Du tourisme social au tourisme associatif

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Le tourisme social français a vécu depuis quelques années des mutations telles que l'on n'emploie pratiquement plus ce terme, mais celui de "tourisme associatif". Que faut-il entendre par là ? Quel est l'avenir des associations de tourisme familial à vocation sociale ? Comment s'organisent-elles pour y faire face ? De leur côté, les associations de tourisme des jeunes se trouvent, elles aussi, confrontées à des problèmes analogues. L'ouvrage tente de faire le point sur la nouvelle politique sociale des loisirs et des vacances.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296344495
Nombre de pages : 190
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Jean Froidure

DU TOURISME SOCIAL AU TOURISME ASSOCIATIF
Crises et mutations des associations françaises de tourisme

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE

Preface par Jean Ra vanel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 9

Avant-propos: Droit au tourisme? Droit aux vacances et aux loisirs?

p. Il

Chapitre I : Le tourisme social français des années 1950/1980 : Analyse d'un système. . . . . . . . . . . . . . . . p. 21 I. Vers une politique sociale du tourisme: l'évolution des pouvoirs publics de 1950 à 1990 . . . p. 23 II. La France a-t-elle eu une véritable politique sociale du tourisme? p. 24

III. Derrière le fantôme de la politique sociale du tourisme, la réalité des financements publics et sociaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 26 IV. Le rôle des associations. . . . . . . . . . . . p. 28 V. L'action conjuguée des associations, des pouvoirs publics et des organismes sociaux. . . . . . . . . . .. p. 30

Chapitre II : La fin des subventions et la métamorphose des associations de tourisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 33 I. Le désengagement financier des pouvoirs publics et des grands organismes sociaux. . . . . . . . . . . . . . . . p. 33 II. La mutation des associations de tourisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 43 Chapitre III : Le tourisme social a-t-il « perdu son âme » ? . . . . . . . . . . . . .. p. 49 I. Le procès des associations de tourisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 49 II. Un secteur en mal d'identité. . . . . . . . . p. 59

Chapitre IV : L'évolution du projet social des associations de tourisme. . . . . . . . . p. 65 I. Un projet utopique? . . . . . . . . . . . . . . . . p. 66 II. Les cinq sources du projet social du tourisme social. . . . . . . . . . . . p. 67

III. Les grands thèmes du projet social des associations de tourisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 69 III. 1. Solidarité. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 71 III. 2. Convivialité. . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 81

III. 3. Epanouissement de la personne. . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 85 IV. Le tourisme social est-il resté fidèle à son projet social? . . . . . . . . . . p. 88

Chapitre V : Du tourisme social d'hier au tourisme associatif d'aujourd'hui. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p.91 I. Problèmes de terminologie. . . . . . . . . . .p. 92 II. Problèmes d'avenir. . . . . . . . . . . . . . . .p. 96 III. Le regroupement des associations de tourisme et l'action de l'UN AT . . . p. 107 IV. L'utilité sociale des associations de tourisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 117

Chapitre VI : Les associations de tourisme des jeunes.

.p. 119

I. Les attentes des jeunes. . . . . . . . . . . . .p. 119 II. Le rôle traditionnel des associations de tourisme. . . . . . . .p. 122 III. Un nouveau marché: problèmes de concurrence et de commercialisation. . . . . . . . . . . . .p. 131 IV. Quelle politique sociale du tourisme pour la jeunesse? . . . . . . . .p. 141

Chapitre VII: Les mutations de la politique sociale des loisirs et des vacances. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 145 I. La création et l'essor du chèquevacances

p. 147

II. La réorientation de la politique des Caisses d'Allocations Familiales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 161 III. La nouvelle politique sociale du tourisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 168 Conclusion et perspectives: Mutations à l'échelle de la France et à l'échelle mondiale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 177 I. Les mutations de l'environnement mondial. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 177

II. La « Déclaration de Montréal»

p. 180

III. Perspectives d'avenir. . . . . . . . . . . . . p. 184

Bibliographie sommaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 189

PREFACE

L'étude de Monsieur le Professeur Froidure arrive au bon moment, car la politique sociale des loisirs et des vacances en France est en train de changer. Le principal mérite de cette étude est d'analyser, à la fois avec précision et le recul nécessaire, l'évolution du mouvement associatif du tourisme en France. Quel rapport y a-t-il en effet entre la maison familiale installée dans une vieille demeure rurale, d'un confort souvent spartiate avec l'obligation de participer aux services communs et le village de vacances de plusieurs centaines de lits, répondant aux dernières exigences de confort des usagers servis par un personnel nombreux et compétent et offrant une gamme complète d'activités sportives, culturelles, éducatives ou ludiques? Cinquante ans séparent ces deux types de réalisation, pendant lesquels se sont produits deux phénomènes: l'épanouissement des classes moyennes pendant les Trente Glorieuses et l'augmentation de leurs exigences d'une part, la réduction des aides privilégiées « à la pierre» et à la personne d'autre part ont contraint les associations à augmenter leurs tarifs, écartant ainsi une partie de la population pour laquelle le mouvement avait été créé. L'apparition d'une nouvelle pauvreté importante a encore aggravé cette situation. Dès lors se posent deux questions: les dirigeants actuels du mouvement n'ont-ils pas trahi l'idéal des pères fondateurs? Existe-t-il encore aujourd'hui une différence entre le secteur associatif et celui de la concurrence et peut-on encore parler de deux modèles: le modèle français et le modèle anglo-saxon? A la première question, les associations apportent une double réponse. En premier lieu, la revalorisation de leurs établissements et de leurs méthodes de gestion a obéi à une véritable nécessité. Pour ne l'avoir pas compris à temps, certaines d'entre elles ont péri. Le suicide est toujours possible. Il était d'ailleurs prôné par certains. Mais c'était ne faire aucun cas des cinq millions de personnes (adultes et enfants) qui chaque année

passent leurs vacances dans nos installations. En second lieu, les associations ont compris qu'assurer l'équilibre de leur gestion était indispensable pour pouvoir bonifier les actions ciblées en faveur des plus défavorisés même si l'ampleur des besoins à satisfaire en la matière excède leurs possibilités. Quant à la deuxième question, Monsieur Froidure la pose sans y donner de réponse définitive. Sans vouloir faire un procès d'intention, il se demande toutefois si la politique récente des pouvoirs publics n'a pas pour objet de démontrer que, au bout du compte, plus rien ne distingue le tourisme associatif du secteur commercial. La volonté du Ministère des Finances d'assujettir les associations au même régime fiscal que celui des sociétés va, incontestablement, dans ce sens. Une chose est certaine: le règne de la concurrence, la loi du marché jusque-là tempérée par l'intervention de l'Etat, s'impose de plus en plus dans notre pays. Il y a d'ailleurs quelque chose de pathétique à voir les efforts de la France (ainsi que de l'Allemagne) pour chercher à limiter la dureté du modèle économique anglo-saxon, à ne pas abandonner tout aspect de protection sociale, efforts qui se heurtent à la logique implacable de l'économie. Le statut des associations de tourisme n'est qu'un des petits aspects de cette évolution et de cette lutte. D'ailleurs, Monsieur Froidure pense que la perspective d'une banalisation des associations de tourisme à l'avenir n'est qu'une hypothèse parmi tant d'autres. Quant à nous, nous voulons croire que l'originalité de l'accueil, la convivialité du séjour, le développement de l'animation et des services spécialisés pour les enfants, le maintien, au moins pour partie, de tarifs plus accessibles, la multiplication des actions ciblées en faveur des « exclus », le rôle maintenu des bénévoles, conserveront à nos organismes une originalité certaine. Nous pensons, en bref, que l'adoption de méthodes modernes de gestion, le désengagement des pouvoirs publics, ne doivent pas empêcher le maintien d'un état d'esprit à base de désintéressement, d'humanisme actif. Le « projet» reste le fondement, la justification, et la raison d'être de nos associations.
Jean RA V ANEL Président de ru nat Conseiller d'Etat honoraire

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AVANT-PROPOS

DROIT AU TOURISME? DROIT AUX VACANCES ET AUX LOISIRS?

Tourisme, vacances, loisirs: trois termes proches, si proches qu'il paraît difficile de les séparer, même si des définitions plus précises interdisent de les confondrel. Longtemps focalisée sur les vacances, la pratique du tourisme s'est peu à peu étendue à l'ensemble des loisirs, tandis qu'augmentait la durée du temps libre, que se fractionnaient les vacances et qu'évoluaient les comportements de loisirs des Français. Les associations françaises de tourisme familial et de tourisme des jeunes ont été créées il y a 20, 30, 40 ou 50 ans et parfois plus, par des militants qui n'acceptaient pas que des millions de personnes ne puissent pas partir en vacances: leur objectif était de permettre au plus grand nombre de jouir d'un droit que le Bureau International du Tourisme Social qualifie de « droit inaliénable de l'individu », le droit au tourisme. Qu'en est-il aujourd'hui? Dans le contexte de la crise actuelle de nos sociétés, la revendication de ce droit ne sonne -t-elle pas un peu faux? N'y a-t-il pas quelque impudence à parler de «droit du tourisme », alors que le chômage et l'exclusion privent des millions de personnes de l'exercice de droits autrement fondamentaux, le droit au travail, le droit au logement, le droit à la santé notamment? Le tourisme n'est-il pas en train de redevenir un luxe de « privilégiés », un luxe de masse, certes, le luxe des privilégiés de l'emploi et du salaire? Luxe d'une époque révolue, celle du boom économique des « Trente Glorieuses» et de la confiance naïve dans le progrès indéfini de la société de consommation?
1 cf définitions p. 14.

Il

On ne peut pas ne pas se poser ces questions au seuil d'une réflexion sur l'évolution récente du tourisme social en France. Elles forment l'horizon de cette étude. Elles constituent les fondements mêmes du terrain sur lequel se sont produites, ici comme ailleurs, remises en cause et mutations. Il n'empêche: depuis 1936 et surtout depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le droit au tourisme a été revendiqué, puis progressivement conquis, acquis et vécu par trois, puis quatre, puis cinq et jusqu'à six français sur dix. La démonstration des bienfaits des vacances pour les travailleurs et les familles, pour les enfants et pour les jeunes, et tout particulièrement pour les exclus, n'est plus à faire - même si d'autres urgences s'affichent aujourd'hui avant celle du départ en vacances. 1990 n'efface pas 1960 ou 1970. Le tourisme social s'est développé dans un contexte exceptionnel de croissance économique. Il s'est radicalement modifié à la suite de la transformation de ce contexte. Mais le problème des loisirs et des vacances continue à se poser tant pour la France «désoeuvrée» du chômage que pour celle d'un salariat confronté à la diminution du temps de travail. A condition de le faire avec décence, en ayant toujours à l'esprit l'existence d'autres priorités, il n'est donc pas scandaleux de s'interroger sur le droit au tourisme et aux vacances pour tous. Comme le reconnaît une étude de la Caisse Natio-

nale des AllocationsFamiliales(CNAF), « l'accèsà une meilleurequalité des loisirs, à de véritables vacances, plus particulièrement pour les familles modestes qui subissent des conditions de travail plus éprouvantes, n'est pas un luxe, mais une nécessité, un besoin primaire »2. Le tourisme social est né d'une exigence éthique portée par une revendication militante. Sa légitimité repose sur l'affirmation d'un droit, le « droit au tourisme », qui constitue le prolongement naturel du droit au travail et de son corollaire, le droit au repos, aux congés payés et donc aux vacances. D'une manière générale, ce droit a fini par être reconnu dans la plupart des nations industrielles avancées sous la pression des forces sociales qui se sont organisées autour du mouvement ouvrier pour obtenir l'amélioration des conditions de vie des travailleurs et de leurs familles.
2 Document d'études de la CNAF, Journée de réflexion du 4.03.1980. Cité par J.P. DE SMEDT et F. POTRON : «L'Etat et ... l'état du tourisme social », ESPACES 78
(02.1986), p.23

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Cela dit, l'aide aux vacances peut prendre selon les pays et selon les époques les formes les plus diverses, allant de l'action caritative à l'embrigadement idéologique en passant par toutes les nuances de l'arcen-ciel des modalités d'intervention des pouvoirs publics à tous les échelons, national, régional ou local. A tel point que le concept même de « tourisme social» est loin de faire l'unanimité. S'il s'est imposé en France ou en Belgique, par exemple, on en ignore l'existence dans d'autres pays tels que la Grande-Bretagne, où il existe cependant une multitude d'actions pour faciliter le départ en vacances des personnes en difficulté. Pour tenter d'échapper à la cacophonie des pratiques spécifiques de chaque nation, il n'existe guère d'autre moyen que de se tourner v,ers la seule instance internationale qui tente de faire entendre sa voix en la matière: le Bureau International du Tourisme Social (BITS).

Un problème

universel

Avant d'examiner le cas de la France, il convient de rappeler la dimension universelle d'un problème dont le Bureau International du Tou-

risme Sociala formuléen 1972la versionclassiquedans la « Charte de
Vienne» : l'exercice du droit au tourisme par le plus grand nombre suppose l'existence d'une politique sociale du tourisme. L'article 1 de la Charte énonce le droit au tourisme: « Le tourisme fait partie intégrante de la vie sociale contemporaine. De ce fait l'accès au tourisme doit être considéré comme un droit inaliénable de

l'individu »3.
L'article 5 constate l'écart entre le droit et la réalité: « La dimension atteinte par le phénomène touristique ne peut dissimuler le fait que de vastes secteurs de population sont encore loin de disposer du revenu nécessaire à l'acquisition de biens autres qu'essentiels. Le « tourisme pour tous» ne deviendra une réalité sociale qu'au fur et à mesure de la transformation des conditions de vie économique des masses ». L'article 8 souligne la responsabilité de l'État: «Aucune politique sociale ne saurait se concevoir sans comprendre une politique sociale du tourisme, qui doit retenir l'attention de tous les gouvernements, en raison, d'une part, des avantages qu'elle peut engendrer pour la com3 Texte intégral de la Charte de Vienne: Robert LANQUAR et Yves RAYNOUARD, « Le tourisme social et ass()ciat~f », Que sais-je? 1725, PUF, 4°édition 1991, p.2l

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munauté et, d'autre part, de ceux qui peuvent en découler pour l'individu. Ceci implique aussi bien l'aide des autorités aux organismes libres spécialisés que l'effort direct qu'elles doivent accomplir en matière d'équipement matériel et humain, d'aménagement du territoire et de sauvegarde des richesses touristiques et d'harmonisation de loisir ». L'article Il, enfin, précise l'une des priorités de toute politique sociale du tourisme: «Aucune politique sociale du tourisme ne saurait être envisagée à moyen terme, sans que soit affronté et résolu, en absolue priorité sur toutes autres considérations, le problème de l'étalement des vacances industrielles et des congés scolaires ». Tout est dit ou presque: le BITS place l'action des pouvoirs publics au cœur de la problématique du tourisme social. Seule l'intervention de l'État, c'est-à-dire une politique sociale du tourisme, est en mesure de corriger les dérives, les inégalités et les exclusions en matière d'accès aux loisirs et aux vacances. Il va sans dire que pour les inconditionnels du libéralisme économique de l'ère reagano-thatchérienne, le tourisme social fait figure d'hérésie, comme toute doctrine prônant l'intervention de la puissance publique dans la sphère socio-économique...

Le cas de la France:

du droit à la réalité

En France, le droit au tourisme est une conquête du mouvement ouvrier et des forces sociales de gauche. La loi du 20 juin 1936 (Front Populaire) accorde à tous les salariés deux semaines de congés payés. La durée en sera progressivement étendue: 1946 (la Libération) : quatre semaines légales pour les moins de 18 ans et trois semaines pour les moins de 21 ans; 1956 (Front Républicain) : trois semaines pour tous

les salariés; 1969 (<<mai 68 ») : quatre semaines; 1982 (Union de la
Gauche) : cinq semaines. Entre le droit et la réalité s'ouvre un abîme, que la croissance économique va combler partiellement. 1936-1939 : ce furent les départs en tandem, les « trains de plaisir» vers la plage pour des sorties d'un ou deux jours, le camping, les auberges de jeunesse, la famille à la campagne... Il faut attendre les années 50 pour que se produise le décollage du « tourisme populaire». On estimait à 5 millions le nombre de départs en vacances en 1935, ils sont 8 millions en 1951. Le processus de démocratisation s'accélère à partir des années 60. La France connaît une 14

période d'exceptionnelle prospérité avec un taux de croissance de 6 % par an. Le niveau de vie moyen double en l'espace de vingt ans entre

1949et 1970.On entre dans l'ère du « tourisme de masse ». De 1961 à
1981, le nombre total des journées vacances est multiplié par plus de deux, passant de 400 millions à 882 millions. Le nombre des personnes partant en vacances a triplé: près de 30 millions au lieu de 10 millions. Près de six Français sur dix - 57 % exactement - sont partis en vacances en 1981, alors qu'il n'yen avait qu'un peu plus de trois sur dix trente ans plus tôt (31 % en 1951)4. Cela dit, la croissance ne supprime pas les inégalités. En 1970, il y a encore dix millions de personnes dont les ressources sont inférieures au revenu minimum. A partir du milieu des années 70, la crise aggrave la précarité et l'exclusion. Après un certain infléchissement entre 1983 et 1987, le taux de départ en vacances atteint 60,7 % en 1989 avec un total de 33 millions de vacanciers5. Mais cela signifie aussi que quatre Français sur dix ne partent toujours pas en vacances. Même s'il convient de relativiser ce chiffre compte tenu d'autres facteurs tels que la santé, l'âge, les habitudes de vie notamment à la campagne6, il reste encore un nombre impressionnant d'exclus des vacances, surtout parmi les catégories aux revenus modestes qui ne bénéficient pas d'aides sociales, notamment parmi les ouvriers et les employés. Comme le ministre du tourisme, Jean-Michel BAYLET, le reconnaissait lui-même en 1992, «de nos jours, l'accès aux vacances n'est pas égal pour tous, 40 % des Français ne partent pas en vacances... 50 % des ouvriers, 44 % des retraités, 36 % des, exploitants et salariés agricoles. Pour la période d'hiver, le taux de départ en vacances des Français n'est que de 27 %, dont 8 % vont aux sports d'hiver» 7. En réalité, les inégalités sont encore plus profondes que ne le suggèrent ces pourcentages globaux. Le directeur adjoint du Bureau d'Information et de Prévision Économique (BIPE), Bernard PREEL, indiquait en 1990, lors du colloque européen du 70ème anniversaire de l'Union Nationale des Associations de Tourisme (UNAT), « qu'aucun poste du budget des familles n'enregistre autant d'inégalités
4 BOUYER Christine, «Le tourisme associatif familial en France de 1945 à 1990 », Mémoire de recherche, Diplôme d'Etudes Supérieures en économie sociale, Université de Paris I, 1992, p.35 et p. 63-66. 5 Ibid., p.53-54. 6 SINGER Yves, « Obstacles autres que .financiers au départ en vacances », Rapport du Conseil Supérieur du Tourisme, 1979. 7 BA YLET Jean-Michel, Gazette Officielle du Tourisme, n° 1086 (24.02.1992), p.5

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que celui des vacances... l'écart va de 1 à 5 entre l'o~vrier qualifié et le cadre supérieur. Un quart de la population française consomme les deux tiers des séjours touristiques et une part plus grande encore des dépenses» 8.

Autrement dit, « que cela dérange ou non, il faut reposer l'éternelle question sociale. l'emploie souvent », déclare Jean-Louis ROLLOT, secrétaire général de la Ligue de l'Enseignement et de l'Éducation Permanente,
«

ce mot archaïque de question sociale pour rappeler qu'il y a

une certaine pérennité dans les systèmes d'exploitation et d'exclusion, dans les marginalisations. On ne peut pas, d'un côté, constater que les inégalités en France se maintiennent, voire progressent et, simultanément, croire que les problèmes d'activités de vacances et de tourisme sont résolus »9. Dans ces conditions, ne revient-il pas aux pouvoirs publics de mobiliser les ressources de la solidarité nationale pour corriger ces inégalités? Et ceci à tous les échelons, national, régional, départemental, communal? N'est-ce pas aussi le rôle des organismes sociaux, Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Caisses d'Allocations Familiales et Comités d'Entreprise notamment, chacun dans sa sphère de compétence? N'est-ce pas l'affaire des citoyens eux-mêmes qui disposent aujourd'hui comme hier de l'outil et du relais des associations ? Le tourisme social français est né de la convergence d'initiatives multiples, publiques et privées, institutionnelles et associatives: seule la recherche de nouvelles synergies permettra d'inventer demain les réponses à des besoins sociaux que le secteur marchand n'est pas toujours en mesure de percevoir ni de satisfaire.

Le tourisme social à l'heure des mutations
L'environnement du tourisme social français s'est profondément transformé en l'espace de quelques années. Quels ont été les effets de ces changements sur les associations françaises de tourisme social? Comment caractériser ce qui s'est passé dans ce secteur depuis le début des années 80 ?
8 PREEL Bernard, Actes du Colloque Européen du 700 anniversaire de l'UNA T
(11.10.1990), p.29 9 ROLLOT Jean-Louis, « Le tourisme social en quête d'identité », Emission de France Culture produite par Michelle CHOUCHAN dans la série «Le Temps qui change », Guzette Officielle du Tourisme n° 1008 07.09.1990), p.l 0

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Prenons un exemple, celui de « Villages Vacances Familles» (VVF), la plus importante des associations françaises de tourisme familial. Dans un entretien accordé au périodique «Liaisons CE », Florence FOUQUIER, secrétaire générale de VVF, évoque en ces termes les

deux défis majeurs auxquels son organisation a dû faire face: « Nous
sommes confrontés depuis le milieu des années 80 à deux évolutions radicales: l'une touche à notre environnement économique, c'est le désengagement de l'Etat et de nos partenaires institutionnels, dont les aides à l'investissement se sont progressivement taries. L'autre concerne les vacanciers eux-mêmes, dont les attentes sont très différentes de ce qu'elles étaient au démarrage de VVF. »10 Comme beaucoup d'autres, l'association a réagi en faisant preuve d'une remarquable capacité d'adaptation: «Nous avons beaucoup retravaillé nos formules de vacances et nos prestations pour les rendre contemporaines des attentes de nos adhérents. Nous avons rénové la plupart de nos établissements, clarifié notre offre, modernisé nos services, repensé notre communication. En même temps, nous avons révisé en profondeur nos méthodes de gestion et de commercialisation pour gagner en rentabilité. L'objectif est de dégager les ressources suffisantes pour être en capacité à l'avenir de financer seuls nos investissements ». Ces innovations ont, à l'évidence, eu pour effet de modifier profondément le fonctionnement de l'association. Si profondément que certains se demandent parfois ce qui distingue encore VVF d'une entreprise de tourisme commercial. Les responsables réagissent avec vigueur: « En même temps, poursuit Florence FOUQUIER, nous restons fidèles à notre projet d'origine, fidèles au brassage social de nos villages de vacances, qui est toujours aussi important ». Et de citer à l'appui les chiffres suivants: «En 1994, 40% de nos adhérents percevaient une aide pour financer leurs vacances d'été: bons-vacances des CAF, aides et chèques- vacances des CE. 33,50/0 d'entre eux ne payaient pas d'impôt sur le revenu ». Dans quelle mesure le développement récent de VVF reflète-t-il celui de l'ensemble du tourisme associatif? Mutations de l'environnement, mutations des associations, critiques et doutes sur leur nouvelle identité, protestations de fidélité à leur projet social: à force d'adaptations et de transformations, le paysage a fini par se brouiller. On ne parle d'ailleurs
10 FOUQUIER Florence, Flash UNA T, N° 44, Septembre 1995, pA

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plus de « tourisme social» mais de « tourisme associatif». Le tourisme social de jadis se distinguait clairement du tourisme commercial. On ne saurait en dire autant du tourisme associatif d'aujourd'hui. Faut-il en conclure qu'il a perdu son identité? La question mérite d'être posée. Nous l'avons longuement étudiée. Au terme de ces analyses, il apparaît que le tourisme associatif tient à rester fidèle à sa vocation sociale, mais - c'est le paradoxe de la situation actuelle - il ne peut le faire qu'en s'en écartant. Jusqu'à quel point? Toute la question est là. Tel est, semble-t-il, le dilemme dans lequel les contraintes d'un environnement radicalement nouveau semblent l'enfermer. Dans quelle mesure le tourisme associatif se rapproche-t-il du tourisme commercial? Dans quelle mesure s'en distingue-t-il ? S'il veut rendre compte de la globalité des processus en cours, l'observateur doit se garder de toute formule à l'emporte-pièce. A questions complexes, réponses nuancées.

LE PATRIMOINE DU TOURISME SOCIAL FRANCAIS
Le tourisme associatif en France, ce sont: - 260 000 lits d'hébergements familiaux en villages de vacances, maisons familiales de vacances et gîtes familiaux

- 240 000 lits en centres de vacances pour les jeunes - 300 000 lits en terrains de camping-caravaning,
soit un total d'environ 800000 lits « banalisés », c'est- à- dire ouverts à tous, sur un parc global de 4 millions de lits ( secteur commercial + secteur social). A cela s'ajoute le patrimoine des comités d'entreprise, soit un peu

moins de 100 000 lits « privatisés», c'est-à-dire réservés aux seuls
salariés des entreprises. Il s'agit là d'un secteur hors marché, qui constitue à côté des associations de tourisme ce que l'on a coutume en France d'appeler « le tourisme social ». Au total, si l'on additionne les hébergements du secteur associatif et ceux du secteur «corporatif» des CE, le tourisme social français représente environ 900 000 lits. 18

Les pages qui suivent concernent le tourisme associatif dans sa globalité, dans la mesure où les problèmes évoqués se posent en termes analogues pour l'ensemble de ce secteur. Il n'en subsiste pas moins des différences importantes entre ses diverses composantes. Qu'y a-t-il de commun entre le « géant» VVF et une petite association de tourisme familial? Ou encore entre une association gestionnaire de villages de vacances et une Fédération de maisons familiales de vacances? Des monographies consacrées aux organismes les plus représentatifs du tourisme associatif permettraient d'affiner la connaissance de ce secteur. Cela dit, le domaine précis qui a fait l'objet de ces investigations est resté pour l'essentiel celui des associations de tourisme familial. L'autre volet du tourisme associatif, le tourisme des jeunes, mériterait lui aussi une enquête approfondie. S'il a été globalement confronté aux mêmes défis des bouleversements de l'environnement économique et de l'évolution des attentes de ses clientèles, le secteur des loisirs et des vacances des jeunes présente des spécificités qui interdisent de l'assimiler purement et simplement à celui du tourisme familial. L'un des derniers chapitres donne un aperçu de son évolution depuis le début des années 1980. Quant aux vacances des enfants et des adolescents, elles relèvent d'une problématique spécifique qui n'a pas été abordée ici. L'analyse des mutations récentes des associations de tourisme social a été effectuée à partir des publications parues entre 1980 et 1995 : ouvrages, mémoires de recherche, rapports, études et articles, soit au total un peu plus de 500 titres recensés. Quel bilan de l'évolution du tourisme associatif peut-on esquisser sur la base de ce qui a été écrit sur ce sujet? Cette étude s'adresse à tous ceux qui s'intéressent au devenir du tourisme associatif, notamment aux responsables des associations et aux
chercheurs universitaires. A ces derniers, nous proposons un
«

état de la

question» telle qu'elle se présente en 1995. Autrement dit, ce bilan de la littérature sur ce sujet constitue un appoint ou plutôt un point de départ pour de futurs travaux de recherche. En ce qui concerne les responsables des associations de tourisme, cette étude rejoint les interrogations de tous ceux qui ont éprouvé le besoin de prendre du recul par rapport à l'ensemble des actions menées durant ces années cruciales. S'adapter ou mourir: dans la lutte pour la survie d'institutions non lucratives d'utilité sociale, il était naturel que s'affichent dans un premier temps d'autres priorités que celles de la réflexion critique. Nous avons pensé que l'heure était venue de tendre 19

aujourd'hui au secteur associatif une sorte de miroir qui lui renvoie l'image qu'ont donnée tous ceux - responsables associatifs, concurrents ou observateurs extérieurs - qui ont écrit sur lui durant les quinze dernières années. Mieux connaître son image et mieux se connaître, n'estce pas un moyen de mieux se faire reconnaître? « Tourisme» : on considère comme touriste toute personne en déplacement hors de sa résidence habituelle pour une durée d'au moins 24 heures ou une nuit et de 4 mois au plus, pour l'un des motifs suivants: - agrément (vacances et séjours de fin de semaine) ;

- santé (thermalisme,

thalassothérapie) ;

- missions ou réunions de toutes sortes (congrès, séminaires, pélerinages, manifestations sportives ...) ; - voyages d'affaires, déplacements professionnels; - voyages scolaires. (Ministère du Tourisme. Direction des Industries Touristiques)
«

Vacances» : on définit les vacancescomme des séjours de 4 jours

ou 3 nuits consécutifs (ou davantage), passés hors du domicile pour des motifs autres que professionnels, d'étude ou de santé. (Direction des Industries Touristiques et INSEE) « Loisirs »: la notion de loisir n'a pas fait l'objet d'une définition particulière de la part des instances officielles du tourisme. Le dictionnaire Robert définit « loisirs» (au pluriel) par « temps libre, temps à soi », ainsi que par « occupations, distractions, pendant le temps de liberté» NB. Les chapitres I et II ont paru dans les numéros 3 et 4 de la revue publiée par l'équipe de recherche sur le tourisme social en Europe de l'Université de Toulouse le Mirail sous le nom de « Tourisme Social en Europe}) (n° 3, Juin 1994) et « Tourisme: systèmes, environnements, cultures» (à partir du n° 4, 1996).

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I

LE TOURISME SOCIAL FRANCAIS DES ANNEES 1950/80 : ANALYSE D'UN SYSTEME

Le tourisme social français s'est construit progressivement, comme à tâtons et sans plan préconçu grâce à la rencontre d'actions militantes et d'opportunités de financement offertes par les politiques sociales qui ont accompagné le boom économique des « Trente Glorieuses ». Autrement dit, ce n'est qu'au terme de ce processus que l'on peut rétrospectivement mettre en évidence l'existence d'un système parfaitement rodé et en analyser le fonctionnement. Il a fallu que la crise le démantèle pour que l'on mesure à partir du milieu des années 1980 tout ce qu'il signifiait. Il n'y a pas eu, en effet, entre 1950 et 1980, de véritable politique sociale du tourisme qui aurait permis de piloter de façon cohérente le développement de ce secteur. C'est en quelque sorte la vie qui s'est frayée son chemin sous la pression de la demande grâce à une multitude d'initiatives associatives soutenues financièrement par divers ministères, organismes sociaux et collectivités territoriales agissant en ordre dispersé. Mais qu'importe: le résultat est là et la France dispose au bout du compte du patrimoine de structures d'accueil de « tourisme social» le plus important d'Europe. Comment ce patrimoine s'est-il constitué? Et quelles sont les caractéristiques du système qui lui a permis de fonctionner? Le tourisme social a pris son essor en France au lendemain de la

seconde guerre mondialeà travers deux réseauxparallèles1 : d'un côté il
existe sous une forme privative dans les équipements créés par les comités d'entreprise à l'usage exclusif du personnel de l'entreprise I Sur l'histoire du tourisme social en France, cf Robert LANQUAR et Yves RAYNOUARD, « Le tourisme social et associatif », Que sais-je? 1725, PUF, 4°édition refondue, 1991

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