A l'Est du nouveau

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Au coeur de l'imaginaire ethnosocioculturel intracommunautaire et intercommunautaire, les représentations partagées de la/des langues occupent une place privilégiée : ainsi, la question linguistique est une constante dans les Etats concernés par les contributions à cet ouvrage (qu'il s'agisse des Etats issus du Bloc soviétique ou de l'ex-Yougoslavie ou encore de la Roumanie). C'est de cette problématique qu'il est question dans cet ouvrage.
Publié le : jeudi 1 décembre 2005
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EAN13 : 9782296423756
Nombre de pages : 140
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A l'Est, du nouveau?

Langue et Parole Recherches en Sciences du Langage Collection dirigée par Henri Boyer
La collection Langue et Parole se donne pour objectif la publication de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine: descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles. Déjà parus Liliane JAGUENEAU , Images et dynamiques de la langue, 2005 Teddy ARNA VIELLE (éditeur), Langues: histoires et usages dans l'aire méditerranéenne, 2005. Alain COÏANIZ, Langages, cultures, identités. Questions de point de vue, 2005. Aline GRANGE, L'Europe des drogues, 2005 Bernard LE DREZEN, Victor Hugo ou l'éloquence souveraine, 2005. Henri BOYER, De l'autre côté du discours, 2003. Alda MARI, Principes d'identification et de catégorisation du sens,2003. Mary ROWLAND-OKE, Description systématique de la langue obolo-andoni, 2003. M-Carmen ALEN GARABATO, Nathalie AUGER, Patricia GARDIES, Eva KOTUL, Les représentations interculturelles en didactique des langues-cultures. Enquêtes et analyses, 2003.

Ksenija Djordjevié, Jovan Kostov, Jana Ockova, Sergueï Panov, Anna Pashchenko, Rose-Marie VoIle

,

A l'Est, du nouveau?
La (re)production d'identités collectives et les questions linguistiques dans l'Europe post-communiste

Préface d'Henri BOYER

L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Polytechnique ~75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan
BP243, Université

Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm.
KIN XI RDC de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

1053 Budapest

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9766-0 EAN : 9782747597661

Préface

Les pays de l'Europe centrale, orientale et balkanique qui ont vécu une partie du XXe siècle sous un régime dit « socialiste », quelle que soit par ailleurs la variante du pouvoir étatique concernée, ont été dans la dernière décennie du XXe siècle les théâtres de bouleversements en cascade, plus ou moins pacifiques ici, plus ou moins violents ailleurs. Faut-il parler de rupture en pareilles circonstances? Un certain nombre d'indicateurs comme le maintien ou le retour au pouvoir d'acteurs politiques des systèmes déchus laissent à penser que la rupture, si elle est assurément consommée sur le plan des institutions - l'entrée dans l'VE d'un certain nombre de ces pays pourrait en témoigner - l'est peut-être moins sur celui des imaginaires des peuples concernés, tant il est patent que la résistance au changement profond, en matière de représentations, est une donnée récurrente. Et ce sont précisément les représentations qui habitent les communautés nationales en question qu'il convient d'observer et de comprendre au travers des discours qui émergent ou réemergent. Les représentations partagées de la / des langues ont immanquablement une place de choix au cœur de l'imaginaire

8 ethnosocioculturel intracommunautaire et intercommunautaire, et force est de constater que la question linguistique est une constante sur l'ensemble de l'aire concernée: qu'il s'agisse des Etats issus du Bloc soviétique ou de I' ex-Yougoslavie ou encore de la Roumanie. C'est de cette problématique qu'il est question dans cet ouvrage. Un ouvrage qui présente des contributions de jeunes chercheurs pour l'essentiel ressortissants de pays « de l'Est », qu'une ferme vocation pour la recherche en sociolinguistique et un heureux hasard ont réuni au sein d'un même laboratoire (Dipralang, EA-739, Université Montpellier III) et plus particulièrement au sein d'une de ses composantes: l'Atelier de Recherche en Sociolinguistique et d'Etude des Représentations (ARS ER). Les contributions présentées ont été dans un premier temps exposées et discutées lors d'une Journée d'étude de l'ARSER. Si chaque auteur reste bien évidemment seul responsable de son analyse et de sa position, l'ensemble, dans la diversité des démarches et des styles (le vécu et donc une certaine implication de la plupart des auteurs ont su faire bon ménage avec l'exigence d'une observation rigoureuse), est cohérent pour ce qui concerne la perspective envisagée: il propose un questionnement à propos de situations nationales actuelles ayant un passé récent analogue, du point de vue de leur dynamique sociolinguistique (et donc culturelle) et des évolutions que ces dynamiques laissent (ou non) présager. Il permet ainsi une mise en évidence des convergences et des divergences des
situations traitées
~

Parmi les convergences, il y a à n'en pas douter le poids des nationalismes sur les diverses configurations culturelles. Qu'il s'agisse de la résistance à une prise en compte sérieuse de certaines minorités ou à l'adaptation aux nouvelles exigences sociopolitiques, en particulier internationales, qu'il s'agisse de l' instrumentalisation ou / et de l'exacerbation du sentiment national, il y a bien un emballement identitaire à l'œuvre, qui affecte tout particulièrement les langues, leur statut, leur enseignement et donc les politiques linguistiques et
éducatives~

Cela confirme un diagnostic sociolinguistique d'ordre plus général, qui met en lumière une tendance lourde, particulièrement évidente dans la dernière période, des communautés nationales (comme des groupes) à (re)produire de l'identité, à marquer des

9 frontières, à refuser l'hétérogénéité. Et il est vrai que les périodes de mutation favorisent les manifestations de cette tendance lourde, amplifiant les résistances aux ouvertures intercommunautaires et les replis intracommunautaires.

Henri

BOYER

ARSER (LaboratoireDIPRALANG - EA 739)
Université Montpellier III

Régression, rupture, transition:

le cas serbe

Ksenija DJORDJEVIé DIPRALANG, Université Paul-Valéry, Montpellier TII

De tous les pays communément appelés «pays de l'Est» 1, la Yougoslavie semblait le pays le mieux préparé à affronter les changements annoncés dès les années 1980, qui ont mené à la chute du communisme. A la différence des autres pays de l'Europe de l'Est, du Sud-Est et de l'Europe centrale, la période communiste n'y a pas été une période particulièrement « noire» de son histoire, surtout si on la compare à d'autres périodes historiques difficiles. Certes, la liberté politique laissait à désirer (dans les années 1960 et 1970 encore, on pouvait finir en prison pour un texte écrit qui n'était pas du goût du régime, pour une blague politiquement incorrecte racontée en public...), et le régime était autoritaire; en revanche, le pays se caractérisait par une certaine stabilité économique qui assurait aux Yougoslaves un niveau de vie relativement comparable à celui des pays développés. Sa situation spécifique dans le «bloc de l'Est », s'explique en partie par le fait que le communisme yougoslave s'était
1 La Yougoslavie faisait partie des pays de l'Est, bien plus sur le plan géographique que politique; les Yougoslaves étaient les premiers surpris lorsqu'on les classait panni les ressortissants des « pays de l'Est ».

12 développé indépendamment de la doctrine fixée par Staline2, ce qui permettait à ce pays de garder une porte ouverte vers l'Occident, à la différence des pays communistes d'Europe centrale (Tchécoslovaquie, Pologne, Allemagne de l'Est, Hongrie) et de la périphérie des Balkans (Albanie3, Bulgarie, Roumanie), restés sous la coupe de l'URSS. Aujourd'hui, au moment où l'Union européenne s'élargit en intégrant largement la partie orientale du continent, et où s'ouvrent les négociations avec la Turquie sur l'adhésion de celle-ci à l'DE, rares sont ceux qui se souviennent encore que, dans les années 1980, la Yougoslavie était le premier pays en dehors de l'Europe occidentale pressenti pour la rejoindre. Or, cela ne s'est pas produit. En revanche, à la place de l'adhésion à l'DE, le pays a connu l'échec de la transition démocratique, quatre guerres sanglantes, des milliers de morts et de personnes déplacées, et a fini par éclater en cinq Etats indépendants, qui suivent, chacun, un chemin différent aujourd'hui. Dans cette contribution, nous nous focaliserons surtout sur la situation en Serbie. Située au cœur des Balkans, la Serbie s'est trouvée devancée par ses anciens voisins dans la transition qui mène du communisme et d'une tradition étatique autoritaire à la démocratie. Des six républiques constitutives de l'ancienne fédération yougoslave, c'est elle qui est sortie en définitive la plus meurtrie sur le plan des perspectives d'intégration économique et géostratégique de la « chute du rideau de fer », entamée en 1989, qui devait assurer des «lendemains radieux» aux peuples déçus par le communisme totalitaire. Que s'est-il donc passé? Rares sont les espaces qui ont vu autant de changements en à peine une quinzaine d'années, notamment sur les plans idéologique, linguistique et religieux. La langue et la religion sont les principaux signes d'appartenance nationale en Serbie, et comme tels, facilement manipulables à des fins idéologiques. Depuis les années 1980, sur le plan idéologique, différents régimes se sont succédés, tous plus ou moins nationalistes, sans qu'aucun ne parvienne à marquer une réelle rupture avec ce qui précédait. Sur le plan religieux, à la même époque, la religion orthodoxe a connu une
2 En particulier, depuis la rupture entre le Parti communiste yougoslave et le Kominfonn, organisation internationale des partis communistes, en 1948. 3 Le cas albanais étant également particulier, à cause de la rupture avec l'URSS de 1961 et du rapprochement de ce pays avec la Chine.

13 véritable « renaissance» : la population a renoué avec la foi le temps de remplir les églises d'une vague de vrais « faux fidèles », qui s'est ensuite retirée en laissant derrière elle de belles églises rénovées à ceux qui n'en demandaient pas tant - souvent des retraités et des croyants ou pratiquants de longue date qui, jusqu'alors, s'étaient contentés de peu d'apparats. Sur le plan linguistique, la dernière décennie du XXe siècle a vu la naissance de nouvelles langues (serbe, croate, bosnien, monténégrin), qui n'ont pas pour autant réussi à anéantir la langue unifiée à laquelle elles étaient censées succéder (le serbo-croate). C'est à travers ces trois domaines: idéologie, linguistique et religion, que nous proposons d'observer la polarité entre rupture et continuité à partir de 1989 en Serbie4. Nous nous interrogerons sur le rôle de la Serbie, et plus largement, à travers le prisme serbe, sur celui des autres pays de la région, dans le contexte européen. Quelle est, ou quelle serait leur place aujourd'hui dans l'Europe élargie? Sont-ils condamnés à demeurer en périphérie de l'Europe occidentale, ou sont-ils enclins à occuper une place de plus en plus centrale? Enfin, les questions qui nous paraissent essentielles, en relation même avec le titre de cette publication A l'Est, du nouveau? sont les suivantes: est-ce que la date de 1989 marque vraiment un changement à l'Est? Aurions-nous été en quelque sorte aveuglés par l'aspect spectaculaire de la chute du mur de Berlin en 1989 et par l'effondrement de l'URSS en 1991 au point de ne pas saisir, dans la profondeur historique, la complexité et le séquençage à moyen et long terme des changements? Autrement dit, ces deux dates de 1989 et 1991 n'ont-elles pas été r'amorce
4 Cependant, la crise yougoslave n'a pas commencé en 1989, mais prend racine au début des années 1980. En effet, plusieurs périodes bien distinctes peuvent être identifiées: en 1981, avec les manifestations des Albanais en signe de protestation contre des mesures restrictives de Belgrade et en faveur de l'instauration d'une République de Kosovo ~en 1987, avec l' instrumentalisation de la crise du Kosovo par le Parti communiste, et la montée spectaculaire de la popularité de Slobodan Milosevié, qui atteindra son apogée en 1989, lors de la célébration du sixième centenaire de la Bataille du Kosovo (occupation ottomane de la Serbie), quand le dirigeant ultranationaliste annonce la possibilité d'un règlement anné de la crise; en 1991, avec le début des conflits annés (guerres en Slovénie, en Croatie, en Bosnie) ~ en 1999, avec la guelTe du Kosovo, puis le bombardement de la Serbie par l'OTAN ~ en 2000, avec l'atTestation de Milosevié; en 2004, avec le début d'Wle transition démocratique, commencée par Zoran Djindjié, qui paya de sa vie son action en faveur de la démocratisation de la Serbie.

14 différée de changements pour le long terme plutôt que de véritables ruptures? La transition démocratique n'aurait-elle en fait commencé véritablement dans nombre de ces pays qu'au début du XXIe siècle?

Idéologie: de la rupture aux fausses transitions successives

Le socialisme yougoslave, tant vanté en Occident pour son originalité, se basait davantage sur l'autogestion industrielle que sur l'application stricte du marxisme-léninisme, comme ce fut le cas dans des pays voisins. C'est en cela que réside peut-être son originalité. En réalité, le pays était dirigé par le Parti communiste, le seul parti politique jusqu'en 1989. Le pays était donc dirigé selon la doctrine autoritaire du parti unique, garantie par un système répressif qui incorporait le principe du délit d'opinion, politique ou religieux - en fait, du délit idéologique. Lorsque, dans les années 1980 et 1990, le communisme s'effondre sur les plans politique et idéologique dans les pays voisins (disparition du « rideau de fer », chute du mur de Berlin, « Révolution de velours» en Tchécoslovaquie, éclatement de l'URSS...), que de nouvelles tendances politiques officielles exprimées par des partis et des médias nouveaux se mettent en place et que commence une politique économique de privatisations, à contre-courant de l'idéologie économique qui avait prévalu sous le communisme étatique et centralisateur, la Serbie n'est pas encore prête pour la transition démocratique, ni pour le passage au multipartisme, après plusieurs décennies de monopartisme. Cependant, de nouveaux partis politiques naissaient dans toutes les républiques; pour la seule Serbie, une trentaine de partis, tous nationalistes, ont vu le jour à cette époque (Poulton, 2002: 7), sous la tutelle faussement protectrice du compromis, puisque la fraude électorale garantissait la continuité de l'ancien parti unique. Il était difficile de deviner la véritable doctrine de ces nouveaux partis: il s'agissait parfois d'un mélange d'options politiques longtemps contenues, ou soudainement improvisées: «des tendances de «droite» se mêlant à un discours idéologique officiel restant «à gauche»» (GlamoCak, 2002: 57), ce qui ne pouvait qu'alimenter des contradictions difficilement viables dans une période

15 de bouleversements économiques et politiques. Cette vague nationaliste naissante, se manifestant par une floraison de partis nouveaux, venant combler le vide laissé par la remise en cause du monopartisme tout en épousant la nouvelle doctrine du nationalisme postcommuniste, a été rapidement et habilement instrumentalisée par le courant conservateur du Parti communiste serbes, devenu le Parti « socialiste », dirigé par Slobodan Milosevié. En tant qu'héritier d'un pouvoir autoritaire en place durant quatre décennies, après avoir vaincu les forces réformatrices et modérées, ce dirigeant a joué sur le mécontentement de la population en Serbie provoqué par la situation conflictuelle de la minorité serbe au Kosovo. Le faible pourcentage de Serbes par rapport à une large majorité albanaise dans cette province rendait leur situation certes difficile, mais pas au point de parler d'un « génocide », comme le faisaient les médias pro-nationalistes fidèles à Milosevié. Cette polarisation sur une population serbe «en danger» ne faisait qu'alarmer davantage une opinion publique rendue inquiète par l'instabilité de l'ancien pouvoir et de l'économie. Peu d'observateurs percevaient, au delà de la crise du Kosovo, l'instrumentalisation dont cette crise interethnique était l'objet. Cette polarisation sur un conflit local où se cristallisaient les angoisses nationales a servi aux nationalistes serbes pour détourner l'attention de l'opinion publique de ce qui se préparait un peu partout en Europe de l'Est à ce moment historique. Le nationalisme leur a permis d'effectuer un déplacement de pouvoir et d'éviter ainsi d'amorcer une transition politique. On dit souvent que le nationalisme a simplement rempli le vide laissé par le communisme6 qui n'a pas réussi à réaliser les espoirs des peuples qui l'ont construit ou subi. Ce processus est l'application du principe simple qui veut que le pouvoir n'aime pas le vide, et ne reste jamais vacant. En dépit des apparences de changement, il reste le plus souvent occupé par les mêmes forces, avec des enveloppes différentes. Le nationalisme, dans la pire de ses formes, «agressif» ou « extrémiste », que les années 1980 ont vu naître, s'est rapidement
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En plus du Parti communiste yougoslave, chaque république avait ses sièges

régionaux. 6 Mais, il serait faux de croire pour autant que la période communiste était exempte de nationalisme. Selon lvo Banac, cette explication néglige le conflit qui opposait le communisme aux différentes idéologies nationales (Banac, 2001 : 115).

16 transformé en idéologie dominante en Serbie, puis en une politique de guerre désastreuse, qui n'a pu être jugulée qu'avec l'arrestation de Milosevié en 2000. Cette arrestation, d'un grand impact symbolique et politique, aurait pu être l'occasion pour la Serbie de choisir une autre option politique et d'entrer dans une phase de transition. Or, cette phase sera une fois de plus retardée. Le premier successeur de Milosevié, Vojislav Kostunica, a pu gagner les élections précisément parce que le programme de son parti réservait une large place au nationalisme, certes modéré, dans une logique de compromis avec une société encore marquée par l'option nationaliste. Son premier ministre serbe, Zoran Djindié qui s'était aventuré à l'avant-garde des réformes et avait obtenu l'arrestation de Milosevié, fut assassiné avant d'avoir pu mettre en place les réformes nécessaires à une véritable transition. Il faudra attendre encore quatre ans, pour que, après de multiples consultations électorales avortées par l'abstention d'un électorat démobilisé par la duplicité du régime précédent, mais surtout par le manque de perspectives de changement des conditions de vie, les Serbes votent7 pour la première fois depuis le début de la crise pour un démocrate - Boris Tadié. Aujourd'hui, la Serbie semble se diriger vers un nouvel avenir, mais la déception est grande, les frustrations du passé sont encore présentes, l'apathie reste visible dans la population serbe, fatiguée de ce long cheminement à multiples étapes mais sans point de chute viable, du communisme masqué par un «socialisme autogestionnaire », en passant par le nationalisme radical, puis modéré, à une démocratie chancelante et vulnérable, comme le montre le score qu'obtiennent encore à toutes les élections les partis d'extrême droite. On pourrait résumer ce qui précède comme une succession de déplacements de pouvoir plutôt que de changements réels. Si une transition s'effectue, elle ne s'actualise pas dans le sens qu'on pourrait espérer - celui d'un modèle démocratique et situé politiquement au centre, non aux extrémités du spectre politique. En fait, les transitions
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TIn'est pas possible d'affmner pour autant qu'avant ils ne le faisaientpas, car toutes

les élections à l'époque Milosevié étaient, en grande partie, truquées. Ce facteur n'a fait qu'accroître le manque de visibilité des processus politiques réels dans la société civile - une forme d'aliénation qui contribue à l'indétermination politique, favorisant un pouvoir nationaliste par défaut.

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