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Aspects diachroniques du texte de spécialité

De
223 pages
L'étude des langues de spécialité constitue aujourd'hui une discipline propre et entière dans le champ de la linguistique appliquée. Les discours de tout genre (scientifique, juridique, médical, politique, religieux, voire linguistique) ont été jusqu'alors analysés sous l'angle synchronique. Les langues de spécialité font, dans le présent ouvrage, l'objet d'études diachroniques présentées aux Nouvelles Journées de l'ERLA (Equipe de Recherche en Linguistique Appliquée) à l'Université de Bretagne occidentale, à Brest en novembre 2006.
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Aspects diachroniques
du texte de spécialité

































































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12541-4
EAN : 9782296125414
Textes réunis par
David Banks




Aspects diachroniques
du texte de spécialité




















L’Harmattan
E R L A
Equipe de Recherche en Linguistique Appliquée
Directeur : David Banks
Equipe d’Accueil EA4249 HCTI
« Héritages & Constructions dans le Texte et l’Image »
Faculté des Lettres et Sciences humaines Victor-Segalen
20, rue Duquesne – CS 93837
29238 Brest Cedex 03Introduction
L’étude des langues de spécialité a commencé, au début des années 60.
Au départ timide, elle a rapidement évolué pour constituer un nouveau champ
d’investigation, voire une nouvelle discipline, souvent liée aux problèmes
d’apprentissage des langues étrangères pour des besoins professionnels.
Cependant, la littérature dans ce domaine, maintenant très abondante, reste
concentrée sur des questions d’ordre synchronique, résultat, probablement,
de son lien avec des problèmes du monde actuel d’apprentissage et
d’enseignement. Dans l’étude de la langue générale, personne ne contesterait que la
compréhension de son état actuel soit accrue par l’étude des questions d’ordre
diachronique. Maints problèmes de structure ou de fonctionnement trouvent
leur explication dans la façon dont la langue a évolué. Par conséquent, il
semble curieux que dans le domaine des langues de spécialité, les études
diachroniques restent extrêmement rares. Il est de notre avis que les études en langues
de spécialité ne peuvent que profter de cet apport, et c’est à cette lacune que
le présent ouvrage souhaite répondre.
Cet ouvrage prend ces origines dans un colloque, les Nouvelles
Journées de l’ERLA No. 7, "Aspects diachroniques du texte de spécialité", où la
grande majorité des articles publiés ici ont été présentés pour la première fois.
Le colloque a eu lieu les 17 et 18 novembre 2006 à l’Université de Bretagne
Occidentale à Brest.
Un certain nombre de contributeurs traite la question de l’évolution de
la langue scientifque. Ainsi, D. Banks considère comment les scientifques
se réfèrent, en anglais, les uns aux autres à travers les siècles et selon quelle
évolution. Il le fait avec un échantillon d’exemples pris dans le
Philosophical Transactions et qui s’étendent du début du dix-huitième siècle à la fn du
vingtième siècle. Restant dans le champ angliciste, C. Château se concentre
sur le domaine plus restreint de la science de la tectonique des plaques en
géologie. Elle étudie les changements dans l’usage et le fonctionnement du
mot continents et de ses mots apparentés, depuis l’introduction de la notion de
la tectonique des plaques par Lyell en 1830. C. Engel-Gautier considère deux
traductions françaises du The Descent of Man de C. Darwin. Les deux
traductions considérées, produites à plus d’un siècle d’écart (en 1881 et 1999),
présentent des différences considérables, que l’on peut attribuer aux changements
qui se sont produits dans le contexte scientifque qu’elles envisagent. Enfn,
dans cette section plutôt scientifque, E. Rowley-Jolivet étudie l’évolution de
l’usage de l’image dans l’article de recherche médicale, au cours du
dix-neuvième siècle, dans la célèbre revue The Lancet.
Avec G. Lozachmeur nous nous tournons vers la politique linguistique
des siècles passés. A travers les écrits de Du Bellay, Vaugelas, Rivarol et
l’Abbé Grégoire, elle retrace la politique de défense de la langue française du
seizième au dix-huitième siècle. C. Rey se penche sur la même période, mais
pour considérer l’évolution des idées au sujet de la phonétique du français,
notamment à travers l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert et
l’Encyclopédie Méthodique.
La diachronie n’implique pas forcément des périodes très longues. A.
Picton et A. Condamines ont choisi la période très courte de seulement huit ans,
1994-2002, pour étudier l’évolution de la terminologie dans trois éditions
successives d’un manuel consacré à la technologie spatiale. C. et D. Labbé
considèrent une période à peine plus longue, 1958-1969. Ils utilisent des outils de
la lexicométrie informatisée afn d’étudier l’évolution du discours politique, et
plus précisément du discours du Général de Gaulle, dans un entretien et dans
ses interventions radio-télévisées.
L.E. Prado d’Oliveira nous plonge dans le monde de la psychanalyse.
Il retrace l’histoire du mot forclusion, et du concept qu’il véhicule, dans les
études psychanalytiques d’orientation freudienne et lacanienne. L. Chetouani
concentre son étude sur un mot et le concept qu’il comprend. Il s’agit du mot
discours (ce qui nous ramène à la linguistique) dans les Instructions Offcielles
du Ministère de l’Education Nationale.
J. Coulardeau nous transporte loin dans le temps et dans l’espace pour
considérer le Pāli en tant que langue de spécialité dans l’évolution de la pensée
bouddhiste. Il étudie notamment la structure et le fonctionnement du génitif
dans cette langue. Après ce passage par une langue ancienne, nous achevons
notre analyse diachronique par le champ des mathématiques, avec A. Pascu et
J.-P. Desclés, qui étudient l’évolution de l’usage du mot fonction.
Nous espérons, outre l’intérêt propre de chaque article ici présenté, avoir
démontré l’intérêt des études diachroniques en langues de spécialité. Il va de
soi que nous n’avons fait qu’amorcer l’investigation dans un vaste domaine,
qui reste largement vierge. Mais nous espérons que d’autres soient convaincus
par l’intérêt de poursuivre ces études, et qu’ils se joignent à nous dans cette
tâche passionnante et pleine d’avenir.
David BanksLa référence à autrui dans l’article de
recherche scientifque, 1700-1980
David Banks
Université de Bretagne Occidentale
Ea4249 HCTI - ERLa
Introduction
Des précédentes études m’ont fait penser qu’une étude diachronique
portant sur la façon dont les scientifques se réfèrent aux autres chercheurs
dans l’article de recherche constituerait un champ fécond d’investigation. Par
exemple (Banks 2005), Jean Perrin commence un article publié en 1896
(Perrin 1950) par ces mots :
J’avouerai d’abord que je n’ai sur la découverte du professeur Röntgen que
des renseignements assez vagues, tirés des journaux quotidiens, et que j’ignore
encore quelles sont, au juste, ses expériences. (Perrin 1896)
Il me semble inconcevable qu’un scientifque de nos jours commence un
article de recherche avec des paroles analogues. Cela indique que le contexte
scientifque a changé pendant le siècle qui s’est écoulé. Il m’est donc apparu
intéressant de considérer un échantillon d’articles sur une période assez longue
pour voir si la façon de se référer est révélatrice du contexte scientifque qui
génère ces textes.
J’ai ainsi pris un petit corpus d’articles en anglais tirés du Philosophical
Transactions of the Royal Society. Cette revue date de 1665 et elle existe
toujours. Le corpus comporte 30 articles, 2 pour l’année 1700, 2 pour 1720, et
ainsi de suite, à 20 ans d’intervalle, jusqu’à 1980 inclus. Pour chaque année
l’un des articles sélectionnés est du domaine des sciences physiques, l’autre
du domaine des sciences biologiques. Dans l’étude qui suit, les articles sont
identifés par le nom de l’auteur, le premier auteur quand il y en a plus d’un,
et la date. David Banks
Les Anciens et les Modernes
L’émergence de la science moderne au dix-huitième siècle posait
problème car la science de l’époque se reposait sur l’idée qu’il était impossible
de faire mieux que les penseurs de l’antiquité (Jones 1961). Par conséquent,
toute expérimentation était inutile : à quoi bon faire des expériences si tout
est déjà inscrit dans les écrits des Anciens, et qu’il ne reste qu’à les interpréter
pour les temps modernes ? C’était contre cette attitude institutionnalisée, que
les nouveaux philosophes expérimentaux, les Modernes, devaient se battre,
et la tentative d’imposer la nouvelle forme de penser s’est exercée sur une
période relativement longue, pendant laquelle les deux méthodes
intellectuelles se sont entremêlées pour tenter d’occuper le terrain. Ainsi, on relève Blair
1720, qui peut écrire, presque 60 ans après la fondation de la Royal Society,
un article qui fait appel aux Anciens :
I cannot enough admire the Judiciousness and Sagacity of the Ancients, who,
without any of those means made use of by the Moderns, have handed down to us
such an account of the Virtues of those Plants, which by the unanimous Consent
of all Physicians and Pharmacians, are more particularly dedicated for use in
Physick, that all the laborious endeavours of their inquisitive Successors, have
never been able to outdo them. It must have been a long Tract of Experience,
which enabled Dioscorides and Theophrastus to collect and receive from their
wise Ancestors, such a lasting Catalogue of the Virtues of plants, as scarce any
thing has been added to even to this day. The Royal Academy at Paris, has been at
great pains to fnd out the Virtues of Plants by the Chymical Analysis, and several
other Experiments, of which we have the Abstracts in Tournefort’s Histoire des
Plantes aux environs de Paris, and Tauvry his Traité des Medicaments: But these
laborious Endeavours only serve to confrm what the Ancients advanced, without
any new Discovery. (Blair 1720)
Deux des penseurs de l’antiquité sont mentionnés par leurs noms, Dioscorides
1et Theophrastus, et deux références aux Modernes sont également données .
Il est à noter que les deux sont faites aux ouvrages en français, sans
autre commentaire, ce qui semble indiquer que les scientifques de la période
étaient censés maîtriser les langues européennes majoritaires, en plus du latin
et du grec, qui constituaient la base de leur éducation. Encore plus curieux est
l’argumentation de ce passage, car, selon Blair, tous les efforts de l’Académie
Royale à Paris, tout le mal qu’ils se sont donné, n’a fait que confrmer ce que
les Anciens avaient déjà constaté, sans aucune nouvelle découverte. Quand
on sait que la Royal Society était fondée justement pour combattre de tels
1 Le lecteur qui s’intéresse aux détails syntaxiques de la période remarquera les deux formes
du génitif, le "apostrophe-s" et le dit "his-génitif", à deux lignes d’intervalle. Le premier est
la forme habituelle de l’anglais de nos jours, tandis que le deuxième est maintenant désuet.La référence à autrui dans l’article de recherche scientifque, 1700-1980 9
arguments, la publication de ce passage dans le Philosophical Transactions à
cette date relativement tardive témoigne de la diffculté de démêler l’ancien
du nouveau sur le terrain.
Cependant, cette opposition entre Anciens et Modernes devait connaître
un terme, car Smith 1740 mentionne les Modernes, mais pas les Anciens, et le
corpus ne contient aucune allusion ultérieure, ni à l’un, ni à l’autre :
The Telescope is deservedly reckoned one of the most excellent of all the
Inventions of the Moderns; (Smith 1740)
Donc, on peut conclure que cette dispute, très vivante à la fn du dix-septième
siècle, était résolue, assez tôt au dix-huitième.
Des remarques laudatives
Dans la première partie de la période considérée, il semblerait normal de
se référer aux collègues dans des termes hautement laudatifs. Ainsi Blair 1720
parle de Dr. Herman, ou plutôt du célèbre Dr Herman, comme d’un botaniste
experte et chercheur méticuleux ; et quelques lignes plus loin, de Mr. James
Petiver, qu’il classife de ce regretté naturaliste, ingénieux et précis, autrefois
membre remarqué de la Royal Society :
This induc’d that expert Botanist, and diligent Enquirer into the Knowledge
of the Materia Medica, the Celebrated Dr. Herman, to lay down these general
Maxims, Quæcunque fore & semine conveniunt easdem possident virtutes :
And Omnia semina striata sunt carminativa. The late ingenious and accurate
Natural Historian, sometime a noted Member of this Society, Mr. James Petiver,
a few Years ago obliged us with a Discourse upon this Subject, printed in the
Philosphical Transactions, in which he observes, that the Plantæ Umbelliferæ,
Galeatæ, Verticillatæ, Siliquosæ and Siliculosæ, for the generality, have a
tendency to the same Virtue and Use. (Blair 1720)
On peut se demander si traiter ses collègues d’ingénieux n’était pas quasiment
de rigueur au dix-huitième siècle. Cavallo 1780 parle de l’ingénieux
professeur Lichtenberg, et plus tard dans le même article de son ami ingénieux,
Thomas Ronayne :
The explanation of the ingenious Professor LICHTENBERG’S experiment now
became very easy and natural; for the powder of rosin, being actually electrifed
negatively, could not be attracted, except by those parts of the electrophorus,
which are in a contrary state, that is, electrifed positively. (Cavallo 1780)
This instrument, the frst hint of which I received from my ingenious friend
THOMAS RONAYNE, Esq. after various trials, I brought to the present state of 10 David Banks
perfection as long ago as the year 1777; and immediately after several of them
were made after my pattern by Mr. ADAMS, philosophical instrument maker in
Fleet-street. (Cavallo 1780)
Il était apparemment acceptable de s’inclure dans les félicitations et de se
féliciter ; ainsi, Wilson 1760 qualife de remarquables les expériences qu’il a
accomplies avec Dr Hoadly :
And this confrms the reasoning upon the remarkable experiments related in the
treatise published by Dr. Hoadly and myself. See p.27 to 34, and 46, 47. (Wilson
1760)
Ce phénomène semble restreint au dix-huitième siècle. Le corpus ne présente
plus d’exemples une fois que le dix-neuvième siècle est entamé. Un seul
exemple qui peut y être assimilé se trouve à la fn de la période considérée :
Campbell’s most striking photograph shows a specimen of Phaciphacops
birdsongensis (Delo) (Campbell 1975, pl. 5, fg. 3), having silicifed laminae
through which the top of the central core projected. (Miller 1980)
Cependant, on remarquera que ce qui est loué ici n’est pas Campbell
luimême, mais la qualité de sa photographie, qualifée de frappante.
Trouver des excuses
Dans cette même période précoce, les critiques sont souvent
accompagnées de tentatives, de la part de l’auteur, de trouver des excuses, ou au moins
une explication, pour l’erreur supposée. Ainsi Wilson 1760 essaie de disculper
l’Abbé Nollet :
Now we fnd that the Dutch wax is softer than the English, and the Irish harder:
and it is not improbable that the French wax, which I suppose the Abbé Nollet
used, may likewise be different. (Wilson 1760)
En le faisant, Wilson fait une double supposition : d’abord que la cire
française n’a pas la même consistance que la cire anglaise, fait qu’il ne trouve
pas improbable ; et deuxièmement, que c’est bien ce type de cire que l’Abbé
Nollet a utilisé, fait qu’il suppose. De la même façon, Home 1800 attribue les
prétendues erreurs du professeur Blumenbach à l’état de son spécimen, qui
apparemment laissait à désirer :
It was natural, under these circumstances, to reserve any observations which had
been made upon this newly discovered quadruped, till the entire animal should La référence à autrui dans l’article de recherche scientifque, 1700-1980 11
be brought home preserved in spirit, and enable us to examine the structure of
its different organs; but, fnding that Professor BLUMENBACH has been led to
believe that it was an animal without teeth, an opinion which must have arisen
from the imperfect state of the specimen he examined, it appeared highly proper
to do away the mistake, and lay before this learned Society, such observations
respecting the head of this extraordinary animal, as I have been enabled to make.
(Home 1800)
En effet, on s’en doute, avant l’ère de la réfrigération, l’état des spécimens
zoologiques et botaniques, souvent expédiés de pays exotiques, n’était pas de
la première fraîcheur !
A partir du début du dix-neuvième siècle, les excuses s’estompent en
faveur d’explications. Cela n’est évidemment pas un changement radical,
mais plutôt un glissement de l’un à l’autre. Ainsi Davy 1820 explique le fait
que Mr. Cooper aurait, à son avis, sous-estimé la contenance en oxygène, par
le fait qu’il a oublié l’acide nitreux suite à son utilisation du nitrate de
mercure :
Mr. COOPER states the black oxide of platinum to consist of 100 platinum,
with only 4.317 of oxygen;* but he has, I think, considerably under-rated the
oxygen in it. ... [8 lignes] ... Mr. COOPER, I presume, used a nitrate of mercury
to decompose the muriate of platinum, but he seems to have overlooked the
nitrous acid in stating his results. (Davy 1820)
Gassiot 1840 critique sévèrement le professeur Daniell, mais atténue ses
propos en louant l’équipement qu’il a élaboré :
Although I must consider that Professor DANIELL laboured under some error
when he describes the discharge passing in the form of a spark (8.) when the
cells were approximated, yet I cannot but feel that it will be with the aid, and
through the principles of this philosopher’s scientifc apparatus, which he has so
appropriately denominated the constant battery, that the true principles of voltaic
action will be correctly ascertained. (Gassiot 1840)
C’est grâce à l’équipement du professeur Daniell que la vraie nature de l’action
voltaïque sera découverte. Matthiessen 1860 trouve aussi une explication
aux problèmes des chercheurs précédents dans l’usage probable de cuivre
contenant du sousoxide :
Several experimenters state, that when copper is heated in ammonia, the gas is
decomposed and nitride of copper formed, a fact which SCHRÖTTER* disputes,
and has been proved totally incorrect by DICK. We repeated the experiment by
heating a copper wire, whose conducting power had been previously determined,
for a quarter of an hour in a current of dry ammonia; when cold the conducting
power was found the same, and the wire was as ductile as before. In all probability 12 David Banks
the reason why in the experiments of previous observers the copper became
brittle, was (as already suggested by DICK) that they used copper containing
suboxide. (Matthiessen 1860)
Donc, au dix-huitième siècle les critiques sont accompagnées d’excuses, qui
se métamorphosent en explications au dix-neuvième siècle. Après cette date
les explications disparaissent ; les critiques, tout court, bien sûr, continuent
(voir plus loin).
Une communauté d’amis
Certains des articles, selon les époques, témoignent de l’existence d’une
communauté scientifque qui est de plus une communauté d’amis. Wilson
1760 réfère à un collègue de Dublin, Mr Hamilton, comme son ami :
I shall conclude with an experiment made by my friend Mr. Hamilton, professor
of philosophy in the university of Dublin, as it seems to illustrate the doctrine of
resistances, at least, so far as respects the air. (Wilson 1760)
Dans un extrait déjà cité, nous avons vu que Cavallo 1780 réfère à Thomas
Ronayne comme à son ami ingénieux. Dans un autre article de la même date,
Hunter 1780 raconte que Sir Thomas Harris a donné au Dr. Pitcairn, un
spécimen curieux de faisan, qui le montra, en tant que curiosité à Mr Banks et
2Dr Solander :
Dr. PITCAIRN, having lately received a pheasant of this kind from Sir THOMAS
HARRIS, exhibited it as a curiosity to Mr. BANKS and Dr. SOLANDER.
I happened to be then present, and was desired to examine the bird. The following
is the result of my examination. (Hunter 1780)
Cela, me semble-t-il, est le genre d’échange qui ne peut avoir lieu qu’entre les
personnes qui se connaissent bien. Au siècle suivant, on voit les chercheurs
assistant aux expériences des uns des autres ; ainsi Gassiot 1840 assiste à
l’expérience du professeur Daniell, et quand par la suite il fait une expérience
lui-même, Dr Faraday est présent :
thHaving been, by the invitation of Professor DANIELL, witness on the 16 of
February 1839 of the powerful effects obtained by a series of seventy of the large
constant battery, I was induced to prepare 100 of precisely the same dimensions.
2 Les deux personnes mentionnées, Banks et Solander sont les mêmes qui ont fait la
circumnavigation avec le capitaine Cook. Banks, célèbre botaniste, est par la suite devenu Président
de la Royal Society, poste qu’il tenait déjà à la date de cet article (Cameron 1952, O’Brian
1988).La référence à autrui dans l’article de recherche scientifque, 1700-1980 13
thOn the frst day, I excited that battery (14 of July), and when I was favoured
with the company of Dr. FARADAY, I also excited 100 of the smaller cells
already described (10.); but neither with these two powerful batteries combined,
or separate, could any appearance of a spark be observed until contact was made
and the circuit completed. (Gassiot 1840)
Plus tard dans le même article il parle d’une autre expérience du professeur
Daniell, à laquelle, apparemment, tout un groupe assistait :
Those who had the pleasure of witnessing the experiments of Professor
DANIELL, at King’s College, when a series of only seventy pairs of his constant
battery was used, will no doubt recollect the brilliant effects produced with this
powerful apparatus, and may form some idea of those obtained by using nearly
one third increase of power. (Gassiot 1840)
Le dix-neuvième siècle avançant, des références à de tels évènements
disparaissent, mais le prêt de matériel ou de spécimens témoigne de la continuation
de relations analogues :
The spectrometer was the same as that used in the experiments with aragonite,
and was kindly lent me by Professor STOKES. (Glazebrook 1880)
Glazebrook 1880 utilise un spectromètre gentiment prêté par le professeur
Stokes. Au vingtième siècle, on trouve Mummery 1920 qui se voit donner un
spécimen d’une dent molaire par son ami (ce mot encore), Dr. Dolamore :
I was fortunate enough to obtain an excellent specimen of a lower molar tooth
within the follicle, given to me by my friend Mr. DOLAMORE. (Mummery
1920)
Et tout à fait à la fn de la période considérée, un des spécimens de Miller 1980
est fourni par le professeur Wright :
Professor A.D. Wright, Queen’s University of Belfast (Q.U.B.), provided a early
post-ecdysial specimen of Cheirurus sp. from the Silurian Wenlock Limestone
of Dudley, England. (Miller 1980)
On voit qu’à travers ces articles se dessine au dix-huitième siècle une
communauté d’amis scientifques ; au dix-neuvième, cela se traduit par le fait d’assis -
ter aux expériences des collègues, et, plus tard par le don ou prêt de spécimens
ou d’équipement, ce qui peut se faire jusqu’à la fn de la période étudiée.14 David Banks
Provenance et traçabilité
Un autre phénomène qui concerne toute la période est le désir de donner
les détails de la provenance des spécimens. Cela est mis en évidence au
dixhuitième siècle quand beaucoup de spécimens biologiques arrivaient des pays
lointains. Ainsi, Edwards 1760 explique d’où vient le spécimen qu’il décrit,
le Samoa, par où il a transité, l’île de Barbade, et qui l’a réceptionné, John
Fothergill :
It was brought from Surinam in South America, by the way of Barbadoes, to
John Fothergill, M.D. of London, and is the animal, which Merian and Seba
describe as changing from a frog into a fsh. (Edwards 1760)
Plus tard dans le même article, il localise ce spécimen à Amsterdam, dans la
collection d’Albert Seba qui a déjà décrit les objets de sa collection dans une
3magnifque publication en deux volumes :
... the subjects whereof, she says, were then in the collection of Albert Seba at
Amsterdam, from whom she also had her fgures and information, as appears
since by the account published by Mr. Seba of his curious cabinet of natural
history, in two pompous folio volumes, a copy of which, fnely illuminated, is
now in the British Museum. (Edwards 1760)
Le spécimen discuté par Edwards 1760 était d’ordre zoologique ; dans le cas
de De la Rue 1860, cent ans plus tard, il s’agit d’un spécimen botanique, mais
le principe est le même : il l’a obtenu de Sir William McArthur, qui lui même
l’a eu de Dr. Stephenson :
It had been contributed by Dr. STEPHENSON, of Manning River, N.S.W., who
had obtained it from a species of Ficus, known as F. rubiginosa. The zealous
cCommissioner for New South Wales, Mr. (now Sir William) M ARTHUR,
brought this gum under our notice with the view of obtaining some information
respecting its chemical properties. (De la Rue 1860)
Owen 1880 se lance dans un narratif détaillé afn d’expliquer comment il a
obtenu son spécimen :
The female Echidna and her young, the subjects of the paper of 1865, were taken
thin Lolac Forest, Victoria, Australia, on the 12 August, 1864. guided thereby, I
noted, in correspondence with friends in localities frequented by the Echidnæ, the
period when females in the impregnated state might be obtained, with instructions
as to the parts to be preserved and transmitted, in alcohol, for examination; noting,
also, the chief facts which remained to be determined§ in reference to the subject
3 Le mot pompous n’avait pas à cette époque le sens péjoratif qu’il a acquis depuis.La référence à autrui dans l’article de recherche scientifque, 1700-1980 15
of the present communication. Among such friendly correspondents I have the
good fortune to include GEORGE FREDERIC BENNETT, Esq., Corresponding
Member of the Zoological Society of London, resident at a locality, Toowoomba,
in Queensland, where individuals of the Echidna Hysterix were to be had. In a
rdletter of September 23 , 1878, Mr BENNETT writes:- “You will have received,
ere this reaches you, specimens of probably impregnated Echidna got on various
th th, thdates – July 18 , 27 and August 9 .” (Owen 1880)
Sur les bases d’un exemple qu’il avait étudié auparavant, il écrivit à des amis
séjournant dans les endroits susceptibles de fournir des spécimens de l’animal
en question. L’un d’eux, George Bennett, répondit favorablement, et envoya
un spécimen selon ses instructions. Encore plus détaillées sont les indications
données par Miller 1980, à la fn de notre période, des spécimens paléontolo -
giques qu’il étudie :
The specimens of Phacops rana milleri are all from the Middle Devonian
Silica Shale and were collected from the north quarry of the Medusa Portland
Cement Company, Silica, Ohio. They include a uniquely informative slab
collected by Mr Mullard Widener of Tulsa, Oklahoma, and registered AMNH
29282 (American Museum of Natural History). Other material was donated
by Dr N. ldredge and Dr R. Levi-Setti, and is deposited in the Royal Scottish
Museum (R.S.M.). Cuticle and eye fragments of P. rana africanus Burton &
Eldredge 1974 from the Eifelian of the Spanish Sahara, together with those
from P. rana crassituberculata and P. rana rana from the Silica Shale, were also
examined for comparative purposes, Professor A.D. Wright, Queen’s University
of Belfast (Q.U.B.), provided an early post-ecdysial specimen of Cheirurus sp.
from the Silurian Wenlock Limestone of Dudley, England. (Miller 1980)
Pour chaque fossile, il donne la provenance, et l’endroit précis où il est
répertorié, éventuellement avec le numéro de référence.
Ainsi, on voit que cette question de provenance et de traçabilité des
spécimens qu’ils soient zoologiques, botaniques ou paléontologiques, traverse
toute la période ; on peut conclure que ce problème est un souci permanent
pour le chercheur de ces domaines.
L’homme de loisir
Les premiers scientifques des temps modernes étaient le plus souvent
des gens aisés, pour qui la pratique de la science expérimentale était une
activité de loisir. On les appelait les virtuosi (Gascoigne 1994). Cela ne veut
pas dire qu’ils ne le faisaient pas avec sérieux, ni qu’ils ne consacraient pas
beaucoup de temps et d’énergie à cette entreprise ; simplement, ils n’avaitent
pas à y gagner leur vie. Ce phénomène va de pair, sans doute, avec l’idée 1 David Banks
d’une communauté d’amis, que nous avons déjà évoquée. C’est aussi pour
cette raison que les pratiques étaient souvent conçues, et présentées, comme
des formes de divertissement. Dans les exemples que nous avons déjà vus,
quand Dr. Pitcairn montre son curieux faisan à Banks et Solander, c’est en
tant que curiosité (Hunter 1780). Les expériences décrites par Gassiot 1840
ressemblent bien à des séances divertissantes, et on note que les participants
prennent plaisir d’assister à ces expériences où ils témoignent des effets
brillants. Il est vrai que le témoignage de la véridicité de l’expérience fournissait
une justifcation de la pratique, mais cela n’entame en rien sa description en
tant que divertissement. D’autres exemples sont fournis par Cavallo 1780
qui décrit l’expérience du professeur Lichtenberg comme ayant des aspects
divertissants et variés :
PROFESSOR LICHTENBERG, of Gottingen, some time ago made an
experiment upon the electrophorus, and account of which was frst received in London
towards the latter end of the year 1777. The phenomena attending the
experiment are very entertaining and various, but I do not know that any person ever
offered a satisfactory explanation of them. (Cavallo 1780)
Davy 1820 explique qu’il a consacré à ses expériences nombre de ses heures
de loisir :
In my communication to Sir H. DAVY, Bart, “On a new fulminating platinum,”
which has been honoured with a place in the Transactions of the Royal Society,*
I stated, that I had obtained some other new compounds of this metal: these have
since occupied no inconsiderable portion of my leisure hours, and I now beg
4leave to lay the results of my inquiry before the Royal Society. (Davy 1820)
Il y avait déjà beaucoup de scientifques professionnels au dix-neuvième
siècle, mais on voit que, au moins dans les premières années de ce siècle, des
vestiges de l’esprit des virtuosi perduraient, mais avant le milieu du siècle cela
semble avoir totalement disparu.
Les critiques
Nous avons remarqué ci-dessus que la tendance dans les critiques au
dixhuitième et au dix-neuvième siècles était qu’elles soient accompagnées
d’excuses dans la première partie de cette période, et d’explications ultérieurement.
Au cours du temps l’excuse devient, par un effet de glissement, l’explication.
A partir du milieu du dix-neuvième siècle on voit apparaître des critiques d’un
4 Le H. Davy mentionné dans cet extrait est Humphry Davy, cousin de, mais plus célèbre que,
l’auteur de cet article, Edmund Davy.La référence à autrui dans l’article de recherche scientifque, 1700-1980 17
genre plus moderne, qui témoigne souvent de controverses intellectuelles ou
disciplinaires. Barry 1840 pointe un désaccord entre Hodgkin et Lister d’un
côté et d’autres chercheurs de l’autre :
It may here be stated that my observations corroborate those of previous
observers, that the blood-corpuscles in the Mammalia are biconcave; yet with
HODGKIN and LISTER†, I fnd them in Man to be rounded at the edges‡, and
not cut off abruptly as they have been described§. (Barry 1840)
Les autres chercheurs, dont l’avis ne correspond pas aux observations de
Barry 1840, ne sont pas nommés dans le texte même, mais une référence pour
le point de vue incriminé est donnée dans une note de bas de page. Plus tard
dans le même article, il est plus sévère dans ses critiques de Hunter, dont,
selon lui, une des assertions n’a aucune justifcation :
Should these facts be thought to confrm the opinion of HUNTER, that the Blood
“has life within itself,” or “acquires it in the act of forming organic bodies,”
because its corpuscles in certain altered states exhibit “vital action,” still his
assertion that “the red globules” are the least important part of the blood, will
appear to have no just foundation§. (Barry 1840)
Dawson 1900 profère des critiques des plus acérées, surtout à l’égard de
Frank :
It is very diffcult to understand how such results have led FRANK to this
opinion, for they appear clearly to point to the conclusion that the Bacteroids are
themselves the germs, whatever their contents may be. In this connection, too,
FRANK reports the occurrence of Bacteroids in the parenchymatous tissues of
aërial organs of lupine, pea, and bean, and in the cotyledons of the bean. I may
at once state that, in accordance with SCHNEIDER and others, I have utterly
failed to confrm these observations. In no case were Bacteroids visible in the
cells of any other organs than the tubercles themselves. In addition, although I
have made repeated attempts, using the methods which FRANK suggests, to
determine the nature of the contents of the Bacteroids, I have been quite unable,
even with high power objectives, to detect any structure which could justify the
conclusion which he has drawn, viz., that they contain minute cocci, the true
germs. (Dawson 1900)
Les tentatives de Dawson 1900 de confrmer les avis de Frank sont totalement
sans succès ; dans aucun cas le phénomène attendu était visible ; bien qu’elle
ait essayé à plusieurs reprises, utilisant les méthodes que Frank lui-même
propose, elle a trouvé impossible de justifer les propos de celui-ci. Les termes
de ses critiques sont les plus sévères possibles. Pour rendre justice à Frank,
il faut noter que Frank est cité de façon positive à d’autres moments dans
l’article. Au cours du vingtième siècle les critiques deviennent plus discrètes, 1 David Banks
et on ne trouve plus les termes virulents comme auparavant. Axford 1960
remarque simplement que les travaux de Taylor sont incomplets par rapport à
Goldsworthy :
Taylor (1950) has given some solutions for the external fow in waves having
spherical symmetry,† but this work is not as complete as Goldsworthy’s for
ionization fronts, and no adequate diagrams are available showing all possible
fow pattern solutions, such as fgure 1. (Axford 1960)
Donc, les critiques sévères qui étaient possibles jusqu’au début du vingtième
siècle disparaissent par la suite.
Un espace de recherche
Beaucoup des extraits que nous avons cités ci-dessus pourraient être
conçus comme des tentatives de créer un espace de recherche dans le sens
de Swales (1990, 2004). Quand Cavallo 1780, dans un extrait déjà cité, fait
remarquer que personne n’a su expliquer de façon satisfaisante les
phénomènes montrés dans les expériences du professeur Lichtenberg, il le fait dans
l’optique d’en proposer lui-même, ce qu’il projette, justement de faire. De
la même façon, quand Gassiot 1860 fait remarquer que jusqu’à récemment
personne n’a mis en question une des expériences de Faraday, il est en train
de s’insérer dans une controverse, pour laquelle il a de nouveaux éléments à
proposer :
Until some recent experiments of Dr. JACOBI* no one appears to have disputed
the correctness of Dr. FARADAY’S original experiment of a spark appearing
before contact, or before the circuit of a voltaic battery was completed, when
consisting of a single pair of plates. (Gassiot 1840)
Ainsi, une stratégie qui est souvent présentée comme une pratique
moderne dans le jeu sociologique de l’article de recherche scientifque
date, en fait, de très longtemps, et a commencé très tôt dans l’histoire de
la rédaction de l’article de recherche scientifque.
L’émergence de l’histoire
Dans cette brève étude, nous avons vu que les références de la première
période aux Anciens disparaissent peu à peu, mais plus lentement qu’on aurait
pensé, pour laisser place à une communauté. Cette communauté est
constituée d’un cercle assez étroit d’amis, qui sont le plus souvent membres des
classes aisées ; ils sont des virtuosi, des hommes qui pratiquent la science La référence à autrui dans l’article de recherche scientifque, 1700-1980 19
comme activité de loisir, car ils sont des hommes de loisir. Quand ils sont
amenés à critiquer, leurs remarques sont assorties de tentatives d’excuses pour
les erreurs supposées. Les virtuosi sont peu à peu remplacés par le
scientifque professionnel, mais les deux groupes ont cohabité pendant une longue
période, et l’on trouve des références aux hommes de loisir même au
dixneuvième siècle. Les excuses qui accompagnent les critiques dans les articles
de la première période se métamorphosent avec le temps en explications au
dix-huitième siècle, et fnalement disparaissent au dix-neuvième. L’idée d’une
communauté, qui dans un premier temps s’exprime sous la forme de liens
étroits d’amitié, se manifeste au dix-neuvième siècle par le prêt, ou le don, de
spécimens et de matériel. A travers toute la période considérée, la question de
la provenance des spécimens est toujours présente, et continue jusqu’à la fn
de la période étudiée, 1980.
Ainsi à travers cette étude linguistique, on voit émerger l’histoire
scientifque de la période. Cette histoire constitue le contexte de ces textes, et les
textes eux-mêmes ne peuvent pas se comprendre sans le contexte qui les
engendre. Contexte et texte s’imbriquent, d’une façon telle que l’un fait
partie de l’autre : le contexte engendre le texte qui devient partie du contexte ;
le contexte est par conséquent modifé par le texte qu’il a créé, et le texte
ainsi modifé engendre à nouveau, des textes. Cette étude est un exemple de
cette interpénétration de texte et contexte, et démontre, le cas échéant, à quel
point l’article de recherche scientifque révèle l’histoire scientifque, en même
temps que faisant partie de cette même histoire. On comprend l’histoire
scientifque à travers ses textes, mais les textes ne peuvent pas se comprendre sans
5l’histoire.

Réferences
Banks, David (1996) : "Joseph Banks and the Development of Scientifc
Writing", in Budin, Gerhard (ed.) : Multilingualism in Specialist
Communication, Proceedings of the 10th European LSP Symposium,
Vienna, 1995, Vol. 2, Vienna, IITF/Infoterm, 697-705.
Banks, David (2005) : "Les marqueurs linguistiques de la présence du
chercheur scientifque dans son texte à l’aube du vingtième siècle : les
cas de Perrin et de Thomson", in Banks, David (ed.) : Les marqueurs
linguistiques de la présence de l’auteur, Paris, L’Harmattan, 35-44.
5 Je tiens à remercie Ghislaine Lozachmeur pour ses remarques sur le fond et la forme de cet
article.20 David Banks
Cameron, H.C. (1952) : Sir Joseph Banks, The autocrat of the philosophers,
London, Batchworth Press.
Gascoigne, John (1994) : Joseph Banks and the English Enlightenment,
Useful knowledge and polite culture, Cambridge, Cambridge University
Press.
Jones, Richard Foster (1961 [1982]) : Ancients and Moderns, A study of the
ndrise of the scientifc movement in seventeenth-century England , 2 . edn.,
New York, Dover.
O’Brian, Patrick (1988) : Joseph Banks, A life, London, Collins Harvill.
Perrin, Jean (1950) : Œuvres scientifques de Jean Perrin , Paris, CNRS.
Swales, John (1990) : Genre Analysis. English in academic and research
settings, Cambridge, Cambridge University Press.
Swales, John (2004) : Research Genres. Exploration and applications,
Cambridge, Cambridge University Press.Suivre la dérive de "continents" dans un corpus
diachronique d’anglais géologique
Carmela CHaTEaU
Université de Bretagne sud / Université de Bourgogne
Introduction
La théorie de T. Kuhn (1962) concernant les révolutions scientifques
signale, d’une part, que ces changements sont souvent le fruit du travail d’un
nouveau venu, soit un jeune chercheur, soit un chercheur expérimenté mais
dans un autre domaine. D’autre part, Kuhn précise que, lors de ces
changements de paradigme, les chercheurs ne se comprennent plus entre eux : ceux
qui pratiquent la "science normale" emploient certains mots précis avec un
sens reconnu dans la discipline ; ceux qui prônent le changement sont obligés,
soit de changer de lexique en inventant de nouveaux termes, soit de changer le
sens communément accordé aux éléments lexicaux de leur domaine.
Dans le domaine de la géologie, discipline peu étudiée en langue de
spécialité (Dressen, 1998), un tel changement de paradigme a bien eu lieu au
ecours du 20 siècle. Il s’agit d’une modifcation du modèle de la Terre : le pas -
sage d’une Terre stable, ou même en contraction, à la dérive des continents,
puis à la tectonique des plaques. Ce changement de paradigme, amorcé de
façon indépendante par Taylor et par Wegener en 1910, puis élaboré et adapté
jusqu’à son acceptation quasi-générale vers 1970, a été reconnu et identifé
comme tel dès lors avec une rapidité surprenante (McArthur et Pestana 1974,
Nitecki et al. 1978). Afn de retracer ce changement de paradigme du point
de vue linguistique, l’étude présentée ici retrace le cheminement à travers le
temps de l’ensemble "continent", "continents", et "continental" dans une série
de dix textes clés, divisés en deux ensembles de cinq textes.22 Carmela CHaTEaU
Le corpus d’étude
Pour retracer l’aspect diachronique de la dérive lexicologique dans la
mise en place de ce changement de paradigme, un ensemble d’environ un
emillion de mots, composé de dix textes de spécialité (cinq du 19 et cinq du
e20 siècle) extrait d’un corpus environ deux fois plus grand, servira de base à
l’étude présentée ici. Il s’agit d’un regroupement structuré de façon
chronologique, qui rassemble les principaux textes identifés par les spécialistes de la
discipline comme étant ceux qui retracent le mieux l’évolution du changement
de paradigme.
Il est évident que, pour étudier un changement de paradigme, il est
nécessaire de faire l’état des lieux avant que le ne s’installe. Dans The
Structure of Scientifc Revolutions , plusieurs textes fondateurs sont présentés,
et l’auteur choisi par Kuhn pour représenter la géologie est C. Lyell, le père
fondateur de la géologie moderne. Pour essayer d’établir le paradigme initial,
cette étude examinera cinq volumes de l’œuvre de Lyell : Principles of
Geology (1830, 1831, et 1833) puis Geological Evidences for the Antiquity of Man
(1863) et, pour fnir, Student’s Elements of Geology (1871). Ainsi le premier et
le dernier des écrits de Lyell seront étudiés.
eLe remplacement du paradigme de la géologie du 19 siècle, exposé dans
l’œuvre de Lyell, a été proposé à plusieurs reprises avant d’être accepté par
l’ensemble de la communauté des géologues. Le premier à présenter par écrit
l’idée d’une Terre en mouvement était F. B. Taylor, en 1910. Le plus connu,
a posteriori, des précurseurs de ce changement était A. Wegener,
météorologue allemand, qui proposa l’idée du déplacement des continents en 1912.
Son rôle de précurseur est signalé par P. Vogt, expert reconnu de la tectonique
des plaques, qui précise : "Wegener probably would have been part of the
plate-tectonics revolution, if not the actual instigator, had he lived longer."
(emphase d’origine, Kious et Tilling 1996, 11). Deux versions de l’œuvre de
Wegener furent traduites en anglais : celle de 1922 l’a été en 1924 par J. Skerl,
de l’université de Liverpool, en Angleterre ; la version de 1929 a été traduite
bien plus tard, en 1966, par J. Biram, un Américain. Les travaux de Wegener,
mort à 50 ans sur la banquise en 1930, furent repris par A. Du Toit, géologue
sud-africain, dans un livre publié en 1937. Il a fallu ensuite attendre les années
soixante pour que cette théorie soit présentée de nouveau, et elle ne fut
réellement acceptée qu’à la fn de cette décennie. Le cinquième et dernier texte
edu 20 siècle inclus dans le corpus d’étude est celui de H. H. Hess, publié en
1962. Il est le premier d’un ensemble de cinq textes identifés sous le titre
de "collective classic", par Goodney et Long (2002) qui soulignent l’intérêt
de l’étude de textes fondateurs dans l’acquisition de la maîtrise de la
compréhension et de l’expression en anglais scientifque : "science writing from