L'élu face au numérique

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Alors que le numérique irrigue tous nos usages et nos pratiques, l’attention reste focalisée sur le risque de fracture numérique de notre société susceptible de toucher les populations dites « éloignées ». Mais une autre fracture persiste : la grande majorité des élus et des décideurs politiques n’ont pas suffisamment appréhendé les nouvelles attentes des citoyens, l’émergence des politiques d’open data et le renouvellement des modèles économiques.
« Un pour tous, tous pour un et tous pour tous ! » Pascale Luciani-Boyer nous invite à voyager à travers les trois âges de l’évolution numérique de notre société. Avec l’avènement d’Internet, nos échanges se sont intensifiés mais dans une logique hiérarchique et descendante, dite « un pour tous ». Cet âge des NTIC a laissé place à celui des TIC qui, perdant leur attribut de « nouvelles », se sont démocratisées et ont permis au plus grand nombre de s’exprimer, dans un mouvement cette fois ascendant, dit « tous pour un ». Le dernier stade de l’évolution est celui de l’âge du numérique, du « tous pour tous », dans lequel le secteur public n’est souvent plus qu’un intermédiaire, une plate-forme d’échanges facilitatrice entre ces flux ascendants et descendants partant des citoyens pour rejoindre les citoyens.
L’auteur propose ainsi une nouvelle vision du numérique au cœur de la cité afin qu’il devienne un enjeu transversal de l’action publique locale et innerve l’ensemble des politiques publiques (citoyenneté, éducation, environnement, handicap, tourisme, transports, etc.).
Par la participation et le témoignage d’experts des secteurs public (élus, agents publics, universitaires…) et privé (entrepreneurs, membres de think tank…), cet ouvrage jette les bases d’une culture commune du numérique appliquée aux territoires.
Publié le : jeudi 29 octobre 2015
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EAN13 : 9782701318820
Nombre de pages : non-communiqué
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L’élu(e) face au numérique

Chez le même éditeur

L’élu municipal – Statut de l’élu et fonctionnement du conseil municipal, Philippe Lacaïle, 5e édition, 2014.

La gestion financière des collectivités territoriales – 100 jours pour réussir son mandat, Mathieu Lhériteau (ss. la dir.), 2014.

Le management public – Organisation, gestion et évaluation des politiques publiques, Christophe Sinnassamy, 2014.

Les pouvoirs du maire, Georges-Daniel Marillia, 6e édition, 2014.

 

Collection « Au fil du débat »

Osons la décentralisation ! – Il est temps de décider de vivre ensemble, Vincent Aubelle, 2014.

La séparation entre Administration et Politique – En droits français et étrangers, Pascal Mbongo (ss. la dir.), 2014.

La démocratie de proximité – Bilan et perspectives de la loi du 27 février 2002, dix ans après, Gilles J. Guglielmi, Julien Martin (ss. la dir.), 2013.

Il a 30 ans, l’Acte I de la décentralisation ou l’histoire d’une révolution tranquille, Éric Giuily, 2012.

 

Collection « Actes de colloque »

Ville intelligente, ville démocratique, Actes du colloque Berger-Levrault-Chaire MADP de Sciences Po, 13 février 2014.

E-administration : ouverture des données et satisfaction des citoyens, Actes du colloque Berger-Levrault, 17 octobre 2012.

Nouvelles attentes, nouveaux services, une nouvelle donne public-privé, Actes et rapports préparatoires du colloque Berger-Levrault, 20 juin 2011.

 

Bases de connaissances

Légibase État civil, www.etat-civil.legibase.fr

Légibase Marchés publics, www.marches-publics.legibase.fr

Légibase Urbanisme, www.urbanisme.legibase.fr

Pascale Luciani-Boyer

L’élu(e) face au numérique

De la puissance publique à la puissance citoyenne, un défi majeur des territoires

Berger-Levrault

Droits réservés : © Berger-Levrault, juillet 2015
104 avenue du Président Kennedy, 75016 Paris
ISBN : 978-2-7013-1837-0
ISBN (ePub) : 978-2-7013-1882-0

Avertissement


Nous avertissons nos lectrices et lecteurs que le terme « élu » et la forme masculine ont été retenus dans cet ouvrage afin de ne pas alourdir les propos de l’auteur.

Le mot de l’auteur


Pascale Luciani-Boyer revient sur les enjeux de l’appropriation du numérique par les élus et la puissance publique à travers trois questions :

  • La fracture numérique entre les élus et les citoyens est-elle en train de se réduire ?
  • L’ère du numérique, une révolution du service public ?
  • À quelle échelle l’administration doit-elle agir comme plate-forme du « tous pour tous » ?
Interview de Pascale Luciani-Boyer

Interview réalisée le 27 janvier 2015 lors de la conférence de presse organisée à l’occasion de la parution de l’ouvrage.

Pour accéder à l’ensemble des vidéos réalisées lors de cet événement, rendez-vous sur www.connexite.fr/elu-numerique

Préface de Gilles Babinet


La France, championne de l’innovation aux institutions dépassées ?

Quelles formes devraient avoir les institutions au XXIe siècle ? Cette question, s’il en est, est d’une importance capitale, car nos institutions expriment et symbolisent la nature de la relation que les individus entretiennent avec l’État et les pouvoirs publics ainsi que celle qui les lie entre eux. Que penser du roi thaumaturge qui rendait la loi sous un chêne, à une époque où l’État représentait avant tout un corps spirituel et en second lien un espace géographique prétendument soumis, prétendument chrétien, prétendument franc, mais dont la réalité était une mosaïque infinie de particularismes, dialectes et croyances ? Que penser de tous ces rois et chefs d’État français qui, par crainte de la fronde et par volonté de grandeur, n’ont eu de cesse d’unifier et d’attacher à leur pouvoir des symboles de puissance et d’expression de l’identité nationale ? En France, ces symboles continuent d’exister puissamment aujourd’hui. Et certains, comme celui du roi thaumaturge, continuent à vivre dans le chef d’État, et même dans ses ministres, que chacun veut toucher, embrasser, à l’occasion de cérémonies publiques.

Pourtant, il ne fait que peu de doute que l’humanité dans son ensemble entre dans un autre temps. L’ère du symbole-pouvoir, omniscient et fédérateur, est profondément ébranlée par l’émergence d’autres formes d’organisations permises par le numérique, non plus structurées et organisées au travers d’une dimension hiérarchique mais bien par la puissance de la multitude, par une nature cellulaire dont l’efficacité n’avait pratiquement pas été envisagée de façon aussi radicale que celle que nous observons en pratique aujourd’hui.

Cependant, en France, pays où la nature du pouvoir est centralisée et hautement symbolique – certains parleraient de « symbolique néomonarchique » –, cette révolution d’origine numérique est particulièrement antagoniste avec le mode de fonctionnement des structures en place. De cette organisation découle une profonde défiance des électeurs vis-à-vis de leurs élus. Selon le Centre d’étude de la vie politique française (CEVIPOF), 73 % des Français ne feraient pas confiance à leurs représentants élus et, à de rares exceptions près, plus ces élus sont éloignés d’eux, moins ils sont crédibles. Un score qui, d’après les éléments de comparaison connus, n’aurait pratiquement aucun équivalent dans le monde. Même en Irak, pays où les institutions restent largement claniques et où la violence d’État est endémique, les citoyens feraient plus confiance que les Français à leurs élus !

Certains États, on pensera aux pays scandinaves ou dans une certaine mesure aux États-Unis – dont les premiers mots de la Constitution sont « We, the people… » –, disposent déjà par nature et en raison de leur histoire d’institutions beaucoup plus en phase avec les caractéristiques de l’ère numérique : transparence, mise en œuvre de systèmes de concertations collectives systématiques, et plus généralement accountability, un mot qui malheureusement n’a pas d’équivalent en français. Il est probable que ces caractéristiques représentent des atouts considérables à l’émergence harmonieuse de ces sociétés dans l’Ère numérique qui vient. Ces institutions permettent aux agents économiques d’être plus efficaces, aux citoyens de pouvoir plus facilement se réaliser, et aux institutions de réaliser leurs missions dans de meilleures conditions.

Il n’y a pour autant aucun fatalisme à avoir : par le passé, la France a démontré qu’elle était capable de s’adapter rapidement et efficacement aux changements du temps. Toutefois, l’histoire nous apprend également que le temps ne s’y exprime pas de façon linéaire : à des périodes de stagnation suivirent des phases de profondes évolutions. Néanmoins, on peut penser que ces moments de stagnation ne sont que le moment de la maturation et de la préparation des esprits à l’imminence d’une nouvelle ère. Eu égard aux critiques sans cesse répétées sur l’incapacité de notre pays à se réformer, il ne fait aucun doute que nous traversons l’une de ces époques. Les Français sentent que nos institutions, notre système éducatif, notre outil productif, notre bouclier social ne sont plus adaptés à l’ère du temps. Ils s’en plaignent, ont des comportements populistes, peut-être tout simplement parce qu’ils vivent mal de ne plus être un peuple moderne, c’est-à-dire adapté aux attributs contemporains de la modernité.

Notre nation pourtant a toutes ses chances à ce titre. Nos voisins ne cessent de le dire, nous sommes un peuple ingénieux. Une nation qui souffre, par exemple, d’un désintérêt moindre que le Royaume-Uni de sa jeunesse pour les filières technologiques ; une nation qui conserve de bons scores dans les palmarès d’innovation, à l’instar de ce que souligne l’étude récente de Reuters qui classe à ce titre la France troisième, derrière les États-Unis et le Japon. De surcroît, la France est une nation qui a produit quelques belles réussites récentes, y compris dans le domaine de la technologie. Que l’on y songe : il n’y a finalement que peu de start-up européennes qui sont parvenues à avoir une couverture internationale, à l’instar de DailyMotion, Talend, Criteo, Withings et d’autres encore. Au récent Electronic Show, sur sept prix remis aux entreprises produisant des objets connectés, trois l’ont été à des françaises.

Nous pourrions aller plus loin mais, pour cela, il faut que nous acceptions d’ouvrir le débat qui concerne le rapport du citoyen aux institutions, car de cela découle un mode d’interaction déterminant, permettant de faire émerger les meilleures décisions et de disposer de l’action la plus efficace, avec les conséquences sociales, économiques et démocratiques que l’on imagine. Or, pour l’instant, l’ordre ancien résiste autant que faire se peut. Le principe d’expression de la société civile est en France peu considéré. Est-ce la peur des Jacqueries – il est vrai, historiquement justifiable – qui fait que seuls les corps constitués ont voix au chapitre ? La France, avec 630 000 élus, détient le record mondial du nombre d’élus par habitant (1 pour 1 000 environ). Cela en soi démontre la relégation de la société civile au rang de corps enfantin, n’étant pas autorisé à exprimer ses choix, sauf en acceptant les outils d’expression conformés par le pouvoir institutionnel.

Le propos n’est pas ici d’exprimer l’idée que nous devrions prendre une revanche sur les institutions – après tout, pour paraphraser un roi célèbre, les institutions, c’est nous –, mais bien de souligner que le temps est venu pour que les sans-noms, les sans-grades, les déclassés, les incompris puissent avoir voix au chapitre.

Est-ce une idée naïve ? C’est pourtant bien en donnant à tous la possibilité de s’exprimer que Wikipédia est devenu si efficace. C’est au travers de ce type d’approche que MakeSense ou La Paillasse font de l’innovation open source. Tous ceux qui utilisent le pouvoir de la multitude s’attachent à dire que c’est la diversité des profils qui crée une intelligence collective supérieure. Ces forces sont d’une puissance dont nous ne pouvons nous faire qu’une petite idée. Aujourd’hui, près de 40 % des ordinateurs et smartphones de la planète reposent sur un système d’exploitation – Linux – développé collectivement. D’une certaine façon, nous pourrions donc apprécier chaque jour l’efficacité de cette puissance.

Beaucoup objecteront que l’application de ces principes à l’État, aux institutions massives qui représentent le bien commun, n’est pas une chose réaliste. Pourtant, partout dans le monde, on assiste à un déferlement d’initiatives des plus diverses en matière de démocratie participative, inspirées des méthodes du logiciel libre. Reykjavik (constitution crowdsourcée), Boston (décisions municipales largement crowdsourcées), Stockholm (décisions municipales) et Nairobi (cadastre) en sont quelques-unes des plus remarquables.

Bien entendu, il est plus difficile de transposer ces principes numériques à des corps massifs, dont le niveau d’institutionnalisation en a rendu difficile la mue. Dans bien des domaines, la décision ne peut pas être rationalisée. L’argument qui s’oppose régulièrement aux tenants de la démocratie participative se résume généralement à la conviction que la peine de mort n’aurait jamais été abolie si quelques esprits éclairés n’avaient pas œuvré avec conviction en ce sens. Les architectes font quant à eux observer que la décision juste en architecture ou en urbanisme nécessite une formation préalable pour comprendre les très nombreux enjeux d’environnement, de circulation de flux, de respect de la continuité architecturale, etc., qui concourent à une décision juste.

Il faut cependant ici rappeler combien la noblesse française s’était, dès le XVIIIe siècle, opposée à tout transfert de prérogative de décision aux sujets français, avec l’argument que leur nature vulgaire empêchait ceux-ci de disposer de la raison suffisante pour mettre en œuvre une décision rationnelle.

C’est là qu’il faut faire fi de ces a priori. Tous les acteurs de la concertation publique, ceux que les communes mobilisent pour recréer du lien dans des environnements urbains très dégradés, en témoignent : la juste décision, largement acceptée et posée dans le sens du progrès social et de l’intérêt collectif, est possible. Elle requiert simplement de donner toute l’information adéquate aux intéressés et d’accepter de rentrer profondément dans le débat. Lorsque ceux-ci voient qu’ils sont effectivement considérés sérieusement, on observe qu’ils font généralement l’effort de dépasser les crispations émotionnelles qui structuraient leurs a priori.

C’est bien là que se trouvent les caractéristiques de la démocratie participative et numérique :

  • partir d’un principe de confiance et non de défiance ; croire en la capacité de la foule à parvenir à une décision collective appropriée ;
  • donner toute l’information et un niveau de transparence maximum sur les enjeux donnés ;
  • maximiser le dialogue entre les participants et alimenter ce dialogue avec des facteurs de rationalité plutôt qu’émotionnels.

Des notions auxquelles parviennent particulièrement bien les plates-formes numériques et qui, en elles-mêmes, justifient que les services publics et les États fassent des efforts soutenus pour l’ouverture des données publiques. Car sans information précise, il ne peut y avoir de décision raisonnable. On en reste alors à des débats vagues, des postures de principes, comme on en observe actuellement dans les débats sur le genre, qui ne parviennent qu’à antagoniser plus encore les uns et les autres, parce que la confiance est rompue et parce que personne ne cherche plus à aller sur le fond.

Qu’on émette des réserves ou pas à l’égard de ces idées, il ne fait guère de doute que les grandes démocraties représentatives, dont la France, se trouveront un jour ou l’autre à l’heure du choix. Soit se comporter comme la noblesse du XVIIIe siècle et voir le ressentiment à l’endroit du pouvoir croître, exactement comme il crût dans les années précédant la fin de l’Ancien Régime, soit mettre en œuvre une réforme d’ampleur, permettant d’inclure largement la société civile au cœur du processus de décision. Il s’agira alors d’une étape majeure qui marquera le chemin de l’histoire du développement de ces institutions et, finalement, de la civilisation.

Merci à Pascale Luciani-Boyer qui fait partie de ces élus courageux et en avant-garde qui tracent le chemin pour de nombreux autres de ses collègues. Un ouvrage qui ne manquera pas d’ouvrir les yeux de certains et d’interroger les autres, ou bien encore confortera les plus avancées de nos élites politiques.

Cet article fait partie d’une réflexion menée dans le cadre de la parution du dernier ouvrage de Gilles Babinet, L’ère numérique, un nouvel âge de l’humanité, paru chez Le Passeur et dont un des cinq thèmes concerne l’évolution des institutions à l’heure du numérique.

Gilles Babinet,
Responsable des enjeux de l’économie numérique pour la France auprès de la Commission européenne

Interview de Gilles Babinet

Interview réalisée le 27 janvier 2015 lors de la conférence de presse de lancement organisée à l’occasion de la parution de l’ouvrage.

Pour accéder à l’ensemble des vidéos réalisées lors de cet événement, rendez-vous sur www.connexite.fr/elu-numerique

Préface de Benoît Thieulin


Manifeste pour une reconnexion des élites

60 %, c’est la proportion de candidats aux élections municipales qui parlaient de numérique dans leur programme d’une façon ou d’une autre en mars 2014, de l’équipement aux usages en passant par les innovations sectorielles et la démocratie participative. Si la compréhension des enjeux liés au numérique est encore souvent restreinte aux questions d’équipement, force est de constater que les femmes et les hommes destinés à briguer des mandats commencent à prendre conscience des enjeux liés à la révolution numérique qui touchent à toutes leurs prérogatives. Mais aussi bienveillants soient-ils à l’égard de ces enjeux, nos élus se retrouvent le plus souvent dans une situation d’acculturation la plus totale face à ces sujets. En effet, c’est bien cela dont il est question : la « culture numérique ». Souvent, on incriminera l’air du temps, disant que la « génération Internet », arrivant peu à peu sur le devant de la scène, sera davantage apte à saisir à bras-le-corps ces nouveaux enjeux. Mais, en réalité, il s’agit bien de la culture de nos représentants qui sont malgré eux toujours dépendants des carcans cognitifs de gouvernance légués par l’histoire.

Pendant longtemps protégés dans une bulle administrative conformiste et traditionaliste, retranchés dans leurs habitudes et leurs principes, les élus n’ont pas directement pris conscience du choc structurel qui était en train de bouleverser les rapports politiques et sociaux avec leurs électeurs. Par petites touches, les élus essaient d’intégrer le numérique dans leur vision politique d’abord, puis leurs projets pour le territoire et enfin leurs représentations de la société. Mais, aujourd’hui, il ne s’agit pas de « faire du numérique » mais bien de « penser numérique ». La représentation nationale est un élément fondateur de cette révolution sociétale : en acceptant de repenser profondément leurs valeurs et leurs habitus, nos élus seront en mesure de penser numérique avec l’ensemble de la société et participer ainsi à créer un cadre favorable pour l’inclusion du citoyen et des territoires dans une société numérique.

Synchronisation du temps politique et du temps numérique

Le temps de l’action publique est aujourd’hui totalement subordonné à la temporalité numérique. Le pouvoir politique fait face à une accélération de l’agenda et des échéances, si bien qu’il se doit d’être toujours dans la réaction et dans l’instantanéité, alors que l’infrastructure administrative dont il dépend est une machinerie lourde qui ralentit, sinon bloque, le processus décisionnel et l’adaptation nécessaire aux réactions du corps social. Le numérique crée en effet une formidable chambre d’écho instantané qui facilite, pour la société civile, la mobilisation et la synchronisation. Alors que les syndicats ont mis des dizaines d’années à exister, trouver une ligne de conduite et des points de consensus pour mener leurs actions au niveau national, les « pigeons » n’ont pas mis plus d’une demi-journée pour réagir à la loi de finances pour 2013. Le numérique a ainsi entraîné la prise de conscience collective sur des sujets ponctuels et spécifiques, comme on a pu le voir encore récemment avec le mouvement des « bonnets rouges » ou encore devant la mobilisation massive de soutien en ligne pour le bijoutier niçois ayant tué son agresseur. Plus encore, à l’image des manifestations proeuropéennes à Kiev, on voit que la synchronisation induite par les disruptions numériques se fait aujourd’hui en temps réel. Les manifestants échangent entre eux, avec les médias, et reçoivent des informations sur les événements en cours, les ressources disponibles, les lieux où dormir… Mais ils reçoivent aussi des messages qui semblent tout droit sortis d’un roman de George Orwell, à l’image du texto envoyé par les forces de police ukrainiennes le 22 janvier 2014 aux personnes géolocalisées à proximité des affrontements opposant des policiers antiémeutes et des manifestants : « Cher abonné, vous êtes enregistré comme participant à un trouble massif à l’ordre public. » Ainsi, le téléphone mobile, outil d’émancipation et d’activation du pouvoir d’agir par excellence, devient le poison. C’est ce que le philosophe Bernard Stiegler a théorisé comme le « pharmakon », c’est-à-dire « à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin – au sens où il faut y faire attention ». Pour lui, « tout objet technique est […] à la fois poison et remède ».

Se saisir des outils collaboratifs : un devoir d’innovation politique

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