Leni Riefenstahl, la cinéaste d'Hitler

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Danseuse, actrice fétiche des films de montagne, cinéaste révolutionnaire, photographe remarquable, plongeuse hors pair, Leni Riefenstahl (1902-2003) est, aux yeux du monde, la cinéaste qui s’est fourvoyée en se mettant au service du nazisme. En 1932, sa rencontre avec Adolf Hitler change son destin. C’est un coup de foudre réciproque. Dès son accession au pouvoir, elle accepte la direction artistique du film du Congrès du Parti nazi à Nuremberg en 1934, Le Triomphe de la volonté, l’archétype du film de propagande. Puis elle réalise en 1936 le film officiel des Jeux olympiques, Les Dieux du stade, qui devient un succès mondial. Après la guerre, échappant à la dénazification, Leni Riefenstahl est souvent détestée. Néanmoins, son héritage est immense et les plus grands cinéastes, de Steven Spielberg à George Lucas, reconnaissent aujourd’hui son influence. Seuls l’art et l’esthétique ont compté pour elle, et c’est bien ce reproche qui encombre sa mémoire et obscurcit sa postérité. Sans l’aduler ni la condamner, Jérôme Bimbenet perce le mystère de la « douce amie du Führer » qui n’a jamais connu la moindre once de remords, de compassion, de culpabilité ou de conscience politique. Jusqu’à la fin, quand on l’interrogera sur sa responsabilité, elle ne cessera de répondre : « Où est ma faute ? »
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EAN13 : 9791021003828
Nombre de pages : 336
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À Karola, Katharina et Damian,
très affectueusement.
À Marie-Claire Hoock-Demarle,
avec toute ma reconnaissance.

AVANT-PROPOS


Berlin, 3 août 1936, 16 h 55. Le soleil darde ses derniers rayons en cette fin d’après-midi d’été, il fait presque froid dans le grand stade. Les six finalistes du 100 mètres, la course reine des jeux Olympiques, sont sur la ligne de départ. L’Américain Frank Wycloff, le Hollandais Martinus Osendarp, l’Allemand Erich Borchmeyer, le Suédois Lennart Strandberg, deux Afro-Américains, Ralph Metcalfe et Jesse Owens. Après quelques foulées, Jesse Owens se détache et prend très vite l’avantage sur ses rivaux. Tout en légèreté, il distance Metcalfe de deux mètres. Jesse Owens s’adjuge la victoire avec une facilité déconcertante et un large sourire à l’arrivée. Rayonnant et joyeux, il se laisse longuement filmer. Deux Noirs ont devancé tous leurs rivaux Blancs.

Cette image fera le tour du monde et inscrira les Jeux de Berlin dans la mémoire collective de l’humanité. Cette image symbolise à elle seule toute l’inanité des thèses raciales nazies, ridiculisées à domicile, devant Hitler en personne. Une claque monumentale ! Par un de ces paradoxes que l’histoire affectionne, le héros de ces Jeux fut donc un athlète noir américain bondissant et souriant qui, par ses victoires, infligea un cinglant démenti à la supériorité aryenne sur le lieu même de sa célébration. Jesse Owens gagnera encore trois médailles d’or sur la piste berlinoise (200 mètres, saut en longueur et relais 4 fois 100 mètres par équipes), dominant outrageusement les meilleurs athlètes de la planète et ridiculisant à chaque fois l’Allemagne nazie, devant une foule enthousiaste.

Derrière cette image, qui fut à l’origine du mythe Jesse Owens, une femme. Leni Riefenstahl. Chargée du film officiel des jeux Olympiques de Berlin, celle que l’on surnommait « la cinéaste d’Hitler » fut la grande propagandiste du régime nazi qui transcenda la volonté du Führer et accomplit une carrière exceptionnelle en épousant l’histoire. Traversant le XXe siècle, elle fut la plus grande « star » de son époque, cinéaste révolutionnaire, photographe remarquable, actrice appréciée. Mais sa fréquentation du IIIe Reich et la réalisation de somptueuses œuvres de propagande pour ce régime l’ont diabolisée. Elle fut maudite par beaucoup après la guerre tout en continuant de fasciner. Elle passera le reste de sa vie à se justifier sans jamais retrouver la gloire qui fut la sienne avant guerre. Après sa mort, elle demeure controversée et suscite encore de belles polémiques.

PREMIÈRE PARTIE

ASCENSION (1902-1933)


Leni Riefenstahl ne nous facilite pas la tâche.

CHAPITRE 1

LA PETITE FILLE AU REGARD D’ARGENT


Berlin, 1902

Helene Amalie Bertha Riefenstahl (Leni) naît le 22 août 1902 à Wedding, un quartier ouvrier d’une zone industrielle du nord-ouest de Berlin. Ses parents, Alfred Riefenstahl et Bertha Scherlach, vivent alors dans un petit appartement au confort sommaire, rue du Prince-Eugène.

À sa naissance, le bébé est fort beau et dispose déjà d’un charme certain, cette coquetterie dans l’œil qui plus tard lui donnera ce regard si singulier, ce « regard d’argent », comme disent les Allemands, que Bertha ne supporte pas dans un premier temps. Leni Riefenstahl rappelle dans ses Mémoires que sa mère attendait un bel enfant mais qu’elle pleura devant ce « monstre de laideur, la face ratatinée comme une vieille pomme, le poil clairsemé et hirsute et en plus une loucherie dans les yeux ». Leni ne se fera d’ailleurs jamais à ce léger strabisme, même si des cameramans lui assureront que ce regard s’adapte « à merveille au caractère bidimensionnel de la technique du cinéma ».

Le père de Leni, Alfred Theodor Paul Riefenstahl, est propriétaire d’une entreprise d’installation de chauffage et de ventilateurs. Il « occupait sa place sur le marché des équipements sanitaires à Berlin ». Ses parents, Gustav Riefenstahl, maître serrurier, et Amalie Lehmann, sont de vrais Brandebourgeois. Ils ont trois fils et une fille. Peu d’autres indications sur la famille paternelle. Né en 1878, Alfred n’a que 24 ans à la naissance de Leni. Homme élégant, toujours soucieux de plaire, il porte la moustache retroussée à la mode de l’époque comme le kaiser Guillaume II. Il est « grand et puissant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, débordant de joie de vivre et de tempérament ». Alfred s’est construit tout seul, quittant rapidement le quartier de Brandenburg pour le centre-ville. Berlin est en pleine modernisation. Grâce à la généralisation des installations de plomberie dans Berlin, Alfred réussit à monter sa propre affaire. Une volonté de fer et une autorité rayonnante lui permettent de grimper rapidement les échelons de la société. Peu de gens le contredisent et il s’impose dans tous les milieux, à commencer bien sûr dans sa propre famille où il dispose « du pouvoir le plus absolu sur sa femme et ses enfants » – même si Bertha le reprend souvent, déclenchant alors des accès de colère.

Bertha est née le 9 octobre 1880 à Wlocawek (aujourd’hui en Pologne), dix-huitième enfant d’une mère morte en lui donnant le jour. Ses parents, originaires de Prusse occidentale, avaient émigré en Pologne où une charge d’architecte intéressante avait été proposée au père de Bertha. Après la mort de sa première femme, il épouse la nourrice de ses enfants avec qui il en a trois autres. Lors de l’annexion de la Pologne par la Russie, la famille, qui refuse de prendre la nationalité russe, s’installe à Berlin. Sans ressources et bien trop usé pour se remettre au travail, il se fait aider, voire entretenir, par sa nombreuse progéniture. Leni Riefenstahl rappelle que sa mère avait des dons pour la couture et aidait financièrement le couple « en confectionnant des chemisiers et des corsages qu’elle allait vendre ». En ces temps difficiles, toute ressource est bonne à prendre. Leni se souvient : « Nous étions tous assis autour d’une grande table tout en longueur pour réaliser, par collage, ces cigarettes que l’on vendait creuses et auxquelles les clients n’avaient plus qu’à ajouter eux-mêmes le tabac. » Le grand-père de Leni demeure, malgré les difficultés, « très vert et très costaud avec une mine superbe », toujours gentil avec sa petite-fille et appréciant les jeux d’enfants. Leni adore ses deux grands-mères, si douces et si tranquilles.

Bertha et Alfred se sont rencontrés lors d’une fête costumée et, très vite, Alfred s’éprend de cette « femme élancée d’une grande beauté, aux yeux sombres à la chevelure bouclée et au menton affirmé ». L’attraction est réciproque, à tel point qu’ils se marient seulement cinq mois avant la naissance de Leni – un mariage civil, la religion n’étant pas le point fort du couple.

Le 5 mars 1906 naît Heinz, le frère de Leni, juste avant que les Riefenstahl déménagent à Berlin-Neukölln (appelé Nixdorf jusqu’en 1912), sur Hermannsplatz, un quartier populaire proche de Wedding.

Le Berlin de Leni

Capitale d’un Reich né en 1871 dans la galerie des Glaces à Versailles, Berlin est une ville en plein essor où la modernité éclate à chaque coin de rue. Elle inaugure son métro le 15 février 1902 et étend son emprise urbaine par des constructions importantes visant à loger les habitants de plus en plus nombreux. La démographie est en plein boum. La ville compte, au début du XXe siècle, plus de deux millions d’habitants. « Ville la plus vivante du monde », comme on l’appelle alors, Berlin voue un véritable culte à la modernité, la vitesse et l’art. Tous les quartiers ne sont pourtant pas logés à la même enseigne et celui de Wedding ne sent guère la modernité proclamée par le kaiser Guillaume II. Le quartier est constitué de blocs d’immeubles, les Mietskaserne, « casernes de location », appartements de une à deux pièces sur cinq à six étages donnant sur une cour sans soleil, où vivent des familles de cols blancs et de fonctionnaires. Dans ces quartiers délaissés, les suicides sont courants. Tuberculose et rachitisme (délicatement appelé le « mal des immeubles ») sont monnaie courante. Wedding a un fort taux de mortalité infantile, 42 % en 1902 alors qu’il est de 20 % à Berlin. 40 % des Berlinois vivent ainsi dans des quartiers de ce genre avec des arrière-cours où des gamins s’égayent, gamins que l’on retrouve souvent seuls à errer dans les rues, malgré le danger et la peur des agressions sexuelles. Fritz Lang s’en fera l’écho au début des années 1930 dans M. le Maudit, comme de l’incapacité de la police à arrêter les pervers, la sécurité des quartiers étant laissé aux milices locales. Dans ses Mémoires, Leni se souvient d’avoir croisé toute jeune un sadique qui avait tenté de l’étrangler. Elle raconte aussi avoir vu une petite fille se faire renverser, tant la circulation des voitures est anarchique dans ces quartiers. L’insécurité peut prendre différents visages. Les artistes de l’époque en témoignent par exemple à travers les eaux-fortes de Käthe Kollwitz (pour qui l’art devait représenter les conditions sociales) ou les œuvres d’Heinrich Zille (satiriste populaire qui représente les Berlinois de la classe moyenne, les marginaux et les habitants des Mietkasernen). Une ambiance que décrivent aussi très bien Kurt Weill et Bertolt Brecht. L’art n’est d’ailleurs pas absent de Wedding puisque dès 1905, on loue une pièce dans une arrière-cour pour en faire un studio de photographie où l’on tourne assez vite des courts-métrages.

Après la Grande Guerre, grâce à la « Loi formant le Grand-Berlin » du 1er octobre 1920, Berlin devient une des plus grandes villes industrielles d’Europe : elle inaugure la première autoroute du monde en 1921 et l’aéroport de Tempelhof en 1923. Cette même année, la connexion de tous les quartiers est effectuée. Berlin est devenue la grande métropole artistique européenne, aidée par la Constitution de la république de Weimar qui met en avant les droits fondamentaux et les libertés personnelles. L’art, que les nazis appelleront « dégénéré », apparaît dans les peintures d’Emil Nolde, d’Ernst Ludwig Kirchner ou d’Otto Dix, dans la littérature, le théâtre, le cinéma ou la musique (Max Liebermann, Bertolt Brecht, Kurt Weill, Erich Kästner). L’œuvre symbolique de cette période est le Dreigroschenoper (L’Opéra de quat’sous), dont la première a lieu en 1928 et qui devient très vite un succès mondial. C’est dans ce maelström artistique incandescent que va grandir la petite Leni Riefenstahl.

Berlin-Neuköln accueille la petite famille juste avant la naissance d’Heinz dans un quartier ressemblant à Wedding mais dans un appartement plus grand. Leni fréquente l’école du quartier et fait très vite partie d’une bande de filles aux quatre cents coups. Lorsqu’elle est surprise par son père, Leni est violemment corrigée. Très tôt, son caractère individualiste entre en opposition avec le monde extérieur. Elle est une solitaire qui aime être dans un groupe, à condition qu’elle le dirige ! Les affaires d’Alfred marchent bien. D’autres déménagements suivront, au rythme de la prospérité d’Alfred, sur la Goltzstrasse et la Yorckstrasse, cette dernière adresse proche du centre-ville et de ses bureaux. Leni se souvient être allé à l’école en patins à roulettes et s’arrêter régulièrement faire des acrobaties dans le parc du Tiergarten, en narguant la police ! Les fins de semaine, la famille trouve son havre de paix à Petz, village au cadre idyllique, à trente minutes en train, dans la banlieue sud-ouest de Berlin. Location d’une villa paisible que la famille achète au bout de quelque temps, près du lac sur la presqu’île de Rauchfangswerder, face au Gasthaus d’Olga, sœur aînée de Bertha, sur l’autre rive.

Elle a cinq ans quand son père la jette à l’eau

équipée d’une espèce de veste bouée qu’il avait bricolée […] en roseau […]. Nous passions les fins de semaine dans le petit village idyllique de Petz, dans le Brandebourg, à une heure de train de la capitale. Il y avait là un lac bordé de colonies de roseaux très denses, d’une grande richesse de faune et de flore, tout un peuple de grenouilles et même parfois, dans l’eau sombre, des loutres. Il m’arriva un jour de frôler la noyade de peu […] j’avais dû oublier de fermer la bouche et j’avalai une grosse quantité d’eau […] je perdis conscience. Mais l’étonnant est que je n’en conçus pas une horreur de l’eau, bien au contraire, je m’y sentis dès lors complètement dans mon élément.

Cette anecdote est significative de la personnalité de Leni, au point que toute sa vie sera à l’aune de cette « initiation rude qui [l’avait] mise en confiance ». Cette gamine ne se laisse pas démonter par un accident : bien au contraire, elle semble rebondir en s’en servant afin de mieux le dompter. Aucun traumatisme, aucun obstacle ne viendront à bout de sa persévérance et de son obstination. Y compris lorsqu’à presque cent ans elle sera gravement blessée dans un accident d’hélicoptère en Afrique !

Sportive précoce, Leni est admise à douze ans dans un club de natation où elle participe à des compétitions. Un accident de plongée interrompt pourtant cette carrière et oriente la petite Leni vers la gymnastique, très à la mode en Allemagne à cette époque : « La gymnastique allait devenir ma grande passion. » Là encore, le destin fait un autre choix. En faisant des anneaux, elle tombe sur la tête et se fait un traumatisme crânien. Son père la réprimande sévèrement. Leni se tourne alors vers les patins à roulettes et les patins à glace. Ne jamais s’arrêter, toujours aller de l’avant. Comme le rappelle Steven Bach, son dernier biographe, « son énergie et son endurance n’avaient d’égal que son audace physique et sa résistance à la douleur, des attributs à double tranchant qui l’accompagneraient tout au long d’une vie émaillée de mésaventures et de petits accidents ».

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