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Echanges, marché et marchandisation

307 pages
Voici une contribution aux débats autour du concept de marché, cette institution qui conditionne de plus en plus la vie quotidienne de l'humanité. Quelle est la nature du marché ? Quelle place occupe-t-il dans la société ? Quel est son espace ?
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,

Echanges, marché et marchandisation

Sous la direction de

Hervé GuillelIlin

,

Echanges,

marché

et marchandisation
Christian Barrère Nathalie Berta Valérie Boisvert Jean-Claude Delaunay Arnaud Diemer Jean-Paul Domin Hervé Guillemin Cyril Hédoin Geoffrey Hodgson Marie-Noëlle Jubénot Jérôme Mahout David Moroz Pétronille Rème David Rossi Franck-Dominique Vivien

L 'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05807-1 EAN : 9782296058071

Avant-propos

Une grande partie des textes présentés dans cet ouvrage a fait l'objet èmes Journées d'Etude organisées par le labod'une communication lors des 3 ratoire HERMES composante du Centre de recherche en économie OMI (Organisations Marchandes et Institutions EA 2065) de l'Université de

Reims1.
Nous tenons à remercier tous ceux qui ont contribué au bon déroulement de ces Journées d'Etude, en particulier les membres du Comité d'organisation (Marie-Noëlle Jubénot, Cyril Hédoin et Jérôme Mahout), ainsi que les rapporteurs des textes ( Jean-Claude Delaunay, Université de Marne La Vallée; Arnaud Diemer; Université de Clermont-Ferrand; Jérôme Lallement, Université de Paris I; Christian Barrère, Université de Reims Champagne Ardenne; Alain Marciano, Université de Reims Champagne Ardenne; Hervé Guillemin, Université de Reims Champagne Ardenne; Marie-Noëlle Jubénot, Université de Reims Champagne Ardenne). Nous exprimons également notre gratitude au directeur du Centre de recherche OMI, Christian Barrère, pour son soutien et sa contribution lors des Journées d'Etude et lors du travail de préparation de l'ouvrage. Les textes présentés dans l'ouvrage n'engagent que leurs auteurs même si ces derniers ont pu bénéficier des remarques et commentaires judicieux des rapporteurs ainsi que des discussions pendant les Journées d'Etude.

1

Les 3èmesJournées

d'Etude

HERMES-aMI:

« Echange,

Marché et Marchandisation

» se sont

tenues les 14 et 15 mars 2006 à l'UFR de Sciences Economiques, Sociales et de Gestion de Reims. Université Reims Champagne-Ardenne.

5

Présentation générale Il semble que l'affaire soit conclue. Le marché a gagné dans la réalité et dans les esprits. L'économie de marché a montré sa supériorité sur les systèmes économiques fondés sur la gestion étatique de la production et de la distribution des richesses et de la répartition des revenus. Sauf pour quelques exceptions en sursis, même les pays se réclamant du socialisme ont ouvert la porte au marché. De plus en plus rares sont les recherches académiques qui imaginent une société et une économie sans marché. Et pourtant cette victoire pratique et théorique ne signifie aucunement que toutes les questions relatives au marché soient résolues. Etrangement le marché reste encore pour une bonne part un objet imparfaitement défini. Le terme possède une grande force d'évocation tout en restant flou voire mystérieux. Il y a comme de la magie ou du mythe dans le marché. Il y a aussi de la tension. Il ne laisse pas indifférent. Pour les uns, qui se réjouissent des évolutions politico-économiques récentes, il est le pivot de l'économie voire de la société modernes. La société structurée autour du marché est le stade suprême de l'évolution sociale. Elle est une sorte d'horizon indépassable, de fin de l'histoire. A l'opposé, d'autres pensent que l'hégémonie du marché est la marque de l'échec d'un projet politique, économique et social associant la justice et l'efficacité. Entre les deux, et dans des proportions assez variables selon les pays, il y a ceux qui ne cèdent ni au fantasme ni à la diabo lisation. Ils reconnaissent le rôle important, voire incontournable, du marché sans lui accorder la fonction de structurer l'ensemble des activités économiques et a fortiori l'ensemble de la société. L'ouvrage que nous proposons se veut une contribution aux nécessaires débats sur et autour du marché. Trois grandes questions, largement imbriquées, se posent: La première est celle de la nature du marché. Qu'est-ce que le marché? Comment peut-on l'aborder ou essayer de le définir? Nous verrons que la définition du marché peut difficilement rester dans une approche naturaliste et universaliste. Geoffrey Hodgson et Cyril Hédoin nous apportent des arguments allant dans le sens d'une rupture avec la vision traditionnelle du marché. Christian Barrère nous démontrera une autre faiblesse de l'approche universaliste appliquée à la définition des biens soumis au marché. Il nous incite, dans un souci de cohérence théorique et d'efficacité de l'analyse pratique, à dépasser l'hypothèse de l'homogénéité formelle des biens marchands pour intégrer leur hétérogénéité substantielle. Jérôme Mahout dresse un panorama des formes accordées aux relations entre les échanges et le marché dans les théories économiques d'Adam Smith jusqu'à la Socio-économie contemporaine. Arnaud Diemer se situe lui aussi dans une perspective historicocomparative en nous montrant comment le concept de marché a supplanté progressivement celui d'échange, la théorie de Smith est une théorie de 7

l'échange alors que celle de Walras est une théorie fondée sur le marché, puis comment plus récemment des auteurs comme Arrowou Coase ont replacé le marché au cœur des échanges pour arriver à la constitution d'une « véritable théorie de l'échange unifiée». Pétronille Rème nous montre comment les socio-économistes expliquent l'origine des marchés. Par exemple, Harrison White se donne pour but de construire une théorie générale des marchés qui se veut une alternative à la théorie économique dominante, alors que d'autres auteurs comme M. F. Garcia-Parpet ou V. Zelizer se proposent d'utiliser les nouveaux outils de la sociologie pour améliorer l'approche économique existante. L'objectif de David Moroz et de David Rossi est de définir les prémisses d'une théorie de la création des règles fondée sur l'individualisme méthodologique. Ils recourent au concept d'entrepreneur institutionnel pour expliquer la possibilité d'une création de règles dans les ordres spontanés. La seconde question renvoie à la place que le marché, les échanges marchands, occupent ou doivent occuper dans la société. Dans un premier temps le problème sera abordé sous l'angle de la relation entre le marché et la morale. Le problème n'est pas récent comme le montre le texte de Hervé siècle, la vision des échanges de biens et de richesGuillemin. Jusqu' au 13ème ses devait relever impérativement de considérations d'ordre théologico-moraI. Ce n'est qu'à partir des écrits nominalistes que commencent à se dessiner véritablement une autre façon de considérer les échanges. A partir de ce moment les références à la morale religieuse devront commencer à composer avec des critères rationalistes et utilitaristes. C'est aussi un problème d'actualité auquel tentent de répondre de nombreux penseurs contemporains. Marie-Noëlle Jubénot portera un regard critique sur trois exemples d'intégration de l'éthique et de l'altruisme dans les calculs individuels; celui de Rawls, celui de Sen et celui de l'Economie des conventions. Dans un second temps nous aborderons la question de la place que le marché doit occuper dans la société sous un angle politique. Le texte de Jean-Claude Delaunay nous conduit à réfléchir sur le devenir des sociétés contemporaines sans verser dans la résignation du tout marché, ni dans le rejet catégorique des échanges marchands. Son ambition est d'engager, dans le cadre de la théorie marxiste, une réflexion sur la question de la maîtrise, de la transformation et du dépassement des formes marchandes capitalistes « sans en perdre les avantages». La troisième question est celle de l'espace du marché. Il est évident que l'une des grandes caractéristiques de notre époque est l'extension du territoire du marché. D'une manière générale mais avec des différences nationales assez marquées, il ressort que les échanges marchands s'installent dans des domaines de la vie des hommes dans lesquels leur rôle était auparavant mineur voire inexistant. Ces domaines sont nombreux. Les deux qui seront traités dans ce livre renvoient aux questions environnementales pour le 8

premier et aux questions de santé pour le second. Dans les deux cas le recours au marché et donc la marchandisation du domaine apparaissent pour les instigateurs de ce processus explicite ou implicite comme les solutions les plus pertinentes. Le texte de Valérie Boisvert et Franck-Dominique Vivien « Une solution marchande à l'érosion de la diversité biologique? » et celui de Nathalie Berta « Les marchés de permis négociables: "émergence" théorique et difficultés pratiques» nous montreront qu'il faut pour le moins relativiser ce type de conclusion. Jean-Paul Domin nous expliquera que le mouvement bien réel de marchandisation du secteur de la santé en France n'apparaît pas comme un objectif explicite mais ressort comme le corollaire d'un autre mouvement, lui clairement revendiqué, celui de la démocratisation sanitaire. Par cet ouvrage nous souhaitons contribuer à un approfondissement de la réflexion sur cette institution qui encadre de plus en plus la vie quotidienne de I'humanité. Hervé Guillemin *

. Hervé

.

Guillemin dirige le laboratoire herve.guillemin@univ-reims.fr

HERMES

composante

du Centre aMI (EA 2065 Reims).

9

Les marchés comme institutions
Geoffrey M. Hodgson
*

L'étude du fonctionnement du marché est un des thèmes majeurs, sinon le thème majeur, de la science économique contemporaine. De plus, la proposition suivant laquelle les marchés devraient être étendus, libérés de toute entrave, et rendus encore plus concurrentiels est une posture idéologique souvent mise en avant de nos jours. Il est néanmoins remarquable de constater qu'on ne trouve pas facilement de définitions du marché dans la littérature économique et que les discussions analytiques des concepts décrivant les institutions y afférant sont extrêmement rares. Si les modèles mathématiques des mécanismes de marché abondent, et s'il existe une littérature volumineuse consacrée aux déterminants théoriques des équilibres de marché, il n'en reste pas moins que peu de réponses sont données à la question élémentaire - « qu'est-ce qu'un marché? ». Dans ce texte nous avançons une réponse et nous discutons de la fonction des marchés dans un système économique. Bien que la question posée paraisse élémentaire, et la réponse évi-

dente - définir le marché lui-même comme un type d'institution-, celle-ci a
des conséquences qui contredisent profondément la théorie orthodoxe. Bien plus, elles renvoient à une partie de la littérature hétérodoxe relative aux prix en tant que normes et à la fonction des « rigidités» de marché qui, en plus de saper l' « idéal-type» néoclassique de la concurrence parfaite, conduisent à développer d'autres voies d'investigation ainsi qu'à formuler d'autres recommandations politiques d'orientation différente. 1. Définir le marché 1.1. Une définition obscure L'un des rares économistes à avoir tenté de définir le marché est Alfred Marsha1l2 qui a consacré un chapitre entier à ce problème. Cependant, son argumentation est insatisfaisante dans la mesure où il ne fait guère plus
1

Geoffrey Hodgson est « research professor in business studies» à l'Université du Hertfordshire

(GB). Ce texte est la traduction du chapitre 8 « Markets as Institutions» de l'ouvrage Economics and Institutions: A Manifesto for A Modern Institutional Economics, paru en 1988 aux éditions Polity Press. Elle a été réalisée par Cyril Hédoin avec la collaboration de Christian Barrère. 2 8èmeed., Macmillan, 1949, Livre 5, ch.!. A. Marshall, Principles ofEconomics,

que citer, en les approuvant, les définitions données par Augustin Cournot et William Jevons. Cournot3 décrit un marché comme {(une aire au sein de laquelle acheteurs et vendeurs sont si fréquemment en interaction les uns avec les autres que les prix des mêmes biens tendent à s'égaliser facilement et rapidement». Jevons4 le définit, lui, {(comme tout ensemble de personnes qui sont en relations d'affaires étroites et qui réalisent des transactions nombreuses portant sur toutes les marchandises ». Cependant, en tant que définition, ces propositions ne sont que des approximations. Dans la description de Cournot, les termes clés ne sont pas explorés et les mécanismes institutionnels créant la tendance à l'égalisation des prix ne sont pas mis en avant. De manière similaire, chez Jevons, la signification des expressions «relations d'affaires étroites» et «transactions nombreuses» n'est pas clairement explicitée. Ces deux définitions souffrent d'être trop vagues et trop larges, défauts auxquels peu d'économistes ont été enclins à proposer des remèdes. Même au sein de la tradition autrichienne, et en dépit de ses positions favorables au marché, on ne parvient pas à en trouver de définition satisfaisante. Ce qui s'en rapproche le plus est, dans l'ouvrage Human Action de Ludwig von Mises5, la formulation suivante: « Le marché est un système social de division du travail dans le cadre de la propriété privée des moyens de production (...). Le marché n'est pas un lieu, une chose ou une entité collective. Le marché est un processus, mis en œuvre par le jeu des interactions des différents individus coopérant dans le cadre de la division du travail». Ici aussi, la définition s'appuie sur des concepts insuffisamment clairs, on peut remarquer l'absence, dans ce passage, du concept d'échange. Dans un manuel moderne d'économie assez connu, Richard Lipsey6 définit le marché comme « un espace dans lequel acheteurs et vendeurs négocient l'échange de marchandises clairement définies». Cette définition reste trop vague et insuffisante, mais la plupart des manuels concurrents ne prennent même pas la peine de définir le marché. Le « marché» est depuis trop longtemps considéré comme une donnée. 1.2. Marchés et institutions Définir le marché simplement comme un lieu ou une région dans lequel des transactions se déroulent et où des marchandises sont échangées

A. Cournot, Researchers into the MathematicalPrinciples of the Theory ofWealth, New York, Macmillan, 1897. 4 W.S. Jevons, The Theory of Political Economy, 1871. 5 L. von Mises, Human Action: A treatise on economics, William Hodge and Yale University Press, London and New Haven;, 1949, p. 258. 6 R. Lipsey, Economics: An Introductory Analysis, 1983, p. 69.

3

12

n'est pas adéquat. Scott Moss a mis en avant que bien d'autres éléments sont impliqués: Les biens et services sont échangés sur des marchés. Le processus d'échange implique l'établissement et la publication de prix; cela implique d'informer les clients potentiels que les biens ou services produits par la firme sont disponibles à la vente; cela implique d'informer les offreurs qu'i! y a une demande pour leurs produits; cela implique le transport des biens et des ressources requis pour rendre possibles les services des offreurs aux consommateurs. En résumé, le processus d'échange induit la communication et le transport entre vendeurs et acheteurs de marchandises qui sont destinées à être échangées7. La force de cette définition8 est de reconnaître que les marchés impliquent toujours un ensemble d'activités comprenant « l'établissement et la publication de prix », des moyens de contacter et d'informer les clients, des moyens de transport. Cependant, il lui manque l'idée selon laquelle l'échange dépend d'institutions juridiques et implique l'échange de droits de propriété au même titre que le transfert de biens et services. En outre, les aspects institutionnels de la détermination et de la publication des prix, de la communication en direction des clients, du transport, ne sont pas mentionnés. En clair, sont négligés tous les arrangements coutumiers, juridiques, politiques et sociaux qui sont pourtant centraux dans tous les systèmes de marché. La définition de Moss doit être élargie en tenant compte des institutions sociales. Le marché doit être défini en relation avec un large ensemble d'institutions qui n'ont pas seulement des aspects juridiques comme l'établissement de droits de propriété et les décisions portant sur les contrats, mais concernent aussi le transport et la communication d'informations liées au marché. De plus, ainsi que le souligne S. Todd Lowry9, le marché crée un forum au sein duquel un consensus sur les prix peut être atteint, consensus qui est absent dans le cas d'achats-ventes isolés. La production de ce consensus est facilitée par les règles juridiques ou autres, les coutumes et les pratiques qui sont encastrées dans les institutions du marché. Nous définirons ici le marché comme un ensemb le d'institutions sociales au sein duquel se déroulent régulièrement de très nombreux échan7

S. Moss, An Economic

Theory of Business Strategy. An Essay in Dynamics without
& Company Ltd, 1981, p. 1-2.

Equilibrium,
8

Oxford, Martin Robertson

Scott Moss (Markets and Macroeconomies Oxford, Basil Blackwell, 1984, p. xi) affirme avoir

formulé la « première définition économique» du marché des « temps modernes ». Si les citations d'autres travaux données plus haut montrent que cette affirmation est inexacte, les éléments positifs de la définition de Moss ne doivent pas être ignorés. 9 Lowry, S.T., "Bargain and Contract Theory in Law and Economics," Journal of Economic Issues, vol. 10, pp. 1-22, March 1976.

13

ges de marchandises définies, échanges qui, pour une part, sont facilités et structurés par ces institutions. L'échange, tel qu'il est défini ci-dessus, implique un accord contractuel et l'échange de droits de propriété, et le marché consiste en partie en des mécanismes structurant, organisant et légitimant ces activités. En somme, les marchés sont des échanges organisés et institutionnalisés. Nous mettons l'accent sur les institutions du marché qui contribuent à la fois à réguler et à établir un consensus sur les prix et, plus généralement, à communiquer l'information concernant les produits, les prix, les quantités, les acheteurs et les vendeurs potentiels. Certaines institutions au sein du marché, comme le système juridique et les coutumes qui encadrent le contrat, sont immédiatement associées à l'échange et aux contrats. Elles seraient présentes même si un marché formel n'existait pas. D'autres institutions sont spécifiquement liées au développement d'un marché et à la coordination d'un grand nombre d'échanges organisés. Dans bien des cas, la distinction entre les transactions de marché et les échanges non-marchands est difficile à faire, notamment quand le marché n'est pas physiquement défini comme un lieu ou un espace déterminé. Les colonnes publicitaires d'un journal ou les petites annonces « à vendre» dans un magasin constituent en fait des cas intermédiaires entre un marché pleinement développé et un ensemble de transactions réalisées sans le recours à la publicité ou à une quelconque organisation publique. Cependant, même dans ces cas intermédiaires, les échanges sont organisés sous l'égide d'une institution. On peut alors considérer qu'ils se déroulent au sein d'un marché, suivant la définition donnée plus haut. S'il existe une large « zone grise» entre le marché et le non-marché, les « idéaux-types» n'en restent pas moins utiles pour leur pertinence conceptuelle et leur valeur analytique. Malheureusement, les économistes ont été non seulement négligents dans leur définition du marché mais extrêmement peu rigoureux dans leur usage du terme. Ainsi, par exemple, dans son analyse du mariage, Gary BeckerlO affirme sans la moindre hésitation qu'on «peut supposer qu'un marché des mariages existe» (souligné dans le texte original). Il est clair que des institutions comme les agences matrimoniales existent. Cependant, ces institutions ne sont pas des marchés (en tout cas pas des marchés de mariage en tant que tel) mais des agences offrant des services spécifiques (très largement informationnels). Un mariage en lui-même implique un arrangement contractuel entre les mariés. Même s'il prend place dans le cadre d'un accord familial comprenant l'échange de biens et services, le mariage n'est pas lui-même vendu ou acheté, et tous ces contrats sont généralement conclus en dehors de toute forme de marché au sens strict.
ID G.S. Becker, The Economic Press, 1976, pp. 206.

Approach

to Human

Behavior,

Chicago,

University

of Chicago

14

Par contraste avec les travaux de Becker sur la famille, la convention sociale distingue clairement les activités familiales ou sexuelles qui relèvent du marché de celles qui n'en relèvent pas ou qui renvoient à d'autres formes d'échange. En mettant de côté les arguments moraux ou autres concernant le fait d'être pour ou contre le mariage, la famille ou la prostitution, on doit considérer que les relations sexuelles entre époux ou amants sont différentes en forme et en substance de celles qui se nouent entre une prostituée et un client. Ce n'est que dans le cas de la prostitution que les services sexuels peuvent être procurés via un certain type de marché. Becker et ses épigones devraient veiller davantage à spécifier les usages qu'ils font de la notion de marché dans ce contexte. Le concept de «marché interne du travail» au sein de la firme constitue un autre cas. Proposé par Peter Doeringer et Michael Piorell, pour s'écarter de la théorie néoclassique dans une perspective institutionnaliste, ce concept vise à expliquer des phénomènes tels que les différences de salaires ou la discrimination en matière d'emplois. Cependant, ainsi que l'affirme David Marsdenl2: «en dépit d'un certain degré de concurrence entre employés au sein de marchés de travail internes pour certains emplois, les marchés du travail internes induisent des arrangements transactionnels spécifiques, et un doute pèse quant à savoir si ces marchés remplissent réellement le rôle de marché ». Dit de manière plus directe, les «marchés internes du travail» au sein de la firme ne sont pas des marchés dans le sens défini plus haut, en ce qu'il n'existe pas de processus systématique et institutionnalisé impliquant l'achat et la vente de la force de travail. Ainsi que Doeringer et Piore13 le suggèrent eux-mêmes, « les marchés internes du travail» ne sont pas gouvernés principalement par le mécanisme de prix, mais par «un ensemble de règles et de procédures administratives». Cela renforce l'idée selon laquelle le terme «marché interne du travail» doit être abandonné, en dépit de la valeur que peuvent avoir les analyses qui lui sont associées, et une notion alternative telle que « allocations internes du travail» utilisée à la placel4.

11

P. B. Doeringer,
Mass,

P. B., and M. 1. Piore, Internal
Heath, 1971.

Labor Markets

and Manpower

Analysis.

Lexington,
12

D.C.

D. Marsden, The End of Economic Man? Custom and Competition in Labour Markets,
Wheatsheaf: 1986, p. 162.

Brighton,
13

Ibid, p. 1-2. 14 Un tel terme est certainement moins glamour, mais dans un travail scientifique le choix entre
le glamour et la précision théorique relève de considérations lexicales, et donc privilégier ci, plutôt que d'accepter un compromis entre les deux: « How with this rage shall beauty hold a plea, Whose action is no stronger than a flower? » (Shakespeare, Sonnets, p. 65). celle-

15

1.3. Types d'institutions

marchandes

Un bon exemple du rôle de l'institution du marché dans la définition du contenu et des limites d'un marché est celui des marchés qui fonctionnent avec de véritables commissaires-priseurs. La vente aux enchères recourt à des méthodes spécifiques, des coutumes et des routines, pour obtenir un accord sur un prix (par exemple dans le cas d'une vente aux enchères à la « hollandaise»). Une telle routine va structurer les enchères et va probablement affecter le résultat obtenu. De plus, l'organisation d'un marché d'enchères va nécessiter de la publicité, du travail administratif, du transport et du stockage. Par conséquent, un marché d'enchères n'est pas seulement un lieu de rencontre des préférences individuelles. C'est une institution sociale au sens premier du terme. De telles ventes aux enchères sont donc très différentes du mécanisme décrit par la théorie walrassienne. Arthur Okun (1981, p. 138)15oppose la vente aux enchères à ce qu'il appelle un «marché de clientèle»: «la marque distinctive des marchés d'enchères est l'absence d'étiquettes de prix; les vendeurs sont des preneurs de prix et non des faiseurs de prix. En fait, la plupart des produits sont vendus avec un prix affiché défini par le vendeur, les acheteurs ne faisant que choisir leurs vendeurs». Cependant, le recours à l'étiquetage des prix ad' importantes implications pour les institutions et les routines du marché; par exemple, il rend possible la vente continue d'un grand nombre de produits identiques. Dans les sociétés capitalistes, la plupart des marchés impliquent des contrats juridiques, explicites ou implicites, ainsi que la protection des parties engagées, par le biais de sanctions et grâce à l'application stricte de la loi. Dans ce cas, les institutions juridiques impliquées sont importantes pour l'institution du marché proprement dite. Néanmoins, il se peut qu'il existe des marchés illégaux ou des marchés « noirs », et cela serait une erreur de ne pas les considérer comme des institutions sociales. Le seul fait qu'ils soient illégaux signifie qu'ils doivent reposer sur des mécanismes précis permettant d'organiser les contacts, de contrôler les participants, et de fonder la confiance en ce que personne n'informera les autorités de leur existence. Un marché noir établi aura toutes ces caractéristiques, ses propres coutumes, et des cadres de comportement routinier, faisant de lui une institution en tant que telle.

15

A. Okun, Prices and Quantities:

A Macroeconomic

Analysis,

Blackwell,

Oxford,

1981, p. 138.

16

1.4. Marchés et échange Il est important de souligner que des marchandises peuvent être échangées sans que cet échange prenne place sur un marché. Le marché comprend un mécanisme généralisé d'établissement et de publicité des prix, et de mise en avant des biens et services. À l'inverse, l'échange est fréquemment réalisé par un biais autre que celui du marché, du fait d'un lien créé dans un autre domaine social. C'est le cas par exemple du renouvellement habituel d'un contrat d'offre de bien ou de service à un client régulier. Il peut y avoir des offreurs identiques ou proches, mais l'acheteur choisit de rester avec le même offreur sans « aller sur le marché» pour repérer des offreurs alternatifs. Il y une distinction claire entre un échange habituel et régulier de ce type et le recours à l'institution du marché comme univers de choix et de concurrence plus immédiate. Un échange non marchand peut également émerger quand le bien ou le service à échanger est unique. Dans certains cas, les institutions marchandes peuvent servir à mettre le client en contact avec un producteur potentiel, mais la nature spécialisée de la transaction rend possible, et même probable, un contact réalisé par le biais d'autres moyens, notamment au travers d'une relation préalablement bien établie. Les échanges non marchands sont beaucoup plus fréquents dans le monde réel que ce que la littérature pourrait suggérer. En outre, sans une définition claire du marché ne mentionnant pas sa structure institutionnelle, il est impossible de faire une distinction adéquate entre échange marchand et non marchand. En dépit de la reconnaissance croissante de la dimension institutionnelle de l'économie, la distinction entre les transactions marchandes et non marchandes continue à être ignorée par la plupart des économistes 16. 1.5. Quelques conséquences théoriques immédiates La définition institutionnelle du marché élaborée plus haut a nombre de conséquences théoriques: 1- Dans la théorie standard, le marché est appréhendé comme une sorte d'ordre naturel ou normal, consistant en l'agrégation des échanges individuels, tandis que les institutions non marchandes sont regardées comme étant, dans une certaine mesure, des phénomènes non naturels. Le marché est conçu comme une sorte d'éther dans lequel les individus et leurs préférences subjectives sont en relation les uns avec les autres, jusqu'à l'échange physi16

Signalons

l'analyse

très proche de S. Todd Lowry (1976).

17

que des biens et services. Pour notre part, nous rejetons toute vision du marché comme le simple résultat de l'agrégation des échanges bilatéraux entre individus, ou essentiellement comme le reflet des préférences et objectifs individuels. Tous les échanges, et plus particulièrement les échanges marchands, prennent place dans un contexte institutionnel et interagissent avec lui. Et, si les marchés sont également des institutions sociales qui évoluent avec le temps, alors la vision naturaliste du marché est erronée. 2- Une telle conception institutionnelle s'oppose à la dichotomie de l'économie dominante entre des marchés « libres» et des institutions (qui par définition n'incluent pas les marchés) « contraintes ». Le marché est alors vu comme synonyme de mobilité, contrastant avec la coercition et l'inertie que portent les institutions. La conclusion, en termes de politique économique, est souvent que les influences contraignantes des institutions doivent être minimisées voire supprimées, ou que les institutions devraient être conservées seulement pour remédier aux inefficiences ou aux injustices issues du marché « libre ». Cependant, une fois que le marché est appréhendé comme une institution en tant que telle, il devient alors raisonnable de se demander s'il n'impose pas lui-même ses propres contraintes et si, dans ce sens, il est véritablement « libre». Comme les autres institutions, le marché, lui aussi, impose des barrières et des contraintes. De plus, comme cela est le cas pour les autres institutions sociales, le marché a aussi bien une fonction permissive que contraignante. La dichotomie erronée entre les « marchés libres» et les « institutions contraignantes» doit être rejetéel? 3- Cette conception éthérée et non institutionnelle du marché permet de voir ce dernier comme le vecteur suprême de l'expression du choix individuel. Les institutions non-marchandes, par contraste, sont vues comme étant de nature «collectiviste»; elles sont considérées comme restreignant l'expression des préférences et l'activité d'échange qu'elles fondent. Nous défendons ici, au contraire, l'idée que le marché a également des aspects sociaux et « collectivistes» qui ne peuvent être éradiqués. Par conséquent, et contrairement à l'idée reçue, l'attachement à un individualisme pur et dur n'a pas pour contrepartie celui au marché. L'individualisme pur et la défense du marché ne sont pas entièrement cohérents l'un avec l'autre. Pour nous le problème ne se pose pas parce que nous ne croyons ni au pur individualisme ni au pur système de marché, mais il existe, en revanche, pour l'essentiel de la théorie orthodoxe, qui en principe peut, soit défendre un individualisme extrême, soit une marchandisation extrême, mais pas les deux à la fois.

17 David Marsden (ibid., p. 231) souligne ainsi: « Les marchés du travail, et plus particulièrement ceux concernant le travail qualifié, sont des phénomènes institutionnels dans le sens où ils dépendent de fondements institutionnels». Cependant, cette observation n'est pas étendue aux marchés dans leur ensemble.

18

4- Cela nous conduit à la proposition que les marchés, comme les autres institutions sociales, jouent un rôle majeur dans la transmission de l'information, ainsi que dans la détermination des préférences, anticipations et actions individuelles. La fonction des institutions du marché n'est pas seulement de transmettre l'information concernant les prix ou les quantités de produits particuliers, mais aussi d'affecter les actions et les dispositions des autres agents qui sont placés sous l'égide du marché institué. La façon dont les individus sont affectés par le marché en tant qu'institution ne vient pas seulement de ce qu'il fournit des informations, ou établit simplement des contraintes, mais aussi de ce qu'il structure les processus cognitifs des agents impliqués et qu'il peut, éventuellement, affecter leurs préférences et croyances. Ainsi, d'une manière subtile, à travers l'action des conventions, routines et règles marchandes, l'individu dans le marché est, d'une certaine manière, « contraint» à certains types spécifiques de comportements. Par conséquent, et par contraste avec ce qu'affirme l'essentiel de l'économie orthodoxe, le marché ne peut jamais être entièrement « libre », au sens libéral du terme, et ne symbolise pas nécessairement la liberté individuelle. L'incapacité de la théorie orthodoxe à offrir une définition institutionnelle du marché amène souvent à traiter ce dernier comme une catégorie universelle de l'interaction humaine, de même que la sociologie orthodoxe tend à appréhender toutes les formes d'interaction sociale sous le concept englobant d' « échange ». En n'ayant rien à opposer à la catégorie d' « échange» celle-ci contribue à la dévaluer. De manière similaire, la tendance des économistes à trouver des marchés partout, comme dans la firme ou le mariage, conduit à en faire une catégorie universelle; ainsi, le concept est lui aussi dévalué. A contrario, en révélant les fondements idéologiques du concept orthodoxe de marché, et en donnant à celui-ci une définition spécifique et non universelle, il est possible de reconnaître le poids et l'importance de cette institution centrale dans l'économie moderne. 2. Pourquoi les marchés existent-ils? Comme nous venons de le voir, l'économie orthodoxe appréhende le marché comme l'interface naturelle grâce à laquelle les échangeurs individuels interagissent, une sorte d'état de nature existant avant toute institution sociale et indépendamment d'elle. Si l'on accepte ce point de vue, la question de savoir pourquoi les marchés existent n'a pas lieu d'être posée. Au contraire, si les marchés sont regardés comme étant des institutions sociales, planifiées ou spontanées, alors la question se pose de savoir pourquoi ils évoluent, survivent et se développent dans le monde moderne. La question de

19

savoir pourquoi les firmes existent a été posée par Ronald Coase18, mais l'analyse correspondante des marchés n'a pas fait l'objet d'autant d'attention. La question que nous nous posons est plus précise encore: pourquoi existe-t-il des marchés face à des échanges non marchands? En d'autres termes, pourquoi les marchés se développent-ils pour coordonner et structurer des échanges? Bien entendu, le mot de « marché» est ici utilisé dans le sens défini plus haut, et non dans le sens qui prévaut dans la théorie économique orthodoxe, puisque la question n'aurait alors plus la même signification. 2.1. Coûts de transaction Une réponse évidente à la question des raisons de l'existence des marchés par opposition à de simples échanges est que les échanges non marchands imposent des coûts aux échangistes, coûts qui sont réduits dans le cas du marché. Dans la phraséologie initiée par Coase, les marchés peuvent être vus comme économisant des coûts de transaction. Cependant, l'idée de coûts de transaction est devenue une sorte de fourre-tout employé de façon imprécise et peu claire. En outre, ce concept a été développé par Oliver Williamson et d'autres dans le cadre d'une association explicite avec une version étroite d'un homo oeconomicus calculateur et maximisateur. Coase a mis en avant un grand nombre de types différents de coûts liés au processus d'échange. Dans son célèbre article, il cite, par exemple, le « coût de découverte des prix pertinents» (ibid, p. 390) et le « coût lié à la négociation et à la conclusion d'un contrat séparé sur un marché» (pp. 390391). En clair, ce qui est visé ici ce sont les coûts d'obtention de l'information pertinente, les coûts de marchandage et de négociation, et finalement les coûts de contrôle et d'enforcement des contrats. Cependant, ce que Coase et d'autres ont manqué de signaler est que tous ces coûts sont en fait réduits dans le marché par rapport à des échanges non marchands fragmentés: Ainsi, le « coût de découverte des prix pertinents» est sensiblement réduit à travers la création d'un marché qui, bien sur, est appréhendé ici comme une forme organisée d'échange. Les marchés contribuent à la publication des prix et de toute information pertinente, ou bien aident les échangistes à trouver plus facilement l'information par l'établissement de contacts entre les agents. La création d'un accès régularisé à des contacts au sein du marché lui-même réduit les coûts, en rendant plus facile « la découverte de celui avec lequel on souhaite traiter ». Les coûts de marchandage, de même, sont réduits parce que le marché aide à établir des procédures et des conventions pour atteindre un

. .

18

R. Coase, « The Nature of the Firm»,

Economica,

vol. 4, n° 16, November

1937, pp. 386-405.

20

accord, et les agents établissent ainsi plus facilement des anticipations sur le type d'accord qui peut être obtenu. De plus, l'accord a des chances d'être conclu plus rapidement quand la possibilité de recourir à des acheteurs ou vendeurs alternatifs est claire pour les deux parties. « les coûts de contrôle et d'enforcement» peuvent parfois être réduits par le marché du fait que celui-ci implique des normes de conduite et des codes de pratiques parmi les acheteurs et les vendeurs. Dans ce cas, l'individu n'a pas à s'assurer lui-même que le contrat est respecté, mais d'autres agences peuvent contribuer à protéger la qualité du produit, à maintenir une livraison dans les délais, etc. Inversement, « les coûts de contrôle et d'enforcement» sont réduits sur le marché parce que les transactions pour lesquelles ces coûts sont vraisemblablement élevés s'organisent généralement dans des échanges spécifiques hors marché. Si, par exemple, les produits sont standardisés ou fabriqués en masse, alors ces coûts seront réduits ou partagés entre plusieurs consommateurs; les produits standards sont ainsi plus adaptés à l'échange marchand. Au contraire, les contrats spécialisés peuvent faire encourir des coûts très élevés de contrôle et d' enforcement, du fait précisément de leur nature spécialisée; de tels accords ne sont pas adaptés au marché. Par conséquent, toutes les raisons citées par Coase pour expliquer pourquoi les arrangements de marché sont plus coûteux que ceux internes à la firme peuvent parfaitement servir à expliquer pourquoi le marché est moins coûteux que l'échange atomisé. Alors que les arguments coasiens privilégient la firme par rapport au marché dans des situations données, les mêmes arguments peuvent être retournés en faveur du marché à l'encontre d'échanges

.

mo ins structurés

19.

2.2. Sur les limites de la croissance du marché Dans son article de 1937, Coase pose fort justement la question de savoir pourquoi le mécanisme de réduction des coûts mis en œuvre par la firme ne croît pas au point de remplacer toutes les transactions et le marché lui-même. De manière similaire, il faut également se demander pourquoi le marché ne croît pas jusqu'à englober tous les échanges. En d'autres termes, si le marché réduit les coûts, pourquoi tous les échanges ne sont-ils pas organisés au sein de la structure qu'est le marché?

19

Robert Clower (1967, 1969a) affirme que la réduction des « coûts de marchandage» est le fait

principal à l'origine de la plus grande efficience relative de l'économie monétaire sur l'économie de troc. Le parallèle avec les coûts de transaction est évident. Cela suggère qu'il existe des arrangements en dehors du marché traditionnel fondé sur la monnaie, et pour lesquels échanger induit des coûts plus élevés.

21

Cependant, la réponse à cette question n'est pas la même que celle donnée par Coase concernant la firme. La réponse de Coase repose sur l'existence de rendements décro issants au sein de la firme, imposant ainsi des limites à sa croissance et à l'étendue de son contrôle. Mais aucune évidence ne vient supporter l'argument qu'il existerait des rendements d'échelle décroissants dans le cas du marché. Une hypothèse alternative plausible est que l'échange non marchand survit parce qu'il est plus adapté pour les contrats spécialisés et les produits hétérogènes. C'est précisément parce que les achats et ventes à grande échelle sont impossibles dans ces cas que les coûts inhérents au marché dépassent tous les gains possibles. Dans d'autres cas, les coûts d'entrée sur le marché peuvent être si élevés qu'ils dissuadent tous les entrants potentiels. Un vendeur ou un acheteur peut ainsi plutôt s'appuyer sur un contact personnel ou sur le bouche à oreille pour promouvoir certaines transactions. Il est donc possible, dans certaines circonstances, qu'un certain nombre de vendeurs et d'acheteurs continue de faire des échanges sans recourir aux institutions du marché. Toutes choses égales par ailleurs, un tel comportement est d'autant plus viable que chaque unité de marchandise procure un revenu élevé et que le nombre d'unités demandées est réduit. Il y a en plus la possibilité que les formes de marché soient concentrées dans certaines sphères et non dans d'autres, simplement du fait de la routine, ou que d'autres facteurs soient impliqués (voir note de bas de page 7). Il Y a donc quelques bonnes raisons pour lesquelles l'échange non marchand peut être préservé, et pour lesquelles les marchés ne sont pas omniprésents. En outre une des raisons clés expliquant la survie de l'échange non marchand est sa promotion et son soutien par la firme20. Sans l'existence de la firme, il y aurait une tendance forte pour que le marché croisse et absorbe davantage d'échanges. 3. Marchés, prix et normes Au départ, la théorie néoclassique du marché a été confrontée au problème des modalités des ajustements de prix et de l'obtention de l'équilibre supposé des prix et des quantités au sein de ce cadre d'analyse. C'est dans cette optique que Léon Walras a développé la fiction bien connue du commissaire-priseur, affichant un ensemble de prix et les ajustant en fonction des différences entre l'offre et la demande, jusqu'au clearing du marché et l'obtention de l'équilibre. Les économistes néoclassiques ont depuis recouru systématiquement à ce deus ex machina.
20

Geoffrey Hodgson développe ce point dans le chapitre 9 (Firms and Markets) du même

ouvrage (note du traducteur).

22

Tout en laissant de côté pour le moment l'irréalisme de l' hypothèse d'un coordinateur de marché omnipotent, il est frappant de constater que la théorie néoclassique a eu besoin de construire un tel arrangement institutionnel pour que son modèle du marché fonctionne. Ainsi, à l'encontre de l'opinion courante, le cadre d'analyse walrassien ne représente pas en fait le marché comme un éther non structuré au sein duquel des individus flottant librement se rencontreraient et interagiraient. Comme pour d'autres institutions, la procédure d'enchère ne contraint pas seulement le fonctionnement mais rend également possible l'action, en traitant et en diffusant l'information relative aux prix. Cependant, de manière irréaliste, les coûts de traitement et de fourniture de cette information ne sont pas pris en compte dans le modèle néoclassique. Même la présence institutionnelle minimale du commissaire-priseur est éclipsée par la maximisation mécanique mise en œuvre par des agents calculateurs et parfaitement informés. La vente aux enchères n'est en fait qu'un cadre; il n'y a aucune trace d'institutions au sens propre, porteuses d'habitudes, de culture et de routines, et portant comme les individus les traces et les préconceptions de leur passé historique. De plus, de sérieux problèmes se présentent dès que l'on renonce au cadre institutionnel imaginaire d'un commissaire-priseur omniscient. S'appuyant sur les travaux de Joan Robinson21, Thanos Skouras (1981, pp.202-204)22 a développé une argumentation qui soulève de nombreuses questions relatives à l'approche dominante. Soit un marché de marchandises, sur lequel les quantités offertes excèdent clairement les quantités demandées. Il peut s'ensuivre une réduction conséquente du prix suite aux actions entreprises par chaque agent. Cependant, ainsi que le montre Skouras, il n'y a aucune raison pour que les individus fassent ainsi baisser automatiquement les prix. Si, par exemple, « l'expérience historique conduit les acheteurs et les vendeurs à penser que le prix affiché est anormalement bas et qu'il est probable qu'il soit plus élevé dans un avenir proche, alors le prix ne baissera pas» (p. 203). Étant donné de telles expériences et anticipations, les acheteurs seront en effet prêts à acheter davantage et les vendeurs à vendre moins, de sorte que l'écart entre l'offre et la demande se réduira, la demande pouvant même au final être en excès par rapport à l'offre. Tout ceci alors que le prix sera resté constant. Le point crucial dans l'argumentation de Skouras est l'idée d'un prix normal ou d'un équilibre anticipé dépendant, en partie, de l'expérience historique. En outre:
J. Robinson, Economic Heresies: Some Old-Fashioned Questions in Economic Theory, 1971; Reflections on the Theory of International Trade, 1974. 22 T. Skouras, « The Economics of Joan Robinson », in J.R. Shakleton and G. Locksley (eds.), Twelve Contemporary Economists, London, Macmillan, 1981, pp. 199-218.
21

23

La quantité que les acheteurs seront prêts à acheter et les vendeurs prêts à vendre à un prix donné sera variable, suivant (1) que ce prix est considéré comme un prix d'équilibre, (2) que ce prix est plus faible que le prix normal anticipé, ou (3) que le prix est plus élevé que le prix normal anticipé. Il est évident dans les cas (2) et (3) que la détermination de l'offre et de la demande présuppose une connaissance du prix d'équilibre et que, par conséquent, l'offre et la demande ne peuvent servir à fIXer le prix d'équilibre. L'analyse traditionnelle de l'offre et de la demande, même enrichie de fonctions de réactions donnant lieu à des fluctuations, est construite sur le cas (1) : on considère que les acheteurs et vendeurs réagissent comme si tous les prix étaient considérés comme des prix d'équilibre. C'est de cette manière que peuvent être ignorées la mémoire du passé et les anticipations des individus, et qu'il devient ainsi possible de construire des courbes dont l'intersection détermine le prix d'équilibre. (Skouras, ibid, p. 203). Il est bien sûr largement admis que les décisions d'achat ou de vente à un prix donné sont en partie dépendantes des prix anticipés dans le futur. Mais les prix futurs peuvent eux-mêmes fluctuer, de sorte que les anticipations prennent la forme d'une norme ou bien d'une fourchette de prix possibles, qui est supposée s'imposer dans le futur. La question est alors de savoir comment s'établit une telle norme. 3.1. L'établissement des normes

La réponse orthodoxe courante est d'invoquer une certaine forme d'apprentissage s'appuyant sur les fluctuations observées des prix. Cependant, dans le cas où les ajustements de prix sont fréquents, de nombreux éléments viennent suggérer qu'il est difficile pour les agents de former l'anticipation d'une norme. Des variations de prix incessantes et marginales peuvent apparaître à l'observateur comme un simple « bruit », et même si des analyses statistiques sophistiquées étaient à sa disposition, il n'est pas sûr qu'elles produiraient un résultat convaincant. La plupart des analyses sur le jugement en incertitude23 suggèrent que les individus ne forment pas leurs jugements sur la base de calculs bayésiens de probabilités ou de régressions statistiques. De plus, eu égard à la quantité d'information concernée et aux limites de capacité et de vitesse de calcul (même à l'époque du micro-

23

D. Kahneman,

P. Slavic,

A. Tversky,
Press,

Judgment
1982.

Under Uncertainty:

Heuristics

and Biases,

Cambridge,

Cambridge

University

24

ordinateur), il est difficile de voir comment des individus pourraient réaliser de tels calculs à chaque fois que cela s'avèrerait nécessaire. Il n'en reste pas moins qu'en l'absence de telles normes anticipées, les décisions d'achat et de vente apparaîtraient comme hasardeuses ou incertaines. Pour que les marchés fonctionnent, il doit exister certains mécanismes permettant l'établissement de normes dans l'esprit et les pratiques des agents. Dans certains cas, la seule interprétation de l'expérience passée peut suffire. Il y a ainsi de très nombreuses marchandises pour lesquelles les prix sont plus ou moins stables, ce qui permet l'anticipation quasi-inconsciente des prix futurs à un certain niveau. Ainsi que l'affirme George Shackle24 dans son chapitre « Les prix comme conventions », les prix qui « sont restés à certains niveaux pendant un certain temps acquièrent par là même une certaine force de sanction et d'autorité». Comme le souligne Frederic Scherer25, les prix ont tendance parfois à graviter autour de « points focaux» qui sont souvent proches d'un compte rond. C'est ainsi que l'on rencontre souvent des prix tels que £ 29.95 ou £ 71.00, mais qu'il est très peu probable de trouver un objet avec un prix affiché de £ 9602.56. Les normes de prix ont plus de chance de se trouver à des points focaux plutôt qu'à des niveaux arbitraires. Dans de nombreux cas, cependant, les prix ne seront pas stables; parfois, il n'y aura même pas de points focaux établis et les variations continues constitueront la règle. Mais même dans cette configuration, une plage plus ou moins large de prix pourra servir de norme ou de guide. Les prix seront alors évalués en fonction de leur position à l'intérieur ou à l'extérieur de cette plage. Il est donc possible de générer des anticipations sur la base d'une expérience brute des mouvements de prix à travers le temps historique26. Même si le prix quotidien d'une marchandise varie de manière sensible au dessus ou en dessous de sa norme, cela ne signifie pas pour autant que la norme du prix anticipé va varier automatiquement dans la même direction. Il est clair cependant que peu de prix sont en permanence stables, et
24 25

G. Shackle, Epistemics and Economics, Cambridge University Press, 1972, p. 227. F. Scherer, Industrial Market Structure and Economic Performance, Chicago, Rand McNally, Le fait qu'une forte inflation des prix puisse perturber l'établissement quotidien des normes

pp. 179-182.
26

d'anticipation des prix est l'une des raisons pour lesquelles l'inflation est un problème dans une société capitaliste. Le plus surprenant comme le démontre Frank Hahn (1982), est que, pour la théorie orthodoxe, l'inflation n'a aucune raison de constituer un problème en soi. A contrario, une théorie non néoclassique, soulignant la fonction et l'importance des normes de prix, montre clairement pourquoi une inflation non anticipée peut créer des difficultés, en partie parce qu'elle perturbe le processus par lequel de telles conventions sont établies. De fortes inflations de prix provoquent ainsi des distorsions dans les perceptions sur le marché, ce qui est de fait un problème, même si sa résolution peut ne pas avoir la priorité, par exemple, sur le traitement du chômage. Pour une argumentation similaire, voir Axel Leijonhufvud (1977).

25

qu'à un moment ou un autre, les changements de prix vont forcer la norme à s'ajuster. La question est alors de savoir par quel mécanisme la nouvelle norme va être établie. Une réponse partielle proposée ici est que les institutions du marché ont elles-mêmes un rôle important dans l'établissement des normes. Cela est souvent ignoré parce que la conception dominante du marché concurrentiel est celle où les agents sont en permanence en train de marchander, faisant fluctuer les prix pour accroître l'avantage mutuel. Cependant, même dans des marchés où les altérations des prix sont fréquentes, l'échange est souvent structuré et l'information publique, de sorte que la formation de normes est possible, la plupart des agents pouvant alors les accepter comme des guides ou des conventions. Considérons par exemple le marché boursier. Il s'agit là d'un marché potentiellement très volatil où les ajustements successifs, effectués minute par minute, sont fréquents. Néanmoins, la Bourse élabore chaque jour une liste officielle des prix à la fermeture qui fait office de guide pour les acheteurs et les vendeurs. Même après le Big Bang de 1986, qui, incidemment, était supposé rendre le marché financier plus libre et plus concurrentiel, la Bourse de Londres reste une institution fortement structurée. Par exemple, plutôt que d'être fixés et publiés individuellement et indépendamment pour chaque transaction, les prix sont déterminés et ajustés par pas moins de trois douzaines d'opérateurs boursiers, cette information étant ensuite transmise aux jobbers et aux brokers par ordinateur. Dans une étude empirique décisive des réseaux d'échanges au sein des marchés de titres, Wayne Baker (p. 775)27 affirme que: «Les échanges entre les acteurs font état de cadres structurels sociaux spécifiques qui affectent significativement la direction et l'amplitude de la volatilité du prix d'option )}28. On peut en conclure que, même dans un marché potentiellement volatil où d'importants changements de prix sont possib les, les échanges sont structurés et l'information est publiée de manière sélective afin d'aider à la formation d'anticipations de prix et de normes. En fait, la réelle complexité et la volatilité du prix des actions nécessitent que l'institution du marché publie
27 W. Baker, « The Social Structure of a National Securities Market », American Journal of Sociology, vol. 89, n° 4, pp. 775-811. 28 Contrairement à la microéconomie orthodoxe, Baker (1984, pp. 803-804) tire de son analyse la conclusion qu'il n'y a pas nécessairement de corrélation positive entre le degré de concurrence d'un marché et sa taille. Il met en avant le fait que les grands marchés font état d'une plus grande différenciation structurelle qui, combinée à la taille du marché, tendent à gêner la circulation de l'infonnation panni tous les acteurs. Sa conclusion est alors que les marchés de taille plus réduite et plus stable sont plus propices à engendrer un environnement fortement concurrentiel. Eu égard à cette conclusion, il n'est peut-être pas étonnant que son article n'ait pas été publié dans une revue économique mais dans l'American Journal ofSociology. Pour autant, il n'y a pas de raison manifeste que ce travail doive être plutôt considéré comme de la « sociologie» que comme de 1'« économie ». Pour des études liées, voir Adler et Adler (1984).

26

ou finance une quantité d'informations suffisante pour que les agents puissent s'en sortir. En outre, les réseaux d'échange informels entre les agents contribuent également à établir des conventions d'échange et des normes. Dans d'autres cas, lorsque les prix sont moins volatils, l'information sur les prix peut plus directement contribuer à la formation d'une norme. C'est parce que les prix sont stables, et qu'ils sont perçus par les agents comme étant en équilibre, que la tâche des institutions du marché est moins délicate. Cependant, les institutions du marché peuvent toujours avoir de nombreuses autres fonctions, comme par exemple celle de fournir des informations concernant la qualité d'un produit, la localisation des acheteurs et vendeurs potentiels, et la régulation à la fois du produit et des entrants sur le marché. En fait, une fonction cruciale peut s'avérer plus subtile; en plaçant les échanges sous l'égide de certaines institutions, le prix et la qualité du produit peuvent être légitimés à un niveau donné. Il y a comme une sorte de sceau attestant d'une certaine légitimité institutionnelle qui peut contribuer à l'émergence de normes de prix. Dans la théorie néoclassique, le seul type de norme de prix est le prix d'équilibre ex post. Il est supposé être formé après un processus complet d'ajustement du marché et de communication du prix d'équilibre, ceci dans un temps théorique plutôt qu'historique. À l'inverse, bien que le type de norme de prix discuté ici puisse être affecté par les prix quotidiens, il existe ex ante, encastré dans les institutions et les anticipations des individus, et par conséquent affectant les prix actuels dans une séquence de temps historique. Il est important de relever que les normes de prix acquièrent une dimension morale aux yeux de l'acheteur, ce qui contribue à les renforcer sur le marché. Dans une étude aléatoire sur des résidents de Toronto, Daniel Kahneman et a1.29ont découvert qu'une très forte majorité des personnes ayant répondu considérerait comme « injuste» le comportement d'un magasin qui augmenterait le prix des pelles à neige le lendemain d'une forte chute de neige. L'étude révèle qu'une hausse de prix est considérée comme acceptable dès lors qu'elle reflète une hausse du coût réel, mais pas quand elle correspond seulement à une réponse à la rareté (voir aussi Bruno Frey, 1986). On peut supposer que les consommateurs acceptent la légitimité d'une norme de prix à partir du moment où elle est fondée sur les coûts auxquels s'ajoute une marge de profit « acceptable ». Par conséquent, les changements de prix sont acceptab les si et seulement si ils reflètent les mouvements des coûts. L'effet sur les vendeurs et les détaillants serait alors de les inciter fortement à respecter l'éthique qu'implique la règle du mark-up et d'accorder beaucoup moins d'attention à l'ajustement des prix en réponse à
29

D. Kahneman et al., « Fairness as a Constraint on Profit Seeking: Entitlements The American Economic Review, 1986, vol. 76, n° 5, pp. 341-350.

in the Market »,

27

des changements du degré de rareté ou à l'accroissement soudain de la demande. 3.2. La tradition classique En réhabilitant une certaine forme de norme de prix ex ante, 'on revient dans un certain sens à la tradition classique d'Adam Smith et de David Ricardo, avec leur idée de prix « normal» ou « naturel », et aux développements ultérieurs comme le «prix de production» de Karl Marx ou le système de « valeurs» basé sur des matrices de coefficients d'input/output de Piero Sraffa30. Cependant, il y ad' importantes différences entre cette tradition et l'argument qui est développé ici. Dans les travaux de Smith, Ricardo, Marx et Sraffa, les normes de prix renvoient à un certain type d'état stationnaire de long terme où le taux global de profit et les autres ajustements sont considérés comme étant totalement établis. Ces normes sont parfois considérées comme le « centre de gravité» des variations de prix quotidiennes. Cependant, les normes de prix « institutionnelles» sont en fait le résultat d'un processus prenant place dans le temps historique, et toute analogie mécanique ou gravitationnelle est donc trompeuse. Les normes de prix dépendent en partie des anticipations et de la fonction légitimante et informationnelle des institutions. Ces éléments font que le processus qui les gouverne est irréversible, contrairement aux processus mécaniques. Très peu d'attention a été accordée aux problèmes d'information et d'irréversibilité des processus dans la tradition « classique» allant de Smith à Sraffa, où l'accent est au contraire
mis sur l'état stationnaire de long terme31 .

Le concept de norme de prix produite par les institutions du marché est d'importance pour la comparaison précédente en terme de coûts de transaction entre les échanges marchands et non-marchands. De telles normes sont essentielles dans toute comparaison de coût des institutions du marché
JO

P. Sraffa, Productions University Press, 1960.
JI

of Commodities

by Means

of Commodities,

Cambridge,

Cambridge

Ecrivant dans le cadre de cette tradition Smith-Ricardo-Marx-Sraffa,

John Eatwell (1979,

pp. 39-41) affirme que les questions d'incertitude ne sont pas centrales dans les travaux de Keynes, et les évacue par là même de ses propres centres d'intérêts. Cependant, Paul Davidson (1972), Hyman Minsky (1975), Alexander Dow et Sheila Dow (1985) et d'autres ont montré de manière convaincante que le concept d'incertitude avait au contraire, à la fois implicitement et explicitement, une position centrale dans la pensée de Keynes. Par conséquent, dans une large mesure, les travaux de Keynes doivent être vus comme une rupture avec la tradition classique et au moins une partie de ses développements modernes. Dans un papier très intéressant, Geoff Harcourt (1985) montre que vers la fin de sa vie, Joan Robinson n'était plus satisfaite par l'usage de certaines analyses sraffaiennes de longue période, et en particulier avec l'idée des prix sraffaiens comme centre de gravité pour les fluctuations de prix.

28

avec des institutions non-marchandes. L'élément clé est que le marché crée des points de comparaison en établissant et en publiant de telles normes sur une base plus large. Dans ce sens, le marché se distingue d'autres institutions comme la firme ou l'accord isolé d'échange. La mise en place de tels étalons de mesure est nécessaire pour réaliser de telles comparaisons, et hors du marché, ils sont la plupart du temps absents. Ce point a des implications quant à l'utilisation de la notion de coûts de transaction pour expliquer la nature et l'existence de la firme32. 4. L'impossibilité de la concurrence parfaite En opposition complète à la vision institutionnelle, le concept néoclassique extrême de « concurrence parfaite» ôte au marché toute structure et nie toute convention. Le modèle néoclassique admet un ajustement marginal continuel des prix et en a même besoin pour obtenir un clearing du marché. Dans un tel cadre, toute norme établie ou tout biais institutionnel affectant les prix constitue, en théorie, un obstacle au processus. La théorie ignore donc le contenu informationnel de la norme. Progressivement cependant, un certain nombre d'arguments et de critiques sont venus affaiblir le modèle néoclassique. La plupart sont liés, d'une manière ou d'une autre, à la fonction informationnelle des conventions, des normes ou des institutions. Apparemment, cependant, ces arguments ont été produits indépendamment les uns des autres, sans connaissance par leurs auteurs des éléments clés qui avaient déjà pu être soulevés. La célèbre distinction de Frank Knight entre le risque et l'incertitude est un important point de départ. Elle a été reprise en substance par John Maynard Keynes dans sa Théorie Générale et dans son article de 1937 qui en synthétise les points majeurs. L'incertitude, écrit Keynes, s'applique à une situation où « il n'y a aucune base scientifique pour élaborer une forme de probabilité calculable »33. Dans un monde incertain, nous sommes néanmoins obligés d'agir. Keynes affirme que nous agissons essentiellement sur la base de l'expérience passée et des conventions établies: « Connaissant le peu de valeur de notre jugement individuel, nous nous efforçons de nous appuyer sur le jugement du reste du monde qui est, peut être, mieux informé. En fait, nous nous conformons au comportement de la majorité ou à la moyenne des comportements» (ibid. p.114).

32

C'est aussi dans le chapitre 9 (Firms and Markets) développe ce point (note du traducteur). 33 lM. Keynes, The General Theory of Employment, 1973, p. 114.

du même ouvrage que Geoffrey Interest and Money, London,

Hodgson Macmillan,

29

Il reste que Keynes n'applique essentiellement son argument qu'aux décisions d'investissement et au marché boursier, afin d'en tirer des implications pour le niveau global de production et d'emploi. Il accorde moins d'attention aux implications qui en résultent pour l'ensemble des marchés. C'est avec certains keynésiens, comme Joan Robinson et George Shackle, que l'argument de Keynes sera réintroduit dans l'analyse des marchés et des prix en général. Une importante contribution de Frank Knight et Thornton Merriam34 a déjà été signalée. Dans un passage clé, ils affirment que les ajustements de prix continuels et rationnellement motivés empêchent les autres individus de former des anticipations claires sur ce qui va arriver et de développer des lignes de conduite suivant lesquelles agir. « Sans une certaine procédure de coordination, toute activité effective de la part d'un individu, tout écart par rapport à une routine antérieure, faussera les anticipations et perturbera les plans des autres, qui comptaient sur lui pour agir conformément à son comportement passé» (p. 60). 4.1. La fonction des conventions Cet argument a des implications évidentes pour la question des ajustements de prix au sein des institutions du marché. Mais il est resté sousdéveloppé dans la théorie économique. De nombreuses années ont passé jusqu'à ce que des questions similaires soient abordées par George B. Richardson35. Ce dernier affirme que si la concurrence parfaite néoclassique existait réellement, elle ne pourrait de toute façon pas fonctionner longtemps. Le problème réside dans le fait que les agents ne seraient pas au courant des intentions d'investissement des autres individus. L'incitation à investir dépend en partie de la connaissance des limites de la concurrence des autres firmes, ou de l'établissement d'une croyance concernant le fait que les concurrents ne possèdent pas l'information relative à l'opportunité ouverte pour l'investisseur. La « concurrence parfaite» ne permet pas de l'établir. Justement parce qu'elle est « parfaite », elle ne fixe pas de limite au nombre de firmes dont on peut attendre la concurrence. Richardson écrit: « Une opportunité de profit qui est connue et accessible à tout le monde n'est accessible à personne en particulier. Une situation générale de profit potentiel ne peut être exploitée par un entrepreneur qu'à la condition qu'une action similaire ne soit pas mise en œuvre
34
35

F. Knight et T. Merriam,
G.B. Richardson,

The Economic Information

Order and Religion,
and Information

London, Kegan Paul, 1948.
», The Economic Journal, 1959,

«Equilibrium

Expectations

vol. 69, June, pp. 223-237;

and Investment,

Oxford University

Press, 1960.

30