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Première annexe sur la justice et les juges

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77 pages

AVOCATS,

Plaçant en frontispice et sous vos yeux ces deux grandes physionomies du droit, de votre ordre et de notre époque, n’allez pas croire que, sérieusement à mon âge et en dehors de tant de bouleversements dans les idées, dans les corporations et dans la localité elle-même, j’entende vous donner une image ; je dis tout d’abord et sans hésitation que vous n’en méritez aucune.

J’ai à le dire, à le prouver et à le démontrer à tous.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Joseph Borély

Première annexe sur la justice et les juges

Et sur le projet de réforme judiciaire

A M.T. ROBINSON WOOLFEELD

 

A CANNES

Aix, 20 mars 1870.

 

MY DEAR SIR,

Ne croyez pas m’avoir fait un tout petit présent ni trop ordinaire, en m’envoyant, avec votre obligeance toujours si empressée, la photographie exécutée à Londres par Mayal et représentant si parfaitement lord Brougham et Berryer.

Plus je regarde et mieux j’étudie ces deux grandes physionomies de l’intelligence et du droit, plus je reconnais les destinées qui ont été faites à deux caractères si éminents.

Votre high lord Chancellor est ce fort et vigilant pasteur qui ne garde, pas seulement le troupeau auquel il est attaché, mais qui regarde au loin, craignant les loups et tous les animaux malfaisants qui menaceraient sa tranquillité et son pâturage. Si l’on allait jusqu’au style biblique, on dirait que ce grand chancelier est le pontife suprême du droit, pasteur des pasteurs, père d’un peuple libre et chrétien, et qu’il a reçu du Sauveur des hommes la mission de paître les agneaux et les brebis, c’est-à-dire le troupeau tout

entier. Aussi ce gardien de la loi, comme vous l’appelez, exerce-t-il sur l’Église libre une primauté d’honneur et de juridiction qui résulte presque de l’institution divine.

Notre illustre avocat ne paraît être que ce berger préposé à la conservation de ses paisibles moutons. Il les garde bien autour de lui ; il le regarde toujours avec plus de complaisance, afin que pas un ne se dévie et ne lui échappe. C’est son troupeau ; mais ce troupeau ne sera jamais destiné qu’à la conservation de sa fidélité personnelle, de sa renommée justement acquise et peut-être aussi d’une illustration méritée.

Toutefois, ce ne sera jamais là que ce pâtre si bien dépeint par un conteur fort. graveleux, dont il n’est pas toujours permis de tout rappeler ni de tout dire :

« On est longtemps à s’entre-regarder ;
Le plus hardi va-t-il tenter l’affaires ?
Le reste suit et fait ce qu’il voit faire.
.....
.....
J’ai donc posé dès ce premier abord
Que tout exempta est de force très-grande
Et ne me suis écarté pas trop fort. »

Mais notre histoire actuelle, notre histoire française de ce temps et de certaines gens, annonce cependant qu’un illustre berger tint bon dans son parti, mais que le parti, s’affaiblissant toujours davantage, a fini par tant s’amoindrir qu’il est presque totalement décomposé par la république et l’empire, qui ont passé et qui passent.

Au contraire, dear Sir, rien ne passe chez vous. Votre justice est immuable comme votre trône, comme votre devise et votre croyance : Dieu et mon droit.

C’est alors que vous m’envoyez cette physionomie de high lord Chancellor, qui jette au loin son regard visilant, conjurant, menaçant partout l’ennemi.

Vous placez vis-à-vis de cette redoutable tête cette face si française, toujours plus satisfaite d’elle-même, jouissant à l’aise de son auréole de fidélité légitimiste et de sa glorieuse renommée oratoire.

Après lui, que laisse Berryer ? Un parti vaincu, parti qui, sans chef maintenant, s’en ira comme il s’en va toujours davantage, avec quelques débris honorables et qui, néanmoins, ne méritent que d’être honorés.

Après notre illustre ami, après ce grand chancelier de la Grande-Bretagne, l’Angleterre continue à jouir de sa prépondérance dans le monde entier, de sa prospérité dans toutes ses possessions et de tons les avantages que procurent la justice et la liberté.

Si je n’étais pas, dear Sir, ce que je suis, vous savez ce que je voudrais être toujours, votre sympathique et très-affectionné.

B.

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CHAPITRE PREMIER

AU BARREAU D’AIX

AVOCATS,

Plaçant en frontispice et sous vos yeux ces deux grandes physionomies du droit, de votre ordre et de notre époque, n’allez pas croire que, sérieusement à mon âge et en dehors de tant de bouleversements dans les idées, dans les corporations et dans la localité elle-même, j’entende vous donner une image ; je dis tout d’abord et sans hésitation que vous n’en méritez aucune.

J’ai à le dire, à le prouver et à le démontrer à tous. J’ajoute seulement que si cet exorde pouvait paraître trop familier, c’est pour exprimer, en d’autres termes, que tout secret, en cette matière, n’est que le secret de la comédie. Plaintes à demi-voix, sourdes et basses récriminations ne sauraient insinuer que ce que chacun sait et sait bien, que ce que chacun tait et sait taire.

Rappelons-nous ce que disait le plus gracieux poëte du vieux temps, ce qu’il se répétait à lui-même, ce qu’il disait à Ligurinus lorsqu’il apercevait dans un miroir le changement de ses traits : « Pourquoi ai-je aujourd’hui despensées que je n’avais point autrefois, ou pourquoi avec mes idées d’aujourd’hui n’ai-je plus mes traits d’autrefois ? »

C’est ainsi que nous nous trouvons sans cesse ramenés à ce que nous écrivions au début de notre œuvre : « qu’après avoir senti la justice lorsqu’on ne la comprend pas, on a été assez heureux de la comprendre lorsque d’autres ne la sentent pas toujours. »

Mais lorsqu’on est enfin parvenu à comprendre clairement ce que chacun éprouve en soi-même, mais sans pouvoir s’en rendre un compte exact ; que c’est par notre système juridique et l’organisation de notre magistrature que sont survenus tous les désordres politiques qui fondent sur nous, il faut moins que jamais garder le silence.

Notre devoir est de dire tout haut ce que doit enfin connaître le barreau d’une ville telle que la nôtre, aussi intéressant par l’histoire de ses espérances que par le récit de ses malheurs.

Tant pis pour ceux qui ont préféré la fortune à l’honorabilité de leurs fonctions, qui ont fait de la barre le marchepied de leur ambition, trafiqué du plus noble mandat, et par le honteux accouplement de leur noble mission et de la soif d’un gain excessif, asservi la plus indépendante des professions.

Ainsi donc, disciplinairement et sans arrière-pensée, avec cet ancien langage, qui ne vieillit pas plus aujourd’hui qu’il ne faiblissait jadis sous la même férule du plus illustre et du plus courageux de nos chefs, comme le prouva, dans son fameux réquisitoire du 4 janvier 1763, le procureur général Monclar, nous accusons aujourd’hui, ici même, cet autre corps contemporain, qui, dans le même temple, devant les marches des mêmes autels, présente dans les annales françaises des rapprochements et des anomalies que l’histoire n’avait encore vus nulle part.

Les paroles que cet ancien chef du ministère public adressait à un parlement si jaloux du maintien de ses droits, ces mêmes paroles nous les invoquons de nos jours contre un barreau qui ne craint pas de déchoir par l’abandon de son indépendance et de son désintéressement.

Il y a donc lieu, par contre, de retourner contre un bâtonnier et contre la faiblesse de son conseil ce que professaient jadis nos juges souverains sur une institution pervertie, déviée de son origine et toujours plus vivace. Serait-ce notre barreau qui, de nos jours, voudrait ranimer dans son sein et par ses actes, ce que l’ancienne justice flétrissait et repoussait si solennellement dans le plus fallacieux de ses préceptes, à savoir « que la fin justifie les moyens ? »

Toutefois, hâtons-nous de le dire dès le début, il ne saurait dans cet écrit y avoir rien de personnel aux différents bâtonniers de l’ordre, dont quelques-uns nous sont particulièrement attachés. Nous savons trop le respect que mérite la vie privée de chacun.

Mais nous n’avons pu surmonter notre indignation pour la façon dont l’un d’eux, à la tête de son conseil, s’est conduit officiellement à notre égard, oublieux de tout le respect dû à un ancien magistrat, qui avait cru pouvoir sortir de sa retraite, pour prendre en main la cause du barreau et lui montrer la route que suivaient ceux qui l’avaient précédé.

Que d’autres gardent le silence lorsqu’ils ont à supporter de la foule les humiliations et les avanies qu’elle fait subir en tous temps à ceux qui ont été les dépositaires du pouvoir. Mais quand un général se voit insulté par le chef subalterne d’un corps qu’il a si longtemps commandé en personne, il est dans l’obligation de prendre hautement et hardiment la parole.