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La notion de continuité, des faits au droit

De
333 pages
La notion de continuité confirme la dynamique d'un discours du droit qui assure aux institutions politiques et sociales une relative stabilité. Cette notion de continuité, entre faits et droit, s'inscrit au coeur du vocabulaire de la rupture que présupposent les mots de "révision" ou de "relance". Toujours estimée, évaluée et analysée a posteriori, elle est le point d'ancrage de tout système politique, juridique et social.
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LA NOTION DE CONTINUITÉ,
DES FAITS AU DROIT








































Ouvrage publié grâce au soutien du CERSA – CNRS UMR 7106
et du LEJEP (ex-CER/FDP) de l’université de Cergy-Pontoise

Mise en page : Sophie Dellatana
Révision éditoriale : Gilles J. Guglielmi





















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54566-3
EAN : 9782296545663
Sous la direction de
Geneviève KOUBI, Guillaume LE FLOCH
et Gilles J. GUGLIELMI





LA NOTION DE CONTINUITÉ,
DES FAITS AU DROIT


























L’Harmattan


Liste des auteurs

Marie-Thérèse AVON-SOLETTI, Maître de Conférences à l’Université de
Saint-Etienne
Emmanuel CARTIER, Professeur de droit public à l’Université Lille 2 Droit et
Santé, Institut de recherches en droit public (EA 4036 du CNRS)
Christelle CHALAS, Maître de conférences à l’Université Paris 8 Vincennes
Saint-Denis, FD/PCE (Forces du droit. Paradoxes, comparaisons, expérimentations)
Jacques CHEVALLIER, Professeur à l’Université Panthéon-Assas (Paris II),
Directeur du CERSA-CNRS
Anne DUHIN, Anthropologue, Chercheuse, Université Paris 8 Vincennes Saint-
Denis
Lauréline FONTAINE, Professeur à l’Université de Caen-Basse Normandie,
Directrice du C.R.D.F.E.D. (Centre de Recherche sur les Droits Fondamentaux et
les Evolutions du Droit - EA 2132) et de la Clinique Juridique des Droits
Fondamentaux
Nelly FERREIRA, Maître de conférences à l’Université Cergy-Pontoise,
CER/FDP (Centre d’études et de recherches : Fondements du droit public),
Directrice de l’IPAG de Cergy-Pontoise
Alice FUCHS-CESSOT, Maître de conférences à l’Université Paris 8
Vincennes Saint-Denis, FD/PCE
Claudine HAROCHE, Directeur de recherche au CNRS (Centre Edgar Morin /
IIAC, EHESS)
Brigitte GALTIER, Maître de conférences à l’Université Cergy-Pontoise,
Chercheur en Littérature moderne et Psychanalyse, CER/FDP
Carine Barbara GOUIN, Doctorante en Science politique, Enseignante au
Collège universitaire (Cégep) André-Laurendeau, Montréal, Québec, Canada
Gilles J. GUGLIELMI, Professeur de droit public à l’université Panthéon-
Assas (Paris-II), CERSA-CNRS
Laetitia JANICOT, Professeur à l’Université Cergy-Pontoise
Geneviève KOUBI, Professeur à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis,
CERSA-CNRS
Guillaume LE FLOCH, Maître de conférences à l’Université Cergy-Pontoise,
CER/FDP
Isabelle MEYRAT, Maître de conférences à l’Université Cergy-Pontoise,
CRDE (Centre de Recherches en Droit Economique)
Sophie NADAL, Maître de conférences à l’Université Cergy-Pontoise, CRDE
Françoise PAGNEY BENITO-ESPINAL, Professeur de Géographie à
l’Université Antilles-Guyane, AIHP-Géode EA 929
Roland RICCI, Professeur à l’Université Paris XIII
Mélody SENAT, Doctorante en Droit public, ATER, Université Cergy-Pontoise,
CER/FDP
Claudine VIARD, Maître de conférences à l’Université Cergy-Pontoise,
directrice du CER/FDP


Introduction
Continuité(s). Espaces-temps des faits au droit
Geneviève Koubi
Continuité. Au singulier, le mot s’inscrit dans l’ordre d’un modèle sans
aspérités, se défiant des nuances et des oscillations qui pourraient affecter sa
qualité et son exemplarité. Au pluriel, le terme se coule dans les jeux incertains
des superpositions et des interpositions spatiales et temporelles. Qu’elle soit
appréhendée selon l’une ou l’autre de ces acceptions, l’idée de continuité ne
peut être disjointe de celle de ‘discontinuité’ qui lui est corollaire. Ces formes de
pensée se déploient singulièrement dans les études et analyses de sciences
humaines, sociales et juridiques ; mais, celles-ci étant souvent menées en
contournant les interstices, l’interrogation sur la continuité et les discontinuités
ne peut exclure une inférence dans les discours de ‘rupture’.
Introduite dans ces champs de la recherche scientifique, la (dis)continuité se
heurte au lexique de la rupture et de l’interruption ; trop d’études engagées sur
ce thème ne masquent pas l’inquiétude que suscite l’obligation de se préoccuper
de l’inattendu ou de l’imprévu, de l’anachronique et de l’asymétrique. Ces
atermoiements rendent compte de la difficile mise en perspective de la
continuité ; que les uns s’attachent à la fiction qu’elle présuppose, que les autres
soulignent ses caractéristiques comme ‘apparence’, que d’autres relèvent
l’impréparation face aux brusques retournements de situation, la démarche
engagée conduit à se défaire de ces fractures du temps et de l’espace. Les
silences, les points de suspension, les parenthèses couvrent les ruptures et
empêchent le débordement des pages sur les marges. Les verbes de la ‘rupture’
n’auraient alors que peu d’impact ou ne seraient que de peu d’effet. L’une des
trames dominantes des approches des continuité/discontinuité est, à chaque fois
que le risque de la disjonction se dessine ou que l’atomisation s’annonce, de
recomposer les propos afin de réinsérer le fait ou le texte saisi dans l’ensemble
social, culturel ou politique objet d’étude. Les tentatives d’explication des faits
ou événements, les différents éclairages proposés par la recherche sur l’origine
des phénomènes ou les hypothèses quant aux motifs des écrits retenus en
limitent les incidences. Le mot de ‘rupture’ circonscrit un trou qui bride l’étude
entreprise et oblige la répartition des références ; il dessine une faille que tout
système sociétal, normant ou normalisant, ne saurait enregistrer sans mettre en
danger sa durée, sa permanence ou sa pérennité. Or, l’observation des
évolutions suppose une exploration des creux et des lézardes qui rayent la
surface lisse de l’histoire.
5

La notion de continuité s’avère là rénovatrice d’une stabilité (re)calculée.
Elle devient régénératrice des modèles sociaux et politiques, d’une part en
imposant le provisoire et en gérant le transitoire et, d’autre part, en différant les
fractures et en organisant les contretemps. Dotée de fonctions thérapeutiques, la
notion de continuité prend ainsi sens dans l’étude des mobilités historiques,
dans l’exposition des valeurs dominantes ou dans la constance des idéologies
qui traversent les époques moderne et contemporaine. Elle soutient la
reconstitution de l’histoire en suivant un ‘ordre’ des faits et des institutions
débarrassé de sa complexité intrinsèque. L’idée de continuité aménage donc les
temps politiques en coordonnant les actions sociales et les activités juridiques et
en intégrant, sans les défaire, leurs inconstances et leurs instabilités.
Alors que le mot de continuité se voit progressivement rejeté du vocabulaire
des sciences sociales, alors que l’adjectif ‘continu’ se transforme par la diffusion
d’expressions insolites en formules toutes faites comme le ‘tout au long de la
vie’ (pour la formation) ou le ‘à toute heure’ (pour le service), la réflexion sur la
continuité pouvait conduire à un survol, si ce n’est à un déni, des écartements et
décalages. Elle aurait pu amener à évacuer de la réflexion les ‘sans’ (toit, logis,
papier, droit…). Mais il y avait au moins un slogan duquel elle ne pouvait être
exclue : « la lutte continue ! ». Les invariants sont les points d’ancrage de ces
réflexions croisées qui, en chacun des domaines abordés, ont pensé la continuité
dans la discontinuité ou la discontinuité dans la continuité.
Continuités et discontinuités sont de l’ordre du discours. La lisibilité de la
notion de continuité s’inscrit dans le souci d’un ordonnancement du monde sur
le mode binaire et suivant des axes primaires. Au prétexte de la ‘simplicité’, la
notion inviterait à se méfier des nuances et inciterait, par exemple, à consolider
l’opposition entre ordre et désordre, entre discipline et confusion, entre bien et
mal. Son étude n’apparaît donc pas déplacée dans une société qui fait de la
‘simplification’ un de ses thèmes privilégiés et de la ‘codification’ un des
instruments convenus de contrôle des conduites. Dès que les thèses de
l’accessibilité et de l’intelligibilité s’exposent comme un mode de
communication assigné, dès que les formules de la promptitude et de la rapidité
se présentent comme une composante de l’efficacité, la réponse politique aux
changements de conjoncture ou de circonstances qui se profilent, voudrait
immédiatement restaurer les liens. Dans cette configuration, sourd aux
interventions des acteurs sociaux, le discours politique s’empare de l’espace du
droit et le texte juridique prétend colmater les brèches d’une politique fondée
sur des référents non exprimés tandis que les populations connaîtraient des
dislocations sociales sans pouvoir les désigner comme telles.
6

1
Sujet d’interrogations multiples, par-delà les interprétations de l’histoire ,
l’analyse de la continuité peut donc tout aussi bien questionner la qualité
flexible du droit, en agrégeant, par exemple, situations particulières, catégories
2
sociales et règles juridiques , que rendre compte des difficultés de penser l’État,
3
son histoire, sa constitution , les modulations de ses structurations dans le
4 5
temps et les modalités de son insertion dans la globalisation . Elle peut tout
6
autant se préoccuper des ‘gens’, des personnes que des territoires – la gestion
7 8
des catastrophes naturelles et la protection de la biodiversité en relevant – ;
elle s’intéresse aussi aux gradations des politiques publiques suivant les
retournements des discours juridiques ou explorant les mouvements alternatifs
9
des réseaux sociaux afin d’interroger le temps présent et mettre en perspective
l’antinomie entre principes fondateurs des sociétés modernes et recompositions
10
des valeurs sociales . Elle peut alors esquisser les cheminements sociaux,
culturels, politiques et administratifs qui président aux réformes, les unes
réalisées et les autres encore indéterminées – telles celles relatives à la
définition des lieux d’exercice et de l’exercice des compétences administratives
11.
locales
Loin de couvrir l’ensemble des interrogations que ce terme de continuité
soulève, la variété des contributions ici réunies permet de vérifier l’amplitude
des champs de recherche et de prouver que toutes les disciplines des sciences
humaines et sociales ont vocation à se rencontrer, à se compléter mutuellement,

1 Dans cet ouvrage : AVON-SOLETTI M.-T., « La continuité : réalité d’une cohérence issue de
l’unité entre dynamisme et stabilité ».
2 CHALAS C., « La continuité du traitement des situations juridiques internationales : vers une
rupture méthodologique ? » ; NADAL S., « Continuité et renégociation syndicale des prévisions
initiales des conventions et accords collectifs : regards sur le droit de la révision ».
3 CARTIER E., « Entre validité et effectivité, ruptures et continuités du droit constitutionnel » ;
FONTAINE L., « Continuité et normes constitutionnelles. Bref essai sur la linéarité juridique à
l’épreuve des textes et des formes ».
4 GOUIN C. B., « Les leçons de la transition démocratique : continuité et rupture avec le passé » ;
Le FLOCH G., « Continuité et discontinuité en matière de succession des États aux traités » ;
RICCI R., « Continuité des systèmes juridiques et succession des constitutions : analyse d’un
paradoxe ».
5 FUCHS-CESSOT A., « Continuité et mensonges constitutionnels : l’adaptation de la
Constitution du 4 octobre 1958 à l’Europe communautaire ».
6 HAROCHE C., « Le besoin de continuité ».
7 PAGNEY BENITO-ESPINAL F., « Une continuité construite dans l’exposition aux risques
naturels majeurs dans le bassin caraïbe ».
8 VIARD C., « Efforts du droit pour la construction d’une continuité écologique ».
9 DUHIN A., « Anthropologie et discontinuité ».
10 GALTIER B., « “Refondation” ou création discontinue (Charles Péguy) » ; GUGLIELMI G. J.,
« La continuité du service public, un principe de fonctionnement ou une essence première » ;
JANICOT L., « Le principe d’imprescriptibilité du domaine public » ; MEYRAT I., « Le droit du
travail entre continuité et discontinuité ».
11 SENAT M., « Quelques remarques terminologiques sur la notion de continuité territoriale » ;
FERREIRA N., « La décentralisation, vraie rupture ou continuité de la centralisation ? »
7

à s’enrichir réciproquement. Sciences du droit, sociologie, littérature,
anthropologie, géographie, histoire se sont ici associées pour en proposer
quelques décryptages et décodages.
1) LA CONTINUITE, UNE MODALITE DE PASSAGE DES TEMPS
Suivant un raisonnement ordinaire, en effaçant méandres et dénivelés, la
notion de continuité se présente comme le pivot, non-dit, à partir duquel se
construisent et se maintiennent les systèmes politiques, juridiques, sociaux ou
culturels, qu’ils soient ou non établis en termes de droit. Elle est la trame qui
conforte les passages d’une période à une autre, qui soutient les liens entre les
courants de pensée ; elle assure la survie, ou plus logiquement, la longévité des
12
sociétés et des cultures en leur incorporant des schèmes de discontinuité qui en
13 14
révèlent la vitalité. Bien que les notions de provisoire et de transitoire la
suppléent dans l’ordre d’une pratique sociale et politique, c’est dans le but de
surseoir à leur implosion ou de prévenir le risque de la dislocation, que l’appel,
implicite, à l’idée de continuité se comprend.
Il y a, dans ces processus reconstructeurs, une invite à sélectionner certains
des principes conducteurs d’une progressivité des faits ou certains des cycles
des éparpillements rencontrés. Axe des champs disciplinaires qui privilégient
l’étude des systèmes et mouvements sociaux, la notion de continuité conduit
l’analyse des changements que connaissent les échelles de valeur ou les
ordonnancements prescriptifs qui les structurent et les organisent. Qu’ils les
subissent ou qu’ils les suscitent, entre pensée politique, ordre juridique et
culture sociétale, les facteurs transformateurs – aussi ténus ou radicaux
puissent-ils s’avérer – des ordres établis et reconnus sont retravaillés,
conceptuellement et concrètement, afin de contribuer au maintien du lien
15
social , ou à tout le moins, afin de développer les circuits d’un passage des

12 AVON-SOLETTI M.T., « La continuité : réalité d’une cohérence issue de l’unité entre
dynamisme et stabilité ».
13 V. par ex. VIDAL-NAQUET A. (dir.), Le provisoire en droit public, Dalloz, coll. Thèmes &
commentaires, 2009 ; MERLAND L., Recherche sur le provisoire en droit privé, PU Aix-
Marseille, 2001.
14 V. EVEILLARD G., Les dispositions transitoires en droit public français, Dalloz, coll.
Nouvelle bibliothèque de thèses, 2007.
15 V. entre autres, BOUVIER P., Le lien social, Gallimard, coll. Folio essais, 2005 ; PAUGAM S.,
Le lien social, PUF, Que sais-je ?, 2008.
8

16
temps, souvent d’ordre transitionnel , entre un ‘avant’ et un ‘maintenant’ source
17
toujours reconstituée d’un ‘après’ éventuel, incertain, mais souhaité .
Ces approches déductives révèlent autant l’assimilation que
l’instrumentalisation de ces mouvements choisis comme révélateurs d’un
changement. En dépit des turbulences et des flous qui peuvent l’affecter, la
saisie des changements ou des modifications sélectionnés revient à signifier la
force discursive d’une notion de continuité. Pourtant, la raison précise des choix
opérés manque ; entre ignorance et tabou, les faits retenus délivrent alors
d’autres enseignements. La mise entre parenthèses ou le passage sous silence de
certains événements pose ainsi la question cruciale du caractère artificiel de la
continuité. Que ces mouvements soient faits étranges ou phénomènes imprévus,
écrits nouveaux ou textes inattendus, qu’ils soient prémisses ou conséquences
d’autres recompositions, ils se heurtent à un modèle préfabriqué, à un système
prédéfini, à un circuit préfiguré, dans un temps et dans un espace déjà délimités
par l’organisation des territoires, des choses, des idées ou des règles. Ils
‘doivent’ pourtant s’y glisser et s’y fixer rationnellement et harmonieusement.
Une dynamique autoréférentielle les mobilise dans le but de provoquer leur
relecture ou leur réinterprétation aux fins de légitimer leur inscription dans le
modèle retenu, ou à défaut de pouvoir les absorber, de les situer dans le cadre
préconçu, sous la forme d’exception ou de dérogation, d’incongruité ou
d’anomalie, la référence à un standard donné étant toujours sous-jacente.
Dans chacune des disciplines des sciences sociales ici abordées, aucune des
contributions n’échappe à ce constat d’une reconstruction du temps et de
l’espace pour donner sens à une idée de continuité. Les mots de transition,
d’adaptation, d’amélioration, de rétablissement en sont les principaux
marqueurs. Notant que les systèmes sociaux, de droit ou de fait, s’accommodent
mal d’une logique de ‘rupture’, ces approches attribuent au temps et à l’espace
pris pour objet d’étude des conformations logiques replacées autour d’une
méthode ou d’une finalité. De fait, les systèmes sociaux, quelle que soit leur
nature, assimilent les révolutions et incorporent les transformations même s’ils
atténuent les conséquences des schismes et des sécessions ; ils en minimisent
aussi les saccades que pourraient traduire les interruptions. Ces interruptions,
indiquées ou visualisées par les modèles du ‘provisoire’ ou du ‘transitoire’, sont
appréhendées comme des écarts ‘ponctuels’ ; elles enseignent sur les déviations,
les dissidences, les singularités ; elles présentent les modifications temporaires
des trajectoires et des parcours ; elles sont de simples altérations qui ne
détruisent pas le cours d’une histoire.

16 GOUIN C.B., « Les leçons de la transition démocratique : continuité et rupture avec le passé »,
V. par ailleurs, MASSIAS J.-P., Justice constitutionnelle et transition démocratique en Europe de
l’Est, PU Clermont Ferrand, coll. Thèses, 1998.
17 V. CARTIER E., La transition constitutionnelle en France (1940-1945). La reconstruction
révolutionnaire d’un ordre juridique “républicain”, LGDJ, Bibl. constit., 2005.
9

Assigner une fonction positive à la continuité revient ainsi à exclure le
conflit, à le réduire à un contraste destiné à surdéterminer l’indice révélateur des
passages de temps. Or l’histoire s’édifie à ‘l’épreuve du temps’ dans la rivalité
des doctrines et dans la force des polémiques par-delà le fait. L’histoire se
constitue, par strates d’interprétation, sur le terrain des mots. « L’historien (…)
part d’un certain “état de fait” dont il recherche dans le passé les origines ou les
germes ; ou bien encore, il transcrit une certaine période sous forme de récit
raisonné et cohérent. Dans les deux cas, son activité présuppose une certaine
continuité du temps, un rapport entre l’avant et l’après qui rende possible, je ne
dis pas une détermination, mais au moins une influence, une efficacité de
l’avant sur l’après. Des notions comme celles de conservation, d’inertie,
d’usure, mais aussi comme celles d’évolution, de croissance, de développement,
18
supposent cette continuité du temps... » . L’action sociale, le verbe juridique
comme l’événement historique ne s’immobilisent pas dans le texte. Les discours
de/du droit s’accordent peut-être une place de choix sur ce thème de la
continuité tant ils s’acharnent à reconstituer le fil d’une histoire des textes plus
que des faits sociaux ou des institutions politiques. Mais la qualité du droit ne
réside pas dans le texte mais dans la pensée ; le refus des dogmatismes appelle
19
la controverse .
Toutefois, plus qu’à une discussion, c’est à une confrontation que conduisent
les études engagées dans le domaine juridique. L’échange entre les disciplines
des sciences humaines et sociales, dont relèvent les sciences du droit, connaît
des tiraillements principalement parce que le droit s’entend comme acte de
domination. Néanmoins, l’accélération des mutations des sociétés
contemporaines les réconcilient ; « les sociétés modernes se trouvent soumises à
un processus de mutations et de transformations constantes et doivent affronter
de nouveaux défis. Si le droit se consacrait excessivement à la fonction de
stabilisation qui lui est inhérente, il courrait le risque de faire obstacle aux
réformes nécessaires qu’exige la société ou de se voir dépassé sous la pression
des changements. C’est pourquoi la flexibilité et l’ouverture à l’innovation
doivent être des caractéristiques accompagnant également le système juridique,
20
aux côtés de la sécurité juridique et de la confiance légitime » . En tout état de
cause, les études qui font là du droit, du droit public surtout, leur principal objet,
ne peuvent être abordées sans que soit soulignée leur indéfectible liaison avec
les analyses menées en anthropologie et en histoire comme en géographie et

18 TERRAY E., « L’histoire et les possibles », in : « Actualités du contemporain », Le genre
humain, n° 35, 2000, p. 179.
19 V. GOYARD-FABRE S., Re-penser la pensée du droit. Les doctrines occidentales modernes au
tribunal de la raison interrogative-critique, Vrin, coll. Histoire des idées et des doctrines, 2007,
not. p. 73 et s.
20 ère SCHMIDT-ASSMAN E., « Principes de base d’une réforme du droit administratif » (1
partie), RFDA 2008, p. 427.
10

géopolitique, avec les observations proposées en sociologie comme en
philosophie. L’intensité du sens initial du mot ‘politique’ y trouve sa mesure et
sa démesure quand, par souci de rénovation des liens sociaux, la notion
d’interruption est quelque peu déviée.
2) LA CONTINUITE, UNE METHODE DE TRANSMISSION DES VALEURS
C’est pour surmonter les instants de vide que s’exprime, de nos jours, la
continuité. La fonction dynamique des contradictions est décalée ; l’apport
capital des controverses est déclassé. L’influence de la ‘pensée unique’ se fait
sentir, l’unicité étant un des premiers degrés de la continuité. En droit, la crainte
du ‘manque’ accompagne la circonspection envers les assouplissements induits
par le jeu des ‘lacunes’ qui attribue pourtant à tout système une qualité sociale.
En sociologie, les conflits deviennent des obstacles aux politiques publiques ; la
solidarité sociale, la cohésion sociétale se conçoivent désormais dans la lignée
ou dans la durée. L’angoisse devant une perte des ‘repères’, notamment moraux,
pénètre toutes les sphères et conduit l’analyse vers une captation de mots-
valises que sont ceux de respect, de considération, d’estime puis d’éthique, de
valeur, de décence, enfin de bien-être, de tranquillité et de sécurité.
21
L’affirmation, sous-entendue parfois, d’un « besoin de continuité »
parcourt donc l’ensemble des observations émises à propos de cette recherche
qui met le terme de continuité au centre de la lecture des doctrines politiques et
sociales. L’autorité que revêt ce besoin rassemble les individus autour d’une
même attente : la certitude de son existence. Ce modèle, que la science bio-
techno-nano- historique s’apprête à démanteler tant les découvertes et les
22
révélations sectionnent en étapes différenciées l’évolution de l’humanité , revêt
presque une connotation religieuse, la croyance en le verbe programmateur et la
foi en la régénération du monde effacent l’angoisse de la capitulation, la peur du
vertige. L’isolement des intervalles de temps entre cataclysmes et sécessions,
entre anéantissements et résurgences, sert aussi le discours de la reconsidération
du temps présent pour apaiser les rancoeurs et les ressentiments : la
qualification des interruptions sert de relais entre l’histoire des colonisations et
celle des mondialisations – les deux pôles qui voudraient encadrer l’approche
des sociétés démocratiques contemporaines. De nos jours encore, ce procédé
discursif autorise les remaniements sociaux et les transformations
comportementales sous l’égide de l’ultralibéralisme et de
l’hyperindividualisme, – dont les modulations de la responsabilisation sont un
des indices flagrants, soit sous la bannière de la modernité des institutions

21 HAROCHE C., « Le besoin de continuité ».
22 V. BRAUNSTEIN P., « Le sentiment des différences vécues », in : « Actualités du
contemporain », Le genre humain, n° 35, 2000, p. 125.
11

politiques sur tous les continents, soit sous le chapeau universel de l’égalité des
chances, tandis que, les responsabilités passant de collectives à individuelles,
23
elles renforcent le rythme de la globalisation . Factice, la notion de continuité
rassure.
Le besoin de continuité est, d’abord, ressenti comme tel par les individus ;
24
mais il est empreinte foncière des formes territoriales , fonction des liens innés
ou institués (famille, clan, groupe) et marque identitaire d’une appartenance à
une entité qui se lit dans la durée, par l’implantation, la fidélité ou par la
reconnaissance. Ce besoin n’est pas fondamentalement de nature individuelle, il
se repère aussi dans une componction groupale. C’est d’ailleurs à une
conception de ce besoin entre individualité et groupe de référence que répond
l’une des caractéristiques du ‘droit international privé’ qui est de se saisir de la
diversité des systèmes sociaux et juridiques pour atténuer l’effet de distorsion
que suscite le traitement différencié d’une même situation juridique dans chaque
25
État . Protection de la vie privée et respect de la vie familiale se conjuguent,
élevant subrepticement les droits de l’homme au rang de ‘droits culturels’ – au
risque d’inciter à une déformation de leur lecture par le relevé d’un prétendu
relativisme. Dans cet ordre d’idées, la continuité s’entendrait comme d’un
sentiment. Profondément lié aux structures sociales et culturelles, le besoin de
26
continuité est également symptomatique de la transmission . Il retrace la
vitalité, parfois mortifère, des mémoires collectives, la construction, souvent
superposée, des savoirs, l’approfondissement des connaissances, les leçons de
l’expérience. D’ailleurs, quelques-unes des formes de gestion des catastrophes
naturelles relèvent de cette sensation permanente de la fragilité des installations
sociales, aujourd’hui principalement entendues comme des implantations
urbaines. Issues de l’histoire comme de la mémoire, connaissance et expérience
permettent d’appréhender, à défaut de les prévenir, les risques naturels auxquels
27
sont, par exemple, confrontées les populations dans les zones sismiques .
Par la suite, lorsque les fonctions solidaires du groupe, de la nation,
interfèrent, parce qu’elle devient repère et élément constitutif de
l’appartenance, la continuité s’entend comme d’une nécessité consubstantielle à
la vie en société. Il deviendrait alors capital d’en penser la complexité.
L’inférence de la complexité servirait à introduire la ‘crise’ comme l’une des

23 V. par ex., CASTEL R., La montée des incertitudes, Seuil, coll. La couleur des idées, 2009.
24 V. entre autres, ROBERT S., « Comment les formes du passé se transmettent-elles ? », Etudes
rurales, n° 167-168 2003/3-4, p. 115 (de la forme des paysages).
25 CHALAS C., « La continuité du traitement des situations juridiques internationales : vers une
rupture méthodologique ? ».
26 V. par ex., LEGENDRE P., L’inestimable objet de la transmission. Leçon IV. Etude sur le
principe généalogique en Occident, Fayard, 2004.
27 PAGNEY BENITO-ESPINAL F., « Une continuité construite dans l’exposition aux risques
naturels majeurs dans le bassin caraïbe ».
12

28
formes d’interruption dans la généalogie des modèles sociaux . Une
contradiction apparaît alors entre l’indispensable com-préhension de la diversité
méthodologique et l’objectif du discours du droit qui est de contourner les
troubles et de parer aux dérèglements. L’imposture juridique se contiendrait en
un mode de gestion de la ‘crise’, de toute crise. Toutefois, accélération de
l’histoire et renouvellement des référents s’accentuant, en surélevant la question
de la ‘crise’, la prégnance de la ‘réforme’ induit un temps de réflexion sur la
transformation de la continuité en ‘refondation’, notamment quand, par-delà les
terminologies théologiques, entre ‘création continuée’ et ‘création discontinue’,
29
la continuité se veut le nom des réformes difficilement justifiables . La
‘possibilité du changement’ n’est là qu’un argument isolé dans un ensemble
modélisé. Or, en même temps, l’apparition du paradigme de la complexité au
sein des questionnements sur la continuité inviterait sortir du schéma prédéfini.
Elle constituerait une invite à repérer d’autres modulations dont, notamment,
celle de la ‘répétition’. La notion de répétition renvoie ainsi à une
instrumentalisation de l’expérience ‘externe’, c’est-à-dire à l’existence de
30
phénomènes d’emprunts, d’imitation, de reproduction ou de copiage ; il y a
alors recours à un jeu d’exportation/importation de solutions alternatives, de
modèles normatifs ou de systèmes psychiques. Mais, la sortie de la continuité
est encore différée.
Certes, l’étude de la (dis)continuité n’appelait pas de questionnements
particuliers sur la complexité, celle-ci étant peut-être le lieu de divergence entre
les disciplines des sciences humaines et sociales s’aventurant entre approches
psychanalytiques et analyses organisationnelles. Suivant cette trace, les leçons
de l’anthropologie doivent être soutenues en tant qu’elles se défient de toute
lecture globale et accordent aux situations et actes collectifs une attention
particulière. Dans un champ d’étude donné, elle permet de repérer les points
d’ancrage de la détermination des lieux et des faits, de cerner la capture des
changements qui pourraient s’analyser comme des ruptures ou des
31
discontinuités parfois initiatrices de ‘chaos’, fomentatrices de ‘désordres’. Ces

28 V. FORTIN R., Comprendre la complexité. Introduction à La Méthode d’Edgar Morin, PU
Laval, Québec, /L’Harmattan, coll. Logiques sociales, 2000.
29 GALTIER B., « “Refondation” ou création discontinue (Charles Péguy) ».
30 V. par ex., CHEVALIER E., « Les conditions de la répétition de l’expérience juridique », in
ROULIER C., LEVY C. (dir.), Regards croisés sur l’expérience dans les sciences de l’homme et
de la société, PU Limoges, coll. Constellations, 2006, p. 153.
31 DUHIN A., « Anthropologie et discontinuité ».
13

32
deux objets, chaos et désordres, sont de ceux qui ont focalisé bien des regards ,
comme s’il avait été indispensable de circonscrire leur périmètre pour
contrecarrer leurs effets et restituer l’équilibre d’un ordre ou d’un système. Le
mot de ‘mutation’ trouve là une de ses applications dans l’ordre d’un discours
tourné vers le souci de l’affermissement des structurations sociales.
3) LA CONTINUITE, UN DISCOURS D’ORDONNANCEMENT DES REGLES
L’un des objectifs systémiques qui sous-tend les problématiques de la
continuité, est ainsi de compacter ces mutations dans un seul et unique cadre. Il
s’agit alors de procéder à une récupération du fait, de l’événement ou du
processus perturbateurs pour le/s mobiliser en permanence dans les
constructions sociales – et ici, surtout, juridiques. Il en fut ainsi de la pratique
du pouvoir institué et des modes de gouvernement afin de légitimer les
positionnements des organes de domination par la voie des révisions
constitutionnelles. Dans la plupart des démocraties contemporaines, les organes
institués dits de ‘contrôle’ se sont évertués à tracer les lignes d’une continuité
textuelle et normative des entreprises de pouvoir puisant à travers les différentes
constitutions ‘écrites’ de l’État ou de la Nation les racines immuables de leur
existence. Une sortie de la continuité briserait le lien patiemment échafaudé par
les juristes entre l’État et le droit, l’État étant considéré comme le seul maître de
33
la juridicité . La fonction d’un ‘socle constitutionnel’ restitué à travers les
temps, par l’effet d’une réinterprétation de l’histoire du droit, révèle cette
difficulté à penser la/les Révolution/s comme retournement/s politique/s
34
majeur/s . La mise en scène du pouvoir appuyée sur les textes, sur les normes
constitutionnelles relève d’une édification fictive qui met au monde la “norme
constitutionnelle” et la pose comme fondation de l’État d’abord, de l’État ‘de
35
droit’ ensuite , jusqu’à l’affirmation d’une pérennisation de l’existence de
36
l’État par-delà ses divisions et ses démembrements . Soulever alors plus

32 Bien que, dans la plupart des contributions, les termes de ‘désordre’ et de ‘chaos’ n’aient pas été
énoncés, le rapport qu’ils entretiennent avec le terme de continuité ne peut être nié. Les références
bibliographiques qui pourraient être présentées à ce propos sont innombrables, quelles qu’en
soient les disciplines. V. pour quelques exemples : en droit et science politique, CHEVALLIER J.
(dir.), Désordre/s, PUF, CURAPP, 1997 ; en sociologie, BOUDON R., La place du désordre -
Critique des théories du changement social, PUF Quadrige, Essais, 1984 ; en économie du travail,
ASKENAZY P., Les désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, Seuil, coll. La
république des idées, 2004 ; en anthropologie, BALANDIER G., Le désordre, Eloge du
mouvement, Fayard, 1988 (cité par Anne Duhin) ; etc.
33 V. de BECHILLON D., Qu’est-ce qu’une règle de Droit ?, Odile Jacob, 2006.
34 CARTIER E., « Entre validité et effectivité, ruptures et continuités du droit constitutionnel ».
35 FONTAINE L., « Continuité et normes constitutionnelles. Bref essai sur la linéarité juridique à
l’épreuve des textes et des formes ».
36 LE FLOCH G., « Continuité et discontinuité en matière de succession des États aux traités ».
14

particulièrement la question de la discontinuité constitutionnelle équivaut à un
rejet de la bifurcation d’un principe de ‘continuité de l’État’ perpétuellement
certifié, en dépit des ambivalences de son origine, face à la révision des
37
constitutions et à la revalidation des normes infra-constitutionnelles . La (dis)
continuité prémunit de la dislocation ; elle contribue alors à une distanciation
absconse de l’idée de ‘rupture’ qui, pourtant, pourrait la consolider.
Les discours sur les changements participent à l’agencement d’une société
en constante évolution certes, mais ils n’en retiennent ni les failles abruptes ni
les ralentissements déroutants. Toute fêlure est atténuée et cautérisée, toute
brisure est réduite ou effacée, toute difficulté est stipulée et résolue. Dans la
mesure où les « situations problématiques (…) ont une histoire, c’est-à-dire
38
d’abord qu’elles sont l’effet d’une série de transformations » , de la même
façon que le recul face à la rupture comprime le recours aux suspensions,
l’immédiateté de la saisie du présent empêche l’appréhension raisonnée des
interruptions. La référence répétée à une idée d’héritage et la recomposition des
39
commémorations mémorielles en forment des illustrations , le symbolisme de
la geste permettant de ressouder les liens et, peut-être, d’atténuer la résurgence
des amertumes. Sans retenir les fonctions de la ‘coutume’ dont le discernement
se joue entre anthropologie et droit, peut-être pour les éliminer ou pour les
compresser entre ‘rite archaïque’ et ‘tradition ancestrale’, les perceptions d’un
monde linéaire sont, de nos jours, inculquées par une pensée unique, ‘fataliste’.
La pensée dominante, au nom de la mondialisation, propose une visée
contrainte, indiscutable, d’une uniformité sociale. L’inéluctabilité des
modifications induites par la globalisation des systèmes normatifs devient
l’argument principal de l’explicitation des mouvements sociaux ou événements
politiques. Ces approches ont pour défaut majeur de se fermer à la diversité
comme à la complexité, de prendre appui sur une conception du monde
contemporain généraliste que les discours du droit, tant sur le plan international
que sur le terrain de chaque État, assimilent et diffusent. Or, le droit privilégie la
stabilité tout en revendiquant une flexibilité afin de prétendre s’assurer d’une
réponse aux attentes sociales.
Dans ces espaces de réflexion, la fonction première de la continuité est donc
de permettre aux institutions de pouvoir, comme aux faiseurs de systèmes, de
corriger le cours d’une histoire autour de quelques thèmes prioritaires (avant-
hier, l’empire, hier la paix, aujourd’hui la lutte contre le terrorisme, demain le
réchauffement de la planète). Ces ‘firmes’ s’apprêtent ainsi à assumer les

37 RICCI R., « Continuité des systèmes juridiques et succession des constitutions : analyse d’un
paradoxe ».
38 V. CASTEL R., « Configurations historiques et problématisation du présent », in : « Actualités
du contemporain », Le genre humain, n° 35, 2000, p. 173.
39 V. par ex., GALIBERT C., « Temps, mémoires et construction de l’identité. L’édification d’un
monument aux morts dans un village corse », Etudes rurales, n° 169-170 2004/1-2, p. 237.
15

conséquences de leurs méprises ou de leurs erreurs, sans les reconnaître pour
telles ; elles en viennent à admettre l’influence des mouvements et événements
perturbateurs puisqu’elles les transposent sans les valoriser. L’objectif est de
dépasser les modules organisationnels pour mettre en valeur l’ordre juridique.
Ainsi, dans ces dispositions fonctionnelles, l’examen d’une continuité
administrative travestie défie les configurations géographiques ; la dimension
territoriale de la continuité étatique en constitue une illustration particulière
quand, conduite pour écarter les derniers relents de la période coloniale, son
exposition prétend remédier aux dysfonctionnements politiques et sociaux issus
40
de l’éloignement des populations ultramarines des centres de décision . Dans la
recherche d’un « équilibre entre la stabilité et le changement, le problème
fondamental consiste à déterminer les forces motrices qui concrétisent les
adaptations ou les transformations nécessaires dans la sphère du droit
administratif. Ces forces ou facteurs se ramènent à quatre agents principaux : la
41
jurisprudence, le législateur, la doctrine et le pouvoir exécutif » . Le ‘pouvoir
exécutif’ est alors le principal terrain d’observation des pratiques politiques et le
premier lieu à partir duquel s’amorce l’interrogation sur les textes juridiques
constitutionnels et administratifs.
Néanmoins, le perspectivisme et le relativisme des systèmes juridiques ne
peuvent s’entendre indépendamment des régimes politiques qui les portent. Le
terme de continuité revêt alors un caractère tactique, empreint de stratégies
discursives et de ruses comportementales que les instances de domination, quels
qu’en soient les champs, objectivisent afin d’annihiler les effets des
contestations ou d’atténuer les conséquences des résistances pour mieux en
‘reconquérir’ les qualités unificatrices. Ont pu être relevées les questions d’un
rétablissement des logiques républicaines à la suite de la Libération, notamment
pour sortir de la continuité historique d’une pensée juridique moderne, la page
du Régime de Vichy alors même que la qualité ‘interruptive’ de cette page n’est
guère avérée. Auraient pu être proposées comme un signe de l’interruption
constructive, les pages de la Commune de Paris de 1871, lieu d’émergence de la
séparation du politique et du religieux et terrain d’expérimentation d’une notion
de ‘bien commun’ qui ciselait la théorie du service public. Toutefois, fondées,
pour la plupart, sur la lecture du monde contemporain, les analyses présentées
se détournent des apports de ces temps troublés. Parce qu’elle réactive la
connaissance des aléas, la prise en considération de ces passages
révolutionnaires soulève des ambiguïtés que l’idée de continuité ne résout pas
en droit.
Pour autant, le droit de tout État démocratique s’inscrit dans un temps
spécifique qui « se saisit à la conjonction d’effets d’héritage et d’effets

40 SENAT M., « Quelques remarques terminologiques sur la notion de “continuité territoriale” »
41 SCHMIDT-ASSMAN E., « Principes de base d’une réforme du droit administratif », RFDA
2008, p. 427, op. cit.
16

42
d’innovation » . Sa reconstruction discursive induit une réflexion sur ‘l’histoire
du présent’ et non dans une ‘histoire immédiate’. Cette histoire du présent
« comprend l’actualité comme le point d’aboutissement d’une dynamique
plongeant ses racines dans le passé. Cette histoire n’est pas une histoire
événementielle, mais elle s’efforce de reconstruire les processus de longue
durée qui ne se déploient pas de manière linéaire mais passent par des moments
de tensions et de déséquilibre, opèrent des bifurcations à travers lesquelles
s’effectuent des changements de régime qui produisent une nouvelle articulation
43
de l’ancien et du nouveau… » .
4) LA CONTINUITE, UNE TECHNIQUE DE GESTION DES INTERRUPTIONS
Toute continuité suppose des discontinuités ; peu à peu, les verbes
repositionnent les flous, comme par exemple, dans le secteur de l’emploi quand
la flexibilité s’entend en flexi-sécurité, les précarités se fixent dans les circuits
de sécurisation, les déséquilibres s’organisent dans des parcours stabilisés... La
mise en perspective d’un principe de continuité, substantiel au maintien comme
44
à la survie de l’État lui-même , ne conduit pas à faire l’impasse sur les
mécanismes d’interruption ; en toute logique, dans tout système social, ce sont
ces derniers que la notion de continuité, dans une relecture des faits, voudrait
principalement contenir.
La relation permanente entre l’affirmation discursive d’une continuité et les
inévitables variations des faits comme des normes se constate en tous domaines,
sur le terrain comme dans les textes. Certains découvrent des désaccords et des
différences dans les passages des temps, d’autres y décèlent des analogies et des
ressemblances. Force est alors de remarquer que le terme d’interruption qui
permet de réguler les conduites sociétales et les activités publiques, de contrôler
les mouvements sociaux et d’élaborer les réformes, parfois radicales, est
quelque peu tempéré. Dans l’espace du droit, le mot d’interruption, terme aux
45
fortes résonances philosophiques et politiques , est énoncé dans le champ des
droits sociaux notamment à propos de l’exercice du droit de grève (interruption
concertée du travail). Par ricochet, il s’insère dans le cadre du droit des services
46
publics pour ce même objet, le principe de continuité du service public étant
un des piliers des relations entre l’administration et son public. La continuité
n’est qu’un mot d’immobilisation plus que de pacification. Il est celui à partir

42 CASTEL R., La montée des incertitudes, Seuil, coll. La couleur des idées, 2009, avant-propos,
p. 62.
43 Ibid. p. 62-63.
44 Continuité de l’État et continuité administrative étant liées.
45 V. par ex. RUBY C., L’interruption. Jacques Rancière et la politique, La fabrique éd., 2009.
46 GUGLIELMI G. J., « La continuité du service public, un principe de fonctionnement ou une
essence première ».
17

duquel est structuré l’affaiblissement des solidarités socioprofessionnelles et à
partir duquel est organisé l’affrontement entre travailleurs et usagers (d’un
service public) au détriment des premiers et à l’avantage des seconds. En ce
sens, l’interruption limite l’effet des changements…
L’approche des altérations se coule plus sûrement dans les inflexions de
l’adaptation des normes, sociales et juridiques, aux contextes et dans les
aménagements circonstanciés des règles aux situations concrètes, quitte à faire
du sentiment et de l’émotion l’un des paliers de la recherche d’amélioration du
fonctionnement d’un système juridique sans, pour cela, revenir sur des
47
méthodes éprouvées . Qu’il s’agisse de se pencher sur les évolutions du travail,
sur les modifications successives du statut de ‘travailleur’, la domesticité
48
exploitée évoluant cahin-caha vers la situation de salarié ou qu’il s’agisse de
s’intéresser aux réformes administratives, réalisées ou envisagées, sur le
49
territoire de la République française , l’objectif est encore et toujours de
signifier la constance d’une préoccupation dont les éléments constitutifs sont la
sécurité et la stabilité. Sécurité et stabilité des classes possédantes, des organes
dominants, des puissants. Peut-être est-ce à cause de ces sous-entendus que la
notion de ‘continuité’ semble si difficile à appréhender et à étudier dans le cadre
du droit positif sinon sous le couvert de la régularité juridique et de la constance
50
des principes de droit . Or, en ce domaine, d’autres questions auraient pu être
soulevées depuis la notion de ‘droit constant’ qui préside aux processus de
codification jusqu’à la résonance sociologique du slogan, aujourd’hui déphasé,
“le changement dans la continuité”. La continuité est le maître mot du droit
parce qu’elle s’énonce comme ‘régularité’.
Par des détours textuels, l’idée de continuité permet de repérer les sources
d’un régime juridique, ses conséquences comme ses emprises, de mettre entre
parenthèses les incohérences des différents systèmes politiques successifs
partageant les mêmes références, et, plus prosaïquement, d’aménager les
transitions, parfois par des mécanismes d’abrogation et de rétablissement,
51
d’autres fois par des procédures élaborées en dispositions transitoires . A
chaque étape, elle souscrit à un processus de surdétermination d’un certain
nombre de principes et concepts dont la réaffirmation se résume souvent en une
formule linguistique. Pour un État donné, dans une période déterminée, l’enjeu
de la référence à la continuité est de maintenir la fonction légitimante du
consentement initial des populations à l’existence et à l’exercice du pouvoir ou
de la soumission des citoyens sous-jacente à l’obéissance aux lois – ce, au

47 VIARD C., « Efforts du droit pour la construction d’une continuité écologique ».
48 MEYRAT I., « Le droit du travail entre continuité et discontinuité ».
49 FERREIRA N., « La décentralisation, vraie rupture ou continuité de la centralisation ? ».
50 JANICOT L., « Le principe d’imprescriptibilité du domaine public ».
51 V. EVEILLARD G., Les dispositions transitoires en droit public français, Dalloz, coll.
Nouvelle bibliothèque de thèses, 2007.
18

52
risque de l’illégitimité ou de l’illégalité… constatées a posteriori . La
rhétorique de la continuité revient ainsi à mettre en œuvre des mécanismes de
contrôle des évolutions des systèmes juridiques. La préoccupation est de juguler
les incertitudes générées par les ‘risques’, de signifier l’impossibilité de donner
un caractère intangible aux choses comme aux règles, de comprimer les
‘transformations’ dans un cadre unique et stable dont le droit est le principal
53
instrument .
Or la continuité n’indique qu’un construit a posteriori. La mise en regard des
fonctions ‘temps et espace’ dans le domaine des sciences sociales et juridiques
s’immisce dans les équilibres équivoques qui dissocient et associent continuité
et discontinuité. La combinaison entre l’une et l’autre est recommencée à
chaque interruption. Cette persistance dans l’analyse des phénomènes sociaux
n’invitait donc qu’indirectement à se pencher sur les facteurs générateurs des
‘interruptions’ ; elle ne peut indéfiniment nier les remises en cause successives
54
des synchronismes sociaux et politiques . Le construit de la continuité, s’il
exclut les ‘ruptures’, ne peut se défaire des ‘interruptions’… signifiant là, une
des limites de l’échange de vues, la césure entre droit et société étant tributaire
du cloisonnement entre les disciplines de sciences sociales. Si les discours du
droit s’efforcent de limiter les perceptions de ces moments d’arrêt par la magie
d’un mot, celui de continuité, l’analyse des phénomènes dits naturels comme
des faits politiques ne peut s’abstraire de celle des variations des opinions
publiques et des recompositions des doctrines sociales. Le temps d’arrêt qui
s’inscrit en filigrane derrière le mot d’interruption n’est pas affecté d’un indice
d’immobilité qui justifierait de ne pas s’en préoccuper ; il serait alors le pilier
non-dit de la ‘fabrique de la continuité’.

52 V. CARTIER E., La transition constitutionnelle en France (1940-1945), LGDJ, Bibl. constit.,
2005, op. cit.
53 FUCHS-CESSOT A., « Continuité et mensonges constitutionnels : l’adaptation de la
Constitution du 4 octobre 1958 à l’Europe communautaire ».
54 NADAL S., « Continuité et renégociation syndicale des prévisions initiales des conventions et
accords collectifs : regards sur le droit de la révision ».
19

20

I.
LE BESOIN DE CONTINUITÉ

Claudine Haroche
Paul Hazard a rappelé dans un ouvrage consacré à La crise de la conscience
européenne la quête de permanence, de stabilité que valorise au plus haut le
XVIIème siècle « éviter tout changement, écrit-il, c’est le souhait de l’âge
classique » poursuivant alors par une référence à Sénèque « le premier indice
1
d’un esprit bien réglé est de pouvoir s’arrêter, et demeurer avec soi-même » .Il
s’agit là d’un besoin profond de durée, de continuité, besoin qui se révèle en
2particulier à l’occasion de bouleversements . Hazard évoque alors une crise
lointaine qui « s’est opérée dans la conscience européenne entre la Renaissance,
3
dont elle procède directement et la Révolution française, qu’elle prépare » .
Cette crise tient au changement, au mouvement, à l’individu : à une civilisation
fondée sur l’idée de devoir s’est substituée, ouvrant ainsi la voie à l’individu
critique, une civilisation fondée sur l’idée de droit.
Au début des années cinquante, Arendt avait posé la question de la stabilité
au travers d’un rapport au temps devenu problématique. Elle avait livré des
considérations portant sur la durée, la tradition, la transmission, discernant dans
l’autorité un rapport spécifique au passé « (donnant) au monde la permanence et
4
le caractère durable dont les êtres humains ont besoin… » . Arendt avait posé
que le déclin de l’autorité « équivaut à la perte des assises du monde, qui en
effet, depuis lors, a commencé de se déplacer, de changer et de se transformer
avec une rapidité sans cesse croissante en passant d’une forme à une autre (…)

1 HAZARD P., La crise de la conscience européenne (1935), Fayard, 1961, p. 3.
2 Je repars ici d’une étude consacrée à la discontinuité « Discontinuité et insaisissabilité de la
personnalité dans l’individualisme contemporain » parue dans Malaise dans la temporalité,
ZAWADZKI P. (dir.), Publications de la Sorbonne, 2002. Ce texte reprend également des analyses
développées sous un autre angle, celui des bouleversements dans les manières de sentir dans
HAROCHE C., L’avenir du sensible, PUF, 2008. Il reprend enfin la question de la discontinuité et
ses effets sur le psychisme dans la condition sensible contemporaine, à partir d’une
communication orale : « Who is looking ? and How ? », présentée au colloque Looking into your
eyes (org. H. Belting) Internationales Forschungszentrum kulturwissenschaften, Vienne, 18-20
mai 2006 et de « Crise de la conscience contemporaine et expansion d’un savoir non cumulatif »,
Cahiers internationaux de sociologie, PUF, 2009.
3 Ibid.
4 ARENDT H., La crise de la culture, « Qu’est ce que l’autorité ? » Idées/Gallimard, (1954),
1972, p. 126. Ces considérations sont liées en profondeur à celles qu’a développées W. Benjamin
dans ses écrits.
21

comme si nous vivions et luttions avec un univers protéen où n’importe quoi
5
peut à tout moment se transformer en quasiment n’importe quoi » .
Arendt avait été particulièrement sensible à l’une des dimensions de
l’éducation : la conservation entendue au sens de la continuité « il me semble
que le conservatisme, pris au sens de conservation , écrivait-elle , est l’essence
même de l’éducation, qui a toujours pour tâche d’entourer et de protéger
quelque chose, l’enfant contre le monde, le monde contre l’enfant, le nouveau
6
contre l’ancien, l’ancien contre le nouveau ». Préfigurant la question de la
fragmentation, de la discontinuité, l’absence de transmission entre générations
dans les sociétés contemporaines, Arendt observait ainsi à propos de l’éducation
qu’elle était « le reflet d’une crise beaucoup plus générale, celle de l’instabilité
de la société moderne ». Elle mettait à jour un aspect paradoxal du monde
contemporain « il est clair qu’en essayant d’instaurer un monde propre aux
enfants, l’éducation moderne détruit les conditions nécessaires de leur
7
développement ».
Le changement et le mouvement continu provoquent des effets psychiques
inédits : que devient l’exercice de la conscience, l’individu critique face à un
changement permanent accéléré ? Les effets psychiques du changement sont-ils
liés à la difficulté voire l’impossibilité d’alterner mouvement et arrêt, donc de
percevoir un rythme dans l’accélération, l’instantanéité ? Sont-ils liés à une
conception, une représentation spécifique du sujet, de l’individu et de la
société ? Rappelons que la séparation des individus dans l’espace a
accompagné, davantage peut-être, permis une conception du sujet se définissant
– en Occident du moins – par une délimitation de soi dans l’espace et dans le
temps.
La représentation de la stabilité, de la fixité, s’accompagne d’un sentiment
d’identité, un sentiment de soi, une représentation du moi, du sujet impliquant
de la continuité. Il faut entreprendre de distinguer plusieurs sens, formes, visées,
et enfin niveaux de continuité et de discontinuité : de discerner également la
conception, la représentation d’une société, ses types de fonctionnements,
induisant en effet des formes de perception, de représentation, de découpage de
8
la réalité .
Marx et Engels avaient vu dans le capitalisme l’origine « d’une incertitude et
d’une agitation permanente (…) où toutes les relations durables et stables, avec
9
leurs cortèges de préjugés et d’opinions traditionnelles sont balayeés… » .

5 ARENDT H., « Qu’est ce que l’autorité », op. cit. p. 126.
6 « La crise de l’éducation », La crise de la culture, op. cit. p. 246.
7 Ibid. p. 238, 240.
8 V. LEE WHORF B., Linguistique et Anthropologie. Les origines de la sémiologie, Denoêl, 1969
(Language, Thought and Reality, 1956)
9 MARX K., Le capital, Livre I, Garnier-Flammarion, 2006.
22

La mise à jour du rôle des interactions au tournant du XIXème et du XXème
siècle amène en effet à passer d’une représentation qui tend à la fixité, la
stabilité du monde, des liens sociaux entre individus à un recul voire une mise
en cause d’une telle représentation dans la fluidité.
La relecture attentive de certains des textes de la sociologie de Simmel, celui
10
qu’il a consacré à « La fidélité. Essai de socio-psychologie » offre alors un
intérêt majeur : il éclaire en profondeur les mécanismes, les processus à l’œuvre
dans ces fonctionnements. Simmel a en effet très tôt discerné dans la majorité
de ces formes d’association qu’elles « … restaient en quelque sorte dans un état
de fluidité (…) sur lesquelles se fondent néanmoins les relations des individus
11
formant l’état d’une société » : la fidélité constitue une forme essentielle de
continuité, un mode de vie, une valeur, une façon de parler de continuité.
L’évolution des formes contemporaines de perception tient entre autres à
l’accélération, à la vitesse, à la technologie : renforçant la contingence,
l’instabilité, l’incertitude.
Il nous a dès lors semblé particulièrement intéressant de nous attacher à
l’explicitation de certains besoins psychiques profonds, ‘naturels’ et pourtant
inapparents, susceptibles de faire défaut dans l’état de fluidité qui s’est étendu
dans le contemporain, une condition sensible fluide ; et pour cela revenir aux
façons dont nous percevons, découpons la réalité, de retourner aux fondements
de la perception.
1) LA CONTINUITE DANS LES MECANISMES DE LA PERCEPTION
Hume présente en 1739 un tableau d’ensemble des fonctionnements
élémentaires de la sensorialité offrant des développements particulièrement
intéressants sur la fragmentation et la discontinuité des sensations.
« Un objet peut exister et cependant n’être nulle part. J’affirme non
seulement que c’est possible, mais que la plupart des êtres existent de cette
manière et d’aucune autre, établit Hume. […] Or c’est évidemment le cas de
toutes nos perceptions et de tous nos objets, exception faite de ceux de la vue et
du toucher ». On se souvient de la suite de son argument « une réflexion morale
ne peut être placée à la droite ou à la gauche d’une passion, et une odeur ou un
son ne peuvent pas être de forme circulaire ou carrée. Bien loin de requérir une

10 Ce texte est paru en français dans un recueil intitulé La Parure et autres essais, traduction et
présentation de COLLOMB M., MARTY et F. VINAS F., Paris, Ed. MSH, 1998 ; « Essai sur la
sociologie des sens » , Sociologie et épistémologie, Paris, PUF, 1981.
11 « Essai sur la sociologie des sens », Ibid. p. 224. Tout un climat intellectuel marque au cours de
ces années un grand nombre d’écrits majeurs dont ceux de Cassirer sur l’individu et le cosmos, la
philosophie des formes symboliques, le monde ouvert, le monde fermé.
23

place particulière, ces objets et perceptions sont absolument incompatibles avec
12
toute place » .
Hume éclaire les modes de perception des individus dans la modernité – leur
caractère fragmentaire, instable, changeant, impalpable –, et les modes
d’existence des objets, leur fonctionnement intermittent, immatériel, intangible,
virtuel dans les sociétés postmodernes, hypermodernes, surmodernes. Il
s’interroge sur les manières dont nous percevons, et dans celles-ci sur les façons
dont nous croyons aux objets, mais au-delà, plus fondamentalement encore, sur
les raisons pour lesquelles nous croyons aux objets, et aux corps. Pourquoi
percevons-nous de la continuité là où il n’y a pas d’objet, là où il y a –
apparemment du moins – discontinuité ? Pour quelles raisons éprouvons-nous
de la continuité ? La continuité est-elle une propriété, une dimension du
psychisme ? Répond-elle à un besoin, un besoin psychique ?
Ces questions sont d’une modernité frappante : formulées par Hume, elles ne
cesseront de perdurer mais demeureront d’une certaine façon sans réponse.
Hume pose que la continuité des perceptions a un caractère fonctionnel : il y
voit une fiction destinée à « pallier la discontinuité de nos perceptions […] qui
13
permet une existence continue » . Il poursuit « nous feignons l’existence
continue des perceptions de nos sens pour en supprimer la discontinuité » et
souligne que « nous aboutissons aux notions d’âme, de moi, et de substance
14
pour en déguiser la variation » .
Hume aborde là une question qui nous semble profondément éclairante pour
les évolutions des fonctionnements contemporains : l’alternance entre la
continuité et la discontinuité des perceptions comme condition même de la
pensée. Il permet d’apercevoir le lien entre le caractère discontinu des
perceptions et le rôle du mouvement dans la pensée, amenant à saisir que la
pensée dépend de la possibilité de l’alternance entre continuité et discontinuité.
Hume en conclut que c’est le mouvement – la mise en mouvement à partir de
15
l’arrêt, de la pause – qui est « cause de la pensée et de la perception » .
Peut-on aujourd’hui ne pas être déstabilisé, débordé, envahi, effacé en tant
que sujet, personne, par la continuité in-appréhendable : peut-on aujourd’hui
s’inscrire dans la durée, éprouver de la continuité, face à des conditions
d’existence désormais accélérées, illimitées dans des sociétés fluides ? Quels
types d’effets l’accélération, cette fluidité perçue produisent-elles sur la
conscience, sur le vécu, les sentiments existentiels d’un individu ?


12 HUME, Traité de la nature humaine, Livre I, De l’Entendement, Garnier-Flammarion, p. 324
13 HUME, op. cit., p. 294.
14 Ibid. p. 346. Hume préfigure ainsi tant Janet que Mauss qui lui s’attachera à l’élaboration de la
personne.
15 Ibid. p. 338.
24

2) L’INTERACTION, SYNTHESE DE LA REPRESENTATION DE LA FIXITE
ET DE LA FLUIDITE
La mise à jour du rôle des interactions amène au tournant du XIXème et du
XXème siècle à passer d’une représentation qui, tendant à la fixité, à la stabilité
du monde, à une représentation moins claire, plus diffuse des liens sociaux entre
individus conduit à un recul voire à une appréhension moins délimitée, moins
délimitable des séparations entre fonctionnements subjectifs, individuels et
sociaux.
Les développements de Simmel sur ces relations mouvantes, fugaces,
fugitives, éphémères, impalpables, insaisissables, qui forment l’état d’une
société nous paraissent cruciaux. Simmel dit là quelque chose d’essentiel sur les
sociétés, le lien social, son émergence, son maintien ou son déclin, au travers
d’un concept, central dans ses travaux, l’interaction, fondamentalement
indissociable de la question du temps et de l’intermittence des liens sociaux. Il
relève cette espèce d’instabilité permanente des états qui, pourtant dans le
même temps, contribue à les instaurer. Quoique instables, elles peuvent
cependant instaurer des relations durables, ou les entraver, voire les détruire par
l’incertitude et l’angoisse qu’elles sont susceptibles de créer.
Simmel s’attache aux processus sous-jacents aux formes : aux mouvements
de va-et-vient incessant, à la mobilité permanente de ces processus, à
l’interaction, qui donnent naissance aux formes sociales et psychologiques,
formes à même d’expliquer la construction, la formation et le fonctionnement
de l’individu aussi bien que celui des systèmes institutionnels.
Simmel distingue alors la forme extérieure, stable des institutions, des
systèmes, des organismes, de leur forme intérieure soulignant, posant ainsi
qu’« une relation qui est un processus fluctuant, perpétuellement en devenir,
prend extérieurement une forme relativement stable ; les formes sociologiques
[…] la représentation vers l’extérieur, ne peuvent jamais se mouler exactement
sur les fluctuations internes de la relation ; les deux niveaux ont leur propre
16
rythme de développement » .
Simmel fait de la fidélité la condition même de l’existence durable de la
société. « Sans le phénomène que nous appelons fidélité », écrit-il, « la société
sous la forme où elle existe effectivement, n’aurait aucun moyen de subsister
17
avec une durée quelconque » .
Simmel voit dans la fidélité un moyen, un facteur, une condition de la
perpétuation de la société. « Le lien sociologique une fois constitué et qu’elle
qu’en soit l’origine – le sentiment ou la motivation pratique – développe une
aptitude à l’autoconservation, au maintien autonome de sa forme,

16 « La fidélité. Essai de psychosociologie », La parure…, op. cit. p. 67-68
17 Ibid. p. 64.
25

indépendamment des motifs qui au départ ont fait se lier les éléments. Sans
cette capacité à perdurer (…) la société dans son ensemble se déferait à tout
18
instant ou bien se trouverait transformée d’incalculable façon » .
Ce qui, en revanche, lui semble primordial c’est que ce soit la durée qui crée
la fidélité : un mode de sociabilité, un type d’interactions inscrites dans la durée
engendrent et perpétuent la fidélité. « Aux relations naissantes qui s’engagent
entre les individus, correspond chez eux un sentiment spécifique… S’il advient
que la relation se poursuive et dure, apparaît alors, interagissant avec la
poursuite et la persistance de la relation, un sentiment particulier, ou bien
encore : la situation psychique originelle et fondatrice se métamorphose (pas
toujours certes, mais dans bien des cas) de façon à faire apparaître une forme
19
particulière que nous appelons la fidélité » .
La durée entraîne la fidélité, l’identité. Il faut y voir une fonction pratique,
un besoin de repères, un rapport spécifique à la temporalité. Comment expliquer
la survenue, ou du moins le fonctionnement, l’émergence d’un besoin de
continuité, un sentiment de soi, et de l’autre, un sentiment d’identité ?
Le rapport au temps influe sur les relations, détermine et oriente les
rencontres : Simmel souligne ainsi qu’ « une relation reçoit dès le départ une
forme et une coloration du fait qu’elle est destinée à durer pour un temps limité
ou bien toute la vie », allant même jusqu’à poser que « l’effet même de
délimitation change complètement, si la fin de la relation est fixée à l’avance,
pour un moment donné, ou bien est indéterminée, et dépend [...] d’un
20
affaiblissement des impulsions, d’un changement des conditions extérieures » .
La fidélité qui naît d’un mode de vie stable, ou du moins stabilisé, est ce
sentiment spécifique relevant d’une intuition, d’une visée de délimitation, de
représentation de la durée, qui recherche la conservation et le maintien de la
relation à l’autre, la continuité.
Toute une série d’oppositions faisant partie d’un ensemble paradigmatique,
contribuent à rendre compte de la nature des liens entre les individus impliquant
fondamentalement leur inscription dans la durée : engagement-désengagement /
attachement-détachement / continuité-discontinuité / durée-brièveté / stabilité-
instabilité /permanence-contingence/ certitude-incertitude.
Les effets produits par les impressions et les sensations continues écartant le
temps de la réflexion, pouvant en cela entraver l’exercice de la conscience,
influeraient en profondeur, de façon sourde, diffuse, impalpable et intense sur
l’élaboration des perceptions, des connaissances et au-delà plus largement sur
21
les capacités psychiques . Nous ferons ici l’hypothèse qu’ils affectent

18 Ibid, p. 64-65. V. aussi MAUSS M., « Les civilisations : éléments et formes » (1929), in Œuvres
complètes, tome 2, Victor Karady éd., Paris, Minuit, 1969.
19 SIMMEL, « La fidélité… », op. cit. p. 65.
20 SIMMEL, Sociologie, Etudes sur les formes de la socialisation, PUF, 1999, p. 569, note 1.
21 V. en particulier BAUMAN Z., Liquid modernity, Polity Press, 2000.
26

fondamen-talement la capacité d’éprouver le sentiment d’existence du moi. Ce
sentiment suppose en effet une certaine forme de continuité, de la durée, il
requiert une limite entre intériorité et extériorité. Cette limite est aujourd’hui
mise en cause par les évolutions des formes de technologies contemporaines, ce
qui induit des bouleversements – pour une part connues, pour une autre
inédites – sur le fonctionnement de la subjectivité et la formation du moi.
3) UNE GENEALOGIE DES EXIGENCES DE CONTINUITE DANS LE
MOUVEMENT
Le besoin de continuité se fait jour quand il vient à manquer, marqué par le
développement de processus induisant des paradoxes qui tiennent aux modes
d’existence, aux modes de subjectivation : des processus de fragmentation,
marqués par la discontinuité et la continuité permanente et envahissante.
Les formes de propriété de soi se voient désormais confrontées et
subordonnées au mouvement continu, à l’activité permanente, débordant la
capacité des fonctionnements sensoriels et perceptifs, reposant alors de façon
aiguë la question du sujet. Le déplacement et la mobilité incessants, empruntant
aussi bien des voies matérielles, immatérielles que virtuelles ébranlent tant le
rôle structurant de l’espace que du temps. Cette mobilité continue les
transforme, les reléguant d’une part à des formes traditionnelles de
fonctionnements, le bouleverse de l’autre, entraînant des formes de propriété
illimitée, de soi et des autres. Bauman a ainsi souligné dans ses travaux que des
élites toutes puissantes, déterritorialisées concomitante de formes inédites
d’appropriation de soi au travers de technologies nouvelles, multiplient et
induisent des moi(s) multiples, instables, éphémères. Dans le même temps, elles
entraînent des formes de dépossession de soi pour un nombre toujours plus
grand d’individus confinés dans des territoires de plus en plus pauvres ou
contraints pour survivre à se délocaliser en permanence.
Les formes de stabilité, de fixité, d’ancrage psychique et émotionnel bien
qu’inégalement vécues, partagées et a fortiori reconnues à chacun,
l’enracinement psychique, subjectif dans l’espace comme dans le temps sont
ébranlés, entraînant une absence de cadre spatial, de limites, provoquant alors
22
un déracinement subjectif .
La période contemporaine dans laquelle le mouvement a été accentué,
décuplé, intensifié, continu, désormais sans limites et sans frontières, connaît à
nouveau une situation de crise – intensifiée car elle se développe dans un

22 V. LEGENDRE P., Sur la question dogmatique en Occident, Fayard, 2006, en particulier le
chap. 21 : « Conclusions. Le corps, la vie de la représentation, l’institutionnel » (entretien, 2004).
27

contexte et un esprit qui bouleverse la société, le monde et l’individu lui-même
23
– en ce qu’elle écarterait radicalement la stabilité .
Une question s’impose alors face aux fonctionnements contemporains : cette
dimension fonctionnelle assurée par la continuité des perceptions aurait-elle
aujourd’hui disparu ? Perceptions et idées peuvent-elles perdurer voire exister
quand le mouvement est incessant ? Les sensations omniprésentes et intenses,
les flux sensoriels continus auraient pour effet de supprimer l’alternance – à tout
le moins la variabilité – entre continuité et discontinuité, condition de la
capacité de penser : ils immobiliseraient, figeraient la pensée, tandis qu’ils
inciteraient voire imposeraient le mouvement. Le caractère jadis discontinu des
perceptions serait devenu à présent continu, les sensations se seraient
substituées aux perceptions, écartant l’alternance entre le mouvement et la
pause, condition même de la pensée, imposant le mouvement continu à la
personne, entravant la pensée, entravant le mouvement de la personne dans la
24
pensée .
Si l’engagement et l’inscription dans le temps permettent seuls la
construction du sujet, il faut alors s’interroger sur ce qu’il advient du sujet
quand des modifications anthropologiques majeures affectent en profondeur le
rapport que l’individu entretient aujourd’hui avec l’espace mais aussi le temps :
menaçant de s’effondrer, il ouvre ainsi à ce que Marcel Gauchet en particulier a
désigné comme une révolution anthropologique silencieuse.
Nous serions confrontés à une omniprésence des perceptions affectant le
sujet, le moi, la personnalité, la représentation du monde et du sujet, de
25
l’individu, du moi : à la constance des sensations entraînant des activités
automatiques, des activités réflexes empreintes de compulsivité, empreintes
encore d’apathie, d’inertie, provoquant une lassitude du moi.
Le rôle du mouvement dans la pensée tel que le posait Hume a évolué :
l’alternance entre la mobilité et l’immobilité tend à décliner, voire s’effacer.
L’individu en quête de pouvoir, à moins que ce ne soit de survie, est à présent
incité à constamment se déplacer dans le monde : dans le même temps il est
passif et immobile face aux flux informationnels continus sur les écrans au
travail comme dans le loisir.
A quels types de continuité sommes-nous désormais confrontés? Les
difficultés de percevoir tiennent à la sensation continue, à la perte de limites, à
l’évanouissement de repères solides et durables : nous sommes enveloppés par

23 V. BERGSON H., La pensée et le mouvant, (1938), PUF, Quadrige, 2003.
24 Georges Balandier a récemment consacré des travaux à ce type de questions se référant à des
recherches portant sur ce qui pourra maintenir l’exercice des sens, de la perception « celle des
procédés qui préserveraient la conscience du corps (…) la perception du mouvement et de la
résistance des choses », Le grand dérangement, PUF, 2005, p. 63.
25 C’est à ces questions que Pierre Janet s’était consacré dans ses travaux.
28

un flux continu au niveau de la perception et discontinu au niveau psychique,
favorisant l’éphémère et en cela l’indistinct.
4) DISCONTINUITE ET SENTIMENT D’EXISTENCE DU MOI
Peut-on aujourd’hui s’inscrire dans la durée, éprouver de la continuité, face à
des conditions d’existence désormais accélérées, illimitées dans des sociétés
fluides ? Quels types d’effets l’accélération, cette fluidité perçue, produit-elle
sur la conscience, sur le vécu, sur les sentiments existentiels d’un individu ?
Les liens, les mécanismes de la perception, le rapport au monde, à la société,
à l’autre constamment changeants impliquent et induisent du transitoire, de
l’éphémère, du discontinu, bref de l’instabilité, une connaissance tendant pour
des raisons intrinsèques à la hâte, à la superficialité, au manque
d’approfondissement par manque de temps. La masse grandissante
d’informations continues dans les sociétés contemporaines contribue à
développer une fluidité permanente, des formes d’individualisme, entraînant
une fragmentation, une dispersion entravant d’une certaine façon la continuité,
le sentiment de soi. Ces conditions provoquent de l’incertitude – une incertitude
parfois radicale – quant à soi et quant à l’autre, ouvrant la voie à une insécurité
psychique profonde.
Un ensemble de travaux, parmi lesquels ceux de Sennett, Gauchet, Balandier
en particulier, se sont attachés à certaines des dimensions de l’entendement. Les
façons de penser, les processus de subjectivation ont pu changer avec les formes
de technologies contemporaines induisant l’accélération, et au-delà
26
l’instantanéité, l’immédiateté . Démultipliés, intensifiés, ils sont dans le même
temps débordés, anéantis d’une certaine manière : la position – la place, le rôle
– de sujet dans l’exercice de la pensée n’y est plus assurée : décentrée,
intermittente, déplacée, voire mise à l’écart.
Richard Sennett a souligné dans une formule synthétique que « tout ce qui
est encore fixe est de fait menacé » se demandant alors comment dans un monde
où la frontière entre le réel et le virtuel s’est effacée « résister efficacement à la
soudaine déréalisation d’un monde (…) persister dans l’être ? ».
Marcel Gauchet a discerné dans un essai consacré à la personna-
lité contemporaine les transformations majeures qu’y connaissent les types de
personnalité dans ces sociétés. Il observe que l’individu qu’il désigne comme
« l’individu hyper-contemporain » n’échange, ne se lie, que sur le mode de la

26 SENNETT R., Le travail sans qualités, (1998), Albin Michel, 2000; GAUCHET M., « Essai de
psychologie contemporaine » (1998) réédité dans La démocratie contre elle-même , Tel,
Gallimard, 2002; BALANDIER G., Le grand dérangement, préc., Civilisés dit-on, PUF, 2003, et
Le dépaysement contemporain. L’immédiat et l’essentiel (entretiens avec J. Birman, Cl. Haroche),
PUF, 2009.
29

prudence, du contrôle, de la maîtrise qui prend ainsi une forme générale, celle
27
du retrait. Il s’affirme dira-t-il à plusieurs reprises quand il se détache .
Un tel individu, au-delà du constat de détachement, d’instabilité dans les
comportements, présente un bouleversement dans les formes d’attachements, un
déclin dans la force et la stabilité des convictions et des liens, des formes de
discontinuité dans le rapport à l’autre, mais aussi dans le rapport à soi.
Marcel Gauchet y voit fondamentalement la marque et l’effet, tant
psychologique que politique, d’un nouveau rapport individuel au temps : selon
lui les individus ne s’inscriraient plus dans le temps, ou à tout le moins de façon
radicalement différente qu’autrefois. La façon dont ils vivent, éprouvent,
apprécient, évaluent, (se) décident, jugent, interagissent les uns avec les autres
en témoigne : ils perçoivent, réagissent et se conduisent dans le registre de la
brièveté, de l’immédiateté, de l’instantanéité, se laissant rarement aller au
moindre élan de spontanéité. Prudent, détaché tout autant ou davantage que
calculateur, l’inconsistance du moi, de l’identité se double du manque de
continuité et d’engagement dans les liens, davantage encore, de l’inaptitude au
lien, à l’attachement, aux sentiments.
L’individu ne cherche plus à avoir une histoire, il cherche à s’en affranchir :
« à force de vouloir qu’il n’y ait pas de rapport entre ce que j’étais hier, ce que
je suis aujourd’hui et ce que je pourrai être demain, relève ainsi Marcel
Gauchet, il finit par naître une incertitude radicale sur la continuité et la
28
consistance de soi » . La propriété de soi, la maitrise de soi, la possession de
soi ne s’étayent plus sur les qualités, les aspirations et les valeurs morales, mais
sur la capacité de se détacher, de se soustraire, y compris à la continuité vis-à-
vis de soi-même : un type d’économie psychique spécifique impliquant
l’effacement de soi ou du moins l’hésitation incessante, le malaise.
Le détachement entraîne un rapport spécifique à soi et à l’autre, marqué par
l’absence, l’ignorance de tout mouvement spontané : le détachement traduit et
instaure un rapport au temps qui conduit à refuser de s’inscrire dans la durée, à
se soustraire à la dépendance, à éviter l’engagement, à échapper ainsi à
l’histoire des liens entre individus et à l’histoire de manière plus fondamentale,
au nom de l’absence de contraintes, de causalité, de conséquentialité, au nom
peut-être de la recherche permanente de tous les possibles. « Jadis, le conflit
social ou le conflit avec soi-même impliquaient l’idée d’une permanence ;
l’identité stable apparaissait comme un enjeu, un idéal, un objectif qui vous
engageait vis-à-vis de vous-même ou vis-à-vis des autres. Mais cet engagement
vis-à-vis de soi-même ou d’autrui est en train de s’effacer devant un

27 V. sur ce point les travaux d’ENRIQUEZ E., en particulier Les figures du maître, Paris,
Arcantère, 1991 (rééd. Erès, 2006).
28 GAUCHET M., « Essai de psychologie contemporaine », art. cit. p. 178
30

désengagement de soi-même comme des autres. » Il en résulte une tout autre
29
manière d’être et d’agir où la coupure est préférée au besoin de continuité… » .

5) LA CONTINUITE INDUITE PAR LES FORMES CONTEMPORAINES
DE MARCHE
Est-ce la signification même de la notion de continuité qui aurait évolué de
Hume à Marx puis aux sociétés contemporaines : en ce qu’elle ne constituerait
plus une fiction destinée à pallier la discontinuité des perceptions, mais
qu’écartant la discontinuité et la notion même de perception, elle serait devenue
réalité – sociale, politique, physiologique, psychologique – par le biais de la
30
sensation continue ? Les objets dans les sociétés fluides ne tendraient-ils pas à
être perçus comme aussi peu matériels, aussi peu solides que l’étaient jadis les
pensées pour Hume ?
Prolongeant les écrits de Simmel et Benjamin, Adorno et Horkheimer
avaient aperçu dans les processus caractérisant la modernité, une dimension
produisant une mise en mouvement permanent, induisant des effets sur les
modes d’existence et les manières de percevoir. Le mouvement impose la
rapidité, l’instantanéité, l’immédiateté, mettant à l’écart la possibilité même de
percevoir, de regarder, d’écouter, d’entendre distinctement, prévenant
l’éventualité de l’hésitation, du doute, allant même jusqu’à entraver
l’élaboration de la perception et de la réflexion, conduisant alors à un état
d’assourdissement et d’aveuglement tant physique que psychique. Adorno et
Horkheimer observent ainsi que l’imagination et la spontanéité des individus
devenus consommateurs et spectateurs au travers de médias inédits sont dans les
années 1950 « atrophiées » et qu’en outre « il faut (désormais) un esprit rapide,
des dons d’observation, de la compétence pour les comprendre parfaitement,
mais ils interdisent toute activité mentale au spectateur s’il ne veut rien perdre
31
des faits défilant à toute allure sous ses yeux » .
Todd Gitlin et Jonathan Crary ont rappelé dans leurs travaux que la question
des flux est intrinsèque au capitalisme « le capitalisme déracine et met en
32
mouvement ce qui est fixe » . Crary souligne en particulier le développement
quelque peu paradoxal de la destruction en profondeur de « toutes les structures
de perception stable ou continue », et dans le même temps de la tentative
« d’imposer un sévère régime d’attention ». Crary observe que « l’œil humain

29 Ibid. p. 167.
30 BALANDIER G., Le dépaysement contemporain, op. cit.
31 HORKHEIMER A., « La production industrielle des biens culturels. Raison et mystification
des masses », La dialectique de la raison, (1944, 1969), Tel Gallimard, 1974, p. 135.
32 GITLIN T., Media Unlimited. New York, Metropolitan / Owl Books, 2003; CRARY J., L’art de
l’observateur (1990), éditions Jacqueline Chambon, 1994, p. 32.
31

perd peu à peu la plupart des propriétés importantes qui ont été les siennes au
cours de l’histoire ; celles-ci s’effacent désormais devant des pratiques où les
images visuelles ne renvoient plus à la position occupée par l’observateur dans
33
un monde « réel » qu’il percevrait selon les lois de l’optique » . L’observation
est de plus en plus une question de sensations et de stimuli, elle tend à ne plus
renvoyer uniquement à l’observateur et à une position dans l’espace. Crary
perçoit la raison profonde de telles évolutions dans le développement de la
consommation : celle-ci exige de capter l’attention, de créer des besoins
nouveaux, des désirs illimités et de contrôler pour cela l’activité des perceptions
afin de faire de l’observateur un consommateur.
A quel type de continuité – permanente, déstabilisante – sommes-nous
aujourd’hui confrontés ? L’immédiateté, l’instantanéité et c’est paradoxal pour
les médias : « comment les médias, qui par définition, sont des rapports, des
liens, des intermédiaires entre les choses, pourraient-elles promettre
l’immédiateté, et en conséquence le fait, la condition de ne pas être lié, mis en
34
rapport » ?
Ces observations conduisent face à des formes inédites de fonctionnement
par le biais de possibilités technologiques, à des interrogations, des
représentations qui touchent à l’humain et aux fondements de la civilisation.
Le besoin de continuité vacille de différentes façons : par l’effacement des
limites avec la pénétration de l’espace intérieur de chacun et par la discontinuité
dans un prolongement de soi extérieur à soi.
La perception est-elle encore possible dans le changement permanent, dans
l’invasion du dedans, et dans l’extension illimitée du dehors ? La continuité
incessante et subie prévient la perception des différences, aboutissant ainsi à un
état d’indifférenciation. S’interrogeant sur le fait de savoir « si une
anthropologie est encore possible », Georges Balandier rappelle ainsi que
« l’anthropologie, en tant que mode de connaissance des cultures et des
sociétés, a d’abord été l’exploratrice du divers ». Il souligne enfin que
« l’homme se trouve engagé dans une histoire tout autre, changeant
continûment le monde en se changeant lui-même » et s’interroge sur le fait de
savoir s’il est « encore possible de recourir au savoir constitué avant pour
comprendre, interpréter, définir les formes inédites de la réalisation de l’humain
35
aujourd’hui ? » .
Dans Le Grand Dérangement, Georges Balandier appelle l’attention sur la
nécessité de « prévenir les effets désastreux d’une mise en péril de ce qui fut à

33 CRARY, L’art de l’observateur, op. cit. p. 20.
34 Ibid. p. 128.
35 Civilisés, dit-on ? PUF, 2003, p. 252. G. Balandier souligne les doutes et les paradoxes auxquels
l’intelligibilité du monde et des comportements se trouve confrontée : « La conception de ce qui
caractérise l’humain s’en trouve brouillée, nous introduisons continûment la différence en nous-
mêmes en y accédant » (Civilisés dit-on, op. cit. p. 257).
32

l’origine du commerce sensible entretenu avec le monde : la spatialité, la
36
temporalité, la matérialité et le vivant dans la richesse de sa diversité » . Ce qui
l’amène à s’interroger sur les catégories par lesquelles et dans lesquelles nous
percevons, et à en conclure que l’on se trouve désormais confronté moins au «
passage à une nouvelle période d’une histoire continuée qu’ (au) passage à des
temps autres, surmodernes, engendrant l’inédit et constituant le changement
37
continu en un nouvel état des choses » .
Avons-nous besoin de stabilité, sans pour autant qu’il s’agisse de fixité,
d’immuabilité, d’éternité ? Ne faut-il pas faire une place autre au mouvement, à
la mobilité, au changement dans les processus de pensée, repenser le rôle de la
perception?

6) PENSER LE CONTINU CONTRE DES REPRESENTATIONS FIGEES ?
Arendt avait discerné le caractère de « durabilité » des objets, leur
objectivité : les objets « ont pour fonction de stabiliser la vie humaine » et
« leur objectivité tient au fait que les hommes, en dépit de leur nature
changeante, peuvent recouvrer leur identité dans leurs rapports avec la même
38chaise, la même table » .
Nous avons des besoins psychiques fondamentaux de durée, de stabilité, de
continuité, des besoins tels que la discrétion, la pudeur, le privé, l’intime, la non
transparence, une part secrète, une part d’opacité : ces besoins psychiques
tendent de plus en plus à faire défaut. Il est nécessaire d’essayer de les prendre
en compte, dans la mesure où ils nous constituent dans notre humanité.
La représentation suppose, nécessite l’épaisseur du corps. La fragmentation,
les modes de division – démultipliés – du sujet conduisent-ils à une construction
de soi différente, et en cela une économie différente des fonctionnements
psychiques supposant une conception nouvelle de l’homme ? Quelle forme de
perception est compatible avec la fluidité ?
Le besoin de continuité perdure. Peut-on s’inscrire, vivre et pas uniquement
chercher à survivre dans la fluidité, en modifiant nos points de vue sur les
fonctionnements du moi, les modes de subjectivation, les conditions de
possibilité mêmes d’être un sujet, un individu différencié, délimité, distinct des
39
autres ?

36 BALANDIER, Le grand dérangement, op.cit., p. 63-64
37 BALANDIER, Le pouvoir sur scène (1985), Fayard, réed. 2006, chapitre 6, “La disparition”, p.
234 et 240.
38 ARENDT H., Condition de l’homme moderne, (1958), Calmann-Lévy, 1961, p. 188.
39 DELEUZE G., Foucault, (1986), éditions de Minuit, 2004.
33