L'entreprise publique de service public

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Les politiques de privatisation et de libéralisation ont remis en cause les fondements de l'entreprise publique de service public tels qu'ils avaient été posés depuis les années 30. Pourtant le besoin de services publiques demeure, tant pour des raisons d'efficacité économique que de solidarité sociale. En confrontant les expériences françaises et québécoises, l'auteur montre que l'entreprise publique peut encore être la meilleure solution pour produire certains services, mais en prenant des formes nouvelles.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296230507
Nombre de pages : 126
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Le Secret de la maison de briques

Encres Noires
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Ngono Aba Marie-Maurin

Le Secret de la maison de briques

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-09202-0 EAN : 9782296092020

À Catherine et Paulette

Tu me demandes mon âge, Petite-mère ? Tu sais bien l’âge quel est mon âge. Tu l’as toujours su, puisque tu es ma Petite-mère. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi je t’appelle ainsi, sans doute parce que je ne sais pas comment te nommer. Je n’ai jamais su. Tu n’es guère plus âgée que moi. Une douzaine d’années ? L’écart n’est pas si grand ! Et puis c’est toi qui m’as dit un jour : - Faites comme vous voulez tous, toi, Isa, et tes frères. Il me semble qu’il vous est très difficile de m’appeler « mère ». Sans doute ne suis-je pas qualifiée pour cela. Je reconnais que je vous ai abandonnés, je sais que je suis restée très longtemps loin de vous et que je ne mérite pas d’être appelée mère. Lorsque j’y pense, je trouve qu’il y a beaucoup d’amertume dans tes paroles. Beaucoup de déception. Je n’ose pas te dire que tu es injuste, cela ne veut rien dire dans notre langue, être injuste. En français, ce mot a un sens, mais le français, tu ne le parles pas, tu ne le comprends pas, tu n’as pas été à l’école par leur faute, la faute de tous ceux qui t’ont vendue et de ceux qui t’ont achetée. Dans notre langue, « injuste » et « mal tracé » se confondent. Dire qu’on est injuste dans ce pays exige une périphrase à la forme négative dans laquelle on signifie qu’on n’a pas la rectitude d’une ligne droite. Nous sommes assises devant la maison. Il fait doux ce soir et les moustiques ne bourdonnent pas à nos oreilles comme la semaine dernière où il a tant plu. J’avoue que tous ces plants de citronnelle qui encerclent la maison y sont pour beaucoup. Tes doigts sont occupés à décortiquer les arachides et moi, comme d’habitude, j’ai une canne à sucre à la main. De temps en temps, je mords dedans. Tu te plains que je suis difficile, que je ne mange rien. Moi je trouve que je ne cesse de prendre du poids… J’ai tant et tant de choses à te dire. Une nuit ne suffirait pas, il faut de nombreuses autres nuits, plusieurs autres nuits pour que j’épuise mon propos. Un propos décousu, comme mes souvenirs épars que je tente de rassembler ! Je ne sais pas quel est ce hasard qui fait que nous nous retrouvons tous ici, mes frères, toi, Pa-pol et moi. Au départ, une de mes amies voulait fêter ses cinquante ans « au pays ». Nous étions sept à trépigner de joie à l’idée de faire ce voyage avec elle.

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En fin de compte, nous sommes venues toutes les deux. Et me voici auprès de toi pour quelques heures. Je ne sais pas non plus où sont les garçons à cette heure. Tu me diras : ils sont chez eux et puis, tu les connais, on dirait qu’on leur a servi à tous un gigot de chien pour qu’ils ne puissent pas tenir en place. Un gigot de chien ! Ce n’est vraiment pas ce qu’il faut dire, mais toute traduction est délicate. Je manque de vocabulaire, tantôt en français, tantôt dans la langue de mes ancêtres que je pense pourtant bien maîtriser. Je devrais dire : « manger une cuisse de chien ». Voilà comment désigne dans ce pays les gens qui ne peuvent pas rester en place, qui ont la bougeotte. Ce que tu redoutes, c’est qu’à leur retour ils se mettent tous à crier comme des sourds, parce que chacun voudra se faire entendre, et surtout parce qu’ils auront fait tous les troncs de palmier du village où coule le vin de palme, matango. Qu’ils aient mélangé ce matango et le ha, alcool distillé ne sera une surprise pour personne ! Pa-pol, ton compagnon, notre nouveau papa, a transformé tout l’espace qui jouxte les maisons en une vaste plantation de bananiers et de canne à sucre. Ce qui n’était pas possible il y a une trentaine d’années à cause des cochons et des moutons laissés en liberté dans le village. Ce nouveau paysage qui a remplacé la cacaoyère d’antan me plaît bien. Les cocotiers sont morts depuis quelques décennies, rongés par les vers. L’un de ces arbres aux fruits et au lait très appréciés était planté à l’endroit où nous sommes assises. Papa-oncle le surveillait comme il inspectait tous ses arbres fruitiers, comme il te surveillait toi, lorsqu’il t’a amenée dans ce village. Pourtant, j’ai failli me tuer en volant une de ces noix de coco. Avec Papa-oncle, on ne pouvait que voler, parce qu’il ne nous permettait pas de cueillir les fruits. L’arbre était si grand qu’il me fallait, dans un premier temps, grimper au sommet d’un pied de cacaoyer, arbre fragile. Ensuite, je devais attraper un très long bâton muni d’un crochet en fer, celui avec lequel on cueille le cacao lorsque les plants dépassent la taille humaine. Après plusieurs tentatives pour accrocher la noix de coco, le tout dans la précipitation, comme je l’ai dit tout à l’heure, car Papaoncle arrivait toujours sans faire du bruit, j’ai enfin réussi. Heureusement, pour moi, j’ai reçu le fruit sur les genoux. Je dis

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‘heureusement’, imagine que je l’aie reçu la tête ! Je n’ai pas pu redescendre tout de suite de mon perchoir, tant je souffrais. Je regardais mes genoux trembler. Mais, dans le même temps, il était exclu que je me misse à crier, de peur d’alerter un adulte qui rapporterait la scène à Papa-oncle. Je subis mon châtiment en silence et l’objet de mon désir perdit toute valeur à mes yeux. La maison devant laquelle nous discutons est très en retrait par rapport à la route. D’ailleurs, de plus en plus, les nouvelles habitations désertent progressivement le plan colonial qui exigeait qu’elles soient alignées le long des grands axes, pour faciliter les recensements des populations. Moi j’ai une autre version : c’était pour localiser les récalcitrants qui refusaient de payer les impôts. Il suffisait de montrer du doigt leur habitation : on les prenait pour les fouetter devant leur famille. C’était le début de la civilisation. Pour l’heure, Pa-pol s’est éloigné de nous pour couper l’herbe qui envahit la cour. Il faut la couper toutes les semaines, cette herbe, sinon, on ne s’en sort pas. Je parle de Pa-pol, ton nouveau compagnon, que nous acceptons sans conditions, nous plaît bien. Il a le bon rôle. On ne gronde pas les grands enfants ; leur éducation est faite ; ils ne peuvent être que des amis. Mais pouvait-on ne pas l’accepter ? Nous sommes tous défaillants, parce que tous fonctionnaires ou agents d’un service d’état, nous avons déserté le village. Pendant longtemps, j’ai accusé nos parents de nous avoir envoyés à l’école. Il m’est arrivé d’envier les familles où l’on n’envoie pas les enfants à l’école, où l’on peut accepter que les jeunes quittent l’école de leur plein gré. Ce n’était pas le cas à la maison. Ceux qui abandonnent l’école sont amenés à vivre au village et à s’occuper des vieux. Nous, nous étions en ville, condamnés à réussir. Cette réussite nous condamnait aussi à ne pas être auprès de vous pendant votre vieillesse. Dans les familles polygames, tous les enfants n’allaient pas à l’école. Certains travaillaient dans les champs avec leurs parents. Ils étaient heureux avec eux, alors que nous autres en avions fait notre deuil de leur vivant. Etre à l’école en ville, loin des nôtres, nous a appris la dure vie des orphelins dont les parents étaient pourtant encore en vie. Il fallait trouver soi-même des astuces pour survivre.

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Si j’enviais les jeunes issus des familles polygames, parce qu’ils n’allaient pas à l’école, pour la plupart, j’avoue que je n’ai jamais su quoi penser de la polygamie. Tu te rappelles, Petite-mère, que l’un de mes grands-Pères avait plusieurs épouses. Il régnait sur un gros village. Sa maison, perchée en haut d’une colline, voyait descendre des côtés de la route nationale goudronnée deux rangées des cases, celles de ses épouses. La vie n’était pas toujours de tout repos pour lui. De nombreux incidents émaillaient le quotidien. Certaines grands-mères étaient des sorcières notoires et on nous les avait désignées d’emblée comme telles ; nous devions nous enfuir dès qu’elles s’approchaient de nous. Un conditionnement bien réussi ! Du côté de mes oncles et tantes, c’étaient des bagarres à n’en plus finir. La plupart de tes cousines, Petite-mère, ne se mariaient pas, car les filles de la ville ne se marient pas, disait-on. Elles collectionnent les amants et des enfants sans Père qui disputent l’héritage à leurs oncles. Mais ton oncle avait pris une mauvaise habitude. Il faut dire que son statut de grand chef lui valait des unions qu’il n’avait sans doute pas envisagées. Chaque village cherchait à nouer des relations privilégiées avec lui, aussi lui donnait-on des femmes jeunes. Vint forcément le moment où les dernières arrivées étaient plus jeunes que tes cousins, Petite-mère. Et ce qui devait arriver arriva ! Dès que le grand-Père apprenait cela, il maudissait le coupable. D’où la désolation qu’on connaît à l’heure actuelle. Regarde, en effet, Petite-mère, comment le village, prosPère il y a une quarantaine d’années, est tombé en ruine. Le grand-Père n’avait pas accepté de jouer le jeu qu’impose cet état de fait. Il aurait dû tout simplement fermer les yeux, non ? Tu me diras que Papa-oncle n’a pas fermé les yeux non plus. D’ailleurs, lui qui n’était qu’un petit polygame, avec trois épouses, n’a guère eu plus d’enfants que cela. Pourtant, on aurait été plus nombreux que nous ne sommes, disons que l’un d’entre nous aurait refusé d’aller à l’école, il se serait occupé du village. Mon raisonnement est totalement bancal, nul, sans intérêt, sans portée ! J’accumule des considérations absurdes, je me perds dans une envolée d’extrapolations, de conjectures à l’infini. Tu lèves la

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tête lorsque je sors une énormité, mais tu me laisses continuer. De temps en temps tu réagis : - Isa, on dirait que pendant que tu es à l’étranger, loin de ton village, tu passes ton temps à recenser les événements de ton enfance, à raisonner dans le vide. Tu as été à l’école, il faut remercier tes parents. Regarde tes cousines qui ont quitté les bancs parce qu’il leur était difficile de supporter les privations ! À quoi ressemblent-elles maintenant ? Tu crois que si on m’avait permis de faire des études, je serais la zéélo que tu vois devant toi ? Ta mémoire m’effraie. Désie, ta cousine avait raison, quand elle nous disait de te laisser vivre et parler à ton aise lorsque tu viens en vacances. Tu as besoin d’évacuer ce que tu accumules dans ta tête et dans ton cœur et que tu ne peux partager avec personne là où tu vis. Il paraît que tout est si différent. Continue, je t’écoute. Tu ne sais pas dire « zéro ». Tu n’arrives pas à dire « zéro » parce que tu n’as pas été à l’école et, surtout, à cause de la chique qui encombre ta bouche. Je pouffe de rire ; tu éclates de rire à ton tour ; je m’étouffe avec ma canne à sucre. Tu as du mal à te lever pour venir me donner quelques tapes sur les omoplates, ainsi qu’on doit le faire lorsqu’une personne s’étouffe ou s’étrangle devant nous. Tu as du mal à te lever, je l’ai déjà remarqué ; j’ai remarqué ce ventre qui pointe vers l’avant, un ventre mal porté, comme un mauvais fruit, un fruit mal suspendu. On m’a parlé de ce ventre. On m’a dit qu’il a été plus gros, plus tendu à un moment ; que les médecins ont dû te prescrire un certain nombre d’interdictions. Je vois ce ventre et j’ai peur que tu n’aies pas respecté l’avis médical. J’ai envie de te dire, Petite-mère : « Tu n’es pas raisonnable. Tu as soixante-six ans. Mais tu es loin d’être raisonnable… ». Je ne peux rien dire, car c’est la fête. On ne va pas se fâcher pendant les fêtes, cela ne sert à rien. De toutes les façons, on n’est pas venu pour cela.

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Tu me demandes mon âge. Eh bien, j’ai la cinquantaine bien tassée. Je suis mère et grand-mère. Je suis installée dans la vie. Un rictus traverse ton visage. C’est le doute. Tu doutes. Moi-même je doute par moments de mon âge, tant j’ai l’impression que tu nous as quittés hier. Je n’arrive pas à évacuer de ma mémoire certaines scènes douloureuses de mon enfance et de ta jeunesse. Car, quand je n’étais qu’une enfant, toi-même tu étais à peine femme. Tu étais à l’âge des crises d’adolescence en Europe. Mais, cela veut dire quoi, une crise d’adolescence, lorsqu’on est vendue par un vieil oncle cupide à un vieux paysan en mal d’enfant ? Marchandage de vieillards pour qui tu n’étais qu’un objet de transaction ! Que tu étais belle, quoique peu vêtue. Je veux dire que tu avais l’essentiel ! Grande, sans un gramme de graisse dans le corps. De beaux yeux rieurs. Et ce teint clair, très clair, qui te donnait des allures de métisse, comme ton frère, et faisait des envieux. Même si tu étais la fausse métisse allant toujours pieds nus, tu étais ce qu’on appelle « une belle femme ». Tu donnais raison à ce proverbe qui détermine la beauté d’une femme à son teint, clair de préférence. Tu étais, je cite un autre proverbe bien de chez nous : « la peau fraîche qui a coïncidé avec un jour ensoleillé ». Je refuse l’explication qu’on donne de ce proverbe, « Le soleil a été providentiel pour que cet objet sèche rapidement », pour ne retenir que le rapport entre ta peau et le soleil. Tu étais une orpheline, et pour cela tu avais appris à être autonome. Ton comportement illustrait cet autre proverbe : « Dès que tu perds ta mère, tu commences à doser la quantité de nourriture que ta cuiller peut contenir ». C’est-à-dire qu’on s’impose tout seul des limites et des restrictions dès que personne ne peut nous aider à satisfaire nos exigences et nos caprices. Je pourrais citer d’autres proverbes te concernant. J’avais l’impression en tout cas que tu avais été bâtie pour participer à des compétitions, pour lutter contre ton destin et gagner ton combat. Pour un rien, tu te mettais à courir, sauf au lendemain de ces nuits funestes où je te suivais vers ta cachette. J’essayais, comme on peut le faire à cet âge, d’être discrète pour que tu ne t’aperçoives pas de ma présence. D’ailleurs, au cours de toutes ces années, ton corps n’a pas pu supporter un gramme de graisse tant tu l’as malmené par des travaux très durs et une

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