Sociologie politique - 10e édition

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Ce manuel, complété par un lexique de 160 définitions, a l’ambition d’être accessible et clair pour tous publics, sur les sujets essentiels de la discipline.

Des développements approfondis sont consacrés au pouvoir et à l’État, à la classe politique, aux partis et aux groupes d’intérêt, à la communication politique, à l’action publique, à la gouvernance européenne, etc. Dans un chapitre plus récent, il examine également les rapports entre psychologie et sociologie politique, liberté individuelle et contraintes sociales, réalités politiques de terrain et représentations symboliques.

L’auteur accorde toute leur importance aux théories consacrées des grands auteurs classiques qu’il est indispensable de connaître dans la perspective de l’examen ou du concours. Mais il fait également une large part aux renouvellements de l’analyse politique, intervenus depuis les toutes dernières dizaines d’années, en France aussi bien qu’aux États-Unis et en Europe où des avancées considérables méritent d’être notées.

Des bibliographies par chapitres et par domaines, soigneusement mises à jour et dressées sans complaisances inutiles, aideront commodément les lecteurs désireux d’approfondir des thèmes particuliers.


Philippe Braud, ancien directeur du Département de science politique de la Sorbonne, est professeur émérite des universités à Sciences Po Paris et Visiting Professor à l’université de Princeton (WoodrowWilson School).

Publié le : mercredi 9 novembre 2011
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EAN13 : 9782275037592
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Introduction
1.La sociologie politique est un regard, un regard seulement parmi dautres possibles, sur lobjet politique. Le fait quil existe dautres approches, parallèles voire concurrentes, est facile à mettre en évidence. Parmi les principaux discours possibles sur lobjet politique, on retiendra dabord celui de lacteur engagé. Militants, représentants, élus, dirigeants mais aussi intellectuels impliqués dans des combats pour une grande cause, élaborent des analyses qui ont toujours une ambition explicative. À ce titre elles se situent sur un terrain semblable à celui de lanalyse savante. Mais elles sont traversées par une logique fondatrice différente : la justification de laction. Cette dimension conduit à valoriser les faits et les éléments dappréciation qui ont, de leur point de vue, une utilité stra tégique. Ainsi la nécessité de ne pas affaiblir la cohésion du parti conduitelle à imposer un minimum de discipline dans lexpression. Il est inévitable de faire silence, délibérément ou inconsciemment, sur des faits susceptibles dêtre excessivement démobilisateurs. Surtout peutêtre, les exigences du combat politique impliquent une recherche de causalité qui soit productive de soutiens. Cela signifie imputer à son propre camp, autant quil est plausible, la responsabilité dévénements positifs et rejeter sur le camp adverse la responsabilité dévénements négatifs. Une approche qui risque évidemment de faire perdre de vue la complexité réelle des rapports de cause à effet. Cette logique qui gou verne les analyses du militant ou du responsable politique a son utilité sociale ; elle ne saurait être condamnée au nom dune chimérique exi gence dintégrité intellectuelle radicale. Simplement pour comprendre le discours de lacteur engagé, et en peser les limites, il est important de savoir « doù il parle ». Il sensuit quil est problématique de demeurer un politiste rigoureux lorsquon est en même temps un intellectuel mêlé aux combats de la vie politique. Autre discours sur lobjet politique, celui du philosophe voire du pro phète. Sa logique fondatrice est dominée par laccent placé sur la ques tion des valeurs. Alors que le politiste se demande trivialement comment ça fonctionne, dans cette approche les questions centrales sont plutôt : questce quun bon gouvernement ? comment envisager un avenir
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collectif qui assure la Solidarité, la Justice ?, etc. De Kant à Ricœur ou à Rawls, mais aussi de Platon à Marx, le problème de lÉthique est au cen tre de leur appréhension du Politique même si parfois est recherchée la caution du prestige de la Science (Marx). Léthique renvoie à des choix de valeurs ; elle sappuie sur des propositions qui ne sont pas nécessaire ment démontrables. Et même sil existe dans nombre de philosophies politiques, un travail visant à identifier et promouvoir des valeurs univer selles comme, aujourdhui, les droits de lHomme, la quête dun Absolu qui serait le Bien politique reste toujours marquée par les caractéristiques culturelles de son milieu dorigine (en lespèce la civilisation occi dentale). Troisième discours sur lobjet politique, majeur aujourdhui, celui des médias. Par là on entend la manière dont les journalistes profession nels sont conduits à rendre compte des événements politiques, à proposer des interprétations, mais surtout à formuler des grilles de lectures et des systèmes de questions. Le discours médiatique met en avant lexigence d; mais comme linformer (le citoyen) a très bien montré Jean Baudril lard, sa dynamique interne est plutôt de communiquer pour communi quer, le but ultime de la communication (éduquer le citoyen ? lui permet tre de « choisir » ?) étant devenu progressivement assez flou. La logique fondatrice du discours médiatique est, de toute façon, dominée par la préoccupation de retenir lattention du lecteur, de lauditeur ou du télé spectateur. Sans une audience minimale, le médium en effet disparaît. Dès lors, lanalyse et linterprétation seront soumises à lexigence pre mière dêtre attractives, séduisantes, compréhensibles par le public ciblé ; il en résulte des choix draconiens en ce qui concerne le niveau dappro fondissement retenu et loutillage conceptuel utilisable. Cependant il existe des passerelles entre le travail du journaliste et celui de lanalyse scientifique. Ainsi des biographies écrites par des témoins attentifs de la vie politique, soucieux par ailleurs de recourir aux méthodes rigoureuses de lhistorien, peuventelles à juste titre nourrir une prétention à la scien tificité. Si le discours savant sur lobjet politique ne peut se prévaloir dune légitimité sociale supérieure, il a une utilité spécifique dans la Société. Sa logique fondatrice en effet est celle de lélucidation. On peut la compren dre de manière scientiste, comme une ambitieuse tentative de dévoile ment duvrai.? Surtout, existetil unMais la vérité estelle accessible vraien soi, objectivable, opposable radicalement à ce qui serait lerreur ? En fait il nest pas facile dapprivoiser lidée de renoncer à la conquête dune Vérité qui serait opposable à tous. Cela met en jeu trop fortement langoisse (que génère lincertitude) et la volonté de puissance (qui ali mente le prosélytisme savant). La réponse à la question du Vrai comme absolu se situe au niveau dune exploration des mécanismes psychologi ques de défense, plutôt quà un niveau dintelligence proprement
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rationnel. Le travail délucidation doit être conçu, de façon plus appro priée, à la fois comme une entreprise daffinement du regard qui permet de voirplus,grâce à la mise en place de techniques dinvestigation et de concepts rigoureux, et comme une réflexion constante sur les conditions de validité des résultats. Cest à ce double titre que la production savante nest pas réductible à une autre démarche sur lobjet politique. Ces exigences supposent une fidélité constante à une certaine éthique, dont il est vain de vouloir démontrer la justesse objective. Pro bité et lucidité scientifiques sont des paris au sens pascalien du terme. Elles peuvent sans aucun doute engendrer des conséquences bénéfiques sur lévolution des systèmes politiques. Une meilleure connaissance de leurs mécanismes réels de fonctionnement est de nature à faciliter la maî trise des difficultés susceptibles de surgir. À linverse, elles contribuent, pour reprendre une expression de Max Weber, au « désenchantement du monde » car lanalyse savante est intrinsèquement démythologisante ; elle a pour effet de dissiper de fausses apparences, débranler des illu 1 sions fussentelles socialement utiles . Lélucidation ne sert donc pas nécessairement les bons sentiments ni les « justes » causes. Mais on peut concevoir quil y ait progrès moral dans le fait de pouvoir asseoir des convictions authentiques sur moins de naïveté sociale. Il ny a pas unanimité sur les usages qui doivent être faits du savoir savant. Certains, comme Raymond Boudon, ont dénoncé avec insistance les confusions entre idéologie et science quils croient pouvoir déceler chez les tenants décoles adverses. Dautres, comme Alain Touraine, ont préconisé lcsociologique », « interventionnisme estàdire la mobi lisation explicite des techniques dobservation et danalyse au service d: par exemple la lutte contre la xénophobie et le racisme.une Cause Cette conception est loin de faire lunanimité. Non seulement les résul tats concrets ne paraissent pas très probants mais, en outre, on voit surgir le risque de confondre en permanence logiques militantes et logiques savantes. Dans une formule célèbre, Pierre Bourdieu avance lidée que « le meilleur service que lon puisse rendre à la sociologie, cest de ne rien lui demander », ce qui, manifestement, vise la conception tourai nienne. Parallèlement, il stigmatise les tendances à la réappropriation des discours savants au profit de dominants désireux de consolider leur légitimité sociale. Parmi les domaines explicitement visés, les études dopinion publique à partir de sondages. Cependant, soucieux à la fois de rigueur méthodologique et ddominés »,engagement aux côtés des « Pierre Bourdieu veut croire à ldévoilement »efficacité objective du « des réalités de la domination lorsqudemivérités » de lail oppose les «
1. Sur cette question centrale dans lœuvre de Max Weber, Pierre BOURETZ,Les Pro messes du monde. Philosophie de Max Weber, Paris, Gallimard, 1996, avec une préface de Paul Ricœur.
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2 science officielle aux vertus révolutionnaires de la science véritable . Philippe Corcuff, lui, remet au moins partiellement en cause le principe webérien de neutralité axiologique lorsquil plaide en faveur drapun « port dialectique » entre le savoir savant soumis à des exigences métho dologiques précises et le savoir militant acquis dans lexpérience de ter 3 rain . Une voie dangereuse sans aucun doute, mais qui permet de prendre en considération des faits négligés par dautres approches plus acadé miques. En dépit de ces points de vue contrastés, se dégage néanmoins un consensus autour de cette conclusion. Les sciences sociales ne peuvent senfermer dans un discours clos sur luimême ni prétendre à une absurde « gratuité ». Ses usages politiques, culturels, administratifs exis tent, auxquels il est impossible de nêtre pas attentif. Léthique de la recherche postule dailleurs une véritable vigilance concernant les détournements possibles du discours scientifique. Lorsquil sert à cau tionner des analyses engagées, il peut permettre des effets dintimidation qui tendent à empêcher les simples citoyens de penser par euxmêmes, alors que lun de ses objectifs est précisément de leur fournir les outils supplémentaires dune réflexion autonome.
2.La sociologie politique est une branche de la science politique, qui e conquiert très lentement sa visibilité sociale à partir de la fin duXIXsiè cle. Pierre Favre en a soigneusement décrit les étapes. Cest dabord une histoire faite de « conflits pour lappropriation de cette discipline dans le 4 haut enseignement français » . Emblématique à cet égard est la polé mique en France qui oppose, à la fin des années 1880, le fondateur de lÉcole libre des Sciences Politiques, Émile Boutmy, et un juriste influent dans les instances de lenseignement supérieur, Claude Bufnoir. Le premier soutenait la forte autonomie « des sciences politiques » qui sont en « en grande majorité expérimentales et inductives » ; le second mettait laccent sur létroite parenté de cellesci avec le droit public. Ces escarmouches institutionnelles ont eu une importance à ne pas sousestimer car les lieux où la science politique a commencé dêtre enseignée, ont longtemps imprimé leur marque sur les problématiques, les méthodes et même la définition de la discipline. Laffirmation de la science politique sur le plan intellectuel soulève un débat dune tout autre ampleur théorique, qui est dabord dordre généalogique. Une conception longtemps influente linscrivait dans le
2. Luc Boltanski a pris ses distances avec cette sociologie du dévoilement depuis son livreDe la Justification(1991). Plus récemment, Luc BOLTANSKI,De la Critique. Pré cis de sociologie de lémancipation, Paris, Gallimard, 2009. 3. Philippe CORCUFF, « Sociologie et engagement. Nouvelles pistes épistémologi ques »,inBernard LAHIRE, À quoi sert la sociologie ?, Paris, La Découverte, 2002. 4. Pierre FAVRE,Naissances de la science politique en France,18701914, Paris, Fayard, 1989, p. 83 et sq.
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brillant héritage des grands philosophes politiques. Comme lécrira Ber trand de Jouvenel, « il faut retourner à Aristote, Saint Thomas, Montes 5 quieu. Voilà du tangible et rien deux nest inactuel » . Le prestige de la philosophie politique, de Platon à Rousseau jusquà lidéalisme allemand e duXIXsiècle (Fichte, Hegel) tend à une absorption pure et simple de la science politique dans un discours spéculatif ou méditatif axé, selon la terminologie kantienne, sur la question duSollen(devoir être) plutôt que duSein(ce qui est). Cette sensibilité, très présente dans lœuvre de Hannah Arendt, débouche chez Leo Strauss sur une vision pessimiste de lévolution occidentale de la réflexion politique. Labandon des fon dements philosophiques de la pensée grecque caractériserait selon lui « les trois vagues de la modernité », cestàdire le rabaissement progres sif de la question politique à une question technique où le succès consti tue le critère de vérité. Cette manière de rapprocher intimement philosophie politique et science politique méconnaît, on la dit, la profonde différence entre les logiques intellectuelles dun discours axé principalement sur les juge ments de valeurs et celles dun discours orienté au contraire vers léluci dation des processus politiques effectifs. Sans doute estil juste de relever que certains ouvrages de la tradition philosophique recèlent parfois des éléments danalyse scientifique au sens moderne. Chez Aristote par exemple,a fortiorichez Montesquieu, la discussion purement spécula tive nexclut pas dautres développements fondés sur une observation empirique rigoureuse. Mais ce qui nous intéresse ici cest de souligner 6 les exigences propres à chaque logique intellectuelle . Léthique du savant dans lanalyse politique requiert la suspension des préférences morales ou idéologiques, à la fois parce quelles peuvent introduire des biais supplémentaires dans lanalyse rigoureuse des faits, et parce quel les ne doivent pas indûment mobiliser à leur profit lautorité de la science. Réciproquement, il est indispensable que la question de léthique en politique soit soulevée en permanence et largement débat tue ; mais dans la clarté, cestàdire sur le terrain des convictions authen tiques et des croyances affichées comme telles. En dautres termes, science politique, strictement conçue, et philosophie politique sont deux modes dapproche parfaitement irréductibles lun à lautre. La conception dominante, aujourdhui, sinscrit dans une autre pers pective généalogique. Sans méconnaître limportance dinfluences plus anciennes, Robert Nisbet situe entre 1830 et 1900 les années cruciales pour la formation des sciences sociales. Outre Tocqueville et Marx, il cite Tönnies, Weber, Durkheim et Simmel, « ces quatre hommes qui,
5. Bertrand de JOUVENEL,Du Pouvoir. Histoire naturelle de sa croissance, Paris, Hachette, 1972, p. 510. 6. Pour un développement de largumentaire, v. débat Ph. BRAUD/L. FERRY, o « Science politique et philosophie politique », inPouvoirs26, p. 133 et sq.1983, n
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de lavis de tous, ont fait le plus pour donner une forme systématique à la 7 théorie sociologique moderne » . Leurs ouvrages selon lui ne doivent rien, ou presque, à la philosophie des lumières, notamment à ses pen chants pour un discours spéculatif hypothéticodéductif ; ils se nourris sent au contraire dune forte ambition dexamen empirique des réalités observables. Parmi lesœuvres plus directement fondatrices de la pers pective moderne, il faut citer dabord celle dÉmile Durkheim.Les Règles de la méthode sociologique, paru en 1895, développe une vision déjà très aiguë des conditions auxquelles doit se plier linvestigation savante. Avec un petit nombre dautres auteurs, il contribue de façon définitive à jeter les bases du raisonnement scientifique en sciences sociales. Mais ce qui frappe aussi, dans lensemble de ses ouvrages, cest labsence dune vision autonome de lobjet politique et, corrélative ment, labsorption pure et simple dune science politique, dailleurs jamais nommée, dans la sociologie. Au contraire, Max Weber, dont la formation intellectuelle initiale est plutôt marquée par le droit et lécono mie, ne craint pas de placer les problèmes politiques au cœur de sa démarche scientifique, soit quil se préoccupe de léthique du chercheur (Le Savant et le politique) soit quil développe des analyses très élabo rées sur des questions comme les modes de légitimation du pouvoir ou la rationalité bureaucratique dans le fonctionnement des États modernes. Plus que tout autre il aura contribué, par son legs de concepts et ses modes dinterrogations, à structurer intellectuellement la science poli tique comme discipline. Son influence contemporaine demeure aujour dhui très sensible dans la plupart des écoles, et ce nest pas à tort que lwebériens ».on peut parler de sociologues et de politistes « À la même époque en France, André Siegfried écrit sonTableau poli tique de la France de lOuest(1913). Malgré son absence de postérité immédiate, cette étude, remarquable pour lépoque par le souci systéma tique de recueillir des données et lattention apportée au mode de raison nement scientifique, mérite encore dêtre considérée comme uneœuvre de référence pour la sociologie électorale. Mais le fait majeur dans la sociologie politique européenne, aussi bien en France quen Angleterre, en Allemagne et en Italie, cest la montée en puissance de linfluence intellectuelle américaine. Les années 1950 et, surtout, 1960 et 1970 sont une période de très grande fécondité scientifique des politistes aux ÉtatsUnis. Le développement des enquêtes empiriques, la constitution de nouveaux paradigmes, la construction de nouvelles conventions de langages, le renouvellement de la réflexion épistémologique, tous ces
7. Robert NISBET,La Tradition sociologique,Trad., Paris, PUF, 1984, p. 10. À cette liste, Raymond ARONajoute PARETO. Lauteur duTraité de Sociologie générale(publié à Florence en 1916) aborde des problèmes théoriques très contemporains, mais avec un lexique qui ne sest pas imposé et, de ce fait, paraît souvent obscurinR. ARON,Les Étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967, p. 409 et sq.
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phénomènes exercent une attraction presque irrésistible sur nombre de chercheurs européens, quelle que soit dailleurs leur spécialité. Il sensuit une nette tendance à lunification transnationale des problématiques et des écoles même si, bien sûr, subsistent de fortes spécificités dans chaque pays. À noter également, en France, la pression intellectuelle féconde, exercée sur la science politique, par les travaux dhistoriens, danthropologues et surtout de sociologues. Beaucoup de problématiques majeures leur ont été empruntées, notamment à lécole de Pierre Bour dieu mais aussi à celle de Michel Crozier ou de Raymond Boudon. Dès lors, on peut se demander si la sociologie politique nest pas une simple dimension de la sociologie ou, au contraire, une branche particu lière de la science politique. Pour y répondre, il est nécessaire de se déga ger des logiques purement corporatistes qui conduisent à des revendica tions mutuellement contraires, et symétriquement stériles. Le problème est de savoir si lon peut construire, sur des bases intellectuelles claires, un objet propre à la science politique, dont la sociologie politique consti tuerait non pas un synonyme comme il est écrit parfois, mais un sousensemble.
3.Lobjet politique estil accessible à une définition qui ne soit excessivement arbitraire ? La difficulté de la réponse tient à lextra ordinaire fluidité sémantique du mot politique. Létymologie grecque indique une référence : ce qui touche à la Cité, cestàdire, par exten sion, ce qui concerne le gouvernement du groupe. Mais en dehors de cet ancrage, le mot politique véhicule des significations extrêmement diverses, sans même parler de ses connotations qui, selon les contextes, peuvent être très dévalorisantes ou, au contraire, très idéalisatrices. Comme adjectif le mot politique entre dans une série doppositions éclairantes : décision politique/décision technique, ou encore : institution politique/institution administrative mais aussi promotion politique/pro motion fondée sur le mérite. Dans lordre international surtout, on notera lantinomie : solution politique/solution militaire et, plus largement, solu tion de force. Tous ces emplois montrent que le terme renvoie à une acti vité spécialisée de représentants ou de dirigeants dune collectivité publique, et tout particulièrement, de lÉtat. Comme substantif, le mot fonctionne au féminin aussi bien dans le langage courant que dans le langage savant. On peut passer en revue diverses significations banales : la politique comme espace symbolique de compétition entre les candidats à la représentation du Peuple (entrer en politique) ; la politique comme activité spécialisée (faire de la politique) ; la politique comme ligne de conduite, cestàdire enchaînement de prises de positions et séquence cohérente dactions et de comporte ments (la politique gouvernementale...) ;
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une politique (publique), par dérivation du sens précédent, désigne cette activité délibérée appliquée à un objet particulier (la poli tique de santé, du logement...). Au masculin, le substantif est dusage plus restreint, demeurant sur tout lapanage de la littérature scientifique. Le politique renvoie à ce champ social dominé par des conflits dintérêts régulés par un pouvoir luimême monopolisateur de la coercition légitime. Cette définition, qui sinspire de lanalyse webérienne, permet dintroduire directement la question de lobjet de la science politique. Il nest pas arbitraire de considérer quaucune vie sociale nest pos sible sans réponses apportées à trois exigences irréductibles. Tout dabord, produire et distribuer des biens grâce auxquels seront satisfaits les besoins matériels des individus. La division du travail à ce niveau économique est un extraordinaire ciment des solidarités collectives. En second lieu, mettre en place des outils de communication qui permettent lintercompréhension. On entend par là aussi bien des langages que des croyances partagées et des symboliques communes. Les individus y recherchent le sentiment de leur appartenance collective(ingroups)par rapport ou par opposition à dautres allégeances(outgroups). À côté de ces deux types dexigences que LéviStrauss appelait « léchange des biens » et « l», il en existe un troisième non moinséchange des signes décisif pour lexistence collective : cest la maîtrise du problème de la contrainte. Comme la fortement souligné Hobbes, la violence de tous contre tous est la négation même de la vie en société. La question poli tique centrale est donc la régulation de la coercition. Elle opère par mar ginalisation tendancielle de la violence physique et mise en place dun ordre juridique effectif. Il existe un système dinjonctions (donner, faire et, surtout peutêtre, ne pas faire) qui fait lobjet dun travail politique permanent de légitimation, en même temps que son effectivité sappuie sur la monopolisation de la coercition au profit des gouvernements. Dès lors, à côté de léconomie et de la sociologie, la science politique voit se dégager un objet propre qui la constitue comme science sociale à part entière. Celleci peut être subdivisée commodément en quatre branches : théorie politique incluant lhistoire des doctrines et mouvements didées ; relations internationales ; science administrative et action publique ; sociologie politique. Sans exagérer la portée de ces distinctions, assez claires néanmoins en pratique, on soulignera que le domaine propre de cette dernière est la dynamique des rapports de forces politiques qui tra versent la société globale, étude envisagée à partir dune observation des pratiques.
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