Applications et implications en sciences du langage

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Les objets, les terrains, les théories des linguistes sont multiples. Cette pluralité s'accompagne d'une pluralité de positionnement et d'applications possibles. Dans le monde anglo-saxon, le domaine extrêmement développé des "applied linguistics" recouvre l'intégralité des retombées sociales des sciences du langage. Il n'en est pas de même en France où la réflexion dans ce domaine nous semble peu théorisée. Cet ouvrage tente de combler, en partie, ce manque.
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782336273907
Nombre de pages : 330
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Créé par quelques enseignants-chercheurs et professionnels en sciences du langage: Nicolas Ballier (Paris 13), Emmanuelle Canut (Nancy 2), Isabel Desmet (Paris 8), Nathalie Garric (Tours), Johanna Godon (paris 3), Thomas Lebarbé (Grenoble 3), Isabelle Léglise (CNRS Paris), Marie Leroy (Paris V), Susanne Lervad (Lyon 2), Claire Saillard (paris 7), Dardo de Vecchi (ESM Grenoble), le réseau « Applications et Implications en Sciences du Langage» comporte plus d'une centaine de membres. Ces derniers, dans leurs actions sur le terrain, lors de leurs interventions, dans leurs réflexions, témoignent d'une grande diversité au sein des sciences du langage. Ils sont préoccupés par les échanges de compétences, aussi bien entre les disciplines qu'entre communauté scientifique et monde professionnel. Constituer un lieu de réflexion sur les pratiques professionnelles et les interventions de chacun, favoriser les dialogues inter et transdisciplinaires, fédérer les recherches et les individus, diffuser les connaissances par l'organisation de rencontres destinées à un large public, témoigner de l'émergence des métiers de la linguistique, consolider les liens entre universitaires, professionnels et institutionnels, sont quelques unes des activités du réseau.

Nous tenons à remercier les différents discutants des journées organisées en 2002 et 2003 : Josiane Boutet, Valérie Brunetière, Odéric Delefosse, Pierre Fiala, Olga Galatanu, Anne-Marie Houdebine, Christian Hudelot, John Humbley, Pierre Lerat, Danièle Manesse, Patrick Renaud, Jacqueline Vaissière, Daniel Véronique - pour la qualitéde leursinterventions.
Nous remercions également la Direction de la Recherche et du Développement d'EDF pour son aide à la publication de cet ouvrage. Enfin, dans leur long travail d'harmonisation des textes, de mise en page et corrections, Emmanuelle Canut et Isabelle Léglise ont bénéficié de l'aide de Rachida El Ouardani (CNRS ATILF) et Duna Troiani (CNRS CELlA). Qu'elles soient ici remerciées.

Au moment de publier cet ouvrage, nous avons une pensée pour Alejandro Chaves, aujourd'hui disparu, qui avait participé activement à l'organisation des journées d'études avec nous.

APPLICATIONS ET IMPLICATIONS EN SCIENCES DU LANGAGE

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi harmattan 1@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 978-2-296-02743-5 EAN : 9782296027435

Sous la direction de Isabelle LÉGLISE, Emmanuelle CANUT, Isabel DESMET et Nathalie GARRIC

APPLICATIONS ET IMPLICATIONS EN SCIENCES DU LANGAGE
Actes des Journées Jeunes Chercheurs

L'Harmattan

INTRODUCTION

S'il était relativement facile de défmir le terrain, l'objet et les méthodes de la linguistique à l'époque où celle-ci se présentait comme unifiée, comme un noyau théorique et méthodologique rendant compte du fonctionnement du langage à travers celui des langues naturelles, en revanche tel n'est plus le cas actuellement. De risque d'éclatements internes de la discipline en grands débats, le développement des différentes théories sur la langue, la complexification des niveaux d'analyse et la naissance des différents champs de recherche a vu se diversifier incroyablement le domaine de «la linguistique» puis «des linguistiques» pour laisser la place à une galaxie, celle des «sciences du langage ». Si pour certains, à trop vouloir étreindre, en matière de langage, «la» linguistique risque de perdre le contrôle de son champ, ainsi que de son objet et de ses méthodes, pour d'autres, «les» linguistiques ne peuvent échapper, en interne, à l'émergence de sous-disciplines s'articulant aux autres champs disciplinaires confrontés au langage - psychologie, sociologie, neurosciences, intelligence artificielle, psychanalyse etc. D'autant plus que seules des sousdisciplines linguistiques, au fait de l'avancement de travaux pointus dans ces différents domaines, peuvent cumuler les connaissances et construire des dialogues interdisciplinaires adéquats. Ce cheminement conduit ainsi, non sans querelles mais inexorablement, d'une unicité à une pluralité: pluralité d'objets, de méthodes, de théories, de rapport au terrain et aux données et pluralité d'applications possibles. Le foisonnement même des sous-disciplines a amené l'émergence d'applications diverses qui, en se développant, sont devenues à leur tour des domaines autonomes, avec des objets, des modèles et des méthodes qui leur sont propres. De leur côté, les sphères professionnelles extra-universitaires d'une part et le grand public d'autre part découvrent, explorent et utilisent à leur manière des savoirs, des méthodes et des outils qui côtoient plus ou moins directement ces sous-disciplines, même si cela est encore peu connu. Il y a là, quelles qu'en soient ses manifestations, une rencontre au moins patente qu'on ne peut ignorer, sinon au détriment des sciences du langage. Tout au long du XXème siècle la linguistique puis les sciences du langage ont cherché leur équilibre entre empirisme et théorie, entre description et fonnalisation, entre recherches fondamentales et recherches appliquées. A présent, on ne peut que constater la pluralité des réalités qu'englobe aujourd'hui le fait d'« être linguiste», ainsi que la pluralité des positionnements que cela induit. Etre linguiste, c'est, propose un mensuel de sciences humaines, « étudier l'accent morvandiau, chercher l'origine du mot «cottage », rédiger la

JO

E. Canut, L Desmet, N. Garric, L Léglise

grammaire d'une langue bantoue, expliquer les subtilités de la forme progressive en anglais, analyser l'usage de «pour ainsi dire» en français, comparer les tournures passives dans les langues romanes et amérindiennes, faire l'arbre généalogique des langues berbères, tenter de formaliser le mode « ergatif », compiler le vocabulaire des chimistes, calculer la fréquence du mot « volonté» dans le discours d'un candidat aux élections parlementaires, avancer une théorie sur les difficultés de la traduction: tout cela relève des activités possibles du linguiste» (Hors Série n027, décembre 1999-janvier 2000). Mais, être linguiste, c'est également s'intéresser aux mots nouveaux qui surgissent dans les langues quotidiennement dans une perspective de standardisation, décrire les façons de parler des jeunes des quartiers Nord de Marseille en relation avec des problématiques d'insertion, confectionner un dictionnaire monolingue ou bilingue, étudier les contacts de langues dans une ville européenne ou africaine dans une démarche de politique linguistique, analyser les interactions enseignant-enfants dans le cadre de l'acquisition des langues maternelles à l'école, décrire les échanges langagiers aux guichets de la Poste ou de la SNCF et en proposer des modélisations, éventuellement des améliorations etc. Conseiller, peut-être prescrire, bref, intervenir sur le social... On voit bien ici que la pluralité de réalités de ce que recouvrent les « compétences» des linguistes s'accompagne d'une pluralité de positionnements et d'applications possibles. Ainsi, au-delà des applications classiques de la linguistique traditionnelle, peut-on imaginer, pour chaque branche du savoir dans le vaste champ des sciences du langage, des applications concrètes exponentielles, doublées de postures épistémologiques spécifiques. Dans le monde anglo-saxon, le domaine extrêmement développé des
applications possibles des sciences du langage ou « applied linguistics» la linguistique de corpus ou la conception assistée par ordinateur l'intégralité des retombées sociales de notre discipline.

- de la

didactique à la tenninologie en passant par l'analyse de discours, l'acquisition,

- recouvre

Si nous entrevoyons, en France, l'existence de ces applications, et si une réflexion existe de longue date à son propos, en revanche les postures induites par ces dernières nous semblent moins discutées. Certes, le tenne de «linguistique appliquée» a été beaucoup discuté et celui de «linguistique impliquée» a été proposé face aux risques de domination d'une linguistique de laboratoire qui ne se pencherait sur le terrain didactique que pour appliquer des théories pré-établies et les tester grandeur nature. Ainsi, se pencher sur un terrain quel qu'il soit, c'est également être confronté à des problèmes auxquels les théories ne répondent pas et qui font évoluer ces dernières, c'est co-construire du sens avec les acteurs sur le terrain, c'est s'impliquer, en tant que chercheur. Mais que fait-on lorsqu'on intervient, lorsqu'on récupère des données, lorsqu'on

Introduction

Il

propose un retour aux acteurs, lorsqu'on transmet des résultats, lorsqu'on enseigne, lorsqu'on conseille, lorsqu'on expertise? S'impliquer dans ses recherches, à l'université et en dehors, répondre à des attentes sociales ou en susciter, répondre à des commandes institutionnelles, c'est intervenir: pour qui intervient-on, pour quoi le fait-on, jusqu'où peut-on ou veut-on aller dans des interventions linguistiques, de quels outils théoriques et épistémologiques a-t-on besoin? Comment éviter le piège de l' « applicationnisme » irraisonné? Généraliser des interventions, c'est également voir émerger des métiers liés aux sciences du langage, apportant leur lot d'enjeux pour chaque discipline. Quelles formations peut-on envisager pour ces métiers? Quels décalages semblent naître entre des demandes du terrain et des propositions des linguistes? Comment les gérer ? Les études de sciences du langage et notre pratique universitaire nous laissent quelque peu démunies face à de telles interrogations. Or, à court ou moyen terme lorsqu'on fait de la recherche, qu'elle se veuille strictement fondamentale, appliquée ou impliquée, ces questions se posent. Pour les nouvelles générations, issues de concertations pluridisciplinaires pas toujours euphoniques, avec l'intérêt extra-universitaire que suscitent progressivement les sciences du langage auprès de différents acteurs socio-professionnels, les implications et les applications dans leurs domaines de recherche sont plus que jamais d'actualité, au risque certes de tomber en apparence sur de «vieux clivages mal résolus ». Et ceci au moins pour deux raisons: De plus en plus de professionnels font appel aux linguistes pour des formations, des recherche-action, des missions de conseil, des expertises: comment leur répondre? Auprès de l'opinion publique, la linguistique a longtemps été méconnue et envisagée au regard d'une défmition très restrictive. Dès lors, cette discipline semble gagner une certaine - bien que modeste autorité et crédibilité. La demande sociale, simple volonté de participation curieuse au savoir ou d'implication à la gestion de faits de société, émerge et requiert considération; un contexte où l'on demande par ailleurs de plus en plus à la recherche fondamentale d'avoir une «utilité» et de rendre des comptes, il nous semble nécessaire de réfléchir collectivement à la position du chercheur dans sa recherche, à l'utilisation qu'il fait de ses résultats pour répondre au mieux à la demande formulée, et à la réutilisation de ses données. C'est dans cet esprit que sous le titre «Applications et Implications en Sciences du Langage », les chercheurs du réseau AISL ont organisé une première journée d'études le 16 mars 2002 à l'Université Paris III et une deuxième journée

-

- Dans

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E. Canut, 1 Desmet, N. Garric, 1 Léglise

d'études le 29 mars 2003 à l'Université Paris V, toutes deux essentiellement destinées aux jeunes chercheurs. Il nous semblait en effet qu'un certain nombre de questions se posaient de manière cruciale à ce public particulier constitué de chercheurs - pas tant jeunes par l'âge que par la novicité dans la carrière - en situation de précarité professionnelle. Des difficultés sont en effet inhérentes à la période de la thèse et de l'après thèse, liées au double objectif de formation par la recherche et d'entrée dans la vie professionnelle plus généralement, qu'il s'agisse de la recherche ou non. Or, des attentes contradictoires se font jour. Il s'agit d'une part de satisfaire aux attentes académiques ressenties par beaucoup comme «scientifiques» et ne se situant pas sur le terrain de l'implication. D'autre part, on ne peut que noter de larges souhaits d'engagement personnel dont il est fait écho dans les pages qui suivent (envie d'effets sur le social, utilité du travail de recherche, choix du sujet par militantisme etc.). Enfm, les propos de jeunes chercheurs se font l'écho d'une inquiétude à coller aux exigences extra-académiques d'employeurs éventuels, allant de souhaits d'orienter leurs recherches vers des domaines plus «appliqués» à la recherche de contacts, stages et missions mettant leurs compétences linguistiques en pratique, au risque cependant de tomber dans un applicationnisme non réfléchi. L'objectif de ces journées était de réfléchir, par-delà les différences qui existent entre les domaines d'études et les cadres d'analyse adoptés, à un certain nombre de questions communes inhérentes soit à des recherches résolument « appliquées », soit à des recherches où pour une raison ou une autre les chercheurs sont confrontés à un terrain, à des informateurs, à des acteurs sociaux, voire à une demande sociale ou une commande particulière. Les débats ont longuement porté sur:

- la
- les

question de la posture du chercheur, par rapport à son terrain, à la
sur les objets

constitution des données, à ses informateurs etc. changements induits ou produits par le travail de recherche: de recherche, sur la situation sociale, sur les interlocuteurs etc. ;

- les problèmes de l'appropriation des résultats de la recherche par les locuteurs, les acteurs du terrain ou les éventuels commanditaires si la recherche répondait à une demande sociale ou institutionnelle. Les nombreuses contributions de jeunes chercheurs issus d'horizons divers se sont regroupées autour de diverses branches des sciences du langage - analyse du discours, acquisition, didactique, sociolinguistique, sémiologie, terminologie, lexicographie, traitement automatique de corpus, phonétique. Chaque section était dirigée par des chercheurs de renommée dans chaque domaine.

Introduction

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1 Le présent volume réunit ainsi une sélection de ces contributions regroupées en quatre sections, présentées et commentées par des spécialistes invités aux deux journées d'études de 2002 et 2003. La section consacrée à des travaux sociolinguistiques s'axe essentiellement autour de la problématique du terrain et présente des interrogations classiques dans cette discipline, notamment sur le rapport et les implications sur le terrain (Ferrari, Jablonka), sur le paradoxe de l'observateur (Inwood) et la défmition d'une observation participante adéquate (André, Assef). L'article d'A. Ferrari s'intéresse à un terrain dit « exotique» et difficile, dans un bidonville au Kenya, celui de V. André à des interactions en situation de travail et celui de H. Inwood à des interactions amicales. La diversité des lieux d'enquêtes posant à la fois un certain nombre de questions communes et des problèmes inhérents à chacun. L'article de C. Assef propose d'inverser le point de vue, en parlant de participation observante. Enfin, prenant au sérieux la part subjective de l'enquête, l'article de F. Jablonka s'interroge sur les relations enquêteur-enquêté, sur le rôle des projections, des imaginaires et des allants de soi sur le terrain. Les articles présentés dans la section consacrée à l'acquisition et la didactique des langues rendent compte de deux démarches différentes et néanmoins complémentaires: celle de l'action-recherche où la notion d'implication du chercheur sur le terrain est très présente, et celle de recherche sur le terrain répondant à une demande extérieure. Pour quatre des auteurs il s'agit de se prononcer sur leur position de chercheur impliqué dans une activité d'enseignement, qu'elle soit destinée à des lycéens et étudiants français en DEUG et licence (Morinet), à des étudiants français en FLE (Pescheux) ou en traductologie (Poiarkova) ou encore à des étudiants chinois apprenant le français (Rosen). L'article d'E. Rosen envisage une explicitation de la posture épistémologique du «didacticien-chercheur» dans une articulation entre didactique, acquisition des langues et sciences du langage. Le travail de M. Pescheux est un exemple de cette articulation possible. Il comporte une double interrogation: comment appliquer des théories sémantiques pour les rendre accessibles et adéquates à de futurs enseignants de FLE et quelles en sont les implications, en retour, pour le linguiste théoricien? E. Poiarkova questionne pour sa part l'outil infonnatique comme support de l'enseignement, de son adéquation aux perfonnances des étudiants à son inclusion dans une théorie de la traductologie. C. Morinet se pose également la question des perfonnances des étudiants en considérant l'enseignant - également chercheur - comme un

« outil» de référence, au centre de la relation d'enseignement, passant de la théorie à une pratique de remédiation. Enfm, l'article de C. Caracci-Simon met en évidence un autre type d'implication du chercheur: à partir d'une demande
1 L'intégralité des textes de ces deux journées peut être consultée sur le site internet du réseau http://www.ais1.st.fr

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E. Canut, L Desmet, N. Garric, L Léglise

institutionnelle (enquêter sur l'impact des médias sur le développement de l'enfant et son accès à la culture), l'objectif est de sensibiliser les professionnels de crèches. L'étude pouvant apporter une aide constructive à la pratique de ces professionnels, elle pourrait être un préliminaire à une recherche-action. La section consacrée à l'analyse de discours est présentée par o. Galatanu, elle offre une variété d'approches des productions textuelles pour montrer notamment comment différentes notions théoriques et méthodes, comment divers outils d'analyse qualitatifs et/ou quantitatifs peuvent favoriser le traitement de certains faits socioculturels et permettre ainsi de les mettre en lumière. L'article de C. Daverne propose des pistes pour expliquer l'échec scolaire dans les milieux favorisés à partir de l'analyse d'entretiens relatifs à la notion d'héritage. L'article de C. Duteil-Mougel illustre par divers exemples de collaborations professionnelles plus ou moins abouties les difficultés de la recherche «fondamentale» ou de la recherche «appliquée» et s'interroge en particulier sur la notion de «genre applicatif» dans le champ du discours politique. L'article de E. Nicolas envisage à travers un récit d'expérience les questions spécifiques qui se posent au jeune chercheur dans le cadre de travaux impliquant des acteurs extra-universitaires. M. Le Thiec et L. Château s'intéressent à la construction des identités - identité de jeunes des banlieues, identité de l'Europe - dans le discours médiatique et à ses implications sociales. La section portant sur la terminologie et la lexicographie est présentée par P. Lerat et J. Humbley. Dans l'ensemble, les textes sélectionnés contribuent à une réflexion sur la constitution des données, l'expertise linguistique, l'interdisciplinarité, la mise en discours des terminologies et la technicisation du travail terminologique. Les recherches en terminologie, de par leur nature, doivent bénéficier à des acteurs du terrain enseignants et étudiants, traducteurs et rédacteurs, linguistes.. .-, et les jeunes chercheurs en sont bien conscients. Ainsi, l'équipe du Centre de Recherches en Terminologie et Traduction (CRTT) de l'Université Lyon 2 présente un programme portant sur des corpus bilingues informatisés de langues de spécialité dans plusieurs domaines (écologie, médecine, phannacologie, toxicomanie et volcanologie), visant à faire avancer les réflexions en matière de théorie de la terminologie, mais aussi dans le cadre des applications les plus directes de la tenninologie : tenninographie, traduction spécialisée et enseignement des langues spécialisées. A. Josselin se penche sur les objectifs, méthodes et problèmes de la constitution d'un corpus de vulgarisation dans le domaine de la volcanologie, dans une optique de lexicologie générale. A. Depierre dresse un bilan sur l'utilisation de corpus de textes spécialisés pour l'enseignement de la tenninologie dans le domaine de l'anglais médical. L'équipe de l'Université Paris 8 présente des réflexions théoriques sur la variation dénominative en terminologie - synonymie et parasynonymie, à partir d'un projet international dans le cadre duquel cette

Introduction

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équipe réalise un dictionnaire multilingue de la pollution industrielle. Le souci de satisfaire les utilisateurs des produits tenninographiques par le biais de descriptions sémantiques et pragmatiques plus pointues est peut-être l'application la plus directe de la terminologie. Dans le prolongement de ces réflexions et dans le cadre du même projet, V. Lopes et I. Desmet consacrent un article aux implications et applications de la recherche en phraséologie de spécialité. Elles présentent un modèle d'analyse de la phraséologie spécialisée visant une terminographie qui prenne en compte les tennes dans les discours, au service des utilisateurs des terminologies. C. Fonseca présente pour sa part quelques considérations psycholinguistiques, neurobiologiques et sociocognitives dans l'apprentissage et l'acquisition de données tenninologiques, ayant en vue la constitution de dictionnaires tenninologiques d'apprentissage. Enfin, D. Reymond présente un travail de description linguistique sur de grands corpus, destiné à un traitement automatisé de la langue. Technologisation et automatisation en terminologie et en lexicographie changent aujourd'hui les procédures de travail, avec des conséquences directes sur les implications et les applications de ces champs d'études. L'ouvrage se tennine par un texte de F. Fodor, linguiste en entreprise, qui fait le point sur les études en sciences du langage au sein d'EDF recherche et développement. Il présente des cas concrets de réalisations au sein de l'entreprise dans deux domaines: la sociolinguistique, pour ses aspects de politique linguistique, et la sémiologie. A partir d'interrogations replacées dans leur contexte disciplinaire, cet ouvrage propose un état des lieux des inquiétudes, des réussites, des difficultés rencontrées et des solutions envisagées dans le domaine des applications et des implications possibles en sciences du langage. La double lecture de ces questions, par de jeunes chercheurs et par des chercheurs renommés, est de ce fait éclairante. Nous espérons que cet ouvrage rendra compte de la richesse des positions s'étant exprimées lors des journées d'étude et qu'il suscite débats, réactions et prolongements.
Emmanuelle Canut (Nancy 2) Nathalie Garric (Tours) Isabelle Desmet (ParisXIII) Isabelle Léglise (CNRS)

SECTION 1

APPLICATIONS

ET IMPLICATIONS

EN SOCIOLINGUISTIQUE

IMPLICATIONS ET RETOMBEES D'UNE ENQUETE DE SOCIOLINGillSTIQUE URBAINE DANS LES BIDONVILLES DE NAIROBIl

Introduction Au Kenya, il existe plus de quarante langues locales reparties en trois groupes linguistiques: les langues bantoues (entre autre, le kikuyu, 20,8% de locuteurs; le luhya, 14,4%; le kamba, Il,4%), les langues nilotiques (le luo, 12,4%; le kalenjin, Il,5%. ..) et les langues couchitiques (le somali, le boran, le rendille...). Le groupe des langues bantoues constitue le groupe le plus important (2/3 de locuteurs). Il existe un quatrième groupe linguistique qui rassemble les langues des minorités exogènes: l'arabe, les langues indiennes et les langues européennes. Ce groupe représente 0,8 % de la population (Grigon et Prunier, 1998: 26). L'anglais est la langue officielle, le kiswahili, langue véhiculaire, est une langue nationale depuis l'Indépendance du Kenya en 1963. A Nairobi, la situation linguistique est assez particulière et propre aux milieux urbanisés car toutes ces langues sont en contact direct. Dans ce contexte multiculturel et plurilingue, de nouvelles pratiques langagières se sont développées comme le code-switching (Parkin, 1979: 192 sqq.) et l'apparition de nouvelles langues: le sheng et le engsh (Abdulaziz, 1996 : 43). Le sheng est né dans les années 70 (Abdulaziz, 1996 : 49). Il témoigne d'un renouvellement du système swahili avec de nombreux apports linguistiques: anglais, langues locales (kikuyu, kamba, dhaluo.. .), langues indiennes, français et arabe... (Ferrari, 2001 : 39 sqq.). Le engsh à base grammaticale anglaise est apparu un peu plus récemment à Nairobi dans les quartiers aisés2.Nous nous intéresserons ici principalement au sheng. Le sheng est apparu dans les quartiers pauvres notamment dans les bidonvilles où le brassage culturel y est plus intense. Les difficiles conditions de survie amènent une certaine proximité et des échanges culturels plus riches et plus développés. Cette langue s'est tout d'abord répandue chez la jeune génération. Contrairement aux parents qui ont vécu en zone rurale et ont conservé la culture et la langue de leur peuple, la jeune génération éprouve un besoin de s'identifier à l'environnement dans lequel elle grandit: la ville. Cette nécessité de trouver des repères dans son nouvel environnement s'intensifie avec la destruction de la cellule familiale, phénomène apparu dés la naissance de cette ville construite par les colons britanniques.
1 Aurélia Ferrari, doctorante, INALCO, UMR 8135- LLACAN. 2 M. Abdulaziz affirme que le engsh est apparu dans les quartiers Ouest de Nairobi à l'inverse du sheng qui serait apparu dans les quartiers pauvres de l'Est de Nairobi.

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A. Ferrari

Le mot sheng serait un acronyme de swahili- english- slang (Mazrui, 1995: 171). Cependant même si cet acronyme a été souvent repris dans de nombreux articles, il n'existe à ma connaissance aucune preuve linguistique sur l'origine de ce mot. Il existe, autant dans l'esprit des locuteurs que dans les recherches scientifiques, un amalgame, une confusion entre différentes variétés: le kiswahili de Nairobi, différent du kiswahili standard, le code-switching et le code mixing kiswahili/anglais ou plus généralement langues locales/ anglais, le engsh et le sheng. Ces différentes variétés sont souvent rassemblées sous le nom de sheng. Cet amalgame, est né de la présence d'un continuum linguistique qui va du kiswahili de Nairobi à la forme la plus éloignée de la norme endogène (le sheng parlé par les jeunes des bidonvilles et des quartiers populaires qui associent au sheng une forte notion identitaire). (Ferrari, 2002: 59) et du fait que les locuteurs ont souvent recours à différents code-switching (swahili / anglais, sheng / anglais, sheng / langues locales...). De plus, le sheng possède plusieurs variantes principalement lexicales (Ohonde, 2000) suivant les quartiers et les classes d'âge. Les motivations qui m'ont poussée à travailler sur cette langue sont nées au contact d'un groupe de jeunes de la rue du quartier de South B (Ferrari, 2002) avec lequel je travaillais afin de mettre en œuvre un projet de réinsertion. Ce travail m'a rapidement permis de constater que leur parler était très différent du swahili de Nairobi ou du code-switching swahili/anglais. Au fil des ans de 1996 à nos jours, j'ai pu constater l'expansion de ce code. Actuellement parlé par la majorité des jeunes de Nairobi, le sheng devient langue première de nombreux enfants des bidonvilles et langue véhiculaire de la rue, des matatus3 et des marchés. Le sheng a été récemment introduit à la télévision et dans les publicités (Muchuku, 2001). L'expansion de cette langue m'a amenée à envisager l'importance de la recherche sur cette langue et plus particulièrement de sa description. En effet, les recherches antérieures (Mazrui, 1995; Abdulaziz et Osinde, 1996; Githiora, 2002) sur le sheng ne montraient qu'un intérêt spécifique à catégoriser cette langue comme un pidgin, un créole, un codeswitching ou bien encore un argot, sans même auparavant en avoir fait une description complète. Par ailleurs, les études des langues naissantes comme le sheng me paraissent intéressantes car elles permettent de mieux comprendre les sociétés qui les parlent. La recherche ici présentée porte sur ma dernière mission qui avait pour objet la description du sheng. J'ai effectué cette mission à Nairobi en octobre-novembre 2002 dans deux bidonvilles (Mukuru et Wilson) et dans un quartier populaire

3

Minibus

servant

de transport

en commun.

Implications et retombées d'une enquête de sociolinguistique

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(Dandora). Nous tenterons ici de montrer les différents aspects de cette enquête en tenne d'implications et de retombées sur le terrain. Dans un premier temps, nous évoquerons l'importance qu'a joué la connaissance préalable du terrain et l'implication des infonnateurs. Dans un second temps, nous présenterons les différentes retombées de l'enquête sur le terrain et ses conséquences qui seront analysées suivant les différentes communautés linguistiques et les différents types d'organismes travaillant dans les bidonvilles. La posture du chercheur Avant d'entamer une recherche de terrain, un chercheur doit construire une relativisation de ses présupposés culturels, scientifiques et méthodologiques. Il doit également réfléchir à l'orientation de ses travaux et de son action sur le terrain afm qu'il n'y ait pas de dérives inattendues. P. Blanchet affmne ce point de vue ainsi: «...l'implication active consciente du chercheur doit se déployer dans deux directions complémentaires. Vers l'amont, dans une analyse de la relativité subjective de ses présupposés et points de vue scientifique,de citoyen, d'individu, etc. Vers l'Aval, dans une orientation réfléchie de ses travaux et de son action sur le terrain, directe ou indirecte,
volontaire ou involontaire, dans un retour vers les informateurs qui, tout en offtant leur savoir,

ont souvent exprimé leurs difficultés et parfois appelé à l'aide. Et ceci d'autant plus en sciences du langage, le langage étant au cœur des phénomènes humains, individuels et collectifs» (2000 : 91).

L'implication d'une recherche ou l'investissement du chercheur dans l'exploitation des résultats de sa recherche ne doit pas se développer en un quelconque utilitarisme en proposant des solutions uniques:
TIne s'agit pas de rechercher, concevoir ou proposer des « recettes miracles» qui régleraient à

coup sûr les problèmes des personnes et des sociétés, ou, pire, qui assureraient à certains profit, pouvoir et contrôle sur d'autres TIs'agit plutôt, précisément, au lieu de laisser n'importe qui s'emparer du savoirproduit (ou l'ignorer) pour faire n'importe quoi, d'impulser plus ou moins fortement et explicitementun certain type de suite pratique, de programme d'action, d'en refuserd'autres, dans un certaincadre éthique(Blanchet,2002 : 91). Le terrain auquel je m'intéressais était un terrain peu étudié que je voulais approcher sans présupposés. L'intégration au sein de la communauté fut préalablement acquise. En effet, mes nombreux séjours antérieurs à Nairobi m'ont été très utiles car je connaissais déjà un bon nombre de locuteurs sheng des bidonvilles qui étaient devenus au fil des ans des amis. Mon statut et mes différentes relations établies dans ces lieux m'avaient en effet donné une place privilégiée pour faire mes enquêtes. Cependant, il m'a tout de même fallu expliquer mon nouveau statut de chercheur, choisir mes infonnateurs et les amener à s'intéresser à mon sujet et à défmir avec moi ses contours. Pour choisir un sujet d'étude, mettre en place une méthode d'enquête efficace et appropriée

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A. Ferrari

et aboutir à des résultats intéressants, ma recherche a nécessité plusieurs longs séjours. Elle a nécessité aussi au fur et à mesure de l'enquête une remise en question des premières analyses. Par rapport Il son terrain En ce qui concerne la recherche en linguistique que je me proposais de faire sur le sheng, le corpus que je devais recueillir pour la description de cette langue devait être un corpus spontané, cette langue n'ayant pas été encore étudiée. Il s'agissait en effet d'obtenir des enregistrements de conversations « spontanées », bien que comme nous le verrons par la suite, cette expression est à relativiser car la seule présence du magnétophone peut être un obstacle à la production de celles-ci. Cependant, j'ai été parfois étonnée de récolter, grâce au magnétophone, des témoignages forts impliqués, auprès de mes informateurs. Leurs discours étaient accompagnés d'une volonté de faire passer un message comme si le magnétophone leur permettait de pouvoir se faire entendre. J. Bres (1999 : 74-75) avait fait une observation à peu près similaire sur le «poids de la parole» généré par le magnétophone. Le tiers absent représenté par le magnétophone est à prendre comme un des paramètres de l'interaction L'enregistrement est perçu comme une écoute plus attentive encore qui donne du poids à la parole du quotidien. Ce qui se dit là, face au micro, se charge du poids de l'histoire et du temps que mesure la bande qui défile. Si le magnétophone a parfois permis de récolter des discours forts impliqués, il n'a pas permis d'éviter certains problèmes. Le premier problème rencontré était que les jeunes dans les bidonvilles ont souvent recours à des activités illégales (consommation de drogue, d'alcool illégal, vol). Ils ne sont donc pas tous favorables au fait d'être enregistrés car leurs conversations sont souvent liées à ces pratiques. Dans les deux bidonvilles que je connaissais bien, cela n'a pas posé trop de problèmes, une confiance mutuelle s'était déjà établie. Dans le quartier populaire de Dandora, les premiers enregistrements ont montré une gêne importante des informateurs qui avaient du mal à trouver des sujets de conversation du fait de ma présence et de celle du magnétophone. Ne pouvant éliminer le magnétophone, j'ai donc décidé de demander à un informateur de faire les enregistrements à ma place. Cependant, lors de cette enquête, j'ai pu constater que la place occupée par le magnétophone était en fait presque équivalente à la mienne. Connaissant ou ayant eu un premier contact avec les locuteurs enregistrés, et leur ayant expliqué que mon enquête portait sur le sheng, certains d'entre eux avaient tendance, à cause de la présence du magnétophone, à vouloir en quelque sorte «me faire plaisir» en introduisant dans leur discours tout le vocabulaire le plus cryptique du sheng, ce qui retirait à celui-ci son aspect spontané.

Implications et retombées d'une enquête de sociolinguistique

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J'ai, par la suite, noté la richesse des enregistrements effectués dans le fait qu'il existe une mobilité perpétuelle des jeunes dans les bidonvilles. Ce qui a pour conséquence que sur un enregistrement de dix minutes il n'est pas rare d'entendre trois, quatre, ou même plus, nouveaux venus au « lieu d'enregistrement» qui de ce fait, ne savent pas qu'ils sont enregistrés, tout au moins au début. Si cette mobilité a l'avantage de faire naître des enregistrements des plus spontanés car le nombre de personnes donne moins d'importance au magnétophone qui est presque oublié, elle m'a posé un problème qui n'est pas encore résolu. Il est, en effet, très difficile d'avoir un enregistrement d'une conversation en sheng où il n'y a que peu de personnes, ce qui aurait comme avantage de pouvoir distinguer et transcrire toutes les paroles de l'interaction. La mobilité constante des personnes enregistrées quel que soit le lieu d'enregistrement donne souvent des brouhahas difficilement perceptibles même par les locuteurs eux-mêmes. Ceci est du au fait que plusieurs conversations coexistent au même instant. Il fut ainsi difficile de répondre aux attentes du chercheur, d'une part le spontané des dialogues et d'autre part leur perceptibilité et leur différenciation.
Par rapport aux informateurs La participation de mes informateurs lors de ma dernière mission de terrain a été très enrichissante. Non seulement, les informateurs ont enregistré eux-mêmes les conversations destinées à la description de cette langue mais aussi ils se sont impliqués eux-mêmes dans leur communauté pour que les locuteurs comprennent la démarche de notre recherche. Les enregistrements de conversations effectués par des locuteurs ont l'avantage d'apporter une certification de l'authenticité des discours. Mes informateurs ont également effectué des entretiens de sociolinguistique (Bres, 1999) qui consistaient à réunir un groupe de personnes et à lancer un débat à partir de questions. Cette méthode a été choisie après le peu de renseignements que j'avais obtenus l'année précédente par une méthode d'enquête par entretiens semi-directifs. TI m'a donc fallu réfléchir à une autre méthode qui permettrait de reproduire une situation propice au partage des opinions. Le lieu choisi fut les maisons où les jeunes se rejoignent le soir pour écouter de la musique. Le soir fut le moment le plus favorable à ce type de conversations de groupe. Cette méthode qui excluait aussi ma présence n'avait pas pour objectif de déléguer mes travaux aux informateurs mais plutôt d'avoir un maximum d'informations sur les pratiques et les représentations langagières. En ma présence, les informations recueillies auraient certainement moins reflété la réalité. Cette nouvelle méthode qui mettait en valeur les interactions de groupe a apporté de nombreux témoignages très captivants. W. Labov (1978 : 21-22) lors de ses enquêtes sur le vernaculaire américain avait observé également cette richesse des enregistrements de groupe: les interventions

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A. Ferrari

pourtant vigoureuses de John Lewis ne parvenaient pas à étouffer les interactions au sein du groupe qui ne cessaient de rejaillir sous fonne de «vannes », de bagarres pour rire et autres activités rituelles. C'est donc bien des séances de groupe que nous retirons le meilleur enregistrement du vernaculaire et de sa grammaire, en même temps qu'un trésor de données sur les emplois du langage. Par rapport à la constitution de ses données

Pour comprendre le système syntaxique de cette langue, j'ai été parfois amenée à poser des questions aux locuteurs qui identifiaient cette langue au free style4 et l'opposaient aux langues dites « rigides» apprises à l'école. U_na_onaje sheng yaani ? Ni poa ni poa sanajuu ni rahisi ni rahisi ku_ongea5 Tu-pr_ voir_comment sheng en-fait être cool être cool très car être facile être facile inf-parler X : Que penses-tu du sheng? Y : C'est cool, c'est une langue facile à parler.
hai_kuwengi i_na_kaa offishol sana hai_kai shule sana. I1+nég_ être+int il-pr _rester officiel très il+nég_rester école très Ce n'est pas comme une langue officielle, on ne l'apprend pas à l'école. hai_kai chuo sana.yaani kwa ufupi ni ka luga fri stayl hivi. I1+nég_rester école très en-fait pour court être comme langue de libre style ainsi. X : Ce n'est pas une langue de l'école, c'est une langue où le peux improviser. kila leo sheng mpya i_na _tolea.
Chaque auj ourd 'hui sheng aussi il-pr

_sortir+app

Tous les jours, de nouveaux mots se créent.

Les interrogés m'affmnaient que dans cette langue, on peut soit fonner des mots facilement sans étonner l'interlocuteur, soit utiliser des règles grammaticales changeantes. Ceci me paraissait assez étonnant et je pensais initialement qu'il ne s'agissait que d'une impression des locuteurs. Cette incompréhension a nettement ralenti mes recherches. Au début, j'étais tentée de trouver une règle et de qualifier les exemples qui ne suivaient pas cette règle comme des « fautes ». Cependant, étant donné le nombre de déviances observées, il m'a fallu revoir mes premières descriptions et analyser différemment le corpus pour comprendre la flexibilité dont ils parlaient. Cette flexibilité se situe aussi bien d'un point de vue lexical que grammatical. En ce qui concerne la flexibilité lexicale, elle se traduit par la présence de nombreux synonymes et la possibilité de fonner du vocabulaire par une
4 Terme emprunté au langage hip hop valorisant l'improvisation dans ces différentes disciplines (chant, danse, graffitis) 5 La transcription ici utilisée pour le sheng est identique à celle du swahili à laquelle sont ajoutés les sons [a] et [A] transcrits respectivement ~ et \1.

Implications

et retombées

d'une enquête de sociolinguistique

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multitude de procédés: l'utilisation de préflXes, de suffixes, la réduplication, l'emprunt à d'autres langues, l'inversion des syllabes, la création de sigles etc. Ainsi, un mot tel que pain peut être nommé mkate comme en swahili, bred, comme en anglais, bredi (sufflXation de i), kabredi (préflXation de ka), bredibredi (réduplication de bredi). Le mot maison peut être nommé nyumba comme en swahili, mbanyu (inversion des syllabes), house comme en anglais, kanyumba ou Idnyumba (préflXation de Id ou ka), hao (de l'anglais house), keja (origine inconnue). Ceci donne d'une part une multiplicité de synonymes dans la langue et d'autre part l'impression aux locuteurs de participer pleinement à la création lexicale. En ce qui concerne la flexibilité grammaticale, elle se caractérise par l'ajout de préfixes ou sufflXes qui n'ont aucun rôle morphologique et la coexistence de variantes grammaticales « libres». Il existe en sheng des éléments grammaticaux non indispensables comme l'extension verbale appelée l'intensif, empruntée au kikuyu. Cette extension formée en ing ou ang n'ajoute aucun sens à l'énoncé. Ainsi, les formes verbales ci-dessous ont le même sens: A_li_minya et a-li-minyanga II-pé_manger il_ pé_manger+int Il mangeait. Il existe également des marques de pluriel redondantes. Ainsi, le mot swahili Idtabu6 (livre) a deux pluriels: vitabu et mavitabu. Ma et vi sont tous les deux des marques de pluriel, ce qui donne, lorsqu'ils sont associés, des doubles pluriels. Ainsi, certaines formes -ing- n'ajoutent aucun cependant d'identifier continuum linguistique comme le pluriel en ma, l'extension verbale en -ang- ou élément d'un point de vue sémantique, elles permettent le corpus comme plus proche du sheng dans un qui va de la variété sheng au swahili de Nairobi. induits et retombées de l'enquête

Changements Changements

induits sur Je sheng

Je me suis rendue compte durant des missions de terrain que lorsque je posais des questions sur cette langue aux informateurs, je ne trouvais pas forcément de recoupement entre ce qu'ils affirment dire et ce qu'ils produisent en situation spontanée. Les locuteurs avaient une tendance nette à traduire des énoncés en utilisant du vocabulaire fort associé à la variété la plus argotique, ce qu'on ne retrouve pas systématiquement dans les conversations spontanées. La seconde différence, entre les énoncés dits spontanés et les traductions orales, se situait au
6 En swahili, kitabu est en classe 7-8, son pluriel est vitabu.

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niveau grammatical. En effet, en situation d'interrogés, les locuteurs utilisent une grammaire swahilie alors qu'en situation spontanée, la grammaire est plus spécifiquement sheng. Dans le cas 1, qui présente la traduction en situation d'interrogé de : « il apporte mes chaussures», on retrouve une syntaxe apparentée à celle du swahili standard. En revanche, le vocabulaire y est identifié par les locuteurs comme sheng, comme le mot njumu (d'origine inconnue), le verbe bring (de l'anglais) et le possessif mayn (d'origine anglaise mine). Lors d'entretiens, les locuteurs affmnaient reconnaître ces mots comme du lexique sheng emprunté ou non à d'autres langues. En situation 2, on retrouve des éléments grammaticaux sheng comme la présence, dans la forme verbale, d'une extension verbale ap.pelée intensif, emprunté au kikuyu (-ang), et un double pluriel sur le nom /datu. Par contre, le lexique dans l'exemple 2, est un lexique plus proche du swahili avec le verbe -leta (apporter), le mot viatu (chaussures) et le possessif -angu. Cas 1 : en situation d'interrogé: A_na_bring njumu za mayn il-pr_apporter chaussures de mes II apporte mes chaussures
Cas 2 : en situation spontanée : A_na_Ietanga maviatu zangu. ll-pr_apporter+int pl_chaussures mes TIapporte mes chaussures

Par ailleurs, nous avons remarqué, en récoltant des compositions de swahili, dans une école primaire8, que le type de fautes liées au sheng était plus d'ordre grammatical que lexical. Les élèves n'introduisent ainsi que rarement du lexique sheng dans leurs devoirs alors qu'ils suivent plus facilement des règles grammaticales sheng, sans se rendre compte qu'il s'agit de « déviances» vis à vis du swahili standard.
Par exemple, un élève écrivait: tulinunua vitu nyingi9 (nous avons acheté de nombreuses choses), ici la faute se situe sur la confusion de l'appartenance de classe du mot vitu. Ce mot appartient, en swahili standard, à la classe 7-8, il est accordé ici avec l'adjectif -ingi en classe 9-10. Cette faute s'explique car en sheng, les noms ne défmissant pas un être humain sont tous accordés en classe 9-10. Nous pouvons conclure de ces exemples que les locuteurs de sheng ont une conscience nette de la spécificité lexicale du sheng par rapport au swahili. Cependant ils n'ont pas conscience de sa spécificité grammaticale. J'ai donc tiré de cette expérience la conclusion que le questionnaire n'est pas une méthode
7 En swahili, kiatulviatu fait parti de la classe 718 (ki, vi) 8 Mary Immaculate Center, South B. 9 En swahili standard, tu/inunua vitu vingi.

Implications

et retombées

d'une enquête de sociolinguistique

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adaptée à ce type de langue naissante et aux informateurs qui sont peu habitués à être interrogés. J'ai donc par la suite adopté systématiquement la méthode de l' observation. Retombées auprès des communautés linguistiques étudiées

En ce qui concerne les répercussions sur la communauté étudiée au sujet de cette enquête, j'ai été confrontée à deux types de comportements. Certaines personnes ont acquis cette langue comme vernaculaire et reconnaissent dans cette langue une identité et une certaine fierté. Ainsi, des locuteurs affmnaient que le sheng n'était pas seulement une langue mais un mode de vie qu'ils associent aux jeunes de la rue et des ghettos qui seraient (selon la tradition orale) les initiateurs de cette langue. Yaani, u_na_cheki kwangu sheng siyo luga ni layfsatyl yangu u_na_chek, C'est-à-dire tu-pr _voir chez-moi sheng être-pas langue être vie style mon tu-pr voir Y : Tu sais, pour moi, le sheng ce n'est pas une langue mais un style de vie.

_

kwa hivyo ni ku_manisha, ni_ki_enda ku_Iala ama ni_ki_amuka ni_ko na ? de ainsi être inf_signifier je_conc_aller inf_dormir ouje_conc_réveiller je_être avec Ce que je veux dire, c'est que si je vais dormir ou si je me réveille, je l'ai dans la peau. kwa hivyo watev~r ni_ki_kutana na yeye eni taym eni pIes eni de de ainsi n'importe je_conc_trouver+asso avec lui n'importe endroit n'importe jour donc à n'importe quelle heure et à n'importe quel endroit mi ni_ ko hivo hivo yaani. Sawa sawa. Moi je_être ainsi ainsi enfm. Ok Ok Je suis comme ça. X : Ok U_na_onaje
Tu -pr

sheng? mi na_ona sheng ni luga flani deynamik sana
sheng moi voir sheng être langue certaine dynamique très

_voir _comment

Qu'est ce que tu penses du sheng? Y: je pense que le sheng est une langue dynamique. yaani île dizayn kama hatu_nge_kuwa sisi wa mtaa_ni, oke i_nge_kosa ku_kuwa enfm cette création si nous+nég_subj_être nous de rue_dans OK il+_subj_manquer inf être Si nous les gens de la rue, on était pas là, cette langue ne serait pas née. Ces personnes étaient heureuses de pouvoir participer à la description de leur langue. Et mon enquête n'a fait que renforcer leur regard positif vis-à-vis de cette langue. La seconde catégorie, est celle des non-locuteurs de sheng et des personnes pour qui le sheng n'est pas leur langue première. Notons par ailleurs, que certains locuteurs l'utilisent quotidiennement mais qu'ils ne s'identifient pas à cette langue. Les personnes de cette seconde catégorie insistaient sur le fait que cette langue devrait être interdite, car elle «abîme» les autres langues du fait du

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A. Ferrari

métissage linguistique ou parce que les enfants souvent en échec scolaire, ne font pas de différence entre les langues étudiées à l'école (anglais, kiswahili) et le shenglO. Par conséquent, ils ne portaient pas réellement d'intérêt à l'enquête que je réalisais, ou en profitaient pour défendre le fait que le sheng devrait être interdit.
sheng i_na_faa i_ondolewe kwa sababu i_na_fanya wa_toto sheng il-pr _devoir il_retirer+passif+subj de raison il-pr faire PC_enfants Le sheng, on doit l'interdire car il fait que les enfants

_

wa_changanyikie na masomo ils_mélanger+statif+applicatif avec pl_études ne réussissent pas à l'école. Sheng lazima iondolewe kabisajuu i_na_haribu luga zote sheng il-doit il-passif+subj complétement car il-pr_abîme langues autres Le sheng doit être interdit car il abîme les autres langues. Retombées auprès des organismes locaux travail/ant dans les bidonvil/es

Les associations présentes dans les bidonvilles, ont été assez étonnées de mon sujet de recherche. Au vu de mes premiers résultats, certains responsables ont réalisé que

cette langue vue son importance d'utilisation ne peut être ignorée. Certains penchaient pour amener les enseignants à connaître cette langue pour mieux pouvoir communiquer avec leurs élèves et pour leur expliquer les différences qui existent entre le swahili et le sheng, D'autres penchaient pour encourager les publications dans cette langue pour qu'une littérature des ghettos naisse à Nairobi. Une église protestante a avoué même utiliser le sheng dans ses sermons pour attirer les jeunes dans leur église. Cependant, ces retombées positives n'ont été que marginales et la plupart des organismes n'ont pas réellement été intéressés par cette recherche. Une incompréhension s'est faite ressentir car cette langue est considérée comme un argot associé à la délinquance juvénile. De ce fait, certains organismes considèrent la recherche sur cette langue comme un encouragement aux activités illégales. Cette recherche a été aussi mal ressentie pour d'autres raisons, cette langue considérée comme locale et marginale est perçue comme un frein au développement économique et social par des organismes œuvrant en faveur du développement (les ONG par exemple). L'enseignement de l'anglais est souvent, dans ces institutions, valorisé au détriment des langues locales.

10

c. Githiora (2002) a reçu des témoignages identiques de parents et de professeurs affmnant que
ces langues.

les élèves ont de plus en plus de mal à différencier

Implications et retombées d'une enquête de sociolinguistique Conclusions

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En conclusion, les facteurs favorables au bon déroulement de ma mission ont été une bonne connaissance du terrain, et une participation active des informateurs. Les facteurs qui ont ralenti mon enquête ont été les présupposés linguistiques tels que la rigidité d'une langue et la méthode d'enquête par entretiens. Les retombées négatives de mon enquête telles que l'incompréhension des nonlocuteurs de sheng, m'ont amenée à réfléchir sur la reconnaissance des langues urbaines qui sont confrontées à plusieurs facteurs jouant défavorablement pour leur reconnaissance: le fait qu'elles soient minoritaires, qu'elles soient récentes, et qu'elles soient mal perçues localement. De retour, en France pour analyser les données que j'ai pu recueillir, je me dois de me rappeler que cette enquête n'était pas seulement mon enquête mais qu'elle a été réalisée par bon nombre d'informateurs qui ont été plus qu'impliqués et qui attendent de voir les résultats que j'ai pu en tirer. Je devrai donc lors de ma prochaine mission leur présenter un résumé de mon travail. Il sera d'ailleurs très enrichissant pour moi et pour ma recherche de connaître leur avis sur celui-ci. Les motivations qui me poussent à présenter les premiers résultats de ma recherche aux communautés étudiées sont de deux ordres. Tout d'abord il me semble tout à fait naturel et en quelque sorte «obligatoire» de présenter aux informateurs les résultats d'une recherche étant donné qu'ils y ont participé. Selon moi, la recherche ne peut être envisagée qu'à double sens, c'est-à-dire qu'on ne peut envisager de récolter des informations sans retour auprès des informateurs. De plus, l'expansion du sheng, la méconnaissance de cette langue et des communautés qui la parlent et les conflits entre les différentes communautés urbaines me semblent les facteurs principaux à l'importance de la recherche sur cette langue et à la transmission de cette connaissance auprès des communautés concernées.

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A. Ferrari

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LECHERCHEURSURLETE~:
PEUT-IL ET DEVRAIT-IL ETRE PARTICIPANT A L'INTERACTION ETUDIEE ?1 Introduction Depuis l'émergence de certains courants de pensée tels que la sociolinguistique et l'analyse conversationnelle, l'importance de l'étude des données authentiques est souvent soulignée. Ces approches nécessitent un travail d'analyse sur des données enregistrées d'interactions verbales plutôt que sur des exemples construits par le chercheur. Elles ont le mérite de se donner comme objet ce qui se passe réellement dans la communication, mais entraînent en retour d'autres problèmes, notamment celui connu sous le nom de « Paradoxe de
l'Observateur ».

La recherche dont il est question dans cet article s'appuie sur des données enregistrées, au départ dans le cadre d'entretiens sociolinguistiques, et plus récemment dans le contexte de conversations spontanées entre amis. Dans le cadre de ces entretiens sociolinguistiques, deux questions principales se posent: d'une part l'effet de l'observateur sur les données qu'il récolte; d'autre part l'influence de sa participation comme observateur sur l'analyse qu'il produit ensuite de ses propres données. Ces questions seront traitées ici dans le cadre d'un travail sur les récits d'expérience personnelle. L'objectif de cet article est donc d'examiner un certain nombre de problèmes liés à cette forme de participation. Dans une première partie, nous rappellerons ce qu'est le Paradoxe de l'Observateur tel que W. Labov (1976) l'a décrit dans ses travaux. Dans une deuxième partie, nous examinerons plus spécifiquement la question de la participation du chercheur à l'interaction qu'il se propose d'étudier, dans ses effets sur les autres participants et sur son propre discours. Nous résumerons la position d'autres chercheurs sur ce problème et présenterons notre propre point de vue en nous appuyant sur nos données. Dans une troisième partie, nous examinerons l'effet de cette participation sur l'analyse proprement dite des données. Enfm, dans une quatrième partie, nous tenterons de présenter un bilan de notre travail.

Le Paradoxe de l'Observateur Dans son livre Sociolinguistique, W. Labov décrit ainsi ce paradoxe: « Le but de la recherche linguistique au sein de la communauté est de découvrir comment les gens parlent quand on ne les observe pas systématiquement; mais la seule façon d'y parvenir est de les observer systématiquement» (1976 : 290).
1

Hilary Inwood, Université Nancy 2.

32

H. Inwood

Il exprime ainsi la tension qu'éprouve le chercheur entre son désir de travailler de manière éthique, en montrant ouvertement aux sujets qu'ils sont enregistrés, et son désir d'étudier des données qui soient les plus authentiques possibles. Or, constate W. Labov, quand les sujets sont conscients d'être enregistrés, leur discours est différent de ce qu'il est «habituellement». W. Labov parle du vernaculaire, le style de parler qui se produit dans la conversation informelle de locuteurs de même statut qui se connaissent bien. Il note qu'en situation d'enregistrement un phénomène d'auto surveillance se produit, ce qui risque d'influencer le choix de vocabulaire, des structures syntaxiques, phonologiques, etc. A tout moment, le chercheur doit donc essayer de minimiser l'effet de cette observation, tout en sachant qu'il n'y parviendra jamais complètement. W. Labov donne plusieurs conseils pour minimiser l'influence de l'observation. TI estime qu'il est possible de diminuer les contraintes de la situation d'interview grâce à divers procédés qui réduisent l'état d'auto surveillance dans lequel se trouve le sujet, favorisant ainsi l'émergence d'un langage moins surveillé. Par exemple a) parler de matières qui recréent des émotions violentes du passé ou b) enregistrer l'interaction au sein du groupe des pairs, de préférence au tête-à-tête du sujet et de l'enquêteur. Après avoir employé plusieurs méthodes de recueil de données, y compris les tests d'acceptabilité des variantes et des entretiens sociolinguistiques, W. Labov a changé de méthode lors de son étude du parler ordinaire des banlieues de New York. TIa abandonné l'entretien individuel et a commencé à faire des observations de groupes de pairs. TIa choisi des groupes d'adolescents qui se réunissaient naturellement par affinité et des liens d'appartenance à des gangs. Un chercheur venant du même milieu s'est donc entretenu régulièrement avec ces groupes sur une période de presque un an. W. Labov est allé jusqu'à dire qu' «aucune contrainte visible ne pesait sur ces réunions; les adolescents se comportaient à peu près comme d'habitude, avec pratiquement les mêmes interactions (verbales et physiques) entre eux» (1976 : 291). Dans son livre sur la linguistique de terrain, P. Blanchet relève également cette question de l'effet du cadre de l'entretien en constatant que, «la situation explicite et plus ou moins formelle de l'enquête développe des attitudes et discours d'ajustement de l'informateur à cette situation même et à l'enquêteur [...]» (2000 : 46). TIcite également le commentaire de H. Walter (1987 : 31), qui note qu' « Il est vrai qu'en intervenant de la sorte, on modifie les conditions de la communication, et la nature même des éléments recueillis peut dépendre de la manière dont ils ont été demandés» (cité par Blanchet, 2000 : 46). Nous ne pouvons qu'être d'accord avec cette évaluation de l'importance du cadre d'entretien sur le déroulement de l'interaction entre enquêteur et enquêté. L'interaction dans une situation d'entretien sociolinguistique est clairement asymétrique. C. Kerbrat-Orecchioni (1988) relève cette question de la symétrie (ou

Le chercheur

sur le terrain:

Peut-il et devrait-il

être....

33

autre) de l'interaction dans son article sur le rapport de places. En situation d'interaction asymétrique le rapport de places est tel qu'il existe un « dominant» et un « dominé ». Elle constate que ce rapport de places dépend de facteurs externes et

internes à la situation, mais qu'il n'est pas fIXe et est souvent négocié dans
l'interaction.

R Vion évoque également cette négociation, où «la situation se définit et se redéfinit indéfiniment» (1992 : 105). Nous pouvons en conclure que l'asymétrie créée par le cadre d'entretien n'est pas immuable et peut être rééquilibrée au cours de l'interaction. Nous ajoutons cependant qu'en situation d'une conversation enregistrée hors de ce cadre formel d'entretien, l'importance de l'effet dominant/dominé sera moins important, puisque l'asymétrie de l'interaction est réduite. Effectivement, dans des recherches sur des données recueillies en situation d'entretien nous avons trouvé que le rôle d'intervieweur ne correspondait pas au rôle joué d'habitude dans une conversation entre pairs. En effet, au cours du travail sur de telles données, nous nous sommes posée des questions quant à la spontanéité des récits récoltés. Il est vrai que certains sujets parlent facilement même devant le micro, mais d'autres ne manifestent aucun désir de raconter. L'interviewer peut se sentir obligé de provoquer des récits d'expérience personnelle en posant des questions de plus en plus précises. TInous a semblé important, pour cette étude de récits, d'étudier la langue dans un contexte moins artificiel, c'est-à-dire dans l'interaction quotidienne entre des gens qui appartiennent au même réseau social. Des conversations entre amis ont donc été enregistrées, afm d'étudier l'interaction entre interlocuteurs dont les rôles sont peu différenciés ainsi que les récits produits spontanément dans cette situation. Les conversations quotidiennes, et les récits qui y surgissent, se construisent dans l'interaction entre les interlocuteurs. Il existe une constante négociation du sens pour assurer une intercompréhension la plus complète que possible. Chaque tour de parole dépend de ceux qui l'ont précédé, et même pendant la narration le narrateur reste attentif aux réactions de son interlocuteur. Ce choix soulève pourtant un nouveau problème: étant un des participants de la conversation étudiée, le chercheur doit se demander si cela présente des inconvénients méthodologiques. La participation du chercheur à l'interaction: ses effets sur les autres participants et sur son propre discours

Nous centrons donc notre attention sur la question de savoir si la présence du chercheur-observateur a des effets sur le discours produit par les autres sujets. Certains linguistes estiment que cet effet est moins important lorsque l'observateur est connu des participants (Milroy, 1987 ; Blanchet, 2000). Ceux-ci sont alors davantage à l'aise, et ils ont moins d'hésitation à aborder des thèmes

34

H Inwood

plus délicats; ils font davantage confiance au chercheur et leur style de discours est plus proche du style qu'ils emploient «normalement ». P. Blanchet note que l'appartenance du chercheur au groupe social, «permet d'enquêter de l'intérieur de l'interaction langagière et/ou de la communauté linguistique étudiée(s) et donc d'observer des phénomènes habituellement cachés aux étrangers» (2000 : 42). Ayant observé ce phénomène, nous pensons que la présence du chercheur dans un groupe d'amis dont il fait partie est considérablement moins dérangeante que celle d'un observateur externe non familier qui se serait intégré dans ce même groupe social. La présence du chercheur a une influence moins importante que la présence du micro lui-même, si le chercheur fait partie du groupe social au sein duquel se déroule l'action. Pour cette raison, il semble important d'examiner également la question de savoir jusqu'à quel point les locuteurs étaient conscients de la présence du micro. C'est une question à laquelle il est difficile de répondre. TIn'existe que quelques exemples, dans notre corpus, de moments où les sujets font allusion au fait qu'ils sont enregistrés. A titre d'exemple, celui d'une conversation enregistrée au cours d'un repas entre amis, à un moment où l'observatrice s'est absentée pour répondre au téléphone. Quand elle revient dans la pièce, la conversation continue ainsi (E est
I' observatrice) :

295 A on a dit plein de trucs sur ta cassette\ hein! tu verras\
296 E ah ouais\ 297 D oui elle racontait toute une histoire/ euh\ 298 A ah faudrait que t'écoutes\ hein!

Les commentaires de A peuvent laisser supposer qu'elle est consciente, au moment de raconter son histoire, que celle-ci sera écoutée plus tard. Cela dit, il est difficile de savoir si cette connaissance a influencé sa façon de raconter son histoire. On pourrait penser qu'elle a l'air d'être fière de son histoire, étant donné son enthousiasme à l'idée d'être réécoutée. Mais on pourrait aussi bien penser qu'elle a oublié la présence du micro et que le retour de la chercheure lui a rappelé l'enregistrement. A poursuit en mentionnant de façon explicite le travail de recherche. Elle pose une question à laquelle E préfère ne pas répondre en détail : 310 A mais tu nous diras quand! à quoi ça sert\ 311 E mm! - dans trois ans\ - quand j'ai fmi mon doctorat\ {rire} 312 B c'est la réponse à laquellej'ai eu droit\ {rires de toutes} Les participantes ne semblent pas trop déçues de cette réponse. En tout cas la conversation se poursuit sans qu'elles paraissent en vouloir à E.

Le chercheur

sur le terrain:

Peut-il et devrait-il

être....

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Auparavant dans

la même conversation, pendant l'absence de E, les interlocutrices parlaient de la prononciation, en français, d'un mot qu'une anglophone a du mal à dire. Une série de répétitions de ce mot est suivie par un commentaire d'une des francophones: 239 A ah oui alors: pour E qui enregistre - cueillait\ 240 0 voilà\ 241 0 ça va tout enregistrer - bon et euh Qu'est-ce qui peut avoir déclenché ce commentaire? Cette interlocutrice a-t-elle une conscience permanente d'être enregistrée? Ou est-ce le fait de parler du français normatif, d'être dans un registre métalinguistique, qui lui a rappelé que chacune de ses paroles sera figée pour toujours sur une cassette?

Nous postulons donc que la participation de l'observatrice à cette conversation a été plus utile que ne l'aurait été son absence. Les interlocutrices savaient que personne hors de la situation n'allait écouter les cassettes. Si l'observatrice n'avait pas été là, elles auraient été conscientes de sa présence « virtuelle» de par le fait qu'elle écouterait la conversation plus tard. Si la présence du chercheur n'a pas nécessairement une forte influence sur les autres participants, il faudrait également se poser la question de savoir quels sont les effets possibles de cette participation sur son propre discours. Le chercheur étant par défmition plus conscient des buts de la recherche que ne le sont ses sujets, on peut supposer que son discours a de plus grandes chances d'être modifié que celui de ses sujets. D. Schiffrin (1987 : 41-42) note le danger inhérent à la présence du chercheur quand elle discute les implications de sa propre participation aux conversations qu'elle étudie. Elle remarque que cette participation entraîne deux risques principaux. Le premier est justement que le rôle de l'analyste dans le discours influence le développement de ce discours. Tout en reconnaissant ce danger, il ne nous semble pas que le discours de l'observateur-chercheur serait très différent avec ou sans enregistrement. TIest toutefois possible que, se sachant enregistré, il parle un peu moins: de manière générale les gens n'aiment pas réentendre leur voix et se trouvent un peu ridicules en se réécoutant. Que le chercheur parle moins est peut-être une bonne chose car lors de l'analyse des données, il peut se concentrer davantage sur l'interaction des autres interlocuteurs. Dans notre corpus nous ne trouvons pas de commentaires de la part des autres interlocuteurs qui indiqueraient que l'observatrice-chercheure, qu'ils connaissent, s'exprime différemment pendant l'enregistrement. Le deuxième risque relevé par D. Schiffrin (1987 : 41-42) se pose au moment de l'analyse des données: il faut se poser la question de savoir jusqu'à quel point la participation à la conversation influence l'interprétation ultérieure de ces données.

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H Inwood L'effet, sur l'analyse des données, de la participation du chercheur à la conversation

En effet, P. Blanchet constate que, «l'implication personnelle de l'observateur [ ...] peut parfois induire une perception très orientée des phénomènes sans recul ni métaposition suffisante ultérieurement (à l'analyse) » (2000 : 43).
Nous allons donc examiner la question de savoir dans quelle mesure la participation du chercheur à la conversation influe sur la transcription et l'analyse de l'interaction. Il est difficile de répondre à cette question de manière générale, puisque cet effet est sans doute différent pour chaque chercheur. Nous tenterons d'y répondre par rapport à la littérature avant d'y réfléchir à partir d'expériences concrètes, tout en soulignant les éventuels dangers pour tout chercheur. A vrai dire, l'effet de la participation à la conversation sur l'analyse des données commence avec la transcription. De prime abord, on pourrait penser que l'on comprend d'autant mieux l'enregistrement d'une conversation lorsqu'on a participé à cette conversation. Parlant de la transcription, C. Blanche-Benveniste remarque que «[ce] que nous entendons est un compromis entre ce que nous fournit la perception elle-même et ce que nous reconstruisons par l'interprétation» (1997 : 27). A cela s'ajoute un autre paramètre -le souvenir de la conversation - quand le transcripteur y a lui-même participé. La transcription constitue donc déjà en elle-même un vrai défi: comment être sûr de ne transcrire que ce que l'on entend et ne pas se laisser influencer par ses souvenirs, fidèles ou imparfaits, de la conversation? Le chercheur qui veut mobiliser ses souvenirs doit d'ailleurs être prudent car la mémoire n'est pas infaillible d'une part, et filtre les infonnations d'autre part. Il serait présomptueux de se croire capable d'être objectif par rapport à ses données, mais ceci est vrai à un certain degré même lorsque l'on n'a pas participé à la conversation. Que ce soit en situation de conversation ou en écoutant une cassette pour la transcrire, le chercheur est toujours en situation d'interprétation, et donc aussi d'anticipation, utilisant son raisonnement humain et ses connaissances du locuteur, de la culture, du contexte précis de la production du discours. Cette interprétation évolue au cours de son discours, nous modifions nos attentes selon les infonnations nouvelles. TI est naïf de croire que nous sommes capables d'écouter quelqu'un à un niveau purement phonétique sans interpréter ses paroles. En d'autres tennes, l'écoute du chercheur est toujours « sous influence ».

En parlant du travail du linguiste, C. Blanche-Benveniste constate également que « c'est toujours en reconstruisant ce que le locuteur a voulu dire que nous parvenons - plus ou moins bien - à percevoir ce qu'il dit» (1997 : 27). Le danger inhérent à ces propos est la tentation de commencer l'interprétation des

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