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Economie des organisations

399 pages
L'analyse économique des organisations est un domaine en rapide évolution. Si l'on définit une « organisation » comme un mode de coordination par des règles, il faut examiner le contenu et les effets des systèmes de règles, forts différents selon qu'il s'agit d'une association, une grande entreprise, une PME, une université... Cet ouvrage présente de nombreux courants théoriques : économie des conventions, économie de la régulation, coûts de transaction, économie des architectures industrielles... ; les analyses concernent les entreprises situées au Nord comme au Sud de la Méditerranée.
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ECONOMIE DES ORGANISATIONS
TENDANCES ACTUELLES

L.édition de ce livre a été effectuée sous la responsabilité de Pierre Croce, Chargé de mission sur la politique de publication, Université Pierre Mendès France, Grenoble 2. Cette édition a été réalisée avec l'appui du programme TEMPUS MEDA de la Commission Européenne

tJ",m £

Université Pierre Mendès-France Sciences sociales & humaines

~renOble

(Ç)2007 - L'Harmattan, (Ç)2007 - « Économie

5-7, rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 - Paris critique», 1, rue Hamza, Rabat Agda!, I\Iaroc,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02882-1 EAN : 9782296028821

Ouvrage publié sous la direction

de

Mohammed

Bensaïd, Nouredcline

El Aoufi, Michel Hollard

Economie

des organisations

Tendances actuelles

L'Harmattan, &

Paris

Économie critique, Rabat

« Côté cottrs » « Côté cottrs» est une série de la collection « La éditions L'Harmattan. Elle reçoit des ouvrages distances de l'UPMF. Elle prépare les étudiants de certains Masters de Sciences économiques et Librairie des Humanités» aux destinés à l'enseignement à du DEUG, de la Licence et de Droit.

La Librairie des Humanités. Collection de l'Université Pierre Mendès France de Grenoble, dirigée par Thierry Ménissier, docteur de l'EHESS, Maître de conférences de philosophie et Pierre Croce, chargé de mission sur la politique de publication de l'UPMF. Elle est destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promou. voir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés. Membres du Conseil scientifique de la collection: Sciences de l'Homme Gestion Economie Droit Politique et Territoire Série « Côté Cours» Série « Les sentiers de la Liberté»

Thierry Ménissier: Alain Spalanzani: Fannv Coulomb: Jérôme Ferrand: Pierre Kukawka: Jacques Fontanel: Jean-William Dereymez :

Dijà pam dans la série « Côté cours» :
Frédéric Jacques CARLU ER, Pouvoir économique et espace: Ana9'ses FONTANEL, Sl\DI, La globalisation La plivatisation etl « ana9,se)), 2005. en Algérie, 2005. de la dizJel;getlcerégionale, 2004.

Nacer-Eddine Akim

des entreprises ptlbliques 2006.

A. TAÏROU,

analyse et décisions jinancières,

Dijà pam: « Economie critique» (Rabat)
i\Iichel Claude Jean HOLLARD COURLET Une petite désillusion commetlt peut-on (Dir.), être cooPérant au Maroc ?, 2006. Territoire et déJ!eloppemeJ1t économique au i\laroc, 2006. Nouzha LAMRANI, EL AOUFI, l-iconomie des territoires, 2007. Michel HOLLARD (DIR.), Economie des

LAPI'iZE,

Nacer

EL KADIRI,

Mohammed

BENS1\ÏD,

Noureddine

organisations,2007.

LISTE

DES

AUTEURS

BARALDI Laurence LEPII Université Pierre Mendès France et CNRS Grenoble laurence. baraldi@upmf-grenoble.fr BENSAID Mohammed FS]ES, Université Abdelmalek Essaâdi, Tanger bensaidleid@yahoo.fr BILLAUDOT Bernard LEPII Université Pierre Mendès France et CNRS Grenoble bernard. billaudot@upmf-grenoble.fr EL AOUFI Noureddine LEID Université Mohammed V Agdal elaout1@menara.ma EYMARD-DUVERNA Y François EconomiX Université Paris X et CNRS FAVEREAU Olivier EconorniX Université Paris X et CNRS GARAPIN Alexis GAEL Université Pierre Mendès France et INRA Grenoble alexis .garapin@upmf-grenobIe.fr HOLLARD Michel GAEL Université Pierre Mendès France V et INRA Grenoble rnichel.hollard@wanadoo.fr

LLERENA Daniel GAEL Université Pierre Mendès France et INRA Grenoble daniel.llerena@upmf-grenoble.fr MONATERI Jean-Charles LEPII Université Pierre Mendès France Grenoble jean -charles.monateri@upmf-grenoble.fr RICHEBÉ Nathalie CERAM Sophia-Antipolis; N athalie.RI CHEBE@cote-azur.cci.fr SAI LLARD Yves LEPII Université Pierre Mendès France Grenoble yves. saillard@upmf-grenoble.fr

PLAN

DE

L'OUVRAGE

Publié dans le cadre du Programme TEMPUS MEDA OMAR

Mohammed Bensai~ Noureddine El Aoufi) Michel Hollard
Introduction générale. ........ .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. .. ..

9

I. DE L'ÉCONOMIE DES ORGANISATIONS EN GENERAL

Mohammed Bensai~ Olivier Favereau
Règles, conventions et organisations. . . . . ...
.........

15

Bernard Billaudot Des analyses hétérodoxes:
régulation. Convergences

économie des conventions et théorie de la
et divergences. .......... ..........

53

Yves Saillard
Une analyse microéconomique de la coordination par les normes 89

Michel Hollard
Pourquoi une action collective peut-elle exister ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. 125

Mohammed Bensai~ Nathalie Richebé Coopération, régulation et apprentissage organisationnel. ..

. .. 155

Il. DE L'ÉCONOMIE DES ENTREPRISES EN PARTICULIER

François Eymard-Duvernqy Théorie de l'entreprise:
le programme de recherche conventionnaliste ........ .. 193

Noureddine El Aoufi L'entreprise composite au Maroc:
une enquête sur la grandeur domestique. .............................

215

Laurence Baraldi Marchés internes du travail, conventions salariales et démarches
compétences. ... .. .. .. . ... .. .. ..... .... ... .. ... .. .. ... .. .. ... . .. .. .. .. . ... .. .

247

Alexis Carapin et Daniel Llerena
Des théories de la firme à l'épreuve de l'économie expérimentale 265

Jean-Charles Monaten Architectures industrielles: une nouvelle approche de l'économie des relations industrielles et des rapports (verticaux et horizontaux) entre
entreprise. Exemple de dynamiques sectorielles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

317

Noureddine El Aoufi L'exploitation agricole et ses grandeurs
Index Bibliographique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

.....

353
385

Table analytique

des matières

...

..

...

397

Introduction
Mohamed Bensaïd, N oureddine Michel Hollard El Aoufi

Avec la complicité de Aziz Sbaï et Siham Laasikri

Cet ouvrage sort de l'ordinaire en ce sens qu'il se veut d'abord un outil facilitant une démarche de recherche personnelle de la part du lecteur. Il s'adresse aussi bien aux étudiants de masters s'orientant vers un travail de recherche (mémoire de recherche, thèse de doctorat) quà toute personne désirant comprendre ce que font aujourd'hui des chercheurs en économie dans le domaine des organisations (entreprises, administrations, établissements publics, collectivités locales, systèmes de production localisés, etc.). Il n'est pas issu d'un colloque de chercheurs se parlant entre eux, il émane en fait d'enseignants et chercheurs qui ont contribué au montage de la spécialité « Economie des organisations» du Master d'Economie de la faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Rabat (Université Mohammed V Agdal). Il est le résultat de nombreux échanges entre enseignants et étudiants des deux rives de la Méditerranée. Ces échanges ont été réalisés grâce au programme TEMPUS MEDAl de la Commission Européenne (2003-2007). Le but de cette introduction est donc avant tout de permettre au lecteur de se servir de cet ouvrage pour avancer dans sa propre démarche, laquelle commence souvent par la recherche... d'un sujet de recherche. Pour concrétiser cette volonté, les éditeurs de cet ouvrage ont soumis quelques uns des chapitres à de jeunes doctorants en début de thèse dans le domaine des organisations et discuté avec eux de ce que pouvait leur apporter sa publication. Voici l'essentiel de l'entretien avec eux. Quelles sont

L'éditeur: _ Bonjour Aziz, bonjour Siham, vous avez lu ces chapitres. vos impressions? répondent-ils à vos attentes?

I

Il s'agit plus précisément

du projet « Organisation

d'un master à Rabat»
au nouveau

(OMAR) qui a été
et à la création

consacré à l'adaptation du DESA « Economie du j\Iaster spécialisé « Economie des territoires

des organisations» »,

Master

10

ECONO:lIlE

DES ORG,\NIS,\TIONS

AZiZ:

Il Y en a un que j'ai trouvé très clair et plus simple à lire. En fait il ressemble à un cours. On y trouve des définitions bien présentées et des exemples de recherche en économie expérimentale. L'autre est plus « concentré », il fait le point sur une théorie, l'économie des conventions avec également des exemples de recherche sur le recrutement des salariés et les manières de les qualifier. C'est bien aussi, mais il est plus difficile à lire. des différences de style entre les auteurs. L'éditeur: En fait il Y a évidemment Chacun a sa personnalité. Ceci reflète bien le point de vue adopté dans l'enseignement du Master. Il consiste à fournir aux étudiants un aperçu aussi ouvert que possible sur les théories des organisations. Quand on parle d'organisation ici, c'est très souvent aux entreprises que l'on pense mais, en fait, les autres organisations sont aussi concernées. Depuis quelques décennies un très grand nombre de recherches ont été menées sur le sujet. D'une part parce qu'on s'est aperçu qu'on ne pouvait pas se contenter de considérer les entreprises comme une «boîte noire» (il fallait ouvrir cette boîte et voir ce qui se passait à l'intérieur). D'autre part parce qu'on a vu aussi les limites des approches sommaires de l'appareil d'état: il ne suffit pas de rédiger un règlement pour qu'il soit appliqué et qu'il ait l'effet voulu. Les expériences soviétiques, chinoises aussi bien qu'algériennes ont été très instructives de ce point de vue. En fait, c'est tout le problème de la place de l'individu dans une organisation qui est posé et il n'est pas étonnant qu'on arrive très vite à des réflexions sur les fondements mêmes des sciences sociales. En fait, tous les courants de pensée ont été confrontés à ces problèmes difficiles et il n'est pas toujours facile de se repérer dans tout ce mouvement, d'autant plus que certaines publications les utilisent souvent un langage mathématique qui n'est pas accessible par tout le monde.

_

Aziz: _ Justement, ce dont on aurait besoin c'est d'un tableau très clair permettant de dire: telle théorie dit ceci, telle autre dit cela. Comme cela on pourrait trouver celle qui nous convient le mieux.
L'éditeur: Attention, nous vous avons dit qu'il ne s'agissait pas d'un ouvrage habi-tuel. Il existe déjà d'excellents manuels et même maintenant, une encyclopédie accessible à tous (wikipedia) qui se constitue progressivement sur internet. Votre demande correspond en partie à ce qui se trouve dans les manuels d'histoire de la pensée économique. On trouve aussi beaucoup de résumés sur certains sites universitaires (comme le CNAM pour la théorie des organisations). Mais, il n'y aura pas de miracle. Le tableau le mieux fait soit-il ne vous dispensera pas de la lecture attentive et forcément lente d'un certain nombre d'ouvrages de base et, de plus, le tableau évolue très vite, surtout au cours des années récentes. Ce que nous vous proposons maintenant pour avancer dans cette discussion, c'est de nous dire concrètement comment se pose le problème du démarrage d'une recherche, pour un jeune chercheur qui travaille dans les conditions actuelles

_

INTRODUCTION

Il nous dire

de votre pays, le Maroc dans votre cas. Par exemple, Siham, pouvez-vous comment vous avez choisi votre sujet et ce dont vous avez besoin.

Siham: Je me suis d'abord demandé ce que j'étais capable de faire. Je ne voulais pas me lancer dans de la modélisation économique poussée, ni dans une analyse purement théorique et abstraite. En revanche, je me sentais capable de réaliser une enquête pour comprendre mieux une réalité concrète et en rendre compte dans mon travail. J'ai eu la chance de pouvoir faire, dans le cadre de mon DESA, un stage au Ministère des Finances du Maroc et, là, je me suis aperçu qu'il y avait des initiatives importantes qui étaient prises en faveur de la modernisation de l'administration publique, et donc une demande de travaux de recherche sur cette question. De plus, je suis convaincue que l'efficacité de l'administration est une condition essentielle pour le développement de mon pays.

_

L'éditeur: Donc vous êtes placée dans un cas assez fréquent. Vous ne disposez pas de moyens d'investigation très importants et vous êtes obligée de compter sur vos propres forces. Et vous voudriez travailler sur un sujet qui a une importance dans le développement de votre pays. Par vos relations (universitaires, familiales, ou autre) vous avez une piste pour entrer dans l'administration. Vous vous demandez comment la modernisation de l'administration peut réussir et vous cherchez le moyen:
- d'une part de comprendre une situation (ici comment fonctionne service où je me trouve? qu'attend-on de lui et de ses membres ?) - d'autre part de répondre à une question: modernisation? comment les surmonter? quels sont les obstacles le

_

à cette

_ Oui, c'est bien cela. L'éditeur: _ Et alors, quelle littérature
Siham:

allez-vous

mobiliser? en économie, plutôt en scien-

Siham : _ J'ai trouvé des ouvrages mais pas tellement ces politiques, en gestion ou en sociologie.

A.ziZ: _ J'ai rencontré récemment un chercheur français connu, un sociologue spécialiste des relations professionnels qui m'a dit: dans quelle perspective théorique vous situez-vous? néo-institutionnaliste ? J'ai eu du mal à répondre... L'éditeur:
On entre ici dans un débat méthodologique important. En fait, vous faites pratiquement tous un travail d'économie appliquée, c'est-à-dire de confrontation entre une théorie et l'observation et la description de la réalité. Pour réussir une telle confrontation, il faut pouvoir d'une part maîtriser parfaitement la théorie (un bon test est d'être capable de l'expliquer à quelqu'un d'autre), d'autre part se donner les moyens de description de la réalité observée et, finalement de confronter les deux en apportant les adaptations nécessaires à la théorie.

_

12

ECONO~IIE

DES ORGANISATIONS

Mais cela, c'est un cheminement qui prend beaucoup de temps, plus que vous n'en disposez pour une thèse (c'est de l'ordre de 8 à 12 ans de travail à temps plein).
Donc, il faut être réaliste et se limiter, pour la thèse, à l'un des deux volets, avec la perspective ultérieure d'aller plus loin. Et ce que vous venez de dire explique pourquoi la majorité des jeunes chercheurs vont choisir la voie de la description de la réalité actuelle plutôt que celle de la discussion théorique. AZiZ : _ Moi, je voulais travailler sur la négociation syndicats-patronat au Maroc. Ce sont les cours que j'avais eu dans le DESA qui m'avaient orienté dans cette direction; une intervention du conseiller social de l'ambassade, M. J.-R. Masson, un cours sur la théorie des jeux, plus un article paru dans Critique Economique sur quelques conflits du travail récents au Maroc. Comme le sujet m'intéressait et que, de plus, j'ai pu rencontrer des inspecteurs du travail cela m'a décidé à faire mon mémoire sur la question. Maintenant je souhaite prolonger ce travail par une thèse. Je cherche un cadre théorique clair. . .. L'éditeur; _ Vous nous faites penser à ce que dit, de manière un peu provocatrice, le sociologue Bruno Latour dans son dernier ouvrage: «Est-ce qu'un peintre se soucie du cadre lorsqu'il fait un tableau? Le plus important c'est le tableau ». Le risque, si vous partez dans une conception un peu étroite de la théorie des jeux, c'est de se trouver «coincé» dans l'observation empirique par une vision mal adaptée. Vous risquez de rechercher désespérément deux joueurs (parce que la théorie des jeux, au moins dans ce qu'on en enseigne en général, se limite le plus souvent à une interaction entre deux joueurs, notamment dans le cas de la solution de Nash à la négociation). Vous verrez dans cet ouvrage une allusion à cela dans le chapitre sur l'action collective. Le problème, évident dans un conflit comme, par exemple, celui qui s'est déroulé à Oulmès, est qu'une multitude d'acteurs peuvent potentiellement intervenir dans le conflit, y compris ceux que les négociateurs n'attendaient pas. Il n'y a aucune honte à observer le mieux possible les faits et à tenter votre propre analyse en les décrivant. Une bonne description des faits, c'est sans doute d'abord ce qu'on peut attendre d'un jeune chercheur.

Siham: _ Mais alors, à quoi sert la théorie? L'éditeur:
Nous avons déjà dit que la démarche scientifique associe une démarche déductive, à partir de présupposés généralement admis, à une démarche descriptive des réalités. Or la description suppose que l'on ait une idée des questions impor-tantes à poser. Donc vous arrivez sur le terrain avec une certaine vision du phéno-mène que vous comptez observer. Par exemple, quelqu'un qui connaît, même vaguement, l'économie des conventions ne posera pas les mêmes questions qu'un économiste standard. Dans le cas qui vous intéresse, celui de la modernisation de l'administration quelle question vous paraît centrale?

_

11\TRODCCTI01\

13 individuelle des fonction-

Siham: naires.

C'est

sans doute

le problème

de la motivation

L'éditeur: _ Vous voyez: a prioli, on pourrait penser que vous n'êtes pas loin de la théorie de l'agence. Mais si vous creusez un peu plus, vous allez vous poser des questions sur ce qui motive réellement les gens et la lecture des chapitres qui traitent de cette question (il y en a plusieurs dans cet ouvrage) vous aidera à avoir une idée de l'ampleur du problème. Votre analyse s'en trouvera enrichie parce que, dans vos entretiens, vous irez au-delà des questions spontanées ou officielles telles qu'elles figurent dans les rapports sur la question. Sinon, vous risquez de vous limiter à rechercher les ouvrages qui traitent de la modernisation des services publics. Vous en trouverez des masses sur internet, dans les bibliothèques mais si vous ne savez pas ce que vous y cherchez, vous risquez fort de tourner en rond et d'accumuler des notes de lecture sans avancer réellement.

AZiZ:

_ Donc

dans cet ouvrage,

je devrais

trouver

des exemples

de travaux

de

recherche? L'éditeur: _ Oui. Mais il faut préciser que les chapitres de cet ouvrage ont été écrits par des chercheurs chevronnés, qui ont entre 10 et 40 années d'expérience de la recherche en économie. L'intérêt pour vous, c'est qu'ils ont mis noir sur blanc des réflexions qui s'appuient sur les travaux les plus récents en économie et qui montrent des pistes de recherche avec des moyens à utiliser pour y parvenir. Ils vous permettront de voir que la production récente est importante et vous en faciliteront l'accès. Prenons le cas de la modernisation des services publics que vous voulez traiter, vous ne verrez pas le sujet traité (heureusement pour vous car cela signifie que vous allez pouvoir apporter des connaissances nouvelles sur le sujet !). En revanche, en le lisant, ou même seulement en le parcourant, vous allez détecter des passages qui concernent votre sujet. La bibliographie vous aidera à trouver des auteurs qui peuvent apporter des appuis importants à votre réflexion.
Siham:

_

Donc,

je devrais

lire tous

les chapitres

du manuel

avant

de commencer

mon enquête pour ma thèse. L'éditeur: Surtout pas! N'ayez pas peur d'aller le plus vite sur le terrain. Quand l'ouvrage sera paru, lisez le rapidement. Lisez de manière plus approfondie les chapitres qui vous intéressent le plus. Mais ce travail doit être fait en parallèle à votre travail de recherche sur le terrain. En fait vous serez amenée à revoir progressivement votre vision des choses, tant par ce que vous auront révélé vos enquêtes que par ce que vous auront suggéré les chapitres de cet ouvrage. Vous aurez alors la possibilité de contacter les chercheurs. Grâce à Internet, il est presque toujours possible de se procurer les articles cités, voire même de s'adresser à leurs auteurs que vous repérez facilement par les différents moteurs de recherche. Préférez cette démarche à celle qui consisterait à vous servir

_

14

ECONOMIE

DES ORGANISATIONS

de mots clés et qui vous mettrait devant une masse de références en vrac que vous n'aurez jamais le temps de lire. Mais, encore une fois, toutes vos lectures doivent se faire en même temps que vous avancez dans votre thèse. Celle-ci doit se faire dans un délai très court (trois ans, c'est en fait très vite passé). Vous aurez le temps ensuite d'approfondir les sujets qui vos intéressent et de tracer votre propre parcours scientifique, comme l'ont fait les auteurs des chapitres qui suivent.

AZiZ:

_ Finalement,

c'est peut-être

dommage

que nous ne l'ayons

pas pu le lire

plus tôt! L'éditeur: _ Certes, mais n'exagérons rien. La plupart de ces chapitres ont fait l'objet de cours que vous avez pu suivre, notamment grâce au programme TEMPUS MEDA. C'est d'ailleurs ce passage préalable devant les étudiants qui a permis de mettre au point ces chapitres L'originalité de cet ouvrage est surtout de permettre des exposés parallèles de différentes approches actuelles qui, trop souvent, s'ignorent mutuellement parce que les chercheurs ont tendance à se spécialiser dans une direction particulière. C'est un état, assez étendu, des savoirs, actualisé en 2007, en économie des organisations. Nous avons beaucoup discuté de son intérêt pour des jeunes chercheurs comme vous. Mais il sera utile pour tous ceux qui s'intéressent aux organisations, et en premier lieu à l'organisation des entreprises, dans les pays du « Sud» (comme le Maroc) aussi bien que dans les pays du «Nord» (comme les pays de l'Union Européenne) . Grenoble, le 14janvier 2007

I
DE L'ÉCONOMIE DES ORGANISATIONS EN GÉNÉRAL

RÈGLES

ET CONVENTIONS,

ORGANISATIONS ET ENTREPRISES Une problématique générale Mohammed Bensaïd Olivier F avereau

Introduction
L'objectif de ce chapitre est de proposer une grille de lecture suffisamment générale pour capter la plus grande variété possible de modèles économiques de l'organisation (et de l'entreprise), mais suffisamment explicite pour comprendre les choix épistémologiques ou méthodologiques qui président à la différenciation de ces différents modèles ou familles de modèles (au total six). Dans cette introduction, nous allons présenter les définitions qui seront les nôtres des termes « règles », « conventions », « organisations », « entreprises» (ou « firmes »), au moyen de quatre propositions successives destinées à bien faire ressortir l'interdépendance entre les définitions. La grille de lecture adoptée combinera l'opposition méthodologique entre individualisme et holisme, avec l'opposition épistémologique entre explication et compréhension - ces termes seront définis au moment où nous aurons besoin.

1. Propositions

et dijinitions

Proposition 0: il n'est pas possible de définir ce qu'est une « firme» sans définir au moins partiellement ce qu'est une « organisation» ; Proposition 1 : il n'est pas possible de définir en toute généralité ce qu'est une « organisation» sans définir ce que sont des « règles» ; Proposition 2 : il n'est pas possible de définir ce que sont des « règles» sans définir ce que sont les « conventions» ;

16

ECONO~!IE

DES ORGANISATIONS

Proposition 3: retournant à la Proposition 0, il n'est pas possible de définir une « firme» sans définir ce que sont les « règles» et « conventions» propres au système capitaliste. Les « firmes» (terminologie des économistes) ou les « entreprises» (terminologie des juristes) sont clairement un sous-ensemble à l'intérieur de l'ensemble des « organisations ». D'où la Proposition O. Mais qu'est-ce qu'une « organisation» ? Il nous faut une définition d'économiste. Si le « marché» est défini par l'économiste comme un mode de coordination inintentionnel par le biais des prix, une « organisation» doit être définie comme un mode de coordination intentionnel par le biais de « règles ». Cela implique de définir les règles. Voici une définition classique: une règle est une prescription stipulant quel comportement est permis, prohibé ou imposé dans des situations déterminées. C'est donc un énoncé de la forme: « si X (c'est-à-dire telle situation), alors Y (c'est-à-dire tel comportement) ». Des termes proches sont: normes, directives, ordres, lois, règlements... Nous supposons que « règle» est le terme générique, qui peut les englober. Cela nous donne la Proposition 1, qui ne pourra convaincre le lecteur qu'après la présentation de la première famille de modèles. Qu'en est-il des « conventions» ? Les conventions, selon l'acception la plus répandue (pensons aux conventions de la politesse ou aux usages linguistiques, quand on dit par exemple « ce n'est pas ma tasse de thé» pour suggérer que cela ne nous plaît guère), forment un sous-ensemble à l'intérieur de l'ensemble des règles, spécifié par quatre caractéristiques qui semblent négatives: 1. pas d'unicité: on a remarqué qu'elles interviennent dans des contextes d'interaction où le fait que les agents se coordonnent importe plus que la façon précise de se coordonner. Le logicien américain David Lewis a été le premier à les rattacher à des jeux dits « de coordination» (à distinguer des jeux « de conflit », dont le meilleur exemple est représenté par les jeux à somme nulle). Plusieurs solutions sont possibles - l'essentiel est de choisir la même. Les règles de savoir-vivre dans un milieu social ou culturel donné sont largement arbitraires, en ce sens; pas de formulation officielle consacrée: ce n'est pas l'écrit qui compte, mieux vaut interroger un résident de longue date, pour savoir comment se comporter; pas de sanction juridique: se comporter comme un mal-appris des conséquences négatives mais pas d'ordre légal; peut avoir

2.

3. 4.

pas d'origine précise: on ignore en général d'où viennent les conventions, sans doute parce que leur validité ne dépend pas de leur édiction par une autorité légitime.

Cela suffit-il pour rendre compte de la Proposition 2? Pas tout à fait. Nous aurons l'occasion d'introduire une autre acception, plus analytique et plus profonde, de «convention»: il s'agit toujours de viser par là un schéma d'interaction

R!~GLES ET CO;,\VE;,\TIONS,

ORGA;,\IS,\TIO;,\S

ET ENTREPRISES

17

considéré comme correct dans une collectivité donnée, mais on va le détacher de toute exigence d'observabilité (la politesse, ce sont des gestes et des expressions, et les usages linguistiques, ce sont des mots, c'est-à-dire des sons ou des écrits, toutes choses parfaitement observables). Que reste-t-il ? La représentation mentale de ce schéma d'interaction correct. Encore faut-il qu'elle soit partagée: on parlera pour cette raison d'une représentation collective. Ce qui est étonnant, c'est que les quatre caractéristiques négatives évoquées ci-dessus pour les conventions observables restent valables, comme le lecteur pourra le vérifier lui même. On continuera donc à parler de « conventions» pour viser cette nouvelle catégorie de phénomènes, intersubjectifs. Quel est l'intérêt de cet approfondissement? On verra que les conventions, dans cette nouvelle acception, accompagnent toutes les règles, comme leur ombre, ou plutôt comme leur esprit: c'est que toutes les règles sont plus ou moins incomplètes, au niveau de ce qui détermine leur application correcte - elles ne fonctionnent efficacement qu'en mobilisant cette représentation partagée du collectif correspondant à leur application correcte. Donnons tout de suite un exemple: un employeur et un salarié accepteront d'entrer dans une relation contractuelle de travail, malgré l'impossibilité de prévoir l'avenir, si l'un et l'autre s'accordent sur un modèle de relation qui paraît équitable à l'un comme à l'autre. Cette fois les conventions ne sont plus un sous-ensemble des règles, elles sont une composante (peu ou prou) de toutes les règles, même les plus explicites ou les plus formelles. La Proposition 2 a été présentée (nous ne disons pas: démontrée) dans toute son extension. Et avec cette extension, la Proposition 3 devient compréhensible, presque triviale. Nous n'en dirons pas plus ici. Voici donc notre plan de marche: c'est avec les modèles transactionnistes que l'idée de coordination par les règles fait son entrée dans la théorie économique moderne (I). Quand nous aurons raconté cette histoire, nous aurons compris ce qu'est l'individualisme méthodologique - et nous serons donc prêts pour relire les modèles structuralistes, inspirés par le holisme méthodologique, qui n'avait rencontré, quant à lui, aucune difficulté pour aborder le rôle des règles et la nature des organisations, notamment des entreprises (II). Les limites de ces modèles structuralistes, dans le traitement des comportements individuels, nous amèneront à explorer les mérites des modèles culturalistes, sans quitter le holisme méthodologique (III). Cela nous conduira à revenir vers l'individualisme méthodologique contemporain, d'abord en nous appuyant sur la rationalité optimisatrice (~. IV. 1 : modèles contractualistes), ensuite en adoptant une hypothèse plus réaliste de rationalité limitée (~. IV. 2.1 : modèles évolutionnistes), enrichie de capacités d'interprétation (~. IV. 2.2 : modèles conventionnalistes).

18

ECONOWE

DES ORGr\NIS,\TIONS

2. Une grille de lecture) en forme de table dJorientation
EXPLICATION (instrumentalisme) Modèles structuralistes ~.2.

Modèles contractualistes ~.4.1

Modèles

~.1.

HO LIS ME METHODOLOGIQUE

Modèles évolutionnistes ~.4.2.1 Modèles conventionnalis ~.4.2.2 Modèles culturalistes ~.3.

COMPREHENSION

RI~GLES

ET CONVENTIONS,

ORGANISATIONS

ET ENTREPRISES

19

(réalisme)

I. Modèles

transactionnistes

1. De l'équilibre général à la découverte de l'or;ganisation
Appelons Théorie Standard (TS) le programme de recherches qui limite la rationalité individuelle à l'optimisation et qui restreint les moyens de coordination aux (prix de) marchés. Ce programme de recherches a reçu sa forme canonique dans la combinaison de la théorie de la décision et de la théorie de l'équilibre général (ARROW et HAHN, 1971). Chacune de ces théories a reçu la même année la consécration suprême, dans le panthéon des sciences dures: en 1954 paraissaient à la fois la version axiomatique du critère du maximum de l'espérance d'utilité avec probabilités subjectives (Savage) et celle des conditions d'existence d'un équilibre général dans un système de marchés interdépendants (ARROW et DEBREU, 1954; puis DEBREU, 1959). Il est essentiel de comprendre que la quasi-exclusion de l'organisation n'est pas fortuite ou accidentelle. Tous les traits distinctifs de cette méthodologie sont, en effet, présents dans l'œuvre immense et révolutionnaire de \X/alras. La première édition des Eléments d'économiepolitique pure en juin 1874, en superposant le raisonnement marginaliste dans l'échange et la modélisation de l'interdépendance entre les agents économiques, exclusivement par le biais de prix de marché, met déjà entièrement en mouvement cette double mécanique de réduction de la rationalité à la seule optimisation, et de la coordination au seul marché - qui définira la Théorie Standard pour un siècle. Dans ce programme de recherches, l'entreprise est transparente par rapport aux signaux de marché. \"1Valrasexpliquera qu'il « pose le problème de la production en introduisant dans le problème de l'échange la circonstance (sic) que les objets de consommation sont des produits résultant de l'association de services producteurs entre eux, ou de l'application de services producteurs à des matières premières. Pour tenir compte de cette circonstance (sic), il faut [...] placer, comme vendeurs de produits et comme acheteurs de services producteurs et de matières premières, des entrepreneurs dont le but est de réaliser un bénéfice en opérant la transformation des services producteurs en produits» (préface de la 4" édition, p. XII). particulière de La production - qui n'est donc qu'une « circonstance» l'entrel'échange - est saisie dans la Théorie Standard au moyen de deux concepts: preneur, agent individuel maximisant ses profits, et la fonction de production (Walras parlera de « coefficients de fabrication »), transformant, instantanément et sans coÙt (autre que les rémunérations), les services producteurs en produits. La micro-économie contemporaine redéfmira la fonction de production comme la frontière efficiente de l'ensemble de production, de même qu'une décision qui ma.'l:imise les profits de l'entrepreneur se situe sur la frontière efficiente de son ensemble de choix.

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ECO"O:.!lE

DES ORG,\"ISATIONS

Concluons: traiter l'entreprise comme un agent individuel maximisant ses profits et/ ou la traiter comme une fonction de production prédéterminée sont deux façons, également efficaces, d'interdire tout contact entre l'économie et l'organisation comme objet de recherche. Il n'en est que plus intéressant de s'interroger sur la façon dont le courant dominant, malgré un tel atavisme, est parvenu à aborder enfin la question de l'organisation - et il n'en est que plus remarquable de prendre conscience du rôle joué par Arrow dans cette opération de transformation de la TS en Théorie Standard... Etendue, notamment aux organisations. Face aux critiques d'irréalisme de la théorie de l'équilibre général, il a argumenté, en pratiquant une sorte de contre-pied, que l'opération d'axiomatisation devait être comprise comme une opération de dévoilement critique. Alors que tant d'économistes libéraux se contentent d'une référence paresseuse à la métaphore de la main invisible, lui au moins s'est enquis des conditions rigoureusement nécessaires à un parfait fonctionnement d'une économie de marché. Or au moins une condition indispensable manque à l'appel: il s'agit de l'existence d'un jeu complet de marchés d'options pour se couvrir contre toutes les éventualités futures. Dès lors, une économie de marché ne peut se réguler sur la seule base des mécanismes de marché. Il doit exister d'autres mécanismes, puisque si la coordination marchande est imparfaite, néanmoins ce n'est pas le chaos que l'on observe. Dans un petit ouvrage prophétique de 1975 (Les limites de l'organisation), il suggère l'existence de trois autres modes de coordination, venant combler les défaillances du marché: l'Etat, les entreprises (soit deux formes d'organisation) et... les codes éthiques. S'agissant des entreprises, il note justement que la relation contractuelle entre employeur et salarié n'a rien d'une relation marchande, puisque le salarié accepte de se soumettre à l'autorité de l'employeur. Arrow venait de découvrir le rôle des règles et des organisations - ou plutôt de le redécouvrir, presque 40 ans après le travail d'un jeune étudiant de la London School of Economics: Ronald Coase.

2. L'approche par les coûts de transaction: de Coase à Williamson
L'approche par les coûts de transactions est dominée par deux grandes figures, Ronald Coase et Oliver Williamson. Cette approche voit dans l'organisation une forme alternative au marché quand la mise en œuvre de celui-ci devient, sous un certain nombre de conditions, trop coûteuse.
LES THÉORÈMES DE COASE

En 1937, Coase se pose la question iconoclaste: pourquoi y a-t-il des firmes, et pas seulement du marché, sachant que la marque distinctive de ce qui se passe à l'intérieur d'une entreprise est le remplacement du système de prix par l'autorité de l'employeur? La seule hypothèse compatible avec la rationalité des agents écono-

RÈGLES ET CONVENTIONS, ORGANISi\TIONS ET ENTREPRISES

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miques est l'existence de coûts inhérents aux mécanismes de marché: par exemple, les coûts de découverte des prix d'équilibre, les coûts de rédaction et de conclusion

de contrats répétés, etc. Coase faisait ainsi entrer en scène pour la 1rc fois les « coûts
de transaction». Dans certains cas, il est avantageux de remplacer une relation commerciale entre deux entreprises par l'intégration de l'une dans l'autre. Coase comprend aussi que la question n'a fait que se déplacer: si les transactions au sein d'une entreprise sont moins onéreuses, pourquoi n'y a-t-il pas qu'une seule entreprise dans toute l'économie? On devine la réponse; parce que l'entreprise elle-même génère ses propres coûts de transaction. Marché et organisations sont ainsi des structures de coordination alternatives (substituables) entraînant chacune des coûts de transaction spécifiques. La frontière entre les deux formes de coordination est régie par le principe marginaliste selon lequel, « un point peut être atteint où les coûts d'organisation des transactions supplémentaires au sein de l'entreprise sont égaux aux coûts générés par les transactions sur le marché» (COASE, 1937, pp. 53-54). Cette première thèse de Coase peut être reformulée de la manière suivante: en l'absence de coûts de transaction sur le marché, il n'y aurait aucune nécessité à l'existence des firmes (théorème na 1). Prolongeant son raisonnement de 1937, Coase montre en 1960, dans son article sur « le problème du coût social» qu'en l'absence de coûts de transaction, il n'y aurait aucune nécessité à l'Etat de droit, les forces de marché à travers les tractations ou négociations bilatérales étant suffisantes pour aboutir à des solutions optimales. COASE (1960) donne l'exemple d'un éleveur qui possède deux unités de bétail et qui doit décider de l'opportunité d'en acquérir une troisième. Il n'existe pas de clôture entre le terrain de l'éleveur et celui de son voisin fermier, ce qui causerait à ce dernier un dommage de 3 dollars par récolte si la quantité de bétail devait augmenter marginalement (de 2 à 3 dans notre exemple). Coase montre que, en l'absence de coûts de transaction, les résultats collectifs, en termes de production ou d'utilité sociale, des différentes options offertes à l'éleveur sont indépendants de la présence ou non de règles de droits de propriétés et de leur mise en œuvre par une tierce instance (les tribunaux). Supposons dans une première configuration l'existence de tribunaux qui imposent à l'éleveur de payer 3 dollars au fermier pour chaque récolte s'il décide d'augmenter son troupeau de 2 à 3 bétails. Deux solutions sont possibles en fonction du revenu escompté de cette augmentation d'activité. Si ce revenu marginal est supérieur au dommage à payer (3 $) il optera rationnellement en faveur d'une augmentation du nombre d'unités de 2 à 3 (auquel cas le fermier reçoit 3$ pour compenser ses pertes en termes de récolte). L'éleveur ne maintiendra son troupeau à l'état initial que si et seulement s'il se trouve dans le cas inverse où le revenu le marginal demeure inférieur à 3$. La seconde configuration est celle où il n'existe pas de tribunaux, auquel cas une négociation s'ouvre entre les deux protagonistes, le fermier proposant à

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ECONO;\IJE

DES ORG,\NISATIONS

l'éleveur de lui payer la somme de 3$ s'il renonce à l'extension de son activité. Là encore, deux solutions s'offrent à l'éleveur et qui s'avèrent identiques à celles de la première configuration. La décision sera prise d'acquérir un nouveau bétail si et seulement si le revenu marginal escompté est supérieur aux 3$ proposés par le fermier. Celui-ci perd ainsi 3$ en termes de récolte, mais ne paie rien en revanche à l'éleveur. Inversement, l'éleveur acceptera la proposition du fermier si les revenus escomptés sont inférieurs à 3$ et auquel cas le fermier compense le prix payé par une récolte supérieure de 3 dollars en comparaison de celle qui aurait été produite en présence de 3 bétails). D'où la conclusion de Coase : ce n'est qu'en l'absence de coûts de transactions, hypothèse « très irréaliste» selon COASE (1960, p. 136), que l'intervention de l'Etat, par voie de réglementation par exemple, et les règles de droit opposables en justice (enforceable) n'ont pas lieu d'être, même en présence d'externalités. A contrario, ces interventions pourraient être justifiées si des coûts de transaction existent (théorème 2).
L'APPORT DE WILLIAMSON

Trois ouvrages jalonnent le cheminement de la pensée de Williamson, le représentant actuelle plus en vue de l'approche des coûts de transaction. Dans Markets and Hierarchies (1975), Williamson met en valeur les trois attributs de tout processus contractuel : -la rationalité l'incertitude; -l'opportunisme avec ruse !) ; limitée des agents économiques, des agents économiques dont l'importance de l'intérêt croît avec personnel

(recherche

-la spécificité des actifs (une partie au moins des investissements est spécifique au sens où elle n'est pas redéployable dans d'autres emplois sans coûts ni pertes, en cas de problème). La rationalité limitée et l'opportunisme sont des hypothèses relatives à la rationalité et au comportement des agents économiques alors que la spécificité des actifs est une hypothèse relationnelle ou matérielle. Dans The Economic Institutions of CaPitalism (1985), WILLIAMSON considère que les « coûts de transaction [ex ante et ex post] sont économisés en affectant des transactions (qui diffèrent dans leurs attributs) à des structures de gouvernance (qui diffèrent par leur capacité d'adaptation et les coûts associés [ainsi que par leurs incitations]) » (pp. 37-38). Dans ce cadre, l'économie des coûts de transaction implique, au-delà du calcul marginaliste, le recours à « une évaluation comparative des institutions alternatives» (p. 61) dont les deux formes extrêmes sont représentées par le marché et l'organisation centralisée et hiérarchisée, les formes intermédiaires se constituant par hybridation de celles-ci. Dans Tbe Mechanisms of Gove171ance1996), WILLIAMSON définit la firme, ainsi ( que le marché et les formes hybrides, comme des structures de gouvernance. Les

RÈGLES ET CONYENTIONS, ORGANISATIONS ET ENTREPRISES

23

attributs qui définissent une structure de gouvernance se différencient en termes d'intensité des incitations, de contrôle administratif, d'adaptation et de régime de droit contractuel. À partir de là, le marché et la hiérarchie diffèrem dans les termes suivants: sous la hiérarchie, .l'intensité des incitations est moindre, les comrôles administratifs sont plus nombreux et plus discrétionnaires, alors que la résolution interne des conflits permet d'éviter de recourir aux jugements des tribunaux.
Attributs distinctifs des différentes structures de gouvernance

Structure de gouvernance

Marché

Formes

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Hiérarchie

Instruments

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A: Autonomie; C : Coopération.

+

0

Le problème économique central étant celui de l'adaptabilité des agents éÇQnorni~ ques à un environnement incertain et changeant, Williamson distingue une adaptabilité autonome, celle réalisée au mieux dans le cadre du marché, d'une adaptabilité de coordination ou de coopération, réalisée au mieux dans et par les hiérarchies. Les formes hybrides (contrats de longue durée; échange réciproque; franchise, ete.) combinent les avantages (et les inconvénients) de ces deux modes de gouvernance. La question qui se pose alors est celle des conditions de choix de la forme d'adaptation. Comme le montre le graphique ci.dessous, les hiérarchies sont d'autant plus désavantagées que les actifs som peu ou pas spécifiques. Ce type de structures de gouvernance devient moins coûteux avec l'augmentation du degré de spécificité des actifs. Le degré kl est celui à partir duquel la hiérarchie devient moins coùteuse que le marché. C'est que la hiérarchie, avec ses capacités de contrôle administratif, permet alors une meilleure adaptation en termes de coordination et de coopération qui permet de compenser le faible niveau d'incitation ainsi que la faible autonomie (relativement au marché).

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ECONOJ\!lE

DES ORGAN1S,\TIONS

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Les coûts de gouvemance fonction de la spécificité

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Source: WILLIAMSON (1991, p. 284).

L'incertitude, mesurée par la fréquence des perturbations dans l'environnement joue, elle aussi, un rôle important dans le choix des structures de gouvernance les plus efficaces. À cet égard, les formes hybrides semblent les plus défavorisées (voir graphique ci-dessous). Ceci résulte du fait que l'adaptation hybride ne peut être réalisée de manière unilatérale comme dans le cas du marché ou de la hiérarchie. La combinaison de l'incertitude et la spécificité des actifs trace une nouvelle configuration des choix de structures de gouvernance dans laquelle le marché et la hiérarchie sont plus efficaces lorsque l'incertitude est élevée, une forte (faible) spécificité des actifs faisant pencher la balance en faveur de la hiérarchie (du marché)

RI~GLES ET CONVENTIONS, ORGANISATJONS ET ENTREPRISES

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Les structures de gouvemance en fonction du degré d'incertitude et de spécificité

des actifs

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Source: WILLIAMSON (1991, p. 292).
APPRÉCIATION CRITIQUE

L'approche de Coase est confrontée aux limites suivantes: 1. un risque de tautologie dans l'utilisation des coûts de transaction (que l'on n'observe pratiquement jamais directement) ; 2. la réduction des firmes à des contrats de travail (quid des autre stypes de contrats ?) ; 3. une lecture du droit excessivement centrée sur le calcul économique (quid du critère de justice).

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Quant

ECONOMIE

DES ORGANISATIONS

à l'approche de Williamson, elle se heurte aux reproches suivants: 1. un accent excessif sur l'efficience, toujours présumée à propos des institutions existantes ; 2. une exogénéité des techniques et des coûts de production, ce qui implique une optimisation en deux étapes (d'abord minimiser les coûts de transaction ; ensuite maximiser les profits) ; 3. l'absence de distinction entre efficacité à court terme et efficacité à long terme (apprentissage), et ce malgré une combinaison fine et subtile d'aspects analytiques statiques et dynamiques. D'autres limites caractérisent l'approche transactionniste dans son ensemble: 1. le marché se trouve au début de l'analyse (les coûts du marché engendrent la hiérarchie), mais aussi à sa fin (il existe une sorte de supermarché des structures de gouvernance dans lequel les agents économiques choisissent celles dont le coût de gouvernance est le plus faible) ; 2. le choix entre institutions se fait sur une base de coûts. Le calcul économique ne laisse pas de place à quoi que ce soit d'autre, y compris quand il s'agit du droit: pas d'interprétation, pas de débat, pas de critiques, pas de conflits de pouvoir! 3. l'organisation et le marché sont posés comme structures alternatives et substituables. Or le marché ne produit rien, il est tout juste un espace d'échange. Finalement, Coase et \'Villiamson discutent non de l'existence ou de la nature des firmes mais plutôt de leur nombre, l'univers de départ étant toujours déjà un univers de producteurs (individuels).

Il. Modèles structuralistes
Les modèles transactionnistes nous ont aidés à comprendre comment l'idée d'une coordination par les règles, incarnée notamment par les organisations, a fini par émerger tardivement à côté de la coordination standard par les prix de marché. On a compris que cette émergence n'a été possible qu'en postulant que le remplacement du marché par l'organisation avait reçu une justification rationnelle, grâce à la découverte (ou à l'invention !) des coûts de transaction. Il est temps de réaliser que ce modèle d'organisation ou d'entreprise n'est pas séparable d'une méthodologie de recherche, qui, pour être aujourd'hui dominante, n'en est pas moins arbitraire, comme toute option méthodologique. Il est donc sain de s'interroger sur ce que donnerait une méthodologie opposée, d'autant que la précédente rencontre de multiples difficultés ou invraisemblances: par exemple, n'estil pas réducteur de faire reposer l'existence d'organisations privées ou surtout publiques sur les seuls coûts de transaction? Croit-on vraiment que les choix de modes de coordination n'obéissent qu'à des considérations d'efficacité, et n'ont rien à voir avec des relations de pouvoir, au bénéfice de certains, au détriment d'autres?

RI~GLES ET CONVENTIONS, ORGM-':ISl\TH )NS ET ENTREPRISES

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Ce sera le mérite des modèles que nous qualifierons de « structuralistes» de construire une approche alternative des organisations sur les relations de pouvoir. Après tout, les règles, ça sert aussi à faire obéir...

1. De l'individualisme

au holisme méthodologique

Précisons d'abord les termes du débat méthodologique entre individualisme et holisme. L'individualisme méthodologique s'appuie sur les deux postulats suivants: 1. les comportements individuels ne deviennent intelligibles qu'une fois insérés dans un modèle de la rationalité individuelle; 2. l'explication des phénomènes globaux doit se déduire de la conjonction ou de la composition des comportements individuels. Le holisme méthodologique prend le contre-pied de ces postulats en leur substituant les deux suivants: 1. les comportements individuels ne deviennent intelligibles qu'une fois les individus insérés dans les groupes sociaux auxquels ils appartiennent; 2. a) les comportements des groupes sociaux ne peuvent être compris que dans le cadre des processus de reproduction de l'ensemble du système économique étudié; b) l'explication des phénomènes globaux doit se déduire des comportements de groupes. Dans les deux méthodologies l'objet final est l'explication des phénomènes collectifs. La différence se trouve sur les unités « ontologiques» de base: l'individu et sa rationalité, ou le groupe et ses déterminants. Il faut maintenant évoquer la diversité intrinsèque à ces deux méthodologies, qui proposent, chacune, une version radicale et une version sophistiquée. Comme on peut s'y attendre l'éloignement est maximal entre les deux versions radicales, minimal entre les deux versions complexes. Dans l'individualisme méthodologique radical (lMI), la société se retrouve entièrement dans l'individu représentatif, tandis que dans l'individualisme méthodologique sophistiqué (IM2), le passage de l'individu représentatif à la société est complexifié par de possibles effets de composition, ou effets inintentionnels de comportements intentionnels. Le holisme méthodologique est, de même, partagé entre une version radicale (HMI, où les intentions des individus ne jouent aucun rôle dans la reproduction globale) et une version sophistiquée (HM2, où le rôle des intentions individuelles est essentiel, soit directement, pour les groupes dominants, soit indirectement - fausse conscience ou habitus - pour les groupes dominés). Nous allons donc examiner des modèles holistes des organisations.

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E(()NO~IIE

DES ORGAl';ISATIONS

2. Trois exemples de modèles structuralistes: Galbraith} Marglin} Bqyer
Marx est évidemment la référence centrale du holisme méthodologique. C'est donc par rapport à lui que nous allons situer les trois modèles d'organisation ou d'entreprise, ici présentés.
UN POINT DE VUE NON-MARXISTE; JOHN KENNETH GALBRAITH

Le NOU1JelEtat industriel (GALBRAITH, 1967) est un bon représentant des modèles structuralistes non marxistes. On y trouve la thèse fort intéressante selon laquelle « Le pouvoir s'associe au facteur de production qui est le plus difficile à obtenir ou le plus difficile à remplacer. En termes précis, il s'attache à ce lui dont l'offre est affectée delà plus grande inélasticité marginale.» (p. 67). Les sociétés humaines sont ainsi passées de l'âge de la terre, à celui du capital, pour enfin aboutir à celui de l'intelligence organisée (organized intelligelllJ'). L'entrepreneur individuel a laissé la place à un entrepreneur collectif, en charge des activités d'organisation, de coordination et d'innovation. Il s'agit plus précisément d'une « entité collective» composée de l'ensemble des managers, plus « tous ceux qui apportent des connaissances spécialisées, du talent ou de l'expérience à la prise de décision collective» (p. 82). Et Galbraith de préciser que c'est cette entité collective, et non la direction, qui est l'intelligence directrice - le cerveau - de l'entreprise. Galbraith propose de nommer ce collectif, composé de tous ceux qui participent à la prise de décision collective, et l'organisation qu'ils forment ensemble: « la technostructure» (p. 82). Le terme s'est imposé, preuve que le diagnostic était juste.
UN POINT DE VUE NÉO-MARXISTE ; STEPHEN MARGLIN

Avec Stephen Marglin nous avons un deuxième exemple de modèles structuralistes. Dans son article « What do Bosses do », MARGLIN (1974) explique, en réaction à un certain déterminisme technologique de Marx, que si le capitalisme avancé combine révolution industrielle et hiérarchie ~a grande entreprise) ce n'est pas en raison de la recherche d'une quelconque efficience technologique ou économique mais plutôt en vue d'exercer un meilleur contrôle social sur la force de travail, assu-rant l'accès au «pouvoir» et à sa concentration. Le «putting-ottt-J]stem », qui caractérise la première phase de la révolution industrielle, est vu dans cette perspective comme étant un système d'organisation socioéconomique qui a supplanté le système corporatiste afin de permettre à l'entrepreneur de jouer un rôle de coordonnateur en vue d'exercer le contrôle sur le produit du travail. Ce contrôle passe par la parcellisation du travail qui empêche les travailleurs d'avoir accès au produit final de leur travail. La parcellisation du travail et la séparation des tâches représentent alors une forme particulière de la division du travail. Diviser (ici séparer les tâches) pour régner (coordonner et accumuler) est ce qui rend l'entrepreneur indispensable dans la mesure où il est censé coordonner un travail émietté. C'est ici que l'entrepreneur (ou patron) trouve sa justification.

RÈGLES

ET CONYENTIONS,

ORC;,\J\:lSATIONS

ET ENTREPRISES

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Le « mamgactory .rystem» Oa manufacture ou fabrique) qui caractérise la seconde phase de la révolution industrielle et qui va, à son tour, supplanter le putting-out.rystem, est un système qui prolonge la logique du précédent dans la mesure où sa finalité est de réaliser un meilleur contrôle de la force de travail, les machines n'étant qu'un système technique qui aide à y parvenir et non pas sa cause première. Ce contrôle passe, cette fois-ci, par le rassemblement des travailleurs sous un même toit, la fabrique. Après avoir dépossédé les travailleurs du contrôle du produit de leur travail (putting out .rystem), les entrepreneurs en viennent à les déposséder du contrôle du procès de production lui-même. Il s'agit de monopoliser la connaissance du procès de production dans son ensemble. Si le pouvoir des travailleurs était associé à la connaissance dispersée en leur possession dans les formes organisationnelles précédentes, centraliser celle-ci peut se réaliser par le rassemblement de la force de travail et sa coordination organisationnelle hiérarchique via la parcellisation et la séparation des tâches dans un nouveau cadre organisationnel, celui de la manufacture. Le système de fabrique permet, en outre, à l'entrepreneurcoordonnateur de contrôler les fraudes et d'intensifier le travail. Qu'il s'agisse du putting-out-rystem ou du système de la manufacture, Marglin insiste sur le fait que ces formes d'organisation ne se sont pas historiquement imposées pour des raisons d'efficience économique, et que la recherche ou l'exercice du pouvoir entrepreneurial ou patronal ne sont pas associés à de telles logiques économiques ou technologiques. On est loin du modèle transactionniste de structures de gouvernance dont le premier critère de choix est celui de l'efficience économique. Le modèle de Marglin a essuyé la forte critique de Paul Samuelson: s'il est vrai que le pouvoir des entrepreneurs est inefficace, pour quoi les firmes autogérées n'ont-elles pas réussi à s'imposer historiquement et à supplanter les firmes capitalistes?
UN POINT DE VUE POST-MARXISTE : LA THÉORIE DE LA RÉGULATION

La théorie de la régulation présente un modèle structuraliste plus récent et, à de multiples égards, plus ambitieux (Plus synthétique aussi) que les précédents, le seul en tous cas à relever ce que nous avons appelé ci-dessus HM2 (non sans proximité avec 1M2: Boyer parle de « hol-individualisme »). Rappelons les concepts-clés de cette théorie: qui marque la filiation avec la théorie marxiste - Le « mode de production» correspond aux relations sociales qui gouvernent la (re)production des conditions matérielles de la vie humaine. La théorie de la régulation se focalise sur le mode de production capitaliste caractérisé par la double séparation (séparation des travailleurs des moyens de production, et séparation entre les producteurs ou entreprises). (ou structurelle) consiste en « toute codifi- Une « forme institutionnelle» cation d'un ou plusieurs rapports sociaux fondamentaux ». Cinq formes institutionnelles fondamentales peuvent être distinguées: 1. forme et régime monétaire; 2. forme du rapport salarial; 3. forme de la concurrence; 4. forme d'adhésion au régime international; 5. formes de l'État.

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Ec()1\O~IlE

DES ORG,\1\ISATI01\S

est « l'ensemble des régularités assurant une - Le « régime d'accumulation» progression générale et relativement cohérente de l'accumulation du capital, c'est-àdire permettant de résorber ou d'étaler dans le temps les distorsions et déséquilibres qui naissent en permanence du processus lui-même. » - Le « mode de régulation» est « tout ensemble de procédures et de comportements, individuels et collectifs, qui a la propriété de : reproduire les rapports sociaux fondamentaux à travers la conjonction de formes institutionnelles historiquement déterminées; soutenir et « piloter» le régime d'accumulation en vigueur; assurer la compatibilité dynamique d'un ensemble de décisions décentralisées, sans que soit nécessaire l'intériorisation par les acteurs économiques des principes de l'ajustement de l'ensemble du système. » (p.2). Dans le cadre d'un mode de régulation particulier les agents économiques interagissent selon des règles du jeu données (circuit interne). À l'intérieur de ce jeu, les agents économiques se comportent rationnellement, mais d'une rationalité précisément ajustée à ce jeu et qui contribue à en reproduire les Formes institutionnelles. Progressivement, des accidents historiques et des tensions inévitables font que les comportements des agents individuels déplacent ou déstabilisent les Formes Institutionnelles de départ: cela donnera lieu à de petites crises (les cycles), les rentrent dans des relations de conflits qui ont pour objet ces règles du jeu ellesmêmes. Enfin, la déstabilisation des Formes Institutionnelles, en multipliant les conflits, finira par provoquer une crise majeures ou structurelle, débouchant éventuellement sur de nouvelles Formes Institutionnelles (cf schéma infra, où l'on passe des Formes Institutionnelles 1 aux Formes Institutionnelles 2).

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RÈGLES ET CONVENTIONS, ORGANISATIONS ET ENTREPRISES

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La théorie de la régulation offre une explication convaincante de la croissance des économies occidentales industrielles d'après la Seconde Guerre mondiale (régime fordiste) en montrant la complémentarité institutionnelle entre les règles de gestion des entreprises (substitution capital/travail) et les règles de rémunération du travail. Cette théorie se montre profondément novatrice par rapport à la tradition Marxiste, puisque les institutions, loin de constituer de simples superstructures (comme chez Marx), deviennent les structures profondes des économies réelles. Enfin la théorie de la régulation suggère, conformément à l'intuition de Keynes, qu'il peut y avoir, dans l'histoire du capitalisme, des périodes et des domaines où le capital et le travail peuvent jouer un jeu coopératif - c'est une question d'imagination intellectuelle des groupes dominants (et dominés) et de compromis politiques institutionnalisés. Mais la théorie de la régulation rencontre aussi certaines difficultés, qui donnent le sentiment que cette construction théorique habile et synthétique n'est pas totalement cohérente. La première difficulté réside dans la variété des capitalismes nationaux: si les spécificités nationales sont finalement si fortes et si importantes, le concept générique de capitalisme est insuffisant pour fonder une macroéconomie institutionnaliste. Par quoi le compléter? La deuxième difficulté rejoint peut-être la première: les firmes ne changent leurs règles salariales que lorsque de tels changements sont en accord avec leurs propres intérêts individuels. Elles ne se donnent pas comme objectif la reproduction du capitalisme. Le holisme méthodologique, même atténué constitue un obstacle à l'endogénéisation du changement institutionnel que seul l'individualisme méthodologique (complexe) peut éclairer. La dernière difficulté réside dans le fait que la théorie de la régulation s'inscrit dans la tradition marxiste tout en abandonnant la théorie de la valeurtravail. Ce faisant, l'exploitation n'est plus comme chez Marx quelque chose d'objectif, mais une question normative, impliquant des valeurs de justice ou de légitimité. Ceci constitue certainement une avancée, mais alors la théorie de la régulation ne dispose pas des outils analytiques nécessaires pour expliquer le rôle joué par ces valeurs. S'il est vrai que certaines variétés du capitalisme semblent plus légitimes et moins inéquitables que d'autres, la théorie peine à en montrer les raisons. Ces notions ne peuvent trouver leur place que dans le cadre de théories qui se fondent sur une épistémologie de la compréhension et non pas seulement sur une épistémologie de l'explication. C'est ce que nous allons examiner maintenant, à travers les modèles culturalistes.

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ECONOMIE

DES ORGANISATIONS

III. Modèles

culturalistes

Dans un premier temps, nous allons poser le problème épistémologique des variables impliquant une signification (et pas seulement une mesure) ; ensuite, nous verrons les modèles d'organisation qui reposent sur une combinaison du holisme méthodologique et d'une épistémologie de la compréhension.

1. De l'explication à la compréhension
Nous parlons souvent d'explication, ou d'explication causale, sans définir précisément ce terme. Deux philosophes des sciences (Hempel et Oppenheim) ont donné une définition, qui fait autorité, mais d'où il ressort que l'explication causale stricto sensu est inaccessible aux sciences humaines et sociales. Selon le schéma déductif-nomologique de l'explication causale, on a fourni une explication causale d'un phénomène quand on a montré qu'il pouvait logiquement se déduire de la conjonction de lois universelles et de conditions initiales: Explal1al1S: (ce qui explique) L: Lois (universelles) C : Conditions initiales (descriptions
---------------------------------------------------------------------------

particulières)

Explal1al1dtlJ1l: (ce qu'il faut expliquer) E: Conclusion (déduction)

Une telle explication est inenvisageable dans les sciences sociales, parce qu'elles ne disposent pas de lois universelles (lesquelles sont des énoncés particulièrement exigeants, puisqu'ils excluent par principe toute exception ou contradiction). Par ailleurs, les sciences sociales sont confrontées à un matériau en termes de signification et pas seulement d'observation: face à la même question (<< qu'est-ce que cela veut dire? »), la chute d'une pomme et la découverte d'une pierre comportant des inscriptions en hiéroglyphes appellent des réponses d'un type tout à fait différent. L'une vise l'explication causale, l'autre la compréhension. Dira-t-on que notre exemple est trop particulier? Paul Ricoeur, dans un article célèbre, a montré que toute action sensée pouvait s'analyser comme un texte, qui demande à être « interprété ». Une explication de texte (autorisons nous ce jeu de mots) ne saurait être déductive-nomologique. Est-ce à dire que le chercheur en sciences sociales est totalement démuni, dans son projet « explicatif» ? Non, une stratégie médiane, hybride, lui est ouverte: «l'explication intentionnelle », qui rapproche la « compréhension» de « l'explication causale », sans la rejoindre, puisque c'est exclu, par hypothèse. Soit l'exemple suivant d'action à «expliquer »/« comprendre» : un paysan en train de courir vers un hangar.

RI~GLES

ET CONVENTI00:S,

ORG,\NlSATIONS

ET E0:TREPRlSES

33 de l'énoncé

Une explication intentionnelle consisterait dans l'argumentation (5) ci-dessous, à partir de la combinaison des énoncés (1) à (4) suivants:

1. 2. 3.
4. 5.

Il pleut; Le paysan préfère ne pas être trempé; Le paysan pense que l'abri devrait le protéger de la pluie et de ses effets sur lui; Le paysan pense que le hangar est un abri. Le paysan court vers le hangar (Expf4n4ndum) en vue de trouver un abri contre la pluie (Expf4n4ns)

On aura remarqué dans cet exemple que si (5) représente l'action à « expliquer », (1) représente la situation (ou: contrainte), (2) les préférences, (3) et (4) des croyances et anticipations. L'explication intentionnelle d'un comportement revient à le déduire (peut-on le dire autrement ?) de la relation entre trois termes: l'action, les croyances (anticipations) et les désirs (préférences). À ce stade, deux options méthodologiques s'offrent dans la recherche de cette relation entre actions, croyances et préférences. La première option est celle de l'instrumentalisme, dont les représentants, Milton FRIEDMAN (1953) à leur tête, considèrent que les entités théoriques ne sont pas censées référer aux entités réelles du monde réel. Seule la capacité prédictive du modèle compte et il suffirait alors que les comportements modélisés par la théorie produisent les mêmes effets que ceux observés dans le monde réel (logique du « comme si »). Dans cette option, on va utiliser sans crainte la rationalité optimisatrice, on va s'intéresser à des comportements typiques, et on travaillera sur des données agrégées (tests économétriques). Le réalisme est plus exigeant que l'instrumentalisme, puisqu'en plus de l'adéquation prédictive, on va s'imposer la contrainte que les entités théoriques référent à des entités du monde réel. C'est-à-dire que les individus doivent pouvoir se reconnaître dans le modèle qu'on leur propose de leur comportement. Dans cette option, on va adopter une hypothèse de rationalité limitée, et on pourra aborder des études de cas et pratiquer l'observation participante. Cette opposition instrumentalisme/réalisme permet de compléter la logique construction de notre typologie des modèles d'organisation, dans ce chapitre: instrumentalisme + holisme de
une

= modèles

structuralistes

(surtout

dans

-

optique HM1) : vus au ~ II ; instrumentalisme + individualisme = modèles transactionnistes et contractualistes (optique IJVIIdominante) : ces derniers à voir au ~ IV.1 ; réalisme + individualisme = modèles évolutionnistes et plus encore conventionnalistes : à voir au ~IV.2 ; réalisme + holisme

-

= modèles

culturalistes

: à voir maintenant.

34

ECONO:'>IlE

DES ORGANISATIONS

2. Exemples de modélisation: culture nationale - culture de groupe - culture de réseau
Que peut signifier la combinaison d'une méthodologie holiste et d'une épistémlogie de la compréhension, dans l'option réaliste? Nous pensons que le système de représentations collectives à mettre en avant dans notre reconstitution des modèles organisationnels devrait être ici ce qu'il est convenu d'appeler la « culture », à condition de pouvoir l'appliquer à différents niveaux de la vie collective: nation, groupe intra-national, groupe supra-national (ou: réseau). Nous suivrons la défmition de la culture par l'anthropologue Clifford Geertz : « quelque chose à l'intérieur de quoi on peut offrir une description sensée du comportement », bref un ensemble de représentations et de valeurs qui donnent du sens pour les acteurs eux-mêmes c'est bien ce que nous cherchions à travers l'option réaliste de la compréhension. Le holisme implique quant à lui que les individus ont une faible marge de manœuvre par rapport à la culture de leur collectivité.
CULTURE NATIONALE

Philippe d'Iribarne a multiplié les enquêtes en entreprise pour montrer que les styles de gestion étaient fortement marqués par les cultures nationales. Si aux Etats-Unis, la logique du contrat est déterminante, il en va autrement en France ou aux Pays-Bas où ce sont, respectivement, la logique de l'honneur et la logique de la négociation (ou du consensus) qui prédominent. Il s'ensuit une forme particulière de relativisme qui rejette toute possibilité d'universalisme ou de « one-best 1VQY»en matière de modèle d'organisation ou de gestion à travers le monde et au-delà des différents espaces nationaux et culturels. En ce sens les règles, les rôles et les procédures organisationnels ne devraient pas être déduits de la seule raison. Modernité et Tradition sont loin d'être antagoniques, comme chez Max Weber, mais plutôt complémentaires.
CULTURE DE GROUPE

La théorie de la segmentation des marchés du travail des institutionnalistes américains DOERINGER et PIORE (1985) est une brillante illustration de l'approche culturaliste des entreprises, en termes de « marchés internes du travail ». Ils sont partis de trois énigmes, difficiles à expliquer dans le cadre de la théorie économique standard. (1) les pratiques de gestion des ressources humaines observées diffèrent largement des analyses qu'on peut trouver dans les manuels néo-classiques. (il) l'existence simultanée de « good jobs» qui cumulent la plupart des avantages et de « bad jobs» qui cumulent les désavantages, ce qui contraste avec la théorie libérale des différences compensatoires de salaires (sur un marché parfaitement concurrentiel, les employeurs sont prêts à payer des salaires supérieurs, à titre de compensation, pour obtenir une même quantité de travail, en cas de conditions de travail défavorables). (iil) Les émeutes dans les ghettos noirs dans les années 1960 sont intervenues à un moment de prospérité économique sans précédent.

RÈGLES

ET CONVENTIONS,

ORC;,\NISATIONS

ET ENTREPRISES

35

La solution à ces trois énigmes est donnée par la proposition suivante: « La segmentation du marché du travail semble tout à fait clairemènt liée à des souscultures» (PIORE, 1975). Voici pourquoi. En ce qui concerne le point (z), la gestion des ressources humaines est faite de règles, qui isolent le marché interne du travail par rapport au marché externe. Ces règles sont différentes selon qu'il s'agit de cols blancs (la mobilité est valorisée) ou de cols bleus (la stabilité est protégée), sur les emplois primaires (les « good jobs »). Il n'y a guère de règles, sur les emplois secondaires: le clivage vient des contraintes d'acquisition des compétences requises sur les postes.

Les emplois secondaires n'exigent que des qualifications élémentaires

-

cela rend

compte du point (il). Quant au point (iil), il est lié au fait que l'acquisition des compétences a un impact direct sur la construction de l'identité personnelle, celle des cadres (famille étroite, souci de carrière), celle des ouvriers (travail-gagne pain, famille large), et celle des travailleurs secondaires (souvent descendants d'immigrés, qui se définissent plus par la communauté d'appartenance que par le travail). Les émeutes ont éclaté quand les nouvelles générations de descendants d'immigrés ont voulu, comme les autres américains, se définir par leur travail et accéder aux « good jobs », alors qu'ils étaient cantonnés sur le marché secondaire, celui des « badjobs ».
CULTURE DE RÉSEAU

Les modèles culturalistes, par leur combinaison du holisme et de la compréhension, soulèvent le problème classique de la poule et de l'œuf (qui vient en premier ?) quant à la direction de la relation entre, d'une part, les systèmes d'interactions sociales (structures sociales) et, d'autre part, les systèmes de valeur et de représentations. Une série d'études très intéressantes d'Avner Greif, comparant marchands maghrébins et marchands génois et leurs performances économiques, à la fin du Moyen-Âge, permet d'avancer. GREIF (1994) cherche à expliquer les raisons pour lesquelles les pays en développement échouent à adopter des formes d'organisation économique et sociales assurant de meilleures performances économiques, quitte à imiter celles des pays développés. Deux types de systèmes de valeurs ou de croyances culturelles différents ont été historiquement associés à deux types de structures sociales aux implications économiques différenciées. 1) Les sociétés maghrébines pré-modernes étaient caractérisées par des croyances culturelles communautaires et collectivistes. Celles-ci ont conduit à la formation évolutive de structures sociales de ségrégation au sens où les individus n'interagissent, socialement ou économiquement, qu'avec ceux dont ils partagent les valeurs et croyances culturelles. De ce fait, ils se sentent toujours concernés par la vie des autres membres du groupe ou du collectif, alors que des attitudes non coopératives prennent le dessus en cas d'interactions avec d'autres groupes, collectifs ou sociétés, formatés par des croyances culturelles autres.

36

ECONO~[]E

DES ORGANISATIONS

2) A contrario, les sociétés individualistes sont dites intégrées dans la mesure où les croyances culturelles individualistes prédominent, favorisant les échanges et interactions entre individus appartenant à différents groupes sociaux, ethniques, religieux ou autres.
Si dans le premier type de sociétés, les valeurs culturelles collectives assurent la coordination, principalement informelles, au sein du groupe, elles rendent difficile et très coûteuse son extension aux autres groupes et sociétés, freinant ainsi la division du travail et le champ des échanges économiques, d'où l'explication des défauts ou échecs du développement des sociétés collectivistes. En revanche, les valeurs individualistes vont favoriser le développement d'institutions et de mécanismes d'organisation et de coordination plus formels et plus abstraits assurant l'établissement des contrats et leur respect (comme les tribunaux) dépassant l'étroitesse et des valeurs collectives relatives à des groupes étroits. Greif explique comment deux sociétés marchandes pré-modernes (marchands génois versus marchands maghrébins) aux croyances culturelles distinctes, vont initier des trajectoires historiques différentes, débouchant sur deux formes d'organisation sociale, l'une développée (le capitalisme en Europe), l'autre sous-développée ~e monde musulman).

IV. Les modèles
changés

cognitivistes

Nous revenons donc à l'individualisme méthodologique, mais quelque peu et enrichis (espérons-le !) par notre exploration des théories alternatives.
du holisme compréhensif ~es modèles culturalistes du

En particulier,

~ III),

nous

avons retenu cette leçon: les représentations des agents économiques doivent figurer plus ou moins au centre de l'analyse. Mais nous savons aussi qu'il y a deux modes de traitement des représentations, l'un instrumentaliste, axé sur la rationalité optimisatrice (substantielle, dirait Herbert SIMON, 1976), l'autre réaliste, axé sur la rationalité limitée (ou procédurale, dans la terminologie du même Simon). Cela
nous donne naturellement les deux grandes sous-parties de ce

~ IV

consacré

aux

modèles cognitivistes des organisations. Pourquoi « cognitivistes » ? Parce que les représentations sont une partie essentielle de l'appareil cognitif des individus. Mais il reste un enseignement à retirer des modèles culturalistes : la culture est, avons-nous dit, un système de représentations et de valeurs. Il y a donc une composante normative dans la culture, à laquelle les agents sont supposés sensibles. Cela n'affecte pas l'option instrumentaliste. En revanche, cela concerne au premier chef l'option réaliste, s'il est vrai que les agents doivent pouvoir se reconnaitre, dans le modèle qui est proposé de leur comportement. D'où une subdivision à l'intérieur de l'option réaliste, entre les modèles conventionnalistes où la rationalité limitée est « complétée » par une compétence interprétative et normative des agents économiques, et les modèles évolutionnistes où ce n'est pas le cas.

RI~GLES

ET COi'\VEi'\TIOi'\S,

ORG,\i'\IS,\TIOi'\S

ET ENTREPRISES

37

1. La voie instrumentaliste : les modèles contractualistes
On se souvient (voir ci-dessus ~ 1.1.) que pour ARRO\v' (1976), à côté du marché et ses mécanismes de coordination par les prix, il faut admettre trois modes de coordination supplémentaires, que l'on peut d'ailleurs exprimer sous la forme de trois types de règles: le gouvernement (règles de droit public), l'organisation interne des firmes (règles contractuelles) et les principes éthiques et moraux. Il est presque évident que les règles contractuelles sont a priori les plus directement susceptibles d'un traitement en termes de rationalité optimisatrice. De fait tout le courant dominant, sous l'impulsion d'Arrow, s'est recomposé autour de la théorie des contrats. Le programme d'Arrow peut être ainsi résumé: face à n'importe quelle règle contractuelle (ou susceptible de s'y ramener), demandons-nous ce qu'il est nécessaire de supposer dans le monde réel (plus précisément ce qui fait défaut par rapport au monde parfait de la théorie de l'équilibre général ou TS) afin de pouvoir déduire la règle en question comme solution contractuelle optimale entre agents (substantiellement) rationnels. Arrow, qui fut un des premiers économistes à s'intéresser à l'économie des assurances, suggère de chercher la réponse du côté des problèmes contractuels engendrés par les asymétries d'information, de mise dans le monde réel (alors qu'ils sont exclus par la TS), avec ces deux versants: le hasard moral et la sélection adverse (ARROW, 1985). Ainsi on rendra compte de la règle selon laquelle les salaires sont généralement croissants avec l'ancienneté, même à productivité constante, en établissant qu'un profil salarial croissant (d'abord inférieur, puis supérieur à la productivité) décourage la fraude du salarié sur son « effort », lequel n'est effectivement contrôlé que de loin en loin par l'employeur. LAZEAR (1979) démontre que ni le salarié, ni l'employeur, n'ont intérêt à tricher par rapport à cette règle (pour une présentation simplifiée, voir FAVEREAU, 1989). On dira alors que cette règle est « incitative» - et l'économiste conclura qu'il a réussi à l'endogénéiser. Le programme de recherche initié par Arrow constitue une authentique « révolution scientifique» au sein de la théorie dominante. En effet on enregistre au moins 4 innovations fondamentales: (z) nouvelle catégorie fondamentale de l'analyse économique: non plus la marchandise mais le contrat; (it) nouvelle conception du marché: non plus centralisé mais décentralisé; (iit) nouveau concept d'équilibre: non plus l'égalité offre-demande, mais l'équilibre de Nash; (iv) nouveaux instruments mathématiques: non plus l'optimisation passive mais la théorie des jeux. Cette révolution pourrait se traduire dans l'expression « Théorie Standard Etendue» (TSE), puisque tout se passe comme si l'espace de choix des agents économiques s'était étendu des seuls choix entre les biens aux choix entre les modalités institutionnelles de leurs transactions. Néanmoins, la TSE se heurte à des critiques ou des obstacles, à la mesure de sa puissance intellectuelle. Il y a d'abord des implications embarrassantes: (z) le fait que, dans la TSE, les firmes perdent à nouveau leur spécificité (comme dans la

38

ECONO:lIJE

DES ORGANISATIONS

TS, où elles sont des individus) puisque la relation Principal! Agent entre un employeur et un employé ne se distingue pas fondamentalement de la relation entre un médecin et son patient (d'ailleurs étudiée par Arrow) ou un épicier et un acheteur (cf. ALCHIAN et DEMSETZ, 1972), ete. ; (il) le fait que l'institutionnel se réduise à du contractuel, et le contractuel à du volontaire; (iil) le fait que la coopération ou la moralité sont sans valeur intrinsèque (1'homo economicus ne s'abstient de tricher ou de mentir que si tel est son intérêt), de sorte que toute entreprise doit être vue comme un repaire de tricheurs et de menteurs potentiels. Ensuite le domaine de validité de la TSE paraît excessivement étroit: (1) les solutions d'équilibre doivent être uniques; en cas de solutions multiples, la TSE est muette sur le comportement des agents économiques impuissante; (it) il ne saurait y avoir de « contingences imprévues» dans la vie contractuelle, car elles seraient immédiatement exploitées stratégiquement par les agents économiques. Dans ces conditions, la signature de contrats aussi schématiques et incomplets que les contrats de travail ordinaires est incompréhensible. Il faut savoir que la prise en compte de contingences imprévues ruinerait l'axiomatique de la maximisation de l'espérance d'utilité (KREPS, 1990), et imposerait le passage de la rationalité substantielle à la rationalité limitée. Telle est bien l'étape suivante - et finale - de notre parcours.

2. La voie réaliste: les modèles évolutionnistes

et conventiormalistes

La rationalité limitée étant une hypothèse commune aux modèles évolutionnistes et conventionnalistes, nous allons d'abord rassembler les principales propriétés de cette conception alternative de l'homo economicus- et de l'organisation. Cela permettra de dégager très simplement la partie la plus révolutionnaire du message d'Herbert Simon.
RATIONALITÉ LIMITÉE - ET EFFICACITÉ DES ORGANISATIONS

Ce serait une grave erreur de perspective que de considérer la rationalité limitée comme une simple dégradation de la rationalité substantielle. En réalité, c'est l'inverse: la rationalité limitée (qui ne doit pas être confondue avec l'irrationalité) est plus générale que la rationalité optimisatrice, parce que cette dernière suppose des ressources cognitives illimitées et peut se permettre de les gaspiller, tandis que la rationalité limitée doit gérer au mieux des ressources cognitives limitées. Au fond la rationalité limitée doit plutôt être comprise comme l'extension de la rationalité aux ressources cognitives! Pour cette raison, nous allons prendre trois exemples de propriétés ou de phénomènes traditionnellement rattachés aux limites de la rationalité, et en montrer l'efficacité, dans un univers où les ressources cognitives sont rares... 1. Les « routines» n'ont pas une très bonne réputation. Pourtant, elles ont cette vertu précieuse entre toutes d'économiser ce qui est peut-être la ressource

RÈGLES

ET COJ-.:VEJ-.:TIOJ-.:S, ORGA",ISATIONS

ET ENTREPRISES

39

cognitive la plus rare (cf. SIMON, 1979) : l'attention (Plutôt que l'information - bien souvent surabondante, comme le savent tous les managers) ; 2. Les « hiérarchies» n'ont pas meilleure presse. Elles sont associées dans notre imaginaire organisationnel à des systèmes bureaucratiques. Pourtant SIMON (1981), toujours lui, a montré que la hiérarchisation des tâches ou des problèmes ou des informations était la grande technique d'adaptation de l'esprit humain à la complexité ; 3. Les « asymétries d'information» sont, pour la TSE, le péché originel qui explicite la chute du monde réel, par rapport au paradis perdu de l'équilibre général. Mais en réalité, les sciences cognitives contemporaines (cf. LA VILLE, 2000) ont établi qu'elles pouvaient être un phénomène éminemment positif sous la forme de la « connaissance distribuée ». Je puis utiliser une voiture, sans savoir la réparer, ou un théorème de mathématiques, sans savoir le démontrer. Autrement dit ignorances et savoirs peuvent se combiner dans un collectif, de façon à rendre le collectif plus savant (ou capable) que la somme des connaissances (ou des capacités) individuelles. Ces trois exemples, mis l'un à côté de l'autre, débouchent sur l'aspect le plus révolutionnaire, sinon le mieux perçu, de l'œuvre de Herbert Simon - dont on n'a pas assez souligné le fait qu'il est, à lafois, le théoricien des organisations et le théoricien de la rationalité limitée. Or qu'est-ce qu'une organisation sinon 1 + 2 + 3 ? Des routines, une hiérarchie et une distribution des savoirs? Autrement dit, on ne comprend rien à ce qui fait l'efficacité d'une organisation si on n'opère pas avec un postulat de rationalité limitée, tant il est vrai que les organisations semblent être le dispositif inventé par les êtres humains pour dépasser collectivement les limites de leur rationalité individuelle. Si le message de Simon est juste, l'économiste doit alors mesurer l'erreur totale sur laquelle repose la TSE : elle utilise, pour traiter des organisations, d'un outil, l'optimisation, qui écrase les propriétés essentielles de l'objet étudié.
LES MODÈLES ÉVOLUTIONNISTES

L'ouvrage de référence demeure celui de NELSON et WINTER (1982). Il repose sur une idée maîtresse: les capacités d'une organisation sont condensées dans l'ensemble de ses routines - d'autant plus qu'elles correspondent à une sorte de trêve (truce) dans les conflits d'intérêt intra-organisationnels. On pourrait penser qu'une telle vision de l'organisation, centrée sur les routines, rend particulièrement difficile le passage à la dynamique. Il n'en est rien: Nelson et \Vinter proposent d'analyser le changement organisationnel comme un changement des routines (<< innovation Ùll'o!zles change in routine », 1982, p. 128) - mais il semble que ce soit reculer pour mieux sauter: si les individus sont supposés suivre des routines, comment font-ils pour les modifier? Nelson et Winter, argumentent la thèse paradoxale que routines et innovations sont des notions moins antagonistes qu'il n'y paraît: d'une part, « les innovations en matière de routines organisationnelles consistent, dans une large mesure, en de nouvelles combinaisons des routines