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La désunion française

De
260 pages
Qu'en est-il de l'unité de la nation fondée sur l'assimilation des différences lorsque le modèle ne fonctionne plus et s'égare dans la stigmatisation des "communautarismes" ? Ce livre vient dénoncer l'illusion jacobine d'une société tournée contre la différence visible, qu'elle soit issue de l'immigration ou de nos vieilles nations basque, corse, occitane ou bretonne... Pour se soustraire au délitement, il importe de refaire l'unité avec, et non plus contre "l'autre".
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LA DÉSUNION FRANÇAISE





























En couverture : peinture de Gaëlle Le Bris.







© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-296-55986-8
EAN : 9782296559868Yvon OLLIVIER









LA DÉSUNION FRANÇAISE

Essai sur l’altérité au sein de la République








Préface de Jean Ollivro










Questions Contemporaines
Collection dirigée par
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été
aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions
Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir
de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Derniers ouvrages parus

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Mikaël LACLAU, Le Grand Plan : nouvelles stratégies de la globalisation
capitaliste, 2012.
Michel JUFFÉ, Quelle croissance pour l’humanité ?, 2012.
Daniel ESTEVEZ, Représenter l’espace contemporain, Projets et expérimentations
architecturales dans les aéroports, 2012.
Stéphane JACQUOT, en collaboration avec Yves Charpenel, La justice
réparatrice, 2012.
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l’avortement, 2012.
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2012.
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sociale, créer des emplois, 2012.
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nord-américaine et française, 2012.
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Bernard LEGRAND, Être chômeur aujourd’hui, 2012.
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Marc DELEPOUVE, Une société intoxiquée par les chiffres, 2011.
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Kilien STENGEL, Un ministère de la Gastronomie ? Et pourquoi pas !, 2011.
Gilbert DELAGRANGE, Le citoyen et le système politique, 2011.





À ma famille, pour le temps volé.


Avec tous mes remerciements
à ceux qui m’ont conseillé ou accompagné
dans cette démarche singulière :
Per Bihan, Jean Bothorel, Véronique Burban,
Jean Cevaer, Alain Fenet,
Bernez Galerne, Angèle Jacq, Bernard Jestin,
Gaelle Le Bris et Patrick Malrieux.


E koun an aotrou Jean Groix.




Préface


La France est un pays étrange qui oublie sur ses propres terres ce qu’il
clame haut et fort à l’échelle universelle. Pourquoi le soi-disant « pays des
droits de l’homme » fait-il largement fi sur son territoire des droits les plus
basiques accordés ailleurs aux minorités ? Quelles sont surtout les
conséquences d’une vision citoyenne « indivisible » qui nie une réalité
structurelle et connue : la fantastique diversité des peuples et cultures d’un
État charnière né au barycentre des peuples de l’Europe du Nord, de l’Est, du
Sud et de l’Atlantique.
Dès 1905, de grands géographes comme Vidal de La Blache évoquent
cette réalité comme « constitutive », et de multiples auteurs ont démontré
que « l’unité de la France n’allait pas de soi » (D. Teysseire), le pays étant
« un agrégat anthropologique radicalement éclaté » (P. Chaunu) voire « un
agrégat inconstitué de peuples désunis » (Mirabeau). La France s’est
construite progressivement en agrégeant des peuples et des sociétés
composites. Une fois ses frontières stabilisées, la mosaïque accueille encore
des populations cosmopolites qui renforcent sa pluralité. Cette biodiversité
humaine, nettement plus forte que dans d’autres pays, fait l’originalité de la
France. Ce pays dispose donc d’un potentiel pour tout dire fantastique qui
pourrait valoriser ici la singularité des approches, là des actions de mixité,
ailleurs des échanges féconds et parfois contradictoires entre des populations
non clonées.
Face à cette réalité, l’ouvrage d’Yvon Ollivier est une analyse
indispensable qui ne se satisfait pas de souligner les retards actuels de la
France en termes de droit, mais décrypte bien plus en amont les tenants et les
aboutissants de cette « désunion » entre la France et ses cultures. Le sujet est
fondamental. Pourquoi les principes fondateurs de la France affirmant de
manière objectivement magnifique « la liberté, l’égalité et la fraternité »
sont-ils au quotidien battus en brèche par une foule de décisions et d’actes
s’établissant à leur encontre ? Comment expliquer que ce pays
« indivisible », et donc présenté comme uni, soit au contraire une société de
défiance, de tensions et, pour tout dire, un espace qui ne parvient pas à
fertiliser sa diversité ? Et si l’union naissait non seulement de la tolérance
mais aussi de la valorisation de l’autre ? Et si la France renouait avec sa
diversité constitutive ?
Pour lors, on en est loin. Les exemples foisonnent dans cet ouvrage pour
montrer comment le pouvoir parisien lamine les libertés les plus
élémentaires. On en arrive même parfois à se demander si la France est une
réelle démocratie. En fait, Yvon Ollivier nous démontre tout simplement que
9 le pays fait fausse route, simultanément coupable d’actes intolérables de
discrimination envers les « étrangers » et capable de décisions surréalistes
visant à laminer ses différences internes. Or, quand l’on cherche à détruire sa
diversité constitutive, n’est-on pas en train de se détruire soi-même ?
L’analyse est puissante et le style incisif. Le nœud gordien de l’affaire
tourne autour du couple unité-désunion, avec du côté de l’État de généreux
principes qui ne bernent plus grand monde, et du côté de notre auteur une
démonstration radicale par des faits, par la mention d’actes multiples et
avérés qui prouvent comment la France est entrée dans une spirale de
trahison à l’égard de ce qu’elle prétend être.
D’un côté donc, les principes nébuleux. Le « pays des droits de
l’homme ». La « démocratie ». Sur le fronton de toutes nos mairies, une
devise objectivement exceptionnelle, sans doute une des plus belles du
monde, affichant la liberté, l’égalité et la fraternité. À l’intérieur, le revers de
la façade, décodé par l’auteur.
Où sont les espaces de liberté quand l’utopie précédente se heurte au mur
d’une « France une et indivisible » ? Quand on se situe dans un territoire qui
fait de l’altérité son cheval de bataille, où se situe le respect de la singularité
humaine ? En fait, la France n’est pas adulte et a peur d’elle-même. Pierre
Chaunu nous disait que si l’État était si centralisé, c’était précisément parce
que « sous peine de mort », il devait assurer « la survie d’un système
anthropologique décentralisé ». Comme le prouve Yvon Ollivier, la France
s’est donc unie contre et non avec. Mais ce temps n’est-il pas révolu ? Dans
l’ouvrage La Société de défiance, Yann Algan et Pierre Cahuc nous
rappellent comment la France vit finalement un fantastique jeu de dupes, une
forme de poker menteur. D’un côté, un État prétend que la valorisation des
sacro-saintes différences de la France permet aux citoyens d’avancer
ensemble et d’être unis sur un projet. De l’autre, cet État est une main de
velours dans un redoutable gant de fer qui rejette ses différences comme
pouvant être constitutives d’un autre projet de société. Les institutions
internationales condamnent régulièrement l’État français pour ses
« manquements aux droits de l’homme », et les citoyens ne sont pas dupes.
La confiance qu’ils accordent aux hommes politiques n’a jamais été aussi
basse. La France « unie » multiplie les tensions, précisément car elle ne
laisse pas les différences s’exprimer.
En amont, le nerf de la guerre nous semble être des questions de pouvoir
et d’argent. Si la France vante tant l’indivisibilité, c’est précisément parce
que Paris est de plus en plus loin de la France. Ce concept d’indivisibilité est
l’écran de fumée masquant l’incroyable « divisibilité » de la France. Alors
que le pays compte plus de 8 millions de pauvres qui en quatre ans ont vu
leurs revenus augmenter de 4 %, Paris concentre 63 % des Français les plus
riches qui ont dans le même laps de temps vu les leurs augmenter de 40 %.
L’indivisibilité est sans cesse prônée, érigée en réel dogme, afin de masquer
cette fracture de plus en plus béante entre le pouvoir et son peuple. Le
10 concept vise à unir par l’esprit un territoire de plus en plus désuni par les
actes. Il masque le pouvoir abracadabrant d’une minorité de nantis, cette
« géographie du Fouquet’s » bâtie sur une collusion inouïe entre les pouvoirs
politiques centralisés et le CAC 40. Remarquons que les principaux
actionnaires de ce dernier ont encore vu leurs dividendes augmenter de 30 %
l’an passé.
Dans un contexte de crise, la situation devient à proprement parler
insupportable. Mais si vous soulignez que la France pourrait privilégier un
autre mode de fonctionnement en favorisant ses régions – en construisant un
pays armé sur plusieurs points forts et non un seul –, on vous rétorque que
vous aller renforcer… les inégalités régionales. À la demande légitime du
respect de la diversité des cultures et des identités, on vous répond
« communautarisme » et « repli identitaire ». Dans quel pays vit-on ?
Pourquoi en advient-on ici à pervertir les plus beaux mots de la vie des
hommes ? Vivre en communauté, mettre en commun, faire partie d’une ou
plusieurs communautés, avoir son identité et tout simplement vivre sa vie
d’homme. Mais en France, selon l’article premier de la Constitution du
4 octobre 1958, pour parvenir « à l’égalité devant la loi sans distinction
d’origine, de race ou de religion », l’homme doit devenir citoyen, il doit
donc en référer à l’adhésion à un État qui nie précisément cette diversité.
Cette quadrature du cercle est le problème majeur de la France et isole un
pays qui ne fait pas confiance à ses hommes, à sa diversité constitutive.
Sur un plan politique, il est bien sûr possible d’envisager la mutation,
voire l’élévation de l’individu en citoyen avec une démarche qui signifierait
l’acceptation et l’engagement dans un projet collectif. Toutefois, suite
notamment à l’héritage rousseauiste, la France a été conçue comme « un être
collectif » (J. Faick) et le couple citoyenneté-État impose ici une forme
d’unité charnelle. En France, pour être citoyen, il faut donc balayer son
unicité, sa culture, son identité et ses valeurs. Dans « l’idéal », l’adhésion
impliquerait un engagement moral majeur pour une forme de transcendance
du soi dans l’indivisibilité républicaine. Mais cette dernière impose alors
précisément la négation de soi-même, le rejet par tout individu d’une
construction et trajectoire culturelle souvent complexe. « L’intégration »
devrait signifier la négation d’une appartenance souvent avérée à des
territoires intermédiaires (le pays, la région, l’Europe…). En France, elle ne
peut sur le fond éclore que si l’on fait fi de soi-même.
L’impossible transcendance. La France n’est pas assez respectueuse des
droits pour mériter qu’on l’aime. Dès que l’on est divers (français,
musulman, breton ou basque…), comment accepter sa propre négation dans
le tout « indivisible » ? Yves Florenne puis Léopold Sédar Senghor
prônaient l’émergence d’une France « une et divisible », unie et riche de ses
langues et de ses cultures, forte de ses pluralités économiques, humaines et
sociales. Forte aussi de ses diversités territoriales. Quel beau projet ! Face à
cela, et alors que nous sommes en 2012, on nous martèle le concept
11 « d’intégration ». Faut-il se désintégrer pour appartenir à la République ?
Non. La France peut être le lieu de toutes les utopies. Encore faudrait-il
qu’un minimum de respect soit donné à la diversité constitutive et culturelle
du pays.
Rêvons avant d’entamer cet ouvrage charnière. Nous sommes en 2030 et
la France est devenue ce qu’elle prétend être. Dans un monde de mobilité,
elle s’est rendu compte que le lieu de naissance avait moins d’importance
que le lieu de vie. Du contrat social rousseauiste, elle est passée à une forme
de contrat spatial. D’une part, est Français qui vit en France, avec des gens
qui s’adaptent sans être « désintégrés », s’investissent dans le lieu où ils
résident. D’autre part, le pays s’est rendu compte que sa diversité
constitutive était sa réelle chance, son ultime terreau pour que le brassage et
la pluralité des identités fécondent un État en crise. Le pays avait besoin de
tous pour s’en sortir. La société de confiance l’a emporté sur le rejet et a
donné envie aux hommes de s’investir dans un pays de valeurs et de respect.
L’extraordinaire diversité régionale est même devenue l’affirmation
politique centrale. Elle est la pierre angulaire portant des stratégies nuancées
et adaptées aux mille facettes de la France. Du coup, le pays s’est
considérablement enrichi et est désormais animé de façon plurielle. Paris a
enfin épousé la France, et la redécouverte des territoires oubliés (les
banlieues, le Massif central…) est devenue le moteur économique d’une
France composite animée et aimée pour sa diversité. Le pays s’est rendu
compte qu’il n’existait pas « un » développement durable, mais des
développements régionaux et locaux durables adaptés aux différences de
culture et de sensibilité. Le pays a réussi a redonné confiance à ses hommes
disparates, basanés, immigrés, corses et français, étrangers et français… La
France est simplement redevenue ce qu’elle est.
« I have a dream. » L’ouvrage d’Yvon Ollivier nous démontre
magistralement comment – à moins de continuer à se renier et effectivement
à se « désunir » – cette mutation est aujourd’hui indispensable. Et si l’on
raisonnait différemment ? Le général de Gaulle déclarait déjà en son temps :
« L’effort multiséculaire de centralisation qui fut longtemps nécessaire à la
France pour réussir et maintenir son unicité, malgré les divergences de
provinces qui lui étaient successivement rattachées, ne s’impose plus
désormais. Au contraire, ce sont les activités régionales qui apparaissent
comme les puissances de demain. »
L’altérité et la diversité françaises sont les pépites pour construire un
pays complexe, riche de ses différences et enrichi du regard et de la culture
de ses nouveaux arrivants. Et si l’on faisait enfin confiance aux gens pour
bâtir ici une forme « d’écodémocratie » ?

Jean Ollivro
Professeur de géographie à l’université Rennes 2 - Haute Bretagne,
enseignant à l’Institut d’études politiques de Rennes
12

Introduction


« Le sentiment d’unité est le plus profond
et le plus noble de l’esprit humain. »
Jean Jaurès


Être breton en Loire-Atlantique conduit tôt ou tard à penser à cette
1curieuse identité « ligérienne » dont on nous affuble en lieu et place de celle
qui imprègne notre territoire. Mais ici, c’est moins le fait en lui-même qui
interroge que le mur d’indifférence sur lequel s’abattent ces questionnements
que l’on dit d’un autre âge. Le constat partagé de l’atteinte aux droits
culturels au sein de la patrie des droits, et le faible tracas qu’elle s’en inflige,
inclinent à regarder vers les fondations de la construction politique France et
les forces qui la travaillent depuis les tout premiers temps. C’est l’ambition
de cet ouvrage que de remonter aux sources de l’unité d’une nation qui
prétend concilier ses fondations unicitaires – « le principe constitutionnel
d’unicité du peuple français » – avec l’exigence démocratique de diversité.
Un régime formellement démocratique peut-il faire de l’unicité son principe
fondateur et unifiant, sans ruiner le sens de l’altérité et menacer l’unité
sociale ?
Ce questionnement de l’ordre juridico-politique s’impose aux prisonniers
des représentations officielles chargées de leur impartir l’idée qu’ils se font
d’eux-mêmes. On écrit pour être et se soustraire à l’aliénation qui fait qu’un
individu devient « autre » sous le joug d’un système dominateur. En ce sens,
ce livre est l’affirmation d’une subjectivité bretonne, une prise de parole par
l’un de ceux à qui l’on ne demande rien. Comment ne pas regarder du côté
de la vérité qui rassemble lorsque le mensonge, et même le mieux partagé,
n’en finit plus de diviser ? Si nous sommes assis sur des vérités fausses que
d’aucuns voudraient porteuses de sens, il n’appartient qu’à l’homme de sortir
de l’apathie qui caractérise nos démocraties modernes. Pour prétendre
sauvegarder les fondamentaux de notre culture, la première des vérités
fausses dont nous devons nous défaire est celle de l’inexistence alléguée de
notre peuple.
Mais quel est ce « peuple » ? Une « nation primaire », concept forgé par
l’Occitan Robert Lafont pour décrire le processus historique de formation
des nations secondaires à partir de vieilles nations qui n’en ont pas moins
cessé d’être dans les consciences. C’est ce concept dynamique et binaire qui
nous résume le mieux et qu’il faudra entendre ici, derrière les appellations de

1. Projet de construction identitaire afférente à la région administrative Pays-de-la-Loire.
13 « peuple », « communauté », voire « minorité », que j’emploierai tour à tour.
Divers, à la fois différent et comme les autres membres de la nation
secondaire auxquels nous relie une destinée commune et ce lien de
citoyenneté au nom duquel il nous est prié de disparaître. Si l’on a cru fonder
la nation secondaire sur la perte de mémoire, nous n’avons rien oublié de
2notre histoire, de ses tragédies à l’éclat de nos libertés . L’histoire reste pour
nous celle de la longue durée, lorsque l’on voudrait tant la réduire à celle de
l’État « bienfaiteur » et incorporant qui règne aujourd’hui sans partage.
Confrontés au droit négateur, les Bretons ont opté pour le dépassement par la
création, et réussi l’improbable retournement en érigeant leur culture
méprisée au rang d’excellence capable de rayonner à l’échelle mondiale. Le
contraste en devient chaque jour plus saisissant entre la vitalité de ce peuple
conscient de lui-même et sa négation juridico-institutionnelle. Si les élites
bretonnes ne furent pas toujours à la hauteur d’une histoire désormais
cristallisée dans l’ordre d’une république jacobine, par quelle étrange ironie
du sort ce peuple privé de la moindre institution protectrice n’en perdure pas
moins dans l’être ?
Et si la réponse ne tenait qu’à cette quête d’idéal que suit sans relâche
cette vieille nation ? Si la tradition bretonne incline à se tourner vers la
transcendance, nous voyons plus souvent les Français se repaître d’eux-
mêmes et d’une grandeur finissante. Ces deux peuples participent d’une
destinée commune ; ils se mélangent souvent mais sans rien perdre de leur
essence. Par son existence, le peuple breton fait injure au droit qui le nie.
Son nom même est résistance à l’incorporation dans l’ordre de l’unicité
jacobine. Nous verrons comment la subjectivité bretonne s’affirme
aujourd’hui dans une exigence de justice, questionnant au quotidien l’ordre
juridico-politique. Mais la subjectivité resterait impuissante sans l’analyse
critique des fondations du droit en vigueur. Alors qu’on lui confiait à
Londres, au sein de la France libre, la tâche de participer à la rédaction des
textes destinés à asseoir les fondements de la société d’après-guerre, Simone
Weil, dans un élan d’espoir, entreprit la rédaction de son fameux ouvrage
L’Enracinement. La philosophe avait compris que l’on ne pouvait prétendre
refonder la France sans en questionner les structures profondes entièrement
négligées jusqu’alors. Plusieurs décennies plus tard, le problème de
l’« autre », en soi ou ailleurs, reste entier. À cet égard, le point d’ancrage que
forment les vieilles identités dérogatoires nous aide à mieux comprendre les
ressorts de la nation France. Cette étude est celle de l’altérité sous toutes ses
formes, qu’elle soit le produit de l’immigration récente ou de nos vieilles
nations primaires. Ce rapprochement ne devrait choquer personne. Après
tout, le droit, qui persiste à méconnaître nos vieilles identités, ne fait-il pas
de nous des étrangers sur notre propre terre ?

2. « N’oublie jamais que tu es breton ! », entendait encore Jack Kerouac de la bouche de son
père, après plusieurs siècles de présence familiale sur le continent américain.
14 Si le sentiment d’appartenance nationale va de soi et ne soulève
d’ordinaire que peu d’interrogation, il en va autrement des quelques nations
« politiques » érigées autour de l’État. Ces États-nations, comme la France
ou les États-Unis, ne peuvent rien sans patriotisme. Qui n’a été surpris par le
patriotisme aussi naïf qu’omniprésent des Américains ? La France,
également, il faut l’aimer d’une affection jalouse, exclusive. On en fait une
question de civisme. Avant même que de la penser, ne faut-il pas l’aimer,
3sous la menace de devoir la quitter ? L’esprit de la droite nationaliste de
Jean-Marie Le Pen a essaimé jusqu’au sein des grands partis républicains.
Cette évolution ne devrait guère surprendre ceux qui assistent, depuis
longtemps déjà, à l’alliance de raison entre la droite nationaliste (celle du
rejet de « l’autre ») et la tradition républicaine, en droit-fil d’une épopée
révolutionnaire au racisme plus diffus mais non moins prégnant.
« Aimez-la ou quittez-la », ne renvoie-t-il pas au leitmotiv
révolutionnaire de l’indispensable régénération de « l’autre différent » ?
Souvenons-nous des nobles et des juifs, sommés de disparaître par
assimilation ou bannissement selon l’expression consacrée par le comte de
Clermont-Tonnerre. Ce retour au temps béni de la résolution du problème
que soulève l’altérité par son éradication pure et simple ne présage rien de
bon pour les minoritaires de tous bords. Pour aimer la France et son identité
monolithique, il faut s’oublier, ce que les Bretons, comme tant d’autres,
refusent catégoriquement. La Bretagne est pour eux l’expression d’un
bonheur naturel, une nourriture de l’âme, lorsque la France impose son
exclusive au premier âge. Comment aimer la nation qui se définit sur le
mode de l’ouverture citoyenne à l’égard de tous mais qui n’en exige pas
moins que l’on se perde à jamais dans son unicité ? Il y a comme une fosse
abyssale entre les principes proclamés à la face du monde et la réalité d’une
nation en proie aux pires tourments à la vue de « l’autre ».
Comme jamais dans son histoire, la France souffre d’une inconcevable
diversité. Aux nations primaires s’est ajoutée la différence de l’immigration,
issue le plus souvent des anciennes colonies. Et si la question du
multiculturalisme déstabilise les fondations des États libéraux, c’est en
France que le choc s’avère le plus violent. Dans la pure tradition jacobine,
cette nation ne parvient pas à concevoir la différence, dont la stigmatisation
ou la disparition dans le grand tout national constituent les seuls modes
d’appréhension. La seule différence digne de ce nom est celle qui consent à
disparaître, signant un refus de se confronter avec autrui sans équivalent
dans les démocraties modernes. Ce refus de penser l’altérité révèle toute
l’acuité d’une crise identitaire. Et l’étranger de céder à la tentation du repli
communautaire au sein des quartiers. Comment la « patrie des droits » en
est-elle arrivée là ?

3. Discours tenu par Nicolas Sarkozy, président de l’UMP, durant la campagne pour l’élection
présidentielle de 2007.
15 Si la France mêla sa destinée à la liberté dans l’espérance universelle de
l’élan révolutionnaire, elle commit aussitôt le crime contre la raison
d’accaparer les plus hautes valeurs pour se soustraire au respect dû à
l’homme et aux droits qu’il puise à sa nature. Au pays des droits, le droit
positif peine à en assurer l’effectivité. On y sacrifie les droits culturels à une
vertu plus élevée que l’on nomme unité républicaine. Le refus de reconnaître
les peuples promet leur culture aux poubelles de l’Histoire et blesse la
dignité des hommes. Ce qui relève de l’impensable dans les grandes
démocraties ne suscite le moindre scrupule chez nos républicains, comme si
la domination culturelle participait ici des structures mentales. Mais les yeux
se dessillent sur la patrie des Lumières qui vit dans la déraison à en perdre
son âme. La France s’abîme dans la duplicité, célébrant les droits et la
diversité à la face du monde, arc-boutée sur son particularisme. Et le mirage
de la grandeur se dissipe ; la République s’abîme dans la crise spirituelle.
L’exaltation des plus grands principes ne masque plus l’inégalité structurelle
au profit de ceux qui exercent leur domination culturelle, politique,
économique et vivent curieusement repliés sur eux-mêmes. Et puisqu’il faut
un nom à toute chose, j’appellerai ce groupe d’individus « bourgeoisie »,
terme galvaudé mais désignant moins ici, selon l’approche marxiste, les
propriétaires des moyens de production que ceux qui se signalent par une
tournure d’esprit singulière : l’absence d’empathie ou l’incapacité de se
décentrer pour accéder à « l’autre », la crainte de déchoir et la réduction de
tout ce qui peut l’être à soi.
Pour la société qui ne sait tenir le cap de ses propres valeurs fondatrices,
la sanction est immédiate. Le lien social perd chaque jour davantage de
signification. Il s’agit moins d’en imputer la responsabilité à la crise
économique ou à l’État, désormais dépassé par la mondialisation, qu’à la
duplicité de la nation construite sous les auspices de la libération de
l’homme et de l’égalité citoyenne. Ce que nous appellerons « désunion
française » n’est que le produit de la perte du sens de l’altérité, que traduit le
refus de prendre en compte la réalité sociale et culturelle, et de promouvoir
ainsi l’égalité entre les hommes. Et le sentiment d’appartenance nationale se
dilue dans un lent mouvement imperceptible, aboutissant à l’étrange
mutation du « nous, les Français » au « ils » quelque peu détaché. Que s’est-
il passé entre ce « nous » et ce « ils » ? La découverte de « l’autre » en soi ;
un basculement d’univers. La maturation d’un homme ne s’achève pas
toujours dans le produit attendu par ceux qui monopolisent le gouvernement
de la pensée. Une âme ne se commande pas et s’abreuve à la source de vie.
Elle dépérit dans la contradiction funeste entre le lénifiant discours
d’ouverture et la réalité d’un ordre fermé à la différence. C’est un espace de
liberté, un univers de justice qu’il lui faut pour toute nourriture. Et
l’autoproclamation en patrie des droits ne saura jamais la rassasier si sous les
ors de la République affleurent le rejet de « l’autre » et l’injustice. Un
16 sentiment de malaise m’envahit à l’idée de grandeur que l’on s’offre ici pour
conjurer le déclin.
J’évoquerai surtout la Bretagne, en regrettant de ne pouvoir évoquer plus
avant les autres nations primaires, à défaut d’une maîtrise suffisante de leur
diversité historique et culturelle. En évacuant l’altérité, la République nous
éloigne les uns des autres, et si nous communiquons dans la langue
officielle, il faut convenir que nous ne nous connaissons pas, ou si peu. Mais
je sais que les Alsaciens, Basques, Catalans, Corses, Flamands, Occitans et
tous ceux qui feront l’effort de suivre le cours de ma pensée, partageront
nombre d’idées qu’ils sauront enrichir de leur expérience. Nous subissons un
sort identique et ce livre leur appartient. Si l’actualité focalise moins sur nos
vieux peuples, convenons que le problème qu’ils incarnent demeure
inchangé, et que l’histoire n’est jamais écrite définitivement. Si les hommes
de nos vieilles nations sont prêts à dépasser les blessures de l’histoire – la
conquête militaire de leur territoire, appelée unification, et l’œuvre séculaire
d’unification nationale –, ils ne sauraient accepter que la violence passée se
retrouve encore dans le droit qui leur fait interdiction de remonter aux
sources de leur culture. La République que nous appelons de nos vœux, celle
qui libère les peuples et recherche l’égalité entre les hommes, est à cent
lieues de la version figée et hostile à la diversité que nous déplorons. C’est
avec la conviction que l’âme de la France est bien dans la raison universelle
et non dans la contrainte, que les lignes qui vont suivre ont été écrites, et
dans la certitude que la seule unité qui vaille n’a que faire de la peur, de la
haine ou de l’unicité, cet héritage d’une violence ancestrale.
C’est dans sa part d’ombre qu’il faut aujourd’hui penser la France.
Pourquoi la seule présence de « l’autre » heurte-t-elle toujours le bon sens ou
croit-on devoir expulser la communauté des Roms devant l’opinion
internationale médusée ? Par quel étrange phénomène, le concept de
« communautarisme », méconnu des autres pays européens, s’épanouit-il ici
sur le mode du mécanisme du bouc émissaire, cet apanage des sociétés
désunies ? Il faut que les yeux se dessillent sur la bêtifiante célébration des
différences que l’on nous inflige pour mieux attenter à l’altérité dont la
plupart ont perdu le sens. L’altérité figure au cœur de l’humanité et du projet
politique moderne qui a pour nom démocratie et dont l’essence consiste à
faire vivre ensemble des êtres reconnus (et donc séparés) dans un rapport
d’égalité. Il n’est de véritable démocratie là où l’on mesure au quotidien la
faillite du sens de l’altérité, là où la simple manifestation de « l’autre »
ramène à la désunion originelle, réduisant à néant le bel ordonnancement que
l’on croyait unifiant. Ici, « l’autre » menace toujours, car c’est sur sa mort
que l’on a tout construit. La mise à nu du redoutable mécanisme de « l’unité
contre l’autre » s’impose pour préparer le grand retournement unitaire de la
nation France.
C’est parce que l’unité de ce pays n’est pas que l’on cherche le salut dans
l’uniformité, que règnent la peur et le besoin de grandeur. Le postulat de
17 l’unicité du peuple français ne manifeste que la crainte et la désunion de
ceux qui le soutiennent. La nation n’est jamais que la projection collective de
nos forces, de nos craintes ou failles les plus intimes. Les hommes unis, car
dotés d’une forte présence à soi, ne forment-ils pas les nations les plus unies,
capables de supporter la séparation féconde de leurs membres, d’affronter
avec confiance la diversité du réel en leur sein ? Et nous connaissons de ces
nations désunies où tout ramène à l’absence de l’unité que l’on décrète à tous
vents, et que l’on tente désespérément d’instaurer par la gloire que procure la
domination. Ces nations se peuplent d’individus craintifs et dominateurs – en
ce sens qu’ils ont besoin de « l’autre » pour dominer – ou d’êtres brisés qui
poursuivront vainement l’unité dans l’être collectif, n’y trouvant en retour
que le miroir de leur désunion.
La France en fait partie, qui ne parvient à dépasser une blessure originelle
pour concevoir l’idée de « l’autre ». Et c’est toujours aux dépens de ce
dernier que l’on prétend fonder l’unité, sur le mode sacrificiel de son
exclusion, ou en le réduisant au « même » (l’identique à moi). Car si la
crainte de « l’autre différent » aboutit à la domination, au rapport dicté par la
puissance, ce dernier disparaît également par englobement dans la neutralité
des plus nobles concepts tirés de la raison. La domination résulte alors de
l’instrumentalisation des ressources de la raison au service de la construction
unitaire. Nous verrons comment la France, usant et se définissant par la
raison, absolutise ce concept au point de le rendre inopérant et de
compromettre encore davantage l’unité recherchée. Autrement dit, la France
est terre d’élection des deux figures de l’évacuation de « l’autre » que sont la
domination pure par l’exclusion et l’accaparement dans les rets d’une raison
retournée contre elle-même. En premier, s’expriment toujours les sentiments
de crainte et de haine, générant l’exclusion. Puis, la pensée ne tarde pas à
venir à leur secours, pour parer la domination des plus nobles justifications.
Nous verrons tout d’abord ces premiers mouvements – les moins nobles –
qui poussent au rejet de l’altérité, avant de nous consacrer, dans une
deuxième partie, aux artifices de la raison qui assurent un office similaire.
Nous verrons que l’unité française est l’une des rares dont on poursuive sans
relâche la quête, révélatrice d’une absence qui n’est pas sans renvoyer à
quelque blessure originelle. Ainsi, remonterons-nous, dans un troisième
temps, aux sources de la désunion nationale, explorant ses gouffres
insondables et cortèges de blessures.
L’unité sera le maître mot de cet ouvrage, et si la désunion figure en
exergue, il ne s’agit pour moi que de la conjurer pour en appeler au grand
retournement unitaire de la nation France, dans ses dimensions individuelle
et collective. Rien n’importe tant que ce besoin premier de l’âme. Pour
relever ce grand défi de la modernité, il faudra aux citoyens se défaire des
forces inconscientes qui les gouvernent pour forger « l’unité avec l’autre ».
Nous saurons l’œuvre achevée lorsque la simple présence d’autrui ne sera
plus perçue comme une atteinte intolérable à l’identité française. Comment
18 ne pas en appeler au grand retournement dans la conscience de soi et de
l’être ensemble lorsque « l’autre » n’en finit plus de renaître au désarroi du
plus grand nombre ? Nous explorerons, dans une dernière partie, les voies de
l’unité retrouvée, et l’on s’apercevra qu’il suffit pour cela de remonter aux
sources des grandes valeurs dont ce pays contribua tant à la propagation. Et
si l’on retrouvait le sens d’une nation politique dotée d’un véritable lien de
citoyenneté capable de transcender les individualités enfin reconnues dans
leur diversité ? Si le clerc français a trahi, je veux croire possible de renouer
le pacte conclu entre la grande Nation et l’Univers.



































19

1. L’Unité contre l’Autre


« Nous n’avons que des inimitiés légitimes
et pourtant l’univers entier fourmille
de boucs émissaires. »
René Girard, Le Bouc émissaire


La tradition française porte à conquérir les terres et les âmes, à répandre
1la substance nationale sur de vastes territoires, qu’ils soient vierges ou non .
Or, la conquête s’accorde mal au sentiment d’unité. Le sentiment de
désunion qu’elle génère rend la réforme difficile et la révolution peut
sembler tentante à qui se méfie du réel. Pour maintenir l’unité nationale, il ne
tenait qu’à régénérer l’homme, qu’il soit noble, juif, breton ou patoisant, ou
le bannir à jamais du corps de la grande nation. La régénération de l’homme
prenait alors les traits du citoyen français comme offrande à la rédemption
de l’humanité, dans l’espoir de laver le péché originel d’une nation
construite sur le mode de la conquête. Ainsi, s’affirma aux yeux du monde
l’idée française de l’unité. Faute de pouvoir la forger avec « l’autre », il ne
tenait qu’à la réaliser contre celui dont l’altérité menace. C’est la part
significative de l’histoire de France, et pour certains sa grandeur, que d’avoir
sacrifié la différence sur l’autel de l’unité, dans les tourments du grand
basculement révolutionnaire et de son rejeton nommé tradition républicaine.














1. « L’esprit de prosélytisme est la partie saillante du caractère national » (Joseph de Maistre).

21

1.1. Le basculement révolutionnaire


Il ne rentre pas dans l’objet de cet ouvrage d’aborder l’histoire de la
Révolution, sauf à tenter de dégager ce qui paraît essentiel à la
compréhension du monde d’aujourd’hui. Car les puissants ressorts
psychologiques à l’œuvre dans les soubresauts de cette histoire prodigieuse
agitent encore la société. C’est l’unique raison qui me porte à sillonner un
terrain que nous savons miné par la quête angoissante des origines et la
1patrimonialisation d’une tranche glorieuse d’histoire . À l’origine de tout,
l’inconcevable perte d’unité que les premiers mouvements d’une âme
craintive poussent à retrouver aux dépens d’autrui, éternelle victime
expiatoire. Et si la meilleure explication à la survenance du fait
révolutionnaire tenait dans la force de l’aspiration unitaire lorsque la société
accède brutalement à la conscience de sa désunion ?


1.1.1. Une société fragmentée


La prégnance du sentiment de désunion dans l’Ancien Régime finissant
et les premiers instants de la Révolution, forme la plus juste explication au
grand chambardement. Considérons l’éclatement d’une société fondée sur
l’inégalité des trois ordres qui la composent : la noblesse, le clergé et le tiers
état. Au sommet, quelques centaines de milliers de personnes, distinguées du
reste de la société par la barrière du sang et la règle des privilèges. Avec une
seule préoccupation : maintenir son rang en se défiant du peuple et d’un
monarque absolu, toujours prompt à s’en prendre à leurs prérogatives. De
l’autre côté de la barrière, le tiers état, lui-même éclaté entre la classe des
bourgeois de plus en plus riches, aigris de ne pas être bien nés, et la masse
paysanne qui s’inscrivait généralement dans le respect séculaire du rang, et
cela même si une part non négligeable avait déjà accédé à la propriété
foncière. Cette ligne de partage renvoyait encore à l’ancienne distinction
2entre les vainqueurs francs et le brave peuple gaulois . Avec, en toile de
fond, l’inéluctable mouvement des idées rendant chaque jour plus

1. « L’événement reste si fondamental, si tyrannique dans la conscience politique
contemporaine que toute “distance” intellectuelle prise par rapport à lui est immédiatement
assimilée à de l’hostilité. » (François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978.)
2. Sieyès commandait au tiers de renvoyer dans « les plaines de Franconie toutes ces familles
qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants et d’avoir succédé à
leurs droits » (Qu’est-ce que le tiers état ?).
22 intolérable, car injustifiée, la persistance de l’inégalité d’une société par
ordre. Cette soif de justice rencontrait la réaction aristocratique et le souhait
de voir perdurer l’inégalité figée dans une société fermée. Dans la société
e efrançaise des XVI et XVII siècles, il n’était pas impossible aux gens
fortunés ou méritants d’accéder aux ordres privilégiés, par achat de charges
ou de terres dont la possession anoblissait. L’ascenseur social fonctionnait
tant bien que mal, éloignant les meilleurs des aspirations révolutionnaires,
qui se nourrissent toujours de l’insoutenable vision de l’enfermement
définitif, pour soi et sa progéniture, dans une condition inférieure. Le
mouvement génère la cohésion lorsque le déterminisme social menace l’idée
du vivre ensemble, le pacte social, comme on dirait aujourd’hui. Or, en ce
eXVIII siècle, la noblesse s’arc-boute et arrache pour ses enfants le
monopole des plus grandes charges de l’État. En 1781 est promulgué l’édit
des Quatre Quartiers, qui réserve aux nobles incontestables, présentant
quatre degrés de noblesse, le droit d’entrer dans l’armée royale comme
officier sans passer par le rang. Le même pedigree est exigé pour l’achat
d’une charge au parlement. Ainsi, les portes se referment sur la grande
bourgeoisie que le siècle a multipliée. Les possibilités de promotion sociale
s’avèrent insuffisantes pour répondre à la demande croissante d’une
bourgeoisie ambitieuse. Avec le recul du temps, on ne peut manquer
d’établir un parallèle entre ces deux sociétés figées que sont l’Ancien
eRégime finissant et la V République, où l’inscription durable dans
l’inégalité nourrit le sentiment d’injustice.
L’Ancien Régime reposait sur le règne de la loi particulière en opposition
à la loi générale. Chaque municipalité, province ou ordre obéissait à des
règles qui lui étaient propres. Au « privilège », notion qui n’était pas alors
péjorative, correspondait le plus souvent un contrepoids à l’avantage acquis,
une cause génératrice au régime dérogatoire. Si bien que l’on ne pouvait
parler d’arbitraire avant que le contrepoids ne disparaisse. Ne rentrait-il pas
dans la charge de la noblesse d’assurer la défense et la protection de tous, ce
qui la dispensait de travailler et l’autorisait à lever les impôts ? Or les nobles
possédaient toujours leurs avantages lorsqu’ils avaient perdu les charges
afférentes. À la perte du pouvoir, ces derniers trouvaient consolation dans
l’exemption d’impôt : lorsque la noblesse anglaise, prête à tout pour
gouverner, se mêlait aux classes inférieures, l’aristocratie française restait
3sourde à l’exigence d’équité .
L’unité du royaume reposait sur l’obéissance à l’ordre immuable des
choses que le clergé tentaculaire inculquait aux esprits dès le plus jeune âge,
avec la force de persuasion de celui qui offre le chemin de la vie éternelle. Il
fallait vivre selon son rang et accepter l’autorité royale. La religion
catholique – religion d’État selon le concordat de 1516 – occupe l’espace de

3. Le garde des Sceaux Barentin dans son discours devant les états généraux : « La noblesse
n’a plus l’arrière-ban depuis 1758, il est juste qu’elle partage le fardeau de l’impôt. »
23 ses multiples édifices et imprègne les âmes. À la fin de l’Ancien Régime,
l’incroyance est un phénomène statistiquement et socialement limité dans un
royaume profondément catholique. Pourtant, la pensée rationaliste a
progressé sous l’influence des philosophes du siècle qui n’ont eu de cesse de
dénoncer l’oisiveté et le relâchement moral du clergé. Dans les esprits
cultivés, une révolution s’est déjà produite. La monarchie absolue n’est plus
légitime et le rapport du politique au religieux doit être repensé. Et malgré sa
toute-puissance, le clergé n’a jamais été aussi fragile. Les abus inhérents à sa
position dominante heurtent l’esprit du temps et desservent la religion qui
cimente le royaume. Dans ses premiers moments, la Révolution est anti-
cléricale, avant de devenir passionnément anti-religieuse. Et la religion ne
devait plus accomplir son office unitaire, si ce n’est à ses dépens.
Le monarque absolu devait subir un sort identique à celui de la religion
catholique, dont il procède par nature. Incarnation héréditaire de la vieille
monarchie, le roi exerce en propre tous les pouvoirs que la maturité politique
a distingués depuis, et dirige depuis Versailles une administration fortement
centralisée. S’il reste l’homme de ses origines, le seigneur des seigneurs, le
roi est devenu progressivement le symbole d’une nation, ancrant toute
l’autorité d’un État dans la fragilité économique et les hiérarchies sociales de
l’Ancien Régime. Le mystère du roi, étroitement lié à l’origine divine, tient
lieu d’unité aux différents peuples qui forment le royaume de France. Mais
le monarque absolu va progressivement perdre de sa hauteur, abandonner sa
dimension mythique, pour n’être plus qu’un homme parmi les autres et
revêtir l’habit de l’usurpateur. On a beaucoup glosé sur la faiblesse de
4Louis XVI, sur son tempérament emprunté en politique comme en amour .
Une fin tragique et son courage devant la guillotine lui assurèrent l’auréole
que n’augurait pas une terne personnalité. Il parlait peu, écrivait encore
moins et l’action lui semblait contre nature. Incapable de choisir son cap et
de s’y tenir, tout le portait à subir, dans la tempête, la loi de l’Histoire.
Lorsque la crise financière se fait pressante, en 1787, il consent à la réforme
fiscale que lui soumet le contrôleur général Calonne. Mais face à la contre-
offensive de la noblesse, il cède au moment précis où il fallait tenir. Le
27 décembre 1788, il consent au doublement du tiers aux états généraux,
mais ne dit mot sur le vote par tête. La demi-mesure, la tradition et la
solidarité royale avec les ordres privilégiés plutôt que la réforme, lorsque la
gabegie de la cour de Versailles, les scandales à répétition ruinaient toujours
plus sa légitimité. Et s’abîma le peu de crédit qu’il lui restait dans la longue
5série d’humiliations qu’on lui fit subir . Rarement dans l’histoire il y eut

4. Sainte-Beuve, dans ses Nouveaux lundis, soutenait que « Louis XVI n’était pas impuissant,
pas plus qu’on est muet pour être bègue ; mais, mari ou roi, il était le même, il n’était que
gauche, honteux et empêché ».
5. Le 6 octobre 1789, le peuple de Paris ramène le roi aux Tuileries, tel un prisonnier perdu
dans une cohorte menaçante. La Constitution issue de la Constituante fait entrer dans ses
éléments l’humiliation du souverain, tenu de promulguer des actes hostiles à tout ce qu’il
24 société plus fragmentée et terrassée par le sentiment de la perte d’unité que
l’Ancien Régime finissant et les premiers temps de la Révolution.
L’insoutenable désunion envahissait les esprits appelant à retrouver l’unité
coûte que coûte. Il reste à comprendre comment les principes déchus, qui
assuraient la cohésion de l’Ancien Régime, réalisèrent l’unité nationale à
leurs dépens.


1.1.2. L’Unité contre l’Autre


Dans la société fragmentée, en perte de transcendance et confrontée à
d’insondables fractures, l’aspiration unitaire déborde, empruntant au besoin
les voies les plus directes et brutales. Si l’on se définit toujours par rapport à
autrui – « l’autre ailleurs » –, une pente naturelle de l’esprit porte à
concevoir l’unité aux dépens de « l’autre », fût-il présent en soi. C’est là
toute la particularité du moment révolutionnaire. Plus difficile est l’unité
forgée avec le concours de celui qui diffère, ce qui suppose toujours une
relation de justice ! Encore faut-il affronter les différences, aller vers
« l’autre » pour élaborer un compromis par l’acceptation des quelques
sacrifices que justifie toujours l’unité. Or, les tentatives de restauration de
l’unité nationale, effectuées avec le concours de « l’autre » – le roi, la
noblesse et la tradition de ce pays –, échouèrent tour à tour. Il était dit que la
monarchie constitutionnelle et libérale, qu’appelait de ses vœux la
bourgeoisie, ne serait pas le régime de la France. Pourtant, en cette fin de
juin 1789, tout porte encore à croire conciliables les deux souverainetés en
présence. Le roi ne vient-il pas de reconnaître « l’autre » légitimité en
appelant les ordres privilégiés à se joindre à l’Assemblée nationale
autoproclamée ? La révolution bourgeoise s’apprête à gouverner avec
l’aristocratie libérale. Puis s’enchaînent alors les décisions malencontreuses
– l’ordre de marche sur Paris donné aux régiments, le renvoi de Necker –
inspirant la peur et la révolution parisienne de l’été 1789. Le peuple de Paris
ne se soulève pas pour défendre les conquêtes de la nouvelle assemblée,
mais bien pour se sauver lui-même. Les bourgeois créent la garde nationale ;
on court aux armes que l’on va quérir à la Bastille, un 14 juillet, sans la
moindre conscience de la portée symbolique d’un assaut inaugurant la trop
longue série de massacres. La Révolution prend ici son tour définitif, dans la
peur, le sang et la défaite du roi qui annonce le départ des troupes et le rappel
du financier suisse.
C’est dans la révolte et la crainte que s’unifie le vieux royaume en proie
aux tourments d’un univers qui s’écroule. La peur offre à la Révolution son

représente. Et lorsqu’il refuse de proscrire les prêtres, en 1792, 20 000 Parisiens marchent
vers les Tuileries.
25 véritable moteur, soulevant le cœur des hommes dans l’élan désespéré de
l’insurrection. C’est moins la passion égalitaire qui pousse les hommes à
descendre dans la rue, que l’instinct de survie, la crainte d’être affamés ou
réprimés par les forces de l’ordre ancien. La Grande Peur jette les paysans
dans l’insurrection. Le bas peuple se lève à son tour, effrayé à l’idée de
perdre le peu qu’il lui reste dans une contre-révolution armée par l’étranger
qui se presse aux frontières. Les peurs ancestrales du brigand, de la famine et
de l’étranger emportent les esprits. La campagne réclame son dû, auquel la
bourgeoisie finit par sacrifier, comme pour tenter de juguler l’incendie qui
menace. Dans la nuit du 4 août, la peur le cède brièvement à l’enthousiasme
et c’est à qui sacrifie le plus. On abandonne la vassalité et égalise les terres,
convertissant le vieux droit féodal en bon argent bourgeois. En préconisant
le rachat des redevances seigneuriales, l’assemblée bourgeoise ne fait jamais
que substituer sa propre mainmise à celle des seigneurs, face au tenancier qui
ne peut racheter le joug qui l’opprime. Et l’on confondit dans l’opprobre,
avantages indus et droits et libertés légitimes des vieilles provinces, ces pays
d’États comme la Bretagne ou le Languedoc où, selon Tocqueville, la liberté
existait encore. Dans la fameuse nuit, tout fut aboli. Il ne restait rien des
avantages arbitraires des uns ni des droits légitimes des autres. On méditerait
longtemps sur le caractère démocratique du vote du 4 août 1789, pour ce qui
concerne la manifestation de la volonté du peuple breton, ou de ses
représentants, de sacrifier leurs libertés. Songeons simplement qu’aucun
cahier de doléances du tiers, en ce qui concerne la Bretagne, ne réclamait la
suppression des droits et libertés dont nombre de ces suppliques exigeaient
fortement le maintien. Un seul député breton du tiers consentit à leur
abolition, tandis que les autres, embarrassés, jugèrent préférable d’attendre le
consentement de leurs mandants, se réservant la ratification des États de
6Bretagne . Et que représentaient-ils, ces quelques députés pris dans la
tourmente et dont l’historiographie assure qu’ils sacrifièrent dans l’allégresse
les droits de leur vieille patrie, sinon quelques milliers de bourgeois admis à
l’expression du suffrage censitaire ? Le vote du député ne fut d’ailleurs
jamais ratifié par les États de Bretagne, conformément à la logique du
mandat impératif. À aucun moment de son histoire, le peuple breton ne fut
consulté sur la fin de ses libertés. Et à toujours occulter, deux siècles plus
tard, la « cause génératrice du régime dérogatoire » justifiant les libertés
bretonnes, et que l’on définirait simplement par la réalité historique et
culturelle de ce pays, s’impose l’idée d’une norme aussi arbitraire
qu’anachronique, dans sa folle persistance à méconnaître les hommes et
leurs droits.
À l’enthousiasme pour l’égalité conquise répondent la persistance d’une
société divisée, l’exclusion politique des citoyens passifs et la domination

6. Il s’agit de Delaville Le Roux (René Kerviler, La Bretagne pendant la Révolution, Société
des bibliophiles bretons, 1989).
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