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ECONOMIE DU VIETNAM

De
189 pages
L'évolution de l'économie vietnamienne depuis 1989 peut s'analyser autour de trois concepts : transition, stratégie asiatique de croissance, ouverture internationale. Le Vietnam parviendra-t-il à dépasser les rigidités de son système ? Le changement du régime politique communiste tel qu'il fonctionne concrètement apparaît de plus en plus comme le préalable à toute progression économique.
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ÉCONOMIE DU VIETNAM
Réforme, ouverture et développement

Collection Pays de l'Est dirigée par Bernard Chavance

Dernières parutions

Guy BENSIMON, Essai sur l'économie communiste, 1996. Guillaume LACQUEMENT, La décollectivisation dans les nouveaux liinder allemands, 1996. Robert DELORME (ed.), A l'Est du nouveau. Changement institutionnel et transformations économiques, 1996. François BAFOIL, Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communistes, 1997. Jacques SAPIR (ed.), Retour sur l'URSS. Economie, société, histoire, . 1997. François BAFOIL (ed), Les stratégies allemandes en Europe centrale et orientale,. 1997 . Gilles LEPESANT, Géopolitique des frontières orientales de l'Allemagne, 1998. Cuong LE V AN, Jacques MAZIER (eds.), L'économie vietnamienne en transition: les facteurs de la réussite, 1998. Catherine LOCATELLI, Energie et transition en Russie: les nouveaux acteurs industriels, 1998.

1999 ISBN: 2-7384-8338-0

@ L'Harmattan,

Marie Lavigne

ÉCONOMIE DU VIETNAM
Réforme, ouverture et développement

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE

AVERTIS

S EMENT

.. . . . . . .. . . . .. . . . . . . ... . . . . . . . . . .. . .. .. .. . . . . . . ... . . . . . . . . .. . . .. . .. .. . . . . .. . ...

... . .. . . . . . .. .. 9

INTRODUCTION. ........

..

... .

... Il

Partie I UNE DOUBLE TRANSITION Chapitre 1. La pauvreté au Vietnam Chapitre 2. Le système économique: marché et socialisme PARTIE II LES STRATEGIES ASIATIQUES DE DEVELOPPEMENT Chapitre 3. La complexité de l'insertion asiatique Chapitre 4. Le mode de développement
PARTIE III
L' OUVERTURE.

17 23 31

77 79 91

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 129

Chapitre5. L'insertiondans l'économiemondiale Chapitre6. Les fmancementsextérieurs
CON CLUS ION. ......................... Carte du Vietnam
Annexe. Bib I i 0 gra phi

131 155
....171 173

.

......

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 174 e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 77

Liste des tableaux, graphiques et encadrés Table générale des matières

185 189

7

AVERTISSEMENT
Cet ouvrage est issu de la contribution présentée fin 1996 au colloque international « Stratégies de croissance et marchés émergents» 1par Gérard de Bernis (Professeur à l'Université Pierre Mendès France de Grenoble et Président de l'ISMEA) et l'auteur. n s'agissait alors d'examiner dans quelle mesure les stratégies industrielles et les modes de fmancement de la croissance au Vietnam pouvaient se comparer aux politiques suivies dans les pays de l'ASEAN (sigle anglais pour Association des nations d'Asie du Sud-Est).
Il va sans dire, la vision que l'on pouvait avoir alors du Vietnam, et des pays du Sud-Est asiatique, s'est profondément modifiée depuis. Le Vietnam était alors salué par les institutions internationales comme un pays ayant réussi avec succès sa transition vers le marché, sans connaître la récession qui avait accompagné ailleurs, en Europe de l'Est, la mise en œuvre de programmes de stabilisation et libéralisation. Il s'inscrivait dans le trend de croissance soutenue que connaissaient les pays de l'ASEAN, organisation dont il était lui-même devenu membre en 1995. Bien que politiquement toujours dirigé par un parti communiste, et ayant conservé les éléments forts du système socialiste, notamment l'attachement aux consommations collectives et à la propriété d'Etat, le Vietnam paraissait évoluer vers des réformes de son régime, et en tout cas dissocier l'application de principes capitalistes dans la gestion économique et le maintien de principes socialistes dans la vie politique et sociale.

1

Le colloque s'est tenu à Ho Chi Minh Ville les 12-13 novembre 1996 et était organisé par la

Caisse des Dépôts et Consignations; le Centre de Développement de l'OCDE; le CEFI (Centre d'Economie et Finances Internationales), Université de la Méditerranée; le CEPll (Centre d'Etudes Prospectives et d'Informations Internationales), la Direction des Relations Economiques Extérieures, et la Revue Economique. Je suis très reconnaissante à Gérard de Bernis pour l'autorisation qu'il m'a donnée d'utiliser certains de ses apports au texte initial. J'ai actualisé et révisé ce texte; j'en ai aussi élargi la perspective, et suis naturellement responsable de cette version finale. Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance au précieux appui documentaire que j'ai reçu du Centre d'Information et de Documentation sur le Vietnam (CID-Vietnam) localisé à l'ISMEA, et à sa secrétaire générale Madame Françoise Direr.

9

Avertissement

Depuis 1997, la crise fmancière qui s'est abattue sur l'Asie a touché le Vietnam, bien que ses particularités systémiques et sa faible ouverture aux mouvements internationaux de capitaux l'en aient partiellement isolé. Tandis que la croissance du PIB se ralentissait, les réfonnes politiques et économiques s'enlisaient. Soucieux de se sauver eux-mêmes, les dirigeants politiques et économiques recouraient de plus en plus à la corruption. Une image nouvelle du Vietnam se dessinait, celle d'une société bloquée et de plus en plus inégalitaire, d'une économie en perte de vitesse, d'un Etat inefficace.
Cet ouvrage s'interroge sur les chances qu'a le Vietnam de retrouver le chemin de la croissance et des réformes, et de s'intégrer plus pleinement dans l'économie mondiale. Le gouvernement se déclare résolu à poursuivre la transformation du pays et ne se cache pas derrière la crise pour justifier les résultats décevants du pays depuis 1997. Il ne dénonce pas non plus la pression des organisations internationales pour refuser des réformes qui auraient l'air imposées de l'extérieur; bien au contraire, il est le premier à souligner le bureaucratisme et les abus de pouvoir dans les pratiques de l'administration d'Etat. Le diagnostic est pertinent; c'est surtout la résolution politique d'aller de l'avant qui fait défaut. Dans cette perspective, l'année 1999 s'est ouverte sur de retentissants procès en corruption et sur des promesses réitérées de plus grande transparence dans le fonctionnement de l'Etat, et celui du système économique et fmancier. Le Vietnam a dû faire face par le passé à des situations critiques qu'il a dominées. Aujourd'hui les principales difficultés viennent de l'intérieur. Nous faisons le pari qu'elles aussi peuvent être surmontées.

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INTRODUCTION

L'année 1989 a paru marquer pour le Vietnam une véritable entrée dans une ère nouvelle de paix, d'unité et d'indépendance tout à la fois, à la différence de ce que fut presque entièrement la très longue histoire d'un peuple très ancien. Ce fut aussi une année marquante du point de vue de l'entrée dans une phase nouvelle de la réforme économique. Si sa culture propre s'affirme entre 5 000 et 3 000 avo J.-C., on ne la connaît guère avant le lIe s. avo J.-C. (culture de Dông-son), quand s'achève l'âge du bronze, qui s'y développait depuis des temps immémoriaux sur le très vieux fonds néolithique. Onze siècles durant, du lIe S. avo J.-C. au Xe S. après J.-C., ce pays sera réduit à l'état d'une colonie de la Chine. Il connaît une relative stabilité au Moyen Age, encore qu'il n'y ait de siècle sans une invasion chinoise, mais l'émergence des "seigneuries" rompt son unité: depuis le XVIe s., deux familles se partageaient le pays, une installée au Nord, une autre au Sud du 17e parallèle2. S'il a pu vivre enfin dans l'unité et la paix à partir de 1802 (avec l'arrivée au pouvoir de l'empereur Gia-Long fondateur de la dernière dynastie royale, qui baptisa Viêt-Nam son pays réunifié), il repasse sous domination étrangère, dans le cadre de l'Indochine conquise par la France, un demisiècle plus tard (à partir de 1859). Des accords ITontaliers, entre la France et la Chine, ont réglé la question des frontières terrestres et le statut du golfe du Tonkin, sans défmir pour autant celui des archipels de la mer de Chine (Spratly et Paracel).

2 La division est inscrite dans le paysage: au Nord de la porte d'Annam, les montagnes sont plus accidentées et plus élevées que les hauts plateaux du Sud, les deltas (petits) y sont dus à des fleuves dangereux bien différents de la majesté bienfaisante du Mékong et de son immense delta, le climat tempéré avec un hiver frais tranche avec le climat tropical du Sud.

Il

Introduction La période coloniale n'est pas achevée qu'à la fin de la seconde guerre mondiale, le Japon, pour empêcher les Alliés de s'y installer, occupe le pays, et y installe un gouvernement choisi par lui. La guerre achevée, le 2 septembre 1945, Hô Chi Minh fonde la République Démocratique du Vietnam (RDVN), et proclame son indépendance. La France s'y oppose, peu à peu l'intervention militaire française pour conserver sa colonie se transforme en guerre, larvée d'abord, puis ouverte, jusqu'à l'armistice du 21 juillet 1954 (accords de Genève). Le pays se trouve à nouveau divisé autour du 17eparallèle, en deux entités dotées chacune d'un Etat, la RDVN au Nord avec Hanoi pour capitale, la République du Vietnam au Sud avec Saigon pour capitale. Les troupes se retirent, celles du Viêt-minh au Nord, celles de la France au Sud. Une déclaration [male stipulait que l'unité du pays était sauvegardée, des élections générales à l'échelle du pays entier devant avoir lieu dans les deux ans suivants. A peine l'encre des accords était-elle sèche que cette disposition était récusée par le gouvernement du Sud aussi bien que par les Etats-Unis. La France refusant de faire quoi que ce ,soit pour les imposer, la division du pays était inévitable. La France refuse même au gouvernement de la RDVN d'ouvrir une Délégation Générale à Paris; elle [mit par se retirer totalement, abandonnant définitivement la place aux Etats-Unis. Le gouvernement du Nord, isolé politiquement et dépourvu de ressources, s'efforce de reconstruire le Nord dans la voie socialiste. Il reconstruit une partie de l'infrastructure (la ligne de Hanoi à la frontière chinoise), il lance un programme très vaste d'alphabétisation et d'éducation qui sera un grand succès, il relance la production industrielle mais le manque de techniciens et d'organisateurs la retarde, la résistance des paysans à un changement des structures rurales fait échec à la tentative de réforme agraire. Ce faisant il s'appuie sur des accords économiques avec l'URSS et la RF de Chine, et en essayant de maintenir un difficile équilibre entre ces deux Etats malgré leurs divergences. Loin d'abandonner l'idée de réunifier le pays, il pense que le meilleur moyen pour favoriser la libération du Sud et cette réunification, qu'il ne considère plus comme pouvant être envisagée dans l'immédiat, est d'instaurer le socialisme au Nord. Pendant ce temps, le Sud est en proie à des luttes, contradictoires et complexes, pour le pouvoir, ainsi qu'à la corruption, aux coups d'Etat, à la crise bouddhiste qui catalyse les mécontentements. Cette situation renforce le FLN qui, constitué en 1960, lance la première offensive en 1964-65. L'armée américaine réplique avec force, le Vietnam est entré dans une nouvelle guerre qui va à nouveau ravager le pays et qui se terminera en 1975 quand l'armée américaine abandonne Saigon.

12

Introduction Le paradoxe de cette situation particulièrement lourde pour le Vietnam tient à ce qu'elle a exercé des effets bénéfiques sur ses voisins de l'Asie de l'Est et du SudEst qui étaient déjà bien moins pauvres que lui, précisément parce qu'ils avaient pu commencer leur industrialisation des décennies auparavant. L'armée américaine peut en effet s'y procurer à meilleur marché qu'aux Etats-Unis une partie au moins des matériels nécessaires à son intervention militaire3. On sait par ailleurs que la Corée du Sud a élargi son expérience des projets de construction à l'étranger en développant de grands chantiers au Sud-Vietnam. Le 30 avril 1975, la réunification du Vietnam est un fait, officialisé par les élections du 2 juillet 1976. Elle s'est ainsi réalisée tout autrement que ne l'avaient imaginé ceux qui voulaient maintenir leur domination, et que ne le souhaitait le gouvernement de la RDVN de 1954 à 1965. Il faut reconstruire du Nord au Sud le pays épuisé par la guerre, d'autant plus rapidement que le Sud se laisse difficilement contrôler par le Nord, et qu'il vit un véritable traumatisme politique, accentué par l'inflation et l'msuffisance des ressources alimentaires. Durant la période coloniale (française), puis du temps de la République du Vietnam, nombre de Chinois s'étaient installés au Sud (plus de 30 % de la population du Sud), bien plus que dans les provinces limitrophes de la Chine, et ils y avaient prospéré dans le commerce, la banque et diverses industries (Tran Khanh, 1993, pp. 41-76). Outre les expulsions, les réformes socialistes de 1975 (mouvement contre la bourgeoisie compradore) et 1978 (transformation socialiste du capital privé), et les réformes monétaires qui y étaient liées, conduisent beaucoup de ces Chinois à quitter le pays, comme le feront aussi nombre de Vietnamiens inquiets de la politique que mènera le gouvernement unifié. Près d'un million de personnes ont fui le pays, c'est le drame des boat people, pour qui l'espoir d'une vie meilleure s'est souvent achevé dans la mort et l'horreur des camps.

Des spécialistes de l'économie coréenne comme Cole et Lyman (1971) ont pu parler à ce sujet de l'El Dorado de la Corée (p.171). Selon les calculs précis de Naya (1971) - portant sur le rapport des dépenses militaires américaines au PNB des pays qu'il étudiait - les principaux bénéficiaires en ont été (dans l'ordre d'importance décroissante) Singapour, la Corée du Sud, Taiwan. Woo (1991) s'est intéressée à l'impact sectoriel de ces dépenses en Corée du Sud, et elle les qualifie d"'incubateur des nouvelles industries (acier, équipements de transport) avant de les tester aux feux de la concurrence internationale", ce qui leur permettra de devenir l'élément moteur de ce pays dans les années 1970 et 1980 (p.97). Ainsi, Chowdhury et Islam (1993) peuvent-ils écrire "rétrospectivement, la guerre du Vietnam a été un heureux hasard pour ces pays, encore fallait-il qu'ils sussent l'utiliser pour mettre en œuvre un processus d'industrialisation à long terme, et ils ont su le faire" (p. 40).

3

13

Introduction Le plan 1976-80 est difficile à fmancer, les besoins sont immenses, les moyens faibles, le déficit du commerce extérieur considérable (près de trois fois les importations en 1976). Le Vietnam ne dispose que de quelques crédits d'organismes internationaux et de la France. Il peut compter sur l'aide de l'URSS, mais la Chine suspend la sienne: outre le conflit sur les îles Paracel (occupées par le gouvernement de Saigon), elle proteste contre l'expulsion des Chinois, menace les frontières du Nord, soutient le Cambodge contre le Vietnam quand la tension monte entre les deux pays. Jugeant son indépendance menacée par les manœuvres militaires à sa frontière, le Vietnam occupe militairement le Cambodge (1979). L'aide des pays occidentaux est suspendue, au moment où le Vietnam assume de nouvelles charges, et où les aléas climatiques réduisent la récolte. La paix n'a pas duré longtemps. Après de longues négociations avec les pays de l'ASEAN4, dont certains (la Thaïlande) sont directement concernés par ce qui se passe au Cambodge, et entre eux et la Chine qui, en 1988, attaque encore le Vietnam sur les Spratly, sous l'insistante pression de Gorbatchev et de la Conférence de Paris, un accord sur le Cambodge est enfm conclu. C'est en septembre 1989 que les dernières troupes vietnamiennes rentrent au pays, et les Etats-Unis évoquent alors la possibilité d'une reprise de leurs relations sur le Vietnam. Le pays retrouve alors, enfin, à la fois, la paix, son unité, et son indépendance.

Sur le plan économique, depuis 1979, et plus encore depuis 1982, il est courant au Vietnam de parler de graves erreurs et d'appeler à la "rectification". En 1985, la direction du PC abolit la gestion bureaucratique et les subventions administratives, pour se rapprocher de la "vérité des prix". Mais la création du "nouveau dong" (1 nouveau = 10 anciens) provoque une panique, les prix grimpent, les stocks se forment chez les commerçants, le gouvernement revient au rationnement et garantit les prix. On redéfinit les priorités: vivres, biens de consommation, biens exportables. On tente de mobiliser toutes les forces productives du pays: r "économie familiale", devenue "composante durable" de la société socialiste, est réhabilitée,
Ces négociations sont importantes de plusieurs points de vue, elles font apparaître une solidarité régionale, l'ASEAN renforçant sa position en tant qu'organisation efficace, elles permettent au Vietnam de supprimer la méfiance qui pèse sur un ancien pays communiste; c'est probablement ce qui lui permettra de devenir en 1995 le 7e membre de l'ASEAN (le Cambodge y trouvera la possibilité d'y avoir un statut d'observateur); c'est dans ce cadre aussi qu'en 1995 le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et le Vietnam signent le pacte multilatéral sur la gestion du Mékong. 4

14

Introduction l'entreprise familiale peut embaucher jusqu'à 10 salariés (au lieu d'un seul), le "droit d'usage" de la terre est profondément modifié, les prix doivent assurer aux paysans une recette rémunératrice. En 1986, Gorbatchev insiste auprès du chef de l'Etat pour que le Vietnam soit plus réaliste et en vienne à une conception plus moderne du socialisme. La liste des erreurs passées s'allonge, volontarisme malgré les lois objectives, industrie lourde excédant les capacités réelles, subventions dépassant les moyens, ces errements renforçant la dépendance de l'économie nationale à l'égard de l'étranger. On ajoute que le conservatisme et l'immobilisme ont empêché de corriger les erreurs déjà reconnues. C'est la première étape du programme de rénovation (doi moi), dont la seconde s'ouvre en 1989.

* * *
L'évolution de l'économie vietnamienne depuis 1989 peut s'analyser autour de trois concepts: transition, stratégie asiatique de croissance, ouverture internationale. Transition: du plan au marché certes, mais aussi du sous-développement à un niveau plus élevé de développement (ne parlait-on pas d'ailleurs des pays non développés dans les années 1970 en les qualifiant de "pays en transition", bien avant que ce dernier terme ne désigne les pays passant de la planification centrale au marché ?). Nous partirons de cette dernière acception en analysant la nature de la pauvreté au Vietnam. Quel est en ce domaine l'héritage du système socialiste et l'apport de la transition vers le marché? Nous verrons ensuite le passage de l'économie socialiste à l'économie de marché. Que reste-t-il de l'ancien système économique à planification centralisée et secteur d'Etat dominant? Cette première partie nous permettra de conclure que le système socialiste a mieux réussi dans sa lutte contre la pauvreté que dans ses efforts pour relever les performances de l'économie. Inversement, les nouvelles politiques ont eu des effets ambivalents sur l'évolution de la pauvreté, notamment en creusant les inégalités et en détériorant les indicateurs de développement humain. La performance économique a été spectaculairement améliorée, dans un premier temps, par l'application des méthodes de marché, nonobstant le maintien du secteur d'Etat. La détérioration depuis 1997 des résultats doit être attribuée moins à l'impact de la crise financière asiatique qu'à l'inachèvement de la réforme et aux résistances empêchant la modernisation du secteur d'Etat.

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Introduction

Stratégies asiatiques: le Vietnam est un pays d'Asie, de plusieurs points de vue. Comme les pays de la région, il a fondé le développement industriel sur une agriculture en croissance. Il utilise les pratiques qui ont conduit à leur industrialisation rapide (politiques industrielle et régionale fortement dirigistes). Le fmancement du développement passe par la transformation du système bancaire et financier, avec les mêmes handicaps que ceux que l'on a observés dans les pays voisins. Et pour commencer le Vietnam est, au sens propre, un pays indo-Chinois : c'est par là que nous commencerons cette seconde partie, pour la conclure sur les menaces qui pèsent, surtout depuis la crise, sur le "mode asiatique de développement". Ouverture: le Vietnam, pays longtemps fermé en raison de la guerre et de l'autarcie propre au système socialiste, s'est résolument ouvert, sur le monde asiatique d'abord, puis sur l'économie internationale. Mais la politique commerciale conserve des pratiques protectionnistes, exacerbées par la crise dont le pays a voulu se défendre grâce à la restriction des importations. Les fmancements extérieurs, après avoir totalement manqué au Vietnam dans les premiers temps de la transition, lui sont devenus accessibles de nombreuses sources. Le recours à ces fmancements est devenu plus critique, en raison des moindres disponibilités des prêteurs ou investisseurs, et en raison aussi des réticences causées par l'enlisement de la réforme.

Au tournant du millénaire, le Vietnam se trouve placé devant un choix décisif. Parviendra-t-il à dépasser les rigidités de son système? Pour beaucoup d'analystes, la condition nécessaire est l'abandon du communisme: pour nous, elle n'est peut-être pas nécessaire sous cette expression générale, et en tout cas pas suffisante. Mais le changement du système politique communiste tel qu'il fonctionne concrètement au Vietnam apparaît de plus en plus comme le préalable à toute progression.

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PARTIE I

UNE DOUBLE TRANSITION

L'histoire du Vietnam permet de comprendre ses spécificités. D'une part, l'occupation et la guerre ne lui ont pas laissé les chances que d'autres pays ont pu avoir. Mais une fois les réformes engagées son décollage a été rapide et son taux de croissance s'est maintenu à un niveau élevé depuis 1989 par comparaison avec les autres pays de l'ASEAN. Il a été moins affecté que ceux-ci par la crise de 1997 (voir tableau 1 et graphique Ib). On observe aussi une grande similitude dans l'allure de la croissance si l'on compare le Vietnam et la Chine dans la période postérieure au lancement des réformes, et différents pays d'Asie dans la période de leur propre décollage, ceci par opposition à la récession qui a frappé l'Europe de l'Est en transition (tableau 2). C1est un grand pays, le plus peuplé des pays de l'ASEAN après l'Indonésie (76,7 millions d'habitants en 1997, plus de 80 attendus en 2000), avec la plus grande densité après les Philippines, Singapour excepté (214 habitants au km2), de superficie comparable à celles de la Malaisie ou des Philippines (332 000 km2). C'est encore un pays pauvre, au 13ge rang en 1996 (sur 167) de l'échelle des pays classés par leur PNB par tête (voir graphique la pour la comparaison des PNB par habitant entre les pays de l'ASEAN). Mais il y a différentes manières d'être pauvre, ou pour le dire autrement, la pauvreté peut se présenter sous des formes diverses. On tentera d'abord de caractériser cet état. On se posera ensuite la question de savoir si la "transition" de la pauvreté vers un état supérieur de développement et de satisfaction des besoins essentiels est possible, et à quelles conditions. D'autre part, les structures productives, ou le mode de produire qu'il a pu se créer dans son passé, le différencient tout autant des autres pays de la région. Il n'a pas les dimensions qui étaient celles d'une grande partie de l'univers socialiste, et en particulier de son grand voisin du Nord, la Chine. Il fait évoluer le mode de produire qui était le sien vers le mode capitaliste; il procède avec un gradualisme dans la libéralisation qui n'a longtemps pas été perçu par les organisations internationales et en particulier par la Banque Mondiale. Celle-ci, dans son rapport sur les pays en transition (Banque Mondiale, 1996, p 24) rend un hommage au Vietnam pour le côté radical de ses réformes, en opposition à la Chine. Or ce n'est pas seulement dans ses réformes structurelles que le Vietnam a procédé de façon gradualiste; les mesures de libéralisation et de stabilisation elles aussi ont été marquées par une approche graduelle comme nous le montrerons ensuite.

19

Une double transition
Tableau 1 : Pays de l'ASEAN: par habitant en 1996 ($) 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 Indonésie Malaisie
Phi Jippines

taux de croissance annuel du PIB en 0,4et montant du PNB

PIB/hab

prev. dollars 1996 7.5 9.2 6.2 9.2 7.2 9.7 3.0 8.8 8.2 8.7 -0.8 6.7 8.4 6.0 8.0 7.8 0.3 6.0 7.9 8.6 7.2 8.3 2.1 7.3 8.5 4.3 7.5 8.5 5.0 9.0 8.6 9.5 8.0 8.2 5.7 8.5 6.7 9.3 4.6 -14.0 7.8 5.2 7.8 -0.4 7.5 -7.0 -0.4 1.5 -8.2 5.8 -3.2 -0.3 1.1 -0.5 0.1 4.0 1080 4370 1160 30S50 2960 290

Singapour Thaïlande Vietnam

10.1 10.1 8.2 8.1 8.5 8.8

12.2 11.6 7.8 4.9

Sources: World Bank Atlas, n024, mars 99.

diff. éditions; Caisse des Dépôts et Consignations,

Risques émergents,

Graphique

la : Pays de l'ASEAN,

PNB par habitant

en 1996 (USD)

100000 30550

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