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Paris-Escarpe

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316 pages

Le crime de la rue Montaigne. — M. de Girardin et M. de Villemessant. — M. Paul Ginisty et les reporters. — M. Paul Foucher et le National. — La presse et la police. — Anarchistes et policiers. — L’attrape-niais. — L’oracle. — La nouvelle couche. — Les figurants du père Lunette. — La loi de 1881. — Divers argots. — Pas de police sans indicateurs. — Vert-de-Gris à la diète. — Le Petit Provençal et la police. — La brigade de la presse.

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Charles Virmaître

Paris-Escarpe

Réponse à M. Macé

I

Le crime de la rue Montaigne. — M. de Girardin et M. de Villemessant. — M. Paul Ginisty et les reporters. — M. Paul Foucher et le National. — La presse et la police. — Anarchistes et policiers. — L’attrape-niais. — L’oracle. — La nouvelle couche. — Les figurants du père Lunette. — La loi de 1881. — Divers argots. — Pas de police sans indicateurs. — Vert-de-Gris à la diète. — Le Petit Provençal et la police. — La brigade de la presse.

Le terrible crime de la rue Montaigne et l’arrestation de l’assassin par la police de sûreté de Marseille ont soulevé, dans la presse parisienne et dans la presse de province, une polémique au sujet de l’organisation de la police de sûreté. En même temps, pour accroître la confusion, paraissaient deux volumes d’auteurs différents, sur la police parisienne, mais concluant de même, comme si la même pensée avait présidé à leur conception.

Il va sans dire que la police de sûreté a été unanimement attaquée, et que livres et journaux faisaient chorus.

Il est juste de dire que depuis Troppmann, jamais pareil crime ne s’était accompli, en plein Paris, qu’il était de nature à inquiéter l’opinion publique, à surexciter les esprits, à les affoler même.

Ce drame mystérieux était bien fait pour devenir l’objet de toutes les conversations. La curiosité était surexcitée à un tel point, que les journaux les plus sérieux, comme le Temps et les Débats, y consacraient chaque jour trois ou quatre colonnes pour satisfaire leurs lecteurs ; ces feuilles graves, habituellement très réservées en ces sortes de crimes, rivalisaient avec les feuilles boulevardières.

Dans Paris-Police, je disais ceci :

« ... Emile de Girardin, ce journaliste éminent, a fait plus pour la police que tous les préfets du monde ; séduit par les récits des prouesses des journalistes américains, et voulant servir du nouveau aux abonnés de la Liberté, il imagina vers 1867 de mettre en première page le fait du jour et de donner une large part aux informations.

M. de Villemessant, jaloux de conserver le tirage de son journal, renchérit encore ; il créa les indiscrétions. C’est ainsi que l’on vit M. Adrien Marx nous décrire la chambre à coucher d’une actrice célèbre, il fouilla jusque dans la table de nuit pour nous faire connaître qu’elle avait un pot de chambre en argent avec un œil au fond, et la fameuse devise ! « Ah ! je te vois, petit polisson ! » Il est vrai de dire qu’il ne nous décrivit pas le contenu de ce vase intime.

Les autres journaux, voyant leurs tirages baisser, se mirent à l’unisson ; ils imitèrent et perfectionnèrent le procédé ; des faits divers, il passa dans le domaine des informations politiques.Le reporter, à partir de ce jour, avait détrôné l’écrivain ; l’information tuait l’article et le racontar la littérature. C’était une nouvelle école, la profession de journaliste devenait un métier ; pour l’exercer, il n’était point nécessaire d’avoir passé par l’école normale : des jambes d’acier suffisaient.

 

Certains reporters eurent des traits de génie, pour être renseignés plus vivement que leurs confrères. Comme cela va toujours croissant sans qu’on puisse en prévoir la fin, il n’est pas téméraire de dire que la police n’existe plus à la Préfecture de police et que ce sont les reporters qui sont les meilleurs agents de l’autorité ! »

Il a fallu le crime de la rue Montaigne pour me donner raison à cinq mois de distance.

Voici, à ce sujet, ce qu’un de mes confrères des plus autorisés, M. Paul Ginisty, écrivait dans le XIXeSiècle :

« Avec des éléments d’information moindres, entravés et empêchés, les reporters des journaux, lorsqu’un « beau crime » a lieu, ne montrent-ils pas une activité d’esprit bien supérieure à celle des policiers de profession ? Dans cette affaire de la rue Montaigne, n’ont-ils pas, tout de suite, établi d’ingénieux groupements de faits auxquels les agents, qui n’ont pas les mêmes habitudes sociales, ne pouvaient songer ? Question d’éducation. Les agents de la Sûreté demandent leurs premiers renseignements aux marchands de vins et aux voisins : les reporters s’adressent plus haut, d’instinct, et ces détectives amateurs en savent vite plus long que les vrais. Ceux-ci n’ont pas l’envergure nécessaire, ni les manières, ni le ton pour mener à bien de délicates affaires. Ils ont, assurément, une vaillance éprouvée, du dévouement et de la discipline ; mais leur condition modeste fait qu’ils ne tireront jamais, par eux-mêmes, que des indices d’une importance secondaire. Il est évident que, dans la mystérieuse affaire Barrême, par exemple, où il ne s’agissait pas d’un meurtre vulgaire, ayant le vol pour mobile, mais où il eût fallu pouvoir pénétrer dans une société mondaine, ils étaient d’avance désarmés. »

La Liberté, plus affirmative, se glorifiait qu’un de ses reporters avait aidé la police de sûreté à trouver la trace des assassins de la laitière de la rue d’Hauteville, Lebiez et Barré.

Un seul journal, le National, osa essayer de rétablir les faits en publiant ceci :

« Les reporters sont indispensables aux journaux ; mais il faut reconnaître que, dans toute l’affaire Pranzini, la plupart d’entr’eux n’ont pas cessé de patauger. Partant de ce point de vue que M. Taylor est incapable de diriger une instruction, chaque reporter a jugé indispensable de se déguiser en « fin limier » et d’avoir sa « piste » à lui.

Celui-ci connaissait l’assassin. Il l’avait vu cent fois, il avait dîné à côté de lui : c’était un blond au teint olivâtre, à moins que ce ne soit un brun « aux yeux saillants, d’une expression étrange et d’une fixité inquiétante ».

« Cet autre nous faisait assister à la scène du crime, absolument comme s’il en avait été le spectateur.

Autant de reporters, autant de suppositions généralement saugrenues, autant d’enquêtes spéciales n’aboutissant qu’à des envolées de canards.

L’affaire avait beau se dérouler d’une façon logique ; il avait beau être clair, pour tout le monde, dès le début, que Pranzini était un des assassins, sinon l’assassin unique, les reporters multipliaient les hypothèses et compliquaient à plaisir l’enquête la plus simple, la plus probante qu’on ait pu suivre depuis bien longtemps.

Un étroit esprit de dénigrement et de vengeance contre la police, qui se montre trop avare de renseignements au gré de ceux qui les réclament, venait encore surexciter l’imagination gasconne des détectives du journalisme parisien. Tout cela ne serait que risible, si de tels errements n’avaient pas pour effet d’achever de décourager la police, que le conseil municipal de Paris a déjà désorganisée de toutes les façons, et qui finira par jeter le manche après la cognée.

Il nous semble que le rôle de la presse, qui peut être si utile et si noble, s’avilit de plus en plus et devient tour à tour odieux et ridicule : odieux quand il s’inspire de rancunes étroites, ridicule quand il n’est que la manifestation de la vanité du journaliste et de la concurrence entre journaux qui luttent à qui publiera les informations les plus abracadabrantes. Si les gazettes peuvent seconder les défenseurs de l’ordre social, c’est à la condition de se montrer très scrupuleuses en matière d’informations, et de savoir au moins, à défaut de flair, montrer quelque bonne foi. »

On ne pouvait mieux dire que M. Paul Foucher, l’auteur de cet article.

A époque variable, la question de la police préoccupe l’opinion publique ; la presse attache toujours le grelot, mais le plus généralement ce sont des motifs politiques qui y poussent. A quoi conduisent toutes ces attaques ? A rien ! Peu à peu le silence se fait et tout retombe dans l’oubli.

Il arrive parfois, comme en 1879, lors de la campagne entreprise contre la Préfecture de police par la Lanterne, qu’une amélioration se produise, mais elle est plus apparente que réelle.

La question de la police entre dans une phase aigüe ; la lutte est engagée à fond entre le service de la sûreté et les reporters. Il est regrettable que des journaux sérieux, pour satisfaire une curiosité malsaine, épousent la querelle de leurs sous-ordres.

C’est moins la police de sûreté que son chef qui est visé ; M. Taylor est la tête de turc. Il y a un motif, le voici : Avant l’entrée de M. Taylor à la Sûreté, sous les précédents chefs, MM. Macé et Kuehn, les reporters étaient comme chez eux dans le cabinet de ces messieurs. Ils étaient adulés, choyés. On leur permettait toutes les licences possibles et impossibles, on leur communiquait toutes les pièces de l’instruction. Ils n’avaient que la peine de copier les dossiers ; en revanche, ils n’étaient point avares de louanges à l’adresse des chefs complaisants. C’était de la police à la réclame. M. Macé surtout fut le précurseur de Géraudel ; peu à peu une légende s’établit. Les reporters heureux de cette douce habitude nageaient dans les flots du Pactole. Tout à coup M. Taylor arrive. Adieu les indiscrétions ! Les papiers sont serrés dans les cartons. A l’abondance succède la disette ; le cabinet du chef de la sûreté est infranchissable ; il cesse d’être une halle ouverte à tous les petits plumitifs ; alors... on connaît la suite !

La liberté de la presse est une belle chose, oui, quand elle sert à éclairer les masses, à les initier à la vie politique, à les moraliser, mais elle est un danger quand elle devient un dissolvant.

La presse a fait jouer dans l’affaire de la rue Montaigne un rôle ridicule à la police, est-ce que les gens du gouvernement s’en sont émus ?

Le gouvernement espère-t-il, en tolérant ces injures, comme le dit si bien le National, relever le prestige des agents ?

Est-ce en la laissant vilipender par des journaux que je ne veux pas nommer qu’on obtiendra de la police le zèle et le dévouement nécessaires à l’accomplissement de son œuvre ?

Ces journaux se plaignent à chaque instant qu’elle manque d’activité, de clairvoyance, mais si elle est démoralisée, à qui la faute ?

La presse intransigeante, anarchiste, socialiste, toutes les fois que la police commet la plus légère erreur, jette des cris de feu, et couvre de malédictions et des plus grossières injures, préfet, commissaires et agents ; le « sieur » Gragnon, le commissaire « gâteux », les agents « souteneurs », sont les moindres. Quand un agent des mœurs arrête une fille et débarrasse le trottoir, ces journaux font volontiers de cette prostituée une Jeanne Darc. Assurément la police n’est pas infaillible, elle se trompe quelquefois, souvent si l’on veut, mais peut-on, et surtout doit-on lui en faire un crime lorsqu’elle agit au nom de la sécurité publique ?

Supposons que la police de sûreté opère une rafle dans un bouge et qu’au milieu d’un tas de souteneurs et de récidivistes, elle arrête un vagabond, mais honnête homme, aussitôt la presse citée plus haut fulmine contre ces malheureux agents qui, dans ces expéditions, exposent si délibérément leur vie.

Est-ce que la police, par la nature même de ses fonctions, n’est pas obligée d’avoir recours à un peu d’arbitraire dans sa chasse contre les criminels dont le chiffre s’accroit chaque jour ?

Est-ce parce qu’elle aura fait une perquisition inutile ou procédé à l’arrestation d’un innocent qu’il faudra la blâmer ?

Il est certainement plus facile de relâcher un innocent que de courir en Amérique chercher un criminel qu’on aura laissé fuir par excès de scrupules.

Si cela continue, on ne trouvera bientôt plus ni chefs ni agents qui consentent à remplir cette difficile, délicate et dangereuse mission.

Dans le système d’attaque de certaine presse contre la police, on accuse les agents de relâchement dans leurs services, et d’avoir ces derniers temps laissé échapper quelques criminels ; mais à qui la faute ? Voilà ce qu’en bonne justice on doit se demander. La faute en est à la presse et à l’opinon publique, qui dénigre, insulte et décourage ceux qu’au contraire elle devrait réconforter, respecter, encourager et aimer ; car la police, j’entends la police de sûreté, est un instrument de sécurité sociale.

La police est chaque jour, chaque nuit, aux prises avec les plus fins limiers du crime ; c’est une lutte interminable, c’est un rude métier auquel plus d’un succombe ; pour nier sa nécessité, il faut être ennemi de tout ordre et de tout gouvernement.

Il est triste de voir descendre dans cette mêlée d’anciens fonctionnaires. A ce propos, voici ce qu’un de mes confrères, M. Jean Guépin, publiait ces jours derniers dans le Républicain orléanais :

« Quand on sort de la police, il existe un moyen lucratif d’occuper ses loisirs. Il suffit de faire appel à ses SOUVENIRS et d’en tirer la matière de quelques volumes. Le résultat est certain ; cela se débite comme des petits pâtés. Depuis Vidocq jusqu’à M. Macé, en passant par Canler et M. Claude, et y compris M. Andrieux, tous les policiers, retirés des affaires, qui se sont avisés d’offrir au public des mémoires, des confidences ou des révélations, ont été accueillis avec faveur. Le public achète chat en poche, comme on dit. Il espère toujours découvrir quelque mystère d’infamie, quelque horreur inédite, et cette espérance flatte de secrets instincts qui ne constituent pas la fleur du panier des sentiments humains.

« Le public est-il volé ? Pour mon compte, je n’hésite pas à répondre affirmativement. Je trouve que tous ces livres se ressemblent et que les derniers sont les moins curieux. Mais le public, paraît-il, ne partage pas cette manière de voir. Dès que M. Macé publie un nouveau volume, on se jette dessus. Le succès de Mon premier crime a été colossal, et, dans ce moment, le dernier ouvrage du même auteur, Un joli monde, s’enlève avec entrain chez les libraires.

J’ai fait comme un certain nombre de personnes de ma connaissance ; j’ai acheté Un joli monde, et, comme un certain nombre de personnes de ma connaissance, j’ai été attrapé. M. Macé promène ses lecteurs dans quelques cabarets borgnes et quelques mauvais lieux de la capitale. Chose bizarre, aucune de ces descriptions ne m’a surpris ; bien que je n’eusse jamais mis les pieds dans de tels endroits, il me semblait les connaître. Je me suis même surpris à faire une moue dédaigneuse ; j’aurais juré avoir vu mieux ou pis. Le cabaret de la rue Galande, que M. Macé décrit avec tant de fracas, n’est que de la petite bière auprès du Lapin blanc d’Eugène Sue. Il en est de même de trois ou quatre maisons borgnes ou louches qu’il nous fait visiter. Quant à ses types, ils n’ont rien de saillant. Ce ne sont même pas des scélérats convaincus ; aucun d’eux ne donne la chair de poule ; le poète naturaliste que M. Macé nous montre fait de la peine au lieu de faire peur ; on s’attend à Lacenaire et c’est un Gérard de Nerval à la dernière mode qu’il nous sert. On ne trouve même pas dans le livre de M. Macé la monnaie du Maître d’école d’Eugène Sue, du Trompe-la-Mort de Balzac ou du Thénardier de Victor Hugo. C’est une idylle, ce livre destiné à nous révéler les mystères d’une époque qui a donné Gamahut, Marchandon, Gille et Abadie au bourreau, et qui lui réserve Pranzini. »

En lisant ces prétendues révélations, il ne vient à l’esprit de personne de dire aux prétendus révélateurs : Vous crachez dans l’assiette, maintenant que le couvert n’est plus mis pour vous !

Tout est accepté argent comptant et la presse, par une publicité sans exemple, aide à tromper le public.

Nous vivons réellement à une étrange époque : un homme, ancien fonctionnaire, retraité, profite de sa situation, de son titre pour battre monnaie avec ce qu’il a pu voir, entendre ou retenir. Ce n’est pas de la délation, c’est de la trahison, et à Paris il ne s’est pas élevé une seule voix pour lui dire : Prenez garde, vous faites œuvre de haine quand le devoir et le sentiment de la dignité vous commandaient le silence !

La personnalité de l’ancien chef de la sûreté m’importe peu. L’homme n’est pas en cause. Critiquer est chose facile pour lui aujourd’hui qu’il ne tient plus la queue de la poêle, et il a beau jeu à crier contre l’administration qui a fait sa fortune si rapide et surtout si inespérée.

C’est vraiment une chose comique que de voir l’importance qu’on attribue à celui qui a su laisser échapper Walder, et qui l’a manqué de quatre heures dans un garni de la cour Bony ; qui n’a pas su trouver l’assassin de la fille Fellerath, qui a classé l’affaire de la fruitière de la rue Pont-aux-Choux, assassinée comme on sait le 30 mai 1879 ; j’en passe et des meilleurs, mais c’est ainsi : toucher à la police pour la démolir, c’est un titre de gloire et un succès certain ; la défendre loyalement et impartialement, au point de vue de l’intérêt général, c’est une sottise ou une naïveté et s’exposer à être traité de mouchard.

Le public, au milieu de tout cela, se passionne et discute. Pendant ce temps-là, les escarpes opèrent en paix et applaudissent ; ils marquent les coups et se demandent quel bronze ils pourraient offrir à M. Macé, pour faire pendant à celui que lui offrirent ses agents par souscription volontaire et spontanée lorsqu’il quitta la Sûreté.

M. Macé, que certains consultent comme un oracle et qui, malgré qu’il ne voie pas clair à dix pas, voit bien la paille dans l’œil de son successeur, s’il était de bonne foi, n’aurait pas cherché à se poser en réformateur et en incompris. Il nous aurait dit la vérité au sujet de l’impuissance des agents de la Sûreté, car il sait par expérience qu’ils sont paralysés par ceci : sans indicateurs, pas de police. Or, à qui la faute s’il n’y a plus les indicateurs nécessaires au fonctionnement de la police de sûreté ?

A la loi de 1881.

Anciennement, il n’y avait qu’un certain nombre de voleurs, tous connus des agents. Aujourd’hui, les voleurs ont généralement de dix-huit à vingt ans, ils déroutent les agents. Avec les anciens voleurs, il y avait toujours un point de repère, une piste indiquée ; ils avaient leurs manières de travailler. Quand un agent de la Sûreté constatait un vol, il pouvait sûrement, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, dire : Un tel a passé par là, il a laissé sa marque de fabrique ; il a déjà payé (été en prison) pour un vol identique.

Les voleurs descendent des quartiers excentriques, de Grenelle, Montrouge, Clichy et Belleville. Ils n’ont plus de repaires, et c’est une vaste plaisanterie que de vouloir nous y faire croire. Le Caveau des Halles, le Père Lunette, le Père Jules, le Château Rouge sont des cabarets inoffensifs. Ce sont des refuges de gouapeurs, de pochards, de déclassés. La plupart des misérables qui composent la clientèle de ces assommoirs sont des abrutis qui posent pour la galerie et se font rincer la dalle par les rupins qui sont assez bêtes pour ajouter foi aux récits fantaisistes et viennent se repaître de ce hideux spectacle, où s’étalent à l’œil nu toutes les misères humaines qui défient les philanthropes.

Quand la police de sûreté fait une descente dans une maison borgne, signalée comme un repaire, qu’y trouve-t-elle ? Quelques misérables qu’elle est forcée de relâcher aussitôt, n’ayant contre eux aucune preuve de culpabilité, car il ne suffit pas de soupçonner, il faut prouver.

Les voleurs instruits par l’expérience ne sont plus assez naïfs pour se réunir dans des cabarets ouverts à tous, que la police connaît et ne prend même plus la peine de surveiller, sachant que ce serait peine perdue.

Ils se réunissent sur un banc, dans un lieu désert, à l’abri des indiscrets. Ils n’ont pourtant plus à redouter le mastroquet (marchand de vin) qui ne crible plus à la grive (avertir la police) parce que la loi de 1881, en abolissant la licence de l’honorable corporation des mouilleurs, a privé la société d’une source précieuse d’indicateurs, source sans laquelle, je le dis plus haut, il n’y a plus de police, quels que soient le zèle et la perspicacité des. agents.

Autrefois, avant cette loi, très bonne au point de vue de la liberté commerciale, mais néfaste pour la sécurité de Paris, les mastroquets, pour se ménager une faveur auprès de la préfecture de police, laquelle fermait les yeux sur des contraventions de minime importance, écoutaient tout ce qui se disait devant le comptoir. Aussitôt qu’ils entendaient des confidences échangées pour un vol projeté, ils s’empressaient d’en prévenir le chef de la Sûreté, qui était parfaitement et promptement renseigné par les indicateurs-amateurs. Ce n’etait pas de la délation, c’était de la préservation sociale, et il n’est pas un honnête homme, digne de ce nom, qui ne dénonce un crime qu’il connaîtrait. Autrement, par son silence, il mériterait le titre de complice des malfaiteurs. Cette surveillance occulte de tous les instants était des plus efficace. Point n’était besoin d’être un malin pour l’exercer : il suffisait à l’indicateur d’avoir des chasses (yeux) et des esgourdes (oreilles), bien que l’argot des voleurs soit un langage conventionnel et sujet à des fluctuations. Il y a, en effet, plusieurs sortes d’argot, celui des Batignolles diffère de celui de la Chapelle. Chaque quartier excentrique a le sien. C’est la raison pour laquelle les voleurs, en causant, reconnaissent facilement à quel quartier ils appartiennent. Cette particularité est précieuse parfois pour découvrir l’identité d’un criminel.

Supposons Pince-moi-le-dard, la petite Linotte et Baigne-dans-le-beurre en train de faire un zanzibar sur le zinc, l’autel où le pochard dit la messe à deux sous le canon, pendant que leurs marmites (femmes) sont à la chasse de compères cochons (hommes). Le turbin (travail) ne va pas. Tous les trois calendrinent le sable (traînent la misère). La marmite à la petite Linotte s’est affourchée sur ses ancres (se repose du trottoir). Il a, la veille, dégoté (trouvé) une affaire juteuse (vol d’un bon rapport). Il en fait part à ses aminches d’aff (amis d’affaire).

Le vol est accepté ; les malfaiteurs se donnent rendez-vous. Le marchand de vin prévient aussitôt la Sûreté. Voilà les gredins pincés en flagrant délit et peut-être un crime évité.