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Configuration sociolinguistique, nationalisme et politique linguistique

De
240 pages
Ce livre est une recherche en sociolinguistique sur les conditions historiques de développement des politiques linguistiques et de la Serbie, en République fédérale de Yougoslavie, où se côtoient quatre langues minoritaires et diverses autres minorités nationales face à la langue majoritaire officielle, le serbe. Les questions d'émergence et de catégorisation des nations, des nationalités et des "groupes ethniques", de dénomination des langues et des rapports d'équilibre ou de conflit entre les langues et les peuples de l'espace yougoslave, de l'Empire austro-hongrois à nos jours, sont analysées en détail.
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CONFIGURATION NATIONALISME

SOCIOLINGUISTIQUE,

ET POLITIQUE LINGUISTIQUE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6893-8 EAN: 9782747568937

Ksenija DJORDJEVré

CONFIGURATION NATIONALISME

SOCIOLINGUISTIQUE,

ET POLITIQUE LINGUISTIQUE

Le cas de la Voïvodine, hier et aujourd'hui

Préface de Paul GARDE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli At1isti 15 10214 Torino ITALlE

Sociolinguistique Collection dirigée par Henri Boyer
La Collection Sociolinguistique se veut un lieu exigeant d'expression et de confrontation des diverses recherches en sciences du langage ou dans les champs disciplinaires connexes qui, en France et ailleurs, contribuent à l'intelligence de l'exercice des langues en société: qu'elles traitent de la variation ou de la pluralité linguistiques et donc des Inécanismes de valorisation et de stigmatisation des fonnes linguistiques et des idiolnes en présence (dans les faits et dans les iInaginaires collectifs), qu'elles analysent des interventions glottopolitiques ou encore qu'elles interrogent la dimension sociopraglnatique de l'activité de langage, orale ou scripturale, ordinaire, Inédiatique ou Inêlne «littéraire». Donc une collection largelnent ouverte à la diversité des terrains, des objets, des Inéthodologies. Et, bien entendu, des sensibilités. Déjà parus Henri BOYER (Éditeur), Langues et contacts de langues dans l'aire lnéditerranéenne, 2004. A. BOURDEAU, L. DUBOIS, J. MAURAIS, G. MCCONNEL, Colloque international sur l'Ecologie des langues, 2003. H. BOYER et CH. LARARGE (dir.), L'Espagne et ses langues: un n10dèle écolinguistique ?, 2002. C LAGARDE, Des écritures « bilingues ». Sociolinguistique et littérature, 2001. H. BOYER et P. GARDY (coord.), Dix siècles d'usages et d'images de l'occitan: des troubadours à l'internet, 2001. P. DUMONT, L'enquête sociolinguistique, 1999. L. FERNANDEZ, L'Espagne à la Une du Monde (1969-1985). M. GASQUET -CYRUS et alli, Paroles et musiques à Marseille. Les voix d'une ville, 1999. M. C. ALEN GARABA TO, Quand le «patois» était politiquement utile..., 1999. P. GARDY, L'écriture occitane contemporaine. Une quête des mots. H. BOYER (dir.), Plurilinguisme : «contact» ou «conflit» de langues? R. LAFONT, 40 ans de sociolinguistique à la périphérie.

Préface
Tout le monde sait que les Balkans sont lieu de rencontre et de mélange de peuples, de religions, de civilisations multiples, et aussi de multiples langues. Et pourtant ce coin d'Europe a été plutôt négligé par les études de sociolinguistique. On doit savoir gré à Ksenija Djordjevié de nous donner une étude précise, historique et descriptive à la fois, de la situation linguistique dans une région particulièrement multiethnique, multiculturelle et plurilingue,

qui n'a pas fait la une des médias dans ces dernièresannées, mais où,
malgré toutes les tempêtes, anciennes et récentes, cette diversité s'est le mieux conservée: la Voïvodine. Qu'est-ce que la Voïvodine? C'est, nous dit la carte, la partie nord de la République de Serbie. C'est, précisent les guides touristiques, cette vaste plaine que l'oeil découvre quand à Belgrade, du haut de la veille forteresse turque de Kalemegdan, on tourne le dos à la ville, et qu'on regarde vers le nord, au delà des deux fleuves, Danube et Save. Car la Serbie est double. En 1826 Victor Hugo, dans sa poésie Le Danube en colère, chantait l'opposition entre les deux rives:
Belgrade et Semlin sont en guerre. Dans son lit, paisible naguère Le vieillard Danube, leur père S'éveille au bruit de leur canon.....

Le poète évoque dans ces vers la situation du XVlllosiècle (déjà périmée au moment où il écrivait), quand les collines boisées de la rive sud, autour de Belgrade, ce qu'on appellera plus tard la Serbie "étroite", étaient ottomanes, tandis que la plaine sans fin de la rive nord, la future Voïvodine, au-delà de Semlin (aujourd'hui Zemun), appartenait à l'Autriche. Au sud, c'est le vieux pays serbe, dont la population sera rendue entièrement homogène, uniquement serbe orthodoxe, par l'insurrection nationale commencée en 1804. Au nord, ce sont d'anciens espaces de colonisation ouverts à tous les vents, où ont été accueillis en grand nombre des Serbes fuyant l'oppression turque, mais aussi des colons de toute provenance: Allemands, Hongrois, Croates, Roumains, Slovaques, Ruthènes et bien d'autres, le tout jusqu'en 1918 sous le sceptre autoritaire, mais tolérant des Habsbourg. Aux XVllloet

8
XIXOsiècles ce plat pays, bien plus que la Serbie proprement dite, est 1"'Athènes serbe", le berceau de la renaissance culturelle et religieuse de ce peuple, mais aussi le lieu où s'épanouissent plusieurs autres cultures nationales. Cette tolérance devait se perpétuer au )(X0 siècle, après la réunion de la région à la Yougoslavie, alors même que la part des Serbes dans la population ne cessait d'augmenter: ils en formaient le quart au XJXosiècle, la moitié en 1945 après l'expulsionde la minorité allemande, les deux tiers aujourd'hui. Elle s'est traduite dans la Yougoslavie titiste par la création d'un "province autonome de VoïvodineH,membre à part entière de la Fédération yougoslave, quoique rattachée par un lien ténu à la République de Serbie, avec une législation très favorable aux diverses nationalités et à l'emploi de
leurs

langues.

Chose plus remarquable encore, cette coexistence a survécu aussi, par miracle, aux orages des années 1990. Pourtant la Serbie était alors soumise au déchaînement du nationalisme et au pouvoir cynique de Slobodan Milosevié. Cette alliance explosive avait déchaîné sa violence meurtrière aux frontières même de la Voïvodine, à Vukovar en Croatie, et fait de l'autre "province autonome", le Kosovo, le symbole de la xénophobie aveugle. La Voïvodine, elle, a été en gros un conservatoire de la diversité acceptée et organisée. Elle a certes perdu son autonomie elle aussi, et fait désormais partie intégrante de la Serbie. Elle a connu, surtout dans les années de guerre, maintes marques d'intolérance, surtout envers les Hongrois et les Croates. Comme l'écrit l'auteur, elle est "passée alors d'une politique de multilinguisme relativement réussie ou accomplie à une politique de négation d'un grand nombre de droits". Malgré tout, les très vieilles traditions de cohabitation des peuples, inhérentes à la région depuis trois cents ans, ont été tenaces; le pouvoir les a parfois grignotées, mais il n'avait pas intérêt à les heurter de front, et dans l'ensemble la pratique plurilingue a perduré, jusqu'à la chute du régime le 5 octobre 2000. "Profil haut, profil bas, et patience plus que résistance", écrit joliment Ksenija Djordjevié.

Le mérite de son livre est d'abord de nous faire relire cette histoire du passé en mettant particulièrement l'accent sur les phénomènes linguistiques. Mais il est surtout de s'être penchée sur les faits récents concernant la situation des langues ( et par voie de conséquence des nationalités) dans la région. Elle a

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su analyser les évolutions de ces dernières années à l'aide de toutes les sources disponibles: études spécialisées, articles de presse, témoignages. Surtout, s'inspirant des méthodes mises au pointà propos d'autres langues, elle a procédé elle-même en 2002, au moment où un tournant démocratique venait d'être pris par la Serbie, à une enquête sociolinguistiquedans des établissements scolaires minoritaires, c'est-à-dire non-serbes. Elle a pu examiner ainsi comment fonctionnent réellement les rapports entre les langues, aussi bien dans l'enseignement et la vie scolaire que dans la
pratique quotidienne de la rue et de la maison.

C'est une chance qu'il se soit trouvé un auteur doué d'une parfaite connaissance du terrain, ainsi que de la langue majoritaire,le serbe alias serbo-croate (ce problèmeaussi est abordé!),et en même temps d'une solide formation aux méthodes de la sociolinguistiquecontemporaine. Son livre permet d'éclairer l'ensemble de ces questions à partir de données très concrètes patiemment rassemblées. Il mérite de retenir l'attention des linguistes certes et avant tout, mais aussi des historiens, et enfin de tout
public désireux de mieux comprendre cette partie de l'Europe, d'en débrouiller la complexité. Celle-ci nous rebute parfois, mais est-elle un malheur? Ne devrait-elle pas être une richesse?

Paul Garde

Introduction

Introduction
Pendant longtemps, notre continent européen, déjà si fragmenté dans son relief et ses paysages, a été partagé politiquement en deux blocs. Dans la dernière décennie du XXe siècle, beaucoup de choses ont changé. Le mur de Berlin est tombé, le rideau de fer appartient désormais au passé, et l'Union européenne s'élargit de plus en plus en intégrant la partie orientale du continent. La frontière entre les deux « mondes» n'est certainement plus aussi soulignée que dans le passé, la division Occident / Orient n'est plus aussi pertinente, et pourtant, rien n'est pareil « de l'autre côté». Notamment, la partie sud-orientale de l'Europe, les Balkans, constitue une région très complexe, aussi bien du point du vue de la géographie que de l'histoire et offre le spectacle de véritables microcosmes dans lesquels se mêlent des populations diverses. Cette diversité se répercute également sur la composition de la population, en créant une mosaïque ethnique, marquée par une richesse linguistique et culturelle exceptionnelles, encore aujourd'hui d'actualité. 1. Les Balkans: nations un « archipel)} de langues, de nationalités et de

La péninsule balkanique regroupe l'Albanie, la Grèce, l'exYougoslavie, la Roumanie et la Bulgarie. Certains même y ajouteraient la Turquie1. La diversité des Balkans est visibledans tous les domaines. Leur population peut être classée selon plusieurs critères différents, notamment religieux ou linguistiques. D'un point de vue religieux, trois grands ensembles recouvrent leur territoire: le christianisme orthodoxe pour la majorité (Serbes, Grecs, Roumains, Bulgares...), le catholicisme (Croates, Slovènes, Albanais en partie...), et l'islam (Bosnie, Turquie, Kosovo ...)2. Du point de vue linguistique, sur cet espace vivent différents peuples qui parlent des langues dissemblables, qu'ils écrivent en trois alphabets différents: latin, grec et cyrillique, sans compter l'existence d'un grand nombre de dialectes. Toutes les langues balkaniques appartiennent à la
1 Certains chercheurs contestent la présence de la Roumanie parmi les Etats balkaniques, d'autres « l'européanité » de la Turquie. 2 On y retrouve également, dans une moindre mesure, le catholicisme de rite grec ou uniate (Ruthènes), le protestantisme (sous sa forme calviniste et luthérienne chez les Hongrois), le

judaïsme...

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famille

indo-européenne, excepté le turc et, bien évidemment, le hongrois,

parlé hors de Hongrie notamment par la minorité hongroise au nord de la Serbie, en Roumanie etc. Font partie des Slaves du Sud les Bulgares avec la langue bulgare, les quatre peuples constitutifs de l'ex-Yougoslavie qui parlaient, autrefois du moins, le serbo-croate (Serbes, Croates, Musulmans3 et Monténégrins), et deux autres peuples de l'ex-Yougoslavie qui n'avaient pas cette langue pour langue maternelle (Macédoniens et Slovènes) avec leurs langues respectives. En ce qui concerne le plan politique, dans les Balkans, et en général, l'équivalence entre une langue, un alphabet, une ethnie et une nation est assez rare. Ces peuples, et plus particulièrement les Slaves, sont divisés tant du point de vue des nations que par les langues qu'ils parlent. Dans un tel décor, les troubles interethniques malheureusement ne manquent pas. Nous avons pu le constater tout récemment encore, au cours de la dernière décennie. Par ailleurs, toute l'Europe centrale et orientale correspond à une zone d'instabilité, qui cherche maintenant, avec beaucoup de retard, à construire des Etats-nations sur le modèle occidental, au moment même où l'Europe occidentale semble se diriger vers le dépassement de ce même modèle et la création d'une Europe « supranationale». Mais la réalité de ces deux espaces est bien différente. Cette zone réputée instable, les Balkans, se caractérise par de nombreux territoires linguistiquement et ethniquement mixtes, à la différence de la plus grande partie de l'Europe occidentale, qui se caractérise par de vastes espaces linguistiquement plutôt homogènes. Homogènes au moins officiellement, car à l'Ouest aussi, le plurilinguisme domine de fait, mais il est simplement géré différemment. Ce qui rend la situation balkanique encore plus complexe4, c'est le fait que les frontières des Etats ne coïncident pas forcément avec celles des peuples. Il y a donc dans chaque pays beaucoup de minorités, c'est à dire de groupes humains dont l'identité ethnique et l'appartenance étatique ne correspondent pas. Ce territoire se divise ainsi en de multiples micro-régions, dont les limites ne se

3

Les Musulmans, avec un grand « M» (on les distinguait des musulmans, avec un petit

« m »), étaient une nation reconnue depuis 1968 en Yougoslavie lorsque pour la première fois « un pays, et de surcroît se référant au marxisme, prend la religion comme la base de la détermination nationale» (Djurdjevac, 1983: 176). De plus, la pratique de la foi n'était pas obligatoire, et l'on pouvait être Musulman athée. 4 La complexité des Balkans n'est pas à prendre seulement dans un contexte négatif. Elle est vraiment « porteuse de tous les dangers comme de tous les espoirs» (Dérens, 2000).

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calquent pas sur les frontières étatiques, et qui possèdent chacune de fortes particularités. Cette situation est très ancienne: au XIXe siècle, les Balkans ottomans et autrichiens présentaient déjà un grand mélange de populations de langues et de religions variées, voisinant dans les mêmes territoires. Des traces importantes de cette diversité ethnique et linguistique sont encore visibles et appellent à être analysées de plus près.

2.

La Voïvodine : une étude de cas

Nous avons choisi parmi les différents pays balkaniques celui qui, à lui seul, représente toute la complexité de la vie commune de ces différents peuples: la Yougoslavie. Elle se situe à la rencontre de l'Orient et de l'Occident, de l'Europe centrale et du monde méditerranéen. Cette position entre les deux mondes pourrait peut-être même expliquer en partie cette « déstabilisation identitaire », dont parle Mariene Laruelle à propos de la Russie (Laruelle, 1999 : 20), mais qui caractériseégalementla Yougoslavie. « L'espace yougoslaves» tout entier, ce que l'on appelle couramment l'ex-Yougoslavie, est en soi un excellent objet d'étude sociolinguistique, mais il existe en Serbie une province qui, à elle seule, mérite toute notre attention: la Voïvodine. Cette situation multilingue avait fait il y a un quart de siècle l'objet d'une étude pionnière pour le public français de Denis Creissels (Creissels, 1977). Notre travail intervient après de grands bouleversements dans les Balkans et une reconfiguration générale de l'Europe centrale et orientale. La Voïvodine, située au nord de la Serbie, est la partie méridionale de la plaine pannonienne, limitrophe de la Croatie à l'ouest, de la Roumanie à l'est et de la Hongrie au nord. S'étendant sur 21 506 kilomètres carrés, ce territoire compte au total une vingtaine de nationalités6. Un tel mélange de populations, à l'image de la complexité humaine des Balkans, a exigé la mise en place de politiques et d'aménagements linguistiques successifs bien
déterminés.

En Voïvodine, les Serbes sont aujourd'hui majoritaires, mais un nombre important de Hongrois, Slovaques, Roumains, Ruthènes...etc. y habite également. Ce qui rend particulièrement intéressante cette région,
5

Ce terme a été proposé par les historiens, dont le byzantinologueserbe Ivan Djurié,pour
La terminologie « nationale» sera traitée

nommer le territoire de l'ex-Yougoslavie. 6 Nationalités ou communautés nationales.
u Itérieu rement.

16 c'est le fait que tous arrivent à conserver
leurs langues, malgré une intense imbrication. Les cinq principales langues en contact sont le serbe?, le hongrois, le slovaque, le roumain et le ruthène, mais de nombreuses autres y sont également parlées, comme l'ukrainien, l'allemand, le tchèque, le bulgare... Dans une situation de multilinguisme telle qu'elle se présente en Voïvodine, le sociolinguiste est particulièrement intéressé par les rapports entre les langues qui se trouvent en contact. Nous envisageons, dans un premier temps, de présenter la situation sociolinguistique de la Voïvodine, d'abord dans une optique diachronique (comment expliquer un tel mélange de populations, quelle place les différentes langues ont-elles eu dans l'histoire de la région.. .), ensuite dans une optique synchronique (en comparant leurs statuts, leur importance géopolitique...). Au lieu de nous limiter seulement à la situation actuelle, nous ferons une présentation comparative de la situation de multilinguisme en Voïvodine dans différentes périodes de son histoire.

3.

Le poids de l'histoire

Même s'il n'est pas question de nous livrer ici à l'analyse des causes historiques, il convient tout de même de souligner le rôle de certains événements politiques, notamment ceux de 1848 et 1918, qui sont d'une importance primordiale pour la compréhension du processus de la formation de la conscience nationale des membres de ces différents groupes. En faisant de brefs « détours» historiques, nous ne cherchons pas dans l'histoire des réponses toutes faites pour expliquer les faits actuels. Nous essayons simplement de comprendre le moment présent dans un contexte plus large « comme le résultat d'un long processus de développement avec ses conflits et ses contradictions, avec ses mécanismes de régulation »8 (Dadamijan, cité par Nemanjié, 1996 : 360). Or, la structure ethnique particulière de cette région s'explique facilement par plusieurs événements historiques. L'Autriche et la Hongrie ont mené, au début du XVIIIe siècle, une politique de repeuplement de la région par des colons, faisant se côtoyer de nombreux peuples différents. Ils ont fait venir des ressortissants de divers peuples qui ont composé leur empire: les peuples du sud - Serbes (des Serbes du sud de la Serbie, fuyant la
7

ou le serbo-croate 8 kao rezu/tat dugog procesa mehanizmima regu/acije

razvitka

sa svojim

konfliktima

i protivrecnostima,

sa svojim

17
domination turque, sont notammentvenus s'y réfugier),de l'ouest - Croates, Italiens, Français, Espagnols, et du nord - Hongrois, Allemands, Slovaques, Ruthènes, etc. pour vivre ensemble. La situation sur le plan ethnique s'est stabilisée presque définitivement au début du XXe siècle et n'a pas vraiment changé depuis, excepté l'expulsion massive des Allemands après 1945, et l'arrivée des réfugiés serbes après les dernières guerres. Après avoir montré

que les causes de ce mélange unique de peuples, de langues et de
confessions, sont à rechercher dans des colonisations systématiques, il conviendra d'examiner les conséquences de ces mêmes colonisations au niveau linguistique. Comme dans l'Europe entière, en Vo'ivodine aussi, au début du XIXe siècle, s'est produit « l'éveil des nations», ou ce que l'on appelle communément le « printemps des peuples». Il nous a semblé intéressant également de montrer, en prenant pour exemple une région balkanique comme la Voïvodine, comment cet « éveil des nations» a pu conduire jusqu'à nos jours au « réveil» des nationalismes. Ou bien, comment le nationalisme culturel, car c'était bien un nationalisme culturel au début, a pu se dégrader en se transformant en un nationalisme politique, si bien que l'autonomie culturelle a fini par être jugée presque insuffisante. Si un Etat accepte vraiment la diversité linguistique, et la reconnaît pleinement, ne court-il pas le risque d'encourager des rivalités? Mais, d'un autre côté, est-ce que retirer des droits en vigueur - comme l'a fait Milosevié au Kosovo et en Vo'ivodine en 1989 - ne menace pas intentionnellement la paix sociale? Par conséquent, est-ce que supprimer des droits jugés « superflus» par certains ne revient pas paradoxalement à leur conférer a posteriori à la fois un statut d'exception ou d'abus juridique, bref, de privilèges, et en même temps, un pouvoir de détonateur? Enfin, dernière question: si les besoins et la nécessité, en situation de coexistence multiculturelle, créent le droit, et si le droit peut répondre à des besoins politiques externes, ces droits existent-ils en soi, ou sont-ils condamnés à une certaine circularité historique, selon laquelle l'absence de droits minoritaires justifierait l'hégémonie majoritaire tout autant que l'octroi de droits minoritaires mènerait à contester la légitimité du pouvoir hégémonique ou central? La Voivodine nous a semblé un observatoire privilégié de ces problèmes incontournables que posent la politique et l'aménagement linguistique.

18 4. Un multiculturalisme sans conflit

Depuis le début de la période que nous avons étudiée, les revendications culturelles et linguistiques ont fini à chaque fois par se transformer peu à peu en revendications politiques, surtout à partir de la fin de la Première Guerre mondiale. Le volet politique a « failli », nous semble-til, passer au second plan par la volonté du régime titiste plus tard, et un effort important en matière de politique linguistique a été entrepris: les minorités se sont trouvées dans une situation peu fréquente en Europe, où elles ont pu accéder aux mêmes droits que le peuple majoritaire. La politique linguistique yougoslave sous Tito a été particulière. Elle a tenu compte des spécificités de chacun des groupes. Mais l'attitude du pouvoir politique envers les problèmes que pose la coexistence des ethnies et de leurs langues a changé, dans une certaine mesure, avec l'éclatement du pays, les solutions adoptées à cette époque ont vite été dépassées par d'autres choix. Malgré toutes les critiques que l'on peut faire au régime du dictateur Slobodan Milosevié, dans ce domaine-là, le pire a été évité en Voïvodine. Compte tenu du caractère particulièrement multinational de la Voïvodine, on ne peut que s'étonner que, durant la dernière décennie, il n'y ait pas eu de conflit interethnique. Comment expliquer cette exception à la dérive conflictuelle en Voïvodine malgré des conditions propices au conflit, notamment la suppression de l'autonomie et l'éveil des nouveaux radicalismes nationalistes dans les Balkans? Le changement de pouvoir qui est intervenu au mois d'octobre 2000, avec l'arrivée à la tête de la Fédération yougoslave de Vojislav Kostunica, nous a permis d'observer, au fil des jours, les changements dans tous les domaines, et surtout dans la manière de gérer le multiculturalisme et le multilinguisme en Voïvodine par les membres de sa coalition démocratique. En nous appuyant sur des documents de première main, notamment des textes journalistiques, sur notre connaissance de la région, des enquêtes dans les milieux scolaires minoritaires, sur l'avis et l'aide des gens qui ont eu à jouer un certain rôle dans la détermination des objectifs à atteindre dans le domaine de la politique linguistique, ainsi que sur des ouvrages de sociolinguistique pour la plupart publiés en serbo-croate9, nous avons

9 Nous avons effectué la traduction de l'ensemble des termes et des textes en serbo-croate, russe ou italien que nous avons cités. Pour le hongrois, le roumain, le slovaque, le ruthène, l'allemand, le tsigane etc., nous avons été aidée par des locuteurs de ces langues.

19
cherché à mener une réflexion
du multilinguisme sur les conditions dans cette région. politiques et psycho-sociales

5.

De l'analyse

historique

et macro-sociolinguistique

au « terrain»

Enfin, de par sa situation particulière, jadis et aujourd'hui, il nous a semblé que la Voïvodine se prêtait facilement à une analyse sociolinguistique minutieuse. Nous avons fait une recherche sociolinguistique sur place pour analyser à la fois le pôle macro-sociolinguistique, celui de la « sociolinguistique des institutions, de la structure sociale, des séries de variations, des pratiques linguistiques de groupes, des typologies de discours» et le pôle micro-sociolinguistique qui concerne « les pratiques « à la base», les enjeux circonscrits à telle ou telle pratique de communication, l'utilisation, circonstanciée, par tel ou tel sujet, de son capital langagier» (Boyer, 1996 : 10), d'analyser ce qui se passe à la fois in vitro, mais aussi in vivo, dans la pratique des locuteurs moyens confrontés au plurilinguisme. La micro-sociolinguistique étant orientée vers l'individu en tant que membre d'une société et vers son comportement langagier, en étudiant « le 10 (Radovanovié, comportement langagier de l'individu dans une collectivité»

1997

: 19) se rapproche

de la psycholinguistique;

ce serait

« une

sorte

de

psycholinguistique sociale» sociolinguistique, en étudiant « le comportement langagier d'une 12 (Radovanovié, 1997 : 19) aurait pour but d'étudier les différents collectivité» aspects du comportement langagier d'une communauté entière, en s'intéressant aux domaines comme le bilinguisme, la diglossie, le contact de langues, la politique et la planification linguistique, et se rapproche plutôt de la sociologie du langage (Bugarski, 1996 : 209-210).

11

(Bugarski,

1996:

209).

La

macro-

6.

Unobservatoirede la multiculturalité
Il nous
reste enfin à expliquer pourquoi nous avons choisi d'analyser

la situation sociolinguistique de la qui semble ne pas courir le risque interethniques, montre qu'une particularismes de chaque groupe
10jezickog/govornog ponasanja pojedinca 11 nekoj vrsti socijalne psiholingvistike 12jezickog/govornog ponasanja kolektiva

Voïvodine. Le cas de cette région, la seule d'être prise dans le tourbillon des conflits politique linguistique qui respecte les est possible, et que cela demande, certes,
u kolektivu

20
des moyens, mais peut-être pas des moyens démesurés, contrairement à l'opinion courante. C'est d'autant plus frappant que la Yougoslavie n'a jamais été un pays très riche. Et pourtant, dans un milieu multinational, comme dans cette province, ont été créées, au fil de l'histoire, de vraies conditions pour la sauvegarde de différentes valeurs humaines, comme le droit à la différence linguistique et culturelle. Ces valeurs trouvent leur fondement dans l'expérience historique et plus encore peut-être, dans la conscience de ses habitants, dans leur certitude que seulement un esprit de tolérance, de respect mutuel, permet le développement culturel, social et économique. Les habitants ont, semble-t-il, compris que la Voïvodine trouvait son unité dans la prise de conscience d'un destin commun, et qu'elle devait rester aussi bien serbe qu'hongroise, slovaque, croate, roumaine, et ruthène... Ainsi seulement, elle serait un exemple de la vie commune et de la multiculturalité dans les Balkans. Par ailleurs, le problème dont traite ce travail hante l'actualité la plus immédiate de l'Europe. Ceci rend la tâche d'autant plus difficile, mais également passionnante. La question que nous nous posons également, en sortant du cadre étroit de cette région, est dans quelle mesure la société contemporaine arrive à gérer les questions que pose l'existence des minorités dans les différents pays. Sauvegarder la diversité linguistique nous semble être un élément essentiel de la démocratie, qui est aujourd'hui en crise, comme le remarque Tomas Spidlik, lorsqu'il écrit: « nous observons une grande crise des démocraties traditionnelles, y compris dans des pays qui en étaient l'apanage depuis longtemps» 13 (Spidlik, 1995 : 17). Il paraît urgent d'inventer un projet pour les dernières mosaïques ethniques et linguistiques de notre continent où, quoi qu'on fasse, le plurilinguisme semble aujourd'hui plus ou moins menacé, voire risquerait de devenir menaçant. Dans ce sens, avoir un exemple est toujours utile. La réflexion que nous nous sommes proposée de faire trouve sa signification véritable seulement dans la
perspective d'une problématique de caractère suffisamment général.

Ces éléments de réponse que nous avons envie d'apporter laisseront certainement poindre quelques intrusions, somme toute humanistes, de notre propre subjectivité, et ne pourront être que partiels et imparfaits. Mais ils seront toujours inspirés par la recherche de la vérité, même si elle est, comme le proclamait régulièrement Berdiaef dans de nombreux écrits « pour un Slave nécessairement personnelle».
13 notiamo una grande crisi delle democrazie traditionali, anche nei Paesi che da lungo tempo ne erano fieri

21
Il nous reste encore à présenter succinctement les principales étapes de notre réflexion. La première partie analyse de manière critique les concepts fondamentaux qui nous ont servi tout au long de ce travail: politique et aménagement linguistique, configurations sociolinguistiques, ethnie, nation, nationalité, citoyenneté, nationalisme. La deuxième partie présente la Voïvodine hier, tout d'abord sous les Habsbourg partagée entre des tentatives assimilationnistes et la gestion cloisonnée de la diversité, entre germanisation et magyarisation parallèlement à l'éveil des nations. Ensuite, vient la présentation de la Voïvodine de 1918 à 1989 : après la régression de la politique linguistique « aménageante » durant la « première» Yougoslavie, se met en place sous Tito un aménagement linguistique qui a pour ambition de gérer la diversité linguistique dans tous les domaines de la vie publique: administration, enseignement, médias. Enfin, cette partie montre aussi l'éclatement et le réaménagement non abouti du modèle titiste sous le régime de Milosevié à trois niveaux: la RFY, la République de Serbie et la Voïvodine. Cette période est caractérisée par le divisionnisme et l'éclatement de la configuration sociolinguistique qui avait prévalu jusqu'alors (nouvelles individuations sociolinguistiques, comme croate versus serbe.. .), mais aussi par un écart croissant entre les dispositions juridiques et la réalité des pratiques langagières. La dernière partie dresse un bilan provisoire de la situation présente depuis la chute du régime de Milosevié et présente les résultats de notre enquête sur les pratiques langagières dans les milieux scolaires minoritaires: hongrois, slovaque, roumain et ruthène. Notre démarche s'articule sur deux axes: la perspective historique et l'enquête de terrain. La perspective historique se justifie par l'accélération de l'histoire récente dans cette partie de l'Europe et par le manque de travaux récents sur les configurations sociolinguistiques de la Voïvodine en particulier, dont nous avons vu l'intérêt qu'elle représente en tant qu'observatoire du multilinguisme balkanique. Mais une recherche en sociolinguistique historique en soi resterait insuffisante, dans la mesure où

l'un des maux de la balkanologieou de l'analyse des faits ou des
confrontations sociolinguistiques et politiques dans les Balkans est de se nourrir de toujours plus d'histoire et de faits rapportés de seconde main. Les débats gagneraient à se baser davantage sur des observations de terrain et une démarche empirique, au contact avec les populations. Nous avons donc tenu à réaliser une enquête dans des écoles, en appliquant les méthodes les plus élémentaires du travail en sciences sociales.

I

Considérations terminologiques

Considérations terminologiques
1. 1.1. Politiques linguistiques et configurations sociolinguistiques La linguistique et la politique

La linguistique une science à part entière et ne doit pas, est théoriquement, se confondre avec la politique. Mais, dans la pratique, de même que l'ontrouve des linguistesqui font de la politique,quijouent « dans la cour des politiques» (Calvet, 2002: 50), on trouve également des politiciens dans la linguistique ou intervenant directement sur le champ
sociolinguistique. Une langue peut être utilisée à des fins de dominations politiques. Les motifs sociolinguistiques peuvent même finir par devenir prétextes à une terreur politique motivée par d'autres facteurs de dominations: les logiques et les jeux de pouvoir instrumentalisent des éléments socioculturels comme l'identité linguistique, religieuse et culturelle. A l'inverse, une politique peut être mise au service d'une langue et, dans ce cas « la promotion de la langue est tenue, sinon pour une fin en soi, du moins pour le noyau d'une entreprise collective visant à affirmer une identité culturelle» (Soutet, 1995 : 19). Nous nous sommes intéressée surtout au premier volet - la langue au service d'une politique. Dans les régions qui nous intéressent, non seulement la langue a été au service d'une politique, mais la linguistique a même été, au cours de l'histoire, souvent dans l'ombre de la politique. Les questions linguistiques dans l'espace yougoslave, peut-être encore plus qu'ailleurs, n'ont jamais été simples car, comme l'écrit de façon incisive le linguiste croate Radoslav Katicié, chez nous « les questions linguistiques s'incrustent sous la peau et le débat les concernant souvent coupe à vif» 14 (cité par Karadza, 1999: 276). La langue touche, là-bas comme ailleurs, à l'identité nationale de manière organique. Il n'est guère étonnant alors que la langue devienne « le fruit ou l'enjeu de la lutte pour l'existence même de la nation» (Sériot, 1996), mais également l'objet de conflits, avant tout politiques, mais aussi culturels et religieux, et les politiques linguistiques « les lieux de petits intérêts nationaux» (Calvet, 1993 : 10). Ceci est d'autant plus vrai que la diversité des langues est bien plus grande que la diversité des Etats. Cette simple constatation pourrait paraître
14jezicna pitanja zadiru pod kozu i rasprava 0 njima cesto sijece u zivo

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évidente, mais on oublie souvent que la cause même de l'action politique et institutionnelle dans le domaine linguistique est précisément cette diversité des langues, qui existe pratiquement de tout temps et qui est même évoquée dans la Bible à travers le mythe de la tour de Babel où le plurilinguisme est vécu comme une malédiction. Pourtant, même si on sait que « depuis toujours des individus ont tenté de légiférer, de dire le bon usage ou d'intervenir sur la forme de la langue, depuis toujours aussi le pouvoir politique a privilégié telle ou telle langue, choisi de gérer l'Etat dans une langue ou d'imposer à la majorité la langue d'une minorité» (Calvet, 1996 : 3), on ne peut que constater que le concept même de politique linguistique est assez récent. 1.2. Politiques linguistiques

Pour comprendre la notion de politique linguistique, nous observerons d'abord la définition proposée par Louis-Jean Calvet. Il distingue la notion de politique linguistique comme détermination des grands choix en matière de rapports entre les langues et la société de la planification linguistique, qui se réfère concrètement à sa mise en pratique. Voici ce qu'il

en dit:
« Nous considérons la politique linguistique comme l'ensemble des choix conscients effectués dans le domaine des rapports entre langue et vie sociale, et plus particulièrement entre langue et vie nationale, et la planification linguistique comme la recherche et la mise en œuvre des moyens nécessaires à l'application d'une politique linguistique» (Calvet, 1999 : 154-155).
Même si elles sont parfois considérées « comme des variantes d'une même désignation» (Boyer, 1996: 23), les deux notions se distinguent nettement: la planification serait donc généralement le passage à l'acte et à l'aménagement des relations et du développement fonctionnel d'une ou de plusieurs langues dans un Etat, la réalisation des choix qui sont ceux d'une politique linguistique, et la politique linguistique, cet « art du possible» (Calvet, 1993: 12) par l'action ou l'inertie chez les politiques, serait l'ensemble des attitudes qui reflètent la relation d'une société avec sa langue. Toute politique linguistique ne passe pas forcément par une planification. Il peut y avoir des politiques linguistiques qui ne sont pas suivies d'une planification, qui ne sont pas réalisées. Louis-Jean Calvet rend compte