L'ARGUMENTATION

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Il est question dans ce livre de l'argumentation et des perspectives que son étude offre à qui veut analyser les corpus juridiques. Les auteurs font le point sur la place de l'argumentation dans la philosophie contemporaine, mais aussi dans la linguistique. La place à donner à l'étude de l'argumentation est aussi un enjeu dans les débats de philosophie du droit.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296417892
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DIKÈ
Collection dirigée par Josiane Boulad-Ayoub
et Bjarne Melkevik
«Le soleil ne transgressera pas
son orbe (métra).
Ou alors les Érinyes, aidées de la
justice, le découvriront »
(Héraclite, Aphorisme 94)
Érinyes, déesses de la vengeance, dont Héraclite fait les
auxiliaires de la justice, se métamorphosent à la fin de l'Orestie
d'Eschyle en bienveillantes Euménides. Fille de Thémis dans la my-
thologie, DIKÈ, alliée cependant aux nouvelles divinités Athéna et
Apollon, s'humanise dans la tragédie, se laïcise, se politise en s'as-
sociant aux progrès de la démocratie, du débat juridique et politi-
que, du développement des lois.
DIKÈ n'était pas, à Athènes, la mimésis d'une essence de la jus-
tice, elle était à la fois l'idée abstraite du droit et, sous de multiples
formes, l'action judiciaire.
4( DIKÉ », comme la Pnyx et l'Agora athéniennes, La collection
offre un espace public, un lieu de rencontre pour des penseurs
venus d'horizons et de disciplines différents, du droit, de la philoso-
phie du droit, de la philosophie politique, de la sociologie, prêts à dé-
battre des questions juridiques urgentes et disposés à une critique
aussi polymorphe et diverse que les structures complexes du droit
contemporain qu'ils tenteront de mettre à jour. Penseurs persuadés
que DIKÉ, élevée à la dignité autonome du concept, est toujours en-
chaînée au juste et à l'injuste et que, privée de déterminations con-
crètes, la justice n'est qu'une forme vide. Persuadés aussi que
l'ambivalence des structures juridiques invite à procéder à une en-
quête sur la généalogie des formes historiques du droit. L'ARGUMENTATION
Droit, philosophie et sciences sociales Sous la direction de
Pierre Livet
L'ARGUMENTATION
Droit, philosophie et
sciences sociales
Les Presses de l'Université Laval
L'Harmattan Les Presses de l'Université Laval reçoivent chaque année du Con-
seil des Arts du Canada et de la Société de développement des entre-
prises culturelles du Québec une aide financière pour l'ensemble
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Données de catalogage avant publication (Canada)
Vedette principale au titre :
L'argumentation : droit, philosophie et sciences sociales
(Diké)
Comprend des réf. bibliogr.
Publié en collab. avec : L'Harmattan.
ISBN 2-7637-7740-6 (Presses de l'Université Laval)
ISBN 2-7384-9458-7 (L'Harmattan)
1. Argumentation. 2. Droit - Philosophie. 3. Sciences sociales
- Philosophie. I. Livet, Pierre. II. Titre. III. Collection.
168 C00-941144-5 BC177.A73 2000
Mise en pages : Francine Brisson
Maquette de couverture : Chantal Santerre
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ISBN 2-7384-9458-7 (L'Harmattan)
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INTRODUCTION
est question dans ce livre de l'argumentation et des
perspectives que son étude offre à qui veut analyser les cor-
pus juridiques.
Tout d'abord l'argumentation peut être prise pour thème
et enjeu philosophique en elle-même. Jean-Pierre Cometti et
Alban Bouvier font le point sur la place de l'argumentation
dans la philosophie contemporaine, mais aussi dans la lin-
guistique. Tantôt l'argumentation y est réduite à d'autres
opérations (le raisonnement scientifique ou les inférences
cognitives), tantôt elle est reconnue comme perspective
autonome, mais on néglige souvent l'étude de ses processus
effectifs et concrets.
La place à donner à l'étude de l'argumentation est aussi un
enjeu dans les débats de philosophie du droit. Pfersmann
souhaite que cette étude reste encadrée par une théorie du
droit qui insiste sur sa spécificité normative et positive, et sur
la structure hiérarchique de ses normes. Même si un juge a
peu d'arguments extrajuridiques pour justifier son jugement,
il suffit que sa décision soit prise dans le cadre que lui autori-
sent des normes juridiques supérieures pour qu'elle soit juri-
diquement inattaquable. Frison-Roche insiste au contraire
sur la tendance actuelle des cours, particulièrement des
cours internationales comme la Cour européenne, à donner
tous les arguments jugés recevables pour leurs décisions, à
envisager d'avance la révisabilité des normes juridiques, si
bien que le droit pourrait en arriver à se réviser lui-même en
révisant ses arguments, et le débat ou le procès redeviendrait L'argumentation: droit, philosophie et sciences sociales
alors le centre du droit. Frydman suggère qu'en théorie des
contrats et des obligations on n'a pas besoin de supposer que
les intentions et les volontés des contractants sont des enti-
tés entièrement définies fixées une fois pour toutes, exigence
qui est irréaliste pour une pragmatique de la communica-
tion. Une conception purement économiste, inversement, ré-
duirait ces volontés à un calcul d'optimum. Il faut voir plutôt
dans le contrat un acte de langage dont l'intention se décou-
vre en partie au cours de l'exécution du contrat (et aussi dans
les pourparlers et prises de positions qui lui sont préalables).
Enfin, l'argumentation peut être prise comme un objet
d'analyse, mais un objet dont l'étude rejaillit sur les condi-
tions mêmes de cette étude. On ne peut appliquer simple-
ment à l'argumentation les grilles d'une logique classique,
comme l'avaient déjà noté Grize puis Ducrot. Il faut rendre
l'outil formel plus souple. Mais en l'assouplissant, on lui im-
pose des contorsions qui pourraient donner des absurdités
argumentatives. L'argumentation est alors à la fois un objet
et un problème, celui de savoir comment réviser les présup-
posés d'un ensemble d'inférences. Le droit a déjà trouvé des
solutions au problème du rapport entre un cadre rigide et la
complexité des applications. Peut-on apprendre du droit com-
ment développer des inférences qui sont toujours sujettes à
contre-argument sans pour autant s'engager dans une dis-
cussion interminable ? Comment reconnaître qu'on reste
dans le domaine du révisable sans croire que tout est sujet à
caution ? Ce sont les problèmes qu'envisage Pierre Livet.
Revenons sur la première partie, qui analyse la situation
de l'argumentation dans le paysage conceptuel contempo-
rain. Jean-Pierre Cometti fait le point sur les tentatives de
donner à l'argumentation un rôle philosophique fondamen-
tal. Après Aristote et les médiévaux, pour qui l'argumenta-
tion est liée à la découverte des essences et donc à la
dialectique au sens aristotélicien, c'est à l'argumentation
dans son usage dialogique que nos contemporains se sont
intéressés, qu'il s'agisse de Perelman, de Habermas ou
d'Apel. De là les tentatives pour rééquilibrer les rapports
entre argumentation et rhétorique, puisque celle-ci était tra-
ditionnellement cantonnée dans la mise en oeuvre intersub-
jective de l'argumentation. Double mouvement : au lieu Introduction
d'être une simple propédeutique — telle la dialectique — à la
véritable connaissance, l'argumentation deviendrait notre
principal mode de connaissance. Inversement, la rhétori-
que, au lieu de se développer pour elle-même dans une typo-
logie systématique des figures, terreau d'une sémiotique,
redevient liée au déroulement temporel de l'argumentation
et à sa diversification selon les publics et les buts pragma-
tiques poursuivis.
Mais certains vont plus loin que cette simple réhabilita-
tion. Si dans des domaines autres que scientifiques nous
n'avons plus un espoir suffisant de définir des essences,
alors il nous faut nous adapter à une incessante évolution de
nos opinions et catégorisations. Il nous faut passer d'une
analyse des contenus à une analyse des processus d'accepta-
tion et de critique des jugements énoncés, et l'argumenta-
tion, ou du moins ses conditions de possibilité, devient le tout
de la philosophie. Tout le monde ne s'engage pas dans un tel
déplacement, qui nous oriente non plus sur les contenus
substantiels mais sur les méthodes procédurales. Cometti
note avec justesse que, chez Quine, on se soucie de ce qui est
vrai et non de la manière dont on l'argumente. La philoso-
phie analytique, après avoir donné un rôle déterminant à
l'argumentation qui démystifie les essences en revenant aux
usages du langage, est revenue vers une position plus tradi-
tionnelle, en la chargeant de trier dans le foisonnement des
thèses philosophiques le bon grain de l'ivraie, le vrai ou le
cohérent du faux, du flou et du contradictoire, ou, plus mo-
destement, le fiable de l'incertain. Putnam est plus nuancé,
qui voit dans la vérité une visée de l'argumentation à laquelle
on ne peut échapper, et va jusqu'à insister sur sa fonction prag-
matique après avoir utilisé sa fonction sémantique comme ar-
gument. Habermas reconnaît aussi cette visée, mais à côté de
celles de justesse et d'authenticité.
Jean-Pierre Cometti esquisse un nouveau déplacement,
qu'on retrouve dans toutes les contributions de ce livre. Il ne
suffit pas de passer du substantiel au procédural, si c'est
pour ne pas prêter attention au déroulement effectif de ces
procédures et à leurs difficultés, si l'on se borne simplement
à remplacer des certitudes par un horizon-limite vers lequel
est supposé tendre une procédure, sans savoir si le processus L'argumentation : droit, philosophie et sciences sociales
en question a bien la capacité de tendre toujours davantage
vers cet horizon. Si la recherche d'une vérité comprise par
les participants d'un dialogue semble être encore et toujours
ce qui finalise l'argumentation, le processus de révision ré-
ciproque qui est propre au dialogue pourrait nous faire man-
quer une vérité parce que nous n'aurions pas, au bon
moment, fait valoir un contre-argument qui diminuait la
force d'un argument adverse, si bien que nous aurions cru
devoir abandonner une thèse en fait bien fondée. Et si nous
nous situons essentiellement dans le domaine des connais-
sances révisables, nous pourrions bien ne pas disposer de
critère que nous puissions utiliser à coup sûr pour savoir
quand tenir à juste titre une vérité pour non révisable. La
conception transcendantale de la discussion devrait revenir
à une analyse plus précise des capacités effectives de l'argu-
mentation à tendre sans faiblesse et sans retour en arrière
vers la satisfaction des exigences de vérité et de justesse.
Alban Bouvier revient sur les programmes des courants
philosophiques qui voient dans le dialogique et l'argumenta-
tion une nouvelle fondation pour la philosophie (il cite Karl-
Otto Apel, Francis Jacques et Michel Meyer). Chacun de ces
philosophes trouve matière à refondation, qui dans la
« contradiction performative » que commettrait celui qui
veut argumenter sans entrer dans la communauté transcen-
dantale de communication rationnelle, qui dans la refonte
de la subjectivité dans l'intersubjectivité dialogique, qui
dans l'ironie (interrogative) à l'égard de celui qui veut cher-
cher des solutions à des questions philosophiques au lieu
d'en rester à leur position interrogative. Tous ces philoso-
phes pensent dépasser la fondation cartésienne ancrée sur
la subjectivité du cogito. Or, Bouvier montre qu'en analysant
les conditions concrètes de production de l'argumentation
dans les Méditations, en étudiant le fonctionnement effectif
de l'argumentation au lieu d'y chercher une nouvelle fonda-
tion, on peut montrer que ces critiques de Descartes conti-
nuent d'entretenir un malentendu lié aux ambiguïtés de la
stratégie argumentative suivie dans ce texte par l'élève des
jésuites de la Flèche.
L'analyse de l'argumentation ne se veut pas ici une étude
du contenu argumentatif du lexique. Bien que Bouvier par- Introduction
tage l'idée de Ducrot que tout terme est argumentatif, il ne
s'inscrit pas dans ce cadre qui reste encore pour lui structu-
raliste. Il ne réduit pas non plus l'étude de l'argumentation à
une psycholinguistique, calculant les inférences des locu-
teurs (à la Sperber et Wilson), mais il adopte plutôt un point
de vue interactionniste, ou encore anthropologique, qui peut
ainsi combiner la linguistique de l'énonciation et la sociolo-
gie. Il s'agit de relever alors dans le texte les repères destinés
aux interlocuteurs variés que se donne le discours. Parfois
ces repères sont saillants, parfois ils le sont moins. Ainsi,
Descartes a trop bien réussi à focaliser le lecteur sur la certi-
tude du cogito, au détriment de la hiérarchie effective des vé-
rités qu'il met en place. Le cogito lui-même est soumis au
doute lié au dieu trompeur, et il faut recourir aux principes
que Dieu a mis en nous et qui nous permettent de prouver
son existence pour disposer enfin d'une fondation solide. Le
problème est évidemment que pour le lecteur qui n'est plus
de l'époque de Descartes, ces principes eux-mêmes sont en-
core moins bien fondés que le cogito. Mais l'important est
que Descartes — et avec lui la philosophie de la subjectivité —
ne s'est pas enfermé dans un cercle vicieux (le cogito devant
fonder l'existence de Dieu qui le fonde) dont la philosophie
de l'intersubjectivité ou de la communauté de communica-
tion devrait nous faire sortir. Paradoxalement, les philo-
sophes de la communication ne sont pas toujours attentifs à
la structure communicationnelle et argumentative de textes
dont ils ne discutent que le contenu supposé donné au lieu
de le voir vivre dans une relation d'interaction avec son pu-
blic. Il reste à expliquer ces 4( maladresses » argumentatives
de Descartes. Bouvier fait ici l'hypothèse que Descartes lui-
même ne parle pas d'une seule voix, qu'il a plusieurs pistes
et plusieurs enjeux, et que son cheminement ne cesse
d'avoir à réviser une orientation pour rendre justice aux
autres.
Ces deux analyses de la place réservée à l'argumentation
dans le panorama philosophique et sociologique actuel nous
montrent que l'argumentation offre quelque résistance à ceux
qui la prennent pour thème, pour emblème ou pour slogan,
puisqu'elle consiste toujours dans des processus effectifs qui
mêlent raisonnements, intentions, usages non réfléchis, ap-
prentissages implicites de situations d'interaction, et qu'elle L'argumentation: droit, philosophie et sciences sociales
est toujours liée à ce qui bouscule nos certitudes et nos prin-
cipes, à savoir la possibilité d'avoir à les réviser.
La deuxième partie, «Argumentation et théorie du droit »,
montre en quoi la question de l'argumentation se pose diffé-
remment selon les conceptions que l'on se fait du droit.
Otto Pfersmann rappelle que toute élaboration de cette
question doit respecter les principes qui distinguent le droit
par rapport à d'autres activités, énoncés, et institutions. Pre-
mier principe : on ne peut déduire le droit du fait, mais seule-
ment du droit. Deuxième principe : les normes juridiques
sont les normes édictées par les autorités compétentes en ce
domaine, toute décision juridique doit se référer à ces normes
et à elles seules pour être valide. Il serait donc vain de vou-
loir utiliser le cheval de Troie de l'étude de l'argumentation
juridique pour faire dépendre des décisions juridiques de
normes qui ne soit pas édictées. L'argumentation juridique
reste enserrée dans le corset de la structure juridique, qui
présente une organisation hiérarchique, une norme supé-
rieure validant la production d'une norme inférieure, selon
la série constitution - loi - décret, puis décisions des juges
selon ces normes. Comme les décisions concrètes sont celles
des juges, les normes supérieures sont souvent, par un appa-
rent paradoxe, moins efficientes que les normes inférieures.
Cette clôture du système juridique sur son organisation hié-
rarchique exclut en particulier qu'y soient considérées
comme valides des normes morales. Si, au nom de la morale,
un juge n'appliquait pas une norme juridique, il agirait au
nom de la morale, pas au nom du droit.
Pour Pfersmann, l'insistance sur l'intérêt de l'argumenta-
tion introduit un danger de confusion. Toute argumentation
est source de justification. Mais toute argumentation par
ailleurs n'est pas enfermée dans la clôture d'un système
dont la liste des prémisses serait finie. Or, c'est bien là le sta-
tut d'un système juridique. En recourant à une argumenta-
tion ouverte, on introduit dans le droit des considérations
non juridiques. On peut ainsi soutenir avec Dworkin qu'il y a
une certaine unité entre les normes morales et les normes
juridiques, si bien qu'un juge peut écarter certaines normes
juridiques au nom de normes morales. Cette thèse, soutient
Pfersmann, serait au mieux inoffensive, dans la mesure où le Introduction
recours à des considérations morales serait explicite et ren-
verrait clairement à autre chose que du droit ; mais elle est
pernicieuse et paradoxale si l'on veut que la validité juridique
de la décision du juge dépende de la justification donnée par
une norme d'origine non juridique, puisque alors on aban-
donnerait la certitude de la validité juridique pour rechercher
indéfiniment une validité juridico-morale. Il n'existe pas en
effet de système clos de morale, et une position morale est
toujours vulnérable à la critique d'une exigence morale plus
raffinée. Si, pour qu'une décision soit valide, il faut qu'elle
ait la meilleure justification, aucune décision ne sera plus
valide, puisque la meilleure justification pourrait bien se ré-
véler encore à venir. Ajoutons que nous pourrions même dis-
poser de la meilleure justification sans avoir les moyens de
reconnaître que notre quête est terminée.
Pour Pfersmann, il faut donc soigneusement séparer une
théorie descriptive de l'argumentation juridique et une théo-
rie normative. La première a son intérêt, mais elle n'a pas de
pertinence pour ce qui concerne la validité d'une décision
juridique. La seconde dépend strictement des relations hié-
rarchiques entre les normes du système juridique, telles
qu'elles ont été stipulées, elle n'a donc aucune créativité. Il
arrive que les utilisateurs du système juridique aient à révi-
ser leur estimations, parce qu'ils n'avaient pas pris connais-
sance de certaines conditions qui, tout en se rapportant à
leur cas, figuraient dans d'autres articles de droit, ou encore
qui viennent d'être mises en vigueur. Mais cette révision
n'est pas constitutive du raisonnement juridique, et l'on peut
toujours, une fois ces ignorances comblées, spécifier si le
système juridique actuel valide ou non telle décision. Cela
n'implique pas, cependant, que le système juridique assure
l'unicité de la décision, ni même la cohérence des décisions ;
s'il y a inconsistance entre des normes, alors on aura éventuel-
lement recours à une instance de révision externe — le Parle-
ment — mais ce ne sera en aucun cas une révision interne.
Les liens de la théorie de l'argumentation juridique avec une
théorie des inférences révisables risqueraient donc d'intro-
duire ici de la confusion si l'on croyait pouvoir en déduire
que la validité d'une décision juridique est elle-même du do-
maine du révisable, au sens d'une révision interne. L'argumentation : droit, philosophie et sciences sociales
La position de Marie-Anne Frison-Roche est diamétrale-
ment opposée. À la théorie du droit comme système clos, elle
oppose l'évolution du droit, évolution maintenant reconnue
et prise en compte de l'intérieur du droit. La Cour euro-
péenne ne dissimule plus qu'elle aura sans doute à revenir
sur les problèmes de monopole et d'exception imposée par
un État, même si pour l'instant elle n'a pas trouvé dans les
arguments du plaignant (qui est parfois la commission euro-
péenne) des justifications admissibles pour récuser cette ex-
ception. Le droit s'organise comme débat perpétuel, comme
lieu d'argumentation sérieuse parce qu'indéfiniment révi-
sable. Cependant, cette ouverture reste contrôlée. Le droit a
déjà mis en place des principes de procédure qui, pour chaque
procès (mais non pour la série indéfinie des procès recom-
mencés), limitent les arguments utilisables ; ainsi le principe
d'ampliation, qui veut qu'une partie ne puisse pas introduire
de nouvel argument au cours de reprises du même procès,
sauf ceux qui peuvent être validés comme extensions d'argu-
ments précédemment esquissés. On peut encore citer les
principes qui décident à qui revient la charge de la preuve.
Ainsi le droit n'abandonne pas sa clôture, mais il sait l'adap-
ter dans une ouverture à un monde où de nouveaux argu-
ments peuvent sans cesse intervenir, et où le rythme de
révision des normes juridiques est suffisamment élevé pour
que les plaignants puissent établir des stratégies de procès
qui tiennent compte de cette révisabilité.
Benoît Frydman est aussi partisan de l'inscription au
coeur du droit de la possibilité de révisions, et il montre que
le droit évolue en ce sens. Mais il prend pour champ d'étude
non le procès en général mais la conception de la volonté ex-
primée dans les contrats. Dans la théorie classique des con-
trats, dès lors que les conditions de passation du contrat ne
permettent pas l'invocation d'une des exceptions prévues
par le code, toute révision est exclue. Le problème est qu'en
cas de litige, le juge doit rechercher la commune intention
des parties, et faire prévaloir leur volonté « réelle » sur leur
intention déclarée — la volonté réelle étant pourtant la vo-
lonté au moment de la formation du contrat. Or, on retrouve
un problème analogue dans les théories contemporaines de
la communication. Comment déceler les intentions « réelles »
d'un acte de langage ? Doivent-elles être définies avant la Introduction
poursuite de la conversation, ou est-ce l'histoire de l'interac-
tion qui les révélera ? Une théorie de la communication qui
exige de pouvoir définir d'avance ces intentions se heurte à
de nombreux problèmes, et il vaut mieux se borner à étudier
les processus par lequels les locuteurs arrivent à repérer des
intentions encore formulées et à les préciser par des révi-
sions successives. Or, ce n'est généralement pas à cette révi-
sion interne que le droit s'intéresse, mais à des révisions
externes : tout d'abord aux révisions imposées par la puis-
sance publique qui décide du modèle de contrat-type dans
une branche d'activité ; ensuite, et cette fois en prenant le
modèle de l'économie libérale, en concevant le contrat sur le
modèle du marchandage — ou bargaining en théorie des
jeux. L'économie étant normative, le juge peut alors opposer
aux parties la solution la plus efficace économiquement, et
juger au nom de leurs intérêts bien raisonnés au lieu de s'en
tenir à leurs volontés. Mais tout cela supposerait qu'on soit
certain de disposer de la bonne solution et qu'on ait pu utili-
ser toutes les informations disponibles, ce qui est toujours
discutable.
Benoît Frydman propose alors de prêter davantage atten-
tion au fait que les intentions, ne sont pas seulement les
préalables d'une interaction, mais aussi ce qui se révise et
révise l'interaction lors de son histoire. Il repère des évolu-
tions du droit qui montrent plus de souci de la chronique
effective du contrat, dans sa préparation et son exécution :
entretiens et engagements préalables (même implicites),
obligations de combler certaines asymétries d'information
qui existent au début du contrat, importance de ce qu'on a
rendu ou non manifeste (y compris à des personnes qui sont
des tiers par rapport aux parties du contrat), analyse des
avantages tolérés par une des parties à l'autre, etc.
Comme Frydman se réfère à un texte de Pierre Livet dont
le lecteur ne dispose pas forcément, il est peut-être utile de
résumer quelques points de ce livre (La Communauté vir-
tuelle) sur lesquels s'appuie sa contribution. L'idée est que
les intentions (les significations) de la communication se dé-
finissent en cours de communication (ou, évidemment, en
anticipant des situations de communication). De même, les
intentions d'actions se définissent précisément en cours L'argumentation : droit, philosophie et sciences sociales
d'action. Les intentions sont initialement de simples repères
pour soi-même et pour autrui. Pour donner corps à ces inten-
tions, il est nécessaire de les réviser selon les conditions con-
crètes rencontrées dans l'action (ou les réponses faites dans
une conversation, qui en réorientent le cours). Évidemment,
ces révisions ne sont jamais définitives, mais les inflexions
précédentes du cours de l'interaction sont de plus en plus
contraignantes, les révisions futures devant réinterpréter un
matériel de plus en plus considérable. Il n'est donc pas néces-
saire pour chaque interlocuteur de savoir quelles croyances
a l'autre, quelles croyances il a sur les croyances de l'autre
sur ses propres croyances, etc. Il n'est pas nécessaire d'at-
teindre ce qu'on appelle le savoir commun ou common
knowledge pour interpréter les intentions de l'autre. Il suffit
de supposer que les intentions d'autrui sont suffisamment
contraintes par les indices qu'a donnés l'interaction en
cours. Cependant, ce principe de l'accumulation des con-
traintes avec la longueur de l'interaction pourrait devenir
trop lourd et interdire des révisions nécessaires. Il doit donc
être combiné avec un principe de tolérance mutuelle, qui per-
met d'admettre des écarts par rapport aux attentes supposées
mutuelles, à condition que ces écarts soient corrigés par la
suite. Là encore, ce sont des révisions, mais coordonnées, qui
assurent la communauté des intentions dans l'interaction.
Il n'est donc pas nécessaire de savoir exactement ce que
sont les intentions pour coopérer ou contracter; il suffit
d'avoir assez d'indices de ce que ces intentions se révisent
de manière coordonnée. C'est heureux, car il est en fait im-
possible de savoir ce que sont exactement les intentions dès
lors qu'elles peuvent être des intentions de second ou nième
degré (par exemple l'intention qu'autrui change d'intention
en fonction de notre intention). L'identification de telles in-
tentions à partir des énoncés qui les expriment se révèle in-
décidable. Savoir si on fait une promesse pour donner à
autrui la garantie qu'on l'exécutera ou pour lui donner une
intention de garantie est indécidable. Mais comme il est dé-
cidable qu'il en soit ainsi, nous tenons bien les promesses
pour exprimer des engagements (la seule chose que nous
puissions avoir en l'absence d'acte). Mais ce sont là des con-
sidérations sur la communication ordinaire La façon dont le
droit refond ces difficultés dans une problématique juri- Introduction
Bique est une autre question. La thèse de Frydman est
qu'après avoir posé comme seules intentions juridiquement
valides celles exprimées dans le contrat ou imputables selon
des normes juridiques, le droit s'emploie maintenant à donner
une validité juridique à, ces processus de révision coordonnés.
Enfin, en première partie de sa contribution, Pierre Livet
dissipe certaines ambiguïtés du débat qu'on peut attiser
entre la position de réaffirmation de l'autonomie du droit,
qu'on trouve chez Pfersmann, et son insertion dans l'indéfini
flux des révisions que l'on trouve chez Marie-Anne Frison-
Roche — mais le droit apparaît alors comme le seul champ
véritablement efficace de ces révisions. Il fait la distinction
entre la révision externe du droit par les législateurs autori-
sés et la possibilité d'une révision interne. Cette révision in-
terne ne peut tenir à ce qu'on donne validité juridique à des
normes qui ne sont pas juridiques. Cependant, des argu-
ments qui ne sont pas d'origine purement juridique — mais
qui doivent cependant aussi faire référence à des normes ju-
ridiques — peuvent infléchir le juge quand il doit décider à
quelle norme il rattache telle situation qui lui est soumise.
Comme Pfersmann admet à juste titre qu'un système juridi-
que n'est pas tenu de fournir une unique solution valide, il
ouvre la possibilité de cette inflexion. Il y a là un terrain
d'étude pour une argumentation qui mêle des considéra-
tions proprement juridiques, seules sources de validité, et
des considérations d'autres ordres, économiques, sociales
ou morales. Le débat argumentatif, qui voit les arguments ré-
visés par les contre-arguments, et ainsi de suite, est alors
ouvert de manière interne au droit. Bien entendu, une fois la
décision du juge prononcée, ce débat est clos, et ne pas avoir
pris en compte un autre argument n'est pas une source d'in-
validation. Mais avoir systématiquement négligé des argu-
ments qui ont ailleurs de la force sera une source de
révision, cette fois de révision extérieure.
Dans une deuxième partie, Pierre Livet fait de l'argumen-
tation un objet d'étude et plus seulement un thème de débat,
philosophique ou juridique. Il montre comment, en termes
d'inférences révisables, une approche qui prend comme oppo-
sition fondamentale la dualité entre normalité et exception
permet d'étudier les différents niveaux de l'argumentation L'argumentation : droit, philosophie et sciences sociales
dans les plaidoiries, et même le versant rhétorique de cette
argumentation. Il apparaît que l'on rencontre dans les atten-
dus de la Cour européenne l'élaboration de principes (un
principe de normalisation ou de modération) dont les théori-
ciens de l'argumentation pourraient utilement s'inspirer.
L'activité juridique reste encore et toujours l'un des paradigmes
de l'argumentation. PHILOSOPHIES ET THÉORIES
DE L'ARGUMENTATION L'ARGUMENTATION EST-
ELLE SANS LENDEMAINS ?
Jean-Pierre Cometti
Université de Provence
jouit d'une mauvaise réputation
qu'expliquent historiquement ses rapports ambigus avec la
logique et la science. Sans prétendre jouer les redresseurs de
tort, et encore moins tenter d'y remédier, je voudrais essayer
de cerner quelques-unes des raisons de cet état de chose en
me demandant jusqu'à quel point elle peut être promise à, de
meilleurs lendemains. Je m'y emploierai en songeant tout
d'abord aux héritages qui me paraissent impliqués dans ce
diagnostic, aux entreprises qui ont tenté d'y faire face, aux
tournants qui ont pu y contribuer ainsi qu'aux tensions qui
opposent aujourd'hui, au sein de la discussion philosophi-
que, un pôle de défense de l'argumentation et une indiffé-
rence, pour ne pas dire une hostilité caractérisée à l'endroit
des présupposés dont elle est parfois tenue pour solidaire, au
regard des conceptions du langage ou de la philosophie
qu'elle semble impliquer.
À ces remarques, on est immédiatement tenté d'objecter
que la situation de l'argumentation s'est améliorée depuis
les temps plus reculés où ses liens naturels avec la rhétori-
que lui portaient ombrage. Ne passe-t-elle pas, aujourd'hui,
pour la marque de fabrique d'une philosophie rigoureuse et
soucieuse de justification rationnelle ? À s'en tenir à une
image toute faite, on pourrait même observer que l'argumen-
tation a constitué, par le passé, une dimension essentielle de
la démarche du philosophe — Aristote, Descartes, Leibniz ou
Kant argumentaient, encore que la question ne se posait pas,
pour eux, dans les mêmes termes que pour nous. On peut Philosophies et théories de l'argumentation
pourtant avoir des raisons de se demander si l'argumenta-
tion ne souffre pas encore de handicaps au moins aussi gra-
ves que ceux qui lui étaient opposés à l'époque où orateurs
et sophistes devaient faire face aux assauts de Socrate et aux
mauvais coups de Platon. Il serait certes impossible d'en retra-
cer les épisodes, mais il n'est peut-être pas tout à fait inutile
d'esquisser la nature des conditions auxquelles la rhétorique
s'est historiquement heurtée.
On sait que l'âge d'or de la rhétorique, qui fut aussi celui de
l'argumentation, commence en Grèce, dans des circonstances
historiques et culturelles d'autant plus significatives qu'elles
coïncident avec l'émergence et la brève histoire de la démocra-
tie. On sait aussi qu'Aristote en fut le théoricien et qu'il a
ouvert une voie qu'ont ensuite poursuivie et enrichie de façon
notable plusieurs auteurs, en particulier à Rome. Il existe en
ce sens une tradition rhétorique, sous l'impulsion de laquelle
l'argumentation s'est constituée comme un champ à la fois
pratique et théorique propre, bien au-delà de ce que le seul
exemple de la Grèce aurait permis d'envisager. À cet égard,
toutefois, l'usage des mots « rhétorique » et « argumentation »
demande quelques précisions supplémentaires.
On doit à Aristote une logique, une théorie de la science
fondée sur la démonstration et une rhétorique. Or, l'un des
faits les plus marquants de ce que la tradition en a retenu
consiste certainement dans l'importance que celle-ci a ac-
cordée à la logique et à la théorie de la science, au point de
pérenniser un préjugé somme toute assez proche de l'espèce
de discrimination dont la rhétorique avait été frappée avec
Platon. Je me contente de résumer très grossièrement la si-
tuation, mais l'aspect le plus important en a été la dissocia-
tion opérée entre l'argumentation et la rhétorique et le fait
que son statut a été abordé à la lumière de la logique, tandis
que la rhétorique, de son côté, se voyait attribuer un statut
limité au champ des figures et, par conséquent, à un usage
du langage qui a fini par se confondre avec la littérature,
selon une conception qui tendait à priver celle-ci de dimen-
sion cognitive.
Cette situation est celle que résumait clairement Chaïm
Perelman dans un texte publié sous le titre Nouvelle
rhétorique : logique et rhétorique en 1950:

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