//img.uscri.be/pth/dfeae0caa0bed70104f6f9003af1271c37e3f443
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Contacts de langues

De
318 pages
Peut-on faire un inventaire des types de contacts de langues présents en France, métropolitaine ou d'outre-mer ? Peut-on classer en fonction de critères suffisamment généraux pour dépasser les cas particuliers ? Les situations décrites présentent-elles pour le chercheur des domaines d'intervention susceptibles de questionner la conception du (socio)linguiste ? Il s'agit ici d'examiner et de décrire de plus en plus précisément ces rencontres de langues et de les voir comme un terrain d'action.
Voir plus Voir moins

CONTACTS DE LANGUES modèles, typologies, interventions

Collection Espaces Discursifs dirigée par Thierry Bulot

La collection Espaces Discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration! représentation d'espaces sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires... où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du
seul espace francophone

-

autant

les

langues

régionales

que

les

vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.

Déjà parus

FabienneMELLIANI,La langue du quartier, 2000. MichelleVAN HOOLAND,Analyse critique du travail langagier,2000.
Gudrun LEDEGEN, Le bon français, 2000. Foued LAROUSSI, Sophie BABAULT (dir.), Variations et dynamisme du français, 2001. Nigel ARMSTRONG, Cécile BAUVOIS, Kate BEECHING (éditeurs), La langue française au féminin, 2001. Bernhard POLL, Francophonies périphériques, 2001. Philippe BLANCHET, La métaphore de l'aïoli: langues, cultures et identités régionales en Provence, 2001. Virginie VIALLON, Images et apprentissages, 2002. A.BOUDREAU, L. DUBOIS, J. MAURAIS, G. Mc CONNELL, L'écologie des langueslEcology of Languages. Mélanges William Mackey, 2002. Cécile BAUVOIS, Ni d'Eve ni d'Adam, Etude sociolinguistique de douze variables du français, 2002.

Jacqueline BILLIEZ (sous la directionde)

CONTACTS DE LANGUES
modèles, typologies, interventions

avec la collaboration Marielle Rispail

de

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-3907-5

Jacqueline Billiez*

Présentation

Cet ouvrage est l'émanation d'un colloque qui s'est tenu à l'Université Stendhal-Grenoble 3, les 8 et 9 novembre 2001, sur le thème des contacts de langues en France. La décision de poursuivre la réflexion sur ce thème avait été prise à la fin des deux journées d'études, tenues à l'université de Tours les 9 et 10 novembre de l'année précédente(2000)1 à l'initiative de Didier de Robillard et Véronique Castellotti (Pôle Français émergents de l'équipe «Histoire des représentations») avec la collaboration des équipes «Etudes créoles et francophones» d'Aix-Marseille I et «Plurilinguismes et apprentissages» de l'ENS-Lettres et Sciences Humaines de Lyon, équipes auxquelles le LIDILEM de l'université Stendhal-Grenoble 3 était lié par une convention qui prévoyait, entre autres, l'organisation « tournante» de colloques. Afin d'entretenir la dynamique scientifique instaurée entre les différents chercheurs au cours des journées d'études à Tours, le deuxième colloque a été organisé dans la foulée en proposant ~ prolonger la confrontation des types de contacts de langues identifiés en France par l'élaboration de modèles et de typologies ainsi que par l'examen de toutes les interventions possibles sur ces contacts. Comme l'indiquait l'appel à communication, il convenait en effet de tenter de construire une vision à la fois élargie, synthétique et exhaustive des différents contacts qui se produisent entre les langues sur le territoire français. Une quarantaine de communicants se sont donc attelés à cette tâche durant les deux jours de colloque à Grenoble après avoir suivi, aux côtés d'une autre quarantaine de participants, la conférence inaugurale
* LIDILEM, Université Stendhal-Grenoble 3. 1 Actes France, pays de contacts de langues, textes réunis par Véronique Castellotti et Didier de Robillard, dans Cahiers de l'Institut de Linguistique de Louvain, 2002, n° 28, 3-4 et 2003, n° 29, 1-2.

6

Présen tation

de Louis-Jean Calvet, qui, fort à propos, revient d'abord sur les premiers jalons des analyses des contacts de langues posés par Uriel Weinreich et dresse ensuite, à partir des résumés des communications retenues, un bilan provisoire des différentes contributions. Le lecteur découvrira un certain décalage entre ce bilan et les articles rassemblés ici. Ce décalage provient à la fois de ce que l'on pourrait appeler « ooe sélection naturelle» (non remise de l'article dans les délais impartis, renoncements divers, etc.) et de la sélection opérée à la suite des évaluations réalisées par les membres du Comité scientifique du colloque, qui ont pris le temps de faire ce travail avec beaucoup de soin et de rapidité. Le Comité d'organisation2 tient donc à remercier chaleureusement: Louis-Jean Calvet, Jean-Claude Chevalier, Daniel Coste, Louise Dabène, Nicole Gueunier, Marie-Christine HazaëlMassieux, Marie-Louise Moreau et Bernard Gardin, qui, aux derniers moments de sa vie, a effectué l'évaluation d'articles avec une grande rigueur et une extrême délicatesse à l'égard des auteurs. Tant pour ses qualités scientifiques et humaines unanimement reconnues que pour avoir grandement contribué à ancrer la sociolinguistique en France, eet ouvrage lui est dédié. Outre le texte de la conférence d'ouverture, cet ouvrage comprend dix-neuf contributions qui se distribuent inégalement selon les trois objectifs visés dans l'appel à communication. La majorité d'entre elles (treize exactement) répond essentiellement au premier objectif visé, à savoir la poursuite de l'inventaire et de l'analyse de différents cas de contacts de langues en France. Les cas de contacts étudiés concernent principalement deux ensembles, pas toujours disjoints dans les études, celui des langues dites régionales et celui des langues liées aux phénomènes migratoires. Ainsi, pour ce qui concerne le premier ensemble Nathalie Trehel et Philippe Blanchet analysent les contacts français/gallo à partir d'enquêtes menées en Bretagne gallo, Marielle Rispail procède à une étude comparative de trois langues (francique luxembourgeois/français/allemand) qui entrent différemment en contact au Luxembourg et en Lorraine germanophone et Fabienne Leconte et Claude Caitucoli sortent de la situation hexagonale pour explorer un véritable laboratoire de contacts de langues dans le département français de la Guyane, à Saint-Georges de l'Oyapok plus précisément, ville frontalière avec le Brésil où cohabitent le français, le créole guyanais, le portugais d'Amazonie et
2 Composé de Marielle Rispail, Emilia Rostaing, Stéphanie CostaGalligani, Patricia Lambert, Cyril Trimaille, Ingrid Boccheciampe, AnneSophie Mory que je remercie au passage pour tout le travail accompli avant/pendant et après le colloque.

Présentation

7

des langues amérindiennes; situation complexe et mouvante, qui représente un bon exemple d'étude de contacts entre langues aux statuts divers, avec la présence notable d'une langue de migration. Le deuxième ensemble d'articles se focalise sur des situations migratoires analysées sous l'angle de leur complexité en mettant plus particulièrement en relief la dynamique des répertoires verbaux des locuteurs et des représentations qu'ils se font des langues et de leurs contacts. Josiane Boutet et Claire Saillard étudient ainsi les constructions du statut des langues en contact chez des adolescents migrants d'origine chinoise. Jean-Michel Eloy analyse des entretiens menés auprès de migrants aux origines diverses, installés en région picarde et donc confrontés au français, au picard et à des langues déplacées au cours des migrations. Mehmet-Ali Akinci montre l'interaction entre les facteurs communautaires et individuels qui affectent les représentations des usages des langues auprès d'immigrés turcs et de leur descendance. Deux contributions portent sur des individus dont la situation migratoire est quelque peu différente des cas étudiés précédemment. Juan-Antonio Lopez, à travers une approche micro-sociolinguistique, analyse et répertorie des alternances codiques (catalan, espagnol, français, français «gitanisé») produites par un locuteur gitan vivant dans un quartier dit populaire de Montpellier. Mariella Causa se penche quant à elle sur les alternances de langues produites en situations ordinaires et de travail par une «microcommlUIauté» de migrants temporaires: des enseignants natifs d'Italie venus enseigner l'italien en France. A la fois proche et distante des situations que l'on vient de présenter succinctement, la situation de contact entre la Langue des Signes Française et le français dans l'institution scolaire est explorée par Gilles Bras. Isabelle Pierozak se livre à une analyse minutieuse d'lUIcorpus d'échanges capturés sur internet où les langues entrent dans un jeu plus libre que dans d'autres situations de communication marquées par leur conflictualité potentielle. L'article de Nicole Gueunier vient rappeler aux chercheurs sur les contacts de langues l'intérêt de faire référence à l'histoire de ces contacts pour éclairer les situations présentes et notamment la formation de l'idéologie française de la norme à laquelle la plupart des traducteurs bibliques francophones du XVIe siècle ont contribué. Propos qui sert de transition pour introduire deux contributions qui portent sur le français et ses variations dans le contexte de la ville de Marseille. Nathalie Binisti confronte et met en perspective les éléments caractéristiques du parler de jeunes Marseillais vivant dans des quartiers dits difficiles avec certaines des représentations des contacts de langues qui apparaissent dans leurs discours. Quant à Médéric Gasquet-Cyrus, il tente de

8

Présentation

comprendre les enjeux des représentations des langues et de leurs contacts réels et imaginaires dans le cadre marseillais. L'ensemble des articles se caractérise par l'adoption d'une perspective très interactive, qu'il s'agisse de l'interaction entre les représentations et les pratiques langagières des locuteurs ou de celle entre les langues. Le deuxième objectif fixé dans la circulaire de cadrage invitait les contributions à classer ces phénomènes de contacts selon divers critères et à élaborer des modèles ou des typologies. Ainsi que le note Louis-Jean Calvet dans sa conférence, force est de constater que cet objectif, plus théorique et plus (trop?) ambitieux, n'a pas attiré ou inspiré beaucoup de chercheurs. Seules les contributions de Louis-Jean Calvet et de Claudine Bavoux présentent une visée uniquement théorique sans faire référence à une étude de terrain en particulier, toutes les autres s'ancrent sur un terrain précis pour en dégager éventuellement une typologie ou discuter un modèle. Ce constat ne doit pas occulter le fait que la plupart des contributions, par leurs réflexions sur les critères, leurs tentatives de classements des faits observés, permet d'avancer vers cet objectif. Le troisième objectif proposait d'examiner des types d'intervention possibles pour déboucher sur des propositions d'actions et donc de s'interroger aussi sur le rôle social du chercheur sur les contacts de langues. Isabelle Léglise et Didier de Robillard questionnent ainsi le rôle du linguiste lorsqu'il entend se mêler d'enjeux sociaux et tentent de distinguer entre plusieurs opérations d'intervention. Véronique Castellotti, Daniel Coste et Diana-Lee Simon s'interrogent de même sur les diverses formes et modalités des interventions des sociolinguistes et/ou didacti- ciens afin de contribuer à une problématisation de la notion d'intervention. Sylvie Wharton tente de saisir les enjeux politiques et sociaux du bilinguisme réunionnais et envisage des actions pour sa promotion. Chantal DompmartinNOlIDands'interroge sur les représentations des contacts de langues qœ des élèves en situation scolaire d'immersion dite « précoce totale» (en « calendrettes ») peuvent présenter lorsqu'ils sont confrontés à celles de leurs pairs collégiens ayant suivi un cursus plus «banal ». Enfin Jacqueline Billiez, Michel Candelier, Stéphanie Costa-Galligani, Patricia Lambert, Cécile Sabatier et Cyril Trimaille, après avoir esquissé un rapide panorama des diverses modalités - planifiées ou spontanées - de contacts (ou faux contacts) entre les langues dans le contexte scolaire, présentent une tentative de «raccordements» entre les langues par la démarche de 1'«éveil aux langues» qu'ils tentent de promouvoir à l'école primaire française.

Présentation

9

On ne saurait terminer cette présentation sans mentionner: - La participation au colloque de deux membres invités de la Délégation Générale à la Langue Française, Olivier Baude et Michel Alessio, alors directeur de l'Observatoire des pratiques linguistiques, organisme dont les subventions de recherche ont concerné sept des vingt contributions ici rassemblées. Michel Alessio a d'ailleurs annoncé le changement de l'intitulé de son institution par l'adjonction remarquable « et aux Langues de France» à Délégation Générale à la Langue Française, devenant ainsi DGLFLF. A participé également activement aux travaux du colloque, Marie Britten, à l'époque chargée de mission à la Délégation Interministérielle à la Ville, organisme ayant lui aussi financé une étude présentée au cours du colloque. - La décision prise par les participants de créer un réseau français de sociolinguistique (RFS) avec pour siège le site internet http://www.univ-tours.fr/rfs. - La décision d'un troisième colloque qui sera organisé par l'équipe Plurilinguisme et apprentissages de l'ENS-LSH à Lyon les 20 et 21 Mars 2003 sur le thème Pratiques et représentations des contacts de langues dans les contextes de mobilité: terrains d'intervention et mod£les d'analyse.

Louis-Jean Calvet*

WEINREICH, Les contacts de langues et la sociolinguistique

TIest difficile, en ouverture d'un tel colloque, consacré aux contacts de langues, de ne pas songer à un ouvrage dont non seulement le titre, Languages in contact, est proche du nôtre, mais encore le terrain de la thèse qui a donné naissance à ce livre, la Suisse allemande, est tout proche de Grenoble. Languages in contact, publié il y a bientôt cinquante ans, quarantehuit pour être exact, pèse en quelque sorte sur nous, et avec lui son auteur, bien sûr, Uriel Weinreich, mais aussi en amont son préfacier, André Martinet, et en aval l'étudiant le plus célèbre de Weinreich, William Labov. Trois générations de linguistes, même si les hasards de la vie ont fait que Labov n'avait qu'un an de moins que son directeur de thèse, et, selon certains, une filiation, Martinet-Weinreich-Labov, de directeurs de thèse en thésards, filiation sur laquelle je reviendrai. Je suppose que la majorité de l'assistance a lu ce livre et je vous prie de m'excuser par avance de revenir sur des choses que vous savez sans doute déjà. J'ai pour ma part été frappé en relisant la préface de Martinet, par le fait qu'il entamait de façon très épistémologique, rappelant qu'il fut un temps où les progrès de la recherche réclamaient que chaque communauté soit considérée comme linguistiquement autonome et homogène. TI se refusait de se poser le problème de savoir, je le cite, si «cette situation autarcique était considérée comme un fait ou comme une hypothèse de travail ». TIse contentait d'affnmer qu'en s'aveuglant (c'est son terme) sur la complexité des situations, les chercheurs avaient ainsi pu abstraire un certain nombre de modèles fondamentaux, leur trouver des solutions pour atteindre une certaine rigueur dans l'analyse de ce qu'il appelait une «activité psychique de l'être humain», c'est-à-dire, bien sûr, la communication linguistique.
* Professeur, Université de Provence.

12

Contacts de langues: modèles. typologies. interventions

Mais Martinet ajoutait, immédiatement après, qu'une communauté linguistique n'est jamais (souligné par lui) homogène. Mais que voulait-il dire par homogène? Quand on regarde la façon dont il définira plus tard, dans les Eléments de linguistique générale, la communauté linguistique, on se rend compte qu'il le fait par la langue: une communauté linguistique est constituée pour lui par les individus qui parlent la même langue. C'est-à-dire que si la communauté n'est pas homogène, ce n'est pas nécessairement qu'elle soit plurilingue mais plutôt que la langue est soumise à variation. Dès lors, devons-nous en déduire que cet ouvrage, Languages in contact, étudie les contacts entre des communautés linguistiques? Les choses ne sont pas ici très claires, et il y a ici en germe une certaine contradiction entre la vision de la communauté linguistique qu'a André Martinet et le terrain qu'a étudié Weinreich, voire sa propre vision. Nous trouvons là une première problèmatique qui, aujourd'hui encore, est au centre des discussions. Puis, dans les deux pages suivantes de sa préface, Martinet développait ses vues sur le bilinguisme et le contact de langues sans jamais citer le nom de Weinreich, ce qui est assez inhabituel dans une préface, genre un peu convenu dans lequel on met en général en valeur l'auteur de l'ouvrage préfacé. Simplement, dans les dernières lignes, après avoir souligné que seule une étude scientifique des bilinguismes contemporains nous permettrait de définir avec exactitude les termes substrat, superstrat et adstrat et de savoir dans quelle mesure nous pouvions les appliquer à une situation historique donnée, il écrivait: « TInous fallait un survol détaillé de tous les problèmes impliqués par le bilinguisme et liés à lui, par un chercheur bien informé des courants de la linguistique et pourvu d'une grande expérience personnelle des situations bilingues. Le voici». Mais ce que j'ai traduit par «le voici» est, en anglais, «Here it is », c'est-à-dire que le pronom ne renvoie pas à l'auteur mais au survol, the survey dont Martinet écrivait que nous avions besoin. Si je signale en passant cette bizarrerie, cette oblitération au sens étymologique, oubli ou effacement, de Weinreich par Martinet, c'est qu'il me paraît qu'elle n'est pas indifférente à l'histoire de la sociolinguistique. J'ai le sentiment que Martinet s'approprie ce livre, non pas qu'il veuille en usurper la paternité, et on voit mal comment il le pourrait, mais qu'il y voit à l'époque le prolongement de sa pensée. Et il faut dire qu'il avait un certain droit à cette appropriation puisque Weinreich, cela aussi vous le savez sans doute, avait donné pour titre à ce livre, Languages in contact, le titre d'un cours que Martinet avait donné à l'Uni versité Columbia. La thèse dont il était tiré avait un tout autre nom: Research Problems in Bilingualism, with special reference to Switzerland (1951). Et œ

Weinreich. les contacts de langues et la sociolinguistique

13

choix de rendre d'une certaine façon hommage à Martinet révèle un lien théorique très fort entre le préfacier et le préfacé. TIfaut, je crois, tenter d'évaluer ce lien dans un cadre plus vaste que celui des rapports entre un directeur de thèse et son thésard, et je voudrais si vous me le permettez vous rappeler la situation du paysage linguistique américain au cours des années cinquante, ce qui va m'obliger à remonter très rapidement jusqu'aux années 20. En 1925 paraît le premier numéro de la revue Language, organe de la LSA, Linguistic Society of America, fondée un an auparavant autour de Bloomfield et Sapir. Ces deux hommes avaient alors des statuts universitaires peu prestigieux: Blommfield enseignait dans l'Ohio State University et Sapir travaillait dans un musée à Ottawa. Mais, avec leur revue, ils allaient introduire dans la description des langues un nouveau paradigme: la phonologie, phonemics comme l'on disait en anglais. Je ne vais pas raconter ici l'histoire de ce groupe. TI suffit de savoir que le prestige de Bloomfield va aller croissant, qu'il enseignera à Chicago (1927) puis à Yale (1940), et que la linguistique américaine sera par la suite très marquée par lui, très largement bloomfieldienne: son ouvrage Language (1933) par exemple sera le manuelle plus utilisé pendant de longues années dans les départements de linguistique des différentes universités américaines. Disons que les années quarante et cinquante vont voir le triomphe aux Etats-Unis d'un paradigme néo-bloomfieldien que tous les témoins s'accordent à décrire comme non dogmatique, ouvert, ce qui explique peut-être que, .comme nous allons le voir, les néo-bloomfieldiens étaient très divisés. Pendant la seconde guerre mondiale en effet fut fondé le Cercle Linguistique de New York qui se donna en 1945 une revue, Word. Ce cercle était essentiellement composé de linguistes néo-bloomfieldiens ayant fui l'Europe, et il restera par la suite à dominante européenne tandis qu'un autre groupe néo-bloomfieldien, plus américain celui-ci, se réunissait autour de la revue Studies in linguistics, créée à la même époque. Nous avons deux réseaux physiquement différents mais théoriquement assez proches, implantés en des lieux différents et qui se manifestent dans des publications différentes. Stephen Murray peut ainsi souligner que ceux qu'il appelle «US linguists », liés à Trager, publiaient dans Studies in linguistics, revue dirigée par Trager, ou dans Language, et jamais dans Word, tandis que Jakobson, Martinet, Weinreich, Greenberg, publiaient dans Studies in linguisticsl. Il y a donc trois expressions, trois revues, du néo-bloomfieldianisme, et
1 Stephen Murray, Theory Groups and the Study of Language in North America, Amsterdam, John Benjamins, 1994, p. 217-218.

14

Contacts de langues: modèles, typologies, interventions

parmi elles un groupe structuraliste européen centré à Columbia University, dirigé par Martinet, qui s'exprime dans sa revue, Word, et qui dans les articles qu'il publie, de Samarin en 1955 sur le sango véhiculaire en Centrafrique à Ferguson en 1959 sur la diglossie, « montre que Martinet était intéressé par la promotion de recherches sur des situations linguistiques autres que l'habituelle idéalisation de communautés linguistiques homogènes» (Murray, 1994: 219). Ce groupe, le Centre Linguistique de New York, crée en outre une collection de livres, «publications of the Linguistic Circle of New York», dont le premier ouvrage est, vous l'aurez deviné, Languages in contact. C'est dire que cet ouvrage doit être considéré comme jouant un rôle dans une stratégie. Martinet veut promouvoir sa linguistique (dont les Eléments de linguistique générale seront bientôt le manifeste) et contrôler tout ce qui en sort, et il considère Weinreich comme un œ ses chevau-légers. Mais que représentait Weinreich pour lui? Un an avant sa mort, Martinet m'écrivait, dans un échange de lettres que nous avons eu à propos de l'histoire de la sociolinguistique: «Weinreich m'est resté fidèle aussi longtemps que j'ai enseigné à New York (...). En tout cas sa thèse, non intégralement publiée, que je sache, allait dans le bon sens. Songez qu'il a "fait" tous les villages de la frontière entre le français et le schwyzedütsch» (lettre du 5 juin 1998). « TIa fait tous les villages». Mis à part son travail sur le francoprovençal (pour lequel son informatrice était sa mère) et une étude de la prononciation du français menée dans un camp de prisonniers, pendant la guerre, Martinet n'a pas fait de terrain et n'a jamais réfléchi théoriquement sur les procédures d'enquête, sur la façon de parvenir aux pratiques linguistiques: il a en la matière essentiellement mis au point une façon d'extraire une phonologie d'un informateur, dont l'archétype est constitué par son travail sur le parler franco-provençal de Hauteville. Or, ce qu'il trouve le plus important chez Weinreich, c'est précisément son travail de terrain, l'aspect exhaustif de son approche. Dans la phrase suivante de la même lettre, il m'écrivait: «Labov, s'il avait été mon étudiant, aurait sans doute élargi son horizon où le sociologique laisse souvent le linguistique dans l'ombre. Mais j'accepte très volontiers qu'on le place dans ma ligne, et Weinreich y a été pour beaucoup ». Ce jugement date de 1998, nous avons échangé plusieurs lettres et je peux vous assurer qu'il avait toute sa tête. Or il considérait en gros que Labov en faisait trop du côté de la sociologie. En d'autres termes, Weinreich était dans le bon chemin tant qu'il est resté fidèle à Martinet (ensuite, comme on sait, il flirtera avec le générativisme), tandis que Labov allait tomber du côté de la sociologie... TIy a là du grain à moudre pour qui veut réfléchir sur les

Weinreich. les contacts de langues et la sociolinguistique

15

liens entre ces trois linguistes et sur cette naissance (une des naissances) de la sociolinguistique qui me paraît liée aux langues, qu'il s'agisse de leurs contacts ou de leur dispersion, de leur éclatement régional (je songe, bien sûr, à l'importance trop souvent négligée en cette affaire de la dialectologie: c'est dans l'atlas linguistique de la France de Gilliéron que la variation nous saute aux yeux, ou aux oreilles...). Du grain à moudre car c'est là que se noue le statut périphérique que la linguistique structurale a tenté d'imposer à la sociolinguistique, statut contre lequel, vous le savez, Labov s'est insurgé. Martinet, donc, semble voir dans Languages in contact, un texte certes séminal mais qui n'aurait pour effet que de prolonger sa propre pensée, d'instituer aux frontières de la linguistique, de sa linguistique, un domaine périphérique, tandis que le «dévoyé» Labov, coupable de sociologisme, voit pour sa part la sociolinguistique comme la linguistique. Nous nous retrouvons bien sûr ici au cœur d'un débat connu, mais qui apparaît peut-être ainsi sous un jour nouveau: la sociolinguistique, dont l'un des lieux de naissance est donc aux marges du fonctionnalisme, échappe lentement à son emprise. Dix ans plus tard, comme j'ai tenté de le montrer dans un article récent2, elle essaiera de se constituer plus nettement, mais en vain, en un réseau s'opposant au générativisme. C'est entre ces deux citadelles, le fonctionnalisme martinétien et le générativisme chomskyen, qu'elle a tenté d'imposer son existence et sa spécificité. Mais revenons au texte. Ce qui me paraît le plus important dans cette préface et dans ce livre c'est que le terme bilinguisme renvoie essentiellement, sous les plumes de Martinet et de Weinreich, au bilinguisme individuel. Je ne voudrais absolument pas entamer ici une mauvaise querelle: le bilinguisme social ne pourra vraiment être pensé qu'un peu plus tard, en particulier après la publication en 1959 du célèbre article de Ferguson, Diglossia. Mais cette conception du bilinguisme est pour nous intéressante car elle ne permettait de poser le social en linguistique que comme l'addition d'individus, ce qui est en contradiction à la fois avec la gestalt theorie, la théorie de la forme, selon lequelle une somme d'éléments est quelque chose de plus que leur simple addition, et avec les diverses variantes de la sociologie. Et cette limitation contribuera aussi à faire de la sociolinguistique et de la psycholinguistique des appendices de la linguistique «dure». Nous y reviendrons dans un instant, à propos de Fishman.
2 «A ux origines de la sociolinguistique, la conférence de sociolinguistique de l'VCLA (1994) », in Langage et Société, n° 88, juin 1999.

16

Contacts de lan~ues: modèles. tvpolo~ies. interventions

Pourtant, ce livre va sans aucun doute jouer un rôle important dans l'émergence de la sociolinguistique. Weinreich y vient vers la fin, à propos des créoles et des pidgins, qui sont pour lui le produit «de la modification des langues qui ont été en contact» (p. 69). TIparle ici, comme dans le titre de son livre, des langues qui ont été en contact, et non pas des peuples, des communautés ou des groupes, révélant ainsi les limites de la linguistique structurale. En effet, je viens de le rappeler, Martinet était conscient que la linguistique naissante avait eu besoin de faire semblant de croire à l'autonomie et à l'homogénéité linguistiques des communautés, mais il croyait aux langues, et Weinreich également. Les contacts, donc, peuvent produire de nouvelles langues, se «cristalliser en nouvelles langues », pour reprendre sa formule exacte. Mais il ajoute immédiatement après que ces problèmes ne sont pas proprement linguistiques et relèvent de la sociolinguistique (p. 70)3. Puis, après un chapitre sur le bilinguisme individuel, il en vient à l'aspect socio-culturel du contact des langues. Et l'on trouve là, dans un court passage du chapitre 4 (p. 87) dans lequel il cite Georg Schmidt-Rohr, une liste des fonctions des langues dans les groupes bilingues qui préfigure de façon frappante ce que Ferguson écrira en 1959, texte sur lequel je vais également revenir. J'ai fait il y a quelques instants référence à Fishman, vous allez maintenant comprendre pourquoi. Entre le titre de l'ouvrage de Weinreich et celui de notre colloque il y a malgré les similitudes une différence notable. Languages in contact, «langues en contact», semblait impliquer que cette situation était singulière, qu'il puisse exister des langues qui ne soient pas en contact tandis que « contacts œ langues» n'implique rien de semblable, se cantonnant dans une prudente neutralité. Et il y a là beaucoup plus qu'une nuance. Pour Weinreich en effet il y avait contact de langues lorsqu'elles étaient utilisées alternativement par les mêmes personnes et, comme il l'écrivait lui-même dès la première page, «the language-using indi viduals are thus the locus of the contact». Et cette définition pose problème. Comment atteindre le collectif à travers l'individu? Fishman, dans son article de 1967 sur la diglossie, considère que le bilinguisme est un fait individuel relevant de la psycholinguistique tandis que la diglossie relève de la sociolinguistique, confortant ainsi ce statut périphérique que j'ai tout à l'heure indiqué. Je ne sais pas s'il vous est connu que Fishman était un familier de la maison Weinreich, et que le père d'Uriel, Max Weinreich, grand spécialiste du yiddish, était son maître à penser. Fishman a beaucoup travaillé sur les langues
3 Je dois faire ici une autocritique: j'ai écrit dans l'article cité à la note précédente que Weinreich n'utilisait que l'adjectif sociolinguistic. J'avais relu trop vite...

Weinreich. les contacts de langues et la sociolinguistique

17

parlées aux USA, sur la loyauté linguistique, sur le plurilinguisme. TI a aussi collaboré, tout comme Weinreich, au volume de la Pléiade consacré au langage et dirigé par Martinet: l'un traitait d'unilinguisme et de multilinguisme <Weinreich) et l'autre de la situation linguistique aux Etats-Unis (Fishman). Lorsque l'on connaît les tendances grégaires de Martinet, pour ne pas dire dogmatiques, ces deux signatures dans l'ouvrage qu'il dirigeait montrent à l'évidence que Weinreich et Fishman étaient à ses yeux de « son école », de son côté. Ce qui nous ramène aux problèmes de filiation que j'évoquais au début de mon intervention et au réseau que j'ai présenté. Konrad Koerner4 a présenté l'histoire de la sociolinguistique comme une succession continue allant de Whitney à Labov en passant par Saussure, Meillet, Martinet et Weinreich: «During his years in Paris, Saussure's most distinguished student was Antoine Meillet (1866-1936), who in turn had André Martinet (b. 1908) as his student. I mention this fact because Martinet wrote a monograph-lenght study of his native dialect in 1939, which was published after Worls-War II (1946) and also because Labov, like Meillet and Martinet, has also been particularly interested in questions of language change. More important still, while a professor at Columbia University in New York City, Martinet had Uriel Weinreich as his student, both for the MA and the Ph D degrees (...)Finally, we need only recall the fact thas
Labov (b. 1927) took his advanced degrees with Weinreich

(...) in

order to establish a king of genealogicalline leading from Whitney to Labov... » (p. 61-62) (<< Pendant ses années à Paris, l'étudiant le plus brillant de Saussure était Antoine Meillet qui eut à son tour André Martinet comme étudiant. Je mentionne ce fait parce que Martinet écrivit une courte étude de son dialecte maternel en 1939, qui fut publié après la seconde guerre mondiale, et aussi parce que Labov, comme Meillet et Martinet, a également été particulièrement intéressé par les problèmes du changement linguistique. Plus important encore, lorsqu'il était professeur à Columbia, à New York, Martinet a eu Uriel Weinreich comme étudiant, à la fois pour sa maîtrise et pour sa thèse... Enfin, il suffit de rappeler que Labov a passé ses diplômes avec Weinreich

... pour

établir

une sorte de ligne généalogique

de Whitney

à

Labov»). TIest vrai, pour reprendre cette suite à l'envers, que Labov a été l'élève de Weinreich, lui-même élève de Martinet qui fut l'élève œ
4 «Toward a History of Modern Sociolinguistics», 6 (I), 1991. American Speech,

18

Contacts

de langues:

modèles.

typologies.

interventions

Meillet qui lui-même fut le collègue et l'ami de Saussure qui a cité Whitney avec admiration. Mais cette vision linéaire de l'histoire pose un certain nombre de problèmes que j'ai analysés ailleurs. Certes l'intérêt pour le changement linguistique est sans doute commun à Martinet, Weinreich et Labov, comme en témoigne en particulier le dernier texte de Weinreich, co-signé par Labov et Herzog5. Nous y voyons apparaître l'idée de synchronie dynamique, dont la fonction première est à mes yeux de sauvegarder dans la vulgate saussurienne le couple synchronie/diachronie: la fonction de ce dernier texte est pour Weinreich de construire une dialectologie qui soit à la fois structurale et historique. Mais la sociolinguistique ne peut pas être limitée à l'analyse du changement linguistique. Labov a certes eu le coup de génie de lier le changement à l'insécurité linguistique, mais il restait profondément structuraliste, et l'on peut se demander pourquoi, formé par Weinreich, il a uniquement travaillé sur du monolinguisme, sur la variation intralinguistique. TIa fait semblant de croire qu'à New York ou Martha's Vineyard il n'y avait que des variantes d'anglais (ce qui, certes, est déjà une situation de contact). Mais il n'a pas vraiment étudié les contacts de langues. Ici une anecdote, il y a quelques années, à l'époque où j'étais encore à Paris, Labov était venu au laboratoire qœ je dirigeais alors. Quelques jours avant, nous dinions ensemble chez Françoise Gadet, il venait de lire mon Que sais-je? sur la sociolinguistique et il me dit en gros ceci: «quand tu critiques la notion de communauté linguistique et proposes de la remplacer par celle de communauté sociale vue sous son aspect linguistique, cela aurait plu à mon maître Weinreich ». Je suppose que, plus qu'un compliment, il s'agissait pour lui de ne pas me donner son avis... Car il faisait allusion à la façon dont je proposais de traiter le problème du plurilinguisme social, alors que les communautés qu'il a étudiées sont plutôt monolingues, ou du moins qu'il les traite comme des communautés monolingues... La filiation que Koerner voyait comme linéaire, Saussure-MeilletMartinet- Weinreich-Labov, est donc beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. Pour dire les choses rapidement, c'est Martinet qui voyait en Labov, via Weinreich, le prolongement de sa théorie (cela est clair dans sa lettre citée plus haut), mais de nombreux passages montrent que Labov n'est pas tout à fait de cet avis: encore une fois, c'est avec lui que la sociolinguistique commence à échapper à l'emprise ill structuralisme.
5 Weinreich U., Labov Wo et Herzog Mo, «Empirical Foundtions for a Theory of Language Change », in Lehmann et Makiel, Directions for Historical Linguistics, Austin, University of Texas Press, 19680

Weinreich. les contacts de langues et la sociolinguistique

19

Je vous ai cité tout à l'heure une lettre de Martinet du 5 juin 1998 dans laquelle il me disait accepter que l'on place Labov «dans sa ligne». Je lui répondis alors que ce n'était pas vraiment l'avis de Labov qui, dans quelques passages, l'avait critiqué et, en particulier, suggérait que Martinet s'était éloigné de Mei11et.TIme répondit le 22 juin: «TI est évident que Labov m'a lu de façon plus que superficielle; tout ce qu'il dit de mes rapports avec Saussure est inexact. Je ne suis nullement en décalage avec Meillet. Je n'ai jamais rejeté les influences externes et l'interaction sociale. Les jugements de Labov à mon égard sont complètement faux ». C'est-à-dire que si mon hypothèse exprimée plus haut, celle d'un réseau centré sur la revue Word et le centre linguistique de New York (en fait centré sur Martinet) tentant de créer une annexe « sociolinguistique» dans la périphérie de la linguistique fonctionnaliste, est juste, c'est bien avec Labov que la machine s'est légèrement grippée. Les choses ont évolué différemment, mais leur cours ne nous concerne pas ICI. Si j'ai tenté de me pencher sur un moment de l'histoire de notre science, ce n'est bien sûr pas sans arrière-pensée. A la fin de son livre, dans la cinquième partie, Weinreich prenait en effet un ton programmatique. Après avoir donné la liste des questions ressortant de l'analyse du phénomène de l'interférence linguistique (Quelle est celle des deux langues qui est la source de l'interférence? Comment les effets de cette interférence sont-ils intégrés à la langue cible? Jusqu'où se diffusent-ils ?), il consacrait ses deux dernières pages aux contacts œ langues mllitiples, c'est-à-dire aux situations dans lesquelles une même langue a été en contact avec deux ou plus de deux langues. Certaines parties du monde, écrivait-il, constituent des tourbillons linguistiques (il utilise un mot qui m'amuse, parce que c'est la marque de ma machine à laver, whirlpool, que l'on pourrait aussi traduire par « maelstrom»), des tourbillons linguistiques, donc: la péninsule des Balkans par exemple. Il notait que certaines langues parlées aux USA avaient été en contact avec de nombreuses langues, comme le yiddish. Et il invitait à travailler sur des terrains concrets, comme l'Inde ou Israël, là où de nombreuses langues étaient en contact. Mais le terrain à ses yeux le plus riche était celui des Etats-Unis, qu'il définissait comme des« super-Balkans linguistiques », et il proposait une liste de thèmes de recherche. Les langues indiennes, les langues de migrants, les communautés linguistiques qui étaient déjà bilingues sur le vieux continent (en particulier les yiddishophones), etc. Ces situations de bilinguisme sont négligées, écrivait-il, et les rares études se fondent sur des méthodologies linguistiques ou sociologiques si différentes qu'elles ne sont pas comparables. Il est

20

Contacts de langues: modèles. typologies. interventions

important de coordonner les recherches, poursuivait-il, de tracer des

cadres de description (<< drawing up general canons of description »)
afin que de nouvelles recherches soient plus systématiques et que leurs résultats soient comparables. Quelques années plus tard, en 1958, Weinreich qui dirigeait avec Martinet la revue Word, fut le premier lecteur du manuscrit de Ferguson, Diglossia, et il lui conseilla de développer une typologie plus vaste des situations linguistiques dans laquelle la diglossie trouverait sa place. Ferguson expliquera plus tard, en 1977, qu'il n'était alors pas prêt pour un tel travail6, mais l'idée fit son chemin puisque, quelques années après, il se lançait dans une réflexion sur les formules typologiques des situations plurilingues, qu'il présentait en 1964 à la réunion organisée par William Bright à l'VCLA, et qœ beaucoup plus tard, en 1991, dans son article intitulé «Diglossia revisited»7, il expliquait qu'il avait simplement voulu décrire en 1959 une situation particulière en espérant que d'autres décriraient d'autres types de situations afin de parvenir à une typologie plus générale des situations linguistiques (<< taxonomy of language situations »). Je dois dire que je n'en crois pas un mot: je ne crois pas qu'en écrivant « Diglossia» Ferguson pensait à une telle typologie, mais plutôt que ce sont les remarques de Weinreich8 qui l'avaient ensuite orienté dans cette direction. L'idée de diglossie était née d'un terrain très particulier, celui des pays arabes, en particulier de l'Egypte, et Ferguson l'avait simplement élargie à trois autres exemples (Haïti, la Grèce, la Suisse allemande). Mais, via Weinreich, il avait comme Labov subi une influence: celle de Martinet, celle du Cercle Linguistique de New York et de leur volonté d'élargir le champ de la linguistique au plurilinguisme, quelle que soit sa définition. Si je ne me trompe pas, l'influence de Weinreich sur l'histoire de la sociolinguistique se trouve donc dans les dernières pages de son livre, et pourrait se ramener à la suggestion de trois grands axes de recherche: les terrains plurilingues, la nécessité d'un cadre théorique commun à plusieurs descriptions, la nécessité d'une typologie des situations. Dès lors il serait intéressant de suivre les effets de ces propositions sur la production linguistique du quasi demi-siècle qui s'est écoulé depuis lors. Là n'est pas mon propos aujourd'hui. Je
6 Stephen Murray, Theory Groups and the Study of Language in North America, Amsterdam, John Benjamins, 1994. 7 Ferguson, «Diglossia revisited», Southwest Journal of Linguistics, vol. 10, n° 1, 1991. 8 Et la lecture d'un texte de Stewart, «An outiline of Linguistic Typology for describing Multilingualism», in Study on the Role of Languages in Asia, Africa and Latin America, Washington, 162.

Weinreich. les contacts de langues et la sociolinguistique

21

voudrais simplement, pour terminer, examiner très vite, à partir des résumés des communications qui seront présentées pendant ces deux journées, les éventuels effets de Weinreich sur ce que nous sommes aujourd'hui et sur nos travaux. Disons tout de suite que nous ne trouvons pas dans ces communications de typologie des situations plurilingues, mais cela ne nous empêche pas, en revanche, d'esquisser une typologie des situations sur lesquelles elles se penchent. La majorité des textes que vous allez entendre portent sur des contacts de langues produits par les phénomènes migratoires: chinois/français (Boutet et Saillard), langues chinoises/français (Saillard), turc/français (Mehmet-Ali Akinci), arabe/français (Caubet/Darot), hmong/français et hmong/ anglais (Chô Ly), portugais/français (Isabelle Desmet), francique/français/ allemand (Marielle Rispail), picard/français/langues des migrations (Jean-Michel Eloy), entre autres. D'autres communications, moins nombreuses, portent sur des contacts de langues relevant des rapports entre français et langues régionales: breton/français (Cécile Avezard-Roger), créole réunionnais ou martiniquais/français (Sylvie Wharton, Béatrice Jeannot), palikur/ portugais/créole/français en Guyane (Fabienne Leconte/Claude Caitucoli), occitan/français (Chantal Dompmartin), breton/français (Philippe Blanchet/Nathalie Trehel) voire français régional/français standard (Nathalie Binisti, Médéric Gasquet-Cyrus). C'est-à-dire que se trouvent ici réunis des linguistes français ou francophones s'intéressant au terrain français, aux contacts de langues sur le territoire français. TIy a dans tout cela, si nous portons un regard transversal sur ces situations, des éléments de comparaison qui pourraient être productifs. Le cas des langues chinoises par exemple, qui se trouvent en contact en France alors qu'elles en ont moins ou pas du tout en Chine, pose le problème de l'exportation du plurilinguisme, tout comme les migrations juives vers les Etats-Unis. L'exemple de la Guyane est pour sa part un terrain riche pour une réflexion sur la véhicularité conflictuelle ou alternative (taki taki vs créole). Plus rares en revanche sont les communications abordant des questions théoriques: citons Bavoux qui pose le problème du décompte des langues et s'interroge sur les définitions de la langue utilisées par les sociolinguistes, Deprez qui interroge la notion de vitalité linguistique, Binisti, Gasquet-Cyrus et Dompmartin-Normand qui se penchent sur les rapports entre pratiques et représentations. Et le thème apparemment le plus rarement abordé (je dis « apparemment» car je me fonde sur des résumés de communications dont je n'ai pu lire le texte complet) est celui des politiques linguistiques. TIest pourtant clair que la co-présence de langues, les

22

Contacts

de langues:

modèles.

typologies.

interventions

situations de «Balkans linguistiques» dans les frontières d'un Etat, posent des problèmes de gestion. Ceux-ci sont abordés dans quelques communications: gestion du plurilinguisme et enseignement des langues (Billiez et al.), gestion au sens plus large (Coste et al.). Cette gestion pose aussi le problème du statut du linguiste lorsqu'il intervient dans le domaine des politiques linguistiques, problème qu'abordent Robillard et Léglise. TIn'est pas indifférent, de ce point de vue, que les organisateurs de ce colloque aient choisi de mettre en quelque sorte en exergue deux de ces trois communications, qui seront présentées en plénières dans quelques instants. En effet, ce choix donne à cette matinée d'ouverture un profil qui n'est pas vraiment à l'image du colloque, comme si l'on avait voulu inverser la vapeur, ou insister sur un thème minoritaire en lui donnant une importance particulière. Je ne sais pas si ce choix tient aux thèmes abordés, ou au fait qu'il s'agisse de la présentation de travaux d'équipes, je me contente de le constater, d'en prendre acte. Mais il y a là, pourrait-on dire, une forme de politique linguistique, une «politique linguistique colloquiale», comme on parle de «politiques linguistiques familiales ». Le fait qu'un colloque consacré aux contacts de langues débute sous les auspices de la politique linguistique constitue peut-être une façon de chercher à orienter la recherche. De cela, bien sûr, nous allons sans doute discuter. Pour finir par là où j'ai commencé, par Weinreich, nous pourrions donc enfin nous demander en quoi notre orientation est marquée par ses propositions à la fin de Languages in contact. Il y a dans toutes ces communications, si j'en juge par leurs résumés, beaucoup de richesse et beaucoup de données intéressantes, mais si nous revenons aux actes que j'ai cru pouvoir dégager des propositions finales de Weinreich, il reste quelques manques, dont les communiquants à ce colloque ne sont bien sûr pas responsables. TI s'agit plutôt de directions dans lesquelles nous pourrions essayer de travailler à l'avenir. Nous nous trouvons de toute évidence dans la lignée d'une des propositions de Weinreich, puisque nous étudions les « super-Balkans» que constitue le whirlpool français, comme il suggérait d'étudier les «super-Balkans» américains. Mais d'autres directions s'ouvrent à nous, les unes proposées par Weinreich, les autres auxquelles il ne songeait pas, qui pourraient s'avérer fructueuses. Je vais bien sûr être rapide et schématique, mon seul propos étant de lancer une discussion. La première direction à laquelle je songe concerne la recherche de modèles ou de typologies des situations linguistiques. TIy a là un énorme chantier, qu'il nous faudrait aborder avec les moyens de l'informatique, par exemple sous la forme d'abord

Weinreich. les contacts de langues et la sociolinguistique

23

de banques de données. La seconde direction POUlTait oncerner l'articulation entre pratiques c et représentations linguistiques dans les contacts de langues et dans leurs effets à la fois sur le corpus et sur le statut des langues. La troisième enfin concernerait l'articulation entre le point précédent et la politique ou la planification linguistique. Et les banques de données sur les situations linguistiques, auxquelles j'ai fait allusion, poulTaient alors évoluer vers des systèmes experts d'aide à la décision en matière de politique linguistique. Mais les intervenants qui me suivent9 vont précisément aborder ce problème des politiques linguistiques, et il est donc temps que je m'arrête pour leur laisser la place.

9 Il s'agit ici de deux communications plénières: celle d'Isabelle Léglise et Didier de Robillard et celle de Véronique Castellotti, Daniel Coste et Diana-Lee Simon.

Claudine Bavoux*

Quand des langues de grande proximité sont en contact: modalités d'existence et de coexistence

L'appel à communications lancé par le comité d'organisation du colloque de Grenoble de novembre 2001 sur le thème Contacts des langues: modèles, typologies, interventions exprimait le souhait qœ des tentatives soient faites de classer les phénomènes de contacts selon divers critères, parmi lesquels avaient été retenus le critère du « degré de proximité» entre les langues et aussi celui de «leur standardisation ». Ces deux critères conjugués nous semblent tout à fait pertinents et propres à éclairer d'un jour nouveau les situations de grande proximité qu'il nous est donné d'observer à la périphérie de l'espace francophone, où se donnent à voir, par un effet de loupe, des phénomènes qui peuvent se présenter ailleurs avec une moindre visibilité. TIsnous aideront à mieux comprendre la dynamique d'un espace où coexistent lIDstandard et des vernaclliaires apparentés. Préliminaires Nous envisagerons, sans les dissocier, le cas du contact français/créole à base française (F/K) et celui du contact français standard/français régional (F/F), dans des situations complexes où la frontière entre créole et français régional est elle-même problématique. D'autres avant nous se sont penchés sur les problèmes de contacts de langues apparentées. Mais la particularité de notre démarche, qui se nourrit d'une recherche collective -les programmes scientifiques du LCF- UMR 6058 du CNRS - est de placer au centre de la réflexion la notion de frontière linguistique et de définir celle-ci comme une construction sociale, instituée ou négociée, le résultat d'une action gIotto-politique, ce qui nous situe clairement dans le champ de la
* Université de La Réunion.

26

Contacts de langues:

modèles. typologies. interventions

sociolinguistique et nous donne la possibilité de proposer un modèle complémentaire, sinon concurrent, de modèles plus strictement systémiques, comme celui de W. Mackey sur la «distance interlinguistique ». On se souvient des lignes introductives par lesquelles Mackey posait le problème: «On a soutenu que toutes les langues sont des dialectes. Toutefois, ce ne sont pas tous les dialectes qui peuvent prétendre au statut de langue: il faut que ceux qui les parlent soient suffisamment indépendants pour l'affirmer» (Mackey, 1971 : 1). il est intéressant de noter à propos de cet auteur que le premier critère qui lui vient à l'esprit pour distinguer la langue du dialecte (qu'il soit géographique ou social), est d'ordre sociolinguistique: c'est la volonté affirmée des locuteurs d'ériger le dialecte en langue. Mackey argumente: « Le fait que certains dialectes allemands comme le plattdeutsch et le bavarois ne soient pas mutuellement compréhensibles ne suffit pas à leur conférer le rang de langue et, inversement, ce n'est pas parce qu'il y a intercompréhension entre les langues scandinaves qu'elles en sont réduites au rang de dialectes» (op. cit., p. 1). Mais la justesse de cette analyse ne l'empêche pas d'abandonner la voie qu'il vient d'ouvrir pour partir à la recherche de critères formels et empiriques de mesure de la distance intersystémique. Or, si ces moyens permettent d'évaluer la distance de deux langues par rapport à une troisième langue ou de quelque autre manière, aucun critère formel ne permet, comme le voudrait Mackey, de situer le point de passage du dialecte à la langue. A la question initiale, celui -ci n'apporte donc pas de réponse, sans doute parce qu'il croit à une distance mesurable, alors que le passage d'un statut de dialecte à un statut de langue relève manifestement, comme il l'avait lui-même suggéré, du saut qualitatif. il revient à la sociolinguistique d'avoir clairement inscrit dans son champ, et particulièrement dans celui de la glottopolitique, la question de l'opposition langue/dialecte ou langue/ variété et d'avoir montré comment une entité linguistique est appelée à changer de statut au cours du temps, ou selon le point de vue des acteurs. Deux exemples classiques: si on a considéré dans le passé le serbo-croate comme une seule et unique langue, les Serbes, les Croates et les Bosniaques s'emploient aujourd'hui à en faire deux, trois langues: autres temps (Calvet, 1999) ... et si les créolistes s'intéressent aux créoles comme à des langues, un nombre important de créolophones continuent de considérer leur langue comme un patois (Bavoux et de Robillard, à paralITe): autre point de vue.

Ouand des langues de proximité sont en contact

27

Du coup, on relativisera à la suite de Weinreich (1970: 1-2) l'intérêt des typologies qui distinguent un type de contact langue/langue (L/L) d'un type de contact langue/variété (L/V) ou variété/variété (V/V). Et on considèrera les catégories L et V comme des constructions sociales et mentales, surtout pas comme des objets «naturels ». TIsera donc de bonne méthode d'inclure dans une seule et même catégorie les types de contact L/L, L/V et V/V, ce qui évitera de recourir, chaque fois qu'on évoque un caractère commun aux différents types d'entités, à des fonnules prudentes telles que «langues et variétés de langues» qui se révèlent inutilement redondantes. Nous pouvons maintenant, de façon plus générale, poser la question de la coexistence de deux langues, au sens large d'entités linguistiques, dont la particularité est d'être génétiquement très proches. Selon les circonstances, ces langues seront confondues, ou non, par les acteurs de la situation. Ce qu'il est important de noter après G. Hazaël-Massieux (1988), c'est que la confusion, comme la non-confusion, de deux langues est le résultat d'un processus de reconnaissance ou de non-reconnaissance, de construction ou de nonconstruction d'une altérité, donc de l'institution ou de la noninstitution d'une frontière interlinguistique. La frontière qui sépare deux entités, si elle existe, est une frontière instituée, au sens que R. Balibar a donné à ce terme. La question porte alors sur les possibilités et modalités d'existence laissées à des langues qui sont dans un rapport de grande proximité et de coexistence étroite avec un standard. Question qui en entraîne d'autres: quel est le rôle des locuteurs et plus généralement des acteurs, dans la gestion de ces possibilités? Quelles sont les perspectives d'intervention sur ces langues et ces situations?

Ce que nous apprend

l'analyse

du contact F/F

La question générale sera abordée à partir d'un terrain qui couvre la zone Sud-Ouest de l'océan Indien. On y verra un espace francophone périphérique, où coexistent plusieurs français régionaux, dont un cas limite, le « cryptoglosse » malgache (Bavoux, 1997 : 72) à visibilité et légitimité minimales, que nous avons eu l'occasion d'opposer à un autre prototype, le français du Québec à visibilité et légitimité maximales. Nous avons défini le cryptoglosse comme une langue qui d'un point de vue glottopolitique se trouve occultée, ce qui révèle sinon un type de langue, du moins un type de modalité d'existence, une façon pour une langue d'être langue, diamétralement opposée au prototype québécois dont C. Poirier remarquait qu'il est «facile à

28

Contacts de langues: modèles. typologies. interventions

cerner» (Poirier, 1995: 22). Le français de Madagascar, qui ne peut exister, pour des raisons socio- politiques particulières liées à son image d'ancienne langue coloniale, que sur le mode cryptoglossique, coexiste cependant avec le français standard, diffusé par l'école, les médias et la littérature, aussi bien dans les pratiques que dans les représentations. Si on y prend garde, on découvre, dans d'autres situations post-coloniales, d'autres cryptoglosses tout à fait comparables. Quelles sont les autres fonnes de coexistence d'un standard et d'lUl vernaculaire apparenté? Prenons le cas de l'espace francophone, dominé et construit en même temps par un standard qu'on appellera, selon le point de vue, variété centrale, ou de référence, qui est en fait le résultat d'un long processus d'équipement-normalisationstandardisation-« grammatisation» (au sens où l'entend S. Auroux) qui a fait de lui une langue aux frontières «durcies» parce qu'instituées et reconnues. A quelles modalités d'existence/coexistence les langues non standard peuvent-elles prétendre à l'ombre, pourrait-on dire, du standard? Et peut-on concevoir qu'elles existent et éventuellement se développent selon des modalités différentes du standard? L'observation des deux types antithétiques de français périphériques désignés précédemment révèle des modalités d'existence extrêmes qui sont: -la rivalité symbolique, dans le cas du français du Québec; -l'effacement symbolique, dans le cas du français de Madagascar. Entre ces deux pôles se situeront des cas de français à l'existence symboliqueplus ou moins affinnée. Leur caractère le plus notable est d'exister à l'intérieur de frontières floues et négociables, au sein d'espaces au fonctionnement polynomique (Bavoux, colloque AUF de Kaslik, Liban, septembre 2001). Selon les moments et les situations, elles peuvent s'ériger en rivales du standard ou déplacer la nonne du centre à la périphérie (de Robillard, 1993). Les locuteurs, qui sont maîtres du jeu, peuvent donner la préférence, selon les circonstances, à la norme centrale ou à la norme endogène, ou tirer profit des possibilités qu'offre la polynomie. Dans l'espace francophone et franco-créolophone, le standard a vocation à occuper toute la place au point d'occulter les autres langues ou modalités de la même langue. C'est la vision qu'en présente R. Balibar: «Lefrançais ou languefrançaise, dont il va être question ici, est la langue de l'Etat, forme constitutive de la nation française depuis l'événement historique des Sennents de Strasbourg (14 février 842) [...] TI ne faut pas la confondre avec l'ensemble des différentes pratiques parlées et écrites, qu'on appelle aussi lefrançais ou la

Quand des langues de proximité sont en contact

29

languefrançaise: ensemble qui ne se limite pas aux frontières politiques de la nation française» (Balibar, 1985: Il). Mais l'existence d'un standard hyper-Iégitimé et hyper-visible, même si elle la masque, n'empêche pas l'existence de langues et de modalités autres de la même langue. Non seulement LE français coexiste avec les usages français, mais l'ensemble (le diasystème) qu'ils constituent obéit à une dynamique à laquelle l'un et les autres contribuent, selon des tendances centripètes (à l'uniformisation) et centrifuges (à la dialectalisation, à l'individuation). Le standard joue son rôle de gardefou, les «usages» font vivre la langue par la néologie. Les normes locales existent (Manessy, 1992), mais ne fonctionnent généralement pas sur le mode de la rivalité avec la norme centrale. En situation de communication formelle, les francophones (par ex. les enseignants de français), à la périphérie, ont besoin de la référence stable du standard. En situation de communication informelle, ils ont besoin au contraire qu'une norme locale, plurielle et souple, régisse leurs échanges. TIy a finalement une complémentarité des normes et une fonctionnalité de l'ensemble.

Ce que nous apprend

l'analyse

du contact F/K

Ce deuxième cas de figure nous permet de revenir sur l'idée d'me dynamique de l'espace linguistique, qui favorise telle ou telle tendance du système et qui finalement permet tantôt de durcir, tantôt de masquer les frontières interlinguistiques, permettant aux langues de fonctionner tantôt comme des langues distinctes, tantôt comme des variétés, voire des registres, d'une même langue. Le clivage langue/variété, quand on le rencontre, n'est qu'une construction sujette à modification. D'autres distinctions, comme l'opposition entre écrit et oral et plus encore entre situation formelle et situation informelle, ont un caractère plus général qui en font des critères plus pertinents. En situation formelle, on voit dans les régions franco-créolophones le français et le créole fonctionner comme deux langues distinctes. En situation informelle, leurs frontières s'effacent dans un diasystème (de Robillard, 2000) ou dans un interlecte (Prudent, 1981). Des travaux récents sur les pratiques linguistiques et les représentations de jeunes Réunionnais (Bavoux, 2000) ont montré comment les locuteurs utilisent les ressources langagières en situation de contact français/créole. C'est ainsi que, en se limitant aux populations scolarisées, deux profils ont été repérés: un profil (1) de

30

Contacts de langues: modèles. typologies. interventions

locuteur polylectal en situation de SLl, dégagé de l'idéologie diglossique et un profil (2) de locuteur diglotte en situation d'IL, porteur et reproducteur d'une idéologie diglossique. On remarque que le profil (1) utilise à bon escient le français en situation formelle (par exemple en formation), le créole en situation informelle (en famille, ou en stage professionnel avec des clients créolophones par ex.) et l'interlecte franco-créole à caractère ludique dans les groupes de pairs. On a constaté par contre que la distribution des langues était moins sûre chez le diglotte, dont la prise de parole en français se fait difficilement, ou avec réticences, quand la situation impose cette langue, et dont le rapport aux autres langues n'est guère plus serein. Que nous apprend finalement l'étude des situations de contact F/K de la zone? Que la coexistence de langues de grande proximité (perçues comme telles) est vécue comme une chance ou un handicap, selon la perception que les locuteurs ont de la situation, leur perception restant fortement déterminée par leur système de représentations et par l'idéologie linguistique qui le sous-tend. L'observation montre que les profils sont loin d'être figés, qu'une réelle évolution s'est faite ces demièresdécenniesdans le sens d'une décrispation des attitudes. TIest alors très tentant d'envisager des actions sur les représentations, visant à réduire l'IL en développant la conscience linguistique.

Les contacts F/K + F/F dans l'espace franco-créolophone
Aux Mascareignes, comme dans d'autres régions créolophones, le français dialectal introduit par les premiers colons s'est maintenu à travers des évolutions, après avoir donné naissance à un créole. TIen résulte la coexistence en quelque sorte d'une langue-mère et d'une langue-fille, un contact en diachronie et en synchronie, une proximité telle que les locuteurs ont tendance à confondre les deux. Deux exemples suffiront à illustrer cette situation: un test pratiqué depuis plusieurs années auprès d'étudiants de première année de Lettres montre que l'ouvrage de M. Beniamino, Le français de La Réunion, est régulièrement confondu avec un dictionnaire de créole; deuxième exemple: les réunionnismes, quand ils sont relevés, par exemple dans le cadre d'un cours de langue, sont le plus souvent perçus comme des créolismes, comme si le créole était la seule langue endogène.

1 SL/IL: sécurité/insécurité linguistiques.

Ouand des langues de proximité sont en contact

31

Cette confusion est vécue comme une gêne en situation fonnelle, notamment scolaire, où elle est génératrice d'IL, mais en situation informelle, l'ensemble des ressources est utilisé spontanément, généralement à bon escient et sans qu'on puisse déceler de gêne. Au contraire, la diversité linguistique est parfois mise à profit à des fins ludiques ou d'expression identitaire, comme on le voit dans les groupes jeunes.

Interventions et actions en situation de grande proximité
Par manque de place nous ne retiendrons que deux exemples particuliers d'interventions sur des langues de grande proximité en contact. On s'intéressera à l'écrivain comme à un type particulier de locuteur-scripteur et on se demandera si dans son action il entérine les frontières existantes ou si, au contraire, il en conteste le tracé. Puis on se penchera sur le travail du lexicographe (on aurait pu choisir tout autre descripteur de langue) et on verra en lui également un acteur de la situation et un aménageur de langue, même si son intention première vise autre chose que l'aménagement linguistique. Ecrire, décrire la langue ne constituent pas des interventions directes, mais ce sont des actions importantes par leur impact social. L'écrivain, le lexicographe projettent de la langue et de la situation linguistique une image dans laquelle la société se reconnaîtra ou non et du coup leur action prend une dimension prospective et propositionnelle que nous devons prendre en compte. L'exemple de l'écrivain francophone ou franco-créolophone

En situation franco-créolophone, l'écrivain dispose de toute une palette de langues (au sens large) que nous distinguerons, pour rester dans le cadre de cette réflexion, sur la base de leur degré de standardisation. Ce sont des langues arrivées à des degrés divers dans le processus historique de standardisation-grammatisation. Le choix œ l'écrivain, quel qu'il soit, l'engagera et aura une incidence linguistique et sociolinguistique. Car en situation de contact F/F/K, choisir d'écrire en créole, c'est œuvrer pour la standardisation et la reconnaissance du créole, c'est doter la langue écrite de textes qui serviront de modèle, etc., c'est l'équiper, la normaliser, l'illustrer, la construire (sans préjuger de la qualité littéraire de l'œuvre). Choisir d'écrire en français standard, dans une langue partagée par le maximum de francophones dans le monde, c'est enrichir et peut-être