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Pierre-Paul Riquet (1609-1680)

De
464 pages

Le canal des Deux-Mers, devenu canal du Midi sous la Révolution, est l’œuvre d’un homme de génie : Pierre-Paul Riquet. C’est pourtant durant les dernières années de sa vie qu’il s’attela à cet incroyable chantier.

Né à Béziers en 1609, il entra dans l’administration de la gabelle royale jusqu’à devenir fermier général pour le Languedoc et le Roussillon. À 49 ans, il avait acquis une immense fortune. Après avoir habité Castres, Mirepoix, Revel et Toulouse, il acheta le château de Bonrepos. De cet endroit stratégique, il prépara son grand projet : joindre l’Atlantique à la Méditerranée par un canal pour faciliter le commerce en Languedoc et le transport de denrées alimentaires dont le blé et le sel.

L’avènement du jeune roi Louis XIV et surtout l’appui de son puissant ministre Colbert lui fournirent l’opportunité nécessaire à ce qui va devenir, avant Versailles, le plus grand chantier du règne du Roi-Soleil. L’entreprise dura près de 15 ans et nécessita jusqu’à 12 000 ouvriers et ouvrières dans des conditions de travail uniques et novatrices pour l’époque. Mais Riquet se heurta à de nombreuses difficultés financières, techniques et politiques. Lorsqu’il mourut à Toulouse en 1680, épuisé par la maladie et les vicissitudes, il ne restait que quatre kilomètres à creuser et une dette abyssale pour ses héritiers. Le canal des Deux-Mers fut néanmoins inauguré le 19 mai 1681.

Il est inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 1996.

Ce livre a reçu le Prix spécial du jury au salon du livre d’histoire locale de Mirepoix (2012) et le Grand Prix littéraire des Gourmets de Lettres sous l’égide de l’Académie des Jeux floraux (2012).

Monique Dollin du Fresnel est directrice des bibliothèques de Sciences Po Bordeaux. Elle y est aussi chargée d’enseignements, comme à l’Université de Bordeaux. Descendante de Pierre-Paul Riquet, elle s’est intéressée depuis longtemps au personnage et au canal du Midi qu’elle connait bien pour avoir vécu plusieurs années à Toulouse. Dans cette biographie elle a pu disposer de documents originaux et d’informations inédites grâce à des passionnés d’histoire et à d’autres membres de la famille de Riquet.


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Du même auteur

Henry Russell (1834-1909), une vie pour les Pyrénées, Éditions Sud 0uest, Bordeaux, 2009

Prix « Doyen de Feytaud » 2009 de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux

© Éditions Sud Ouest, 2012. Les cartes sont de Patrick Mérienne.

ISBN : 978-2-8177-0294-0

Éditeur : 33549.01.02.04.12

www.editions-sudouest.com

Au comte Henry Russell-Killough (1834-1909)

Arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils de Pierre-Paul Riquet

Sommaire

Avertissement au lecteur

Prologue

Naissance et enfance à Béziers

Mirepoix et la gabelle

Entre Revel et Bonrepos, l’exploration de la Montagne noire

Un grand dessein : ouvrir une voie navigable vers la Méditerranée

Il faut convaincre Louis XIV et Colbert

Les travaux pharaoniques commencent

Le plus grand chantier du règne de Louis XIV

De Trèbes à la Méditerranée

La réalisation de la première partie du canal

Difficultés et soucis financiers

Une œuvre immense mais inachevée

Du canal des Deux-Mers au canal du Midi

Épilogue

Chronologie sélective (1609-1680)

Table de correspondance monétaire et unités de mesure en Languedoc entre 1651 et 1700

Bibliographie

Le Canal des Deux-Mers : curiosités

Avertissement au lecteur

La brise chaude, humide, avec ses odeurs vagues,

Souffle de la mer bleue, en moutonnant, ses vagues,

Et la mer bleue arrive au milieu des coteaux,

Son flot soumis anime, ici, mille bateaux…

[…]

Maintenant les canaux forment comme un lacis,

Comme un tapis brodé recouvrant le pays.

Et le Pays du vin vermeil, des moissons blondes,

La France a dans son cœur le chemin des deux mondes.

Le liquide chemin, bleu, bordé d’arbres verts,

Que Riquet dut rêver et que chantent mes vers.

Charles Cros, La Vision du grand canal des Deux-Mers

Extrait du recueil Le Collier de griffes, 1888.

Comme Charles Cros le chante si bien, qui n’a jamais été séduit par la beauté et le charme de ce canal s’étirant paresseusement du Toulousain à la Méditerranée ?

Il part de la capitale du Languedoc, reflétant dans ses eaux calmes les façades de briques roses, avant de traverser les paysages de mosaïques colorées et moutonnantes du Lauragais et du Cabardès. Après avoir longé Carcassonne et ses remparts, il ondule dans la chaleur des vignobles du Minervois et descend vers Béziers puis Agde. À la pointe des Onglous, il entre dans l’étang de Thau, et finit tranquillement son voyage au port de Sète.

Le creusement de cet extraordinaire chemin d’eau a été possible grâce à la volonté et à l’opiniâtreté d’un seul homme : Pierre-Paul Riquet. Il a beaucoup été écrit sur le canal du Midi, mais connaît-on pour autant son « inventeur » ? Certes, il n’est qu’à lire ou relire les nombreux documents qui lui ont été consacrés, en particulier sous l’égide de messieurs Jean-Denis Bergasse et Michel Adgé. Cependant, de récentes découvertes sur la vie de cet homme dont on pensait presque tout connaître m’ont incitée à entreprendre ce travail de synthèse et d’écriture, outre un intérêt tout familial pour le personnage.

En effet, Pierre-Paul Riquet est mon aïeul, et, il y a neuf générations, il vivait dans son cher Languedoc, entre Béziers, Castres, Mirepoix, Revel, Toulouse et Bonrepos. Pour avoir habité la Ville rose pendant plusieurs années et m’être souvent laissée aller à me promener le long du canal, j’ai eu envie de remonter le temps, à la rencontre de ce plus que grand-père à la personnalité fascinante et singulière.

Il est né sous le règne d’Henri IV et mort sous celui de Louis XIV. De ce fait, certains documents originaux peuvent manquer pour relater ce que fut son existence dans toute sa richesse et sa diversité. Il a fallu donc « reconstituer » une vie et rajouter parfois quelque hypothèse, pour en proposer une lecture linéaire et intéressante. Par ailleurs, le choix a été fait de transcrire les textes, lettres et autres billets du xviisiècle dans notre langue contemporaine de manière à en faciliter la lecture et la compréhension.

Ami lecteur, le personnage de Riquet vaut la peine que l’on s’y intéresse. Si vous avez encore un petit doute, aller vous installer au bord du canal, à l’ombre fraîche d’un platane, à moins que vous ne soyez tenté par une douce flânerie dans le parc de son château de Bonrepos, ou même par une bonne baignade dans le lac de Saint-Ferréol. Tous ces lieux vous parleront de lui, et peut-être y verrez-vous son ombre tutélaire vous inviter à entrer dans l’histoire de sa vie.

Sa porte vient de s’ouvrir pour vous…

Prologue

« Je préférerais la gloire d’être l’auteur du canal des Deux-Mers à tout ce que j’ai fait ou pourrais faire à l’avenir. »

Vauban

Toulouse, 17 novembre de l’an de grâce 1667.

Depuis plusieurs jours une animation fébrile régnait sur le pâturage des Sept-Deniers, situé le long de la Garonne, à une portée de mousquet du château et des moulins du Bazacle, au pied des remparts de Toulouse. On y préparait la cérémonie de pose des premières pierres de l’écluse d’un canal. Celui-ci devait ouvrir un chemin d’eau qui s’en irait déboucher en mer Méditerranée, à plus de cinquante-quatre lieues de là. Du jamais-vu. Il était dit que cet ouvrage immortaliserait la gloire du roi Louis XIV et que son auteur était le sieur Pierre-Paul de Riquet, fermier des gabelles pour tout le Haut-Languedoc.

Il avait beaucoup plu la semaine précédente, ce qui avait quelque peu perturbé les préparatifs de la fête. Malgré un sol boueux et l’herbe mouillée, des artisans menuisiers et maçons avaient construit une grande chapelle de vingt-six toises de longueur sur six de largeur1 où devait se dérouler la cérémonie. À l’intérieur de la nef qu’on avait tendue de riches tapisseries, était installé un autel paré de tous les ornements liturgiques pour la grand-messe, qui serait l’apogée des célébrations.

Pendant que toutes ces activités allaient bon train, un cavalier encore alerte, malgré son âge, vint s’enquérir de l’avancée des travaux, s’inquiétant de ce que tout fût parfaitement agencé pour le grand jour. Il était coiffé d’un large chapeau, vêtu d’un pourpoint noir, et enveloppé dans une grande cape afin de se protéger de la pluie. Mettant pied à terre, il examina chaque pouce du terrain et chaque détail de la chapelle, sans égard pour ses hautes bottes de cuir maculées de boue. Le mauvais temps de ce mois de novembre compliquait non seulement la cérémonie, mais également les travaux de terrassement et de creusement du canal entrepris depuis septembre, au nord-ouest des remparts de Toulouse sur cette même grande prairie des Sept-Deniers. Un fossé large et profond, de plusieurs dizaines de toises de longueur, avait pu être creusé2. La terre ainsi récupérée avait été répartie sur les rives pour en faire des francs-bords et éviter les glissements des berges et autres dommages causés par la pluie. Pendant que l’on procédait aux préparatifs de la fête, les ouvriers du canal continuaient leur dur labeur, creusant la terre avec des pics et des pelles pour la disposer dans de larges civières de toile que des porteurs retiraient aussitôt. Des femmes, moins nombreuses, mais tout aussi vaillantes, récupéraient dans des paniers d’osier qu’elles juchaient sur leur tête, la terre qu’elles apportaient ensuite aux terrassiers qui remblayaient les rives.

Devant cette ruche laborieuse le cavalier avait tout lieu d’être satisfait. Son rêve tant de fois décrié, discuté, critiqué, son rêve impossible prenait enfin corps. Il avait obtenu depuis quelque treize mois l’adjudication du chantier du canal au moins jusqu’à Trèbes, près de Carcassonne, tout en espérant avoir l’autre partie, jusqu’à la Méditerranée. La fête prévue le 17 novembre devait être la consécration publique que lui, Pierre-Paul de Riquet, baron de Bonrepos, avait appelée de tous ses vœux.

Il l’avait minutieusement préparée avec son ami, le très influent archevêque de Toulouse, Mgr Charles-François d’Anglure de Bourlemont. Celui-ci avait été séduit tant par le projet de canal que par la pugnacité et la volonté farouche de Riquet. Mettant à sa disposition son entregent et ses nombreuses relations à la cour du roi, il lui avait facilité une rencontre décisive avec Colbert. À partir de là, le soutien du ministre avait été sans faille, du moins était-ce le cas au moment du lancement officiel du plus grand chantier du règne du roi Louis XIV et du monde connu.

En signe de gratitude envers le souverain et son ministre, Riquet voulait faire graver un texte en latin les honorant, sur des lames de bronze enchâssées dans les pierres qui seraient posées en grande pompe à l’écluse de Garonne. Comme lui-même ne connaissait rien au latin, il s’était adressé à un latiniste éminent, Monsieur Parisot, auquel il avait demandé la transcription de ce court ex-voto. Cependant, il ne voulait rien laisser au hasard, y compris la qualité d’une traduction, aussi, avant de confier le texte à l’artisan graveur, voulut-il le soumettre au prélat afin d’en avoir une forme d’imprimatur.

Mgr d’Anglure de Bourlemont logeait dans son palais épiscopal, jouxtant la cathédrale Saint-Étienne. Riquet s’y rendit et se fit annoncer. Pendant qu’il attendait dans la première salle du palais, il avisa deux moines assez corpulents, en robe de bure, appartenant à l’ordre franciscain des Cordeliers, et dont le couvent se situait entre la basilique Saint-Sernin et la rue des Puits-Creusés. Comme il faisait froid, les religieux avaient troqué leurs sandales en lanières de cuir contre de bonnes galoches qui leur tenaient les pieds au chaud. Avant d’avoir l’opinion de l’archevêque sur la justesse de la traduction de son texte, Riquet se dit que probablement les deux moines pouvaient lui donner la leur, habitués qu’ils étaient à la pratique du latin. Les interpellant, il proposa de leur lire sa feuille, ce qu’ils acceptèrent. Aussitôt, il se lança dans un déchiffrage hésitant et maladroit, de ce latin dans lequel il n’entendait rien. Les cordeliers, surpris par le massacre phonétique auquel ils assistaient, crurent que ce seigneur bien habillé qui leur faisait une lecture aussi détestable ne pouvait que se moquer d’eux. Comment pouvait-on assassiner aussi gaillardement cette belle langue latine alors qu’on était l’auteur d’un ouvrage extraordinaire, ce canal dont tout le monde parlait ? Le ton monta très vite entre les trois Languedociens qui avaient le sang chaud. La colère les prit à tour de rôle et, dans cet archevêché habitué plutôt à des échanges feutrés, on en vint aux injures… puis aux mains… Le plus gros des deux moines se déchaussa et, attrapant sa galoche, se mit en demeure d’en frapper Riquet. La situation commençait à tourner mal, et Riquet qui craignait un scandale, s’enfuit prestement dans les appartements de son ami le prélat auquel, assez penaud, il raconta la scène. Aussitôt, celui-ci, que l’épisode avait fait beaucoup rire, s’empressa de calmer les cordeliers. Ce n’était pas du tout le moment de susciter un scandale, et il fallait organiser la cérémonie du 17 novembre.

Quelques jours auparavant, Riquet avait proposé aux capitouls, les magistrats municipaux en charge de l’administration de la ville, de poser la première pierre de l’écluse, ce qu’ils acceptèrent avec joie. La gloire de Toulouse rejaillirait, pour l’immortaliser, sur celle du roi. L’assemblée des capitouls décida de donner à cette cérémonie le plus d’éclat possible, afin de frapper les esprits. On avait invité tout ce que la sénéchaussée comptait de sommités, et chacun fut fin prêt pour cette grande fête.

Le 17 novembre enfin arriva.

Le temps avait changé : une clémence inhabituelle de la température, accompagnée d’un franc soleil, augurait tant d’une belle journée que d’un heureux présage pour l’entreprise.

Un impressionnant cortège se mit en place depuis le Capitole pour atteindre la chapelle des Sept-Deniers. En tête, entouré de porteurs d’étendards et de hérauts d’armes, s’avançait le carrosse de Mgr d’Anglure de Bourlemont, puis ceux des évêques de Comminges, de Lectoure et de Saint-Papoul. Derrière les prélats suivaient le clergé de Toulouse, les membres du parlement, et enfin les huit capitouls à cheval, dans leur grande tenue de cérémonie écarlate à parements blancs, précédés de leur main-forte et des officiers municipaux.

À deux cents pas des portes de la ville, aux remparts du Bazacle, ils rencontrèrent les six mille ouvriers du canal, et, juché sur son cheval, Pierre-Paul de Riquet à leur tête, qui leur emboîtèrent le pas. Les roulements de tambour, les sons aigus des fifres et retentissants des trompettes, donnaient un air martial à la procession ; puis une musique plus cérémonielle vint accompagner la messe célébrée dans la chapelle provisoire par Mgr de Bourlemont, pour tous les participants à la fête.

Après l’office, l’archevêque consacra les deux pierres de l’écluse, et l’on s’achemina en procession au lieu qui leur était destiné, c’est-à-dire au chantier de la première écluse, au bord de la Garonne. Il y avait tellement de monde attiré par l’extraordinaire de la cérémonie que la plus grande partie de la marche de la procession se fit dans le lit du canal. Sur les berges et les rives la foule s’agglutinait pour voir passer le cortège, à tel point que la disposition des différents protagonistes de la fête fut comparée à un spectacle digne des amphithéâtres de la Rome antique. Arrivés à l’écluse, deux des capitouls, Germain de la Faille et Pierre de Maynial, prirent de la main de l’archevêque de Toulouse les deux pierres qu’il avait bénites, en offrirent une à Gaspard de Fieubet, premier président du parlement, et gardèrent l’autre. On présenta au président une truelle d’argent et un petit bassin du même métal rempli de mortier. Aussitôt, il scella la pierre du côté droit tandis que les deux capitouls faisaient de même avec l’autre pierre, mais du côté gauche.

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Inauguration de la première écluse de l’Embouchure, tableau de Gustave Jaulmes (Galerie Riquet, Chambre de commerce et d’industrie de Toulouse).

Puis on jeta dans les fondations des médailles de bronze qui représentaient au recto le roi avec cette légende : « Undarum terraeque potens atque arbiter orbis » (Maître de la terre et des ondes et arbitre de l’univers) et au verso la ville de Toulouse avec un canal se jetant dans la Garonne par une écluse, agrémentée de cette autre inscription : « Expectata diu populis commercia pandit » (Ouvre aux peuples des possibilités commerciales qu’il attend) et ces mots au-dessus : « Tolosa utriusque Maris emporium » (Toulouse port de l’une et de l’autre mer). Nombre de ces mêmes médailles furent distribuées, et on avait enchâssé des lames de bronze sur les pierres scellées dans l’écluse, avec la fameuse phrase qui avait valu à Riquet l’ire des cordeliers :

« Ludovico XIV. Semper Augusto regnante, prudentissimi Joannis-Baptistæ Colbert Comitis consistoriani Consiliis, Gaspard de Fieubet, Princeps Senatus amplissimus una cum nobilissimis Capitolinis Germano La Faille et Petro de Maynial, consecratum ab illustrissimo Archipresule Carolo d’Anglure de Bourlemont, molem immensi alvei gemini maris commercio suffecturi sustentaturum saxum felicibus auspiciis, instante viro clarissimo Petro Riqueti tanti operis inventore posuerunt, anno salutis instaur. M. DC. LXVII. »

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Pierre-Paul Riquet accueillant les envoyés du roi devant l’entrée du Malpas, tableau de Sylvestre (Musée du Biterrois à Béziers).

Ce qui voulait dire : Sous le règne de Louis XIV, toujours auguste, et sous le ministère éclairé de Jean-Baptiste Colbert, cette pierre, consacrée par l’illustre archevêque Charles d’Anglure de Bourlemont et destinée à soutenir l’énorme masse d’un canal, qui joindra les deux mers, a été posée par Gaspard de Fieubet, premier Président du Parlement, et les nobles Germain de La Faille et Pierre de Maynial, à la demande de Pierre de Riquet, inventeur de ce grand ouvrage. Évidemment, au vu de la célébrité des personnes citées, on comprend mieux les précautions de Riquet quant à la traduction.

Pendant toute la durée de la cérémonie, on entendit des salves d’artillerie tirées par les soldats que la ville avait placés au bord de la Garonne, entrecoupées de cris de « Vive le Roi ». Riquet, qui voulait associer véritablement ses travailleurs à la fête, leur avait fait distribuer quantité de vivres et de vin. Nul doute que tous apprécièrent, plus que de raison peut-être, la louable  attention de leur chef.

La relation de toute la cérémonie fut imprimée et envoyée partout en France et même à l’étranger. L’Europe entière devait avoir connaissance des prodigieuses réalisations du royaume pour la plus grande gloire de Sa Majesté le roi Louis XIV.

Pierre-Paul de Riquet pouvait être heureux et fier. Il allait enfin réaliser le rêve de sa vie : joindre les deux mers Océane et Méditerranée grâce à un canal. Incroyable aventure que celle dans laquelle il s’engouffrait à 58 ans, alors qu’il aurait pu goûter une vieillesse heureuse et riche, entouré de l’affection des siens.

Pourquoi pareille obsession ?

1. La chapelle mesurait 50,44 mètres sur 11,64 mètres.

2. Le canal mesurait en moyenne environ 15,60 mètres de large à la surface, 10,40 mètres au fond et 2,92 mètres de profondeur.

Naissance et enfance à Béziers

Alors que la postérité a retenu pour toujours le nom du créateur du canal royal du Languedoc, l’actuel canal du Midi, beaucoup d’incertitudes subsistent encore à son égard. Ainsi, sa date de naissance reste sujette à discussion et à interrogation. Il porte les prénoms de Pierre-Paul car il naquit à Béziers, le jour de la fête de ses saints patrons, le 29 juin. En Languedoc, on l’écrivit Pierre-Pol, mais l’histoire retiendra Pierre-Paul. Si, à l’époque, et ce sera le cas jusqu’à la Révolution, les registres des baptêmes étaient tenus par l’Église, on ne trouve nulle trace de la déclaration de sa naissance, et la date varie entre 1604 et 1609. Celle qui finalement prédomine et qui est la plus logique est 1609, car, soixante et onze ans plus tard, en 1680, son acte de décès mentionnait :

« Messire Pierre Paul de Riquet, baron de Bonrepos,âgé de 71 ans, mourust le premier et fust enterré le deuxième octobre 16803. »

Au moment de rédiger son acte de décès, le vicaire Pradelle, s’enquit auprès des deux gendres de Riquet, Jacques de Barthélémy de Gramont de Lanta et Jacques de Lombrail qui venaient l’en informer, de l’âge du défunt afin de le mentionner. Surpris par la question et ne sachant trop que répondre, Lombrail « estima » l’âge de son beau-père à 71 ans et de ce fait, il le fit naître en 1609…

L’absence d’acte de naissance aurait pu laisser supposer que la famille était protestante, et donc ne pouvait figurer sur aucun registre paroissial catholique, mais tant les origines des Riquet que surtout sa descendance démentent cette hypothèse. Certes, il y a bien eu des cousins appartenant à la religion réformée mais la famille était essentiellement et fondamentalement catholique.

Il naquit donc le 29 juin 1609, place Saint-Félix4 à Béziers. Ses parents, Guillaume Riquet et Guillaumette de Vial, mariés par-devant notaire le 4 juin 1601, avaient déjà un fils, Pierre. Guillaume Riquet était une forte personnalité, un Languedocien haut en couleur, dont les agissements vont marquer durablement la vie de son fils Pierre-Paul, comme on a le voir.

Mais, pour comprendre le contexte familial au moment de la naissance de Pierre-Paul, un retour en arrière de quelques siècles est nécessaire. Des événements tragiques, dans l’Italie du Duecento5, devaient s’inscrire dans la genèse de cette famille, ou du moins ont été rapportés comme tels.

Prato, près de Florence en Toscane, an 1266

En cette deuxième moitié du xiiie siècle, la Toscane comme toute l’Italie, de la Sicile aux provinces du Nord, était en proie à un désordre politique sans nom. Dans la plupart des villes, des factions s’opposaient, les unes au nom du pape, les guelfes, les autres au nom de l’empereur du Saint Empire romain germanique, les gibelins.

Il faut dire que depuis le xie siècle, une période de relative sécurité avait favorisé un essor démographique, économique et commerçant dans toute l’Italie. Cette prospérité, ainsi que le développement de classes commerçantes, avait encouragé la création de communes dont la direction était assurée par des consuls, aidés de conseils qui expédiaient les affaires politiques. Les seigneurs durent consentir à accorder à ces communautés urbaines une charte garantissant leurs libertés et franchises. Le même mouvement se développa en France, surtout dans le Sud-Ouest, entre 1250 et 1350 avec les multiples fondations de bastides. Ces sortes de seigneuries collectives, militaires et justicières, subirent rapidement les effets pervers de leur organisation, du fait des luttes d’influence auxquelles se livraient les grandes familles dans chaque cité, principalement au nord et au centre de l’Italie.

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Florence vue de San Miniato (collection particulière).

Recherchant une indépendance progressive, ces villes, dès le xiie siècle, voulurent s’affranchir de leur tutelle politique, en particulier celle de l’empereur. Dans ce contexte agité, en 1155, le duc de Souabe, Frédéric Ier de Hohenstaufen, devint empereur sous le nom de Frédéric Barberousse (1122-1190), et roi d’Italie en vertu de l’héritage de Charlemagne. Pendant près d’un siècle, Frédéric Barberousse et ses successeurs, Henri VI et surtout Frédéric II, tentèrent de briser l’autorité communale des villes italiennes pour restaurer la leur, en effaçant toutes les concessions accordées en échange de leur protection. Leur but : refonder un État fort et centralisé, rétablir la tutelle impériale sur la papauté et soumettre le royaume normand d’Italie du Sud6. Évidemment, les différents papes, tout d’abord favorables à une restauration de l’autorité impériale visant à rétablir leur propre pouvoir, virent rapidement d’un mauvais œil les succès des souverains germaniques, au point que Frédéric II fut par deux fois excommunié. Son fils bâtard, Manfred de Hohenstaufen, représentant son demi-frère l’empereur Conrad IV, prit possession en son nom des royaumes de Naples et de Sicile. C’est alors que le pape Clément IV7 s’inquiéta des visées impérialistes de Manfred sur des terres appartenant à la papauté. Pour le contrer, il fit appel à Charles d’Anjou, frère du roi de France Louis IX (Saint Louis), qui s’empara du royaume de Naples après avoir vaincu et tué Manfred à la bataille de Bénévent en 1266, et fait exécuter le successeur de Manfred, Conradin, en 1268. Autant Saint Louis était un roi juste, autant Charles d’Anjou était cruel, passant au fil de l’épée les populations des villes rebelles, pour peu qu’elles appartinssent à la faction des gibelins. La brutalité avec laquelle il réprima la Sicile, qui s’était révoltée contre lui, lui valut le soulèvement des habitants de Palerme et de Corleone contre les Français, le mardi de Pâques 31 mars 1282 au moment où les cloches sonnaient l’heure des vêpres. Presque tous les Français furent massacrés, et le royaume à nouveau scindé en deux parties : la Sicile insulaire et le royaume de Naples où se réfugia Charles d’Anjou8. Ce soulèvement des « Vêpres siciliennes9 » aura une portée historique et événementielle importante puisque la reconquête de cette partie de l’Italie servira de prétexte aux onze guerres d’Italie menées de 1494 à 1559 par les rois français Charles VIII, Louis XII, François Ier et Henri II.

Dans les villes de Toscane comme ailleurs, massacres et tueries se succédaient, selon que le parti guelfe prenait le pas sur le parti gibelin ou inversement. Pour se protéger, les grandes familles de ces villes se faisaient construire des tours atteignant plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Florence, Bologne, Montepulciano, San Giminiano, Sienne étaient hérissées de ces donjons, à la fois refuges et bases d’attaque. Si les deux principales factions étaient les guelfes partisans du pape et les gibelins partisans de l’empereur10, tout était souvent prétexte à la guerre : querelles de voisinage, défi, funérailles d’un chef, etc.11. Lorsqu’un parti l’emportait sur l’autre, ce n’étaient que pillages, destructions, exil pour les plus chanceux, vindicte publique et massacres pour les malheureux vaincus12.

À Prato comme ailleurs, même s’il s’agissait d’un bourg modeste, la rivalité entre les deux factions était manifeste. Depuis le 26 février 1266, la situation avait empiré pour les gibelins qui tenaient la petite cité, et, au matin du 11 novembre, Prato tomba aux mains des guelfes.

Le 12 décembre, un décret prononçant le bannissement des familles appartenant au parti gibelin fut promulgué. Parmi ces familles, se trouvait celle du seigneur Gherardo Arighetti. Originaire de la toute proche Florence où l’un de ses membres y avait été consul en 1197, un autre gonfalonier13 et onze autres prieurs14, la famille Arighetti s’était ensuite installée à Prato, où Gherardo faisait lui-même partie du petit groupe de notables qui gouvernait la ville. Devant le désastre annoncé et les massacres qui devaient suivre, il décida de quitter la ville de Prato et la Toscane avec son fils Azzucio et tous les siens pour n’y jamais revenir. Les querelles entre les guelfes et les gibelins devaient durer quatre siècles, du xiie au xve, pour s’achever avec les guerres d’Italie menées par les rois de France.

Curieusement, ce fut en France, précisément en Provence, que les Arighetti trouvèrent asile. Ils s’établirent à Seyne, au cœur de la Vallée de la Blanche, dans les Alpes du Sud. Le fils de Gherardo, Azzucio Arighetti, francisa alors son nom en Righetti ou Riquety et devint gouverneur de Seyne.

À sa mort en 1287, et bien que son fils Pierre ait échappé tout enfant aux exactions des guelfes, celui-ci servit les princes d’Anjou. En 1346, il fut élu premier consul de Seyne par les notables de la petite ville. Qualifié dans plusieurs actes de « Nobilis etDominus Petrus Riqueti », il fonda un hôpital dit du « Saint-Esprit » qu’il dota de revenus substantiels, car il avait eu à administrer Seyne dans la période tragique de la grande Peste noire15, entre 1347 et 1350. À Seyne, la population passa de 320 familles en 1315 à 182 en 147116. À sa mort, en signe de reconnaissance, il fut inhumé dans la chapelle de l’hôpital qu’il avait fondé.

Son fils Antoine Riquety fit une carrière dans la magistrature et devint juge royal aux Cours souveraines de Marseille, Digne et Tarascon. Il mourut vers 1412.

Totalement assimilées à la population provençale et habitant Digne, les générations de Riquety s’y succédèrent. Jacques, le fils d’Antoine, acheta en 1412 la co-seigneurie de Riez17, puis son fils Antoine II, co-seigneur de Riez, épousa, le 17 février 1451, Catherine de Lauthoin dont il eut sept enfants. Parmi ses sept enfants, l’aîné, Honoré, fonda la branche des marquis de Mirabeau, illustrée surtout par l’un de ses descendants Honoré-Gabriel Riquety, comte de Mirabeau (1749-1791), écrivain, tribun remarquable et député du Tiers État aux États généraux de 1789.

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Le blason des Riquety, devenu celui des Mirabeau et des Riquet : d’azur à une bande d’or, accompagnée en chef d’une demi-fleur de lis de Florence et en pointe de trois roses d’argent posées en orle (Dessin de Thierry de Bon).

Dans cette grande fratrie de sept enfants, tous vivants, ce qui était somme toute assez rare, le quatrième rejeton d’Antoine et de Catherine Riquety, prénommé Raynier, comme tout cadet de famille noble, n’avait pas grande situation. Bien que d’abord domicilié à Digne, il parcourut la Provence puis le Languedoc, pour y chercher une fortune qu’il n’y trouva pas. Il épousa Marguerite de Roux, fille de Pierre de Roux et de Marguerite de Cabrairolles, revint en Languedoc, s’établit à Béziers, modifia son nom de Riquety en Riquet, l’adaptant ainsi à la prononciation locale.

À la fin de sa vie, toujours habité par la fibre voyageuse, il décida d’aller visiter les Lieux saints de Palestine. Le 10 février 1527, avant de partir, il fit son testament chez maître Cintrano, notaire à Marseille, d’où il embarqua pour Jaffa. Son pèlerinage à Jérusalem, au-delà d’un réel fondement religieux, avait aussi pour but d’y chercher une fortune… qu’il n’y trouva pas non plus ! Les Turcs en étaient les nouveaux maîtres depuis la chute de l’Empire byzantin en 1453 et Soliman le Magnifique, dont les armées s’approchaient des portes de l’Autriche et de Vienne, régnait à Istanbul.

Au bout de quelques mois, Raynier revint en Languedoc, auprès de son fils Nicolas après avoir consciencieusement dépensé tous ses biens et la dot de sa femme.

C’est alors, semble-t-il, que la famille Riquet aborda un tournant financier et social fondamental, obligeant Nicolas à travailler et, par voie de conséquence, à « déroger » de sa qualité de noble. Cette nouvelle condition aura une incidence très importante pour son petit-fils Pierre-Paul qui n’aura de cesse que de retrouver l’état de noblesse dont sa famille était issue. Peut-être est-ce l’une des raisons de cette formidable aventure humaine qu’a été pour lui la construction du canal du Languedoc…

Si l’on ne sait pas exactement avec quoi Raynier pouvait faire vivre sa famille et financer son pèlerinage en Terre sainte, on peut supposer qu’il tira quelques revenus de terres apportées en dot par sa femme Marguerite de Roux, ou bien qu’il exerça quelque activité dans la magistrature. Mais à son retour de Jérusalem, il était âgé et sans ressources. Il s’installa auprès de son fils Nicolas, dont le caractère et la vie tranquille étaient à l’opposé de ce père fantasque et original. Nicolas était maître tailleur à Béziers où il possédait une boutique de tissus. À cause de cette activité marchande, il était assujetti à la taille, impôt roturier ; en 1577, il dut s’acquitter d’un montant, assez élevé pour l’époque, de onze livres, neuf sols et six deniers18. À l’origine impôt féodal extraordinaire, la taille était devenue un impôt royal au xiiie siècle, et comme bien souvent pour les impôts, l’extraordinaire devint permanent après 1439. D’un calcul très complexe, il était partagé entre les trente-deux circonscriptions du royaume, appelées « généralités ». Dans certaines provinces, qui possédaient des assemblées, des « États », dont le Languedoc, les membres de ces États en négociaient âprement le montant avec le représentant du roi qu’était l’intendant de la généralité et en assuraient le recouvrement. En Languedoc, la taille était un impôt uniquement foncier, que, de manière très injuste, les nobles et le clergé ne payaient pas, pour peu que leurs terres aient été considérées elles aussi comme nobles. La taille était calculée et répartie grâce au compoix, une sorte de matrice cadastrale. Quant à son nom, il venait de l’origine de son mode de paiement : le receveur et le contribuable possédaient l’un comme l’autre une latte de bois sur laquelle, une fois par an au moment du versement, chacun faisait une encoche.

Si Nicolas Riquet devait s’acquitter du paiement de la taille, c’est qu’il possédait des propriétés soumises à cet impôt – terres, vignes, boutiques ou entrepôts –, mais cela signifiait surtout que lui et sa famille étaient tombés « en dérogeance ». Pourtant, il s’était marié le 29 août 1565 avec Béatrix Bordier, fille du noble Jean Bordier, écuyer, ce qui laisse supposer qu’il était d’un certain niveau social malgré cette « dérogeance ».

On appelait ainsi la perte de la noblesse et des privilèges qui y étaient attachés, par un retour à l’état de roture. Quelques années avant le mariage de Nicolas et de Béatrix, une ordonnance de 1560 fait défense « à tous gentilshommes ou officiers de justice le fait et trafic de marchandises, et de prendre ou de tenir ferme, par eux ou personne interposée, à peine […] d’être privés des privilèges de noblesse et imposés à la taille ».

C’est ce qui arriva à Nicolas à cause de ses activités de drapier et de tailleur. Il était interdit aux membres de l’aristocratie de se livrer au commerce ou d’exercer un métier manuel, sauf s’il s’agissait de travailler la terre, et encore, sous conditions. Pour les gentilshommes, seul le métier des armes était digne. À cette noblesse d’épée s’agrégera, entre le xvie et le xviiie siècle, la noblesse de robe, composée de notables issus de la bourgeoisie et enrichis par des charges de magistrats dont certaines donnaient accès à la noblesse. De même, en rachetant des terres nobles19, ils pouvaient bénéficier des titres afférents et devenir seigneurs du lieu, voire barons, comtes ou marquis. Cependant, comme les descendants d’un homme tombé en dérogeance pouvaient aussi demander le recouvrement de leur ancien état de noble, à condition d’en avoir repris le mode de vie, c’est de cette obsession-là que Pierre-Paul fut habité, au point d’imaginer une œuvre l’assurant de retrouver l’état de noblesse de son arrière-grand-père Raynier : ce sera son canal.

Mais revenons un instant à son grand-père Nicolas Riquet. Grâce à ses activités commerciales, celui-ci était assez riche. Il possédait quelques vignes près de Béziers et avait acheté une maison d’habitation à Nissan, à huit kilomètres de sa boutique. Pour cette maison inscrite dans son compoix, il payait quatre livres et dix-sept sous d’impôt foncier20. La famille la conserva pendant quatre-vingts ans.