Approche pragmatique de la littérature

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La pragmatique du langage ordinaire peut-elle s'appliquer à l'écriture littéraire sans se dénier elle-même ? La littérature ne cherche-t-elle pas à faire sortir les interlocuteurs par la fiction du contexte pragmatique d'interaction et à dépragmatiser ainsi leur vie ? Le présent ouvrage décrit le fonctionnement pragmatique des deux modes de langage afin de montrer l'identité structurale qui régit le monde de la réalité et celui de la représentation fictionnelle. A titre d'illustration, cet ouvrage présente une approche pragmatique du roman Le procès de Franz Kafka.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782296147386
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Approche pragmatique de la littérature

site: w\\w.librairiehannattan.cOtn diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr «d L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00600-0 EAN : 9782296006003

Elfie POULAIN

Approche pragmatique de la littérature

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

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Collection Perspectives transculturelles dirigée par J. Poulain, H.J. Sandkühler et F. Triki
La réduction de la mondialisation à la globalisation économique ne fait pas justice au développement des diverses cultures du monde. Ce développement ne saurait en effet être réduit à ce que désire en faire le Fonds Monétaire International: une affaire négociable en termes purement économiques. Il exige en effet un véritable dialogue interculturel qui ne se contente pas de laisser cohabiter les cultures comme des traditions fermées, qui ne désirent s'affirmer qu'aux dépens des autres. Ce dialogue doit pouvoir faire appel aux formes les plus évoluées et les plus réfléchies des diverses cultures qui constituent le patrimoine mondial. Cette collection entend participer à ce dialogue en mobilisant tout le potentiel critique des sciences humaines des philosophies contemporaines et de la littérature pour dégager ce qu'il y a de véritablement universel dans ces différentes cultures, pour mettre en lumière ce qui résiste en elles à la critique mutuelle qu'elles exercent les unes à l'égard des autres, et pour valider ce que l'expérimentation mutuelle inédite qui se propage aInsI. L'universalisation effective qu'elles parviennent à effectuer d'elles-mêmes doit pouvoir distinguer ses propres résultats des effets polémiques de la guerre des cultures qu'engendre le désir qu'a chacune d'étendre son hégémonie sur les autres. Elle ne forge un être humain capable d'intégrer en lui leur multiples richesses qu'en laissant advenir à la parole cette auto-critique transculturelle, par laquelle advient à l'existence le monde commun auquel elles aspirent.

Introduction L'approche pragmatique et la critique littéraire
« Il faudrait (...) distinguer l'énonciation parlée de l'énonciation écrite. Celle-ci se meut sur deux plans: l'écrivain s'énonce en écrivant et, à l'intérieur de son écriture, il fait s'énoncer des individus. De longues perspectives s'ouvrent à l'analyse des formes complexes du discours, à partir du cadre formel esquissé ici. »1

Le terme «pragmatique» que nous employons dans le présent ouvrage pour caractériser notre approche littéraire se réfère à la science du langage qu'on nomme « la pragmatique» à la suite des travaux effectués par le philosophe et sémioticien Charles William Morris dans les années 1930. Ce dernier définit la nouvelle science comme suit:
« (...) la pragmatique est cette partie de la sémiotique qui traite de l'origine, des usages et des effets des signes à l'intérieur du comportement dans lequel ils apparaissent. »2

1
2

E. BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale, II, Paris, Ed.
1974, p. 88.

Gallimard,

Charles MORRIS, Writings on the General Theory of Signs, La Haye, Ed. Mouton, 1971, p. 302. Cf. également Foundations of the Theory of Signs (1938) et Signs, Language and Behavior (1955), repris dans l'édition de 1971.

7

L'approche pragmatique et la critique littéraire Cette définition précise que l'analyse pragmatique du langage ne se concentre pas sur les signes en eux-mêmes, pris isolément, mais sur ceux qui les utilisent et sur les conséquences qu'ils engendrent dans le cadre de l'interaction communicationnelle de la vie réelle. Aussi vouloir lier l'analyse pragmatique et le langage littéraire semble relever d'un défi, presque d'un paradoxe. En effet, les deux concepts se situent aux antipodes l'un de l'autre: la pragmatique s'attache à l'analyse du langage « ordinaire» qui relève du domaine logique et rationnel de la vie quotidienne; la littérature, par contre, fait usage d'un discours fictionnel qui renvoie au domaine de l'irrationnel et de la vie imaginaire. S'y ajoute que pour le discours fictionnel, le cadre interactionnel qui définit cette analyse du langage comme science n'est pas donné dans la mesure où une distance spatiale et temporelle sépare la production et la réception du signe, car l'œuvre produite par l'auteur, peut être lue et actualisée par le lecteur dans un lieu et un temps fort éloigné du premier. Il s'ensuit que le propre du langage littéraire, du langage de la fiction, somme toute, s'avère être précisément le contraire de la pragmatique, il semble opérer une dépragmatisation du langage ou, en d'autres termes, sa décontextualisation. Néanmoins, malgré cette différence évidente entre la pragmatique et la littérature, il continue à exister un dénominateur commun et essentiel: c'est l'usage du signe, du langage comme médium de communication et d'interaction.
« L'œuvre littéraire, appartenant à l'univers du langage, appelle naturellement un discours qui la légitime, la commente, l'éclaire », écrit Daniel Bergez.3
3

Daniel BERGEZ, « Avant-propos)} de Méthodes critiques pour l'analyse littéraire par Daniel Bergez, Pierre Barbéris, Pierre-Marc de Biasi, Luc 8

L'approche pragmatique et la critique littéraire Aussi pouvons-nous nous poser la question de savoir si, et comment, les présupposés de la pragmatique peuvent s'appliquer à l'approche littéraire. Peuvent-ils constituer un outil méthodologique susceptible d'orienter la compréhension et l'interprétation du texte littéraire? Cette question renvoie à la critique littéraire et pose le problème de la méthode. Le critique littéraire est tout d'abord un lecteur qui présente publiquement le résultat de sa lecture. Il fait connaître un auteur et éveille la curiosité et l'intérêt pour une œuvre spécifique. Aussi la critique est-elle à comprendre comme une invitation à la lecture.4 Ainsi d'autres lecteurs, plus pressés, peut-être moins instruits ou moins disponibles, «trouvent-ils plus de richesse.» 5 Toutefois, la critique ne cesse d'être critiquée, à commencer par les auteurs eux-mêmes: on décrie son subjectivisme, on dénonce son dogmatisme, on l'accuse de banaliser la littérature et de la réduire en objet de divertissement et de consommation culturelle. Parmi les abus et les excès commis dans le passé, on nommera, par exemple, les procès intentés contre des auteurs, tels que Flaubert en France ou Hofmannsthal en Autriche, accusés d'avoir porté dommage à la morale et à la bienséance à travers leur œuvre. G. Genette écrit:

occasion de lire autrement - sous entendu: un peu mieux, vers

« La critique moderne depuis un demi-siècle s'est appliquée à séparer les notions d'œuvre et d'auteur dans le dessein tactique
Fraisse, Marcelle Marini, Gisèle Valency, Paris, Nathan Université, 2002, (2ème éd.), p. 1. 4Pour les différents types de critiques cf. p. ex. Fabrice THUMEREL, La critique littéraire, Paris, Armand Colin, 2002, ou J.Y. TADIÉ, La Critique littéraire au XXème siècle, Paris, Belfond, 1987, rééd. Presses Pocket, « Agora», 1997 5 Jean BELLEMIN-NOEL, «Le texte rêve », in Le Quatrième Conte de Gustave Flaubert, Paris, PUF, 1990, p. 19. 9

L'approche pragmatique et la critique littéraire
fort compréhensible d'opposer la première à la seconde, responsable de tant d'excès et d'activités parfois oiseuses. »6

Aussi les théoriciens de la littérature ont-ils cherché des méthodes d'approche objectives, fondées scientifiquement, des méthodes critiques qui ne confondent pas la biographie de l'auteur et le monde fictionnel de son œuvre. Le 20èmesiècle est devenu, pour ainsi dire, l'ère de l'expérimentation des méthodes littéraires. Parler de méthode est devenu un symptôme de notre temps, de l'ère scientifique. Dans le domaine des sciences, la méthode constitue un outil indispensable, car elle oriente toute expérimentation et assure le progrès. Il est légitime et compréhensible de vouloir étendre le succès que garantit une bonne méthode à d'autres domaines de la vie, y compris à l'interprétation et à la critique littéraires. Mais l'espoir de faire de la critique littéraire une science à l'instar des sciences naturelles s'est nécessairement soldé par un échec. La méthode, en science, signifie que 1'hypothèse de départ est vérifiée dans les faits. Le résultat, bon ou mauvais, est la preuve que 1'hypothèse était vraie ou fausse. Mais en littérature, aucune hypothèse n'est vérifiable dans les faits de la réalité. On peut, certes, distinguer entre une bonne et une mauvaise interprétation. Le jugement de vérité, par contre, y relève d'un autre ordre et ne saurait être compris comme établissant une correspondance avec la réalité, avec les faits7. La seule chose qui importe est que la lecture critique reste analysable du point de vue de la raison. Dans son ouvrage Vérité
6
7

Gérard GENETTE,

Figures IlL Paris, Seuil, 1972, p. 10.

Cf. R. RORTY, «Nineteenth-Century Idealism and Twentieth-Century Textualism », in Consequences of Pragmatism, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1982, p. 139-159. 10

L'approche pragmatique et la critique littéraire et méthode, H.G. Gadamer rappelle le principe général d'Aristote, pour qui le problème de la méthode est entièrement déterminé par son objet.8 Aristote écrit:
« En effet, la différence entre 1'historien et le poète (. ..) vient de ce fait que l'un dit ce qui a eu lieu, l'autre, ce à quoi l'on peut s'attendre. Voilà pourquoi la poésie est une chose plus philosophique et plus noble que 1'histoire: la poésie dit plutôt le général, l'histoire le particulier. »9

La différenciation entre le factuel de la réalité historique, vérifiable par une méthode scientifique, et le général ou I'hypothétique de la poésie qui exprime « ce à quoi l'on peut s'attendre », a conduit les théoriciens de la « nouvelle critique textuelle» à s'interroger sur la spécificité du texte littéraire. Cette critique, née avec le formalisme russe et développée par le New Criticisme américain, s'est imposée en France dans les années soixante sous le nom de structuralisme et a donné lieu, par la suite, à la narratologie. Elle affirme sa modernité par un retour au texte et réclame le statut d'une science littéraire. Son modèle est une linguistique plus proche des sciences que les études littéraires antérieures, dans lesquelles les aspects subjectifs jouaient un rôle plus ou moins important. Cette nouvelle critique considère le texte comme un système clos de signes, elle évacue tout
8

Cf. H.G. GADAMER, Wahrheit und Methode (1960), in Œuvres Complètes 1, Tübingen, Ed. Mohr, 1986, trade partielle en français par Etienne SACRE, révisée par P. RICŒUR, Vérité et méthode. Les grandes lignes d'une herméneutique philosophique, Paris, Ed. du Seuil, 1976, tr. intégrale en français par Pierre Fruchon, Jean Grondin et Gilbert Merlio, Paris, Ed. du Seuil, 1996. C'est à cette dernière édition que nous nous référerons. 9 ARISTOTE, Poétique, 1451b
Il

L'approche pragmatique et la critique littéraire facteur extérieur au texte qu'elle considère comme un « matériau », comme une « machine» dont il s'agit d'analyser le fonctionnement interne avec rigueur et objectivité. Cette conception l'amène à évacuer la relation entre le signe et la chose, autrement dit tout référent et toute question du sens. Rien n'existe en dehors du texte dont elle déclare l'autonomie.Io G. Genette écrit:
« le structuralisme devrait être sur son terrain aussi souvent que la critique abandonne la recherche des conditions d'existence ou des déterminations - psychologiques, sociales ou autres - de l'œuvre littéraire pour concentrer son attention sur cette œuvre en elle-même, considérée non plus comme un effet tnais comme un être absolu (...) Le sémiologie se détourne du signifié pour se vouer à l'étude exclusive du signifiant - il congédie le sens ajouté par I'Histoire. »11

Pareillement, elle procède à une mise à l'écart du lecteur et de l'auteur, de ses intentions, de son jugement, de sa biographie qui, il convient de le rappeler, ont été souvent surestimés au détriment du texte. Elle stipule également la mort du sujet: les personnages, les figures, les voix ne seront plus perçus comme des êtres vivants mais comme des actants, c'est-à-dire des signes qui jouent un certain rôle dans le fonctionnement interne du texte. Il n'est pas question de commenter, d'interpréter, il s'agit de systématiser, d'ordonner, de classifier, de clore, de
R. RORTY parle des idéalistes du 19ème siècle et des textualistes du 20ème siècle. II écrit: In the last century there were philosophers who argued that nothing exists but ideas. In our century there are people who write as ifthere were nothing but texts. These people, whom I shall call Htextualists," include for example, the so-called HYale School" of literary criticism (...) Hpoststructuralist" French thinkers (...), op. cit., p. 139. 11G. GENETTE, Figures l, Paris, Seuil, 1966, p. 155 et p. 199.
10

12

L'approche pragmatique et la critique littéraire théoriser en fixant une terminologie littéraire pour faire naître une science de la littérature. On décrit les fonctions, les structures, les procédés de construction narratives, les unités discursives du texte littéraire comme on décrit la syntaxe d'une phrase. Cette critique a conduit à une hyperthéorisation et à une prolifération notionnelle et terminologique qu'ont déplorées les théoriciens eux-mêmes qui ont ainsi reconnu les limites de cette démarche analytique. G. Genette a proposé une ouverture sur le sens afin d'élargir le champ de la rhétorique qui s'était restreint à l'étude des figures. Pour lui:
la tâche du critique est celle de « dégager la liaison qui existe entre un système de formes et un système de sens ».12

T. Todorov, en formaliste reconverti, condamne l'objectivité pure:
« Ce qu'on peut déplorer, c'est le refus du critique de se poser soi-même en sujet réfléchissant ».13

C'est un fait que décrire uniquement la structure, l'ossature du texte transforme le texte littéraire en un squelette sans âme, en un fruit délicieux auquel on «aurait ôté toute saveur », pour reprendre une remarque de P. Valéry. Congédier le sens de l' œuvre littéraire pose en effet un problème sémiotique car le signe est, et reste toujours, signe de quelque chose, signe de ce qu'il signifie; s'y ajoute que l'évacuation du sens fait surgir un problème anthropologique car, dès lors que l'homme se trouve
12

13 T. TODOROV,

G. GENETTE, Figures Lop. cit., p. 151.
Critique de la critique, Paris, Seuil, 1984, p. 186.

13

L'approche pragmatique et la critique littéraire face à quelque chose d'inconnu, à une énigme ou à un symbole dont il ignore le sens, il éprouvera le besoin de le décrypter pour se le rendre accessible. Hormis le spécialiste qui poursuit ses analyses spécifiques sur le signe, le lecteur ordinaire ne saurait guère lire une œuvre littéraire par pur plaisir des signes, sans s'interroger sur le sens de ces signes. Et ce sens renvoie nécessairement au-delà du texte littéraire, à la vie et à l'époque dont il brosse un tableau. Comme l'écrit Th. W. Adorno:
« L'analyse immanente a une limite inhérente qu'elle doit transgresser nécessairement (...) le paradoxe est que (...) pour comprendre une chose purement par elle-même, de façon immanente, il faut toujours déjà savoir et avoir vécu quelque chose de plus que ce qui ressort de la chose elle-même. » (... )14

En d'autres termes, il faut apporter un savoir pré-immanent dans l'immanence pour s'en rendre maître. La critique textuelle a reconnu la nécessité d'une ouverture pragmatique de l'analyse littéraire, et elle s'est notamment interrogée sur la place du lecteur dans la constitution du sens de l'œuvre. T. Todorov souligne que tout texte littéraire est conçu en fonction d'un auditeur, il est un acte de communication, et cela implique que « la critique est dialogique ».15 U. Eco qui a d'abord pratiqué l'analyse structurale a rapidement plaidé pour une ouverture vers le monde extérieur au texte.16 Dans Lector in Fabula, il pratique une analyse de la lecture comme énonciation et il
14

Th. W. ADORNO, « L. GOLDMANN- Th. W. ADORNO", discussion

extraite des actes du 2ème colloque international sur la sociologie de la littérature, Royaumont, in Lucien Goldmann et la sociologie de la littérature, éd. par l'Institut de Sociologie de l'Université de Bruxelles, Bruxelles, 1975, p. 38. 15Cf. T. TODOROV, Critique de la critique, op. cit., p. 185 sv. 16Cf. Umberto ECO, L 'Œuvre ouverte (1962), tr. froParis Seuil, 1965. 14

L'approche pragmatique et la critique littéraire montre comment, pas à pas, le lecteur est entraîné dans une série de décisions interprétatives. La participation du lecteur y est qualifiée « d'interventions coopératives ».17 L'analyse pragmatique du texte littéraire présentée par Dominique Maingeneau pose également la question de l'énonciation littéraire par rapport au lecteur, il y accorde une attention particulière au dialogue théâtral.18 Quant à l'ouvrage de JeanMichel Gouvard, il problématise le rapport au réel en recourant aux outils linguistiques pour traiter exhaustivement de la référence directe.19 L'approche pragmatique que nous tenterons de développer dans cet ouvrage se veut, quant à elle, à la fois descriptive et interprétative. Elle différera des approches que nous venons de mentionner dans la mesure où elle abordera l'interaction communicationnelle représentée dans l'œuvre romanesque dans un sens analogue à celui où la pragmatique aborde l'interaction dans le monde ordinaire. L'attention y sera focalisée sur la pragmatique intra-textuelle, c'est-à-dire sur la dynamique interactionnelle telle qu'elle se joue à l'intérieur du cadre fictionnel posé par l'ouvrage romanesque. Cela implique que nous posions le primat du texte:
« Le subjectum de l'expérience de l'art, qui subsiste et perdure,
17 Umberto ECO, Lector in fabula (1979), tr. ft. Paris, Grasset, 1985. Cf. également Wolfgang ISER, Der Akt des Lesens, Munich, Ed. Fink, 1976, tr. froL'acte de lecture. Théorie de l'effet esthétique, Bruxelles, Mardaga, 1995, qui met l'accent sur les espaces blancs, les interstices du texte qui doivent être explicités consciemment ou semi-consciemment par le lecteur. Cf. aussi Robert JAUSS, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978. 18 Dominique MAINGENEAU, Pragmatique pour le discours littéraire, Paris, Dunod, 1990. 19Jean-Michel GOUV ARD, La Pragmatique. Outils pour l'analyse littéraire, Paris, Armand Colin, 1998. 15

L'approche pragmatique et la critique littéraire
n'est pas la subjectivité de celui qui la fait, mais l' œuvre d'art elle-même »,

écrit H.G. Gadamer.2o Il s'agira de décrire les effets pragmatiques internes au texte tels qu'ils se manifesteront entre les interlocuteurs, à savoir entre les personnages, de s'interroger sur le sens que ceux-ci accordent aux signes et de retracer l'usage qu'ils en font dans un contexte situationnel donné: le leur, c'est-à-dire dans le contexte où ils évoluent et où ils produisent du sens et des effets de sens. Cette approche ne saurait être confondue avec une méthode toute faite applicable à volonté. Elle est à comprendre comme une grille de déchiffrement susceptible de nous amener à une compréhension de la dynamique de l'action romanesque et du comportement social des hommes. En ceci, elle rappelle le fonctionnement de la loi:
«La loi est toujours déficiente, non qu'elle soit elle-même déficiente, mais parce qu'à l'égard de l'ordre visé par les lois, la réalité humaine reste nécessairement en défaut et ne permet pas, par conséquent, une application pure et simple. »21

Dans l'application de la loi à un cas juridique particulier, les trous de la grille s'avèrent souvent tout aussi importants que la grille elle-même. Il en va de même de l'approche pragmatique: il s'agit de mobiliser ceux des concepts méthodologiques qui
20

H.G. GADAMER, Vérité et méthode, op. cit. p. 108, tr. fr., p. 120. H.G.

Gadamer explique ce primat dans l'expérience de l'art en recourant au concept de jeu. Il écrit dans le chapitre « Le jeu comme fil conducteur de l'expérience ontologique» : « Les joueurs ne sont pas le sujet du jeu; mais à travers les joueurs, c'est le jeu lui-même qui accède à la représentation (Darstellung), in Vérité et méthode, p. 120. 21H.G. GADAMER, Vérité et méthode, op. cit., p. 160. 16

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