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Le procès Konhu en Nouvelle-Calédonie : une nouvelle affaire Outreau ?

De
256 pages
Les Kusama pourront-ils faire leur deuil, alors que nul ne sait qui a tué leur fille à l'île des pins début mai 2002 ? Didyme et Antoine Konhu, deux frères Kanak accusés du meurtre pendant 7 ans, mais jugés innocents en appel en avril 2009, pourront-ils surmonter leur traumatisme ? La vie peut-elle reprendre, quand le coupable reste inconnu ? L'auteur raconte le procès d'assise en appel, intervenu notamment après l'intervention de la Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen en Nouvelle-Calédonie.
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Le procès Konhu en Nouvelle-Calédonie : une nouvelle affaire Outreau ?

Gérard SARDA

Le procès Konhu en Nouvelle-Calédonie : une nouvelle affaire Outreau ?
Témoignage

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11387-9 EAN: 9782296113879

Préface du Président, Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen de Nouvelle-Calédonie

Quatre années terrifiantes pour les innocents d’Outreau accusés à tort: le calvaire d’Ambroise et Antoine Konhu, jugés finalement innocents du meurtre de Mika Kusama, aura duré près de sept ans. L'affaire des frères Konhu a montré que l'exercice de la justice républicaine en Métropole et dans les Territoires d'Outre-Mer n'est pas chose facile. La Justice est en effet exercée par des hommes et des femmes formés pour ce métier difficile (procureurs, juges d'instruction, avocats de la défense et de la partie civile). Avec leurs propres limites, ils sont là pour apporter le plus d'informations et d'éclairages possibles pour permettre au jury populaire de se forger une intime conviction et de décider. Avec les avocats des accusés, leur famille, le comité de soutien et des personnalités locales, nous avons eu à cœur, à la Ligue des droits de l’homme et du citoyen de Nouvelle Calédonie, de mener ce combat pour la justice et la vérité. En relatant l’essentiel du procès en appel, le narrateur suggère l’ampleur des dysfonctionnements payés au prix fort par les anciens accusés. Il a fallu deux procès en assise pour parvenir à établir une partie de la vérité, celle de l'innocence d'Ambroise et d'Antoine Konhu; mais l'autre grande partie de la vérité, celle de l'assassinat de Mika Kusama reste à découvrir. Les Kunié se sont mobilisés fortement dans leurs témoignages pour innocenter les frères Konhu; il leur reste à faire de même pour permettre à la Justice de retrouver le véritable assassin de Mika Kusama.

Elie Poigoune.

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AVANT PROPOS L’histoire qui suit est dérangeante, stupéfiante, même si le verdict du 28 avril 2009 aura laissé place à l’espoir et rabiboché quelques citoyens avec la justice française. Dérangeante, cette histoire l’est parce qu’elle résulte d’un meurtre perpétré dans une île paradisiaque, Kunié, que l’occident a découvert par les yeux de James Cook, cette « île des pins » sur laquelle flotte le drapeau français depuis le milieu du dix-neuvième siècle. Stupéfiante, cette histoire l’est aussi parce qu’elle laisse deviner une ignorance abyssale du contexte culturel mélanésien et une incompréhension de l’histoire, pour ne pas parler d’une méconnaissance des réalités d’un monde insulaire longtemps isolé mais désormais soumis aux fractures d’un univers où s’exercent les influences du dieu argent. Depuis plus de sept années, les parents de Mika Kusama sont confrontés au deuil impossible d’un enfant et anéantis par d’incessantes interrogations, tant l’impossibilité de mettre un nom et un visage sur l’assassin ou les assassins de leur fille constitue une souffrance insoutenable. Tout un clan, une famille, des enfants ont été humiliés par une accusation, une instruction, une enquête, une médiatisation locale problématiques, tout un clan, une famille, des enfants ont été stigmatisés et seront longtemps encore « regardés de travers ». Aujourd’hui, dans l’attente de voir la justice démasquer avec les moyens dont elle dispose, puis juger, le ou les véritables assassins, près de 2000 insulaires restent soupçonnés par la « vox populi ». Pour les deux frères, la victoire au palais de justice ne prendra son sens dans le regard d’autrui que lorsque l’auteur ou les auteurs du crime aura ou auront été identifié(s). Didyme et Antoine Konhu, soutenus par leurs proches, ont fait preuve d’un courage certain, d’une solidité mentale sans pareille et d’une confiance exemplaire dans le travail de la justice. Cette opiniâtreté, cette détermination, cette foi, ont été décisives. Seize mois plus tôt, le jury avait estimé Antoine coupable et ce livre évoque une terrible épreuve humaine. Il s’appuie sur les propos tenus à l’audience pendant les onze journées du second procès et revient sur ce qui s’est produit de mai 2002 à avril 2009. Il ne fait le procès de personne. Il se garde bien de commenter les décisions de justice de 2009 ou même 2007. Certains acteurs ont eu un comportement remarquable et extrêmement professionnel, certains 7

ont fait preuve de courage à divers égards, d’autres à divers moments. Et il y a ceux qui ont de bonnes excuses, bavards ou silencieux, bavards puis silencieux, ou silencieux puis bavards, comme souvent. Le processus des erreurs d’appréciation et de jugement, la construction de l’aveuglement, appellent l’attention du justiciable, invité ici à porter son regard dans plusieurs directions. Ce livre présente les informations qu’ont pu recueillir quelques citoyens qui, sans être jurés, s’étaient déplacés au palais de justice pour ces deux procès, publics et sans huis clos. Le contexte dans lequel l’erreur judiciaire, si lourde de conséquences, se met en place, est abordé de manière pratique, ainsi que les facteurs aggravants. Mais on ne trouvera pas de réponse aux questions en suspens qui restent à solutionner. « Cent fois sur le métier... »: reste à l’institution judiciaire, avec enquêteurs, experts et juges, à compléter son travail. Il aura fallu près de sept années aux défenseurs des deux frères, Maîtres Marie-Laure Fauche (prononcer Fauché), Jean-Jacques Deswarte, Jean-Yves Moyart et Hélène Nanty, pour obtenir gain de cause sur toute la ligne. Ils n’ont jamais baissé la garde, pas plus que le Comité de soutien aux deux frères ou la Ligue des droits de l’Homme et du Citoyen de Nouvelle-Calédonie. Des personnalités appartenant aux sphères de la religion, de la coutume, de la science, de l’art ou de la politique, ont agi avec efficacité et dignité parce qu’ils n’ont écouté que leur conscience. Si ce livre contribue à prémunir demain d’autres justiciables, du traitement subi par les frères Konhu, il aura démontré son utilité. De nombreux exemples existent où la détermination, la patience, l’intelligence combinatoire et la perspicacité d’un juge, des validations attentionnées et des coordinations rigoureuses sont venues à bout d’une énigme. Qu’on se souvienne de Caroline Dickinson, cette anglaise violée et tuée en Bretagne il y a quelques années. En étendant l’enquête par cercles successifs, avec persévérance et professionnalisme, la vérité a fini par être dévoilée. Le crime de l’île des pins peut encore être élucidé. Une erreur judiciaire gravissime a été corrigée : c’est un premier pas. Ecrire découle d’une ardeur partagée pour la justice, la vérité, le respect et la dignité dus à tout être humain et participe aussi du devoir de conscience. Je l’écris en hommage à mes parents, François Sarda et Andrée Pernot, ainsi qu’à quelques autres êtres d’exception, qui continuent de marquer ma vie même si plusieurs d’entre eux mangent aussi les pissenlits par la racine, selon la 8

formule imagée dont, en vrai sétois de Paris et à la manière de l’auteur du « Gorille », s’amusait mon père. L’équipe de ceux qui ont agi pour un procès équitable en appel après le choc de 2007, et même avant pour certains, a rempli son devoir. Les victimes héroïques sont Mika, ses parents et les accusés sans preuve désormais innocentés et pas simplement acquittés au bénéfice du doute, en Cour d’assises d’appel : un évènement exceptionnel. Les avocats des frères, le jury et son président sont des héros. Le livre regroupe 19 chapitres, 5 documents et diverses réflexions. Je ne saurais trop conseiller de lire d’abord le cinquième document, la lettre de Jean Guiart. Le spécialiste incontesté des sociétés océaniennes avait adressé à Madame la Procureure Générale, ce véritable appel à la raison. Il est publié ici pour la première fois. La déclaration solennelle d’Elie Poigoune, Tell Eurimindia et Etienne Zongo, cette adresse aux consciences, diffusée, à quelques jours du procès dans « Les Nouvelles Calédoniennes », sous une forme à peine réduite, figure in extenso (« Les Infos » l’avaient reprise en totalité). Le texte de Patrice Godin éclaire et alimente la réflexion. La demande de la LDH-NC à RFO (Radio France Outre-mer), classée sans suite, figure aussi. Enfin, nul besoin d’être Kanak pour comprendre que c’est au cœur de chacun d’entre nous qu’Etienne Zongo parle avec sa foi chrétienne dans sa lettre à Antoine Konhu déjà diffusée sur le site www.affairekonhu.com , ce site où d’autres textes importants, de Catherine Régent et du Docteur Langlet notamment, ont aussi été publiés. Vingt huit ans plus tôt, Antoine Konhu aurait pu encourir la peine de mort, la lecture de « L’abolition », ouvrage récemment publié par Robert Badinter, le rappelle opportunément aux citoyens qui n’étaient pas nés en 1981. Et vingthuit ans plus tôt, la cour aurait jugé en premier et dernier ressort car « l’appel » n’existe en matière criminelle que depuis le gouvernement Jospin. La poignante écriture de Dewé Gorodey (« L’agenda », « Sous la cendre des conques », « L’épave », « Graines de pin colonnaire »...) évoquant l’atroce destin d’un ancien de sa tribu, permettra à chacune et à chacun de ressentir l’enjeu qui était celui du verdict du 28 avril 2009.

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QUAND VOUS VERREZ KAATÂDAA, L’ETOILE DU MATIN

Nous sommes ici dans un pays dont le peuple d’origine comme certains de ses citoyens, en savent peu sur les origines, l’histoire, la loi, le code et la langue du système judiciaire qui les juge. Ils ont affaire à un appareil millénaire, avec ses méthodes datant de l’Inquisition, ses lois devenues républicaines, son langage codé bien rodé et ses rouages bien huilés à et de vingt-deux mille kilomètres. Autant dire que tomber sous le coup de la justice ici procède encore bien souvent d’une mauvaise rencontre de troisième type avec des êtres tombés du ciel ou …de la planète Mars. Avoir affaire à la justice dans ce pays, c’est encore aujourd’hui se retrouver devant un pouvoir régalien unilatéral avec tous les moyens légaux et répressifs dont il dispose à l’échelle…de la planète Terre. Et d’abord la maîtrise de la langue dont elle use pour pouvoir ne serait-ce que répondre à la question. Evidemment, il y a le jury populaire, les assesseurs civils et coutumiers, les avocats commis d’office ou les avocats quand on en a les moyens. Mais il faut savoir aussi qu’il n’y a pas d’avocat kanak au barreau de Nouméa où jusqu’à présent et jusqu’à preuve du contraire, il n’y a eu qu’un seul juge Kanak. Et on n’y a pas non plus de psychologue Kanak pour juger de la personnalité de l’accusé au moment des faits, de l’intérieur, on va dire, puisque c’est justement une science qui va et qui voit à et de l’intérieur. C’est rien et c’est beaucoup, c’est selon. En attendant, l’instruction de l’affaire est bâclée et le troisième pouvoir de la presse et des médias s’en empare et la jette en pâture à l’opinion publique. Et puis à l’exception des flagrants délits, entre le moment des faits et la date de la comparution devant le tribunal, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y a le temps qui passe…qui passe…

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Le temps qui passe pour le suspect sans preuve en prison dans le silence et l’absence. Le silence de la confiscation de son seul moyen de défense qu’est sa parole devant l’absence de preuve. Le suspect est sans défense devant un tribunal sans appel. La justice juge ici dans « l’archipel des forçats », au « pays du non-dit », où depuis plus d’un siècle, de par leur histoire le peuple d’origine et beaucoup de ses citoyens gardent en leur conscience et en leur mémoire collective, les images du bagne, de la guillotine et des travaux forcés. Les souvenirs de la relégation, de la déportation ou de l’exécution. Aujourd’hui, ils les retrouvent et les assument sur le chemin de l’identité, de la citoyenneté et du destin commun qu’ils ont décidé de construire ensemble. Un chemin où le bouc émissaire et l’erreur judiciaire n’ont plus leur place. En effet, ils ne doivent plus conforter un pouvoir régalien où le prévenu est présumé coupable, alors que dans d’autres pays, il est présumé innocent. C’est à la justice de retrouver qui a tué la malheureuse jeune touriste japonaise pour qu’elle repose en paix. Autrefois, un chef de ma tribu de Pwârâiriwâ a été exilé pour un crime qu’il n’a pas commis et dont le commanditaire a utilisé sa hache et l’a fait déposer, tâchée de sang, dans sa case. A son départ pour un pays lointain dont il n’est jamais revenu, il a dit à ses frères : « Quand vous verrez Kaatâdaa, l’étoile du matin, souvenez-vous de moi, car ce sera mon salut … » C’était hier. Je m’en souviens aujourd’hui. Eu égard au droit français, le doute doit profiter à l’accusé dans l’Affaire Kohnu. C’est à la justice de libérer Antoine pour que les frères Kohnu et tous les leurs retrouvent enfin la paix chez eux. Définitivement.

Déwé GÖRÖDÉ, avril 2009 12

Note : Ecrivain Kanak d’expression française, Dewé Görödé est une actrice engagée de la politique néo calédonienne. Militante impliquée dans le combat quotidien mené pour l’émancipation de ses frères et de ses sœurs, attachée à donner chair et vie à l’Accord de Nouméa qui a ouvert un processus unique de décolonisation, elle a été membre des gouvernements successifs de la Nouvelle Calédonie depuis 1999. Ce texte a été publié avant le procès d’assises en appel sur le site internet www.affairekonhu.com et par l’hebdomadaire « les infos », publié en Nouvelle Calédonie (en avril 2009). Note : «L’archipel des forçats» donne aussi son titre à l’ouvrage scientifique de référence sur le bagne, de l’historien néo-calédonien, Docteur ès Lettres, Louis-José Barbançon. «Le pays du non-dit», cette expression a pour origine un ouvrage antérieur du même auteur ; il part d’observations, de réactions, livre une analyse et une réflexion pertinentes sur la société néo-calédonienne.

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Chapitre 1 : Un meurtre et une cascade d’autres tragédies 2002 : le cadavre d’une touriste japonaise de 29 ans voyageant seule, portée disparue depuis 4 jours à l’île des Pins, est trouvé le 6 mai sur le rocher de Kanuméra, dans la baie du même nom : le corps, très abîmé, en état de décomposition avancée, est brûlé par endroits. Deux frères résidant près du lieu de la funeste découverte sont placés en garde à vue, suspectés du meurtre de Mika Kusama. Le 11 mai, le nom et les prénoms d’Antoine et Ambroise Konhu dit Didyme, sont livrés au public par l’unique quotidien local sous un titre accrocheur. A l’issue du procès initial aux assises de Nouméa à la fin de l’année 2007, Didyme (Ambroise) sort libre du palais, Antoine écope de 15 ans pour une prison surpeuplée, et manquant d’hygiène, des conditions que la LDH-NC a dénoncé sans scoop médiatique mais avec constance depuis 2001. Les insuffisances déplorées par les avocats quant au déroulement de l’enquête jusqu’en 2005 sont-elles à l’origine du remplacement du juge d’instruction Vidallier par son collègue Mézières, pourtant pressenti pour présider la cour d’assises, 3 ans et 3 mois après le meurtre ? La part tardive que prend à l’instruction ce juge attentif interdira qu’il préside la Cour par la suite, et le procès sera repoussé à nouveau -fin 2007. Le juge Potée présidera la cour d’assises en première instance. Présomption d’innocence et bénéfice du doute battus en brèche, mesures immédiates de préservation des indices pour partie ignorées, intérêt peu manifeste de l’enquête pour les pistes qui pourraient ne pas conduire aux deux frères, instruction judiciaire menée sans attention suffisante pour les témoignages à décharge, indices et éléments à décharge négligés ou sousestimés, détentions « provisoires » anormalement longues, informations présentées sans retenue ni recul et biaisées par des commentaires qui façonneront l’opinion, s’acharneront contre les accusés. Et Illustrant le proverbe chinois du doigt pointé vers la lune, et de celui qui regarde le doigt, l’appareil judiciaire ira jusqu’à s’en prendre à l’avocat du condamné qu’il tentera de faire sanctionner ! Du premier jour de garde à vue jusqu’au verdict initial rendu fin 2007, aucun aveu ou ADN ne viendra conforter l’accusation, aucune preuve non plus : Il n’empêche, les deux frères sont présumés coupables, le doute ne profite qu’à 15

l’un des deux en première instance. Ne sont-ils pas « connus pour avoir un comportement agressif avec les touristes ? » indique l’unique journal quotidien néo calédonien le 9 mai 2002 ? Le commandant de gendarmerie ne déclare-t-il pas, peu après leur arrestation : « pour le moment ils nient les faits », suggérant qu’il tient les meurtriers ? Antoine a un « trou » d’environ une heure dans son « emploi du temps », une notion abstraite pour un homme qui cultive ignames et ananas, ne porte pas de montre, et vit dans une culture bien éloignée de celle du juge. Ce « trou » tombe justement, sans guère de précision fiable, au milieu de la période très incertaine de 36 heures au cours de laquelle la malheureuse a sans doute été tuée : l’indice probant est tout trouvé, le reste sera à l’avenant. Au motif que les gendarmes en poste sur l’île sont peu nombreux et qu’ils redoutent des réactions inamicales, aucune surveillance n’est assurée autour du lieu d’où le cadavre vient d’être retiré. Et d’ailleurs, des membres d’un même clan et quelques autres personnes vont vite nettoyer les lieux. Allez donc ensuite chercher des indices ! L’examen entomologique du cadavre qui aurait permis de préciser le moment de la mort n’est pas effectué. Les affaires de la malheureuse, récupérées dans la chambre qu’elle occupait dans un gîte touristique de l’île avant de disparaître, ne sont pas mises sous scellés. Cette négligence a été admise avec franchise par un gradé de gendarmerie au second procès, mais n’avait pas été dévoilée au premier. Le coup de théâtre du premier procès, la « vraie-fausse pièce à conviction, le tee-shirt », a ainsi fait long feu en 2009. Alors que le crime a eu lieu lors du « long pont » du premier mai et que les visiteurs sont nombreux, les manifestes de vol et de croisière (avions et navire à passagers) n’ont pas été recueillis tout de suite et aucune investigation n’a été menée sur les arrivées et départs des bateaux de plaisance : impossible de dire avec certitude qui était sur cette petite île de moins de 2000 âmes, qui y est arrivé et qui en est parti au cours de la période critique! Le jour présumé du meurtre, deux fêtes bien arrosées auront lieu à proximité du rocher, quelques militaires participent à l’une et les membres d’un clan voisin à l’autre, il y a un barbecue : l’instruction ne prête guère d’intérêt à ces évènements, signalés avec insistance par plusieurs Kunié. 16

Craint-on que les coupables présumés ne fassent pression sur des témoins puisqu’on les garde en détention pendant 1200 jours pour l’un et bien davantage pour l’autre ? Et pourquoi placer l’un des deux sous contrôle judiciaire à Nouméa ? S’ils sont si dangereux, le risque encouru pour autrui n’est il pas plus sérieux dans l’anonymat de la ville ? On leur interdit de se parler, mais ils seront photographiés en pleine conversation le jour du « transport sur place ». Les incohérences abondent. Dès le début, les deux frères sont présentés comme fous parce qu’ils interdisaient l’accès de leur rocher aux touristes, mais ces fous auraient eu l’intelligence de vouloir dissimuler le cadavre ? Le 14, le journal « Les Nouvelles » remet le couvert. Les deux frères seraient des « psychopathes froids », le cadet « ne jouirait pas de toutes ses facultés mentales ». Le secret de l’instruction est-il transgressé ou des journalistes affabulent-ils dans une poursuite effrénée des scoops ? Plusieurs témoins, qu’on entendra au tribunal au cours de la seconde quinzaine d’avril 2009, affirmeront qu’ils n’allèrent pas spontanément témoigner parce que leurs propos étaient répétés à d’autres par certains enquêteurs. La thèse de la culpabilité des deux frères progressera d’autant plus dans les têtes, pendant trois ans surtout, que les journalistes locaux semblent peu habitués à mener des investigations façon « Washington post » à l’assaut de Richard Nixon ou de la Maison blanche ! En mai 2002, comprenant à la lecture du journal que ces deux monstres qui avaient massacré la malheureuse touriste étaient sous les verrous, la population ressent un vrai soulagement. Beaucoup pensent : « C’est écrit, c’était donc vrai, les coupables sont à l’ombre. Ouf ! ». Les multiples déboires expérimentés dans un passé plus lointain par ceux qui ont dû faire face, faute de financement, à l’impossibilité d’élever un gîte touristique sur leur terre, puis un gîte d’artistes, éclairent cette relative animosité passée à l’égard de certains touristes perçus comme peu respectueux. Prendre un peu de recul à cet égard est bien le moins que des suspects, assurément vulnérables, méritent : ils n’auront pas droit à cette approche circonspecte. 17

Lors de l’audience solennelle de rentrée du 5 mars 2008, le président de la cour d’appel conspuera dans une allusion transparente, la défense des frères Kohnu, évoquant des « critiques acerbes et profondément injustes (…) tendant à dire (…) que nos concitoyens ne seraient pas capables d’être des jurés aussi dignes que ceux de métropole ». Le bâtonnier de l’ordre des avocats ne s’y trompera pas et trouvera « étrange d’évoquer et de regretter à l’occasion d’une audience solennelle, la mise en œuvre des droits de la défense prévus par le code de procédure pénale ». Pas un instant, les jurés dont la tâche est ardue, la responsabilité écrasante, les jurés chez lesquels domine le sens du devoir, n’ont été mis en cause par la défense d’Antoine Konhu au procès qui s’était terminé moins de trois mois auparavant. Le conseil d’Antoine dénoncera cette « volonté consciente de construire et provoquer chez les jurés qui auront à juger cette affaire en appel une réaction d’antipathie ou de défiance vis-à-vis des avocats de la défense ». Notons aussi qu’à plusieurs reprises au cours du procès en appel, l’avocat général provoquera des incidents de procédure à l’audience mettant en cause un ou les avocat(s) de la défense. Ces incidents mettront surtout dans l’embarras le président; peut être, nul ne saurait le dire, auront-ils produit des réactions défavorables des jurés à l’encontre des défenseurs des accusés ou à l’inverse, de celui qui les avait provoqués ? Ils se concluront à chaque fois par des mentions contradictoires inscrites dans un procès verbal, une perte de temps. Le traitement par la justice française à Nouméa de l’affaire du meurtre de l’île des pins aura entassé des incohérences et des négligences rocambolesques. A plusieurs reprises, le journal local et dans une moindre mesure d’autres média, auront ajouté leurs propres bourdes aux errements d’une institution judiciaire qui rappellent la pitoyable débâcle d’Outreau. Pourtant l’« affaire Konhu » est restée ignorée dans l’hexagone et dans les autres territoires, comme dans les départements français ultramarins. Le meurtre de Mika Kusama n’a guère été ébruité, sauf bien entendu au Japon où il a fait la une des media. Le premier procès qui avait désigné et puni le supposé coupable avait fait l’objet d’une couverture médiatique exceptionnelle au pays du soleil levant.

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Chapitre 2 : Un « paradis terrestre et aquatique » (C’est ainsi qu’« Inter – îles », la revue de la compagnie aérienne domestique AIRCAL parle en 2005 de l’île des Pins) On ne peut parler de l’affaire sans présenter l’île et sa population. Plusieurs tribus composent la société Kunié. On parlera souvent de la tribu de Komagna, au sud de l’île, sans mentionner les sept autres tribus, Wapan, Outchia, Kéré... Mais la tribu correspond à une construction de l’administration française, comme du reste le «petit chef». Certes, les « chefferies » composent la grande chefferie, mais la liste des chefferies ne coïncide pas, pas exactement en tout cas, avec la liste des tribus, et les chefs qui se trouvent à la tête des hameaux ou villages regroupant la population ne sont pas toujours les chefs légitimes : parfois, l’administration coloniale les a même « créés ». Chaque tribu regroupe plusieurs clans. Les Vakié, les Kateu, les Apikaoua, les Kouathé et les Konhu composent la tribu de Komagna mais les Kouathé sont, comme clan, étrangers au lieu où ils sont installés aujourd’hui. Ce que les Kunié ont en commun avec les autres peuples des îles de l’ensemble mélanésien, c’est l’importance donnée aux généalogies qui force des rapports précisément codifiés et pérennes au sein de ces ensembles insulaires, entre les communautés, les clans, les lignées, les individus. La configuration du moment renvoie toujours au mythe fondateur, l’origine d’une île et son peuplement initial sont toujours évoqués et associés lors de cérémonies au cours desquelles est rappelé à chacun d’où il vient et où est sa place. Les évènements rituels (naissances, adoptions, mariages, deuils, levées de deuil..) rythment l’existence des Kunié et des autres peuples mélanésiens. Le culte de ces ancêtres tout puissants, protecteurs ou maléfiques, n’est pas une billevesée de peuples prétendument primitifs car c’est grâce aux ancêtres que s’expriment les forces surnaturelles et c’est par eux que les vivants peuvent communiquer avec l’au-delà. La vie de ces communautés insulaires les prend en compte avec confiance et déférence, mais aussi avec crainte. L’histoire de cette île dans la période moderne, passe par les tentatives croisées, conduites sur la lancée des missions et du commerce, de la part des marines britannique et française, pour étendre les possessions coloniales du royaume d’Angleterre ou du régime issu du coup d’Etat perpétré en France par Napoléon III et sa « société du 2 décembre ». 19

La France a gagné l’île des Pins, avec l’aval de l’autorité traditionnelle, mais les enseignements nés des contacts antérieurs n’ont pas été perdus pour les Kunié quand la France vient s’installer comme puissance tutélaire, et ils seront transmis à leurs descendants. Les réfugiés catholiques maréens trouvent asile à Kunié en 1870 : la plus grande chefferie de Maré, celle des Naisseline ayant opté pour la religion réformée, les catholiques de cette île n’ont eu d’autre choix que d’y accoster et s’y sont intégrés. Deux ans plus tard, débarqueront cette fois des exilés, qui globalement n’y feront pas souche : d’anciens « communards » condamnés à la déportation, puis des révoltés Kabyles algériens partisans d’Abd el kader, près de 3000 au total, les communards l’emportant largement par leurs effectifs, beaucoup plus que la population de l’île ! En accord avec le pouvoir coutumier, les « cinq communes » -comme on les a appelées par un humour incertain-, où sont alors installés les déportés, ont occupé la moitié ouest de l’île, au détriment des tribus déplacées pendant un demi-siècle. L’administration coloniale et la pénitentiaire ont restitué cet espace par la suite... à l’Eglise catholique. La redistribution proprement dite ne sera formalisée que plusieurs décennies plus tard encore et les derniers déplacements qui seront présentés comme une lointaine conséquence de cette période prendront effet à la fin des années 80, en plein vingtième siècle. Deux cent cinquante déportés -plus d’un sur dix - trouveront la mort à l’île des Pins. L’un d’entre eux, Théodore Ozéré, expliquera que le régime consenti aux « communards », est devenu plus contraignant après l’ évasion, en 1874, du célèbre Rochefort (Théodore Ozéré, Carnets et lettres d’un Déporté de la Commune à l’île des pins, in, Revue de la société d’études historiques de Nouvelle-Calédonie, Numéro 50 -textes rassemblés par messieurs Coquilhat, Brou et Barbié). Paris contribue toujours aujourd’hui à l’entretien du cimetière d’Ouro où ses anciens habitants dorment de l’éternel sommeil. Mais nombre d’entre eux sont retournés dans l’hexagone une fois votées les lois d’amnistie, même si des « transportés », puis des relégués, se substitueront en partie aux « politiques » jusqu’à l’aube du vingtième siècle. On peut supposer qu’aucune des autres îles habitées qui entourent la « grande terre », l’île principale de l’archipel néo calédonien, n’a entretenu autant de contacts avec les populations introduites, que l’île des pins. Les Kunié ont fait, sur deux générations au moins, cette expérience singulière de la rencontre avec des européens et des algériens, sans s’expatrier. Ils ont dû faire de la place à tous 20

ces étrangers et ont démontré dans ces conditions le caractère xénophile dont les Kanak savent faire preuve, tandis que leurs frères vivant en tribu sur la grande terre, entravés dans leurs libertés -de mouvement, d’expression culturelle, de tenue vestimentaire-, étaient contraints à la même époque dans leur propre pays au travail obligatoire au profit des colons. L’évolution récente est marquée par le développement du tourisme, notamment d’origine japonaise, ou métropolitaine, et par son impact sur la vie d’une population de moins de 2000 personnes dont une partie réside à Nouméa. Les liens du pays du soleil levant avec la Nouvelle-Calédonie ne datent pas d’hier. Une attachante communauté d’origine japonaise vit en Nouvelle-Calédonie et les chiffres d’un récent recensement donneront bientôt son exacte mesure. Au lendemain du 7 décembre 1941, quand la marine d’Hiro-Hito détruit nombre de bâtiments de l’US Navy à « Pearl Harbour » dans l’état américain d’Hawaï, les Japonais installés en Nouvelle-Calédonie sont arrêtés et envoyés en résidence surveillée en Australie. Pour une communauté calme et laborieuse, arrivée en Nouvelle-Calédonie vers la fin du 19 ème siècle afin de travailler sur les mines, le traumatisme est profond. Après la bataille de la mer de corail, quelques-uns reviennent en Nouvelle-Calédonie et beaucoup retournent au Japon (conférence de Philippe Palombo, 2001, bibliothèque Bernheim à Nouméa). Tous ont gardé des souvenirs mêlés de la NouvelleCalédonie, mais peut-être faut-il voir contradictoirement dans cet évènement, l’une des lointaines origines des flux appréciables de touristes nippons acheminés par les « longs courriers » depuis plus de 20 ans dans l’archipel néocalédonien. S’il apporte des bénéfices, le phénomène touristique engendre aussi son lot de complications. L’appât du gain, les stratégies d’adaptation, de séduction et de compétition en font partie avec les jalousies qui accompagnent la pêche aux subventions et l’abandon concomitant du maniement de l’épervier. On cultive l’igname, les agrumes, les ananas et les taros, on cuisine encore les produits de la mer, on déguste à l’occasion un de ces gros crabes de cocotiers, mais on voit aussi davantage de congélateurs apparaître avec l’électrification récente des tribus. Les livraisons de produits alimentaires manufacturés sont plus 21

volumineuses, plus fréquentes. La gestion de déchets plus ou moins recyclables, n’est que la partie émergée d’un iceberg qui masque d’autres questions environnementales très préoccupantes, comme la préservation d’éco-systèmes fragilisés. Il faut cependant admettre qu’une relative sagesse a présidé à l’évolution de l’île : les lourdes infrastructures ne sont pas légion et à cet égard, le Kou Bugny et surtout l’unique « grand »hôtel », le Méridien, situé dans un site de rêve, font figure d’exceptions à côté des gîtes tribaux et familiaux. Mais dans un contexte où coutume, finance, politique aussi, se mêlent constamment, les responsabilités se recoupent et des autorités peuvent être tentées de sortir de leur rôle, à la faveur de préoccupations mercantiles. On peut craindre que des chefs ne subissent des pressions ou qu’ils soient ballotés au gré des intérêts du moment, des convoitises exacerbées, des opportunités pressantes, des rivalités. Les Kunié ont en 2006, accueilli les candidats retenus pour le jeu télévisé « Koh Lanta », sans parler de l’armada des cameramen, maquilleuses, informaticiens, commentateurs et techniciens. Mais beaucoup n’auront pas manqué de se poser des questions judicieuses quand les massacres imbéciles de pétrels par de prétendus Robinson Crusöe, auront été dévoilés. Cette année, le même jeu est revenu en NouvelleCalédonie, mais en délaissant cette fois la petite île du sud de la grande terre et ses ilôts. Les observateurs ont relevé que cette année, le survol aérien de la zone où se déroulent les prouesses des aventuriers est strictement interdit. Un mot à propos du grand chef pour terminer. Celui-ci concentre les pouvoirs additionnés de la coutume, de l’Etat en tant que maire et de l’Eglise, on l’a vu. Chacun cherche un appui intéressé dans sa parole. Chacun veut se l’accaparer pour pousser ses propres feux dans le sens qui va satisfaire son clan, même au détriment des autres. A ce jeu, les Kouathé semblent avoir été performants dans la dernière période. Mais l’équilibre est précaire, et la situation doit évoluer tant du point de vue des « exilés » de Gadji que du point de vue des «vrais maîtres de la terre ». Les circonstances vont d’une certaine manière alimenter en ce début du 21ème siècle un conflit qui a pris naissance au 19ème siècle si ce n’est plus tôt, et qui n’a jamais cessé.

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Chapitre 3 : Ce meurtre « a ravivé les mémoires »(le grand chef) Le 12 décembre 2007, au soir du verdict qui innocente Ambroise, dit Didyme, mais envoie Antoine en prison pour quinze ans, c’est le choc. L’une de leurs sœurs, masquant des larmes, crie sa stupéfaction : « je croyais repartir ce soir entre mes deux frères ! » (voir brochure publiée en 2008 et mise en ligne : « Justice et vérité, la tragédie du rocher, l’affaire Konhu »). Ce choc, c’est celui de toute une famille, de tout un clan, de leurs amis, et c’est celui des personnes qui se sont regroupées au sein du comité de soutien. Les militants de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen de Nouvelle-Calédonie l’éprouvent également. Ils pressentaient que derrière l’inculpation des deux frères existaient d’autres enjeux, au vu de leur ténacité à se proclamer innocents. Ils savent qu’aucune preuve n’a jamais été apportée de leur culpabilité et ils entendent voir appliqué le principe de droit qui veut que toujours, le bénéfice du doute doit être reconnu à l’accusé. Cinq minutes encore avant le verdict, ils restaient confiants, et pour eux aussi, la condamnation d’Antoine Konhu à une peine de quinze années de prison, c’est un véritable coup de massue. L’énergie ne leur a pourtant pas manqué. La mobilisation pour que le doute profite aux accusés s’est accentuée. Quant aux avocats de la défense, ils ont déjà effectué un travail colossal. On l’a vu, le clan Konhu est l’un des cinq qui composent la tribu de Komagna. Les Konhu sont dans la coutume « les vrais maîtres du sol », expose Jean Guiart. Les plus proches voisins des Konhu, les Kouathé, composent un clan qui, explique-t-il, était, avant la prise de possession, installé à Gadji, dans le nord de l’île, par conséquent. Le déplacement ancien de tout le clan Kouathé était une sanction, consécutive à une faute commise par un de ses membres. Pour ce clan, le principal effet de cette sanction, c’est de ne pas posséder de terre là où ses membres sont installés, à l’exception de parcelles acquises à l’occasion de mariages. En outre, pour un clan prolifique, dynamique et en expansion, cette situation est plus fâcheuse encore quelques générations plus tard, alors que l’île offre désormais, grâce aux vols commerciaux, de substantielles possibilités touristiques. Le clan a mené une véritable guerre d’usure, tant ses besoins sont grands, par rapport à la chefferie à Komagna. Et les Kouathé ont emporté une 23

victoire d’étape, même si elle est susceptible d’être remise en cause, lorsqu’ils ont obtenu que celui qui exerce temporairement les fonctions de petit chef soit issu de leurs rangs. Cette victoire du clan rival n’est pas définitivement acquise pour plusieurs raisons. Si le père de Didyme et d’Antoine, est décédé quand les deux frères étaient détenus, Didyme et tout son clan ne sont pas prêts à renoncer à un droit dont ils s’estiment les héritiers légitimes. Le sénat coutumier n’a pas entériné la décision de mettre un Kouathé à la tête de la tribu de Komagna à la place d’un Konhu, la Cour administrative d’appel de Paris, juridiction compétente, a été saisie. Confortera-t-elle la position défendue par les Konhu, ou au contraire, la situation qui prévaut pour l’instant sera-t-elle confortée ? Au-delà de la question de l’indemnité versée au petit chef par la NouvelleCalédonie, il y a sans doute d’autres enjeux à prendre en considération. Ces précisions méritaient d’être données car on a entendu au procès des propos catégoriques, ceux de Didyme Konhu d’un côté et ceux du grand chef Hilarion Vendegou, de l’autre. Hilaire Kouathé, le petit chef contesté de la tribu de Komagna chez qui les gendarmes avaient, au début de l’enquête installé leur quartier général pour les besoins des recherches concernant Mika Kusama, ne s’est pas exprimé sur ce sujet qui a animé les débats dans la salle d’audience. Les propos tenus par Didyme Konhu, debout dans le box des accusés, puis, deux jours plus tard, par le grand chef de l’île des pins, debout à la barre, seront à ce point opposés qu’ils ne faciliteront pas la compréhension de ce différend particulièrement important. Du moins veut-on croire qu’ils auront permis à des juges de bonne volonté et à des jurés attentifs de s’imposer une opportune circonspection. Le président de la Cour d’assises, le juge Stoltz, demande justement à l’un des accusés de livrer sa propre analyse des déboires qu’il a encourus au cours des années 1987/1990. Didyme venait en effet de faire état de la bagarre qu’il avait provoquée, un soir de beuverie en 1987, alors qu’on célébrait la fête des pères chez l’un des membres du clan Kouathé. Au cours de cette rixe, il avait « pris une balle » dans le genou, un évènement qui l’avait rendu partiellement infirme et empêché de poursuivre l’activité de pêche lagunaire qu’il avait créée et développée et qui rapportait d’encourageants bénéfices à sept Kunié, 24

plusieurs membres de sa famille, des cousins appartenant aux clans Apikaoua, Kouathé et Konhu. Mais dans la foulée, et parce qu’il jouissait par ailleurs d’une appréciable notoriété comme sculpteur, une notoriété qui lui avait notamment valu de se voir remettre un prix à Nouméa, il avait « rebondi » si l’on peut dire, en s’engageant dans un enseignement quasiment professionnel de son art auprès des jeunes Kunié. C’est à la même époque que prend forme son projet d’édification d’un village d’artistes sur le rocher de Kanuméra. Sans subvention, le projet capotera. Et il n’a pas eu l’autorisation de le poursuivre. Ce mardi 14 avril 2009, premier jour du procès en appel, Didyme expose : « Le rocher appartient à notre clan. En 1982, on a modifié la « zone maritime » et le rocher qui était propriété inaliénable des Konhu, passe alors dans la zone publique. Mais les Konhu étaient là bien avant l’arrivée des français, à tel point que lorsque la pénitentiaire est partie, c’est à l’Eglise qu’il a été demandé de se porter garante de la propriété foncière. Malheureusement, l’Eglise a revendu, ou a redistribué le foncier qui lui avait été confié, alors que sur le plan coutumier nous restions et restons à ce jour, les seuls légitimes propriétaires. Les Kouathé ont été quant à eux exilés autrefois de Gadji sur Kuto au détriment des Konhu. Si notre projet n’avait pas été rejeté, ce sont tous les clans qui auraient pu voir leurs jeunes formés. Le grand chef s’est opposé au projet mais justement, nous, les Konhu, nous le contestons comme grand chef, car en 1897, la nomination de son prédécesseur a relevé du régime colonial et pas de la coutume : ils étaient nommés par le gouvernement colonial français. Le maire avait promis, tout était prêt, et il a bien fallu renoncer. De toute façon, même la récente désignation d’un Kouathé comme chef, petit chef de la tribu, le sénat coutumier l’a rejetée, et la juridiction administrative ne s’étant pas encore prononcée en appel, le grand chef ne peut contester qu’il prend des décisions qui ne sont pas les bonnes ». Deux jours plus tard, le jeudi 16 avril, le grand chef et maire dont les accusés sont des petits cousins, est sollicité par le président, pour une présentation générale. Le témoin commence ainsi : « C’est simple, l’île des pins est composée de huit tribus avec à leur tête un petit chef. Chaque tribu dispose d’un conseil. Au dessus, l’autorité coutumière est assumée par le grand chef. La tribu de Komagna est composée de cinq clans, dont le clan des Konhu. En

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