Après le livre

De
Publié par

Depuis son origine, l'écrit n'a connu que 5 mutations majeures. Mais chaque fois totales, et irréversibles.


De toute évidence, la mutation numérique de l'écrit, qui a rejoints de plein fouet le livre et l'écriture modernes, est la suivante de ces mutations.


Mais sommes-nous si démunis devant ses conséquences, et son souffle chaotique?


Par exemple, nous n'avions guère besoin jusqu'ici d'approfondir l'histoire du livre et de l'imprimerie – et ce qu'elle (ne) doit (pas) à Gutenberg.


Au terme de plusieurs d'années d'interventions et conférences, j'ai voulu faire le point avec mes propres usages – non pas définir un "futur du livre", mais revenir sur une double histoire.


La première, et qui pour nous est considérablement nouvelle, d'étudier aussi les précédentes transitions, ces étranges époques où les deux modes, l'ancien et le nouveau, coexistent et se construisent l'un par l'autre : quand nous utilisons une police Garamond, savons-nous ce qu'elle doit au premier calligraphe de François 1er?


La deuxième : mais enfin, fini, les "nouvelles technologies" – voici 25 ans que nous disposons d'ordinateurs personnels au lieu de nos machines à écrire, et 15 ans que nous lisons le web. Or, de la fin du CD-Rom, de l'ADSL ou de l'écran multi-tâches, avons-nous su percevoir ce qui changeait le plus nos usages?


Alors, plutôt que se demander ce qui se serait passé si Balzac ou Marcel Proust avaient pu disposer d'un ordinateur, apprendre à relire autrement notre héritage.


La transmission, la mémoire sont à ce prix.


Mais aussi et simplement, dans ce contexte où tout va si vite, où le texte est devenu profusion, pour le seul plaisir : le plaisir de lire.


Cette suite de courts essais a d'abord été publiée aux éditions du Seuil en 2011, mais c'est bien sûr un chantier continu.


Et si c'était en cela aussi un magnifique exemple des possibles du numérique, et de ce qu'il nous ouvre?



FB







Publié le : dimanche 7 septembre 2014
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782814510326
Nombre de pages : 119
Prix de location à la page : 0,0045€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Après le livre

François Bon

Tiers Livre Éditeur

collection Raison double

ISBN : 978-2-8145-1032-6


publication originale LES éDITIONS DU SEUIL, 2011.

VERSION CONSTAMMENT MISE À JOUR & RÉACTUALISÉE.

dernière mise à jour le 9 SETPEMBRE 2014.

[introduction] mutations rares,
mais totales et irréversibles

Pourquoi un livre fait de pistes, de fragments, d’incises : de beaucoup d’incertitudes et très peu de technique ?

Rien à prouver, rien à démontrer, juste comprendre. Longtemps qu’on a appris que militer pour les promesses du futur mène plutôt à la catastrophe.

Le contexte n’est pas serein : une mutation est en cours, irréversible, et qui emporte avec elle ce à quoi nous devons le meilleur de ce que nous sommes. Des cartes, et c’est déjà perceptible, sont violemment redistribuées – à quoi alors s’accrocher, sur quoi se fonder pour s’ouvrir, et sauver si on peut, sauver quoi, le sauver comment ?

La littérature fonde notre rapport direct à l’autre, construit notre regard sur le monde, par la possibilité même d’écart et de loisir dans la turbulence des choses, écart réflexif qui fonde le langage comme nôtre, et la possibilité de se conduire dans le désordre du monde.

L’apprentissage, l’imaginaire, les chemins du savoir, la transmission des techniques, des rêves et des secrets, tout passait par le livre. Mais, depuis deux décennies (tout de même déjà une histoire), nous confions progressivement la totalité de nos usages, depuis les routines professionnelles jusqu’aux commodités les plus privées, à des appareils électroniques. Avec des risques lourds, quand ces appareils et leurs logiciels, et l’économie de ce qu’ils véhiculent, sont sous monopole de quelques groupes dont l’art et la civilisation sont moins la préoccupation que la bourse et la domination.

Alors évidemment, la situation est tendue : les métiers de l’édition et de la librairie ont été de toujours en évolution permanente, y compris dans le partage des rôles. Des acteurs neufs surgissent, on rend facilement Internet coupable de tous les maux pour lesquels on a incertitude ou inquiétude, mais pas encore connaissance de tous les symptômes.

Surtout, plus question de rien prédire : on a connu des mutations politiques ou esthétiques tout aussi rapides et violentes – imprédictibles et arbitraires tout autant. Les mutations de l’écrit ont été plus sourdes et plus lentes, mais chaque fois totales, complexes, et irréversibles. Et la première d’entre elles a probablement été l’irruption même de l’écrit, qui n’a concerné au mieux qu’un tiers des langues recensées, mais les a emportées dans l’aventure dont nous participons encore aujourd’hui.

Il ne s’agit pas ici, pour ce qui concerne la mutation numérique du livre, de mettre en balance les avantages réciproques de la locomotive et du cheval pour le déplacement des voyageurs et des marchandises d’une ville à une autre. Les débats qui opposent de façon binomiale un équilibre à un autre équilibre sont vite stériles : c’est le déplacement qu’il faut examiner, et comment nous avons – faute de savoir le conduire – à nous y comporter, et le penser, affrontant une suite de paradigmes que nous découvrirons chacun périssables autant que nos appareils, fluides et mobiles autant que le regard fasciné que nous portons sur nos propres usages d’écriture et ce qui en a changé en quinze ans.

Les figures les plus récentes, celles liées à la culture devenue industrie, sont souvent celles qui prennent la place la plus visible dans ces débats : le mot marché, on ne l’aurait cependant pas employé pour la littérature au temps de Nietzsche, Lautréamont, Baudelaire. Pourtant, ces lents balancements d’infrastructures, y compris dans leurs aspects économiques, dans l’apparition de l’imprimerie, ou dans cette monstrueuse secousse, probablement plus radicale que celle d’aujourd’hui, que fut l’irruption de la presse et du feuilleton sur la scène de l’écrit, sont ceux qui déterminent aussi les surgissements de contenus neufs – ou la façon dont de telles formes surgissent, périclitent, s’évanouissent.

Une mutation qu’il faut aborder comme n’étant pas contournable, et susceptible même de relayer par de nouveaux emplois beaucoup plus que ceux qu’elle contribue à faire disparaître (la liste des métiers liés à l’édition, sur les formulaires URSSAF, inclut la fabrication de cartes postales et le colportage). Une redisposition numérique qui n’est en rien asservie aux géants effectivement toujours en guette pour les avaler tous – mais leur résister implique de ne pas fuir, de venir au contact. L’industrie comme l’esthétique se recomposent sans cesse depuis leurs propres ruptures, et les discours ou dispositifs protectionnistes, qui augmentent la rigidité de ce qui finit, ne servent qu’à les faire finir plus vite.

Écartons-nous donc des approches polémiques : l’histoire millénaire de l’invention et de l’industrialisation du papier est fascinante. Ce n’est pas pour autant que « l’odeur du papier » (il ne sent pas, c’est l’encre et ses modernes composants) vous aidera beaucoup, lorsque devant une classe de collège ou un amphi de fac vous tentez de renouer ce vieux pacte par quoi le langage, pour qu’on l’éprouve comme nécessaire, doit être mis en mouvement pour soi, et requérir son propre héritage.

C’est de lire toujours qu’il s’agit : histoire plus vieille que celle du texte, si les premiers supports qu’on connaît furent ceux qui permirent de lire – mais c’étaient des images et non du texte – cartes divinatoires des foies offerts en sacrifice. Et comment lire notre présent même, s’il inclut justement cette bousculade de repères, d’identité, de territoire (la carte sociale de nos relations n’est plus liée à une communauté géographiquement fixée), de prise de connaissance directe du réel (elle a toujours été vécue comme directe, même par Pline l’ancien ou les lecteurs d’Hérodote, mais les paramètres en ont constamment changé) ?

Nous voici donc confrontés à l’instable. Il concerne aussi bien les supports, chaque nouvel appareil condamnant le précédent, là où le livre – résultat d’une considérable histoire industrielle d’une ergonomie complexe – tolérait que chaque nouvelle strate acceptait les anciennes (mais dans un changement d’échelle qui les reléguait quand même à d’infinies distances : consultons-nous autrement que dans les expositions des grandes bibliothèques les vieux portulans ?), qu’il concerne les formes mêmes de l’écrit. La relation du texte à l’image, le rôle de la voix pour le conteur ou l’écrivain, le travail quotidien et l’attention au bruit du monde, rien de neuf sous le soleil. Seulement, la forme transmise s’appuyait sur ce qui en était le plus reproductible : le texte, donc, puis l’imprimé.

Ce n’est pas que nous ayons tout à réapprendre : la réflexion sur la typographie, le lien à la part technique de l’écriture (on le croisera pour l’histoire infiniment complexe et passionnante de la tablette d’argile, mais aussi pour Rabelais ou Flaubert) ont toujours été présentes dans l’histoire immédiate de la littérature. Simplement, l’apparente stabilité du livre autorisait qu’elle reste à distance – qu’on la sache, mais en filigrane. Il n’y a jamais eu d’auteur ni d’écriture qui puisse se séparer de ses conditions matérielles d’énonciation ou reproductibilité, ni Shakespeare, ni Bossuet, ni Baudelaire ni Proust : mais lorsque la rupture technique englobe la totalité des aspects de l’écrit, à quoi se raccrocher pour disposer soi-même d’un point d’appui et continuer ? Paradoxalement peut-être, l’objet qui témoigne le plus en avant de cette mutation radicale, c’est le livre imprimé : assemblage de fichiers xml pour le contenu, de masques css pour l’apparence, de métadonnées pour sa distribution, il est déjà en lui-même une sorte de site web, dont la carapace numérique permet aussi bien d’être imprimé qu’archivé, révisé, porté sur des supports électroniques.

Ce paysage émergent, nous pouvons peut-être le définir, mais nous n’y avons pas de prise, et les grands géants qui, à l’arrière-fond, ne se préoccupent eux-mêmes que de leurs propres combats, se préoccupent peu de ce que nous aurions, du point de vue de la pensée ou de la poésie, à leur signifier. Quel traitement de texte à ne pas mettre plutôt en avant son utilisation bureautique, que ce qui le relie à une discipline artistique ?

C’est dans cette humilité qu’il nous faut avancer. Dans l’obscurité du présent, nous sommes cependant armés. Par la nature même de l’écrit, la possibilité de scruter en arrière ses précédentes mutations, dont chacune englobe la précédente. Et une chance immense : si elles sont globales et irréversibles (leçon pour celle qui s’amorce), elles sont en nombre considérablement restreint. Et chacune, à condition qu’on la redéplie aujourd’hui, nous réapprend – sous l’apparente simplicité du lire et de l’écrire – la complexité de leur histoire, et de l’histoire imprévisible de ces mutations elles-mêmes. Lucien Febvre (L’apparition du livre), Pascal Quignard (Petits Traités), Alberto Manguel (Histoire de la lecture) n’ont certes pas attendu l’irruption du numérique pour nous alerter à ce propos : le rêve, le renouveau, s’ancrent eux aussi dans cette revisite de l’ancien.

Et si le voyage qu’on pouvait alors amorcer ensemble, pour qu’il ait une chance d’être pertinent, devait se contenter de ce dépli ? Dans la multiplicité des pistes, des paramètres, se contenter de chaque élément pris un par un. Ils concernent évidemment nos objets : il nous a appris quoi, notre premier ordinateur, et le téléphone que nous avons à la main pour trouver notre chemin dans la ville, il nous enseigne quoi si nous y ouvrons aussi Arthur Rimbaud ou le fil d’info de notre journal quotidien ? C’est un fil presque autobiographique qu’il nous faut déployer, l’approche fragementaire de nos propres usages, mais Walter Benjamin nous a appris la validité de cette méthode en temps de danger. Trop de technique ? Pas possible de la contourner : les dénominations parfois étranges, les flux rss des agrégateurs (qui permettent de propager les articles et repérer sur un site l’arrivée de nouveaux billets), l’établissement de normes pour le format epub (une boîte à fromage comme le PDF, incluant le texte, ses polices, les masques d’affichage, les « métadonnées », table des matières etc., mais qui présente par rapport au PDF l’avantage de se recomposer selon les supports, et assez fruste pour l’utiliser actuellement comme standard – l’équivalent du mp3 pour la musique – de la diffusion du livre numérique) par rapport à nos exigences en terme de forme littéraire, et les appareils eux-mêmes – on n’oubliera pas un iPad sur le sable d’une plage comme on le pouvait du vieux Simenon mille fois relu –, ils ont leur place ici.

A-t-on besoin de ce charabia technique pour réfléchir, et surtout s’il s’agit de littérature ? Toute son histoire elle a rejoué ce conflit – le vocabulaire du corps quand il s’installe chez Rabelais ou celui de la locomotive quand il emporte Zola. Un double mouvement : se saisir « du code », c’est assurer notre liberté d’auteur quant aux formes matérielles de ce qu’on écrit, donc oui, approprions-nous le vocabulaire des flux et formats comme les auteurs de la Renaissance se sont saisi de la page imprimée et son vocabulaire, et de ce qu’il changeait à l’idée même du livre. Et du même coup gardons écart : on ne s’érigera pas plus spécialiste de l’informatique qu’on ne l’est de l’histoire de l’écrit et du livre (quelle dette à des personnalités comme Roger Chartier).

Depuis plus de vingt ans, chaque matin, l’objet qui me fait face est un ordinateur. Voilà que depuis exactement quinze ans, le même objet s’ouvre à une fonction imprévue, celle de me mettre en rapport direct avec ce qui n’appartient pas à mon expérience sensible immédiate, comme le journal, le téléphone ou le courrier postal me le permettaient auparavant, mais sur d’autres critères. Voilà aussi, au présent, la puissance toute neuve d’outils imprévus (même plus la peine, dans un groupe d’étudiants, de demander lesquels ne sont pas « sur Facebook » ? – alors comment s’en accommoder pour prescrire l’écart, la densité que nous savons vitale ?) – voilà que les usages bousculés de lecture changent aussi notre rapport à la bibliothèque (aussi bien privée que publique, et cela concerne les archives tout aussi ben privées que publiques), comme change la circulation (marchande ou pas) de l’écrit, à proportion même de l’échelle que lui avait donnée le livre imprimée, massive, mondiale, contradictoire.

Abandonnons l’idée d’une vision globale. Mais approchons au plus près cette myriade d’éléments qui scintillent, et que chaque texte, dans ce pacte que lire chaque fois renouvelle, appelle comme siens.

L’inventaire alors, ici, dans ces directions juxtaposées, croisées, est d’abord personnel : on a remplacé le livre, cela change quoi, quels risques, quelles opportunités, quelle prescription pour le présent même – et vivre cette mutation, reçue dans notre propre temps biographique, comme insigne chance, à quel prix ?

Et si paradoxalement, alors qu’on parle de télévision numérique, de diffusion numérique de la musique, la transposition du livre au numérique n’était ce qu’un épiphénomène de la période de transition, le temps que naissent, depuis l’intérieur de nos nouveaux usages de lecture, les propres formes denses que ces usages sont susceptibles d’engendrer, et ne se révéleront à notre imaginaire qu’à mesure que nous les expérimenterons ?

[écrire] accorder son traitement de texte

Et si le point de départ, c’était d’abord ce qui nous pousse à écrire ? Pour le musicien, sortir l’instrument de l’étui. Pour celui qui écrit : un logiciel, une machine. Et la longue histoire de la calligraphie, l’histoire encore plus vieille de l’oral. Cela implique quoi, cela change quoi ?

En musique, ce si beau moment où un musicien s’accorde. Mais pourquoi si peu d’utilisateurs, je le vérifie à chaque stage, à chaque cours, règlent leur traitement de texte avant d’écrire ?

Par défaut, un logiciel de traitement de texte propose un réglage interligne simple, un interligne et demi, double interligne. Ces réglages viennent du temps des machines à écrire mécaniques, où une roue dentée était actionnée par le levier manuel de retour à la ligne (poli et chromé, un plaisir).

Mais ces règles partent d’une logique économique : dans le monde anglo-saxon, un auteur est rémunéré au nombre de mots, et les compteurs de nos traitements de texte actuels sont réglés par défaut à vous fournir le nombre de mots écrits (il s’affiche là à mesure que j’avance, en bas de mon écran), alors que nous sommes toujours éduqués, en France, à compter plutôt les caractères (espaces compris), ou bien qu’à chaque contrat signé avec un éditeur, un journal, un musée, on nous parle de feuillets, le feuillet étant censé comporter 25 lignes à double-interligne, soit environ 1750 caractères (espaces compris).

Qu’on passe sur l’onglet manuscrits du site des maisons d’édition, on vous spécifiera bien que les manuscrits doivent être envoyés imprimés recto seulement, en double interligne. Ouvrez un livre : le diamètre intérieur des lettres (l’œil de la lettre) est un paramètre directement associé à la hauteur de ligne. Le livre, pour son confort, impose l’ouverture maximum de la lettre par rapport à la hauteur de ligne. Vous découvrez alors que, sur votre traitement de texte (dans leur grande variété, – et ne jamais se laisser cantonner à un seul), vous pouvez très bien régler exactement la hauteur de ligne. Ainsi, passer à un corps 18 (c’est la taille « zoom position neutre » pour affichage sur les tablettes) pour la police et un interligne de 21 points changera déjà votre perception du texte à l’écran, beaucoup plus près de la page du livre imprimé que de l’ancienne machine à écrire.

Mais nouveau problème alors : le contraste le rend presque illisible. On découvre alors que la plupart des utilisateurs ne règlent pas la couleur de l’encre : du moins, ce qu’on nommerait couleur de l’encre dans l’imprimerie classique. Prenez chez votre quincaillier des échantillons de peinture, appliquez un échantillon de peinture blanche sur une page de livre, et un échantillon de couleur noire sur le texte : depuis bien longtemps on le sait, qu’une page de livre ne doit jamais être blanche, ni l’encre parfaitement noire. Maintenant, réglez votre couleur d’encre à 85% du noir pur (votre fond de page, lui, est déjà probablement réglé par défaut sur une valeur non absolue du blanc : les marchands de machines savent ce qu’ils font) : le texte écrit en corps 18 et interligne 21 devient lisible, « comme un livre ». Ce que les imprimeurs règlent en introduisant généralement un bleu cyan dans l’encre, vous en prenez possession sur votre machine. Dangereux ? Oui, si un texte qui surgit avec la souplesse et la facilité de l’imprimé peut plus facilement passer pour fini, et vous dispenser de la rage de reprendre, récrire, corriger. Mais on peut aussi penser qu’il révélera d’autant mieux les fragilités. Et, tout simplement, c’était pour ne pas savoir faire mieux ou autrement que nos tapuscrit autrefois restaient si basiques.

Démontez votre traitement de texte. Faites l’expérience suivante : exportez un texte bref (tous les traitements de texte le proposent) au format « html » et regardez combien il faut de pures instructions de « code » pour rendre lisible ce que vous avez rédigé, dès cette étape du passage de votre clavier à votre écran. Mais un livre imprimé, désormais, c’est exactement cela aussi : un fichier texte encapsulé aux normes internationales UTF-8, et une grille d’affichage (dite masque css), des métadonnées de titre, auteur, versions...

La composition d’un texte sur une page se fait en fonction de sa destination : que ce soit votre imprimante de maison, votre iPad, ou le livre que proposera votre éditeur. Par défaut, vous êtes rangés dans la première catégorie : réglage sur format A4, caractère taille 12, exactement comme les anciennes machines à écrire, avec la feuille sur le rouleau. Alors entrez dans l’onglet « document » et entrez comme format la taille d’une page de livre et ses marges (il vous suffit de mesurer), ou bien la taille d’écran de votre liseuse ou tablette – de ce moment, on écrira autrement. Le déclic, ici, c’est qu’est déjà présent dans votre traitement de texte, sa destination supposée, et qu’elle prend pour norme la page photocopiée, le document de bureau : or ceci ne nous concerne plus, depuis longtemps.

On peut décréter que ce n’est pas le travail de l’auteur, d’aller choisir les marmites, poêles ou casseroles appropriées à ses ingrédients. Un chef-cuisinier ou un violoniste vous rétorquerait plutôt le contraire. On verra plus loin que Rabelais choisit son papier, et Flaubert taille lui-même ses plumes : la vieille histoire de l’oralité, bien plus vaste que celle de l’écrit, est aussi une prise en compte technique (intonation, préparation, rituels) par celui qui s’en fait le porteur.

Que ce rapport de la hauteur de ligne conjugué à la taille de police soit lié à la densité de contraste et à la couleur du texte m’a toujours émerveillé. Mais pourquoi et comment de tels paramètres, qui ne dépendaient pas de l’auteur dans l’ancienne typographie mécanique, peuvent être si négligés par les utilisateurs de traitement de texte, quand l’écriture est si intime, si urgente ou nécessaire, si décisive, voilà qui continue de m’échapper.

[traverses] lire est discontinu

Quoi de plus simple : on tient un livre, on lit. On garde même souvenir émerveillé des tout premiers apprentissages, et de la révélation progressive des textes. Lire sur écran, ce serait la même chose ? On sait bien, secrètement, que non. Et s’il fallait aussi reprendre conscience de ce que lire met en jeu ?

Que la lecture soit linéaire et continue est une illusion qui m’impressionne de plus en plus. Je lis, j’avance dans mon livre (ou simplement le texte). La phrase se constitue, elle prend structure et sens, une histoire se dessine, une intuition d’ordre poétique s’ancre de façon rémanente : je lis. Lisant, comme dans toute autre activité, la quantité de photons qui parvient à chaque seconde au fond de chaque œil est parfaitement mesurable et définie.

Mais ce n’est pas une valeur absolue : on a aussi travaillé sur combien de photons sont nécessaires pour activer leur détection par les bâtonnets rétiniens, et cette valeur dépend de l’œil lui-même, donc des conditions dans lesquelles il les reçoit (luminosité ambiante, adaptation), comme d’autres paramètres, contraste de l’objet lu. Ce qu’on sait, c’est que ce flux est continu (le livre continue de réfléchir la lumière ambiante, que vous lisiez ou pas), et que le traitement mental qu’on en fait est discontinu.

Avec le numérique, le moindre téléphone ou appareil photo-numérique pourrait tourner des films à plusieurs centaines d’images par seconde, mais cela n’améliorerait en rien la qualité du résultat perceptible, contrairement à ce qui se passe si on améliore la résolution de l’image. Les premiers films à 8 ou 10 images secondes nous donnaient une impression de sautillement, à partir de 12 images par seconde elle cesse et le film nous paraît continu.

Pourtant, on connaît ces expériences : projection de 40 diapositives par seconde où on ne voit que du gris, et si pourtant on insère une image liée à une sensation de danger, on sera capable de déclencher une alerte, presser un bouton. En tout cas, lisant un livre, nous analysons 8 à 12 fois par secondes la façon dont un flux de photons continu a déclenché ou pas l’activité des cônes récepteurs de la rétine.

On sait que le cerveau traite en partie ces signaux dès leur réception, les deux pédoncules qu’il accole aux yeux vers la troisième semaine de l’embryon faisant partie du cerveau lui-même (ce qu’à ceux de ma génération on disait être le « nerf optique »). On sait que l’œil est un organe relativement simple : pas de différence essentielle entre l’œil des poissons et le nôtre, et celui de certaines méduses, avec un appareil constitué d’une trentaine de neurones, lui permet cependant une détection de formes et de couleurs susceptibles d’assurer sa survie. Certains batraciens savent reconstituer leur rétine depuis leurs cellules-souches, quand nous ne le savons pas. L’œil ne saurait pas reconstituer un texte depuis une analyse fixe du flux de photons qui le traverse, et les protéines qu’ils activent dans les cônes rétiniens. Il ne peut les constituer en signes, lettres et mots qu’à condition d’un balayage cinétique. L’œil parcourt en balayage incessant la ligne : fixez uniquement la lettre que vous lisez, fixez-la bien et avancez lentement dans le texte à vitesse de votre lecture – c’est intenable.

Dans ce balayage graphique, quantifié par l’analyse mentale de ce flux une dizaine de fois par seconde, le cerveau identifie les lettres et signes, les mots et phrases, mais aussi l’équilibre global des signes diacritiques, les équilibres généraux, rythme et structure du texte dans la page. De cette perception générale, nous reconstituons une illusion linéaire, où l’autre mystère est qu’elle se reconstitue de façon tout aussi bien auditive, par l’oreille interne.

L’oreille ? Outil de travail dont l’éducation est essentielle pour l’apprenti auteur, mais constat élémentaire : si vous connaissez la voix d’un écrivain, si vous lisez un message émanant de quelqu’un dont vous savez la voix, ce savoir interfère dès la lecture silencieuse. Processus très complexe, et discontinu, induisant des balayages permanents : regardez l’œil de quelqu’un absorbé dans une lecture. Non fixation absolue : les chasseurs, les peintres, les sorciers savent éduquer, dans la perception réelle, cette non-fixation de l’œil, elle fait partie des apprentissages en art plastique. Je me suis toujours demandé, tant est spécifique cet état d’attention au réel avec regard non fixé, si le fait que la lecture l’exigeait n’entrait pas pour bonne part dans la fascination mentale, l’instance de plaisir et le retour sur soi-même qu’elle induit, indépendamment même de ce qu’on lit.

En atelier d’écriture, souvent je tourne le dos quand on passe à la lecture des textes – je préfère me concentrer sur ce que j’entends, plus libre alors pour en percevoir la structure, les pistes de ré-écriture. Mais j’aime au contraire les regarder quand ils lisent silencieusement – ce travail permanent de l’œil. Enjeux industriels lourds à l’arrière, entre les appareils à encre électronique qui proposent un affichage stable, recomposé par flash électrique à chaque changement de page, et les tablettes à écran rétro-éclairé. Que l’un ou l’autre se prête mieux à tel ou tel usage (lecture en extérieur, facilité à le sortir de sa poche, avantage aux lecteurs à encre électronique ; passage au web, complexité des objets liens, images, voix, insérés dans l’écriture même, avantage aux tablettes), c’est un volet de l’histoire : la façon dont nous avons à recomposer notre propre et ancien apprentissage mental de la lecture linéaire (ou l’illusion d’une lecture linéaire) me paraît bien plus complexe encore – pas sûr cependant que ceux qui s’initient à ces appareils en même temps qu’ils apprennent à lire arrivent à la lecture silencieuse de la même façon que nous l’avons apprise.

Le plus grand mystère de la lecture est qu’on lise.

[technique] comment remplacer l’épaisseur du livre ?

Nous tenons des Romains le vieux mot « volume ». Composé sur la surface de la page, le livre était aussi une composition verticale, dans l’épaisseur des cahiers reliés, dans l’empilement des feuilles. La bibliothèque aussi se spatialisait, et les cathédrales étaient des livres de pierre. Âgé de plusieurs décennies, le lien hypertexte a dérangé l’ordre global de la page, le rapport du texte à ce qui lui est extérieur. Transposé dans l’univers à deux dimensions des liseuses et tablettes, le livre en relief s’étiole. Mais qu’on se saisisse de l’écran comme d’un monde en relief, quel livre inventons-nous, à peine décelable encore ?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Histoiresde fantômes

de tiers-livre-editeur

L'appel de Cthulhu

de tiers-livre-editeur

Un fait divers

de tiers-livre-editeur

suivant