Statistique(s) et génocide au Rwanda

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L'auteur propose ici une approche originale et novatrice, qu'il appellera "démo-statistique", du génocide rwandais de 1994. Cela lui permet de clarifier les liens qui existent entre les statistiques coloniales et le génocide et, ainsi, de "discuter l'indiscutable". Il s'intéresse notamment aux recensements démographiques lors du processus de création d'identité ainsi que pendant des conflits d'ordre ethnique.
Publié le : samedi 1 novembre 2014
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EAN13 : 9782336360522
Nombre de pages : 156
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STATISTIQUE(S) ET GÉNOCIDE AU RWANDA Facil Tesfaye
La genèse d’un système de catégorisation « génocidaire »
Encore un travail sur le génocide rwandais de 1994 ? C’est en
effet la question qu’on peut se poser à la vue du titre de ce livre.
Une question légitime, quand on pense à l’abondance intimidante
des publications qui ont traité cette question durant la décennie
STATISTIQUE(S) qui a suivi le génocide.
ET GÉNOCIDE AU RWANDADans cette étude, l’auteur propose une approche originale et
novatrice qui lui permet de clarifer les liens qui existent entre les
statistiques coloniales et le génocide rwandais et ainsi « discuter
l’indiscutable ».
La genèse d’un système
Facil Tesfaye est professeur régulier et directeur des études
de catégorisation « génocidaire »africaines à l’Université de Hong Kong.
Collection JUSTICE INTERNATIONALE
ISBN : 978-2-343-04676-1
15,50 €
STATISTIQUE(S) ET GÉNOCIDE AU RWANDA
Facil Tesfaye
La genèse d’un système de catégorisation « génocidaire »










Statistique(s) et génocide au Rwanda
La genèse d’un système de catégorisation « génocidaire »

Collection
JUSTICE INTERNATIONALE
Dirigée par Joseph Bemba

La collection "Justice internationale" des Editions
L'Harmattan se fixe avant tout pour but d'être un témoin privilégié de
l'évolution de la justice internationale et les sujets connexes dans un
monde marqué par le passage presque inespéré de la mondialisation des
injustices à l'émergence d'une mondialisation de la justice. Elle est une
contribution au devoir de mémoire auquel est tenue l'humanité entière,
singulièrement depuis l'entrée en fonction de la Cour pénale
internationale, le 1er juillet 2002.
Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un nouveau
système juridictionnel permet d'appliquer le droit international à des
personnes physiques incluant les plus hauts responsables politiques et
militaires qui se sont rendus coupables des crimes les plus graves
(crimes de guerre, crimes contre l'humanité, crime de génocide, crime
d’agression, autres violations graves du droit international humanitaire)
et ce, indépendamment du bon vouloir des Etats concernés. On mesure
le chemin parcouru depuis Nuremberg et Tokyo et celui qui reste à
parcourir pour promouvoir la démocratie, les droits de l'homme et les
libertés fondamentales, les droits de ces victimes qui doivent enfin
pouvoir obtenir justice et laisser à nos enfants et petits enfants un monde
èmenouveau où s'appliquera la règle du droit et de la justice. Ainsi le 21
siècle sera le siècle de la Justice internationale.
Dans cette perspective, la collection "Justice internationale",
qui concerne l'ensemble des juridictions internationales pénales et non
pénales, y compris les juridictions régionales et les tribunaux spéciaux
établis ou parrainés par les Nations Unies, est ouverte à toutes les
approches du droit. Tout en publiant aussi des ouvrages à vocation
professionnelle ou pédagogique, elle est susceptible de rassembler des
recherches originales tirées notamment des travaux de doctorat, des
ouvrages collectifs et entend faire une place importante au commentaire
des décisions de la justice internationale, au règlement des différends
par l'arbitrage international ainsi qu'aux contributions mettant l'accent
sur l'apport de la Francophonie dans la lutte contre l'impunité.
Le but fondamental de la collection est d'informer sur
l'évolution de la Justice internationale et les sujets connexes et de
contribuer, par ses publications, à ce que la Justice internationale
devienne une justice au quotidien.

Facil TESFAYE












Statistique(s) et génocide au Rwanda






La genèse d’un système de catégorisation
« génocidaire »





































































































Déjà parus

Le procureur de la Cour pénale internationale – Une évaluation de son
indépendance, Fanfan Guerilus, 2013
L’effectivité du droit à l’éducation au Sénégal – Le cas des enfants talibés
dans les écoles coraniques, Sophie D’Aoust, Préface de Patrice Meyer-Bisch,
2012.
La protection des droits de l’accusé devant la Cour pénale internationale,
Séraphine Tergalise Nga Essomba - Préface d’Annie Beziz-Ayache, 2012. Prix
de l’Association des consultants internationaux en Droits de l’homme – CID,
mai 2012 ; Prix de la thèse Droits de l’homme 2013 – Edition Robert Badinter
L’outrage aux tribunaux pénaux internationaux, Julie Pétré - Préface du
professeur Hervé Ascensio, 2012
Côte d’Ivoire – Quelques réflexions d’ordre juridique, Joseph Bemba, 2011
Le recours à l’arbitrage par les organisations internationales, Stéphanie
Bellier - Avant-propos d’Ahmed Mahiou, 2011
La convention des Nations Unies sur le droit de la mer – Instrument de
régulation des relations internationales par le droit, Leslie-Anne Duvic-Paoli
– Préface de Guillaume Devin, 2011
Dictionnaire de la justice internationale, de la paix et du développement
èmedurable - Principaux termes et expressions (2 édition revue et complétée),
Joseph Bemba, 2011
Le Canada face au terrorisme international, Emilie Grenier - Préface du
Professeur Bernard Duhaime, 2011
Vers la création d’une prison internationale – L’exécution des peines
prononcées par les juridictions pénales internationales, Evelise Plénet -
Préface du Professeur Jean-Charles Froment, Avant-propos de Koffi Kumelio
A. Afande, 2010
La Cour pénale internationale et les Etats-Unis - Une analyse juridique du
différend, Mayeul Hiéramente, 2008
Justice internationale et liberté d’expression – Les médias face aux crimes
internationaux, Joseph Bemba – Préface de Loïc Hervouët, 2008
Monnaie africaine – La question de la zone franc en Afrique centrale,
Dominique Kounkou - Préface du Professeur Edmond Jouve, 2008
Dictionnaire de la justice internationale, de la paix et du développement,
ère1 édition, Joseph Bemba, 2004
La profession d’avocat dans l’espace francophone – Principaux textes et
documents,

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04676-1
EAN : 9782343046761
Liste des Tableaux


Tableau 1. Estimations de population du Rwanda sous
l’administration allemande .................................................................. 80
Tableau 2. Évolution des opérations de dénombrement
de population au Rwanda sous l’administration belge ........................ 88
Tableau 3. Opérations de dénombrement de population
et recensements post indépendance ..................................................... 92
Tableau 4. Recensements et catégories de recensement sous
l’administration belge 1925-1961 ..................................................... 100
Tableau 5. Les données statistiques et les violations des droits
de l’homme ....................................................................................... 118



7 Introduction
Encore un travail sur le génocide rwandais de 1994? C’est en
effet la question qu’on peut se poser à la vue du titre de ce
livre. Une question d’ailleurs légitime, quand on pense à
l’abondance intimidante des publications qui ont traité cette
question durant la décennie qui a suivi le génocide. Ces
publications couvrent un vaste territoire thématique, parce
que les auteurs ont abordé le sujet sous plusieurs angles, en
tenant compte de leurs spécialités (académiques ou autres)
respectives. Parmi les auteurs, on retrouve des historiens, des
sociologues, des anthropologues, des politologues et des
politiciens. On retrouve aussi de multiples témoignages de
survivants et de personnes qui, pour une raison ou une autre,
étaient présentes dans le pays lors du génocide. Le monde
littéraire s’est aussi intéressé à ce sujet, à travers des œuvres
1 2 3romanesques , théâtrales et cinématographiques qui
soulignent l’aspect tragique de ce génocide.
Les recherches conventionnelles sur les génocides ont
tendance à mettre l’accent sur l’atrocité des actes de génocide
plutôt que d’analyser leur arrière-plan organisationnel. Elles
semblent s’organiser autour d’une série de questions, qui,
dans ces circonstances, s’imposent presque d’elles-mêmes.
1 Diop, 2000; Waberi, 2004. Ces deux romans ont été écrits à la suite
« d'une résidence » de deux mois au Rwanda en 1998, dans le cadre d’un
projet collectif « Écrire par devoir de mémoire », initié par une dizaine
d'écrivains et de créatifs africains et porté par le festival Fest' africa de
Lille. Voir aussi Courtemanche, 2000.
2 Collard, 2002.
3 Patry, 1995; Lacourse et Patry, 1996; Aghion, 2004; Barker, 2004;
Raymont, 2004; Peck, 2005; Favreau, 2006.
9Les recherches sur le génocide du Rwanda de 1994 suivent ce
même schéma. La plupart du temps, on cherche les causes
qui ont mené à cet acte, les responsables ou les conséquences
politiques et en termes de vies humaines. Les questions
habituellement posées sont : Pourquoi est-ce que les Hutus se
sont soulevés si brutalement contre leurs frères/voisins
Tutsis, après tant d’années de vie commune ? Qui sont les
responsables de ce génocide ? Les membres radicaux du
gouvernement Hutu du président défunt ? Les milices
Interahamwes ? Les membres de l’Akazu (« petite maison »,
personnes proches du président Habyarimana) ? Ou encore
les soldats Tutsis du FPR ?
Même les travaux qui cherchent à voir d’autres aspects de
ce génocide deviennent plus ou moins victimes de l’aspect
« phagocytaire » de ce schéma, et se voient obligés de se
ranger dans ce cadre. Par exemple, quand on pense à ce qui
pourrait lier le génocide rwandais de 1994 et la statistique, la
première chose à laquelle on se voit confronté est le débat, au
4fond très politique, autour du « critère quantitatif » . Un débat
qui laisse vaciller le nombre de victimes entre 800.000 et 1,5
5million . Ce débat est également marqué par la question de la
6part des Tutsis et des Hutus parmi les victimes . Très peu de
chercheurs ont réussi à se détacher de ce schéma en
s’intéressant en détail aux autres liens qui pourraient exister
entre statistiques et génocide dans le cas rwandais. En effet,

4 Dufour, 2001, p. 19.
5 Nous avons eu un échange de courriel avec une personne qui a appris
notre intention de travailler sur la question du génocide rwandais par
internet. Celle-ci exigeait des réactions et des positions engagées de notre
part, et se sentait « laissée sur sa faim » en apprenant que l’objectif de
notre travail n’est justement pas de prendre position par rapport à ce
débat.
6 Une grande partie de la littérature qui traite le génocide rwandais de
1994 et qui mentionne le nombre de victimes, se limite à s’aligner avec
les chiffres provenant de l’un ou de l’autre discours qui composent ce
débat. (Nous verrons en détail les discours dans le chapitre 1).
10 s’il est normal de voir mentionnés les recensements du début
du siècle dernier dans presque toutes les études sérieuses sur
le Rwanda, il est par contre très rare que des chercheurs
s’intéressent aux processus de recensement et à la façon dont
ils ont été conduits. A l’exception des travaux
méthodologiques de Victor Neesen dans les années
7cinquante , les tentatives qui ont été faites dans ce sens sont
en général d’ordre descriptif, les auteurs se contentant de
placer les recensements qui étaient en effet des événements
importants pour le bon fonctionnement des colonies, dans une
sorte de grille chronologique coloniale. On peut d’ailleurs
compter sur les doigts d’une main les chercheurs
8contemporains, comme par exemple Peter Uvin , qui se sont
demandés quels effets ces recensements pouvaient bien avoir
eus dans la société rwandaise ; et surtout si ceux-ci pouvaient
en quelque sorte être liés à ce génocide.
****
Quel est alors l’apport de notre étude ? Où se trouverait son
originalité ? En plus de vouloir montrer les liens qui existent
entre statistiques et génocide dans le cas rwandais, nous
pensons que l’originalité se trouve au niveau de l’approche
« démo-statistique » que nous allons prendre, ainsi qu’au
niveau de sa prétention, qui est de vouloir « discuter
l’indiscutable ».
Notre travail a bien pour sujet le génocide du Rwanda de
1994, mais ce ne sera pas pour autant une (autre) description
chronologique de son déroulement, ni une autre étude de ses
causes ou ses conséquences sociales, politiques et
économiques. Notre but consiste plutôt à examiner la
question de ce génocide dans une approche que nous
appellerons « démo-statistique ». Notre travail s’intéresse à la
7 Neesen, 1953a; 1953b.
8 Uvin, 2002.
11 genèse d’un système de classification et de catégorisation au
Rwanda dont nous allons montrer l’importance et le rôle dans
ce génocide. Nous allons pour cela regarder de plus près
l’impact des statistiques, plus particulièrement des
recensements démographiques, lors du processus de création
d’identité ainsi que pendant des conflits d’ordre ethnique.
D’une part, notre approche nous permettra de faire une
analyse multidisciplinaire, puisque notre étude sera un
véritable croisement de disciplines comme l’histoire, la
science politique, la sociologie, l’anthropologie et la
statistique. D’autre part, elle est aussi une étude
plurithématique dans laquelle des thèmes tels que le
génocide, la classification, la catégorisation et le
recensement, trouveront leur place. D’un point de vue
méthodologique, notre étude sera au point d’intersection du
« théorique » et de « l’empirique ». Ne se limitant pas
seulement aux analyses théoriques du recensement, elle
contiendra donc une partie empirique basée sur l’analyse
critique des informations relatives à l’histoire contemporaine
du Rwanda.
Vouloir penser l’identité ethnique comme issue de ou
influencée par un système de classification statistique dans un
pays où ces identités ont connu un affrontement génocidaire
pourrait paraître, pour prendre l’expression d’Alain
9Desrosières, vouloir « discuter l’indiscutable » . C’est en
effet la situation dans laquelle le Rwanda se trouve
actuellement. La gravité de la situation devient plus claire
quand on pense que le gouvernement actuel a officiellement
radié le terme « ethnie » de son vocabulaire pour pouvoir
mettre fin à cette dichotomie meurtrière cyclique. Ce que
cette étude propose de faire est d’aller à la base de ce qui est
devenu « indiscutable » dans ce pays. Notre étude va donc
s’éloigner du schéma conventionnel qui domine la recherche
sur le génocide rwandais et s’intéresser à la question épineuse

9 Desrosières, 2000b, p. 395.
12 de savoir comment la dichotomie Hutu/Tutsi en est venue à
être acceptée comme un reflet du réel. Nous allons, entre
autres, nous questionner sur le rôle de la statistique et de ses
outils de mesure, de classification et de catégorisation. La
dichotomie Hutu/Tutsi a une structure et un mode de
fonctionnement qui, comme nous allons le voir, suivent le
modèle des « catégories [identitaires] binaires inégalitaires »
10de Charles Tilly . C’est donc beaucoup plus le rôle des
statistiques dans le processus de la création de ces catégories
qui nous préoccupera, que la question concernant l’existence
ou non de cette dichotomie avant la période coloniale. Cette
période fut importante dans l’histoire du Rwanda parce
qu’elle a, entre autres, marqué l’introduction de la statistique
et de ses divers instruments, sous la forme que l’on connaît
aujourd’hui.
S’intéresser à la genèse d’un système de classification
« génocidaire » demandera bien sûr qu’on réfléchisse sur ce
qu’est « compter », « classifier » et « catégoriser » de façon
large, ce que cela implique ainsi que ce à quoi cela conduit.
Vu que c’est le recensement qui nous intéresse, nous allons
procéder à sa « dissection », avant de nous interroger sur son
rôle dans la genèse du système de classification en question.
À partir de là, nous essaierons de montrer comment celui-ci
s’est introduit et a influencé la dynamique qui dominait la vie
de la société rwandaise. En d’autres mots, même si la toile de
fond de notre travail est la question des liens entre les
statistiques et le génocide au Rwanda, nous nous
demanderons surtout quels ont été les rôles des statistiques
(par leurs instruments) dans la création des catégories
sociales/identitaires ou des dichotomies identitaires qui,
comme dans ce cas, peuvent être génocidaires.
Pour atteindre ces objectifs, notre étude se basera sur une
combinaison de textes empiriques et de travaux théoriques.
Pour notre partie empirique sur le Rwanda, notre choix ne se
10 Tilly, 1998 ; 2005a ; 2005b.
13 limitera pas seulement aux écrits post-1994. Nous nous
intéresserons aussi à la littérature sur l’histoire du Rwanda en
général, et sur l’histoire du recensement au Rwanda en
particulier. Pour la partie théorique, nous aurons recours à des
textes provenant de domaines divers comme la statistique et
la philosophie.

****

Toute réflexion sur les pratiques statistiques, et en particulier
sur le recensement nous mène inévitablement vers deux
positions théoriques : une première position que l’on pourra
appeler réaliste et une deuxième, qui, selon le choix de
11vocabulaire que l’on fera, sera constructiviste ou
12constructionniste .
Libby Schweber confronte ces deux positions théoriques
sur la question dans un article (Schweber, 1996) où elle
présente deux chercheurs qui, tout en faisant l’histoire de la
statistique, utilisent des approches théoriques et
méthodologiques différentes. Il s’agit en effet d’Alain
Desrosières et d’Éric Brian. En 1993, Alain Desrosières
publiait La politique des grands nombres. Histoire de la
13raison statistique , dans lequel il tentait de dresser une
histoire de la statistique dans plusieurs pays (France,
Allemagne, Angleterre et États-Unis), sur une période qui va
de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la période de
l’entre-deuxguerres. Desrosières utilise une approche théorique
constructiviste/constructioniste pour cadrer son travail. Il note
d’ailleurs que son objectif est de :


11 Boudon et al., 1998, p. 47.
12 Hacking, 2006b, p. 1.
13 Desrosières, 2000b.
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