Principes fondamentaux de droit constitutionnel 2013-2014 - 6e édition

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Cette présentation des principes essentiels du droit constitutionnel mêle l’étude classique des concepts-clefs (État, souveraineté, Constitution, démocratie, Justice constitutionnelle) à une approche renouvelée de certaines questions d’actualité (« droit constitutionnel européen » ; rapports entre ordres juridiques; remise en cause de la typologie classique des régimes politiques ; régionalisme en tant que nouvelle forme d’état ; avenir de la démocratie participative…).

L’ouvrage propose également une synthèse claire, structurée, accessible mais précise des différentes modalités de gouvernement, des principaux modèles étrangers et des grandes étapes de l’histoire constitutionnelle française, grâce à une démarche pédagogique fondée sur le recours aux tableaux, encarts, schémas, graphiques et mots-clefs.


- Étudiants en licence Droit et étudiants en licence AES

- Étudiants des instituts d’études politiques

- Candidats aux concours de la fonction publique d’État et de la fonction publique territoriale


Pauline Türk est maître de conférences - HDR - à l’université de Lille 2 et directrice des études de l’IPAG de Lille (laboratoire CRDPD-ERDP).

Publié le : jeudi 1 août 2013
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EAN13 : 9782297034647
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L e
CHAPITRE
1
cadre du pouvoir politique : lÉtat
Depuis des siècles, lÉtat est le cadre privilégié de lexercice du pouvoir politique. Il est, dans la période contemporaine, la forme la plus répandue dorganisation des sociétés humaines. La création dun État indépendant est, en effet, une revendication prioritaire aux yeux des hommes, qui partageant un territoire, une histo ire ou des valeurs, forment un peuple dési reux de maîtriser son destin. On compte ainsi près de deux cents États à travers le monde. Ce constat suscite quelques interrogations : ?quand et comment les États sontils apparus pourquoi les hommes acceptentils de se soumettre à lÉtat et dobéir à ses lois ? quelles sont les caractéristiques permettant de reconnaître lexistence d?un État quelles sont les différentes formes et modalités dorganisation de lÉtat ? Il existe plusieurs thèses permettant dexpliquer lanaissancedes États. Quoi quil en soit, pour que lon puisse parler dÉtat, il faut que soient réunies troiscomposantesinva riables. On verra enfin que les États peuvent prendre plusieursformes.
1 LES ORIGINES DE LÉTAT
A  Lapproche philosophique
Différentes thèses permettent dexpliquer lapparition des États, parmi lesquelles : celle, abstraite, qui voit la formation de lÉtat comme résultant dune volonté commune des hommes ; celle, plus réaliste, qui voit lexistence de lÉtat comme la conséquence inéluctable du développement naturel de la société et des rapports de force qui sy exercent. Dans le premier cas, lÉtat est choisi, dans le second, il est, en quelque sorte, subi. 1) LÉtat, produit dun acte de volonté : le Pacte social Selon cette conception, la formation de lÉtat est lefruit dun accord de volonté des hommes, soucieux de mieux défendre leurs intérêts et de garantir les libertés au sein de la société. Ils sassocient de façon délibérée par une sorte decontrat, pour vivre ensemble et unir leurs droits. La volonté est donc à la base duPacte social, par lequel les hommes renoncent à létat de nature pour constituer un État, au sein duquel ils sorganisent encommunauté politiqueet se soumettent à un gouvernement commun. Lidée dun Contrat entre les hommes, déjà évoquée par Platon, a été exposée, à partir du e XVIsiècle, par différents juristes et philosophes (Althusius, Grotius, Spinoza, Puffendorf). On retient le plus souvent la théorie de Rousseau, qui voyait dans le Contrat social « une forme dassociation qui défend et protège de toute la force commune la personne et les
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biens de chaque associé », et par laquelle « chacun, sunissant à tous, nobéit pourtant quà luimême et reste aussi libre quMais dauparavant ». autres théoriciens du Contrat social lont précédé. On distingue ainsi la vision pessimiste de Hobbes, et lapproche plus optimiste de Rousseau et de Locke.
Les théories du contrat social
Thomas Hobbes John Locke JeanJacques Rousseau Le Léviathan (1651) Essai sur le gouvernement Discours sur lorigine civil(1690)et les fondements de linégalité parmi les hommes(1756) Le contrat social(1762) Extraits « L« En convenant de former un corps accord entre les hommes « Lacte dassociation produit un nexiste quen vertu dun pacte (...) ; corps moral et collectif (...) cettepolitique soumis à un un pouvoir commun les maintient gouvernement, chacun sengage, personne publique qui se forme par dans la crainte et dirige leur action visàvis de chaque membre de lunion de toutes les autres prenait vers le bien commun (...) la seule cette société, à se soumettre à la autrefois le nom deCitéet prend manière dériger un pouvoir maintenant celui dedécision de la majorité (...) cette Républiqueou commun est de transférer tout leur délégation de pouvoir résulte de la decorps politique, lequel est pouvoir à un seul homme ou à une simple convention de former une appelé par ses membresÉtat(...) les assemblée pour les représenter (...) société politique, qui constitue associés prennent collectivement le cela fait, la multitude ainsi unie en lunique contrat nécessaire pour nom dePeupleet sappellent en une seule personne est appelée que des individus entrent dans un particulierCitoyenscomme État».Étatou en créent un nouveau ». participants à lautorité souveraine ». Caractéristiques de létat de nature Létat de nature, cest la « guerre Létat de nature est un état de Létat de nature est un état de de chacun contre chacun », cest parfaite liberté et dliberté et dégalité. Mais il égalité. Cest la àdire la loi du plus fort, car ne permet pas de garantir le droit société qui pervertit lhomme, « llorsque lde propriété. La propriété est définie homme est un loup pour idée de propriété lhomme ». Lhomme nau sens large : elle recouvre la y est donc engendre linégalité. pas en sécurité. protection de la vie, des libertés et des biens des individus. Objectifs du Pacte social fondateur de lÉtat LPour faire respecter les droits et la À la société civile inégalitaire,homme a intérêt à se soumettre à la contrainte dpropriété dun Souverain lun individu face aux homme a intérêt à substituer un absolu, lempiétements de ses voisins, il contrat permettant à chacunÉtat, qui assurera, par la contrainte, la paix sociale. Les faut des lois, cestàdire un dêtre citoyen et de participer à hommes, par le Pacte social, pouvoir politique, donc un État. lexercice de la souveraineté. La renoncent à leur liberté naturelle Entrer dans une société politique société politique ainsi créée est le en échange de la sûreté, garantie et se soumettre aux lois de ldÉtat fruit une association consentie par un État qui les protège les uns est donc un moyen, pour les entre des hommes libres et égaux. des autres. hommes, daméliorer la protection de leurs droits. Type dÉtat instauré Le Pacte instaure un État totalitaire. Le Pacte instaure un État libéral. Le Le Pacte instaure un État Le citoyen est protégé contre ses pouvoir politique ne saurait abuser démocratique, au sein duquel le voisins, mais au prix de la contrainte de ses pouvoirs, car le peuple a le peuple est souverain, caractérisé dun État autoritaire, appelé le droit de se rebeller si lÉtat, ne par légalité entre citoyens, le « Léviathan », du nom du monstre protégeant pas ses libertés, ne suffrage universel et le concours de marin biblique qui, dans la remplit pas la fonction pour laquelle tous à lélaboration de la loi, mythologie, dévore les âmes. il a été créé. expression de la volonté générale.
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Ces théories ont en commun de concevoir lÉtat comme le produit dunevolonté communedes hommes, qui concluent un pacte et consentent à remettre lautorité à un État, auquel ils se soumettront afin de voir garantis leurliberté,leurs droits, ou tout au moins lasécuritéde leur personne et de leurs biens.Abstraites, elles se fondent sur un contrat imaginaire, que les hommes renouvelleraient constamment et implicitement en acceptant de faire partie dune société politique organisée et dobéir à ses lois et à ses gouvernants.
2)
L: la théorieÉtat, conséquence du développement de la société de lévolution naturelle
Dans cette conception,la formation de lÉtat nest pas volontaire, mais la consé quence de lévolution de la société.Cest en effet une tendance naturelle des groupes humains que de sorganiser pour améliorer la vie en communauté. Ainsi, une société humaine va se choisir des dirigeants (les gouvernants), produire des règles de vie en commun (les lois et le droit), commercer ou rivaliser avec dautres sociétés (échanges internationaux et relations diplomatiques), jusquà prendre la forme de lÉtat.
Exemple Première forme de société humaine, la tribu primitive est déjà confrontée à la nécessité de répondre aux problèmes quotidiens que pose la vie en communauté : qui surveillera le feu ? Qui ira chasser ou pécher ? Comment sera partagée la récolte ? Comment organiseraton les tours de garde pour se prémunir des bêtes ou des ennemis ? Comment choisir le chef ? Quels seront ses pouvoirs au sein de la tribu ? En répondant à ces questions, la tribu se dote déjà de règles régissant la vie en société et lexercice du pouvoir. Progressivement, avec le développement de la tribu, ces règles seront améliorées et pourront être codifiées, formant le droit, dans le cadre dune société politique. On trouve dans cette évolution naturelle une origine possible de lÉtat.
Ce processus se déroule par étapes successives, sous linfluencedévénements ponc tuels, violents ou pacifiques (guerres, conquêtes, alliances), et dephénomènes plus lents(formation dune identité nationale, industrialisation, aménagement du territoire, expression des rapports de force au sein de la société). Dans cette optique, selon les auteurs, lÉtat a pu apparaître comme le cadre du bon développement de la société, ou comme un instrument au service de ses dérives. Ainsi, pour Carré de Malberg, lÉtat est un organisme naturel et spontané, produit de « la force des choses », qui offre à la société un cadre, une structure, lui permettant de mieux sorganiser (cf.Contribution à la théorie générale de lÉtat, 1920). Mais pour Karl Marx, si lÉtat a pour origine un processus naturel, il est linstrument par lequel la classe possédante parvient à entretenir sa domination dans les rapports sociaux. Cest pour quoi il doit, à terme, disparaître (Critique du droit politique hégélien, 1843).
B  Lapproche historique
e LÉtat est une notion relativement récente, puisquelle apparaîtauXVIsiècle, avec notamment les écrits de lItalien Nicolas Machiavel (Le Prince, 1515) et du français Jean
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Bodin (Les six livres de la République, 1576). Elle succède aux notions classiques de Cité et de République pour désignerlorganisation politique des rapports sociaux. Dans un premier temps, la notion dÉtat se construit à partir de lidée dunpouvoir temporel(distinct du pouvoir spirituel), unifié, indépendant etinstitutionnalisé.Elle renvoie à la permanence dun pouvoir politique disposant du monopole de la force publique, dénomméPuissance publique. Lexercice du pouvoir est confié à des gouvernants qui ne sidentifient pas à lils ne font que lÉtat : incarner provisoirement, car celuici préexiste à la personne de ceux qui exercent le pouvoir, et perdure après leur disparition. LÉtat se définit donc comme une entité abstraite et permanente, incarnée par des organes gouvernementaux et administratifs exerçant un pouvoir de contrainte sur les gouvernés, constituant le cadre de lexercice du pouvoir et des rapports humains. Dans un second temps, lÉtat produit du Droit, cestàdire des normes juridiques, et en même temps, il se soumet luimême au Droit. Afin déviter que ses organes de gouvernement nexercent un pouvoir absolu et arbitraire, en respectant les droits des gouvernés, il sautolimite. Il se soumet à des principes supérieurs et antérieurs à lui ou se fixe des règles à respecter, sous la forme de lois et dune Constitution. Alors il devient État de droit, selon une conception moderne de lÉtat (on parle deRechtsstaaten Alle magne et deRule of Lawen GrandeBretagne).
Pour aller plus loin
Les différentes conceptions de lÉtat La notion dÉtat est étroitement liée aux concepts deSouveraineté, deNation, dePuissance publiqueou encore dordre juridique. LÉtat a été ainsi défini comme la « personnification juridique de la Nation » (Esmein), sa carac téristique étant « létablissement au sein de la nation d» dénomméeune puissance publique souveraineté (Carré de Malberg). Il est aussi une « Institution », formée à partir de lidée de Nation, selon la théorie de Maurice Hauriou. Lexistence des États a été diversement appréciée, selon les époques et selon les auteurs. Pour certains, tels Locke ou Rousseau, il est un cadre permettant daméliorer lagarantie des libertés des citoyens. Pour dautres, au contraire, tels Hobbes ou Marx, lÉtat est conçu comme unemenace pour lexercice des libertés, du fait des contraintes quil impose, de loppression potentielle exercée par ses dirigeants, ou de son rôle dans la perpétuation des rapports de domination entre les groupes sociaux. Marx et Engels concevaient lÉtat comme un instrument doppression du prolétariat par les classes possédantes. Défini comme « le plus froid de tous les monstres froids » par Nietzsche, lÉtat devait tout simplement être supprimé selon Proudhon et les anarchistes. Par ailleurs, selon la conception delÉtatgendarme, lÉtat doit se limiter à ses fonctions premières et essentielles, dites régaliennes (affaires étrangères, défense, justice, police), tandis que, selon la conception delÉtatprovidence, il doit aussi simpliquer dans les domaines économiques et sociaux (santé, logement, protection sociale, éducation, transports). Les condi tions du passage de lun à lautre ont été exposées par Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1830).
CHAPITRE1Le cadre du pouvoir politique : lÉtat
2 LES COMPOSANTES DE LÉTAT
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Pour Raymond Carré de Malberg, lÉtat est « une communauté dhommes, fixée sur un territoire et possédant une organisation doù résulte pour le groupe envisagé dans ses rapports avec ses membres une puissance supérieure daction, de commandement et de coercition » (Contribution à la théorie générale de lÉtat, 1920). On retrouve dans cette définition les trois éléments constitutifs de lÉtat : le territoire, la population et la puissance publique.
A  Lélément géographique : le territoire
Tout État dispose dun territoire terrestre, délimité par des frontières, dont le respect est une condition de son indépendance et de sa souveraineté. Ce territoire terrestre comporte la surface au sol, mais aussi les espaces souterrain et aérien corres pondants. Les États côtiers disposent également dun territoire maritime, dont les limites sont fixées par le droit international. Le territoire est le support géographique de lÉtat, sur lequel vit une population et sexerce lautorité publique. Cest pourquoi lÉtat peut survivre à la division ou à lamputation de son territoire, mais pas à sa disparition totale. La question territoriale est une condition de lexistence de lÉtat et lun des fondements de son identité, ce qui explique les guerres visant à conquérir ou à défendre le territoire, qui jalonnent lhis toire mondiale.
Exemple La Seconde Guerre mondiale a pour origine principale lexpansionnisme de lidéologie e nazie, le III Reich dHitler ayant eu pour objectif de reconstituer, à force dannexions et e dinvasions, la « Grande Allemagne » rêvée par les théoriciens nationalistes duXIXsiècle. La question territoriale, condition de lexistence et de la souveraineté de lÉtat, est au cœur de nombreux conflits à travers le monde, quil sagisse du conflit israélopalestinien ou de la guerre en exYougoslavie dans les années 1990.
Il ny a pas de limites à la superficie du territoire dun État, qui peut être très étendu, comme la Russie ou les ÉtatsUnis, ou très restreint, comme le Luxembourg ou le Vatican.
B  L: la populationélément social
Sur le territoire de lÉtat, vit unepopulation, cestàdire un groupe social, un ensemble de personnes physiques formant une communauté, distincte des autres. Dès lors que les individus composant cette population partagent la volonté de vivre ensemble sur le territoire, afin de poursuivre un intérêt qui leur est commun et de
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défendre des valeurs, ils forment unPeuple, composé de citoyens. Les notions de peuple et de nation sont reliées, car cest lappartenance à la nation, cestàdire la nationalité, qui fait de lindividu un citoyen appelé à participer en tant que tel à la vie politique au sein de lÉtat. Le peuple dun État est unique et indivisible, comme la souveraineté quil est chargé dexprimer.
Exemple La République française étant unique et indivisible, le Conseil constitutionnel, dans une décision du 9 mai 1991, a censuré la référence au « peuple corse », en rappelant quil nexiste sur le territoire français quun seul peuple, « composé de tous les citoyens français sans distinction dorigine, de race ou de religion ».
Remarque: au sens strict, seuls les nationaux, quils résident sur le territoire ou à létranger, font partie du peuple de lÉtat et détiennent les prérogatives attachées à la citoyenneté (droit de vote et déligibilité aux élections nationales), celleci étant généra lement liée étroitement à la nationalité (voir conception de lÉtatnation,infra). En revanche, les étrangers (non nationaux) font partie de la population de lÉtat.
Enfin, on note que, dans les États membres de lUnion européenne, une nouvelle caté gorie est apparue dans la population : celle des étrangers ressortissants de lUnion euro péenne, qui nont pas la nationalité de lÉtat, mais bénéficient de la citoyenneté euro péenne, ce qui leur confère un statut particulier (droit de vote à certaines élections non nationales, notamment).
C  Lélément politique : la puissance publique
Outre le territoire et la population, lÉtat est caractérisé par lexistence dune puissance publique, cestàdire duneorganisation juridicopolitiquedotée dunpouvoir de contrainteet de coercition. Cette puissance publique, source de lordre juridique qui simpose à la population sur le territoire de lÉtat, détient le monopole du recours à la force publique. Ce troisième élément permet dunifier la collectivité, composée dune multitude dindi vidus, en formant unepersonne morale, lÉtat, qui sera incarnée par des institutions gouvernementales et administratives, appelées « pouvoirs publics ». LÉtat préexiste et perdure aux personnes physiques qui le composent et auxgouvernantsqui le person nifient, ce qui permet dassurer sacontinuité. Il estsouverain,ce qui signifie quil est la source du droit applicable sur son territoire et quil est indépendant par rapport aux autres États sur le plan international. Ce troisième élément, abstrait, est le plus difficile à appréhender. Il a reçu des dénomi nations variées et il a fait lobjet de différentes interprétations. Appelé « pouvoir institu tionnalisé » (Burdeau), « puissance d« souveraineté » (Carré de Malberg),État », « autorité publique », voire plus simplement « pouvoir politique », il est, en outre, étroi tement lié, en Europe, à lidée de nation.
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Pour aller plus loin
LÉtatnation En Europe, et particulièrement en France depuis la Révolution, lÉtat est lié à lidée de nation, même sil ne se confond pas avec elle. Ainsi, pour le Doyen Vedel, « lÉtat est la Nation person nifiée ou juridiquement organisée ». La nation est cetteentité abstraite et collectivequi regroupe les hommes et les femmes qui, partageant une histoire et des valeurs communes, acceptent de lier leur destin. Selon la concep tion française, cest surtout ce « vouloir vivre ensemble » sur le territoire qui caractérise lapparte nance à la nation, davantage que les éléments plus objectifs que sont la culture, la langue ou les traditions. Les individus sont donc réunis au sein de la nation par la somme de ce qui leur est commun, fondement delidentité nationale, cestàdire ce qui définit lÉtat et lidentifie par rapport aux autres États. Si lattachement à la nation peut se traduire par le patriotisme, il peut aussi dériver vers lenationalisme, qui fut le support didéologies totalitaires. En France, la théorie de la souveraineté nationale implique que les représentants élus par le peuple doivent défendre, au sein delAssemblée nationale, les intérêts de la nation, cestàdire prendre en compte aussi bien le présent que le passé et lavenir dans la conduite de lÉtat. La tradition française privilégie la conception delunité nationale, tandis que dautres États, multinationaux,aménagent en leur sein lecommunautarisme, cestàdire la coexistence de plusieurs groupes sociaux caractérisés par des valeurs et des cultures différentes. Certaines difficultés rencontrées par la construction européenne résultent précisément du fait quelle réunit desÉtatsnationsqui souhaitent concilier leur appartenance à lUnion euro péenne avec la préservation de leur autonomie et la conservation de leurs particularités.
3 LES FORMES DE LÉTAT
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LÉtat peut prendre plusieurs formes : il peut être unitaire (simple) ou fédéral (composé).
A  LÉtat unitaire
LÉtat unitaire comporteuneseule organisation juridicopolitique, disposant de la totalité des compétences étatiques et simposant uniformément à toute la population sur lensemble du territoire. Le pouvoir politique est unifié, ne comportant quun seul gouvernement et un seul parlement, au niveau national. Lunité de lautorité publique nexclut pas lexistence de différents modes dorganisa tion administrative au sein de lÉtat unitaire. Elle peut également se concilier, non sans difficulté, avec lautonomie croissante reconnue à certaines collectivités ou conquise par elles, dans le cadre de processus de « dévolution » ou dévolution vers le régionalisme.
1) LÉtat centralisé, lÉtat décentralisé LÉtat estcentralisélorsque toutes les compétences lui appartiennent sur son territoire. Il estdécentralisélorsque certaines compétences ont été transférées, au niveau local, à des collectivités territoriales chargées de les exercer de façon autonome. Ces collectivi tés
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territoriales sont des collectivités humaines installées sur une portion du territoire de lÉtat, qui sautoadministrent librement. Leurautonomierésulte du fait : quelles bénéficient de la personnalité morale ; quelles sont gérées par leurspropres organes, délibérant et exécutif,éluspar les habitants de la collectivité ; quelles disposent, pour exercer leurs compétences, deressources propres. Elles doivent cependant respecter les lois de lÉtat. Les différentes collectivités territoriales prennent en charge la gestion desaffaires locales, dans le respect des compétences qui leur ont été respectivement transférées. Elles tirent leur légitimité delélection: cpar les citoyens est pourquoi la décentralisa tion contribue à lapprofondissement de la démocratie.
Exemple En France, lÉtat fut longtemps ultracentralisé, les révolutionnaires jacobins ayant souhaité renforcer la centralisation héritée de lAncienRégime en consacrant le principe de la Répu blique « une et indivisible » (cf. « jacobinisme »), contre toute tentation fédéraliste. LÉtat français est désormais décentralisé, ce qui résulte dun processus en plusieurs étapes (« Acte I » de la décentralisation en 1982 et « Acte II » en 2003). Les collectivités territo riales (communes, départements, régions) sadministrent librement grâce à des organes élus (conseils municipaux, généraux et régionaux) et exercent, dans le respect des lois de lÉtat, les compétences de plus en plus nombreuses qui leur sont transférées par lÉtat. Le contrôle de la étéÉtat sur les collectivités territoriales, longtemps appelé « tutelle », assoupli en 1982 (contrôle de légalité des actes et contrôle financier). Après les élections de 2012, un « Acte III de la décentralisation » pourrait être enclenché...
Lobjectif de la décentralisation est derapprocher la décision du citoyen, afin de prendre en compte la spécificité des différentes parties du territoire de lÉtat (dynamisme ou difficultés économiques, attrait touristique ou ressources énergétiques, insularité, désertification ou accroissement démographique...). Dans le même temps, la décentra lisation peut avoir uneffet pervers, car le désengagement de lÉtat au profit des collec tivités territoriales, en particulier sil nest pas assorti dun transfert de ressources suffi sant, peut aboutir à creuser les inégalités entre les territoires, selon leurs forces et leurs faiblesses, et selon la manière dont ils sont gérés par leurs collectivités.
2) LÉtat concentré, lÉtat déconcentré Cette variante se comprend mieux dans le cadre dun État centralisé. Si lon considère que lÉtat a conservé toutes les compétences, on peut se pencher sur la façon dont cellesci seront concrètement exercées. Dans le cadre de lÉtatconcentré,cest le pouvoir central qui détient et exerce luimême toutes les compétences, qui sont donc concentrées entre ses mains. À lévi dence, dun point de vue pratique, dans un État doté dun territoire relativement vaste où vit une importante population, il semble difficile de concentrer la prise de décision et la gestion au niveau du pouvoir central. Limpératif defficacité, mais aussi le principe démocratique, appellent une plus grande proximité entre le décideur et le terrain. Le territoire de lÉtat doit donc être découpé en circonscriptions administratives, ce qui permet de rapprocher ladministration des citoyens et dassurer une bonne application
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du droit sur lensemble du territoire, même dans les régions les plus reculées. LÉtat est dans ce casdéconcentré: les compétences appartiennent toujours à lÉtat, mais elles peuvent être exercées au niveau local, par ses représentants. Cesagents de lÉtatagis sent en son nom, dans le cadre dune circonscription administrative, et sont soumis à son contrôle sous la forme dunpouvoir hiérarchique. Selon lexpression bien connue, « cest toujours le même marteau qui frappe, mais on a raccourci le manche » (Odilon Barrot, député, 1848). Remarque: contrairement aux collectivités territoriales, ces représentants de lÉtat, tels les Préfets, ne bénéficient pas de lautonomie. Ils sont nommés par le pouvoir central. Ils ne sont pas soumis, comme elles, à un simple contrôle visant à garantir le principe de légalité, maisà lautorité de leur hiérarchie, qui peut se traduire par lannulation ou la réformation de leurs décisions.
3) La combinaison de la déconcentration et de la décentralisation Les modes dadministration déconcentrés et décentralisé ne doivent pas être confondus, car ils correspondent à des logiques bien différentes, comme le démontre le schéma cidessous. Cependant, ils peuvent être combinés au sein dun même État unitaire. Car si lÉtat, disposant dun territoire dune certaine ampleur, est nécessaire ment déconcentré, il peut faire également lobjet, dans le cadre de lapprofondissement de la démocratie, dun processus de décentralisation.
Les modes dorganisation administrative de lÉtat unitaire
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Ainsi, en France, lÉtat, dont lunité a été affermie sous lAncienrégime, a dabord été e déconcentré, avant dRépuêtre tardivement et progressivement décentralisé sous la V er blique. Depuis 2003, lde la Constitution prévoit que «article 1 la France est une République indivisible (...). Son organisation est décentralisée». Ladministration des affaires de lÉtat se fait donc selon un mode à la fois déconcentré et décentralisé : aux niveaux départemental et régional, coexistent un préfet (déconcen tration) et un président de conseil général ou régional (décentralisation). Quant au maire, il a la « double casquette » : il est à la fois, selon ses attributions, représentant de lÉtat au niveau de la commune (déconcentration) et exécutif élu au sein de la collec tivité municipale (décentralisation).
4) Ultra décentralisation et régionalisme Certains États unitaires (Italie, Espagne, GrandeBretagne) laissent une large autonomie administrative, financière et même législative aux collectivités territoriales (appelées, selon les États, « régions », « provinces », « communautés »...), au point quils se rapprochent de plus en plus de la structure de lÉtat fédéral. On les qualifie parfois «dÉtats régionaux» ou d«États des autonomies». Le régionalisme correspond à lattribution dunpouvoir législatif propreà des collec tivités régionales qui bénéficient déjà dune large autonomie administrative et finan cière. Ces régions ne bénéficient pas, cependant, delautonomie politiqueréservée aux seuls États et ne sont pas spécifiquement représentées au sein dune deuxième chambre de type fédéral (ce qui distingue encore les États régionaux des États fédéraux). Prolongement ultime du processus de décentralisation, le régionalisme constitue pour certains auteurs une forme dÉtat à part entière, distincte de la forme unitaire, tandis que pour dautres, il correspond seulement à une période de transition de lÉtat unitaire décentralisé vers le fédéralisme. LEspagneest ainsi qualifiée d», en raison de ldes autonomies « État autonomie de plus en plus importante dont bénéficient les Communautés espagnoles (Catalogne, Andalousie, Pays Basque...), dans le cadre de statuts spécifiques.
Exemple : la « Généralité de Catalogne » Voté par le parlement espagnol (« Cortes generales ») avant dêtre adopté par référendum en 2006, le nouveau statut dautonomie de cette Communauté autonome fixe létendue du pouvoir législatif du parlement catalan et les attributions du Conseil exécutif. LAssem blée législative, qui siège à Barcelone, vote les lois dans les domaines attribués, vote le budget et contrôle lactivité du gouvernement catalan et de son président. En revanche, le concept de « nation catalane », ainsi que certains articles relatifs à la langue catalane, aux pouvoirs judiciaires et fiscaux des institutions catalanes, qui figuraient dans le nouveau statut, ont été jugés inconstitutionnels par le Tribunal constitutionnel espagnol dans une décision du 28 juin 2010.Compte tenu des revendications indépendantistes, un référendum dautodétermination est prévu pour 2014.
Quant àlItalie,elle demeure, en vertu de la Constitution de 1947, un « État des régions », le peuple italien ayant renoncé, lors du référendum de juin 2006, à sengager plus avant sur la voie du fédéralisme. Si les vingt régions sont dotées de statuts
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