//img.uscri.be/pth/ef883b1460278aee58908bf8cfb72e5f3ba8aa1d
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Dans tous les sens du terme

De
103 pages
La terminologie, soit l'ensemble des termes spécifiques à une science, à une technique ou à un domaine particulier de l'activité humaine, représente aujourd'hui une discipline à part entière. Elle relève aussi bien de la linguistique, dans le cadre de l’analyse du discours spécialisé, que de la logique et des sciences et techniques, dans son rapport à l’objet décrit. Ce livre, dans lequel des spécialistes de divers domaines dressent un panorama de cette discipline en évolution, explore ainsi les multiples approches – actuelles ou émergentes – de la terminologie. On y découvre ses filiations avec de nombreux champs du savoir, dont la communication, la sociologie, la linguistique informatique, les technologies modernes et la documentation. L’ouvrage, qui approfondit certaines questions contemporaines, se veut également une nouvelle introduction à la terminologie ainsi qu’un repère pour se retrouver dans les différentes voies de recherche terminologiques et les applications contemporaines de cette discipline. Il intéressera tout lecteur curieux des faits de langue et des vocabulaires spécialisés.
Voir plus Voir moins
Collection Re6ards sur la traduction
Dans tous les sens du terme
Sous la direction de Jean Quirion, Loïc Depecker et Louis-Jean Rousseau
Presses de l’Université d’Ottawa 2013 Office québécois de la lan6ue française
Les Presses de l’Université d’Ottawa (PUO) sont fières d’être la plus ancienne maison d’édition universitaire francophone au Canada et le seul éditeur universitaire en Amérique du Nord. Fidèles à leur mandat ori6inal, qui vise à « enrichir la vie intellectuelle et culturelle », les PUO proposent des livres de qualité pour le lecteur érudit. Les PUO publient des ouvra6es en français et en an6lais dans les domaines des arts et lettres et des sciences sociales.
Les Presses de l’Université d’Ottawa reconnaissent avec 6ratitude l’appui accordé à leur pro6ramme d’édition par le ministère du Patrimoine canadien, à travers le Fonds du livre du Canada, et par le Conseil des arts du Canada. Elles reconnaissent é6alement le soutien de la Fédération canadienne des sciences humaines, par l’intermédiaire des Prix d’auteurs pour l’édition savante, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et de l’Université d’Ottawa.
Les Presses reconnaissent aussi le partenariat de coédition avec l’Office québécois de la lan6ue française (OQLF) ainsi que l’appui financier de la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa et de la Société française de terminolo6ie.
Révision lin6uistique : Jocelyne Bisaillon Correction d’épreuves : Sophie Marcotte Mise en pa6e : Bartosz Walczak Maquette de la couverture : Claude Dubois Illustration de la couverture : Claude Dubois
Catalo6a6e avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Dans tous les sens du terme [ressource électronique] / sous la direction de Jean Quirion, Loïc Depecker et Louis-Jean Rousseau.
(Re6ards sur la traduction, ISSN 1480-7734) Comprend des réf. biblio6r. Mono6raphie électronique. Publ. aussi en format imprimé. ISBN 978-2-703-2052-9 (PDF). ISBN 978-2-703-2053- (HTML)
1. Terminolo6ie. I. Quirion, Jean, 194- II. Depecker, Loïc III. Rousseau, Louis-Jean IV. Collection: Collection Re6ards sur la traduction (En Li6ne)
P305.D3 2013 401'.4 C2013-900908-
Dépôt lé6al : Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec ©Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2013
Introduction
Jean Quirion, Loïc Depecker et Louis-Jean Rousseau
n peut considérer la terminologie comme l’étude systémique des vocabulaires scientifiques Oet techniques examinés dans la perspective cognitive et dans leur fonctionnement social. Au cours des 40 dernières années, nous avons été témoins de la naissance de la discipline, de la mise au point de méthodes de travail, des avancées de l’aménagement terminologique, des percées de la terminotique et des premiers pas de la terminométrie. Depuis quelques années, on assiste à une évolution accélérée des réflexions théoriques sur la terminologie, à son ouverture à d’autres disciplines ainsi qu’à l’éclosion de divers courants de pensée qui sont autant de tentatives pour cerner une discipline bouillonnante. L’orientation conceptuelle est enrichie de courants originaux, qui n’encapsulent pas la terminologie, mais la rendent au contraire plus que jamais perméable aux influences d’autres domaines. Au fur et à mesure de son évolution, la terminologie élargit son cercle d’interactions au-delà de la linguistique et de la traduction, pour nouer des liens avec nombre de disciplines qui l’éclairent chacune à sa façon. Issues tant des sciences humaines que des sciences expérimentales, ces disciplines participent à l’évolution de la terminologie hors des cadres définis jusqu’à récemment. Par ailleurs, la diversification des utilisations des terminologies crée de nouvelles attentes et de nouveaux besoins qui vont bien au-delà de la présentation et de l’usage traditionnel des données terminologiques. La terminologie, soit l’ensemble des termes spécifiques à une science, à une technique ou à un domaine particulier de l’activité humaine, représente aujourd’hui une discipline à part entière. Elle relève aussi bien de la linguistique, dans le cadre de l’analyse du discours spécialisé, que de la logique et des sciences et techniques, dans son rapport à l’objet décrit. Ce livre, dans lequel des spécialistes de divers domaines dressent un panorama de cette discipline en évolution, explore ainsi les multiples approches – actuelles ou émergentes – de la terminologie. On y découvre ses filiations avec de nombreux champs du savoir, dont la communication, la sociologie, la linguistique informatique, les technologies modernes et la documentation. L’ouvrage, qui approfondit certaines questions contemporaines, se veut également une nouvelle introduction à la terminologie ainsi qu’un repère pour se retrouver dans les différentes voies de recherches terminologiques et les applications actuelles de cette discipline. Il devrait intéresser tout lecteur curieux des faits de langue et des vocabulaires spécialisés. Les auteurs de cet ouvrage ont été guidés par les objectifs suivants :
• stimuler la réflexion sur les apports des disciplines avec lesquelles la terminologie entretient des relations de plus en plus importantes, telles que la sociologie, l’ethnologie, les sciences politiques, la gestion des connaissances, la documentation, les technologies langagières ; • rendre compte de l’étendue des avancées scientifiques récentes de la terminologie et de la place qu’elle occupe dans le savoir scientifique actuel ; • illustrer les nouveaux champs de recherche et d’application de la terminologie ; • faire le point sur les développements récents de la terminologie en conjonction avec d’autres disciplines et déterminer l’impact de ces changements sur la pratique terminologique ; • proposer une nouvelle lecture des principes fondamentaux de la terminologie.
Ce nouvel état des lieux de la terminologie actuelle vient combler une importante lacune, car rien de tel n’a été publié depuis au moins dix ans. Par ailleurs, l’ouvrage s’inscrit dans la
continuité de l’important colloque tenu en 2007 à l’Université du Québec en Outaouais, Terminologie : approches transdisciplinaires.Ce colloque a réuni plus de 275 experts provenant d’une vingtaine de pays, et une centaine de communications y ont été présentées. Le collectif ne réunit pas des actes de colloque, car si certains textes sont inspirés de présentations tenues à ce dernier, d’autres contributions sont inédites. L’idée nous est venue de dresser le portrait d’une discipline polymorphe à partir des réflexions de divers penseurs contemporains. Chacun d’eux éclaire une portion du territoire terminologique, à la frontière qu’il occupe avec d’autres disciplines. Cet instantané sur les multiples directions que prend la terminologie fait état des progrès, théoriques et pratiques, de la terminologie. Les croisements entre cette dernière et les autres permettent, par approches contrastées, de mieux la définir. L’ouvrage réunit des auteurs aux profils variés, qui, ensemble, témoignent d’une terminologie polymorphe. Les contributions ont été regroupées sous deux grands thèmes : la culture et la société (1) et la mise au jour et la gestion des connaissances (2).
1. CULTURE ET SOCIÉTÉ C’est par le thème de la culture et de la société que s’amorce cet ouvrage collectif. Quiconque s’intéresse à l’usage linguistique constate d’emblée son enracinement dans les sphères personnelle, communautaire et sociale. À cet égard, l’usage terminologique ne diffère pas, comme en fait foi le changement progressif des paradigmes disciplinaires depuis que Wüster en a jeté les bases, il y a de cela quelques décennies. Qu’on les considère sous leurs aspects sociaux, cognitifs, textuels, communicationnels ou autres, les termes échappent encore à une description complète. C’est aux usages que s’intéressent Depecker, Montané March et Cabré Castellví, ainsi que Rousseau ; ils cherchent à mieux cerner les motivations, la diffusion et l’évolution de ceux-ci. Ils se rejoignent dans la description terminologique qu’ils proposent. À titre d’exemple, la description de Depecker offre une remarquable complémentarité au suivi de l’implantation terminologique proposé par Montané March et Cabré Castellví. Qui plus est, la somme de leurs apports met à la disposition du communicateur une terminologie accessible, dont la motivation et la diffusion jouent le rôle d’indicateurs dans l’exercice de la médiation linguistique. Lorsque l’on combine les réflexions menées par les contributeurs sur les thèmes de la culture et de la société, il se dégage des perspectives sur la description et sur l’évolution de la néologie, et sur l’accessibilité de l’acte de communication. Leurs réflexions s’inscrivent dans un contexte où la quantité d’informations disponibles électroniquement va croissant et où les outils informatiques abondent pour les traiter. Ces progrès ouvrent de nouvelles perspectives, qui alimentent les réflexions sur la dynamique des échanges terminologiques, mais dont l’élan entraîne au passage une évolution méthodologique de la terminologie et de la terminographie. Il est intéressant de noter que la matière première que constituent les corpus bilingues largement disponibles est exploitée dans les deux sections de l’ouvrage. En effet, ils sont utilisés, d’une part, comme révélateur discursif d’une société et, d’autre part, comme source de connaissances sur le monde. La représentation et la gestion des connaissances sont également à la base des contributions de Roche et d’Angjeli, qui portent sur la modélisation des concepts et sur l’accès à ceux-ci. Cette représentation de l’information et sa diffusion subséquente sont essentielles, non seulement au terminologue, mais aussi à tout émetteur ou destinataire de communications spécialisées. L’exploitation de quantités aussi colossales de données est rendue possible grâce au traitement automatique des langues naturelles (TALN). Ce sont les travaux sur le sujet, comme ceux menés par Barrière, qui facilitent l’accès au contenu des documents (les connaissances) et à la forme (les éléments discursifs). Kister et Jacquey bénéficient des fruits d u TALN dans leurs travaux sur la résolution d'ambigüités lexicales. Il ressort de cette brève présentation que les liens qui unissent les contributions de ce présent ouvrage sont riches et multiples, à l’image du développement de la discipline. L’ouvrage s’ouvre sur une contribution deLoïc Depeckerporte sur une discipline plus qui près de la réalité, du terrain : l’ethnoterminologie. Poursuivant sur les avancées de la
socioterminologie, ce concept novateur met en exergue le moulage que fait la langue des réalités culturelles. Il tente d’expliquer au plus près les tendances terminologiques d’une société, justifiant ses usages particuliers par les référents qui caractérisent, notamment, une strate sociale, un groupe géographique, une génération de locuteurs. Afin de mettre en œuvre l’ethnoterminologie, l’auteur suggère des études de terrain pour comparer les usages et proposer des explications des faits observés. L’intérêt de connaître la dissémination des termes est à la source des travaux d’Amor Montané Marchde et Ter esa Cabré Castellví. S’inscrivant dans la lignée récente des chercheurs enterminométrie, ces chercheuses proposent un cadre d’étude de termes catalans, recommandés par l’organisme de normalisation linguistique catalan Termcat. Appliqué à un ensemble terminologique du domaine de l’informatique, ce cadre livre des données à la fois sur l’usage des termes et sur une série de facteurs qui influencent l’implantation terminologique. Le point de vue communicationnel est traité parLouis-Jean Rousseau, qui livre ses réflexions sur lamédiation linguistique, c’est-à-dire sur les activités de communication nécessitant la transformation ou l’adaptation d’un message parlé ou écrit de manière à le rendre intelligible à un public cible dans une situation linguistique donnée. Il y discute des phénomènes pouvant influencer l’efficacité de la communication, et particulièrement de la variation. L’auteur se penche aussi sur l’évolution des principes méthodologiques de la discipline.
2. MISE AU JOUR ET GESTION DES CONNAISSANCES La contribution deCaroline Barrièreun autre exemple éloquent de transdisciplinarité, car est cette experte dutraitement automatique des languesacquis au fil des ans une fine a connaissance de la discipline terminologique. Elle exprime dans son texte un point de vue original, où elle conçoit des allers et retours inspirants entre données terminologiques et applications de technologies langagières. L amodélisation des concepts retient l’attention deChristophe Rocheplusieurs depuis années. Cet auteur, qui intègre les dimensions logiques, linguistiques et surtout épistémologiques de la terminologie, prend comme assise le paradigme d’ontoterminologie. Il place le concept au centre de sa démarche, tablant sur la nécessité d’une représentation informatisée de la réalité. Laur ence Kister etÉ v e l y n e Jacqueyune contribution sur la résolution signent d’ambigüités lexicales. Elles font porter leur attention sur la détection d’emplois concrets et abstraits de substantifs, qui trouvent leur utilité dans les domaines de la sémantique lexicale et de la polysémie logique. La gestion des connaissances est aussi analysée par une spécialiste de l’information,Anila Angjeli.Partant du souci commun de la terminologie et de ladocumentationde donner accès à l’information, elle insiste sur l’une de leurs multiples facettes collaboratives, celle de la normalisation. Cet ouvrage collectif se conclut sur une mise en perspective des avancées de la terminologie comme discipline évolutive et polymorphe.CastellvíTeresa Cabré  brosse un bref historique ainsi qu’unterminologiepanorama de la  dans le but de situer une variété d’approches du domaine ; ces dernières tentent d’appréhender l’objet terminologique de multiples points de vue, tout en observant le caractère unique du terme. L’auteure regroupe et organise des visions apparemment différentes, voire contradictoires. Point d’orgue du présent ouvrage, cette contribution met au jour les tensions et les appuis que suscitent les différents points de vue qui ont jalonné l’histoire récente de la discipline terminologique. Elle propose une réflexion théorique critique, multiple et bouillonnante, signe indéniable de la vitalité d’une discipline à part entière.
Culture et société
CHAPITRE1
1 Ponr nNe ethNotermiNoIogie
Loïc Depecker
a terminologie est parfois considérée comme une discipline à part. Elle serait à part de la L linguistique, de la sociologie, de la psychologie et des autres sciences humaines. Ce serait une science pure pour des ingénieurs attentifs à faire des langues de bons instruments dépourvus d’échos, aptes à servir aux sciences et aux techniques, ou une activité de scientifiques férus de nomenclatures et friands d’étiquetages. Les terminologies aussi formeraient un ensemble à part dans la langue : à part du lexique, de la morphologie, de la syntaxe, des phénomènes d’énonciation et de style. De plus, les terminologies n’auraient pas d’implications culturelles. Dans le cadre de la transdisciplinarité de la terminologie, thématique donnée à cet ouvrage, nous voudrions mettre en valeur l’idée contraire. Non seulement les terminologies sont pleinement impliquées dans les sciences et techniques (et celles-ci dans la société) et pleinement parties prenantes des langues, mais elles sont aussi par essence culturelles. Comme discipline, la terminologie doit rendre raison de cela. La socioterminologie s’y est employée. Cependant, dans l’état actuel, elle nous parait parfois insuffisamment apte à répondre à son objectif, qui est de développer une véritable sociologie de la terminologie. Nous souhaitons aller plus loin et, dans cette perspective, plaider pour une ethnologie de la terminologie. Celle-ci nous parait plus adéquate pour rendre compte des terminologies, au plus près de la diversité des problématiques et des terrains.
1. TERMïOLOGïE L a terminologie est considérée comme la discipline traitant des vocabulaires techniques ou scientifiques, mais son champ de réflexion s’étend aujourd’hui plus largement à l’analyse des discours techniques et scientifiques, les uns et les autres étant imbriqués et souvent peu séparables. En effet, dans la terminologie sont en jeu non seulement des vocabulaires, mais aussi des expressions, des manières de dire, des tournures, des styles, bref, desdiscours propres aux disciplines et aux métiers. De fait, ces parlers – que l’expressionparlers métiers met pleinement en valeur – participent de la description précise des concepts, activité centrale de la terminologie, mais aussi de la rédaction technique, de la traduction et de la recherche d'informations en langue naturelle. Au-delà s’étend le vaste champ, à peine défriché, de la conceptualisation, que nous définissons comme l’ensemble des processus qui nous font penser les objets en fonction des conditions géographiques, historiques, politiques, sociales, affectives, psychologiques, psychanalytiques. Autrement dit, dans une emprise culturelle fondamentale, et à partir de celle-ci. Étrangement, la terminologie est parfois considérée comme à part dans les sciences humaines : à part de la linguistique, de la sociologie et de la vie des sociétés, de l’histoire et de l’évolution historique, de la philosophie du langage ou de toute autre discipline. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’elle apparait surtout comme une pratique d’ingénieurs, de techniciens, de scientifiques, en un mot, d’experts qui, à des fins d’intellection, de rédaction, de documentation technique, ont un besoin impératif de nommer les objets et de décrire des procédures. Or, la terminologie ne porte pas seulement sur les langues, elle porte aussi sur les objets, les concepts et les représentations que nous nous en faisons, soit au moins une
quadriangulation qui n’est généralement pas un mode opératoire de la linguistique et des sciences connexes. En tout état de cause, il faut au moins partir de la distinction entre terminologie comme discipline et terminologie comme ensemble de termes, l’une et l’autre liées. Comme discipline, la terminologie est un mode d’analyse ; comme ensemble de termes, les terminologies sont un objet d’analyse. Carterminologiedésigne aussi bien une discipline que tout ensemble de termes d’un domaine particulier. À notre avis, plusieurs idées répandues ont contribué à cantonner ou à rejeter la terminologie dans des problématiques de nomenclatures. La première idée est que les terminologies sont à part du lexique, comme si elles se constituaient en vase clos et de manière artificielle, sans lien avec la vie ordinaire d’une langue. Ainsi, la terminologie répertorierait des termes de nomenclatures sans signification autre qu’utilitaire et serait faite de termes sans vie, issus du monde clos des spécialistes. Il est vrai que si l’on regarde des domaines comme la zoologie ou la botanique, on trouvera des ensembles de termes créés de toutes pièces, à des fins de compréhension universelle des nomenclatures. Dans celles-ci, le latin est souvent la langue, langue « morte » ou suffisamment macaronique pour éviter ambigüités ou mauvaises interprétations. Le centaure deCentaurea cyanus (Linné,Species Plantarum, 1753) n’évoque rien à priori, alors quebleuet, son équivalent ordinaire, qui présente le concept sous la forme d’une jolie fleur bleue, introduit à un autre mode de représentation, mettant sur le chemin de la poésie et permettant de conter fleurette. Par ailleurs, si on examine les terminologies de terrain, ou terminologies populaires, issues des pratiques et des classifications faites par des groupes humains particuliers, on entre dans une dimension de la langue qui est dans la continuité de la langue commune (langue de tous les jours). Il suffit de regarder les terminologies des plantes, des fleurs ou des champignons, pour voir un univers cohérent avec des modes de dénomination qui relèvent des rapports au monde des communautés humaines qui les désignent. Ainsi, Agaricusdésigne une famille de champignons,agaricune espèce,agaric sylvicoleouagaric des bois,une sous-espèce (Agaricus silvicola), qu’on nomme aussiagaric anisé des bois, ouanisé, en raison de son goût particulier. Et si l’on veut des noms de bonne terre, pris dans l’imaginaire des amateurs de champignons, on trouvera des termes commebitte ousatyre puant, transcendé par l’esprit du savant enPhallus impudicus. D’un côté, des noms scientifiques qui sont l’aboutissement d’une conceptualisation poussée de l’objet désigné, qui en décrit les propriétés de façon approfondie, afin de fixer un accord universel pour la désignation des objets et entités ; de l’autre, des noms ordinaires (noms triviaux) issus du terrain et de l’observation des populations qui trouvent utilité dans les objets en question. Il faut donc considérer que les terminologies ne forment pas des ensembles homogènes, qu’elles sont de provenances diverses et que s’y mêlent termes de nomenclature (taxons), termes construits et le plus souvent fixés par des comités de nomenclatures, et termes de terrain, issus de l’imagination linguistique des populations. Une autre idée répandue est celle qu’une terminologie n’aurait d’existence que normalisée. Certes, on peut être amené à normaliser des termes d’une discipline afin de s’entendre à la fois sur la désignation et sur le concept de chaque terme en lui-même, mais il serait difficile de normaliser tous les termes d’une discipline, car il faut du temps et des moyens. En France par exemple, si l’on regarde les termes traités par les commissions officielles de terminologie et publiés dans leJournal officiel, on constate que sur une période de près de 40 ans, la normalisation officielle n’a touché qu’un peu plus de 5 000 concepts, soit environ 12 000 termes. C’est bien peu, par rapport aux millions de termes que compte aujourd’hui une langue comme le français. À ces deux idées s’ajoute l’idée que les terminologies sont figées, comme si elles flottaient dans l’air, inaccessibles à l’évolution. Ce n’est évidemment pas le cas. Il suffit de voir comment évoluent des termes aussi contrôlés que ceux des centrales nucléaires, pour des raisons scientifiques, politiques, sociales, psychologiques ou autres. À titre d’exemple, prenons
l’évolution des désignations de la centrale atomique : années 1950 :centrale atomique ;années 1960 :centrale nucléaire ;années 2000 :CNPE(Centre nucléaire de production d’électricité), le sigle ayant tendance à neutraliser l’impression terrifiante que produit le traitement de l’atome et que refait surgir à tout instant la désignation debombe atomique. Cet exemple illustre aussi la fausseté d’une autre idée répandue : un terme technique ou scientifique n’a pas de résonance, ce qu’on pourrait appeler la « matité » du terme technique ou scientifique. Il suffit, en effet, de tendre l’oreille et de guetter les réactions pour constater qu’il n’en est rien. Ainsi, la question des OGM est depuis des années sur la place publique. La qualité de sigle d’OGMle mettre à l’abri de toute connotation particulière, le sigle ayant semble tendance à supprimer les images que tendent à promener les mots de tous les jours. Or, développé par les détracteurs de la culture des OGM, le sigle donneorganisme génétiquement manipulénon et organisme génétiquement modifié.pour faire peur à la terre entière, il suffit Et de brandir non la menace duH5N1, mais celle de lapeste aviaire. C’est dire si les terminologies entrent dans la vie sociale et servent de référence à la pensée. La campagne présidentielle de 2007 a mis en valeur en France une image qui fleurissait depuis quelque temps : celle du « logiciel ». Dire de quelqu’un qu’ila toujours le même logiciel est devenu une marque de dépréciation de l’adversaire : il ne se met pas à niveau et continue de tourner sous le même logiciel vieilli. Cela signifie que l’adversaire est dans la « pensée unique » et dans la routine. Les termes restent ainsi éminemment réactifs et toute évocation est susceptible d’en faire des instruments de contestation. Ce qui a sans doute occulté cet aspect sociolinguistique si évident est peut-être qu’on a tendance aussi à considérer un terme comme n’ayant qu’un seul sens. On prétend généralement que l’une des caractéristiques d’un terme ou d’une unité terminologique est d’être « monosémique ». Qualification que nous rejetons, car elle peut signifier littéralement « qui n’a qu’un seul sème », c’est-à-dire une seule unité minimale de signification, ce qui n’est guère le cas. Il faudrait dire, d’après nous, « monosémantique » (« qui n’a qu’une seule signification »). Il est vrai que la démarche générale de la terminologie tend à associer chaque unité terminologique au concept qu’elle désigne et vice-versa. Rêve ! La synonymie est partout et fonctionne dans un processus permanent de formulation et de reformulation, qui est l’un des principes d’évolution des langues. Une normalisation au sens strict ne peut intervenir et se maintenir que pour certains termes, et ce, dans des cadres extrêmement restreints. Les idées reçues dont nous venons de traiter, et quelques autres, tendent à converger vers la croyance que les terminologies n’auraient pas d’implication culturelle. Croyance tenace ! Les terminologies constitueraient des langues artificielles, conçues in vitro, apanage unique et seule propriété des techniciens et des scientifiques. Or, pour nous, la terminologie est,par essence, culturelle. Il suffit de devoir choisir entre les termesADNouDNApour être devant un choix qui n’est plus exclusivement scientifique. Le culturel se révèle partout dans la langue, dans les terminologies comme ailleurs. La question est donc de savoir comment traiter de cette dimension et comment y entrer.
2. SOCïOTERMïOLOGïE ET ETHOTERMïOLOGïE Les études en terminologie, particulièrement en France, se sont souvent efforcées d’aller au-delà des idées répandues auxquelles on a tendance à réduire la terminologie. Et il est vrai qu’on ne peut se représenter les terminologies indépendamment des conditions dans lesquelles elles sont produites et utilisées. À partir des années 1970, le courant de pensée d’inspiration marxiste qui a inspiré l’école de Rouen – autour particulièrement, de Marcellesi, Guespin et Gardin – a contribué à faire appréhender les langues et les phénomènes linguistiques en fonction des évènements qui marquent l’histoire. Parmi les grands concepts que met en place l’école de Rouen figure celui deglottopolitique,est défini comme tout acte, évènement, décision, qui susceptible d’avoir une répercussion sur les langues, la circulation de la parole, le pouvoir symbolique et politique qu’elles représentent. L’un des exemples cités est celui des lois Auroux promulguées en France en 1982, qui instituent une meilleure représentativité des salariés dans