OMAR L'A TUÉE

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A Mougins, le 23 juin 1991, la vie de Ghislaine Marchal bascule. Après s'être barricadée dans la cave de la Chamade, elle dénonce son meurtrier, Omar Raddad, avec son sang, pour que le crime ne reste pas impuni. Depuis, cette affaire judiciaire défraie la chronique. L'opinion publique, par médias interposés, a été manipulée par des propagandistes idéologiques. Il était nécessaire que, libéré aujourd'hui de son devoir de réserve, celui qui dirigea l'enquête puisse se faire enfin entendre et rappeler avec quels scrupules cette enquête fut menée.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296311206
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OMAR L'A TUEE

Capitaine Georges CENCI

OMAR L'A TUEE

VERITE ET MANIPULATIONS D'OPINIONS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-3785-4

Préface
Souvenirs et réflexions

Onze ans de silence médiatique et stoïque pour le capitaine Cenci depuis le début de son enquête. Huit ans en ce qui me concerne depuis le début du procès, à l'exception de trois discr ètes mises au point sur des propos outrageants et provocateurs envers la Justice et en déclinant, de ma seule initiative, une quinzaine d'invitations à des séances d'interviews ou de justice spectacle. Aujourd'hui encore et même après la décision de la cour de révision, je ne m'arroge pas le droit et je n'ai pas l'intention de me livrer à de quelconques commentaires sur le fond de l'affaire, le procès et le verdict, ma fonction ayant été - il faut le compre ndre - de nature différente de celle du directeur d'enquête appelé à rendre compte de ses investigations, à en exposer les résultats et à formuler ses conclusions pendant l'instruction puis aux audiences publiques. Dans un livre intitulé « La Justice au Parnasse », un grand avocat d'assises d'une autre époque, maître Maurice Garçon, écrivait au chapitre" en marge de l'Immortel" consacré à sa plaidoirie dans un procès en diffamation sur de faux objets archéolo-

giques : « Pour savoir de l'une ou l'autre thèse.. .laquelle était la
bonne, il m'apparaissait que deux gendarmes, enquêtant et perquisitionnant sur l'ordre de leur chef et revêtus de leur uniforme, apporteraient des preuves d'autant plus précieuses qu'elles se-

raient exemptes de passion...

»

Après ce bref, mais net, hommage à l'objectivité de la gendarmerie, cet illustre membre de l'Académie française, auteur

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aussi de «L'essai sur l'éloquence judiciaire », déplorait le comportement injurieux et grossier de ses adversaires contre son client et divers collaborateurs de justice, tels que des experts, en ajoutant: «Ainsi, l'avocat qui penserait que l'on peut tout plaider également et que l'invective, notamment, est toujours de saison,

commettrait une lourde erreur... »
Oui, c'était une autre époque,. celle où cet "Immortel" savait, sans bassesse ni concession et sans rien perdre de sa force de conviction, maîtriser ses propos et cette langue française dont il avait avec trente-neuf autres, la charge, si bien remplie, de maintenir la pureté, la vigueur, le renom et la pérennité. J'ai, par les hasards de la profession et de la vie, aperçu, rencontré ou côtoyé d'autres grandes figures du Barreau. Je ne citerai, malgré mon estime ou mon admiration, ni ceux qui m'étaient proches ni ceux qui exercent ou vivent encore. J'évoque seulement, parmi les disparus: *René Coty, dernier président de la quatrième République qui, avant de me recevoir longuement à l'Elysée au sujet d'un recours en grâce pour un ancien harki passé au terrorisme sous la contrainte, avait accueilli le très jeune avocat que j'étais alors sur

le seuil même de son bureau par un « Bonjour mon cher confrère» accompagné d'une poignée de main, la simplicité de cet accueil étant sans doute une manière élégante de me mettre à mon aise pour l'entretien qui allait suivre. J'ajoute que je n'ai pas eu à renouveler ce genre de démarche malgré le nombre élevé de désignations dont nous faisions
alors l'objet et qu'à la différence de l'auteur de « la Justice est un jeu» que j'évoquerai plus loin, je n'aurais pour rien au monde pu me satisfaire de réaliser un "Jackpot" - si j'ose dire - de plus d'une centaine de clients condamnés à la peine capitale. Mes ambitions professionnelles plus modestes et ma conception de mon devoir paraissaient imposer, sans connivence ni rupture, la r echerche de la défense la plus utile aux intérêts du justiciable qui m'était confié: sans fuir ou taire systématiquement la vérité conception semble-t-il aussi archaïque de nos jours que le fait d'avouer une hétérosexualité.

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*René Floriot, aperçu à Douai alors qu'il venait plaider devant la Cour d'assises pour s'opposer au redoutable avocat général Dorwling-Carter. *Tixier- Vignancour, qui fut candidat malheureux à la prés idence de la République et que j'ai reçu, un matin de permanence au parquet de Douai où il conduisait son jeune client, condamné par contumace et venu se constituer prisonnier après une fuite en Italie. J'ai ainsi eu droit à un récital privé de celui que l'on appe-

lait à juste titre:

«

la voix d'airain ».

*Pollack dont l'humanité était aussi élevée que le talent et que j'ai eu le privilège d'accueillir un jour à Grasse dans mon cabinet de juge d'instruction. *Henri-René Garaud, l'avocat "politiquement incorrect" venu défendre pendant trois semaines devant la Cour d'assises du

Var que je présidais sa cliente Joëlle Pesnel, dans ce que l'on
appelait «L'affaire Canson ». Il l'a évoquée ensuite dans son dernier livre autobiographique en des termes tels, à mon égard bien que le verdict n'ait pas répondu à ses espoirs et à son talent que je l'en ai remercié et que nous avons quelque peu correspondu avant que la mort ne vienne, en 1998, mettre un terme à une carrière si passionnément menée et réussie. Mais laissons ces souvenirs et revenons à notre sujet. Avant d'ouvrir le livre de Monsieur Cenci, j'avais pris la peine - le mot ayant ici toute son acception - d'absorber, indépendamment des feuilletons journalistiques, radiophoniques et télévisuels, la surabondante littérature dont le meurtre de Madame Ghislaine MarchaI avait été le sujet ou le prétexte,. je citerai, dans le désordre: * «Omar, la construction d'un coupable» du journaliste, devenu académicien de notre époque nouvelle, Jean-Marie Rouart,. écrivain qui, sans avoir assisté au procès, ainsi qu'il l'avait reconnu à une émission de Bernard Pivot, ne s'était pas privé de formuler à mon sujet - et de quelques autres - quelques insinuations peu amènes. J'aurais pu lui faire lire, s'il avait souhaité être mieux renseigné, la lettre que m'adressait spontanément à l'issue d'un procès à Nice, le 10 juin 1990, le président d'une association bien connue pour sa lutte contre le racisme. Il y aurait

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trouvé ce passage, dont il aurait pu faire son profit de journaliste d'investigation: «C'est bien la première fois que je sors du Palais avec cette envie de remercier le président.. . Je me permets de vous joindre la page de réflexion... pour l'information et la formation humaine de nos adhérents et amis. » Et, cette page commençait ainsi: «Réflexions sur le procès d'assises des meurtriers d'Amar Abidi... Ce fut en tous points un procès exemplaire: et ce, par la tenue des débats et par le décorticage méticuleux du dossier - ces deux points grâce au président Djian -, par la reconnaissance sans équivoque du mobile raciste et par la peine à la fois

lourde et appropriée...

»

J'aurais pu aussi, pour compléter son

information à mon sujet, commettre l'indiscrétion de lui montrer une lettre quelque peu dithyrambique mais combien chaleureuse que m'adressait en janvier 1997, après mon admission à la retraite mais aussi après le procès d'Omar Raddad, l'un de ses avocats - pas le dernier mais non le moindre - et qui écrivait notam-

ment: « Votre marque est la représentation d'une Justice digne,
incarnée par un magistrat qui n'a jamais oublié qu'il avait été

avocat...

»

Et j'en passe. J'aurais pu encore, pour l'édification de

ce même écrivain, lui confier que mon père, avocat et bâtonnier respecté de tous et qui m'a enseigné l'essentiel aux plans profe ssionnel et humain, fut en son temps le président du Club civique pour la fraternité entre les races... J'aurais pu en dire encore bien plus... mais cela aurait été sans doute trop dérangeant pour le développement de certaines thèses. Alors refermons cette parenthèse. * « Omar n'a pas tué » de Madame Bonzon- Thiam. * «L'affaire Omar, mensonges et vérité» de Madame Eve Livet, co-productrice avec Monsieur Saad Salman de la seule émission télévisée à laquelle j'avais accepté de paraître car enr egistrée à une époque où il n'était plus question de demande en révision, mais qui n'a été diffusée que bien plus tard, à contr etemps et lorsqu'une demande a été à nouveau évoquée. Emission où mon intervention concernant essentiellement la désinformation et la manipulation de l'opinion publique - et non le fond de l'affaire, le procès ou le verdict - a été réduite à cinquante-huit secondes lors de sa diffusion tardive! En quelque sorte un record

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Il

de compression que même les Jivaros réducteurs de têtes auraient pu envier. * «Omar Raddad, contre-enquête pour la révision d'un procès manipulé» de Christophe Deloire et Roger-Marc Moreau ,. enquêteur privé dont ce livre traite suffisamment pour que je n'aie pas besoin d'en parler encore. * «Omar m'a tuer» de maître Jacques Vergés du même auteur, dont les * «Mon Dieu, pardonnez-leur» libraires seront sans doute satisfaits d'apprendre que je suis un excellent consommateur de produits littéraires, pour avoir égal ement acquis et lu attentivement - indépendamment d'ouvrages culturels heureusement plus variés et d'autres auteurs! -: * «La beauté du crime» toujours de Jacques Vergés,. mais j'ai vu trop de cadavres et de blessés, assisté à trop d'autopsies, constaté trop de détresses des victimes ou de leurs proches, pour subir du Crime autant de fascination, même si je me suis constamment efforcé, comme avocat puis comme magistrat, de comprendre par quels méandres et circonstances de la vie ou quelles aberrations de la pensée certains sont amenés à en commettre. * «Le salaud lumineux» du même auteur, livre autobiographique de conversations avec Jean-Louis Remilleux. * «Intelligence avec l'ennemi» ,. suite du livre précité. * «Lettre ouverte à mes amis Algériens devenus des tortionnaires », qu'il disait signer de son "nom de guerre d'hier", Mansour: traduction, sauf erreur et en toute modestie Le vainqueur. Mon grand-père paternel qui fut directeur d'école, officier d'Académie, chroniqueur de presse et "arabologue distingué" pour reprendre une qualification que m'a décernée bien à tort Me Vergés - aurait, de son vivant, émis un avis plus autorisé sur cette traduction,. tandis que mon autre grand-père, maternel, qui avait dû fuir en 1870 l'Alsace et la France métropolitaine pour ne pas porter le "casque à pointe" et pour conserver l'honneur d'être français, en venant s'installer avec sa famille en Algérie, n'aurait

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pas imaginé que, pour cette dernière et même raison, les survivants de ses descendants seraient amenés à refaire, un jour, le chemin inverse: jusqu'à Douai en ce qui me concerne. L'Histoire a de ces va-et-vient 1 * «De la stratégie judiciaire» ,. toujours de Jacques Vergés.
* «La justice est un jeu », idem, dont la page 48 contient une réflexion édifiante de l'auteur, à propos de la "symbolique" du

procès de Barbie et des

«

quarante petits blancs des parties civi-

les. »
C'est donc sans favoritisme excessif envers ces deux autres auteurs, que j'ai pu m'intéresser également à la lecture de : * «L'affaire Omar Raddad, le dossier pour servir la vérité» de François F oucart, féru de Droit et de psychologie, pendant vingt-cinq ans chroniqueur judiciaire, qui, à la différence de bien d'autres auteurs et commentateurs, avait pris la peine de suivre les débats publics et que l'on a laissé si peu s'exprimer au cours de l'émission télévisée à laquelle il allait, par la suite, participer. Enfin le livre de Monsieur Cenci, publié après avoir pris sa retraite, tout en continuant d'ailleurs à faire bénéficier le Service public de la Justice de son expérience, de sa compétence et de son dévouement dans la ville où il réside. J'allais oublier, dans la nomenclature qui précède, un autre livre édifiant de l'auteur Jacques Vergés, intitulé: «Je défends Barbie» ,. non pas, hélas I, la poupée du même nom mais celui que, par marque de respect (sic) l'auteur appelait Don Klaus et qui le lui rendait bien en lui servant du Don Jaime (Jacques en espagnol). Que de Dons 1 Il s'agissait de l'officier nazi qui fut condamné pour crime contre l'humanité. Préfaçant ce livre, Jean Edern Hallier expliquait avoir connu Jacques Vergés depuis les années 1960. A propos des années 1970 et d'une longue période d'absence, celui-ci, interrogé autrefois avec insistance par Jean-Louis Remilleux,

n'avait consenti à préciser ( ?) que: « Tout ce que je peux vous

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dire, c'est que je suis revenu de cette aventure mince, bronzé, aguerri. » Jean Edern Hallier paraissant vouloir enfin dévoiler quelque secret de polichinelle ajoutait dans sa préface: « Quand
il disparut pour huit ans, en 1970, je le rencontrai successivement dans les maquis boliviens en 1973, chez les Khmers rouges et dans un bordel de Tel Aviv... Il ne me démentira pas. »

C'est de manière moins aventureuse et plus prosaïque qu'en l'année 1997 j'ai rencontré le capitaine Cenci dans la citadelle de Villefranche-sur-mer, au cours d'un congrès de criminologie auquel nous avions été respectivement conviés à participer. Ce fut une occasion de mieux nous connaître et d'échanger quelques souvenirs professionnels. Il n'y avait pas, parmi les enquêtes parvenues à la Cour d'assises et effectuées par la brigade de recherches de Cannes qu'il dirigeait, que celle concernant le meurtre de Mme MarchaI. Nous avons ainsi pu évoquer ces investigations difficiles qui, après le piétinement de précédents enquêteurs d'un autre service, pendant quelques mois, suivi de leur dessaisissement, avaient dû être reprises par la brigade de recherche: elles concernaient le meurtre commis un mois environ avant celui de Mme Marchai, d'un homme de vingt-neuf ans, Parid R..., de nuit, par arme à feu - non retrouvée - et sans témoin direct ni mobile connu. Opérant avec astuce et ténacité, sous couvert d'une mission de sécurité d'un lieu public qui les conduisait à troquer l'uniforme contre le smoking - ce qui leur fut plus tard véhémentement reproché par la Défense - les gendarmes parvenaient à se familiariser avec le personnel et à obtenir de gens, jusque-là muets, que les langues se délient et que des confidences surgissent. De telle sorte qu'une scène d'altercation préalable au meurtre était reconstituée et un suspect identifié et arrêté. Il nia toute pa rticipation à l'altercation et au meurtre. Au terme d'une instruction et d'une enquête longues, minutieuses, accompagnées de mises sous écoutes téléphoniques, d'expertises diverses, le suspect fut renvoyé devant la Cour d'assises des Alpes-maritimes où, après

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des débats serrées et des affrontements tendus, il fut jugé et définitivement condamné pour ce crime. Mais pourquoi s'attarder autant sur cette affaire? Parce qu'elle montre, si besoin était, que cette brigade de recherches a déployé, pour élucider le meurtre du jeune Parid R... autant de zèle, d'efforts et de compétence que pour traiter l'affaire du meurtre de Mme MarchaI. C'était certes tout à fait normal, mais il n'est pas inutile de le rappeler compte tenu du dénigrement systématique et médiatique dont ont été abreuvés pendant des années cette unité de gendarmerie et son commandant. Qui aurait pu en attester? Pourquoi pas l'avocat des parties civiles, de la famille de Parid R..., le même qui coopéra par ailleurs activement à la demande de révision formulée dans l'affaire MarchaI, ne se privant ni de déclarations à la presse ni d'agrémenter de son indéniable prestance, aux côtés de Me Vergés, les images télévisées de la salle d'audience de la Cour de révision...J e le crois pourtant assez intègre pour n'avoir pas cha ssé de sa mémoire les souvenirs de l'autre affaire. C'est donc au cours de ce congrès de criminologie que le capitaine Cenci, ulcéré par les campagnes unilatérales, malvei lIantes et médiatiques qu'il continuait, comme d'autres, à subir dignement tout en étant contraint au silence, me fit part de son projet d'en sortir un jour pour remettre quelques pendules à l' heure et quelques faits en place. Il a su patiemment attendre encore cinq ans avant de le faire en rédigeant, puis en publiant son livre pour démontrer que son enquête n'avait été « ni bâclée, mal ficelée, orientée, tronquée ni truquée.» Le magistrat instructeur en avait attesté dès le 10 juin 1992 auprès du commandant de la compagnie de gendarmerie de Cannes, par une lettre publiée en annexe du livre. La suite est connue. Les abus médiatiques et les tentatives de manipulation de l'opinion publique ont été dans cette affaire assez flagrants pour

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qu'on puisse aujourd'hui en prendre conscience, sans avoir à ouvrir d'interminables débats et polémiques sur l'indispensable principe de liberté d'expression, ses abus, ses dérives et ses éventuelles limites. Qu'il soit dit cependant que nous connaissons dans la Presse et que nous avons rencontré au gré des affaires quelques grands chroniqueurs qui préconisent et pratiquent envers et contre tout une véritable et nécessaire déontologie. Je pense par exemple et de manière non exhaustive, sur le plan national à Monsieur Jean-Pierre Berthet et sur le plan local à Monsieur Maurice Huleu que j'ai eu le plaisir de rencontrer, à sa demande, l'an dernier, auprès du cinéaste Georges Lautner, pour commenter le film «Le 7ème juré », pour parler des Cours d'assises et de l'évolution législative en ce domaine. Mais ceci est une autre histoire... Achevant d'exprimer ces souvenirs et réflexions, je réalise combien j'ai peu souligné la constance et la fidélité à leurs d evoirs des jurés - femmes et hommes - et de mes collègues de cette Cour d'assises qui depuis huit ans ont dû subir sans broncher des commentaires ou des supputations souvent déplacés et parfois outrageants. Je leur rends ici l'hommage qu'ils méritent amplement et unanimement Je constate aussi combien, par souci permanent et peut-être excessif de neutralité, j'ai peu parlé de l'auteur et du contenu de ce livre, comme il est pourtant d'usage de le faire dans une préface. La lecture de cet ouvrage fait à mon sens ressortir le considérable travail de documentation, réalisé de manière chronologique par l'auteur et qui devrait permettre au lecteur attentif de formuler ses propres réflexions et opinions à partir des données précises et des réalités de l'enquête et non plus seulement au vu d'approximations littéraires ou de fictions médiatiques. Quant à l'auteur je crois m'être montré trop avare des compliments que méritaient pourtant sa ténacité, sa droiture et son courage.

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Dans notre pays de liberté et quand tout va à-peu-près bien, on aime rire au spectacle de Guignol assénant des coups de bâton sur les têtes de carton, de bois ou de plastique des marionnettes du juge ou du gendarme. Sorti de ce théâtre et quand les choses vont moins bien, que les menaces et les dangers d'agressions se profilent à l'horizon, on songe alors davantage à se placer sous leur autorité ou leur protection et l'on s'avise soudain qu'il ne s'agit plus de marionnettes insensibles, mais d'êtres susceptibles de s'exposer intelle ctuellement, moralement ou physiquement au service de la Société et de ses libertés. Cela devrait conduire chacun à plus de circonspection dans le traitement ou la considération qu 'il leur réserve. Il ne me paraît pas utopique d'espérer de telles prises de conscience dans l'avenir. Armand Djian Président de chambre honoraire Près la Cour d'appel d'Aix-en-Provence Capitaine honoraire

La vertu a cela d'heureux qu'elle se suffit à elle-même et qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans, de protecteurs; le manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais ilIa conserve, l'épure et la rend parfaite; qu'elle soit à la mode, qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu. La Bruyère, Les Caractères.

Avant-propos

Le 23 juin 1991, la vie de Ghislaine De Renty veuve MarchaI, bascule. Agonisante dans le sous-sol de sa propriété où son meurtrier l'a enfermée, elle va, dans les affres de la mort, le dénoncer - sans témoin, avec son sang, pour que le crime ne reste pas impuni. Onze ans ont passé. Qui se souvient encore de Ghislaine De Renty si ce ne sont sa famille et ses amis ! Vous souvenez-vous de cette "femme - courage", égorgée, éventrée, mutilée, transpercée à l'arme blanche? Vous souvenez-vous d'elle qui repose depuis très longtemps dans les abysses de l'oubli? C'est ainsi, les victimes ne sont qu'éphémères au regard de l'actualité.

Mais vous avez encore en mémoire les deux messages
sanglants qu'elle a laissés: OMAR M'A TUER et OMAR M'A T. Vous avez oublié les souffrances, l'agonie, le courage de Ghislaine MarchaI mais vous avez toujours présents à l'esprit sa dénonciation ante-mortem et le nom de son criminel. Ce n'est pas l'affaire MarchaI, c'est l'affaire Omar. J'ai assumé avec le gendarme Patrice Gervais la direction de cette enquête. Je suis fier de l'avoir dirigée. Surprenant n'est-ce pas quand vous n'avez cessé de lire que

l'enquête était

«

bâclée, mal ficelée, dirigée, tronquée voire

truquée.» Plus déconcertant encore, avec les magistrats, nous aurions accablé un innocent. Propos inadmissible~, ineptes, irresponsables et grotesques. Ce qui est flagrant dans l'histoire de cette affaire c'est l'omniprésence de la défense dans le débat médiatique et sa

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discrétion dans les échanges contradictoires. C'est elle qui a délibérément choisi le terrain médiatique où elle a réussi à faire passer ses thèses délirantes en voilant obstinément les faits. L'opinion publique, toujours prête à s'émouvoir et abusée par une information unilatérale et partiale, ne voit en Raddad que la victime d'une machination judiciaire. Les avocats ont su instiller dans la presse et l'opinion, le doute, le spectre de l'erreur judiciaire. La défense est remarquable d'efficacité, elle gagne le procès de rue mais s'effondre lors des débats contradictoires qui ont abouti à la condamnation de son client. La justice s'est prononcée. Sereinement, dignement, en toute indépendance et conscience. Toutes les parties se sont exprimées. Omar Raddad a été déclaré coupable et condamné par la cour d'assises des Alpes-Maritimes à 18 ans de réclusion criminelle. Tollé! Un verdict raciste à n'en pas douter! La salle des pas perdus du palais de justice de Nice fait encore le cercle autour de Me Vergès. «On a condamné, il y a cent ans, un jeune officier parce qu'il avait le seul tort d'être juif. Aujourd'hui, on condamne un jardinier parce qu'il a le seul tort d'être maghrébin ». C'est poignant. Cela n'a rien à voir avec le dossier mais c'est beau, c'est bien dit. La galerie boit les paroles du pathétique et percutant auxiliaire de justice. Les jurés n'ont pas dû être subjugués, eux qui ont eu l'occasion d'apprécier et de mesurer, dans le prétoire, les prestations de l'avocat, lequel allait être plus convaincant dans la salle des pas perdus, lorsque les caméras sont apparues et les micros se sont tendus. Mais bien évidemment, pour être persuasif, à défaut d'être brillant, il faut parfaitement connaître son sujet. La défense se pourvoit en cassation contre l'arrêt de la cour d'assises. Le pourvoi est rejeté par la chambre criminelle de la Cour de cassation. Mais là ne s'arrête pas l'affaire Omar, car depuis des mois et des mois, Mes Baudoux, un des

Avant-propos

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deux premiers défenseurs, et Vergès, ont, chacun, engagé un détective privé qui vont surenchérir dans la féconde quête de la désinformation. Ce sont ces deux hommes, Bernard Naranjo et Roger-Marc Moreau qui vont fournir à leurs employeurs des moyens pour tenter de berner la justice. Ce sera, souvenez-vous, la piste du deuxième Omar, l'erreur prétendue sur la boulangerie, les allégations de Patricia Clark, la mise en cause de Vilas-Boas, de Liliane Receveau, enfin la scandaleuse accusation portée contre la partie civile, Christian Veilleux. Les enquêtes parallèles accomplies par ces deux "privés" ont contribué à créer une information partiale, souvent mensongère et truquée, trompeuse et partisane au regard de ce qui s'est réellement produit. Ces manipulations d'opinions, par médias interposés, ont-elles eu une influence sur la décision de la commission de révision? Cette haute instance, statuant sur la demande en révision déposée le 27 janvier 1999 par la défense de Raddad, décide, le 25 juin 2001, de saisir la chambre criminelle de la Cour de cassation. Après avoir écarté bien des intrigues - par quel moyen, la Justice aurait-elle pu se laisser berner par un Moreau? -, les hauts magistrats ont néanmoins admis deux éléments nouveaux résultant des nouvelles expertises en génétique et en écriture. Ils se refuseront cependant à statuer s'il y avait ou non doute au sens de la loi, laissant cette décision à la cour de révision qui devra statuer par arrêt motivé non susceptible de voie de recours. Rejettera-t-elle ou admettra-t-elle la demande? Son rejet mettrait-il un coup d'arrêt à l'exploitation "médiatico-financière" de cette affaire? Je ne le pense pas. Si par contre la requête était avalisée, la condamnation prononcée par la cour d'assises de Nice serait annulée et Raddad renvoyé devant une autre cour d'assises à qui il appartiendrait de dire si Omar Raddad est coupable ou innocent du meurtre de Ghislaine MarchaI.

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Le 20 novembre 2002, la Cour de révision rejette la requête de Vergés. La vérité judiciaire s'impose à la pseudo vérité médiatique, la justice triomphe du mensonge, de la calomnie et de la manipulation, le Droit, le bon sens et la raison l'emportent. C'est un grand jour pour la victime et sa famille qui retrouvent leur honneur perdu, trop longtemps bafoué. Justice est définitivement rendue à Ghislaine MarchaI. Pour quelles raisons me suis-je décidé, après tout ce temps, à écrire un livre sur cette affaire? Le mépris du silence n'est-il pas suffisant? Il ne l'est plus. En activité de service, j'étais astreint à des obligations de réserve et de discrétion que j'ai toujours scrupuleusement respectées, et je me suis toujours refusé malgré les sollicitations à toute intervention. Aujourd'hui, je reprends ma liberté de parole et puisque les manipulations d'opinions continuent sans cesse au mépris du respect de l'homme, je me sens libre de publier ce que j'estime être la vérité judiciaire et non la pseudo vérité médiatique. J'écris pour ma famille, pour mon honneur et celui de mon ami, l'adjudant Patrice Gervais, pour les gendarmes de tout grade qui ont travaillé sur ce dossier et qui ont été outrés par les commentaires fallacieux et dénigrants. Peut-être aussi en avais-je assez d'être, comme sans doute le juge Renard et le président Djian, bafoué par ces intellocrates, au premier rang desquels figure l'académicien Jean-Marie Rouart. Peutêtre recherchais-je dans l'écriture un réconfort moral. Peutêtre ne tolérais-je plus, dans mon institution même, le regard de ceux qui s'étaient forgé une certaine opinion à la seule lecture de la presse, ceux qui croyaient savoir et qui ne savaient rien, ceux qui n'avaient pas su prendre la précaution de

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se renseigner avant de critiquer, ceux qui parlaient pour ne rien dire. Peut-être ne supportais-je plus l'injustice, le mensonge et la glorification provocante du concept de salaud, même sous prétexte de luminosité. J'écris pour l'information de toutes les personnes qui s'intéressent à cette affaire et qui veulent simplement connaître La vérité. Peut-être pour toutes ces raisons. Mais en fait, c'est la lecture des moyens de la défense pour demander la révision qui m'a le plus déterminé à écrire. Comment aurais-je pu admettre, dans le contexte de ce dossier, l'odieuse accusation de parricide portée contre Christian Veilleux. Dans les circonstances de cette affaire, telles que je vais vous les décrire, c'est tout simplement ignoble. Toutefois, écrire sur cet événement n'est pas un exutoire et en aucun cas une justification de mes actes dont j'ai répondu dans mes écrits et à la barre de la cour d'assises. Je voudrais enfin dire aux jurés de la cour d'assises de Nice, à vous citoyens d'un Etat de droit et juges d'un jour, qui aviez pris place aux côtés des trois magistrats de la cour et qui avez été plus tard pris à partie, vous ne vous êtes pas trompés en prononçant la culpabilité d'Omar Raddad. Je salue le courage de votre décision. En votre honneur et conscience, vous avez su discerner la vérité des manipulations d'opinions.

-I L'inquiétant silence de Ghislaine Marchai

Dimanche 23 juin 1991. Mougins (Alpes-Maritimes). C'est le jour anniversaire de Marius, l'époux de Colette Koster qui a lancé les invitations à déjeuner depuis au moins trois semaines. Dès 13 h, les invités arrivent au mas St-Simon. A 13 h 30, la maîtresse de maison est tout d'abord surprise du retard de Ghislaine MarchaI dont elle connaît la ponctualité. D'autant plus que les résidences des deux amies ne sont guère distantes et que Ghislaine, le matin même, lui avait confirmé qu'elle viendrait. Colette Koster demande une première fois à Lorène Blanc, son employée, de l'appeler à sa résidence, La Chamade. Comme personne ne répond, ne pouvant faire attendre plus longtemps ses convives, elle les invite à passer à table pensant que son invitée avait été retardée. Mais l'inquiétude s'est installée. Il n'est pas logique que Ghislaine MarchaI, si elle a eu un empêchement, ne l'ait pas fait savoir. A 14 h 30, Lorène Blanc compose à nouveau mais en vain le numéro de Ghislaine MarchaI. Etrange, inquiétant même, car en fin de matinée la voix de Ghislaine ne trahissait aucune crainte. Les convives quitteront le mas St-Simon sans connaître les raisons de sa défection. En fin d'après-midi, Colette Koster se rend à La Chamade. Aucun indice ne lui permet de déceler sa présence ou son absence. Le portail est

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fermé à clef, personne ne répond à ses appels. Une nouvelle fois, en début de soirée, elle décroche son téléphone. Sans plus de succès. Inexplicable silence. Vers midi, le lendemain, Colette se rend au mas St-Barthélémy, résidence de Francine Pascal, amie et voisine de Ghislaine MarchaI chez qui elle suppose trouver une réponse à son angoisse. Pendant ce temps, à Il h 30, Erica Serin, qui était conviée à déjeuner en tête-à-tête avec Ghislaine MarchaI, arrive avec sa voiture devant le portail de La Chamade. Elle en descend, actionne le système d'intercommunication pour que son amie lui ouvre le portail. Nul ne répond. Elle insiste, pense qu'elle est affairée à l'extérieur, se hisse sur la pointe des pieds au-dessus de la haie pour tenter de l'apercevoir. En vaIn. Après avoir déposé dans la boîte aux lettres les journaux demandés par Ghislaine, Erica Serin rejoint son domicile et toutes les dix minutes appelle son amie. Elle se résigne enfin à téléphoner à Francine Pascal, qui logiquement intriguée par cette nouvelle démarche se décide à provoquer des recherches. En début d'après-midi, sa gardienne, Nicole Jacquot, lui suggère de téléphoner à la société AGM sachant qu'elle possède les clefs de La Chamade. Francine Pascal exige qu'un employé de cette société se rende sur place afin de trouver une explication au silence de Ghislaine MarchaI. A 14 hID, Christian Agatti ouvre le portail, fait le tour de la propriété. Il constate que seul le volet roulant de la chambre de la résidante est remonté. La porte de la cuisine est fermée à clef, celle de l'entrée principale est fermée mais non verrouillée. Etrange. L'alarme ne se déclenche pas à son ouverture. Illogique. Malgré son appréhension, Christian Agatti pénètre dans l'habitation. Il fait sombre. Il se dirige vers la chambre du rez-de-chaussée, seule pièce éclairée naturelle

L'inquiétant

silence de Ghislaine Marchai

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ment. Il ouvre chaque porte, parcourt toutes les pièces. Il ne constate aucune effraction, qu'elle soit extérieure ou intérieure. Ses recherches sont négatives. Au moment de sortir, il constate qu'un trousseau de clefs se trouve sur la serrure, côté intérieur de la porte d'entrée principale. Il retire la clef et dépose le trousseau sur un meuble dans le hall d'entrée. Il peut ainsi enclencher l'alarme et fermer la porte à clef. Dès qu'il rentre à son bureau, il informe Francine Pascal de l'échec de ses recherches. Devant son scepticisme, Christian Agatti se propose de retourner sur les lieux et lui demande de l'accompagner. En attendant l'arrivée de Christian Agatti, Francine Pascal envisageant l'hospitalisation de son amie téléphone au docteur Delemotte, médecin traitant de Ghislaine MarchaI. Sa réponse ne la rassérénera pas. Une deuxième visite des lieux est entreprise par Francine Pascal et Christian Agatti. A nouveau et vainement, toutes les pièces de l'habitation sont visitées. Seule la cave échappera à l'examen, sa porte étant fermée à clef. Dubitative, Francine Pascal ne peut s'expliquer cette situation qui l'intrigue. Pourquoi la porte d'entrée n'était-elle pas verrouillée? Pourquoi l'alarme n'était-elle pas enclenchée? Pourquoi Ghislaine MarchaI n'est-elle pas allée dimanche au déjeuner des Koster? Comment se fait-il qu'elle ait pu oublier, aujourd'hui, ce déjeuner avec Erica Serin ? Pourtant il faut s'y résoudre, Ghislaine MarchaI ne se trouve pas dans son habitation. Où est-elle? Que faire? Là ne s'arrêtent pas les recherches préalables car Nicole Jacquot a rejoint sa patronne à La Chamade. Avec une obstination légitime, Francine Pascal fait entreprendre de nouvelles recherches. La fouille est plus méticuleuse, les placards et les recoins n'échappent pas à l'examen; sans plus de succès. L'attention de ces trois personnes est soudainement attirée par la sonnerie du système d'intercommunication. C'est le

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docteur Edmond Delemotte qui d'initiative s'est déplacé. Un nouvel élan, une nouvelle orientation est donnée à ces louables investigations: «Puisque Ghislaine MarchaI est introu-

vable essayons de trouver une explication à son absence. »
C'est ainsi que le docteur Delemotte, assisté de Francine Pascal, va délibérément rechercher un indice dans la chambre à coucher. Le meuble secrétaire va faire l'objet d'une attention toute particulière ainsi que le sac à main déposé sur l'abattant où règne un désordre que le docteur dé-

crit : « Comme à l'habitude, un désordre organisé. »
Deux chéquiers se remarquent parmi tant d'autres documents. Le sac à main est ouvert. Il est manipulé et fouillé. Son contenu est examiné. Aucun numéraire ne s'y trouve. Ces nouvelles investigations n'apportent aucun élément de réponse aux intervenants. Cela est maintenant inéluctable, il faut se résoudre à informer la gendarmerie. C'est le docteur Delemotte qui en est chargé.

-II L'enquête administrative

L'intervention

de la Gendarmerie

de Mougins

Il est 17 h ce lundi 24 juin 1991. Le gendarme Bonelli assure la permanence à la brigade de gendarmerie de Mougins. Il répond effectivement à l'appel téléphonique du docteur Delemotte, inquiet de l'absence inexpliquée de Mme MarchaI de sa propriété. Le major André Vassant, commandant la brigade de gendarmerie, prend immédiatement les dispositions qui tout naturellement s'imposent, en mettant en œuvre ses moyens organiques pour effectuer les recherches. Une enquête administrative est ainsi ouverte. Il dépêche la patrouille du gendarme Guillaume qui arrive rapidement sur les lieux. Les appels de ce militaire restent sans réponse. Le portail et le portillon sont fermés. Il faut pourtant pénétrer dans cette propriété pour y effectuer les constatations. Ce seront à nouveau Francine Pascal et la société AGM que le gendarme Guillaume va solliciter. En attendant, il escalade le portail et effectue ses premières prospections dans le jardin du domaine. A 17 h 30, huit gendarmes du peloton de surveillance et d'intervention de la gendarmerie de Valbonne et son équipe cynophile arrivent sur place, immédiatement rejoints par l'adjoint du major Vas-

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sant, le maréchal des logis-chef Patrick Evrard qui va assumer la direction des investigations administratives. Ce gradé se fait assister de l'agent de sécurité Albert Montéro pour pénétrer dans les lieux. La même démarche résolue est entreprise, les mêmes gestes répétés, la fouille du sac n'apporte rien de nouveau si ce n'est qu'elle le "pollue" définitivement, rendant ainsi aléatoires toutes recherches d'empreintes ultérieures. Le chef Evrard, gradé de grande expérience, est lui aŒsi très intrigué au fur et à mesure qu'il avance dans ses investigations. Intrigué d'ailleurs pour les mêmes raisons ressenties par les amis de Ghislaine MarchaI. S'y rajoute, pour un professionnel, la perception de détails objectifs et troublants tels les absences d'effraction, de désordre, de fouille, de numéraire et, paradoxalement, la présence de bijoux. Le chef Evrard a le pressentiment que la disparue n'a pas quitté sa résidence. Son analyse paraît se justifier lorsqu'il constate que l'unique voiture particulière de Ghislaine MarchaI, une modeste Honda Civic blanche, est stationnée dans le garage. Pendant ce temps, les gendarmes et Albert Montéro poursuivent leur quête d'indices. Albert Montéro découvre dans le tiroir haut du meuble secrétaire une boîte à cigares contenant de nombreuses clefs. Il remet le coffret au gendarme Martial Liedtke, lequel est chargé, assisté de son camarade Jean-Louis Teulière, de l'ouverture de la porte de la cave, encore inexplorée. La découverte du corps de Ghislaine Marchai Lundi 24 juin 1991. 19 h 30. Il fait encore jour. Les deux gendarmes descendent l'escalier dont l'accès est protégé par un portillon. Ils se retrouvent devant une porte métallique verrouillée. La clé portant une étiquette "chaufferie" attire tout natu-

L'enquête

administrative

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rellement l'attention du gendarme Martial Liedtke qui, fébrile, l'engage dans la serrure à barillets. C'est la clé de la cave dont il lui faudra donner deux tours pour que la porte s'entrouvre, ne laissant passer qu'un doigt. Tous deux constatent une très forte résistance à l'ouverture. Ils redoublent d'effort. La pression, intense et continue, exercée sur la porte permet à Martial Liedtke d'introduire son avant-bras droit dans l'entrebâillement ainsi réalisé. La porte se déforme sous l'effet de la poussée mais la partie inférieure reste bloquée. Pendant que Jean-Louis Teulière maintient sa pression, Martial Liedtke, par tâtonnements, de haut en bas, cherche à saisir l'obstacle qui la bloque. Au bas de la porte, sa main droite entre en contact avec un objet qu'il identifie, par palpations, comment étant un lit pliant. Il devine que celui-ci est couché. Par tractions successives, il parvient à le redresser et à le basculer à l'intérieur de la pièce. Martial Liedtke se rend vite à l'évidence que ce n'est pas le lit qui bloquait la porte d'entrée. La même résistance persiste à la partie basse de la porte. Pourtant, il faut qu'ils en viennent à bout car tous deux se doutent déjà que c'est dans cette cave qu'ils vont retrouver Ghislaine MarchaI. Les deux gendarmes redoublent d'effort. La porte se vrille sans pour autant céder à la pression, qui devait être importante lorsqu'on connaît la morphologie et la force physique de Jean-Louis Teulière. Ce dernier finit par remarquer l'extrémité d'un tube métallique qui apparaît sous la porte, dans son angle d'ouverture. Dans le même temps, Martial Liedtke aperçoit l'interrupteur électrique et son mur de support, ensanglantés. Cette vision accentue leur volonté de pénétrer dans les lieux. Martial Liedtke parvient à introduire son corps entre le mur et la porte. La pièce est plongée dans l'obscurité. Pour préserver d'éventuelles traces, il ne touche pas l'interrupteur. Il aperçoit, après un temps d'adaptation à la pénombre, le tube métallique qui est glissé sous la porte. Il

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parvient avec difficulté à le chasser avec son pied droit, libérant ainsi l'ouverture. La position du lit le gêne pour pénétrer dans la pièce. Il ne veut pas le toucher davantage pour préserver toutes recherches d'empreintes ultérieures. Du pied, il le projette et le repousse. Jean-Louis Teulière, à l'aide de la pointe de la clé lui ayant permis d'ouvrir la porte, actionne l'interrupteur. Martial Liedtke distingue alors une masse sombre allongée dans la chaufferie. Il fait prévenir le chef Evrard, et muni d'une torche, s'approche du corps inanimé d'une femme allongée sur le ventre, vêtue d'un peignoir de bain ensanglanté. Sans s'avancer outre mesure dans la cave, il aperçoit sur une porte en bois, peinte en blanc, l'inscription «OMAR M'A TUER ». A 19 h 40, dès ce constat, le chef Evrard ordonne aux gendarmes Liedtke et Teulière de refermer la porte de la cave, seule issue permettant d'y accéder, et d'en interdire l'accès. Un dispositif propre à éviter toute modification de l'état des lieux est immédiatement mis en place, tant à l'extérieur de la villa qu'à ses abords. La découverte du corps ensanglanté et mutilé de Ghislaine MarchaI, dont l'origine criminelle des blessures ne fait aucun doute, est l'épilogue de l'enquête administrative. Le chef Evrard, comme le prévoit le Code de procédure pénale, informe le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Grasse, sollicite le concours de la brigade de recherches de la gendarmerie de Cannes et prévient le docteur Page, médecin légiste, expert près la cour d'appel d'Aix-en-Provence.

- III L'enquête judiciaire

Il est 20 h lorsque je suis prévenu de la découverte du corps de Ghislaine MarchaI. Le compte-rendu du chef Evrard ne laisse planer aucun doute, il s'agit d'une affaire criminelle qui nécessite l'intervention de la brigade de recherches. Je l'informe que je me rends sur les lieux le plus vite possible. Les gendarmes Patrice Gervais et Jean-Claude Vessiot assurent avec moi la permanence ce jour-là. Ils arrivent rapidement au bureau, préparent les mallettes qui contiennent toute la panoplie des matériels qui seront nécessaires aux investigations. A 20 h 30, nous arrivons sur les lieux. Je constate que les gendarmes, sous les ordres du chef Evrard, assurent le quadrillage de la propriété. Devant une porte métallique, deux gendarmes sont de faction. Je reconnais Liedtke et Teulière qui me feront plus tard un compte rendu détaillé de leur action. Le chef Evrard s'avance vers moi et me rend compte des investigations qui ont amené la découverte du corps sans vie de Ghislaine MarchaI. A 21 h, M. Thierry Montfort, substitut du procureur de la République près le tribunal de grande instance de Grasse, arrive à La Chamade. Le magistrat, en vertu de l'article 68 alinéa 3 du Code de procédure pénale, me prescrit de poursuivre les investigations.

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Nous faisons ensemble le point afin que je puisse donner les premières directives. Quels sont les éléments objectifs majeurs qui apparaissent à l'ouverture de l'enquête de crime flagrant? Le portail de la propriété fermé, la porte d'entrée non verrouillée, l'alarme non enclenchée, l'absence de toute trace de lutte, de fouille, de désordre, d'effraction, un intérieur "pollué" par les recherches successives, la porte de la cave fermée à double tour sans clef introduite dans la serrure, les obstacles à l'ouverture, l'inscription «OMAR M'A TUER ». Tous ces éléments, auxquels d'autres vont s'ajouter au fur et à mesure du déroulement des investigations, devront trouver une réponse et sont la base des hypothèses de travail qui seront ultérieurement envisagées. Mais dans l'immédiat, il est essentiel que des opérations de police technique, des recherches méticuleuses et soignées, soient effectuées dans la cave. C'est la "scène de crime" que je confie aux gendarmes Gervais et Vessiot qui effectueront une partie de leur travail en présence de M. Montfort. A son arrivée, le docteur Page rejoint les gendarmes dans la cave pour un premier examen de corps. Le légiste, avant l'autopsie, doit déterminer la cause de la mort et les circonstances qui l'ont entraînée. L'enquête d'environnement a débuté sans tarder. Le chef Evrard a pris la mesure de l'affaire et les dispositions qui s'imposent. Bien évidemment, Mme Francine Pascal va être un des premiers témoins entendus. Elle précise au gendarme Guillaume qui procède à son audition: - «Mme MarchaI vit seule, sans gardien... Nous avons également en commun un jardinier répondant au nom d'Omar Raddad qui réside à Rocheville, mais j'ignore son adresse

exacte. Il est venu travailler chez moi dimanche 23 juin... »
Le gendarme Guillaume me rend compte de sa mission. J'en informe le substitut du procureur de la République.

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Les premières recherches de témoignages dans l'environnement de la propriété ne donnent aucun résultat, mais il est déjà fort tard. Il faudra les reprendre le lendemain et les jours suivants avec du personnel en renfort. Ce lundi 24 juin, vers 16 h 30, M. Christian Veilleux, fils de Ghislaine MarchaI, est appelé à son bureau à Asnières par Erica Serin qui lui fait part de son inquiétude. Francine Pascal, qu'il contacte aussitôt, lui confirme la situation. Sans tarder, il réserve deux places dans le premier avion en partance pour Nice. A 21 h 40, il arrive à la propriété accompagné de sa cousine Sabine, avocate à Paris. Il est grave, pressent à la vue des gendarmes qu'il est arrivé quelque chose à sa mère. Il est toujours pénible d'annoncer à un tiers la mort d'une personne et j'ai été maintes fois confronté à cette situation. Délicat d'apprendre à une mère que son enfant de 13 ans vient de se suicider, à des parents qu'ils ne reverront plus leur fille, et tant d'autres encore. Ce rôle une fois encore m'incombait. Christian Veilleux fond en larmes. Il a, ce soirlà et les jours suivants, gardé ce masque façonné par le chagrin et la douleur. Devais-je lui demander de reconnaître le corps de sa mère, égorgée, éventrée, lardée de multiples coups d'arme blanche, tout ensanglantée, les yeux figés par la mort! Je me suis refusé à ce qu'il puisse voir le corps de sa mère dans cet état. Il faut pourtant que l'enquête se poursuive. Christian Veilleux assiste à la perquisition que j'effectue, le soir même, dans la demeure de sa mère. Des documents sont saisis dans la chambre à coucher, notamment divers agendas où figurent des mentions manuscrites de Ghislaine MarchaI. Tous sont intacts. Au cours de cet acte de procédure, je constate, tout comme les personnes et les gendarmes qui avant moi ont effectué les recherches, que tout est en ordre, que la vie semble s'être arrêtée au saut du lit de Ghislaine MarchaI. Je retrouve

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même une bague de très grande valeur dans le tiroir du meuble secrétaire de la chambre. Je la remets à Christian Veilleux. Dans la chambre du rez-de-chaussée, sur la table de nuit, un boîtier alarme. Tout est convenablement rangé à l'exception du lit qui est défait et sur lequel se remarquent un nécessaire de maquillage, un miroir, des lunettes de vue et Le Figaro du 22, ouvert sur la page de mots croisés. Lesquels ne sont pas achevés. Sur l'abattant du meuble secrétaire, un sac en cuir blanc, ouvert, qui ne contient aucune valeur. Dans l'arrière cuisine, sur un plateau, les restes d'un petit déjeuner. Au salon, des tableaux, certainement de valeur, sont accrochés aux murs; aucun ne semble manquer. Le coffre-fort, le récepteur de télévision, le magnétoscope, la chaîne stéréo, la vaisselle, l'argenterie, les bibelots, les chéquiers sont en place. «A première vue, rien ne semble manquer» me déclare Christian Veilleux. A minuit, le corps de Ghislaine MarchaI est transporté à l'athanée de Cannes. Je prends les dispositions pour faire accompagner la famille de la victime jusqu'à un hôtel de Mougins. Le docteur Page me fait un premier exposé de ses constatations médicales, qu'il confirmera dans son rapport du 20 juillet: « Le corps est dans la chaufferie, à plat ventre, le peignoir de bain, seul vêtement porté, est retroussé jusqu'à la taille, les pieds sont nus, dans la position où on a retrouvé le cadavre, on remarque que les cheveux sont imprégnés d'une grande quantité de sang coagulé, les deux mains sont ensanglantées, la main gauche est mutilée (la première phalange du majeur est en partie écrasée et presque détachée du doigt). Au niveau du membre inférieur gauche, on note que les orteils sont le siège d'éraflures superficielles, on note également deux plaies par arme blanche de deux centimètres de large, l'une sur le 1/3 externe de la cuisse, à-peu-près verticale, l'autre au niveau du 1/3 interne, horizontale. Au niveau du

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membre inférieur droit, multiples éraflures à la base du gros orteil, le dos du pied est également le siège de multiples éraflures superficielles. Le genou est également le siège de mmtiples ecchymoses et éraflures. On note enfin un hématome au niveau de la fesse droite. Le cadavre retourné, on note une éventration au niveau de la fosse iliaque droite. A première vue, une dizaine d'orifices provoqués par une arme blanche. Un égorgement double (deux coupures très importantes qui n'atteignent pas les gros vaisseaux du cou). La rigidité du cadavre est complète, les lividités sont ventrales. Les yeux sont clairs et les pupilles en mydriase bilatérale. Le décès

remonte à plus de six heures. »
Ce premier examen de corps, comme dans toute affaire criminelle, sera suivi d'une autopsie pratiquée le 28 juin suivant ordonnance du juge d'instruction. Toutefois, ce premier rapport est incomplet étant donné qu'il ne fait pas mention des blessures significatives au cuir chevelu; qui sont importantes à détailler car elles expliquent et permettent de comprendre le déroulement de l'agression. Je le note dans mon rapport de synthèse. Néanmoins, les légistes les décriront parfaitement dans leur rapport d'autopsie. Dans la cave, les gendarmes Gervais et Vessiot me font le récit de leurs investigations qu'ils consignent dans un procès-verbal spécifique. Une nouvelle fois, je descends cet escalier qui y conduit. Combien de fois l'emprunterons-nous, combien d'heures passerons-nous dans cette cave pour comprendre, à partir des éléments objectifs, ce qui s'y est réellement passé? Des dizaines de fois, des journées entières. En haut de l'escalier, un portillon métallique assure une protection contre la chute car la descente est assez abrupte et dangereuse. J'observe que sur la gauche de l'escalier, une porte ouvre sur un local où est entreposé du bois. Une douzaine de marches permettent d'accéder à l'entrée du sous-sol. L'examen minutieux de celles-ci et du palier ne révèle aucune

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trace quelconque. Les mêmes constatations sont faites sur les murs, de chaque côté de l'escalier, et sur le portillon. A l'ouverture de la porte métallique, c'est la vision habituelle d'une scène de crime. Ce qui est frappant et qui a un intérêt majeur, c'est le contraste entre les deux paliers de chaque côté de la porte d'entrée. Celui extérieur est vierge de toute trace alors que celui intérieur est tout ensanglanté. Ce détail est fondamental, car l'auteur du meurtre ou de l'assassinat n'a pas, après son forfait, marché dans les flaques de sang intérieures qu'il n'aurait pu éviter en quittant les lieux. Si tel avait été le cas, nous aurions retrouvé des empreintes plus ou moins nettes sur le palier extérieur et les premières marches montantes. Autre élément majeur que j'insère dans mon analyse, est l'absence de toute empreinte exploitable sur la porte d'entrée métallique. Quelques-unes sont relevées sur le panneau extérieur, mais à l'examen se révèlent inexploitables du fait qu'elles se chevauchent et se superposent. Par contre, le gendarme Vessiot, technicien pourtant méticuleux, ne constate aucune empreinte sur le panneau intérieur, aucune empreinte, aucune trace de sang, même sur la poignée. Il me faudra trouver une explication rationnelle à tous ces détails, que je ne manque pas de consigner dans mes notes d'analyse. Cependant, je suis déçu que mes techniciens n'aient pu relever une quelconque empreinte digitale, preuve indiciale formelle de l'identification qui permet une discrimination incontestable. Un autre détail dont je retiens l'importance concerne la porte métallique. Celle-ci s'articule sur trois gonds et, à la fermeture, s'appuie parfaitement sur chacun de ses côtés aux bâtis dormants métalliques scellés dans le mur mais aussi au sol. Ce sol où s'est incrustée, en arc de cercle, l'empreinte laissée par le tube métallique. A droite de la porte d'entrée, le mur et l'interrupteur at-

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tirent le regard, car ils sont maculés de sang. Cet interrupteur commande l'éclairage du couloir qui mène à la cave à vins. Je pénètre sur le seuil où mon technicien a découvert un tube galvanisé, cintré en son milieu, d'une longueur d'un mètre pour un diamètre de 1,7 cm et un chevron de bois brut, long de 70 cm et de 7 cm de section. Ces deux objets sont maculés de sang. En progressant dans le couloir, sur la gauche, une porte en bois, de couleur claire, donne accès à la cave à vins. A hauteur de la poignée, se lit facilement l'inscription: «OMAR M'A TUER ». Etrange inscription, grossière faute d'orthographe n'est-ce pas? Sous ces mots, une trace de sang en mouvement s'est imprimée. Sur le sol, devant la porte, des gouttes de sang ont formé une tache. Je ne manque pas de noter ces détails, sur lesquels il nous faudra travailler. Je n'omets pas de relever que le support où ces mots ont été écrits est le seul qui soit clair, suffisamment éclairé et lisse. Tout autour, ce ne sont que matériaux bruts, rugueux et poussiéreux. Doit-on y voir une signification, une explication à une réflexion, une décision, une action? Est-ce par hasard? Qui a écrit cette phrase accusatrice? Qui est Omar? Sur le sol cimenté et poudreux, en évidence, les gendarmes remarquent une montre en état de fonctionnement, mais maculée de sang; une montre Cartier au bracelet métallique or et argent dont le fermoir est ouvert. A qui appartient-elle? Très vite nous saurons qu'elle était la propriété de Ghislaine MarchaI. Pourquoi se trouve-t-elle là ? Elle a très vraisemblablement glissé de son poignet lors de son agression ou lorsqu'elle mettait en place le système de fermeture. Sur le mur droit, à l'intérieur de la cave, un interrupteur commande l'éclairage principal. Les deux gendarmes n'y relèvent aucune trace de sang. Sur le plancher cimenté, une chaussure à talon compensé repose à proximité du lit pliant

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projeté par Martial Liedtke. Son matelas à carreaux orange et marron est maculé de sang. Il en est de même d'un sachet en plastique qui se remarque sous le lit, et du sol, particulièrement imbibé. Mais aussi d'autres objets, tels un carton quelque peu écrasé, deux palettes de bois adossées au mur et un rouleau de laine de verre emballé dans un plastique. A l'angle du lit, un indice qui se révélera capital est relevé sur le battu. Les traces, nettes, de deux mains sanglantes, ont laissé leur empreinte caractéristique; traces évidentes d'appui pour se relever ou pour progresser sur le sol, en direction de la chaufferie. Ce détail va lui aussi enrichir mes notes analytiques. En entrant dans la pièce principale, huit poubelles pleines de gravats sont alignées le long du mur, des pots de fleurs vides jonchent le sol de cette partie droite de la cave. Que font ces gravats en ce lieu? Quelle est leur nature exacte? D'où proviennent-ils? Depuis quand sont-ils là ? Leur surface, durcie, semble attester un entreposage ancien. En évoluant dans cette partie de la cave, nous nous dirigeons vers une issue d'accès à un vide sanitaire dépourvu d'un éclairage naturel ou électrique, dans lequel se trouve la cuve à mazout. Dans un recoin, des débris les plus divers proviennent de chutes de matériaux de construction: tuyaux métalliques, chevrons, planches, tuyaux plastiques, gravats. Ces matériaux so.ntsecs. Sur le sol, à 80 cm du mur de la chaufferie, les gendarmes saisissent une prothèse dentaire à pivot que l'autopsie permettra d'attribuer à la dentition de la victime. Tout autour, tant au sol que sur le mur, quelques gouttes de sang ont perlé et laissé leurs traces rougeâtres. La chaufferie a été bâtie au centre de la pièce. Bien que la chaudière soit en état de fonctionnement, la température à l'intérieur de la cave est fraîche. Le plafond et les murs sont revêtus d'un isolant, taché de sang sur sa base à deux en-

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droits. Le bâti est brut de maçonnerie, poussiéreux comme le reste du sous-sol et particulièrement maculé de sang. La chaussure gauche, souillée et sanglante, se trouve à même le sol. A l'entrée de cette pièce, sur le montant gauche de la porte, à 1 mètre 40, une main droite sanguinolente a laissé une empreinte d'appui. Le montant droit est imprégné de quelques traces rougeâtres. Pourquoi cette main s'est-elle agrippée à ce montant? Y a-t-il une relation possible avec les deux traces d'appui sur le sol? Autres questions que je me pose et que je note scrupuleusement. Malheureusement, cette trace n'est pas exploitable; aucune empreinte digitale n'est constatée. La porte de ce local est en bois, laqué de blanc. Elle s'ouvre vers l'extérieur et est équipée, sur le panneau intérieur, d'un système de fermeture dit "anti-panique" ; l'ouverture se réalisant par pression sur une barre transversale, située à un mètre du sol. Cette porte est ouverte et bloquée au sol par un morceau de bois; l'enquête démontrera que c'est sa position habituelle. Devant elle, le sol est coloré de sang. La poignée anti-panique, de couleur rouge vif, est souillée de sang coagulé. Sous celle-ci et sur la face interne du panneau de porte, se remarquent des traces rougeâtres de mains et de doigts. Il faut alors faire un réel effort de réflexion pour arriver à lire: «OMAR M'A T ». Il est absolument impossible, à quiconque n'ayant pas pris connaissance de la première inscription, de lire ces quelques lettres, toujours tracées en caractères majuscules. Ce message inachevé confirme la première dénonciation. Mais il est désordonné dans sa conception et contraste avec la netteté des lettres écrites sur la porte de la cave à vins. Pourtant, les lettres se ressemblent et laissent supposer que c'est un même scripteur qui en est l'auteur. Cependant, je me rends vite à l'évidence, celui-ci ne pourra être identifié de par ses empreintes digitales; mon technicien n'ayant pu relever

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