La mort collective

De

Ce que la mort a de monumental, d’inattendu et de collectif, tel est le sujet de cet ouvrage. Il aborde les morts collectives à travers un regard sociologique, la question centrale étant : la mort d’un collectif d’hommes, outre les traitements habituels, ne suscite-t-elle pas des réactions et pratiques spécifiques en lien avec le caractère collectif de ces morts ? De ce point de vue, cette mort serait collective parce qu’elle génère un traitement original différent des décès “ ordinaires ”. Cette recherche se construit sur un corpus d’une vingtaine d’accidents majeurs ayant eu lieu sur le territoire français au xxe siècle. Le plus ancien est celui de l’incendie du Bazar de la Charité en 1897, les plus meurtriers ceux des mines de Courrières en 1906 et de la rupture du barrage de Malpasset en 1959, le plus récent celui de l’incendie du tunnel du Mont-Blanc en 1999. Y sont étudiées les dangerosités sociales, les réactions émotionnelles, les ritualisations du deuil et la construction d’une mémoire collective. Aujourd’hui les morts collectives ne s’expliquent plus par une vengeance divine ou une Nature furieuse, c’est la responsabilité humaine qui est en question. Se pose alors le problème quasi insoluble d’une responsabilité collective de l’homme, très complexe en terme de droit. En découle l’idée d’un passage impossible, d’où aussi la nécessité d’une sur-ritualisation et d’un oubli récurrent.


Publié le : mardi 18 juin 2013
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EAN13 : 9782271077981
Nombre de pages : 255
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Couverture

La mort collective

Pour une sociologie des catastrophes

Gaëlle Clavandier
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2004
  • Date de mise en ligne : 18 juin 2013
  • Collection : Sociologie
  • ISBN électronique : 9782271077981

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Référence électronique :

CLAVANDIER, Gaëlle. La mort collective : Pour une sociologie des catastrophes. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2004 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/1589>. ISBN : 9782271077981.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271062611
  • Nombre de pages : 255

© CNRS Éditions, 2004

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Ce que la mort a de monumental, d’inattendu et de collectif, tel est le sujet de cet ouvrage. Il aborde les morts collectives à travers un regard sociologique, la question centrale étant : la mort d’un collectif d’hommes, outre les traitements habituels, ne suscite-t-elle pas des réactions et pratiques spécifiques en lien avec le caractère collectif de ces morts ? De ce point de vue, cette mort serait collective parce qu’elle génère un traitement original différent des décès “ ordinaires ”. Cette recherche se construit sur un corpus d’une vingtaine d’accidents majeurs ayant eu lieu sur le territoire français au xxe siècle. Le plus ancien est celui de l’incendie du Bazar de la Charité en 1897, les plus meurtriers ceux des mines de Courrières en 1906 et de la rupture du barrage de Malpasset en 1959, le plus récent celui de l’incendie du tunnel du Mont-Blanc en 1999.
Y sont étudiées les dangerosités sociales, les réactions émotionnelles, les ritualisations du deuil et la construction d’une mémoire collective. Aujourd’hui les morts collectives ne s’expliquent plus par une vengeance divine ou une Nature furieuse, c’est la responsabilité humaine qui est en question. Se pose alors le problème quasi insoluble d’une responsabilité collective de l’homme, très complexe en terme de droit. En découle l’idée d’un passage impossible, d’où aussi la nécessité d’une sur-ritualisation et d’un oubli récurrent.

Sommaire
  1. Introduction

    1. La mort collective, une notion mal cernée
    2. De la mort à la mort collective
    3. Les accidents collectifs comme principal terrain
    4. Les arcanes de la catastrophe
  2. Chapitre premier. La catastrophe, un espace de ruptures et d’espérances

    1. LA VIOLENCE DU DRAME
    2. SPATIALISATION ET TEMPORALITÉ DU DRAME
  3. Chapitre 2. Faire face à l’urgence

    1. INTÉGRER LA CATASTROPHE DANS UN LANGAGE
    2. LA NÉCESSAIRE VICTOIRE DE LA VIE
  4. Chapitre 3. Un traitement spécifique de la mort

    1. DES « MORTS PAS COMME LES AUTRES »
    2. LA CONSTITUTION DU « COLLECTIF » DES VICTIMES
  1. Chapitre 4. De la construction d’une mémoire à la nécessité d’un oubli

    1. LE PROCESSUS COMMÉMORATIF
    2. UNE MÉMOIRE ÉVÉNEMENTIELLE
  2. Chapitre 5. Des morts inscrites dans le temps présent

    1. DES ACCIDENTS DE LA ROUTE À L’ÉPIDÉMIE DU SIDA, QU’EST-CE QU’UNE MORT COLLECTIVE ?
    2. LA RESPONSABILITÉ COMME CRITÈRE D’ANALYSE
  3. Chapitre 6. Quand l’événement se fait résistant

    1. UN « PASSAGE IMPOSSIBLE »
    2. FAIRE ÉCRAN À L’ÉVÉNEMENT
  4. Conclusion. Pour une sociologie des catastrophes

  5. Bibliographie

Introduction

1Ce que la mort a de monumental, d’inattendu et de collectif, tel est le sujet de cette étude. Elle aborde la question essentielle des morts collectives à travers un regard sociologique, l’interrogation centrale étant : la mort d’un collectif d’hommes lors de guerres, de génocides, de pandémies, d’attentats terroristes, d’accidents, outre les traitements habituels (ceux présents pour toute mort ou presque), ne suscite-t-elle pas des réactions et pratiques spécifiques en lien avec le caractère collectif de ces morts ? De ce point de vue, cette mort serait collective parce qu’elle génère un traitement original différent des décès « ordinaires ». Le projet est donc d’explorer ce traitement supposé social des morts collectives. Comment une société fait face à de telles morts ? Quels sont les traitements mis en œuvre ? Sont-ils redondants ?

2Si la mort collective n’existe pas sous une forme répertoriée dans le langage courant ou même scientifique, elle est néanmoins un objet à part entière qui nécessite attention et approfondissements. Elle peut être analysée comme une réalité contemporaine, dans un contexte occidental. Nous verrons qu’il est possible de dater cette notion, et le propos de ce travail est de démontrer qu’outre sa qualité d’objet d’étude, cette réalité sociale peut être considérée comme une notion opérante. Cela suppose, non sans prise de risque, de considérer que des événements de nature très diverse (conflits armés, massacres, attentats, catastrophes naturelles, sanitaires, technologiques…) peuvent néanmoins passer sous le crible d’une grille interprétative univoque. L’un des enjeux est de caractériser les événements internes à la définition des morts collectives et au contraire de différencier ceux à la périphérie. Dès lors, toute catastrophe n’est pas mort collective, pas plus que ne le sont les morts massives.

3Une ambiguïté doit être immédiatement levée. Le caractère collectif de ces décès réside davantage dans les réactions qui leur font suite que dans le décompte strict des victimes. Deux conceptions coexistent. La première a trait à la « mort en masse » qui a pour caractéristique d’être un fait brut. En d’autres termes, elle correspond au descriptif d’une réalité qui existe en soi. Un seul indicateur est nécessaire et suffisant pour la définir : un nombre de morts relativement important. La seconde repose sur la construction sociale d’une réalité : celle de « mort collective ». Pour la décrire, il est alors nécessaire d’identifier une série d’indicateurs, le seuil chiffré n’ayant pas valeur d’exemplarité. Plus qu’un aspect quantitatif, représentatif de la mort en masse, ici l’idée principale repose sur une prise en charge collective de ces morts qui obéit à un modèle régulier et spécifique. La problématique consiste à définir comment une société donnée fait face à de telles morts et comment elle s’organise pour les dépasser. Elle permet de signifier que toutes ces morts – bien que différentes par leur origine, les dégâts occasionnés, les populations en jeu – répondent à une même logique. Après le choc vient le temps de la prise en charge des familles et de l’annonce de la nécessité d’une vigilance accrue pour qu’un tel phénomène ne se reproduise pas. Puis la recherche des causes, des responsables mobilise une bonne part des acteurs, comme les experts, les pouvoirs publics, les sinistrés, mais aussi des populations bien plus distantes de l’événement. Enfin, la catastrophe, par un lent processus de ritualisation, entre dans le registre du commémoratif.

4Outre cet enjeu de contribuer à la caractérisation d’une notion qui se veut opératoire, cette recherche s’inscrit de fait dans une réflexion sur les spécifications des catastrophes modernes. Quelles en sont les caractéristiques ? Comment sont-elles vécues, représentées ? Sont-elles irréductibles d’une emprise événementielle ? En quoi participent-elles d’une mise en mémoire ? À travers le prisme des catastrophes, le sociologue s’enquiert d’informations sur la société contemporaine. Le parti est ici de considérer que l’événement catastrophique n’est pas seulement constitué de la phase d’urgence qui le caractérise habituellement. Il ne se limite pas à une temporalité de l’instant. La catastrophe ne se clôt pas avec l’arrivée des secours et l’effacement des traces du drame sur le territoire. L’événement est aussi mémoire, il déborde très largement le temps présent. La conséquence immédiate de cette posture théorique suppose que la temporalité longue ne soit pas effacée comme c’est fréquemment le cas dans les travaux de sociologie des risques, où le regard du chercheur se centre sur ce qui constitue le moment de tension : la crise, l’organisation des plans de secours, le débat autour de la recherche de responsabilité, les retours d’expérience. Cette ouverture du champ de vision tant spatiale (aller voir du côté de personnes qui n’ont visiblement aucun lien avec la catastrophe mais qui en sont témoins) que temporelle (ne pas hésiter à étudier un drame qui s’est déroulé vingt ans en arrière et à procéder par la méthode des entretiens) a pour conséquence de faire surgir de nouveaux questionnements et d’expliquer certains décalages de perception entre les différentes populations en présence. Si l’événement ne se réduit pas à son origine mais s’élabore en permanence grâce à toutes les expressions qui viennent le modeler, le redéfinir, le préciser, le travail du sociologue consiste, non pas en une activité d’archéologue qui reviendrait à analyser successivement chacune des couches sédimentaires, mais en un travail d’interprétation qui prend en compte la temporalité sans pour autant en faire le critère d’analyse principal. Le temps phénoménologique a ici au moins autant d’importance que le temps historiquement daté, puisque la catastrophe passée, présente, virtuelle, à venir, peut s’analyser comme un ensemble sémantiquement cohérent. Cette conception a pour fondement de n’exclure a priori aucune donnée de l’analyse.

La mort collective, une notion mal cernée

5Les nombreuses études de sociologie et d’anthropologie de la mort ont questionné les aspects techniques, culturels, rituels, thérapeutiques de celle-ci. Cependant, la thématique des morts collectives n’a pas, ou très peu, été abordée. Si ces événements sont analysés séparément – il existe des travaux sur la Première Guerre mondiale, la guerre d’Algérie, le génocide juif, les attentats terroristes – aucune étude n’a envisagé de confronter ces terrains dont la caractéristique commune est qu’ils nécessitent une prise en charge sociale en réponse à une mort multiple.

6Un inventaire des articles parus dans le Bulletin de la société de thanatologie, sur trente ans de publication, montre que l’emploi de l’expression « mort collective » est quasi inexistant quel que soit le champ disciplinaire (sociologie, anthropologie, droit, psychologie, théologie, médecine). Deux contributions et un élément bibliographique sont recensés : le premier article date de 1979, le second de 1982 et les références bibliographiques de 1985. Le texte de 1979 traite de « la violence et la mort collective ». Il prend en compte uniquement les morts volontaires. Pour l’auteur, les morts collectives sont des crimes qui touchent une collectivité d’hommes : massacres, crimes de guerre, génocides, morts lentes par déportation ou internement, attentats politiques. Il parle de la « mort criminelle d’une collectivité1 ». Le projet de cet article est de mettre en évidence une forme d’institutionnalisation de la violence d’État et, en corollaire, d’identifier le manque de mesures juridiques pour réprimer ce type de phénomènes. La seconde contribution, écrite par un médecin des armées, s’emploie, à partir d’un vaste catalogue, à répertorier les causes de la mort en masse2. S’ensuit un assemblage de faits qui ont pour unique ressemblance de renvoyer à des décès multiples. L’autogénocide, la drogue ou encore l’avortement, sont pour cet auteur des morts en masse. Cette définition, pour le moins ambiguë, ne permet aucunement de qualifier une réalité sociologique dans la mesure où tous les décès ou presque renvoient à l’idée d’une répétition, que ce soient les cancers, les infarctus, les accidents de la route, ou encore les suicides, qui sont parmi les causes de mortalité les plus fréquentes dans les pays occidentaux.

7L.-V. Thomas, spécialiste de ce champ de recherche, emploie le terme de « mort collective » dans son ouvrage La Mort. Force est de constater que cette thématique lui paraît secondaire. Il ne lui consacre que quatre pages et la considère comme un détour. Il ne définit pas précisément cette catégorie, indiquant seulement que les pandémies et les catastrophes font partie de ce type de décès3. Ses préoccupations sont ailleurs. L’ensemble de son œuvre sera orienté vers le « mourir », celui que les sociétés occidentales ont tendance à reléguer au second rôle au profit de la vie, celui qui subit une déritualisation et une désocialisation.

8C. Herzlich et J. Pierret ont également utilisé ce terme dans un autre sens que le nôtre. Dans leur ouvrage sur la maladie et les malades, elles évoquent un transfert des « morts collectives », telles que les épidémies sur lesquelles une société a peu de moyens de lutte, vers une prise en charge individuelle des malades par des personnels soignants – d’où le titre de l’ouvrage : Malades d’hier, malades d’aujourd’hui – De la mort collective au devoir de guérison4. Dans cette perspective, les morts collectives sont datées et historiquement dépassées. Enfin, nous avons repéré une autre acception du terme qui correspond davantage à la problématique initiée dans cet ouvrage. Il provient d’un article de R. Guise, « Les romans de “fin du monde” – Le problème de la mort collective dans la littérature de l’imaginaire au xixe siècle »5. L’auteur définit la mort collective en ces termes :

Nous considérons que, pour que l’on puisse parler de mort collective comme sujet de littérature, il faut que toute une société se sache condamnée et vive dans l’attente du moment où la mort frappera tous ceux qui la composent, situation que fournissent parfois les guerres et les épidémies. Pour peu que l’on ne se borne pas alors à additionner ou à opposer des réactions individuelles, on peut observer des réactions face à la mort qui sont assez paradoxales6.

9Ici, la mort collective est une catégorie précise, excluante. Cette définition semble pertinente pour l’étude des aspects littéraires, puisqu’elle prend en considération davantage des données virtuelles qu’effectives. L’indicateur d’une « condamnation de la société tout entière » paraît exclusif et inopérant pour notre domaine d’étude. Deux idées sont cependant à retenir : la mort collective n’est en rien une sommation de réactions individuelles et elle est suivie de réactions spécifiques.

10On ne rencontre donc pas d’emploi du terme dans une discipline de recherche particulière, que cela soit en médecine7, en anthropologie, en droit ou en histoire. On observe une variété des objets d’études, des définitions et des problématiques. Les éléments de bibliographie proposés par le Bulletin de la société de thanatologie sont symptomatiques de cette diversité. En effet, ils font référence à des ouvrages sur les accidents et catastrophes, des écrits de journalistes sur les menaces virtuelles (menace apocalyptique, armes chimiques et biologiques, troisième guerre mondiale), des génocides actuels, passés ou oubliés des médias et pour finir à des romans de science-fiction sur l’apocalypse et la figure du monstre. La clef d’entrée de toutes ces références s’intitule : « Guerres et menaces apocalyptiques – morts collectives8 ». Si l’emploi du pluriel n’est généralement pas neutre, il se justifie pleinement ici, montrant que l’expression de mort collective ne fait référence à aucune réalité clairement identifiée. Ainsi, l’usage de cette expression est parfois simplement descriptif, il rend compte de morts massives. Il ne requiert pas de définition complémentaire. Dans d’autres cas, au contraire, l’utilisation est restreinte, soumise à des indicateurs précis et nécessaires. Ici seulement, la mort collective prend le caractère d’un concept.

11Plusieurs facteurs justifient l’absence relative de cet objet dans le champ de la sociologie et de l’anthropologie de la mort. Des études, très nombreuses, se sont attachées à analyser et à expliquer les évolutions des comportements et des représentations relatifs à la mort. Dès les années 1950-1960, face à des transformations rapides perçues comme irréversibles, un nouveau domaine de recherche s’ouvrait à des terrains inexploités. Les possibilités semblaient si étendues que nombre d’ouvrages furent publiés dans les décennies 1970 et 1980. Les évolutions étaient en cours, le contexte semblait mouvant, ce qui étendait le champ de la réflexion. Ce sont les travaux de P. Ariès et M. Vovelle en histoire qui ont amorcé ce mouvement9. Puis, en sociologie et en anthropologie, les ouvrages de L.-V. Thomas, E. Morin, J. Ziegler, J. Baudrillard et J.-D. Urbain ont contribué à déchiffrer cette mort et à en comprendre les enjeux, enjeux de pouvoir notamment10. Ces différentes recherches se sont centrées sur des aspects ontologiques, contextuels voire idéologiques. Comme le note P. Baudry dans les années 70, le discours anthropologique ou sociologique sur la mort, sur le mourir et sur les mourants est critique et contestataire11. Puis, de grandes considérations sur la mort à visée comparative (historique ou culturelle), on est passé à des recherches plus spécialisées sur les hôpitaux, les cimetières, les pompes funèbres... L’ethnographie s’est largement emparée de ces terrains. L’analyse des rituels ou de leur absence, des nouvelles pratiques, notamment crématoires, a permis de préciser ces évolutions que l’on percevait de manière générale sans pouvoir leur donner de significations précises. Aujourd’hui, à l’image de P. Baudry, l’on s’interroge davantage sur le rapport entre les vivants et les morts, et ce dans l’espace de la quotidienneté12.

12Ces différentes approches et analyses se sont nourries de deux paramètres essentiels : la mort comme donnée anthropologique et ontologique, la mort comme réalité sociologique contemporaine renvoyant à des pratiques. Ces deux éléments ont coexisté durant plus d’une vingtaine d’années. Il paraît alors peu surprenant que les efforts se soient concentrés en ce sens. Certains domaines d’étude ont manifesté une sorte de caractère d’urgence, urgence nécessaire pour mesurer les transformations en cours et comprendre leurs origines et leurs conséquences probables. Il fallait évaluer si ces changements allaient affecter, durablement ou non, le vécu contemporain et quotidien de la mort. Ainsi, ces analyses contextuelles permettaient-elles de questionner à nouveau des éléments plus stables, voire ontologiques, et ce grâce à une nouvelle grille de lecture.

De la mort à la mort collective

13Si toute mort est perçue comme un désordre fondamental, qu’en est-il des morts collectives ? La mort laisse envisager une coupure radicale de soi avec le monde. Les rituels funéraires doivent gérer symboliquement cette séparation provisoire en vue de réintégrer les défunts dans le monde des vivants, comme ancêtres bienfaisants ou dans nos sociétés comme membres d’une lignée13. Cette idée de rupture est une caractéristique que tous les spécialistes confèrent à la mort. Elle est mise en avant par L.-V. Thomas lorsqu’il questionne la mort comme la forme la plus dramatique du désordre. Un désordre ontologique qui se traduit par un désordre social (séparation, douleur et deuil)14. Face à ce désordre d’ « expression » existerait un désordre de « dépassement » venant compenser la rupture de la mort. Le désordre de dépassement est une réaction collective pour faire contrepoids au désordre pernicieux de la mort. Plusieurs théâtres symboliques lui font perdre ce côté malfaisant. La dérision, l’inversion et la détermination volontaire en sont les principaux. Dans chacun de ces remèdes, une mise en scène codifiée permet de se distancier de la mort, de dénier tout sens au désordre en le maîtrisant symboliquement.

14Cette concomitance symbolique et factuelle de la mort et du désordre est mise en évidence par tous ceux qui ont travaillé sur ce thème et se sont rendus sur le terrain pour observer, décrire et interpréter les rites de passage de la mort à l’après-mort. Il s’agit d’une donnée anthropologique commune à toutes les sociétés, valable pour tout type de décès ou presque. Ces récurrences sont fort intéressantes, cependant l’on sait également que le caractère des réponses sociales apportées au désordre primordial varie d’une époque et d’une culture à l’autre. Toutes les morts ne contiennent pas la même potentialité de désordre. Certaines sont plus dangereuses et doivent être traitées avec d’autant plus d’attention. Comme le mentionne avec justesse L.-V. Thomas, la « mort » n’existe pas en soi, elle n’existe qu’en tant que notion. Elle ne se rencontre qu’au travers de mourir particuliers. Le décès d’un vieillard, d’un enfant, d’un malade chronique, d’un malade mental, d’un condamné à mort, n’engendrent ni les mêmes désordres, ni les mêmes traitements. Des exemples comme les suicides, les accidents de la route d’adolescents, indiquent que certaines morts ont un pouvoir évocatif supérieur à d’autres. La dangerosité sociale qui en découle doit être prise en charge par la famille et plus largement par des politiques publiques. Des paramètres sociologiques, culturels et contextuels, sont à questionner dans toute étude sur la mort.

15L’une des intentions de cet ouvrage consiste à rendre compte de la capacité de désordre que revêtent les morts collectives. Ainsi, il s’agit de tester leur propension à déstabiliser des liens sociaux et à mettre en difficulté les pouvoirs en place. Cette recherche expose la spécificité de ces ruptures. Notamment au-delà de l’idée d’un désordre paroxystique dû aux aspects inattendus et massifs de ces morts, elle montre la spécificité des représentations qu’elles engendrent. Peut-on alors envisager le passage d’un désordre ontologique à un désordre socialement acceptable ?

16Cette vision des choses a une incidence sur la manière d’appréhender l’objet d’étude. En effet, l’objet n’est pas d’analyser l’origine ou les causes de telles ou telles morts, l’enjeu n’étant pas ici de les prévenir ou de les éviter. Pour appréhender la spécificité supposée des morts collectives – celle des traitements consécutifs à l’idée d’un désordre actuel ou potentiel – il est nécessaire de se centrer sur la période de « l’après-mort », afin d’envisager les comportements qui font suite à la mort. Cela ne veut pas dire que les conditions du décès, les formes du mourir, les circonstances et causes d’un drame et les populations affectées seront exclues de l’analyse, mais elles n’en constituent pas la trame principale. Les différentes médiations permettant d’appréhender les modalités d’un fait et de les neutraliser, sa ritualisation correspondant aux traitements symboliques et codifiés qui suivent toute mort collective, constituent l’ossature de la recherche. Y sont analysées les réactions post-catastrophiques, les formes de socialisation qui en découlent et la mémoire qui se construit à long terme. En ce sens l’urgence et la longue durée se font face.

17Les réactions sociales qui font suite au drame proviennent d’acteurs institutionnels comme les pouvoirs publics, les médias, les experts juridiques et techniques, mais aussi d’acteurs directs comme les victimes, ou indirects constitués par la population dans son acception la plus large. En tant que sociologue, ce dernier aspect semble primordial. Si mort collective il y a, c’est que les conséquences de tels drames sont perçues au-delà d’un champ d’ « initiés ». L’impact social de ces catastrophes, aussi diverses soient-elles, tient au fait qu’elles génèrent des pratiques collectivement partagées.

Les accidents collectifs comme principal terrain

18Restait le choix du terrain de recherche. Les accidents collectifs se sont rapidement imposés, dans la mesure où cet objet permettait d’étudier de multiples réalités. Bien que les accidents collectifs soient rares en France, ils existent tout de même en nombre suffisant pour les analyser de façon représentative, ce qui est moins le cas des épidémies et des attentats, encore moins celui des suicides collectifs15, si l’on prend le sol français au xxe siècle comme référent. En outre, les accidents ont l’avantage d’être en prise avec notre modernité. Ils sont répartis sur toute la durée du siècle et nombre d’entre eux se sont déroulés ces vingt dernières années. C’est l’unique source qui garantit une telle régularité dans le temps, les autres étant plus ponctuelles et circonstanciées – surtout en ce qui concerne les guerres et les attentats qui dépendent plus largement d’un contexte politique. Étant donné que ce qui motive cette réflexion ne sont pas les causes, mais les conséquences factuelles ou supposées d’un drame, de ce point de vue les accidents offrent l’intérêt d’être un terrain d’étude plus neutre. La rareté des travaux sociologiques sur ce thème a fini de sceller notre choix. Outre les questions relatives à la victimologie ou aux réactions « inappropriées » des populations face à des risques calculés, les paramètres humains ne sont pas ou peu pris en considération dans ce domaine d’étude. La plupart des recherches ont la particularité d’être appliquées ou de relever du domaine de la gestion des risques et d’être restreintes à des accidents particuliers.

19Nous avons retenu deux corpus d’accidents centrés sur le territoire français au xxe siècle. Le premier, « corpus de référence », constitue le socle de cette étude. Les accidents qui le composent ont été choisis en fonction des critères suivants : dispersion temporelle, dispersion sur le territoire, nature du drame, rareté, sérialité, nombre de morts, caractère symbolique marqué, diversité des publics en jeu.

20Le corpus de référence porte sur l’étude de trois catastrophes. La rupture du barrage de Malpasset en 1959 fit près de cinq cents victimes sur la commune de Fréjus. L’effet de surprise, le nombre de morts, la destruction de quartiers entiers, la couverture médiatique, la mobilisation de la population française qui s’ensuivit, le tout se cristallisant de façon symbolique sur la venue du général de Gaulle et sa volonté de devenir le parrain d’un enfant à naître dont le père venait de décéder dans le drame, en fait l’une des catastrophes majeures sur le territoire français au xxe siècle. Le drame du « 5/7 » a marqué les esprits. En 1970 un dancing aux environs de Grenoble (Saint-Laurent-du-Pont) est détruit en quelques minutes par un incendie. Cent quarante-sept jeunes gens périssent dans d’atroces conditions. L’image du tourniquet bloqué, celle des matériaux inflammables, l’impuissance des secours devant la rapidité du drame, l’existence d’une rumeur persistante sur l’origine criminelle de l’incendie, la mise en cause du maire, mais surtout l’âge des victimes font de cet accident un événement mémorable. Par opposition si l’on peut dire, la catastrophe ferroviaire d’Argenton-sur-Creuse a été choisie parce qu’au contraire des deux précédentes elle entre dans le registre du régulier. Par ses caractéristiques (collision entre deux trains, pluralité des victimes…), mais aussi en raison du contexte (série d’accidents ferroviaires durant l’année 1985), elle a un profil moins spécifique que les deux événements précités.

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