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Des humains quasi objets et des objets quasi humains

De
175 pages
Cet ouvrage se propose de montrer qu'il existe différents univers au sein desquels les objets du monde sont répertoriés. Cependant le passage de l'un à l'autre réinscrit l'objet, pris dans son sens généraliste, dans un système de classification où ses qualités premières sont modifiées soit par amplification (le sous-marin nucléaire dénommé le Redoutable afin de mettre en relief sa qualité attendue et supposée) soit par réduction (l'esclave ayant perdu sa qualité d'homme pour n'être qu'un outil de travail).
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Des humains quasi objets et des objets quasi humains

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Abdel-azize HOUCINE, Temps et langage dans la philosophie de Hegel, 2009. Jean Joseph REGENT, La part du citoyen, 2009. Jean-Didier ROSI, Privatisation de la violence. Des mercenaires aux Sociétés militaires et de sécurités privées, 2009. Frédéric DE CONlNCK, Je connais la situation, mais comment agir ?, 2009. Imerio SEMINA TORE, L'Europe entre utopie et realpolitik, 2009. Claude FOUQUET, Modernité, source et destin, 2009. Héliane de V ALlCOUR T de SERANVILLERS, La preuve par l'ADN et l'erreur judiciaire, 2009. Ivan FRIAS et Jean-Luc POULlQUEN, Soigner et penser au Brésil. Ces chemins de la culture qui passent par la France, 2009. Aliaa SARA Y A, Des engagés pour la cause des droits de l'homme en Egypte, 2009. N. ANDERSSON et D. LAGOT, La Justice internationale aujourd'hui,2009. Nicolas PRESSICAUD, Le vélo à la reconquête des villes. Bréviaire de vélorution tranquille, 2009. Jean TOURNON (dir.), La République antiparticipative, 2009. Laurent VERCOUSTRE, Faut-il supprimer les hôpitaux? L'hôpital aufeu de Michel Foucault, 2009.

Marcienne

Martin

Des humains quasi objets et des objets quasi humains
Priface d'Alain Coianiz

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http;//www.librairieharmattan.com di tfusion. harrnattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09205- J EAN : 978229609205 J

À ma sœur, Charlette Martin À mon frère, Luc Martin À notre père, Gilbert Martin (1910-1951) Bien que la crainte semble avoir été à l'égard des morts le sentiment dominant, ce n'est pas à dire qu'au moins dans certains cas ne s y soit ajoutée la croyance qu'ils pouvaient être secourables et bienfaisants, tout au moins lorsqu'on s'était acquitté envers eux des rites funéraires destinés à assurer à leur existence posthume le maximum de bien-être. G.H Luquet in Mythes mythologie, histoire et dictionnaire, 1996, p. 21

SOMMAIRE Préface
Introduction CHAPITRE 1 1. La nomination et l'appartenance comme instances organisationnelles 1.1 L'organisation et ses corrélats 1.2 L'altérité comme entrée paradigmatique CHAPITRE 2 2. Chosification de l'homme 2.1 Onomastique et maintien symbolique du lien de l'esclavage 2.2 Violences sexuelles et autres, une dynamique perverse du pouvoir 2.2.1 Les sévices sexuels sur mineurs 2.2.2 Les violences faites aux femmes CHAPITRE 3 3. La divinisation du sujet humain 3.1 Quand Thanatos prend le pas sur Éros: les morts au service des vivants 3.2 Héros et saints ou l'histoire extraordinaire d'hommes ordinaires 3.3 Quand le sacré investit le paradigme humain: les croyances considérées comme pourvoyeuses de savoirs 3.4 Le souverain comme dépositaire du pouvoir divin 3.5 Animaux fabuleux et êtres hybrides CHAPITRE 4 4. Quand l'objet a statut de quasi humain 4.1 L'onomastique des navires 4.1.1 Désignation des bâtiments de guerre 4.1.2 Navires mythiques: de la piraterie à la fiction 4.2 Entre Bacchus et Baudelaire, le champ lexical du vin 4.3 La cloche comme objet ayant quasi qualité de catéchumène 11 15 19 21 28 34 43 45 48 56 59 66 75 77 82 89 99 106 108 113 115 116 120 128 129 135

4.4 Superstitions et croyances: des objets à valeur magIque 4.5 Transgression paradigmatique et mise en place de territoires tabous
Conclusion

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Glossaire Table des sigles, abréviations Bibliographie Index Liste des illustrations

et acronymes

PREFACE « Rien ne devrait recevoir un nom, de peur que ce nom même ne le transforme. » Virginia Woolf, Les vagues. Avant de comprendre, il faut nommer. A l'enfant qui tend la main vers l'objet désiré, puis qui pointe son doigt vers un quelconque référent répond non le simple rapprochement ou le seul don de l'objet ainsi désigné mais le nom qui vient, comme un baptême symbolique, introduire le petit d'homme dans la logosphère dont il ne pourra plus jamais se départir, et qui feront qu'un monde de mots doublera toujours le monde des choses, monde certes utile, de calcul du réel, d'organisation du temps, de métareprésentations, mais parfois si dense qu'il se substitue à la réalité. Inexorablement, le petit humain passe, comme l'écrit Ruth Menahem, « d'une bouche pleine de lait à une bouche pleine de mots.» On pense immédiatement à Karl Bühler et à la théorie des deux champs, déictique et symbolique. Or le mot n'est pas la chose, la carte n'est pas le territoire. Mais le nom dont on affuble l'esclave (le Dentu, le Charbon, le Noiraud, Bonarien, Lapuante, Cabri attestés à Maurice mais non à la Réunion), celui dont on magnifie un objet (les diamants: l'étoile du sud, le régent, l'étoile d'Afrique...) décentrent notre jugement et nos références de valeurs, comme le montre ici Marcienne Martin. Nommer pour situer, repérer et se rassurer de ces balises partagées, qui nous disent du même monde, nommer pour structurer, organiser, intelligibiliser. Que d'efforts, en toute science, pour construire un vocabulaire adéquat. Et que d'efforts pour amoindrir autrui, le circonscrire, le tenir à distance parce qu'il inquiète, fait peur, se libère et prend forme humaine. Pour le réduire à un poids de matière, Il

comme le ferait une balance qui, indifférente mesure cinquante kilos de matière pensante ou de sucre. Pour le réduire à rien, en lui refusant un nom 1...Alors on lui applique une couche épaisse de ridicule, on l'animalise, on l'enferme dans ce que l'on voudrait tellement qu'il soit: un objet, un non humain, outil habile et docile. Colonisation, chosification2. Si le surnom radote un détail physique ou un état infantile, ou dissimule le « nom vrai» celui que personne ne doit connaître, si le patronyme dit la lignée, parfois de façon complexe comme c'est le cas à Madagascar ou à Mayotte, s'il trahit aussi un état indigne3, il possède une logique, de groupe, de religion, de profession, et remplit également sa fonction de repérage social, à la croisée d'un

discours narratif - puisque nous sommes des êtres de récit, le
nôtre! et topique: Lenormand, Boulanger, Charpentier. Mais que dire des catégorisations (<< consommateur, apprenant, mère célibataire, fou... » tout ce qui vous réduit à un pan identitaire et nie la personne)? Tout ce qui classe statistiquement, évalue, pèse, soupèse? Tout ce qui assimile le faire et l'auteur (<< ne vaux rien en maths! » et non: Tu « ton devoir de maths ne vaut rien! ») ? Et puis les choses, advenues humaines car on en est fier (la Reine des Mers, Domicile adoré), parce qu'elles ne

I Paul Siblot, « L'Eloquence des silences: d'une absence de nomination comme déni de réalité », in Cahiers de praxématique n 23, (La Négation et ses marges: absence, écart, rupture) 2 Citons le livre d'Alain Romaine, Les noms de la honte, stigmates de l'esclavage à l'île Maurice, Marye-Pike, 2006. 3 Les deux patronymes identiques (Juan Fernandez Fernandez) en culture hispanique signalent un enfant sans père... 4 On pense autant aux patronymes de métier qu'aux surnoms/abréviations hospitaliers: «Tu t'es occupée de l'appendicite? Tu as fait le lit du poumon? ». 12

menacent personne, ou qu'indirectement elles déconsidèrent leurs auteurs ou utilisateurs (la grosse Bertha). Sur un autre plan, l'étude de Marcienne Martin investit la notion de pragmème, qui voit dans les lexèmes une dynamique pragmatique. Rappelons que le « behaviorème » de Pike fait son apparition en 1967 dans Language in Relation to a Unified Theory of the Structure oh Human Behavior de Kenneth L. Pike et que dans les années soixantedix le concept se développes. Les travaux de Paul Siblot6, praxématicien connu, rappellent que l'acte de nomination (et non pas la statique du nom) institue un rapport dialectique entre le réel et le sujet et, par des effets de signifiance que l'étude de Marcienne Martin met clairement en évidence, pose une altérité, à rapprocher du dialogisme. Finalement, ce qu'exprime, pour moi, ce double mouvement de nomination humaine des choses et de réification des êtres, c'est la sourde inquiétude face à l'inexistence pressentie, ressentie, intimement vécue d'une
5 Asa Kasher l'utilise dans sa communication au IVème Congrès international de logique, de philosophie et méthodologie des sciences (Bucarest, 1971 : Worlds, Games and Pragmemes, paru sous le titre: « Worlds, Games and Pragmemes : a Unified Theory of Speech Acts », in Radu. J. Bogdan / lllka Niiniluoto (eds.) Logic, Language and Probability, 1973, p. 201-207. Konrad Ehlich et Jochen Rehbein parlent de «pragmem» in «Zur Konstitution pragmatischer Einheiten in einer Institution: Das Speiserestaurant », in Diter Wunderlich (ed.): Linguistische Pragmatik, 1972, 1972, p. 209-254, à la page 224. Enfin, Amedeo G. Conte, « L'enjeu des règles », in revue Droit et société, 17/18, 1991 p. 139-158) rappelle qu'il a utilisé « pragmema» dans une nouvelle acception en 1974, où les pragmèmes sont un sous-ensemble des praxèmes. Par la suite, Giovanni Sinicropi, in «La diegesi e suoi elementi », in Daniela Goldin (ed.à: Teoria e analisi del testo, 1981, p. 53-68 (p. 59). 6 On verra par exemple: Nomination et production de sens: Le praxème Langue, praxis et production de sens, Larousse, 1997. 13

frontière dans le continuum (nous ne parlerons pas ici de la physique subatomique) 7 des êtres et des choses. Au fond de nous, quelque chose sait que nous sommes tous partie prenante d'un même tissu d'univers, et que du vivant à l'inanimé, il n'y a pas de saut, pas de progression, mais une nomination d'homme qui l'institue, jaloux, comme son Dieu (Ialdabaoth8?) de ses prérogatives.

Alain Coïaniz La Réunion, mars 2009.

7 Je pense à F. Capra, Le Tao de la physique, mais aussi aux éons de Charon, au bouddhisme... 8 laldabaoth apparaît dans la Pistis Sophia, le Livre de la Sagesse, (écrit gnostique apocryphe qui aurait été dicté par Jésus aux apôtres). Il est le fils de Sophia, émanée de la pensée du Dieu créateur. Comme sa mère, il possédait le don de créer, mais n'étant qu'un démiurge, ses réalisations laissaient à désirer...

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INTRODUCTION

À la fois acteur et spectateur de son conte de vie, l'homme a dû donner une signification aux évènements qui en jalonnent le cours et en donnent sa densité. Catégorisation et nomination couvrent le champ disciplinaire de la taxinomie, le territoire tabou celui de l'ethnologie ou de l'anthropologie. La combinaison de ces trois instances ne permettrait-elle pas d'éclairer la manière dont l'homme, à travers le fait culturel, écrit et réécrit son rapport aux objets du monde, inscrit ces derniers dans des structures organisationnelles et les désigne pour qu'ils fassent sens? Cet ouvrage se propose de montrer qu'il existe différents univers au sein desquels les objets du monde sont répertoriés. Cependant le passage de l'un à l'autre réinscrit l'objet, pris dans son sens généraliste, dans un système de classification où ses qualités premières sont modifiées soit par amplification (le sous-marin nucléaire dénommé Le Redoutable afin de mettre en relief sa qualité attendue et supposée), soit par réduction (l'esclave ayant perdu sa qualité d'homme pour n'être qu'un outil de travail). Ce phénomène ouvre également sur la mise en place de territoires tabous. L'onomastique prend la mesure du type d'organisation qui structure la société humaine dans toutes ses particularités. Le nom raconte et transporte avec lui I'histoire qui a présidé à sa création. De la caractéristique physique au lieu-dit (Legros, Dupont, etc.), la nomination sert la taxinomie: on repère ce que l'on connaît, mais quelle que soit l'anthropogenèse mise en place, il s'agit toujours de nommer un sujet social considéré dans sa dimension humaine. Qu'en est-il alors de modes de désignation passant d'un paradigme anthroponymique - nous avons la racine « anthrôpos » dans
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ce tenne, c'est-à-dire «être humain» - à un paradigme objectaI ou divin? Sur quelle structure organisationnelle est fondée cette dichotomie nominale? Ne serait-elle pas soustendue par une dynamique spécifique? L'organisation, en tant que système, est un phénomène complexe qui a fait l'objet de nombreuses recherches. Il n'en reste pas moins qu'elle est sous-tendue par des instances telles que la nomination, déjà évoquée, et l'appartenance. Cette dernière est une pratique sociale qui pennet au sujet de se fédérer autour de valeurs nées de choix personnels (associations, partis politiques, etc.) et découlant également de leur nature contingente. En effet nous naissons de tels parents et nous nous inscrivons dans telle onomastique sociale donnée. Ainsi la fédération autour de valeurs dans lequel est inscrit le sujet malgré lui n'est pas forcément garante de son adéquation totale avec celles-ci. Dans cette étude, il sera donc proposé une approche de la nomination et du phénomène d'appartenance à travers les structures organisationnelles qui sous-tendent tel ou tel système social. Cette étude sera abordée dans le premier chapitre. Il sera ensuite présenté une analyse du statut du sujet humain tant dans sa composante réifiée que dans sa composante divinisée. Elle couvrira les deuxième et troisième chapitres. Cependant si les différents paradigmes au sein desquels est inscrit le sujet humain couvrent un continuum allant de paradigmes objectaux à des paradigmes divins en passant par l'humain, nous retrouvons ce même phénomène en ce qui concerne les objets. Ces derniers prennent le statut

de quasi humain avec parfois, en corollaire, des lois qui le
légitiment. Il en est ainsi des noms de bateaux. Cette dernière étude fera l'objet du quatrième chapitre. Bien que cet ouvrage se propose une étude de l'humain et de l'objet dans une mise
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en comparaison, rapprochement ou mise à distance, il sera également évoqué, au cours de notre propos, des éléments des règnes animal et végétal dont la transgression paradigmatique nourrit contes et mythes. Construit hors de ses catégories habituelles, le nom reflète la qualité d'objet attribuée à certains humains. Cependant être esclave affranchi et se nommer Jupiter, roi des dieux de l'Olympe, semble relever de la gageure. La chosification de l'homme prend corps également dans des dénominations telles «un nez» pour désigner un parfumeur sachant repérer les différentes fragrances entrant dans la composition d'un parfum. Les objets ne sont pas en reste dans ces univers qui mêlent catégories et nominations. Ainsi le lexique du vin réfère souvent à des qualités attribuées à la femme. Quant au navire et à la cloche, ils sont nommés lors d'une cérémonie de baptême. De l'esclave au roi de droit divin, du vin qui a du corsage au bateau dont le nom ne doit pas être source de déshonneur, que recouvrent ces modes de désignation et ces statuts particuliers? C'est ce que nous tenterons de cerner à travers une approche plurielle du phénomène de transgression paradigmatique.

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