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Les Malfaiteurs de profession

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430 pages

Le chapitre des « faits divers » est, chaque jour, alimenté par des récits émouvants d’attaques nocturnes. Tantôt c’est au boulevard Rochechouart, tantôt avenue des Gobelins, hier à la porte de Pantin, aujourd’hui à la porte d’Italie, que de braves citoyens, rentrant chez eux, à deux heures du matin — revenant de leur travail, bien entendu — ont été dévalisés. Méfions-nous ! Méfions-nous d’autant plus de ces récits, que presque jamais la Cour d’assises n’a à s’occuper d’agressions nocturnes.

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À propos de Collection XIX

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Louis Puibaraud

Les Malfaiteurs de profession

PRÉFACE

Les lecteurs curieux qui s’imagineraient trouver dans cet ouvrage des divulgations imprévues, des anecdotes transparentes, ou même simplement quelques noms propres semés au travers d’aventures inédites, feront bien de le refermer aussitôt, s’ils ne veulent pas perdre leur temps. Ce n’est point au bout d’une carrière déjà longue que l’auteur manquerait à la probité du fonctionnaire. C’est une série d’observations en matière criminelle qu’il entend publier et nullement une collection d’indiscrets « faits-divers ».

Est-ce pour les savants qu’il a écrit ? Pas davantage. Les savants regarderont d’un œil indifférent ces pages d’où sont bannies toutes les théories philosophiques ou physiologiques sur le crime, et également exclues ces statistiques dont il est toujours facile de tirer quelque mouture nouvelle, d’apparence scientifique.

Pour qui donc a été composé ce livre, si l’auteur repousse les curieux et s’il ne s’adresse pas aux criminalistes ?

Il a été écrit tout simplement pour les honnêtes gens, afin qu’ils puissent apprendre à reconnaître les malfaiteurs, à s’en défier toujours, à les dépister parfois — car ils sont ieur proie convoitée.

Or, les malfaiteurs deviennent chaque jour plus audacieux, plus inventifs, plus subtils. Ils vivent aux dépens des timides, des imprudents et surtout des laborieux. Ils forment dans notre société confiante une sorte de corporation de traqueurs toujours à l’affût. Le crime et le délit ont leurs ouvriers quotidiens : ce sont les malfaiteurs de profession.

 

Cette profession a ses usages, elle a presque ses modes, variables selon les temps. Aujourd’hui on n’arrête plus guère les voyageurs sur les grands chemins, mais on vole, on dévalise, on escroque plus que jamais. Les procédés se sont perfectionnés, affinés, et les « trente-six façons de gagner de l’argent dont parle le bon Panurge — dont la plus habituelle était par manière de larcin furtivement fait » se sont transformées en trente-six façons de commettre ce larcin.

 

Cette observation nous a déterminé à changer le titre primitif de ce travail. Il a été publié en partie dans le journal le Temps, sous la rubrique Le Crime à Paris. Nous ne saurions trop remercier le Temps de l’hospitalité qu’il a donnée à ces études, ainsi qu’à plusieurs autres relatives aux. matières de police. Nous avons même eu la récente satisfaction de voir ces dernières, qui se sont succédé depuis plus de six années dans ce même journal, passer en leurs traits essentiels du domaine de la théorie dans celui de la pratique, pour la plus grande sécurité, nous en avons l’espoir, de la population parisienne. Mais ce titre : Le Crime à Paris, si tentant qu’il fût, traduisait mal notre dessein. Le mot « crime », dans le langage pénal, a une signification très précise. Il ne s’applique qu’à une catégorie de malfaiteurs, les plus redoutables certes pour les personnes, mais il laisse de côté les délinquants qui sont plus nuisibles pour la propriété.

 

Comme l’une ou l’autre catégorie, criminels ou délinquants, comprend des « professionnels », c’est-à-dire des individus vivant quotidiennement du produit de leurs mauvaises actions, nous avons adopté, comme étant plus général et plus juste, le titre : LES MALFAITEURS DE PROFESSION.

 

En même temps que nous décrivions l’œuvre spoliatrice et parfois meurtrière des malfaiteurs, nous nous sommes appliqué à indiquer les précautions à prendre contre eux. Chacun des chapitres de ce livre contient à cet égard des enseignements ou, si l’on préfère le mot, des renseignements, que nous avons cru nécessaire de répandre.

 

Certes, nous n’irons pas jusqu’à dire comme ce commissaire de police de vaudeville « qu’on n’est jamais volé que par sa faute » ; il est trop vrai cependant que plus de prudence, c’est-à-dire moins de confiance, et plus de prévoyance, c’est-à-dire moins de légèreté, nous épargneraient bien des surprises. Les malfaiteurs profitent avant tout de nos fautes ; mais encore est-il bon d’être avisé des fautes à ne pas commettre. Nous serions heureux que la lecture de ce livre pût éclairer le publie sur ce point et lui ouvrir les yeux sur les embûches tendues à sa crédulité.

 

Un homme averti en vaut deux, dit le proverbe.

Nous avons joint au texte quelques illustrations propres à soutenir l’attention du lecteur, Elles sont dues au crayon très fin, très varié, d’un jeune fonctionnaire du ministère de l’intérieur, M. Gras. Nous nous félicitons d’avoir fait violence à sa modestie, car ses débuts présagent un véritable artiste.

Nous devons à l’obligeance de M. Alphonse Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire à la Préfecture de police, des types de malfaiteurs choisis parmi des relégués, des forçats à perpétuité, ou des exécutés. M. Bertillon est l’homme qui, depuis dix ans, a le plus et le mieux fait en France pour préciser les investigations. de la police et assurer l’action de la justice. Il a substitué la certitude scientifique aux hasards des reconnaissances antérieures. Grâce à lui, les malfaiteurs de profession ne peuvent plus cacher leur identité sous de faux noms, ni porter longtemps le masque. La main de la science les. tient au collet plus sûrement que celle des gendarmes : une fois saisis, ils sont implacablement étiquetés, et cela pour toujours. Nous sommes heureux d’ajouter notre modeste, mais ferme témoignage, à tant d’autres plus autorisés.

Louis PUIBARAUD.

15 novembre 1893.

LA PROFESSION DE MALFAITEUR

Dans cette série d’études et, pour ainsi dire, de monographies, : nous voudrions examiner, une à une, chaque catégorie de malfaiteurs. Cette dénomination générale de « malfaiteurs » comprend à la fois les criminels et les délinquants. Les premiers sont plus. dangereux pour les personnes, les seconds sont peut-être plus nuisibles pour le bien d’autrui.

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Pour plus d’exactitude de langage, nous avons dû adopter le titre de « Malfaiteurs de profession », bien que « les criminels de profession », au sens strictement pénal du mot « criminel », forment un contingent considérable dans l’effectif des malfaiteurs. Les voleurs avec effraction, dont les cambrioleurs sont la plus dangereuse espèce, les auteurs d’attaques nocturnes, les faux-monnayeurs, etc., sont des « criminels », et ils sont par excellence des « professionnels ». Mais les bonneteurs, les voleurs à la tire, les usuriers, les maîtres-chanteurs, etc., ne sont pas qualifiés « criminels » par le Code pénal, et ils sont également des « professionnels ». Il a donc fallu. recourir, pour les englober dans notre nomenclature, à une dénomination générale. C’est ce qui explique notre titre : LES MALFAITEURS DE PROFESSION.

La pratique quotidienne des méfaits, crimes ou délits, est devenue effectivement une carrière et, par certains côtés, nous dirions une science, si ce n’était offenser le mot.

Cette carrière a ses déboires, car la police et la justice se mettent à la traverse, mais elle a aussi ses avantages et, disent quelques-uns, ses bons moments. La vérité est que nombre de ceux qui l’exercent en vivent, et en vivent largement — jusqu’à la liquidation finale.

Comment se commettent les méfaits les plus fréquents ? Comment s’y prennent leurs auteurs pour dérouter les recherches ? Par quelles précautions ou par quels hasards parviennent-ils à échapper, si longtemps parfois, à la vindicte sociale ?

Telles sont les questions qui feront l’objet de ce travail. Nous les examinerons en détail dans chacune des espèces que nous aurons successivement à traiter.

Est-ce une curiosité malsaine, une sorte de dilettantisme dépravé, qui nous pousse à essayer cette étude ? Nous prions qu’on nous fasse l’honneur de nous prêter un autre dessein. Notre seul désir est de prévenir et de prémunir les honnêtes gens, de leur signaler les embûches tendues à leur crédulité, à leur bonne foi, à leur ignorance. Signaler le danger, le montrer, le démontrer, est encore le meilleur moyen qu’on puisse trouver pour mettre en garde contre lui. Dût-on nous accuser de paradoxe, nous dirons que les malfaiteurs n’ont pas de meilleurs appoints que l’honnêteté et la confiance des braves gens.

Le crime ne vit qu’aux dépens des dupes et des faibles. Nous voudrions éclairer et renseigner le public, et de la sorte faire œuvre de préservation.

Celui qui écrit ces lignes n’empruntera rien aux livres. Il racontera ce qu’il a vu, il montrera ce qu’il a touché du doigt. C’est de la vie qu’il rapporte.

Le crime a trois causes : l’argent, la vengeance, la passion charnelle. Cherchez tant que vous voudrez, vous n’en trouverez point d’autres. Se procurer de l’argent sans travail ; verser le sang sans cause légitime, pour assouvir sa haine ou s’emparer du bien d’autrui ; satisfaire sa passion instantanément, ou en tirer profit, ou en détruire les suites, telles sont les seules idées qui poussent au crime et qui engendrent surtout la profession de malfaiteur. Et encore pourrait-on ramener à un seul mobile la cause déterminante de ce métier : c’est l’argent. Le sang versé n’est, le plus souvent, que la mauvaise conclusion d’une « affaire » — tout comme le suicide est la terminaison fâcheuse de la carrière du joueur. Mais tuer est un parti auquel le professionnel du crime est par avance résolu, comme se suicider est une décision dès longtemps arrêtée par le joueur, à l’heure du désastre.

Il y a des professionnels du crime dans tous les mondes. Chaque classe de la société fournit les siens. Afin d’entrer, sans plus tarder, in medias res, suivant le précepte d’Horace, énumérons-les par catégories sociales :

Dans la plèbe : le voleur de nuit par attaque nocturne, le dévaliseur de villas, le cambrioleur, le bonneteur, le souteneur.

Dans une classe plus relevée, mieux habillée surtout, et qu’on pourrait appeler la bourgeoisie du crime : l’escroc, sous ses formes multiples, le voleur à la tire, le faux-monnayeur, le voleur au cautionnement, l’usurier.

Enfin, dans ce qu’on est convenu d’appeler le monde : le voleur avec faux titres, le grec et le tenancier de tripot clandestin, le maître-chanteur.

Telle est l’énumération des malfaiteurs de profession les plus nombreux — les plus occupés — à Paris notamment. Encore n’avons-nous pas la prétention d’avoir donné une nomenclature complète. Ce que nous affirmons, c’est que ce sont là des carrières et des carrières lucratives, jusqu’au jour où la justice les interrompt. Mais, comme toutes les carrières, celles-là se reprennent, se recommencent, se continuent.

Après quelques années de villégiature à Clairvaux ou à Melun, dans la paix de la maison centrale, ces professionnels reviennent à Paris, modifient leur nom (et encore n’est-ce pas toujours utile), mais ne changent pas de métier. Malfaiteurs ils étaient, malfaiteurs ils demeurent. Ils ont un bon état et ils s’y tiennent.

On comprend, rien qu’en se reportant à cette énumération, que certains de ces malfaiteurs puissent très longtemps dérouter les recherches de la justice. Il y a des usuriers qui sont connus à Paris depuis quarante ans, qui ont exploité successivement les pères et les fils, qui sont tenus pour d’effroyables coquins, mais contre lesquels jamais une plainte n’a été adressée au parquet tellement ils sont habiles. Quelles sont leurs ruses ordinaires, leurs précautions admirables de sagacité et parfois de science juridique ? C’est ce que nous expliquerons.

Il y a, à Paris, des tenanciers de tripot clandestin, qui dévalisent depuis vingt ans les pontes naïfs et qui transportent leur roulette de maison en maison chaque soir, sans que la justice ait pu parvenir jamais à les dégoûter de ce métier, rémunérateur entre tous. Quand le père est en prison, c’est la mère qui fait marcher le cylindre. Comment s’y prennent ces nomades pour avoir toujours une clientèle, bien que changeant chaque nuit d’appartement ? C’est ce qu’on apprendra si l’on veut bien nous lire.

Qui de nous n’a connu des gens qui n’ont ni état ni fortune, et qui mènent cependant un train de quarante mille livres de rente durant plusieurs années, jusqu’au plongeon subit ? Quelle était la poule aux œufs d’or qui les faisait vivre. Nous le laisserons deviner.

Il y a tel gentilhomme de façons exquises, accepté partout, choyé dans les salons, reçu à toutes boules blanches dans les cercles, et qui, un jour de malheur, laisse passer sous l’habit noir la casaque de l’ancien réclusionnaire. Comment a-t-il pu se procurer un état civil faux ? Par quelles transformations est-il passé pour se faire agréer partout ? Pourquoi l’ombre s’est-elle épaissie immédiatement sur sa disparition ? Autant d’artifices que nous dévoilerons.

Enfin, dans un ordre d’idées moins subtil, mais non moins utile à connaître, nous indiquerons les procédés quotidiens de l’escroquerie, de l’abus de confiance, qui sont la plaie du commerce, de ce brave commerce parisien qu’un tortil de baron, imprimé sur une carte de visite, entraîne à toutes les sottises.

Les. criminels que nous allons étudier exploitent Paris de propos délibéré. Ils n’ont qu’une préoccupation : se soustraire à la justice en commettant leurs méfaits dans des conditions telles qu’ils puissent donner le change sur leurs intentions. Leur suprême malice est de profiter des fautes des honnêtes gens, d’un instant de faiblesse, d’un instant de passion. Ils sont des hommes de proie dans la grande ville du travail honnête et paisible.

Ces catégories de malfaiteurs, sans être particulières à Paris, s’y rencontrent et s’y meuvent plus aisément qu’en province. Elles ont besoin pour vivre des grandes agglomérations d’hommes.

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Le professionnel du crime a d’abord été un criminel fortuit, qui, ayant échappé par malheur à la répression, a pu se former une expérience. Lombroso et les philosophes du crime perdraient leur latin avec lui. C’est un produit social, ce n’es point un produit naturel.

Comme dans toutes les carrières, il y a des habiles et des maladroits. La suprême habileté est de ne point se laisser prendre sous les rêts de la justice, et il y a des professionnels qui échappent à toutes les poursuites. Ce sont les véritables sujets dangereux de cette troupe qui exploite la crédulité publique.

Arrêtons là ces considérations un peu générales qui, tontes, trouveront leur application et leur explication dans les espèces que nous allons étudier. Nous commencerons par les malfaiteurs les plus vulgaires, les plus bas dans l’échelle du crime : les voleurs par attaques nocturnes, dont les « faits divers » nous entretiennent si souvent.

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Types de criminels : assassins, cambrioleurs, voleurs de profession, dévaliseurs de villas, souteneurs, etc., etc. — (1) Campi. (2) Doré. (3) Marchandon. (4) Berland. Exécutés pour assassinats.

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CHAPITRE I

L’ATTAQUE NOCTURNE

Le chapitre des « faits divers » est, chaque jour, alimenté par des récits émouvants d’attaques nocturnes. Tantôt c’est au boulevard Rochechouart, tantôt avenue des Gobelins, hier à la porte de Pantin, aujourd’hui à la porte d’Italie, que de braves citoyens, rentrant chez eux, à deux heures du matin — revenant de leur travail, bien entendu — ont été dévalisés. Méfions-nous ! Méfions-nous d’autant plus de ces récits, que presque jamais la Cour d’assises n’a à s’occuper d’agressions nocturnes. Il y a toujours des explications qui réduisent les choses à une réalité toute simple.

Ce crime, dont les journaux entretiennent incessamment leurs lecteurs, est un des plus rares qui se commettent à Paris. Il s’y pratique cependant, mais presque toujours sous une forme déguisée. Nous ne sommes plus aux temps héroïques où le coupe-jarret demandait la bourse ou la vie ! C’est le vieux jeu, depuis longtemps abandonné. Le malfaiteur est actuellement beaucoup plus ingénieux. Ses victimes sont choisies parmi les niais ou les débauchés, et il a soin de les compromettre avant de les dévaliser.

L’attaque nocturne, il y a douze ans, était la monnaie courante des faits divers. Le conseil municipal de Paris demanda à cette époque au Préfet de police de le renseigner exactement sur chacun des attentats signalés par la presse. Il fut démontré, dans une séance fort amusante, que, dans le seul mois d’octobre 1880, sur 143 attaques nocturnes rapportées par lés journaux, il y en avait plus de la moitié inventées comme excuse par des maris qui, rentrant chez eux là bourse vide, avaient hésité devant des explications précises — et difficiles — à donner à leurs femmes. Ils avaient été dévalisé en route par des rôdeurs. C’était bien simple ! Le mari revenait paisiblement chez lui à minuit. Il s’était arrêté, comme il convient un jour de paye, à faire politesse à quelques amis, et avait, après boire, repris son bon chemin, lorsque pan ! du coin d’un terrain vague, deux hommes avaient surgi, le gourdin à la main : « Ta bourse, vieux frère, ou tu es mort ! » Le vieux frère s’était exécuté et voilà ! il n’avait plus le sou. « Ah ! disait-il à sa femme, Paris n’est vraiment pas sûr ».

Le lendemain, les journaux racontaient l’aventure, on devine avec quelle aigreur, car la ménagère n’avait pas manqué d’accompagner son homme chez le commissaire de police, et souvent c’était elle qui avait fait le récit, avec force détails.

A cette époque, durant l’hiver de 1880, ce fut une traînée de poudre. Jamais il n’y eut autant d’attaques nocturnes à Paris. Il ne manque pas de bons compagnons dans nos faubourgs qui boivent là paye du samedi avant de rentrer au domicile conjugal. Et c’était précisément. les samedis de quinzaine que les attaques nocturnes se multipliaient. Ce fut un trait de lumière. On acquit vite la certitude que l’attaque nocturne était un truc commode pour expliquer le vide du porte-monnaie. Pendant trois ans, on n’entendit plus parler que de loin en loin de ces attaques dépistées. La supercherie était percée à jour. Puis la mode en revint, à un moment très précis, et qu’il est aisé de rappeler. La préfecture de police avait eu l’idée d’imposer aux cafés, autres que ceux du boulevard, la fermeture à minuit et demi.

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C’était rompre avec des habitudes anciennes, et qu’il valait mieux tolérer, car la vie de Paris a ses traditions et aussi ses nécessités avec lesquelles il faut savoir composer. Quoi qu’il en soit, durant un mois, en 1882, la préfecture de police eut l’idée de faire revivre une ordonnance prescrivant la fermeture à minuit et demi des débits de boissons. Ce fut le point de départ d’une infinité d’attaques nocturnes, vraies ou fausses. Chaque jour on enregistrait, dans les faits divers, les malheurs de bons citoyens qui, rentrant chez eux, dans l’obscurité, les cafés ayant éteint leur devanture par ordre, avaient été attaqués et dévalisés par des malandrins.

L’exécution de cette vieille et malencontreuse ordonnance fut suspendue. Les attaques nocturnes cessèrent comme par miracle.

Tout cela est de l’histoire un peu vieille. Le fait constant est que l’attaque nocturne a eu ses hauts et ses bas, depuis douze ans. Ce qui est non moins sûr, c’est que ce genre d’agression existe, qu’elle a ses « professionnels », et c’est ainsi que nous rentrons dans l’étude précise que nous avons entamée.

Paris, il faut bien le dire, a ses ravageurs. Il y a sur les boulevards extérieurs et sur les longues avenues qui mènent aux portes des octrois, puis, les fortifications dépassées, aux communes suburbaines, des coins aussi sombres que dans les plus obscures forêts des Vosges. Ce sont là les champs d’exercice des détrousseurs nocturnes. Seulement, et c’est sur ce point que nous allons insister, l’attaque nocturne est, le plus souvent, la conséquence d’une faute adroitement exploitée chez celui qui en devient la victime. Expliquons les choses. Jamais un honnête homme, tranquille et sérieux, qui rentre chez lui le soir, ne sera attaqué. Nous faisons volontiers appel au témoignage de tout Parisien habitué à réintégrer son domicile fort avant dans la nuit soit par devoir de métier, soit par une circonstance imprévue. Nous lui poserons nettement cette question : avez-vous jamais été attaqué ? Avez-vous même jamais eu l’occasion de redouter une agression nocturne ? — Nous connaissons par avance sa réponse : Jamais.

Paris n’est point un coupe-gorge. Il n’y a pas de surprises à redouter pour qui va droit son chemin, rentrant paisiblement dans ses pénates. Mais si, au lieu de cet homme sérieux que nous supposons, nous considérons l’ouvrier qui s’attarde à tous les cabarets, le baguenaudeur qui cause avec le premier venu, oh ! alors les choses changent d’aspect. Les boulevards extérieurs, les avenues qui mènent hors des fortifications, sont semés d’êtres dangereux pour qui tout imbécile bavard, tout ivrogne sans boussole, est une proie.

Le procédé employé est fort simple. Dans les débits qui sont si nombreux le long des boulevards extérieurs, il y a, chaque soir, une horde de souteneurs qui boivent en attendant l’heure du. retour de leurs compagnes. Ces misérables n’ont qu’une idée : se procurer de l’argent. Tous les moyens leur sont bons. Un honnête ouvrier, ayant touché sa paye, vient-il à s’aventurer en ces lieux, on l’entoure, on cause avec lui, on flatte ses manies, son orgueil, car l’artisan a souvent une vanité puérile par où il s’abandonne. On sort ensemble afin de visiter d’autres débits. Les camarades improvisés de cet homme voient le point par où il est chatouilleux, question d’état, de pays d’origine, de politique. A un moment donné les esprits s’aigrissent, ou, pour mieux dire, la querelle surgit, voulue, préméditée, de la part des nouveaux compagnons. La rixe éclate, les coups sont échangés, et le pauvre homme est dévalisé, puis jeté sur le carreau. Sa paye, sa montre, une partie de ses vêtements, sont arrachés par ceux qui le régalaient tout à l’heure, sachant bien comment ils termineraient l’aventure, car tout cela était comédie.

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Attaque nocturne ! Oui, à n’en pas douter, mais attaque dissimulée et qui, demain, si la police s’en mêle, passera pour une rixe d’ivrognes à la suite d’une discussion. La question du vol sera un accessoire.

Les trois quarts des attaques nocturnes sont ainsi exécutées à la suite d’une soirée passée à boire. Il y a toujours la dupe, l’ouvrier aviné, qui ne se doute pas que ses compagnons inconnus sont autant de malfaiteurs attendant le moment précis où un mot trop vif, lancé exprès, provoquera la querelle, avec toutes les apparences d’une discussion légitime, si l’on peut ainsi parler.

Et chaque soir ces mêmes criminels se livrent aux mêmes opérations. De temps en temps, il y aura bien une arrestation de l’un ou de l’autre d’entre eux, mais le plus ordinairement les agents de police se borneront à les pourchasser, leur enjoignant simplement de ne point troubler la rue et d’aller se gourmer plus loin. Sous ces disputes il y a un vol qui se prépare et qui va s’accomplir. La victime s’y prête par sa niaiserie.

Loin de nous donc le procédé brutal du scélérat qui naguère « arrêtait » le passant pour lui demander sa bourse. Vieux jeu que cela ! On y va plus en douceur aujourd’hui, et c’est à une clientèle spéciale que les professionnels du crime s’adressent. Qu’est-ce donc ? Rien, des gens qui se chamaillent. Ne nous en occupons pas : ce sont des ivrognes.

Telle est la pratique actuelle de l’attaque nocturne. Chaque nuit, elle se commet largement tout le long des avenues qui conduisent à Clichy, à Saint-Ouen, à Pantin, à Aubervilliers. Elle se pratique toujours par les mêmes individus, presque aux mêmes points, à la sortie des mêmes cabarets, et personne n’y fait attention. Le lendemain, la victime va chez le commissaire qui la réprimande, à son grand étonnement, pour sa sottise.

Il y a mieux. C’est presque toujours sur les mêmes personnes ou, tout au moins, sur la même catégorie de personnes que ces attaques nocturnes déguisées s’accomplissent. C’est sur des cochers de fiacre, sur des conducteurs d’omnibus, des garçons de café rentrant chez eux, que les dévalisseurs opèrent. Leurs victimes sont encore des commerçants naïfs de la banlieue, qui ont réglé des affaires à Paris et qui, le soir venu, entrent dans certains cafés-concerts, ou, pis encore, dans des maisons borgnes pour finir leur journée par quelque mauvais plaisir. Ils y trouvent des compagnons de débauche, avec lesquels ils sortent, et, sur un mot quelconque, les têtes paraissent s’échauffer. C’est le « sus à la sacoche » !

Donc, quand nous lisons, dans les faits divers, des récits d’attaques nocturnes, ayons de la défiance. Il y a fort peu d’attaques nocturnes franches, à Paris. Mais il y a une infinité de rixes qui sont des agressions déguisées.

Il y a des précautions à prendre pour éviter les fâcheuses rencontres, et ces précautions, les voici :

Les rues de Paris, la nuit, dans les quartiers excentriques, sont remplies de gens qui simulent l’ivresse et qui cherchent à vous heurter. Prenez garde ! Sous cet ivrogne, il y a souvent un malfaiteur. A deux heures du matin, les honnêtes ivrognes sont couchés ou au poste. L’homme qui zèbre le trottoir de ses lacets est dangereux. Son procédé consiste à vous heurter et à vous invectiver ensuite. Que si vous ripostez, il se jettera sur vous et d’un tour de main vous arrachera votre montre, et vous clouera sur le pavé, s’il est le plus fort. Vous crierez. Dispute d’ivrognes, diront les passants, s’il y en a, et ils fileront.

Un conseil excellent qu’il ne faut pas hésiter à suivre est de toujours céder le trottoir à l’ivrogne, passé minuit. Marchez au milieu de la chaussée, s’il est nécessaire. Pas de faux courage, qui serait, dans ce cas, une sottise.

Le malfaiteur de profession qui s’est fait une spécialité de l’attaque nocturne, a toujours soin d’invoquer la rixe comme une excuse, quand la police intervient. Les coups qu’il porte à sa victime ne sont que des représailles, affirme-t-il, et c’est pour ce système de défense qu’il prépare les stations préliminaires dans des lieux publics.

Aussi peut-on affirmer que l’attaque nocturne, à Paris, ne menace qu’une catégorie assez peu nombreuse de personnes. Ce sont les ouvriers traînards, bavards et buveurs, qui s’arrêtent partout et causent avec le premier venu. L’homme qui rentre chez lui tranquillement, qui est d’humeur calme et qui n’entend point se quereller avec le passant suspect n’a rien à redouter. Que si, d’aventure, un mot grossier était lancé contre lui, qu’il file vite son chemin et ne se laisse point prendre.

Les malfaiteurs qui se livrent à l’attaque nocturne ne sont pas des spécialistes comme le voleur à la tire ou même le cambrioleur, L’attaque nocturne est une sorte d’exercice commun où tous les bandits se rencontrent. C’est le travail supplémentaire, éventuel, et, quand il y a un coup à faire, tous les scélérats s’entr’aident. Un simple coup d’œil suffit pour engager la partie et la mener jusqu’au bout.

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