Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Chutes et perfection

De
224 pages
Nous avons décidé - de ne pas opter pour un être humain unique monolithique, momifié, sanctifié, robotique et sans âme. Quant à moi, j'ai opté pour un être humain certes narcissique mais dont la vision, sans cesse renouvelée, est à la recherche de la vérité, au delà des frontières, des contraintes et surtout de la langue de bois ainsi que des héroïsmes, des idéologismes et des lectures préfabriquées. Je suis à la recherche d'un être humain qui pense et d'une cité qui me prend dans ses bras et me protège de la langue de bois.
Voir plus Voir moins

Chutes et perfection

s e m a n t i q u e s
A collection Sémantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages relativement pointus, leur science passant apparemment pour trop difficile et leur lectorat trop restrei nt, alors que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et appliquée - ou confrontée - à la psychologie, à la sociologie, à l'éducation et aux industries de la langue.
Le rythme de parution adopté

,

L

-

un à deux titres par

mois - permet la publication rapide de thèses, mémoires ou recueils d'articles.

Sémantiques

s'adresse principalement aux lin-

guistes, mais son projet éditorial la destine aussi aux chercheurs, formateurs et étudiants en lettres, langues et sciences humaines, ainsi qu'aux praticiens lexicographes, traducteurs, interprètes, orthophonistes...

Marc Arabyan IUT de Fontainebleau Route forestière Hurtault
F

- 77300

FONf

AlNEBLEAU

o l'Harmattan,

1998

-

ISBN:

2.7384.6032.1

«
SOU

s
S

é
I a

m

a
direction

n

t

i
d e

q
Mar

u
c

e
Arabyan

s

»

Pierre Garrigues

Chutes et perfection (Eloge du parfait)

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

03
Du même auteur

Essais

Poétiques dufragment, Eloge de l'imparfait,

Klincksieck,1995 L'Harmattan, 1997

Poèmes

Pans lignes, Encres Vives, 1995 Fragments de lumière grecque, Mont Athos Fragmentaire, Encres Vives, 1996

Encres Vives, 1996 Friches, 1996 1996 Encres Vives, 1997

Fragments des pauvres merveilles,

Sonnets des vivants et des morts, Ecbolade,

Prague Roman inachevé d'une sainte à barbe, Valence Ephéméride, Voyage en Bourbonnais, Encres Vives, 1997 Encres Vives, 1997

03

Pour le dieu belles sont toutes choses et bonnes et justes mais les hommes ont tenu les unes pour injustes les autres pour justes

Héraclite 102

Pourquoi parler du parfait, qui par définition n'en a pas besoin? Pourquoi séparer dans et par le langage ce qui par nature est inséparable?

œ
E PASDIREle parfait serait créer un manque aussi pervers et convenir d'une imperfection consubstantielle. Camus avait ainsi cerné le problème de l'être: le dire revient à le perdre, le taire à le mutiler.. . Peut-être faut-il envisager l'hypothèse - à la limite du pensable et de l'hypothétique - que la vérité se situe en deçà de l'être et du nonêtre, du parfait et de l'imparfait... La vérité serait qu'il n'y a pas de vérité, suggérait Nietzsche. C'est dans cette perspective que j'ai écrit un Eloge de l'imparfait auquel j'aimerais que fasse écho ce texte: dans ce jeu qui allie au vertige sophistique, à la superficialité discursive, l'énigme ontologique, abyssale, du langage. J'avoue mon amour de l'imperfection... Mais pourquoi ne pas imaginer que cet amour s'intègre dans les rets diaboliques d'une perfection impensable? Je n'ai pas la prétention d'apporter la moindre réponse; c'est d'une approche phénoménologique, symptomale, que surgissent parfois les moments de lucidité. C'est la méditation du cercle comme symbole, comme image et comme procès de la perfection qui m'a entraîné vers les questions du dedans et du dehors, du principe et de la chute, du modèle et de l'imitation. Problème de poétique: le bouclier d'Achille, dont la présence monstrueuse m'a projeté à son tour dans l'odyssée des relations de la description à la narration: nostalgie d'une perfection calligrammatique, épigrammatique, autonome, de cet objeu littéraire dont Ponge a enchanté le langage...

N

œ

G

EORCESPOULET a étudié Les métamorphoses sait d'appréhender de sens auxquels

du cercle: il s'agisde différents cette forme,

à travers des œuvres littéraires s'est prêtée
«

siècles les changements

considérée dès l'antiquité comme la forme parfaite.

Si l'histoire du

10

CHUI'ES

ET PERFECTION

cercle commence avec Parménide, on peut la tenniner avec Guillén. Chez l'un comme chez l'autre, le cercle est la figure de la perfection

de l'être.

:.

D'une conscience englobée à une conscience englobante. D'une fonne englobante à une forme englobée... Ma perspective sera légèrement différente. Peu m'importe que le cercle soit ou non la forme accomplie du cosmos et de Dieu, c'est la nécessité de circonscrire qui me fascine, de clore l' œuvre, le sens, la pensée, selon un procès ontologique inexistant s'il est de toute éternité la seule réalité, ou si au contraire il n'est que le simulacre d'une chimère. Parfaire: c'est aussi pour moi l'occasion de réagir à cet éloge de l'imparfait que j'ai écrit dans une droite ligne héraclitéenne et fragmentaire. Je crois que Nietzsche a lumineusement perçu la nature profonde et effrayante de la contrariété: elle ne se résout dans rien, elle juxtapose... Telle est aussi la nature de l'éloge. Je ferai donc l'éloge consécutif du parfait, du cercle, duperfekt, du bouclier d'Achille, et en premier lieu de Parménide. Je citais, dans mon éloge de l'imparfait, le dictionnaire analogique de Maquet : Imparfait Inachevé. - Inachèvement. Peu avancé. A peine commem;é. En voie de. Travaux en cours. - Charpente. Bâti. Carcasse. Pierre d'attente. - Embryon. Germe. Larve. Chrysalide. Etre dans l'œuf.

-

Imparfait. Informe. Prématuré. Hâtif. Enfance de l'art.
Grosso modo. En gros. Etre en suspens.

-

Négligence. Façon superficielle. Procès pendant. Précoce. Vert. Dur.

Parfait Etat parfait. Absolu. Infini. Idéal. - Eminent. Suréminent. Suprême. - Merveilleux. Prodigieux. Unique. - Nec plus ultra. Incomparable. Inimitable. Transcendant. - Indicible. Ineffable.

Inexprimable. - Inestimable. Inappréciable. - Impeccable.
Infaillible. Le beau. Le bien. L'idéal. La perfection. Modèle. &emplaire. Parangon. Perle. Prodige. Merveille.

CHUTES

ET PERFECTION

11

Je ne citerai pas toutes les listes. Je m'aperçois seulement avec consternation qu'au lieu de faire l'éloge de rien n'y manque, per~ 1er, lécher, polir ad unguem, fin, extra-fin, super-fin, élite, fleur, crème, choix, morceau de roi, etc.,je me complais dans la fange des demi-mesure, demi-teinte, entendre à demi-mot, demimonde, tronqué, dépouillé, écorné, non développé, verbe défectif, vers catalectique, châtrer, eunuque, monstre, spécimen, morceaux choisis, cartons, état approximatif, état brut, où il y a à redire, avorté, avorton, abâtardi, enfant arriéré, boiteux, borgne, louche, inadéquat, clocher, locher, vice, vicieux, tare, taré, tache, véreux... Ô catalectique fatalité, Ô diabolique imparfait dont jamais ne cessera l'énumératlnn. Flnumérer, perdre ce Nombre innombrable auquel rêvait Eurytos comme un contour aphoristique. Eh bien, cette fois-ci, je polirai ad unguem, je lècherai, je perlerai, je clorai, selon l'admirable idée développée par Jackie Pigeaud dans liart et le vivant: faire œuvre parfaite, c'est circonscrire. J'affirmais de façon téméraire que la nature même d'un éloge veut et ne veut pas l'éloge de la chose ou de l'être contraire, la suppose a priori: les effets de moire dont on pare le discours sophistique sont vraiment le fruit d'un jeu du fond et de la forme. Jeu grave et terrifiant, si l'on songe un instant que plus rien dans le discours n'est stable, ne se fonde sur un sens, une vérité ou une logique. C'est pourquoi ce texte sur le parfait est sans doute pervers: il se conçoit dans l'attraction, dans la réaction à cet imparfait dont l'imperfection serait le piège suprême. TIne peut éluder lejeu terrible qui me hante: le silence, la parole, les discours ne s'opposent même pas, mais se juxtaposent... Ce qui n'interdit nullement de s'abandonner au bonheur parfait du rond, du circulaire, du sphérique, de l'immobile, en se disant que cet instant est le plus pur, le plus silencieux, le plus ontologique... c'est-à-dire, selon le schéma héraclitéen, le plus impur, le plus verbeux, le plus déchu... Pour qui, pour quel être dont je serais le reflet, l'écho, dans la chose différente, la chose neutre, la chose séparée, cette chose qui, décidément, ne peut être qu'étante ?

12

CHUTES ET PERFECTION

œ
ERCLE.La première image en est pour moi une aire de pierre écrasée de soleil, la chaleur tremblant de la terre au ciel où planent des rapaces. Image violente où le sang, le silence, la salive, les insectes, l'herbe jaune, battent comme un pouls dans ce corps de pierre et de lumière dont les vertèbres craquent, dont la fulgurance fouit, défouit la mémoire et la parole. Oraculaire. Pourquoi cette violence? J'ai la sensation de fuir le bonheur parfait de la rondeur, par peur d'oublier la guerre et le mouvement. Pourtant je sens dans ma nature des abîmes silencieux, étales, sphériques... Foudre de l'éclair et mélancolie des grottes, des nids... Eloge du parfait, pour un infime fragment de temps se laisser aller dans ce couloir silencieux de l'enfance, où la lumière semblait immobile, les chambres silencieuses, le temps arrêté. TIsemble en effet que la notion de perfection soit, le plus souvent, spatialisée de manière circulaire: j'aurai l'occasion de revenir sur la question de la limite chez Pannénide et son disciple Melissos. C'est le seul rapport esthétique qui me préoccupe pour l'instant. Guillevic, dans ses Euclidiennes, médite ainsi le cercle:

C

Toi, profondeur
Dans ta surface. Profondeur assise Au seul niveau

De la surface
Et pas de fuite

Dans aucun volume.
Profondément plein Dans ta profondeur, Dans l'immobile Qui te nourrit. va-et-vient

CHUTES ET PERFECTION

13

Profondeur en toi Dans chacun des points Pour les autres points qui te font cercle

L'ennui
Vaincu. Mouvement immobile, profondeur superficielle, plénitude vide. Le cercle n'est plus considéré, comme dans le fragment d'Héraclite, selon le point sur la circonférence, mais comme totalité organique limitée / illimitée, insensible au besoin ou au désir d'au1rnÏ... Miracle lapidaire de la phrase nominale, de la parataxe, de la nudité: nulle image, nulle fuite, nulle prise à une pronominalisation de la troisième personne, à ce il que Barthes trouvait si meurtrier. Non, un tutoiement pathétique parce qu'il est sans réponse, laissant la voix poétique à ce même désarroi, à cette même angoisse qu'elle ressent à la pensée de quitter la sphère:
En toi silence, En toi le temps, Queje recueille, je résume. Sortir de toi, Ce sera pour n'être plus là, Pour n'être plus. Perte d'être, chute dans le temps: n'être plus dans la béatitude sphérique, expulsé dans le langage, le multiple et le devenir, dans la fragmentation. La vie, à nouveau, dans sa dimension fautive et coupable. Guillevic exprime de façon saisissante ce passage du parfait dans l'imparfait en évoquant le cylindre: Si L'on quittait La sphère Pour s'en aller ailleurs, C'est à travers toi Que l'on passerait. J'imagine
.

à peu près

Ce que ce pourrait être :
J'ai connu ta longueur Dans tant de mauvais rêves.

14

CHUI'F.<; ET PERFECTION

Quitter la sphère ne serait-il qu'un cauchemar? Le vivant touche au mort, l'éveillé au dormant... Vice suprême: l'impadaitgît dans le parfait, notre désir de sphère trahirait cette même humaine imperfection qui nous empêche de la concevoir, de la percevoir, de la penser, alors même que nous sommes intégrés en elle, que nous lui sommes nécessairement consubstantiels... Tout cela est vertigineux, et j'aimerais un instant reprendre mes esprits, me recueillir dans l'intimité de la rêverie bachelardienne. La rêverie du rond. Bachelard, dans La Poétique de l'espace, esquisse en effet une très belle méditation sur la vie et la rondeur, poursuivant le texte impossible, celui qui mettrait un terme à la quête, qui fermerait le cercle.
TIpart d'une phrase de Jaspers : /edes Dasein scheint in sich rond. Tout être semble en soi rond.

Le problème phénoménologique est donc celui-ci: comment cette rondeur d'être évoquée par tant d'autres artistes (c La vie est probablement ronde., Van Gogh; c On lui a dit que la vie était belle. Non! La vie est ronde ., Joë Bousquet...) pourrait-elle être saisie au plus près de son jaillissement ontologique, dans sa fraîcheur native et non seulement comme symbole ou comme comparaison? Bachelard, même si le projet est bien illusoire, rêve que Jaspers n'ait jamais écrit semble... La vie est ronde. Malheureusement, phénoménologie et ontologie ne peuvent coÏncider parfaitement, malgré l'acharnement de Bachelard à hanter les béances, les failles, les creux dans le langage par où il pourrait approcher la chose ronde, la rondeur, ce retour sur soi et en son être, auquel il refuse le nom et l'image de la sphère, jugée trop géométrique et vide. TIme semble remarquable que Bachelard, reprenant son rêve purificateur, corrige, comme il le souhaitait pour semble, un adverbe de Michelet dont il cite cette phrase:

CHUfES

ET PERFECTION

15

L'oiseau, presque tout sphérique, est certainement le sommet, sublime et divin, de concentration vivante. On ne peut voir, ni imaginer même un plus haut degré d'unité... Supprimer presque, rêve d'une poésie, d'une expression pures, arasées, délitées, érodées, pour laisser luire le sens et l'être: l'oiseau, saisi dans sa concentration sphérique, réunirait ainsi le vol et la rondeur absolue, parvenant bien mieux encore que la flèche de Zénon à dépasser l'illusion mobiliste des sens, à enclore le mobile dans l'immobile, l'éphémère dans l'éternel, la fulgurance dans la circularité... Pariait et pureté convergent dans la soif d'un langage de l'être. Bachelard nomme cela une image d'être extraordinaire, citant à l'appui des vers de Rilke: Le rond cri d'oiseau Repose dans l'instant qui l'engendre Grand comme un ciel sur la forêt fanée Tout vient docilement se ranger dans ce cri Tant le paysage semble y reposer. Il est vrai que résonne dans ce cri un intense écho de la parole absolue, parfaite: le mouvement, le temps, le regard, l'ouïe, reposent dans ce fragment infime et rond, un cri d'oiseau, où tout se confond définitivement. .. Mais toute parole poétique demeure dans l'écho de la Parole, sans pouvoir s'y fondre. Le dernier vers se structure autour du verbe semble... et la phénoménologie du rond est condamnée à rêver de cette perfection intime, car tout l'en sépare: le regard, le langage, le projet, qui diffèrent son accomplissement. Dans la lumière silencieuse de la parole.

cg

L

A PLUPART

des pensées de la perfection

sont hantées par la chute,

l'exclusion dans l'imparfait. Perfection close et silencieuse, non dite, non pensée, non perçue, mais dans laquelle on dit, on pense, on

16

CHUI'ES

ET PERFECTION

perçoit... Ainsi, la chute dans l'imparfait ferait partie intégrante de la sphéricité parfaite. C'est dans cette perspective, un peu insidieuse, que je voudrais situer les témoignages très différents de Pythagore et d'Hérodote. Imaginer une figure parfaite comme modèle ou principe du monde, tout en affirmant son indétermination dans le processus vivant, cosmique, qui apparaît au regard de l'homme. Transformations astrales, animales, végétales ou minérales; variabilité des races, des peuples, des coutumes, des frontières. Comment concilier toutes ces choses avec une représentation de leur sens, de leur raison, qui ne peut prendre figure que sphérique ou circulaire? Le problème n'est pas seulement théorique; il est aussi de nature purement langagière, au point que l'imagination ontologique et l'homonymie même y prennent valeur symptomatique. La plus belle de toutes les figures solides est la sphère, et des
figures planes, le cercle.

Telle est, selon Diogène Laërce, l'opinion de Pythagore. De Monade en Dyade en nombres en points en lignes en surfaces en volumes en corps élémentaires, engendrés engendrant, se transforme c le monde qui est animé, spirituel, sphérique, et porte en son milieu la terre, qui est ronde aussi... » Ronde alliance du devenir et du circulaire : transmigration des âmes, à propos de laquelle Diogène Laërce conte une anecdote qui me paraît plus éclairante encore qu'une analyse de la Monade et de ses dérivés: Pythagore disait avoir été d'abord Athalide, fils d'Hermès, qui lui accorda la mémoire après la mort; puis Euphorbe, blessé par Ménélas, puis Hermotiné c lequel, voulant prouver la chose, vint trouver les Branchides, et entrant dans le temple d'Apollon, montra le bouclier que Ménélas avait consacré [...] bouclier qui était déjà pourri, et où ne restait que le revêtement d'ivoire... Puis il fut Pyrrhos, pêcheur délien, et enfin Pythagore. » Deux faits étranges: d'abord ce bouclier, signe de reconnaissance du même dans l'autre. Cercle pourrissant, mais témoignant de la sphère invisible, mais réelle, de l'âme. Certes, ce détail peut n'être que fortuit, mais dans la perspective circulaire et sphérique du pythagorisme, il fonctionne comme une image symbolique et ontologique de l'identité dans la transmigration et la mort. Image qui m'est chère, parce que j'y vois le destin d'un autre bouclier, celui d'Achille

CHUl'FE

ET PERFECTION

17

dans l'Iliade, dont la description, devenue paradigme littéraire, sera plagiée, dénaturée, caricaturée, jouée, tout en demeurant le signe de reconnaissance d'un mystère insondable: celui de la différence poétique, de la monstrueuse identité du texte à son étrangeté. Ensuite, et c'est encore un détail infime, l'incarnation en Pyrrhos, pêcheur délien, me fait irrésistiblement penser à la tradition qui voulait que le discours d'Héraclite ne pût être saisi que par un nageur délien, dont la réputation de virtuosité était fermement établie. La sphéricité englobe ainsi le fleuve, la guerre, le mouvement, le devenir n'étant au fond qu'une régression vers l'identique... Ma nature imparfaite jouit de trouver, l'espace et le temps d'un texte, tant de douceur, tant de satisfaction, au parfait, au sens, à la téléologie absolue, la débusquant jusque dans les noms, dans l'homonymie. Ainsi de l'anecdote rapportée, toujours par Diogène Laërce, sur le philosophe Sphéros, lequel, prétendant que le sage a toujours raison, fut invité à la cour par Ptolémée: Le ro~ voulant le confondre, lui fit apporter des grenades de cire et Sphéros se laissa tromper, et le roi triomphant lui cria qu'il s'était laissé prendre à une opinion fausse. A quoi Sphéros répondit avec finesse qu'il avait bien senti que ce n'étaient pas de vraies grenades, mais qu'il étaitprobable que c'enfût, et qu'il Y avait une différence entre une représentation certaine et une représentation probable... Je passe sur le symbolisme, d'ailleurs ambigu, de la grenade, dont Jean de la Croix faisait l'image des perfections divines. Elle est, dans l'anecdote, le prétexte sphérique à la démonstration faite par un dénommé Sphéros que la sphère de la raison englobe tous les énoncés portant sur des représentations certaines ou probables... Impossible de faillir: le cercle ici n'est pas vicieux mais parfaitement rationnel. Que répondre à Sphéros ? Le silence, le geste seuls, tels que les pratiquaient les Cyniques, prouvant peut-être que les limites de la perfection, de la sphère, n'étaient pas si facilement délimitables. C'est, dans un discours très différent, l'intuition qui me semble à l'œuvre au cœur de l'enquête d'Hérodote: la sphéricité du monde est imperceptible, invérifiable, indétenninée. Comment en effet circons-

18

CHUfFB

ET PERFECTION

crire dans un discours authentique une terre que les mythes, les récits, les rêves, les désirs, ont bordée d'un océan, figurée sous forme de disque, entre ciel et enfers, entre dieux et morts? Une terre dont la raison exige, selon Anaximandre, qu'elle e plane librement sans être soutenue par rien. Elle demeure en place parce qu'elle est à égale dis-

tance de tout. La forme en est convexe et ronde, pareille à une colonnede pierre... » Une terre sphérique pour Pythagore, parce que
l'égalité des points y figure la forme parfaite, parce que, comme dans une démocratie les citoyens tenus ensemble dans les limites de la loi, elle s'équilibre dans l'univers selon l'harmonie du nombre et des intervalles parfaits. Pour Hérodote, la terre est une sphère formée de trois continents répartis selon un axe de symétrie, la Méditerranée. Jacques Lacarrière fait observer qu'à son tour la race humaine est répartie de façon symétrique en fonction d'un éloignement croissant du foyer central hellène: Grecs, Barbares, humanoïdes, monstres, déserts, Inconnu, Océan... Mais, de même que la frontière entre les peuples est avant tout linguistique, au lieu d'être un fait hiérarchique de nature, les limites de la terre, la limite, demeurent indécises. Elles existent, mais où, quand, sous quelle forme concrète? Vers l'Ethiopie? Le roi Cambyse envoie des expéditions pour vérifier si réellement y finit la terre. Là se trouve la Table du Soleil, là

sont e les hommes les plus grands et les plus beaux du monde, qui
vivent très vieux de l'eau d'une source qui embaume la violette, parmi l'or à profusion». Mais deux armées du roi seperdent dans le désert, l'une privée de vivres et condamnée à s'entre-dévorer, l'autre volatilisée au cours d'un raid contre les Ammoniens... Vers l'Inde? Dernier pays à l'orient avant le désert. On y mange les malades, des fourmis géantes creusent le sable aurifère dans la fournaise. Là aussi les êtres vivants sont plus grands qu'ailleurs. Vers l'Arabie? Serpents ailés, encens, myrrhe, cannelle, ciname,

lédanum récolté dans la barbe des boucs... e II s'exhale de toute l'Arabie une odeur délicieuseet merveilleuse. » Ensuite, le désert.
e Quant aux limites de l'Europe vers le couchant, je ne sais rien à

leur sujet de très précis... » De l'ambre, de l'étain, des gisements d'or,
des hommes à un œil, e en tout cas, il est certain que les extrémités de

CHUI'ES

ET PERFECTION

19

la terre qui forment comme une immense ceinture autour du monde regorgent de toutes choses que nous estimons ici les plus rares et les

plus belles. It
Qui forment comme une ceinture... Hyperborée? Des griffons gardiens de l'or sacré, une vie sans maladie ni vieillesse. Ainsi Hérodote ne peut-il clore la limite circulaire: elle existe, c'est tout, paradoxe d'un apeiron sphérique.

S'il existe des hommes à l'extrême nord de la terre,dits c Hyperboréens »,je me demande pourquoi il n'en existerait pas aussi à l'extrême sud, dits c Hypernotiens It. Et je ris quand je vois ces innombrables Descriptions de la Terre dont aucune ne contient une seule description sensée. Ces gens écrivent froidement que la terre est entourée entièrement par l'Océan, qu'elle est ronde, comme façonnée au tour... Comme... Mais tout n'est-il pas du domaine du comme? Chaque mot, chaque geste, chaque pensée, chaque visage? Tout n'est-il pas métaphore, métonymie, symbole, de l'inaccessible Différence? TIfaut jouer le jeu de la perfection en transportant, métaphorisant, la métaphore dans la comparaison. Comparaison lucide: roses des vents où sont découpées l'espace et le temps, Tour des vents, aires de vents et leurs rhumbs... cercles cartographiques où l'on enclôt le monde, comme un centre d'où jaillirait sa narration fabuleuse -le verbe, l'espace, le temps, l'imparfait. Concentration / expansion, dont le foyer comparatif serait le cercle ou la sphère parfait. Speculum orbis terrarum : images du cercle et du miroir conjointes pour nommer, à la Renaissance, la représentation du monde. Cartes T.O., TeTTarum Orbis, Theos Oceanos, telle ceIJe d'Isidore de Séville dans ses Etymologies: un T figurant la Grande mer et la Méditerrannée, inscrit dans un 0 représentant l'Océan, l'espace libre étant occupé par les trois continents. Magie absolue, jouissance parfaite, le monde ainsi ordonné, clos, symétrique, englobant les récits, les explorations, les navigations sous la voûte étoilée, les odeurs d'embruns, de sel, d'étoupe, de goudron, de poisson, la brûlure du soleil, l'horizon qui se courbe...

20

CHUTES ET PERFECTION

œ
E DICTlONNA/RE DESSYMBOLESvoque le cercle comme une repréé sentation dynamique de la Perfection. Je passerai momentanément sur la valeur symbolique d'objets comme le bouclier, pour m'attacher à la résonance affective et culturelle de la figure ellemême: non que je croie à la possibilité de retrouver un symbolisme virginal, ontologique - pas plus que phénoménologique... En réalité, c'est la poursuite indéfinie du texte, qu'il soit rituel, philosophique ou poétique, qui me captive: le cercle, la sphère, de texte en texte, engendrent une prolifération magique, fascinante, d'autant plus profonde qu'elle ne fait qu'effleurer l'énigme. Il y a en effet un dynamisme dans la perception et l'imagination circulaires: je ne pense pas ici à l'affirmation d'Héraclite: c Chose commune, début et fin sur le pourtour du cercle», fondée, me semble-t-il, sur une méditation du tracé de la circonférence à partir d'un point, qui sera le même et autre, puisque du temps a passé. Contrariété dans l'identité, identité dans la contrariété... J'ai plutôt en vue un dynamisme de la résolution, de la fusion des contraires dans une figure ontologique, pleine d'être. Perçue et désirée comme telle. Ainsi du serpent, ligne circulaire en laquelle invisible / visible, indifférencié / différencié, nuit / jour, femelle / mâle, lenteur / fulgurance, devenir / éternité, venin / semence, produisent une autofécondation du principe: Ouroboros, qui se mord la queue dans l'éternel retour du même, la Différence. Heure de l'énigme, droite lumière de Midi dans l'aire du serpent...
c Midi

L

et éternité »... Le soleil de la Connaissance est encore une
de L'Eternité s'étale en rond dans sa

fois à son Midi et le Serpent lumière.

En chaque cycle de l'existence humaine, il vient toujours une heure où, d'abord pour un esprit, puis pour beaucoup, puis pour tous, la plus puissante pensée surgit, celle de l'éternel Retour de

toutes choses: c'est, chaquefois, pour l'humanité ['heure de Midi.

CHUTEE ET PERFECTION

21

Cet univers dionysien à moi, de l'éternelle Création-de-soi, de l'éternelle Destruction-de-soi, ce mystérieux Univers des voluptés doubles, ce mien «Au-delà du Bien et du Mal », sans but, à moins qu'en le bonheur du Cercle il n:r ait but sans vouloir, à moins qu'un Anneau ne soit enclin à tourner toujours sur son vieux sentier, autour de soi et rien qu'autour est assez lumineux de soi: cet univers mien

- qui
d'être

pour en avoir la vision sans souhaiter

aveugle? Ces fragments posthumes de Nietzsche me bouleversent parce qu'ils témoignent d'un effort surhumain pour retrouver la métaphore première, la métaphore introuvable: transport de la chose dans le langage... Et en deçà? Au-delà? Midi, le cercle, le serpent, peu importe que la croyance à l'éternel retour soit ou non la pensée de Nietzsche. Ce qui est à l'œuvre, c'est l'écriture, voulue éternelle dans l'instant où elle s'écrit, se perd, se délite, voulue méridienne et circulaire, lumineuse dans l'instant où elle se fragmente. Mais comment aller encore plus loin sans s'abandonner à un symbolisme, à une idéologie figés? Vouloir sans vouloir dans le Cercle parfait. Dans l'être... Comme dans l'être. Avec le risque dénoncé par Cioran: seprélasser dans l'être. Comment inclure le cercle dans le point, le point dans le cercle, sans générer la multiplicité? Un cercle sans point, un point sans cercle, sans vide, où le vide lui-même participe du plein? « Le point a contenu le cercle. » Cette intuition de Silesius pose le point comme principe, comme un état llimite de l'abstraction: le cercle est un point étendu. Mouvement immobile parfait, parfaite entropie néguentropique, prolongés par le passé composé: même passée, l' origine est présente...
Au centre du cercle tous les rayons coexistent tairement distinguent dans une unique

unité et un seul point contient en soi toutes les lignes droites, uniunifiées les unes par rapport aux autres [...] Au centre si elles s'en écartent un peu, elles se davantage, eLLesse distinpeu; si eLLess'en séparent même, leur unité est parfaite; guent davantage.

22

CHUTFB ET PERFECTION

Le Pseudo-Denys l'Aréopagite met l'accent sur la perfection rêvée du cercle: sa virtualité s'y confond en sa réalité... Sa différence, sa séparation, dans sa perfection. Mais il est étrange et exaltant de constater que la méditation du cercle mène à une aporie du même genre que la question de Dieu: Quefaisait-ü avant... Avant quoi? Rien. Avant rien. Les platoniciens n'ont pu en effet éviter de penser le cercle en termes de paternité et d'engendrement: c Le centre est le père du cercle» (Plotin). c Tous les points de la circonférence se retrouvent au centre du cercle, qui est leur principe et leur fin» (Proclus). L'idée de fin permet de boucler la boucle du devenir / revenir: demeure, lancinante, la question de la naissance du temps, donc de l'espace. Que l'univers soit pensé comme un procès d'expansion / rétraction, ou, selon la tradition chrétienne, dans le dynamisme d'un temps qui apparaît seulement avec la création, l'esprit humain bute inexorablement sur l'avant et l'après. J'aimerais, dans cette perspective, reprendre quelques points des Différentielles divines de Lucian Blaga. Le Grand Anonyme est père et centre du monde: il fait preuve d'un égocentrisme absolu en défendant son tout unitaire autarcique. Alors qu'il pourrait se reproduire à l'infini, il se limite, se mutile pour sauver le centralisme: Représentons le c tout divin» par une sphère ou un cercle, symbole
exprimant l'extrême complexité du Grand Anonyme et sa parfaite

autarcie:

Pour autant que l'acte reproducteur selon la nature du Grand anonyme engendre une entité similaire, le résultat du processus théogonique possible sera illustré par une série de sphères ou de cercles identiques:

o

000