoncer cette fois l'impérialisme américain. Un cabinet privé de médecin à Saigon, des fonctions « officielles» dans sa profession - à vingt-six ans elle est vice-présidente de l'Ordre des médecins du Sud-Vietnam, secrétaire du Syndicat des médecins libres, mais aussi, déjà, vice-présidente de la Croix-Rouge - sont pour Quynh Hoa autant de «couvertures» dissimulant ses activités clandestines. Mais la police de Diem veille. En mai 1960 elle est interpellée à la suite d'une dénonciation et son nom vient s'ajouter à la longue liste des 50 000 cadres viêt-cong qui ont été arrêtés depuis l'indépendance. On l'accuse de mener des activités antigouvemementales, ce qui est parfaitement exact puisqu'elle est l'un des quatre membres clandestins de la Cellule de noyautage des intellectuels de Saigon-Cholon-Giadinh. Pendant deux mois, elle est donc incarcérée dans les camps du régime et cette épreuve, loin de la faire plier, accroît sa détermination: «Nous avions faim, mais quoi que nous recevions, nous le partagions entre nous, se 24

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