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Discours et savoirs sur les langues dans l'aire méditerranéenne

De
356 pages
Dans le vaste territoire des façons de dire la langue et les langues, on a délimité le champ de l'histoire et de la mémoire, pour lui-même et aussi dans ses relations avec le présent et l'avenir. L'ensemble des contributions a été réparti en sections, d'étendues variables, ordonnées, avec l'approximation que comporte ce genre de tentative, du plus proche au plus lointain - du plus central (grammaire) au moins central (les productions de la langue) : si le discours du grammairien et du lexicographe est largement représenté en ouverture, celui du didacticien ne pouvait être négligé.
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DISCOURS ET SAVOIRS SUR LES LANGUES
DANS L'AIRE MÉDITERRANÉENNE Langue et Parole
Recherches en Sciences du Langage
Collection dirigée par Henri Boyer
La collection Langue et Parole se donne pour objectif la publication
de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a
cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, ans sa
diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et
polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du
Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier
que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines
de la linguistique contemporaine : descriptions de telle ou telle langue,
parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes ;
recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée
et en linguistique historique ; approches des pratiques langagières selon
les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse
conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de
discours.
Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus
actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui
cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles.
Dernières parutions
Nathalie AUGER Nathalie, Fred DERVIN, Eija SUOMELA-
SALMI (sous la dir.), Pour une didactique des imaginaires dans
l'enseignement-apprentissage des langues étrangères, 2009.
Marie J. BERCHOUD (sous la dir.), Les mots de l'espace : entre
expression et appropriation. Contribution à une coordination des
points de vue autour des sciences du langage, 2009.
Carmen PINEIRA-TRESMONTANT (sous la dir.), La
Présidentielle au filtre des médias étrangers, 2008.
Julien BARRET, Le rap ou l'artisanat de la rime, 2008.
Paul BACOT et Sylvianne REMI -GIRAUD, Mots de 1 'espace et
conflictualité sociale, 2007.
Perspective sociocognitive sur 1 'apprentissage des Peter GRIGGS,
2007. langues étrangères,
Coordonné par Michèle VERDELHAN-BOURGADE [et.a1.], Les
manuels scolaires, miroirs de la nation ?, 2007.
Marcienne MARTIN, Le langage sur I 'Internet, un savoir-faire
ancien numérisé, 2007. Teddy Arnavielle et Christian Camps (Éd.)
DISCOURS ET SAVOIRS
SUR LES LANGUES
DANS L'AIRE MÉDITERRANÉENNE
L'Harmattan © L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
hartnattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-07880-2
EAN : 9782296078802 Les communications rassemblées dans cet ouvrage ont été présentées au
Colloque
DISCOURS ET SAVOIRS SUR LES LANGUES, ANCIEN(NE)S ET
MODERNES, DANS L'AIRE MEDITERRANEENNE
Organisé à Béziers 19-20-21 octobre 2006
Par le Laboratoire DIPRALANG (EA 739)
En collaboration avec le Laboratoire ETOILL (EA 3020)
Avec le soutien du Pôle Universitaire européen de Montpellier et du Languedoc-Roussillon
et de la Communauté d'agglomération de Béziers Méditerranée
Coordonnateur(s) :
Teddy ARNAVIELLE et Christian CAMPS
Comité Scientifique :
Nathalie Auger (Montpellier), Marie Carmen Alén Garabato (Montpellier), Paulo de
Carvalho (Bordeaux), Christian Lagarde (Perpignan), Renaud Cazalbou (Toulouse)
Xavier Lamuela (Gérone), Samia Miossec (Montpellier), Jean-Luc Puyau (Montpellier),
Sophie Sarrazin (Montpellier), Patrick Sauzet (Toulouse), André Valli (Aix-en-Provence).
Organisation du colloque :
Maria Carmen Alén Garabato, Jean-Paul Escudero (Montpellier), Abdenbi Lachkar
(Montpellier), Jean-Luc Puyau, Jamel Zenati (Montpellier) PRÉSENTATION
Teddy ARNAVIELLE et Christian CAMPS
Le linguiste n'est pas le seul — et c'est heureux — à parler de la langue et des
langues. Le philosophe, l'historien, le littéraire, le sociologue, le psychologue, bien
d'autres encore, participent au débat. Plus largement, tout un chacun peut avoir quelque
chose à dire sur la langue, sur la sienne en particulier, dans un mode qui n'est pas
toujours celui de l'affirmation, mais aussi celui de la question (les chroniques de langage,
même si elles sont aujourd'hui moins florissantes, continuent à en donner témoignage).
Dans ce vaste territoire des façons de dire la langue et les langues, on a délimité le
champ de l'histoire et de la mémoire, pour lui-même et aussi dans ses relations avec le
présent et l'avenir. Vaste territoire, ample programme aussi : on a tenté d'éviter la
disparate : le lecteur sera juge de la réussite... À cet effet, l'ensemble des contributions a
été réparti en sections, d'étendues variables, ordonnées, avec l'approximation que
comporte ce genre de tentative, du plus proche au plus lointain — du plus central (la
grammaire) au moins central (les productions de langue) : si le discours du grammairien
et du lexicographe est largement représenté en ouverture, complété par celui de
l'observateur des mouvements de l'usage (emprunts, néologie), celui du didacticien ne
pouvait être négligé, ni, celui, majeur, des représentations ; encore moins celui des
débats sur les normes, impliquant ou non la littérature. En lisière, et en clôture du
volume, il était utile de prendre en compte ces discours de savoirs que sont les
proverbes.
Si privilège a été accordé à l'aire méditerranéenne, c'est à la fois pour marquer
une continuité, dans le sens d'un léger resserrement thématique, avec le volume publié
en 2005 sous le titre Langues : histoires et usages dans l'aire méditerranéenne, et parce
qu'il s'agit d'une démarche naturelle, liée à des programmes d'échanges et de
recherches, pour ces deux villes, rassemblées en une même Université, de Montpellier
et de Béziers, situées sur « l'Arc latin » et également ouvertes sur les autres rives de la
Méditerranée. Notre plus grande satisfaction est que des chercheurs venus de tout cet
ensemble géo-historique aient pu se rencontrer et participer à une entreprise commune.
Son caractère polyphonique impliquait que les « discours » ne fussent pas tenus
uniquement en français : le lecteur ne s'étonnera pas, sans doute même appréciera-t-il, que quelques autres langues de la Méditerranée aient été mises à l'honneur autrement
que comme objet d'étude. Utile façon de contribuer à la diversité linguistique. OUTILS D'ÉTUDE METALANGUE ET METALANGAGE
OU COMMENT LE LATIN HERITA DU GREC
Pascale HUMMEL
Le latin vient après le grec, même si son histoire commence avant lui : les
auteurs latins ne font pas mystère de cette dette. La manière dont ils la décrivent et
l'assument est étudiée surtout sous l'angle du bilinguisme ; d'autres approches
analytiques toutefois sont possibles. Quel(s) savoir(s) — linguistique et philologique — le
latin tire-t-il de la connaissance de la langue grecque, et comment se construit son
discours sur elle ? Quelle distance épistémologique les théoriciens prennent-ils avec la
langue-mère, et quel type de discursivité en découle ? D'un point de vue diachronique, le
savoir du latin sur le grec est d'abord philologique ; d'un point de vue synchronique, il est
linguistique. Dans les deux cas, l'approche est simultanément interne et externe. Le latin
est la première métalangue du grec, extérieure à l'aire hellénique ; il est appelé à devenir
aussi un métalangage dans la continuité de celui forgé par les philologues et les
grammairiens grecs eux-mêmes. Une réflexion originale est possible sur les manières
dont le latin hérita du grec, au plan du discours et du savoir, ainsi que sur les différentes
formes que revêt un tel dépassement épistémique et historique (méta-).
La Grèce exerce une influence sur Rome au moins dès le vue siècle a.C., d'abord
par l'intermédiaire des Étrusques, puis directement par les relations que les Romains
entretiennent avec les cités hellénisées de la Grande-Grèce et de Sicile. Dans la
péninsule italique, les établissements grecs sont nombreux : Doriens ou Ioniens, les plus
anciens, remontent, selon une tradition ancienne, à la guerre de Troie. Les luttes
fréquentes qui opposent Grecs et Romains se révèlent autant d'occasions de contacts et
d'échanges. Dans le domaine culturel, un mouvement s'amorce dans les deux sens : le
voyage de Grèce, spécialement celui d'Athènes, est, dès l'époque de Sylla, le
couronnement de l'éducation du jeune Romain ; les individus qui occupent de hautes
fonctions dans la société romaine attachent une grande importance à la présence, pour
les seconder et les conseiller, de professeurs, écrivains ou juristes de culture et de
langue grecques. Dans le domaine de la littérature, les interactions entre les deux
mondes sont tout aussi réelles. Les traductions latines d'ouvrages grecs sont légion, et
l'étude du grec, prônée par Quintilien, occupe une place de choix dans l'éducation
romaine. La traduction d'une langue vers l'autre est recommandée comme une
gymnastique utile pour développer les facultés intellectuelles et former le jugement. Sur
le plan linguistique, dès l'époque étrusque, les Romains empruntent de nombreux termes 12
à la langue grecque avec une grande facilité ; les individus d'origine grecque venus à
Rome étant souvent de condition servile, les mots grecs sont surtout fréquents dans les
couches inférieures de la population. Cette pénétration de termes grecs dans la langue
latine est l'un des facteurs qui favorisent la réaction nationaliste des partisans de Caton.
L'époque républicaine est l'occasion de contacts fréquents entre les deux mondes. Le
latin n'est pas grec, mais il entretient avec cette langue suffisamment de liens pour ne
pas être classé d'office dans la catégorie des idiomes barbares. Dès l'époque de Sylla,
mais surtout à la fin de la République et plus encore à partir d'Auguste, se développe la
théorie, fondée sur l'analogie propre à l'école stoïcienne, de l'origine grecque (plus
précisément éolienne) du latin, élaborée précisément pour réfuter celle, propre à la vision
hellénistique, de son origine barbare. Au moment où l'autonomie du latin n'est pas
encore un fait acquis, faire de l'idiome de Rome une langue parente du grec ne peut que
le rendre plus noble et lui éviter l'infamie d'être considéré au même titre que les langues
barbares. Alors que la vision hellénistique place le latin dans le groupe des barbarae
linguae, sous Auguste, grâce aux efforts des grammairiens grecs, une répartition
s'élabore, qui confère au latin la place d'honneur qu'il mérite. Le grec et le latin forment
qui s'oppose à l'ensemble des idiomes barbares. désormais un tout (utraque lingue)
L'histoire de la langue latine est l'histoire d'une émulation créatrice entre les
langues grecque et latine. Les colons qui arrivent entre le vine et le ve siècle sont de
provenances diverses : ioniens d'Eubée et de Samos pénétrant en Campanie et en
Sicile ; ioniens d'Asie mineure s'installant en Lucanie, à Marseille et en Corse ; doriens
de Mégare, de Corinthe et de Crète s'introduisant en Sicile, et laconien s'implantant à
Tarente ; colonies locriennes du Bruttium et achéennes en Italie méridionale ; attique
pénétrant à Naples et à Thurium. Ainsi, de Cumes à Rhegium et sur le pourtour de la
Tinacrie sicilienne, l'Italie est si bien hellénisée que Polybe et Cicéron appellent cet
ensemble la Grande-Grèce. La présence grecque se maintient dans l'Italie du sud
pendant la durée de l'Empire. À Rome, les Grecs s'intègrent aussi bien dans les milieux
populaires par le petit monde des esclaves que dans la meilleure société cultivée par le
biais des lettrés de plus en plus fortement hellénisés. Les écrivains latins se montrent
fiers d'être bilingues. Le latin progresse en tant que langue nationale au rythme même de
l'unité italique dirigée par Rome ; il intègre à son propre système linguistique tout ce qu'il
peut assimiler, sans risque de compromettre ses structures fondamentales. La langue
des échanges intellectuels et de la pensée reste principalement le grec : pour être ou
paraître cultivé, l'usage du grec est une nécessité. Les guerres puniques, puis la
conquête, ouvrent la porte à l'hellénisme, et font naître, sous cette influence, une
littérature latine. La culture romaine est tout du long bilingue ; ce n'est qu'à la toute fin de
l'Empire d'Occident que s'observe un déclin sensible du grec.
Dès avant la conquête de la Grèce, l'influence grecque sur Rome est non
seulement littéraire, mais aussi linguistique. Plaute présuppose dans son public la
connaissance de la langue grecque. Les mots d'emprunt les plus anciens proviennent
des colonies grecques de l'Italie méridionale ; dans les villes grecques et dans les villes
hellénisées de la Grande-Grèce la plus ancienne, plusieurs systèmes d'idiomes
différents se trouvent en contact. Pendant les quatre siècles qui précèdent et les cinq qui
suivent le début de l'ère chrétienne, l'Apulie est plusieurs fois la voie de l'hellénisation. 13
Le grec latinisé gagne les régions de l'intérieur jusqu'à Vénusie et aux montagnes, où
précisément il se maintient pendant la période impériale. Parmi les mots grecs qui, selon
toute probabilité, sont entrés par la Grance-Grèce, il est possible de distinguer entre les
restes et les emprunts : les mots qui continuent à vivre là où la langue grecque n'a pas
de solution de continuité, au nord de la voie Appienne, en Apulie, sont des restes ; au
sud, ce sont des emprunts, qui peuvent venir des autres régions de la Grande-Grèce, à
moins qu'ils n'appartiennent au latin régional de l'Italie du sud.
L'insuffisance lexicale du latin devient très tôt une idée reçue : nostra lingua,
quae dicitur esse inops (Cicéron, Pro Caecina, 11,51), et ailleurs Graeci illi, quorum
copiosior est lingua quam nostra (Tusc. 2,35). Les Romains semblent avoir
généralement reconnu que leur idiome national est plus pauvre que le grec, et que ses
ressources limitées ne lui permettent pas d'exprimer toutes les nuances de cette langue.
Quintilien reconnaît la summa paupertas du latin face au grec (12,10,34). Le sentiment
d'infériorité qu'éprouvent les Latins les conduit à renier leur propre culture, dans une
sorte de mouvement d'autonégation, ou au contraire à nier une réalité qu'ils ne
parviennent pas à assumer. Si les Romains, obnubilés par la supériorité du grec, ont
tendance à sous-estimer l'expansion de leur langue, les Grecs, au contraire, pour
lesquels elle est à la fois une donnée toute nouvelle et une menace, ont tendance, pour
leur part, à la surestimer. La même dimension nationaliste et polémique entoure la
naissance de la plupart des genres littéraires à Rome. Varron parle des emprunts au
grec pour certains champs lexicaux, sous les formes diverses que la terminologie
linguistique moderne appelle xénismes et pérégrinismes. L'emprunt lexical est le degré
minimal de l'échange interlinguistique, dans la mesure où il est souvent un outil
commode, et conforme à la loi naturelle du moindre effort pour nommer un objet, un être,
une catégorie, un événement ou un fait social, etc. Tout le contexte linguistique indigène
met en valeur, par contraste, l'apparition du xénisme, isolé en terre étrangère. L'influence
du grec sur la langue latine irrigue toute la société : les classes basses, présentant un
pourcentage notable d'individus originaires de contrées hellénisées et une quantité de
latinophones en contact permanent avec ce superstrat grec, peuvent globalement être
tenues pour bilingues (comme l'atteste le théâtre de Plaute) ; les classes hautes, grâce à
une éducation de choix (emploi d'un précepteur hellénophone) et à une formation
humaniste peuvent elles aussi être dites bilingues. Le calque sémantique est une
interférence interlinguistique au même titre que d'autres types de calques. L'hellénisation
croissante du monde romain et l'évolution des structures sociales donnent forme, au l er
p.C. en particulier, à l'émergence de divers types de néologismes gréco-latins.
Les recherches savantes sur la question du bilinguisme gréco-latin, dont E.
Valette-Cagnac dresse le bilan dans un ouvrage collectif récent (2005), fournissent aux
chercheurs des données nombreuses et des outils d'analyse précieux ; elles dessinent
surtout des typologies, notamment celle qui distingue trois sortes de bilinguisme : un
bilinguisme individuel, un bilinguisme social, et un bilinguisme stylistique. Les études
anciennes ont plutôt tendance à privilégier les deux premiers types. Le bilinguisme
individuel, consistant en la maîtrise et l'utilisation active par un individu, d'une double
compétence linguistique, intéresse les historiens du monde antique, à travers l'étude de
cas qui sont en même temps des figures, représentatives d'un certain milieu à une
époque donnée (par exemple, sur le bilinguisme de Cicéron, ou encore celui des
empereurs julio-claudiens). Le bilinguisme social, impliquant l'usage de deux langues par 14
un ensemble d'individus dans une aire géographique déterminée, fait également l'objet
de divers travaux : bilinguisme des milieux aristocratiques ou populaires, bilinguisme de
l'armée, des cités, des provinces, en Égypte par exemple. Enfin, le bilinguisme dit
stylistique, qui postule que deux formes de la même langue sont parlées dans un même
groupe social, s'attache à la fois au statut respectif de chacune dans un même groupe
linguistique et aux effets du bilinguisme sur une société donnée : chaque langue n'est
pas affectée de la même valeur selon son contexte d'énonciation. La notion
d'interférence linguistique suscite également de nombreuses études, attentives aux
conséquences pratiques d'une vie quotidienne fondée sur l'usage conjoint des deux
idiomes et sur les implications variées de ces contacts. Le concept de diglossie
notamment est au coeur d'études consacrées aux effets linguistiques des contacts entre
la langue grecque et la langue latine, qui apparaissent à tous les plans de la double
articulation : phonologique, lexical, morphologique, syntaxique. Les études théoriques
développent aussi tout un système d'oppositions, qui permettent de distinguer divers
types de bilinguisme. À un bilinguisme actif (volontaire et socialement valorisé) se trouve
ainsi opposé un bilinguisme passif (plus ou moins inconscient). Ces catégories
permettent de distinguer le bilinguisme des membres de la classe supérieure romaine,
tel Cicéron, et le bilinguisme passif des spectateurs de Plaute. Elles séparent également
le bilinguisme primaire, dans lequel l'apprentissage conjoint des deux langues est
engendré par les circonstances, du bilinguisme secondaire, acquis au terme d'un
enseignement, et dans lequel subsiste une différence de statut entre la langue
maternelle et la langue apprise. La notion de choix de langue exerce une forte influence
sur la réflexion théorique : elle présuppose que dans toute société bilingue, l'individu,
comme la communauté, est toujours confronté à un choix, celui d'employer l'une ou
l'autre langue selon le contexte ou la situation de discours. L'ouvrage de J. Kaimio
(1979) témoigne bien de cette utilisation de la notion de « choix de langue » et de son
application au bilinguisme romain. Ce livre et, dans son sillage, les travaux plus récents
de M. Dubuisson et de B. Rochette, orientent les études sur le bilinguisme ancien vers
une démarche de type plus qualitatif.
Le bilinguisme gréco-latin est à Rome à la fois objet de fascination et de
répulsion. Les discours romains sur les rapports entre le grec et le latin font entendre des
arguments contradictoires : le grec est toujours en même temps pensé comme intérieur
et extérieur à la culture, la Grèce entretenant avec Rome un double rapport d'identité et
d'altérité : ce paradoxe n'est pas résorbable. À preuve le bilinguisme cohérent et
dialectique à la fois de Cicéron, ou encore le fait que la plupart des empereurs sont
présentés par Suétone (Vies des Douze Césars) comme des philhellènes, tout en étant
de farouches défenseurs du latin. Le cas de Cicéron comme celui de l'empereur Tibère
montrent la difficulté d'expliquer les pratiques individuelles en fonction d'une évolution
chronologique aisément repérable, ou même d'assigner à chaque langue des espaces
spécifiques. S'il existe des constantes dans le rôle dévolu à chaque langue de l'époque
républicaine jusqu'à la fin de l'Empire, il n'y a pas, en revanche, dans le domaine
politique, de comportement défini et constant : jamais le latin ne jouit du statut de langue
officielle de l'État romain, pas plus que le grec. Dans l'histoire de Rome, succèdent aux
accès de purisme des époques de plus grande tolérance. Se situer à l'intérieur de la
culture, prendre en compte le caractère paradoxal des discours romains sur la langue
grecque, ces deux impératifs peuvent être conciliés, si l'on renonce à l'emploi de 15
catégories susceptibles de fausser l'analyse. Les notions respectives de «purisme»,
d'« hellénisation », d'« acculturation », de « diglossie » postulent l'existence de deux
cultures pensées comme hétérogènes et autonomes, et le but implicite de tous les
discours qui y recourent est de cerner par la différence avec l'Autre (à savoir la Grèce) la
prétendue identité des Romains. Pour désigner le grec et le latin comme la capacité de
maîtriser ces deux langues, les Romains emploient une expression spécifique : utraque
lingue.
L'idée qu'il existe des ressemblances formelles entre la langue grecque et la
langue latine apparaît dans les considérations grammaticales dès l'époque de Varron
(voir De lingua Latina, 9,31). Pour étayer cette démonstration de type linguistique,
s'élabore d'autre part un discours historique sur l'origine grecque de la langue latine, où
le latin est conçu tantôt comme une déformation du grec, tantôt comme un dialecte grec,
tantôt même comme un mélange d'éléments grecs et non-grecs. De cette dernière
hypothèse témoigne un passage de Denys d'Halicarnasse (Antiquités romaines, 1,90).
Quintilien reprend le lieu commun d'un latin issu du grec pour justifier l'habitude de faire
apprendre le grec aux enfants avant de leur inculquer les rudiments du latin (Inst. or.,
1,1,12-14). Chez Macrobe figure l'affirmation étonnante selon laquelle l'apprentissage de
l'une des deux langues suffit à assurer la connaissance de l'autre. La formule utraque
lingua représente ainsi l'aboutissement extrême de cet imaginaire ; elle permet surtout
de définir le grec comme faisant partie, avec le latin, d'un ensemble qui s'oppose au
monde barbare, et contribue à amorcer le mouvement d'inclusion de la langue grecque
dans la culture romaine.
Toutes les catégories usitées par les Romains pour définir leur propre usage de
la langue grecque n'ont en réalité d'autre fin que de penser le latin et le grec comme ne
faisant qu'un, ce qui a pour effet de renvoyer sans arrêt l'un à l'autre. Un bon usage du
latin ne peut se penser qu'en fonction d'une norme grecque. Inversement, le grec usité
par les Romains ne peut servir qu'à dénoter un bon usage du latin. Le latin est toujours
d'emblée par rapport au grec dans une position seconde de succession, de
prolongement chronologique et de continuation linguistique. En cela, dans toutes les
acceptions possibles, il fait fonction à la fois de métalangage et de métalangue.
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Dubuisson (M.), 1981, «Problèmes du bilinguisme romain», Les études classiques 49, 27-45.
Façons de parler grec à Rome, sous la direction de F. Dupont et E. Valette-Cagnac, Paris, Belin,
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Gaillard (J.), 2005, Approche de la littérature latine. Des origines à Apulée, Paris, Armand Colin (i re
édition, 1992).
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Paris, H. Champion.
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La création lexicale en latin. Actes de la table ronde du 9e Colloque international de linguistique
latine, organisée par M. Fruyt à Madrid le 16 avril 1997, textes réunis par M. Fruyt et Ch.
Nicolas, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2000, notamment F. Biville,
« Bilinguisme gréco-latin et créations éphémères de discours », 91-107.
La langue latine, langue de la philosophie. Actes du colloque organisé par l'École française de
Rome avec le concours de l'Université de Rome « La Sapienza » (Rome, 17-19 mai 1990),
Rome, École française de Rome, 1992.
Métalangage et terminologie linguistique. Actes du colloque international de Grenoble (Université
Stendhal-Grenoble Ill, 14-16 mai 1998), édités par B. Colombat et M. Savelli, Louvain-Paris,
Peeters, 2001.
Nicolas (Ch.), 1996, Utraque lingua. Le calque sémantique : domaine gréco-latin, Louvain-Paris,
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Poncelet (R.), 1953, Cicéron traducteur de Platon. L'expression de la pensée complexe en latin
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Rey-Debove (J.), 1997, Le métalangage. Étude linguistique du discours sur le langage, Paris,
Armand Colin.
Rochelle (B.), 1997, Le latin dans le monde grec. Recherches sur la diffusion de la langue et des
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Saalfeld (G.A.E.A..), 1883, Der Hellenismus in Latium. Kulturgeschi-chtliche Beitrâge zur
Beurteilung des klassischen Altertums, an der Hand der Sprachwisenschaft gewonnen,
Wolfenbüttel, J. Zwissler. LE DISCOURS SUR LA LANGUE CHEZ RAIMON VIDAL : LA « PARLADURA
DE LEMOSIN » ET SA DESCRIPTION DANS LES RAZOS DE TROBAR
Pierre SWIGGERS et Nico LIOCE
Il est significatif que dans les plus anciens textes romans de caractère
linguistique 1 — l'exemple le mieux connu étant le De vulgari eloquentia de Dante — les
problèmes fondamentaux de l'approche des langues sont posés : celui de la nature
d'une langue, celui de sa délimitation, celui de sa caractérisation. La démarche des
premiers grammairiens dans l'espace roman, même si elle a visé en premier lieu la
caractérisation (descriptive) de la langue, témoigne de cette triple préoccupation. Dans
ce qui suit, nous voudrions examiner un texte médiéval provenant de l'espace occitan,
que nous nous proposons d'interroger plus spécifiquement du point de vue de la
problématique de la délimitation et de la désignation de l'objet de description. Il s'agira
du plus ancien texte grammaticographique roman, à savoir le traité que Raimon Vidal de
Besalù (= En Ramon Vidal de Besuldu/Bezaudu) 2 composa au début du xiiie siècle 3 sous
le titre Razos de trobar. Ce texte 4, qui marque le début d'une florissantes activité
grammaticographique dans le monde occitan, a servi de modèle à la Doctrina d'Acort de
1 Pour un aperçu des origines de la pensée linguistique dans le domaine roman, voir Swiggers (2001).
2 Sur la vie et l'oeuvre de Raimon Vidal, voir Del Pozo i Ferrer (1984) et Swiggers (à paraître).
3 Marshall (éd. 1972 : LXIX-LXX) propose de dater le texte entre 1190 et 1213.
4 Le texte a été édité à plusieurs reprises ; l'édition la plus récente, celle de Marshall (éd. 1972), est de
loin supérieure à celles de Galvani (1843), Guessard (1858), Stengel (1878) et Biadene (1885-1887) ;
cf. aussi Meyer (1875) et Tobler (1875). Pour un certain nombre d'observations et de remarques
critiques à propos du texte édité par Marshall, voir Pfister (1974) et Tavani (1974). Pour un relevé des
manuscrits, voir Brunei (1935, n°s 290, 305, 37 et 308) ; il s'agit respectivement des manuscrits B [=
Florence, Bibl. Laurentienne, pluteus XLI, cod. 42], C [= Florence, Bibl. riccardienne 2814], H [=
Barcelone, Bibl. de Catalunya 239] et L [= Florence, Coll. de Mme Finaly] dans l'édition de Marshall (éd.
1972). Marshall a édité, côte à côte, les textes des mss B et H. Nous suivrons le texte du ms. B (en
signalant, là où il y a lieu, d'importantes divergences de H avec B), qui présente un texte plus complet
et plus correct que le ms. H.
5 Déjà Meyer (1875 : 348) avait relevé la belle fortune de l'opuscule de Raimon Vidal, qui a dû circuler à
la cour de Pierre II d'Aragon et qui, de plus, a été copié à l'usage d'un public italien. Marshall (éd. 1972 :
XCVI-XCVIII) va jusqu'à parler de la « Vidal tradition » (cf. déjà Laugesen 1963: 93). 18
Terramagnino da Pisa (fin mi e siècle)6 et aux Regles de trobar de Jofre de Foixà (fin
xllie siècle) 7. Le traité de Raimon Vidal, dont quelques témoins manuscrits ont survécu,
fournit un méta-discours, descriptif et normatif, par rapport à une riche tradition : celle de
la littérature des troubadours. Il respire aussi le savoir culturel de la civilisation occitane,
qui accordait une place de choix à l'activité de trobar. Le contenu du traité se laisse
résumer dans les mots que l'auteur lui-même utilise au début de son traité : il s'agit d'un
manuel qui, exemples à l'appui, veut enseigner la dreicha maniera de trobar (ms. H : la
et cela de façon concise et claire. maneyra de trobar ou lo saber de trobar)
Ouvrage poético-grammatical 8, les Razos ne constituent pas un traité rédigé par
un observateur distant : Raimon Vidal formule un savoir basé sur sa double compétence
d'auteur littéraire 9 et d'analyste de la langue (littéraire) ; il ne s'en cache pas et il profite
de sa position privilégiée pour affirmer que l'auditeur ou le lecteurlo ne doit pas admirer
aveuglément les compositions d'un troubadour quelconque :
« En aqest saber de trobar son enganat li trobador, et dirai vos com ni per qe : Ij
auzidor qe ren non intendon, qant auzon un bon chantar, faran senblant qe for[t] ben
l'entendon, et ges no l'entendran, qe cuieriant se qe 1z en tengues hom per pecs si
diz[i]on qe no l'entendesson. Et aisi enganan lor mezeis, qe uns dels maior[s] sens
del mont es qi domanda ni vol apenre so qe non sap. Et sil qe entendon, qant auziran
un malvais trobador, per ensegnament li lauzaran son chantar ; et si no lo volon
lauzar, al menz no I volran blasmar ; et en aisi son enganat li trobador, et li auzidor
n'an lo blasme. Car una de las majors valors del mont es qui sap lauzar so qe fa a
lauzar et blasmar so qe fai a blasmar » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 4,1. 32-42).
Pour mettre à l'aise son public", Raimon Vidal insiste sur le fait que la
est un savoir en élaboration et perfectible ; son objectif est compétence de trobar
d'inviter le lecteur à accéder à ce savoir, qui n'est pas le bien privilégié d'une élite
(occitane).
6 Éditions modernes dans Marshall (éd. 1972: 29-53) et Ruffinatto (éd. 1968). Meyer a donné une
(8, 1879). Le texte de Terramagnino est une adaptation édition de la Doctrina d'Acort dans la Romania
versifiée des Razos.
7 Éditions modernes dans Marshall (éd. 1972: 56-91) et Li Gotti (éd. 1952). Meyer a donné une édition
Doctrine de des Regles de trobar dans la Romania (9, 1880). Jofre de Foixà (qui est aussi l'auteur de la
compondre dictates, où on reconnaît également l'influence de Raimon Vidal) a corrigé sur plusieurs
points les Razos ; il se montre plus libéral que Raimon Vidal à l'égard de formes alternantes.
avec la tradition grammaticale et littéraire, voir Swiggers (1989, 8 Pour une étude du rapport des Razos
1992, 1997 : 98-110) ; sur l'expression (souvent aux allures métaphoriques) du savoir grammatical dans
la tradition occitane médiévale, voir Swiggers-Lioce (2003).
9 Raimon Vidal est l'auteur de poèmes narratifs ; pour une édition de son œuvre, voir Field (éd. 1971).
Sur le contexte littéraire et culturel de sa production, voir de Riquer (1964 : vol. I, 111-123), Pirot (1972 :
503-510), Poe (1984).
10 Contrairement à Marshall (éd. 1972: LXX), nous estimons que le texte n'était pas spécifiquement
destiné à l'aristocratie des cours catalanes : Raimon Vidal s'adresse à un large public, celui des
amateurs de la poésie des troubadours, et cela à travers l'espace roman (méridional).
il Raimon Vidal a construit son texte dans un esprit d'interaction constante avec son lecteur ; ce dernier
Razos sont scandés par des admonitions de l'auteur à son est apostrophé tout au long de l'exposé. Les
lecteur, dont l'attention est tenue en éveil, grâce à des rappels ou des annonces de structuration
textuelle, ou par des recommandations de « points chauds » à observer. 19
« Aqest saber de trobar non fon anc mais [mes] ni aiostatz tan ben en un sol luoc,
mais qe cascun n'ac en son cor segon qe fon prims ni entendenz. Ni non crezas qe
neguns homs n'aia istat maistres ni perfaig ; car tant es cars et fins le sabers qe hanc
nuls homs non se donet garda del tot ; so conoissera totz homs prims et entendenz
qe ben esgard aqest libre. Ni eu non dic ges qe sia maistres ni parfaitz ; mas tan dirai
segon mon sen en aqest libre, qe totz homs qe l'entendra ni aia bon cor de trobar
poira far sos chantars ses tota vergoigna » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 4,1. 50-58).
À cet endroit, Raimon Vidal présente un examen comparatif de l'adéquation des
langues gallo-romanes aux différents genres littéraires. Le texte du manuscrit B présente
une bipartition fonctionnelle entre la parladura francesa, qui conviendrait mieux aux
romans et aux pastourelles, et la parladura de Lemosin, plus accueillante pour les
genres spécifiquement lyriques et musicaux.
« La parladura francesca val mais et [es] plus avinenz a far romanz et pasturellas,
mas cella de Lemosin val mais per far vers et cansons et serventes. Et per totas las
terras de nostre lengage 12 son de maior autoritat li cantar de la lenge lemosina qe de
neguna autra parladura ; per q'ieu vos en parlerai primeramen » (ms. B ; Marshall éd.
1972 : 6,1. 72-76).
On voit dans ce passage que Raimon Vidal met en oeuvre trois concepts 13 :
parladura, lengage et lenga. La distinction entre les trois concepts (et termes) n'est pas
explicitée et il est vraisemblable que l'auteur même concevait ces trois notions comme
formant une sorte de continuum conceptuel. Une analyse détaillée de l'usage de ces
termes dans les Razos permet d'ajouter que
(1) parladura est utilisé au sens de « ensemble d'usages » 14 (un parler au sens de
« somme de variétés intercompréhensibles constituant une zone linguistique [et
; culturelle] ») 15
(2) lenga est utilisé comme étiquette identificatoire, conférant un statut linguistique par
distanciation : ainsi l'auteur parle-t-il du cantar de la lenga lemosina (par opposition à la
composition en français) 16 ;
(3) lengage est utilisé comme terme auto-identificatoire, couplé avec parladural 7 . Ce
terme permet d'assumer, d'un point de vue intérieur, l'identité 18 des variétés de la
12 À notre avis, l'expression nostre lengage ne se réfère pas à la «linguistic entity comprising the lands
in which French, Provençal, Catalan, and perhaps Spanish were spoken» (Marshall éd. 1972: 108) ;
nous n'adoptons pas non plus l'interprétation de Marshall (éd. 1972: 108-109), selon laquelle Raimon
Vidal aurait envisagé de traiter aussi de la poésie française dans les Razos. — Pour un aperçu global de
la problématique de la désignation de la langue occitane au moyen âge, voir Gonfroy (1980).
13 En tout cas par rapport à l'espace occitan ; en effet, Raimon Vidal utilise aussi le terme grammatica
pour renvoyer au latin et il recourt parfois au terme romans pour désigner, de façon générale, le(s)
vernaculaire(s) roman(s) ; cf. Marshall (éd. 1972 : 8,1. 140 et 10,1. 150).
14 Signalons déjà ici que parladura peut servir de complément déterminatif à us (us de parladura) ; pour
infra un commentaire, voir
15 Chez Mistral (1878-1887: vol. Il, 483), on lit sous l'entrée parladuro, parièiro : «manière de parler,
langage, dialecte, langue».
16 Mistral (1878-1887: vol. Il, 202-203), sous l'entrée lengo, lingo, lengouo, Ihengo, liengo, lenco,
lenque, lengoe, donne simplement comme équivalents français « langue, idiome ».
17 Voir Mistral (1878-1887: vol. II, 202), sous l'entrée lengage, lengatge, lengouatge, lengouatye,
lingàgi « langage, idiome ». 20
s'étendant sur les terres occitanes. Lengage parladura lemosina comme lengage
fonctionne ainsi comme un quasi-synonyme de parladura, mais insiste sur l'aspect
statutaire, là où parladura (cf. les syntagmes us de parladura 19 et parladura
) insiste sur l'aspect d'usage (pour capter l'unité des usages variationnels). reconeguda20
Quant aux qualificatifs « lemosin » (lenga lemosina) et «de Lemosin» (variante
graphique : de Lemosy), on constate que Raimon Vidal les utilise avec une double
: d'une part, ces termes ont, «en bas-fond», leur référence géographique (cf. extension21
la parladura de Lemosin et de las terras entom) 22 et, d'autre part, ils acquièrent une
référence linguistique et culturelle plus large 23 :
qe leu vos dic que, qant ieu parlerai de "Lemosy", qe totas estas terras « Per
entendas et totas lor vezinas et totas cellas qe son entre ellas » (ms. B ; Marshall éd.
1972 : 4,1.62-64).
Il convient de préciser que dans l'optique de Raimon Vidal, le concept de
«limousin» s'applique à une variété intermédiaire, incorporant les éléments d'une koinê
littéraire 24 : cette variété constitue un compromis entre les diverses manifestations de la
Cf. le recours au concept de « propriété » : « car totas las paraolas qe dit hom en Lemosin (...) 18
aqellas son propriamenz de Lemosin » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 6,1. 79-83).
19 Voir trois passages dans le ms. B (Marshall éd. 1972: 13, I. 241-242, I. 245 et I. 248) ; les trois
passages sont cités infra.
20 Voir ms. B (Marshall éd. 1972 : 4, I. 67) : «miels o conois cels qe a la parladura reconeguda» ; ms. B
(Marshall éd. 1972: 22, I. 432-433) : « cels qe an la parladura reconoguda » ; et le passage (Marshall
éd. 1972 : 22,1. 443-450) cité infra.
21 Nous croyons devoir nuancer et préciser ainsi l'explication de Morf (1912), adoptée par Laugesen
(1963: 89) et par Marshall (éd. 1972: 108), selon laquelle Raimon Vidal utilise « limousin » comme
terme (linguistique) renvoyant à l'ensemble de l'aire occitane.
22 Voir ms. B (Marshall éd. 1972: 22, 1.444-445) : « la parladura de Lemosin et de las terras entom »
(ms. H : « las paraulas de Lemozi e de las terras qu'eu vos ay ditas »). Au début du traité, on trouve
une coordination de localisations, suivie par une précision dont Raimon Vidal assume la responsabilité :
« Totz hom qe vol trobar ni entendre deu primierament saber qe neguna parladura non es naturels ni
drecha del nostre lingage, mais acella de Franza et de Lemosi et de Proenza et d'Alvergna et de
Caersin. Per qe ieu vos dic qe, qant ieu parlerai de temosy", qe totas estas terras entendas et totas lor
vezinas et totas cellas qe son entre elles. Et tot l'orne qe en aqellas terras son nat ni nuit an la
parladura natural et drecha » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 4, I. 59-65 ; le ms. H donne ici une leçon en
partie corrompue : « Primerament deus saber que totz homs qui vol entendre en trobar deu saber que
nenguna parladura no es tan natural ne tan dreta a trobar del nostre lengatge com aquella francesa de
Lemosi [...] e de totas aquellas terras qui entom li estan o son lur vezinas, e atressi de totes aquelles
qui son entre ellas. E tuyt li homs qui en la terra son nat e noyritz han la parladura natural e dreyta » ;
Marshall éd. 1972 : 5,1.61-66).
23 En fait, l'acception linguistico-culturelle consiste à étendre le concept de « limousin » aux territoires
qui, dans l'acception géographique, sont énumérés dans une coordination. Voir aussi les Regles de
trobar: « E sapies que en trobar proensales se enten lengatges de Proença, de Vianes, d'Alvernya, e
de Limosi, e d'altres terres qui Ilur son de pres, les quais parlen per cas » (Marshall éd. 1972: 64, I.
175-178).
24 Sur la mise en place «spontanée» de cette koinê, voir Bec (1963: 69-70) : « Du point de vue
linguistique, ce qui frappe dans l'occitan des troubadours, c'est qu'il présente, dès ses premières
manifestations, c'est-à-dire dès le xie siècle, une assez grande unité : les différences dialectales y sont 21
parladura lemosina. En même temps, Raimon Vidal reconnaît que cette variété de
« couverture » présente sa spécificité, dans la mesure où elle comporte des formes qui
la distinguent des variétés qui l'entourent :
« Mant home son qe dizon qe porta ni pan ni vin non son paraolas de Lemosin per so
car hom las ditz autresi en autras terras com en Lemosin. Et sol non sabon qe dizon ;
car totas las paraolas qe ditz hom en Lemosin [aisi com en las autras terras autresi
son de Lemosin com de las autras terras, mas aquellas que hom ditz en Lemosin]
d'autras gisas qe en autras terras, aqellas son propriamenz de Lemosin. Per q'ieu vos
dic qe totz hom qe vuella trobar ni entendre deu aver fort privada la parladura de
Lemosin » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 6, I. 77-84).
À la parladura de Lemosin/parladura lemosina, langue véhiculaire et naturelle,
l'auteur oppose un autre type de langue : une langue «construite», parfaitement achevée
et invariable, qui sert de pierre de touche descriptive. Cette langue, c'est le latin
classique, et Raimon Vidal la désigne par le terme qu'utilisent les auteurs scolastiques et
qu'utilisera Dante 25 dans son De vulgari eloquentia : grammatica. C'est la configuration
structurale (= grammaticale) du latin qui, en tant que cadre de référence, permet d'établir
les catégories descriptives s'appliquant aux langues vernaculaires comme l'occitan. Les
catégories (cas, genre, nombre, personne, temps, mode... ) servent à décrire l'ensemble
des classes de mots — les partz (= partes orationis) — censées être universelles 26 : nom,
pronom, verbe, adverbe, participe, conjonction, préposition et interjection 27 .
« Et apres deu saber alqes de la natura de gramatica, si fort primamenz vol trobar ni
ente[n]dre, car tota la parladura de Lemosyn se parla naturalmenz et per cas et per
en effet minimes et sans aucun rapport, en général, avec la provenance dialectale du troubadour ;
l'idiome est sensiblement le même du Limousin jusqu'à la Méditerranée. Nous assistons donc à ce
miracle d'une langue classique qui n'a pas été, en apparence, précédée par un stade littéraire dialectal,
comme cela a été le cas en français. C'est d'emblée que les troubadours, de quelque région qu'ils
soient (il y a parmi eux des Catalans et des Italiens), adoptent la koinê (langue commune) de l'époque.
Le choix de la langue littéraire s'est fait sans effort et spontanément, semble-t-il, par l'imitation des
premiers grands troubadours ». Bec ajoute : « Un examen philologique sérieux de la koinê est donc
extrêmement délicat. Cette koinê a pourtant existé, cela est incontestable, peut-être même plus
normalisée que ce que les manuscrits, en général, plus tardifs, nous en laissent paraître. Le même
mystère plane d'ailleurs sur les origines de la koinê, que sur celles de la lyrique occitane elle-même.
Une koinê en effet n'est jamais spontanée : elle suppose, ou bien une unification linguistique, plus ou
moins arbitraire, consécutive à une unification politique et administrative, ou bien, ce qui semble être le
cas pour la koinê occitane, la constitution de genres littéraires bien déterminés et universellement
admirés, produits d'un certain type de société, genres ayant cette langue comme moyen exclusif
d'expression ».
25 Voir De vulgari eloquentia, liber I : « Est et Inde alia locutio secundaria nobis, quam Romani
grammaticam vocaverunt » (Marazzini — Del Popolo éds 1990: 6) ; voir aussi Laugesen (1963: 84-85
et, pour le rapport établi avec Dante, 86-87).
26 Cf. l'emploi récurrent de la formule : « totas las paraolas del mont ».
27 L'ordre d'énumération dans le ms. B est l'ordre diffusé par l'Ars de Donat ; dans le ms. H, l'ordre
d'énumération est différent : « del nom o del verb o del particip o del pronom o del adverbi o de l[a]
coiunctio o de la preposicio o de la interieccio » (Marshall éd. 1972: 7, I. 92-94) ; cet ordre présente un
mélange de l'ordre de Priscien (pour les mots déclinables) et de l'ordre qu'on trouve (pour les
indéclinables) dans une ars grammatica conservée sur papyrus, le Papyrus Milne 2729. Sur les trois
ordres d'énumération des parties du discours dans la grammaire latine, voir Swiggers (1997 : 87-88). 22
[nombres et perj genres et per temps et per personas et per motz, aisi com poretz
auzir aissi si ben o escoutas.
Totz hom qe s'entenda en gramatica deu saber qe og partz son de qe totas las
paraolas del mont si trason, so es a saber, del nom et del pronom et del verb et del
averbi et del particip et de la coniunctio et de la prepositio et de la interiectio » (ms.
B ; Marshall éd. 1972 : 6, I. 84-93).
Si la macrostructure des classes et des catégories est universelle, la diversité
des langues se manifeste selon Raimon Vidal (a) dans l'éventail non uniforme des
possibilités catégorielles (nombre variable de cas, de genres, de temps,...) et (b) dans la
répartition divergente des éléments du lexique sur la grille catégorielle de l'organisation
grammaticale.
« Et dar vos n'ai eisemple dels masculins et dels feminins : en gramatica es arbres
feminins e cors es neutris, et ditz los hom en romans masculins ; en gramatica fa hom
masculin amor, et mar neutrin, et ditz los [hom] feminins en romans » (ms. B ;
Marshall éd. 1972: 10,1.145-149).
Mais au-delà du modèle traditionnel des partes orationis, Raimon Vidal propose
en outre trois regroupements fonctionnels, en distinguant les « adjectivaux », les
« substantivaux » et tout le reste. C'est dans l'optique de cette réorganisation
fonctionnelle qu'il affirme qu'il y a des « paraolas [...] de tres manieras : las unas son
aiectivas et les autras substantivas et las autras ni l'un ni l'autre ».
« Adiectivas et substantivas son tota[s] acellas qe an pluralitat et singularitat, et
mostron genre et persona et temps, e sostenon o son sostengudas, aisi con son
sellas del nomen et del pronomen et del particip et del verb. Mas cellas de l'averbi et
de la coniunctio et de la prepositio et de la interiectio, per [sol car singularitat ni
pluralitat non an ni demostron genre ni persona ni temps ni sostenon ni son
sostengudas, non son ni l'un ni l'autres, et podes las appellar neutras »28 (ms. B ;
Marshall éd. 1972 : 6,1. 96-103).
Cette division est originale, ne fût-ce que par le fait que Raimon Vidai a fusionné
ici, à sa manière, une classification de nature grammaticale avec une classification
d'ordre logique. Cette dernière remonte à des idées qu'on trouve chez Platon (Sophiste
262a) et chez Aristote (Rhétorique 1404b-1405a ; De l'Interprétation 16b ; Catégories la-
b) ; il s'agit de la distinction entre unités à sens catégorématique et unités à
fonctionnement syncatégorématique (termes «consignificatifs»). Ces conceptions
semblent avoir été transmises (et transformées) à travers l'enseignement de Priscien
(lnstitutiones grammaticae liber II, 25-28). Raimon Vidal est en outre redevable (sans
28 Le ms. H donne ici une leçon fort différente : « Sustantivas son aquellas qui en pluralitat o en
singularitat mostren persona o genre o temps, e sostenon o son sostengudas. Aiectivas son aycellas
del nom o del pronom o del adverbi o del particip ; que aycellas del verb ne de I[a] coniunctio ne de la
preposicio ne de la interieccio, per ço cor no han pluralitat ne singularitat ne demostron genre ni
persona ni temps ni sostenon ne son sostengudas, potz aquestas appellar neutras » (ms. H ; Marshall
éd. 1972: 7, I. 97-104). Sur les nombreux problèmes d'édition et d'interprétation que pose la tradition
textuelle de ce passage concernant les diverses espèces de mots, voir Marshall (éd. 1972 : 109-110). 23
doute par transmission indirecte) à la distinction (exploitée par la grammaire
médiévale) 29 entre le verbum substantivum et les autres verbes (à contenu lexical).
Comme exemples de formes «adjectivas», Raimon Vidal donne des adjectifs,
des participes et des verbes : bons, bels, bona, bella, fortz, vils, sotils, plazens, soffrenz,
am, vau, grasisc, en[e]gresisc 30. Ces formes sont appelées «adjectives» parce qu'elles
ont besoin d'un support (= référentiel/ «substantiel») pour être pleinement significatives :
«son appelladas aiectivas car hom no 1a[s] pot portar ad entendement si sobre
substantius no las geta» (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 8,1. 106-107).
Quant aux formes « substantivas », l'auteur donne comme exemples des noms
substantifs, des pronoms et des formes du « verbe substantif/existentiel» : belezza,
boneçza, cavaliers, cavais, dopna, poma, jeu, tu, mieus, tieus, sui, estau. Elles sont
appelées «substantives » parce qu'elles expriment le support (substantiel) aux formes
dites «adjectives» : « car dernonstran substantia et sostenon las aiectivas, aisi com qi
dizia rei[s] sui d'Aragon, o ieu sui rics homs » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 8, I. 111-112).
Quant aux formes dites «neutras» (c'est-à-dire indifférenciées par rapport à cette
bipartition logico-fonctionnelle), l'auteur n'y consacre pas de développement particulier.
Dans l'exposition de la science grammaticale et de son propre savoir linguistique,
Raimon Vidal ne traite que de trois classes de mots : les noms, les pronoms et les
verbes. L'analyse de ces classes est d'ailleurs très fragmentaire. Pour ce qui concerne
les noms, on cherche en vain un aperçu des cinq classes de déclinaison et des six cas
postulés 31 par l'auteur. L'attention de Raimon Vidal se concentre sur ce qu'il appelle
« l'allongement » ou « l'abrègement » des noms (c'est-à-dire le fait de prendre un -s ou
non).
« Alongar apelli ieu tant hom ditz cavaliers, cavais, et autresi de totas las autras
paraulas del mon. Si om dizia le cavaliers es vengut o mal [mi] fes le cava) o bo m
sap l'escut, mal seria dich, q'el nominatiu singular alongar si deu, si tot hom dis per us
vengut es le cavaliers o mal mi fes Io cavai o bo m sap l'escut. Et el nominatiu plural
deu hom abreuiar, si tot hom ditz en motz luecs vengut son los cavaliers o mal mi
feron los cavais o bo mi sabon los escutz. Autres[i] de totas las paraulas masculinas
s'alongon tuit li vocatiu singular et s'abreuion tuit li vocatiu plural : li vocatiu singular
s'alongon autresi com li nominatiu e I vocatiu plural s'abreuion autresi con li
nominatiu » (ms. B ; Marshall éd. 1972: 10,1. 161 -171).
Le verbe qui sert à exprimer la façon dont l'utilisateur de la langue doit
« manier » les mots et les « guider » dans leur forme « abrégée » ou « allongée » est
menar32 ; on en relève quatre occurrences dans les Razos :
29 Voir à ce propos Thurot (1868: 177 et 179).
30 Pour la correction, voir Marshall (éd. 1972: 110, note à propos de la ligne 105).
31 Cf. le passage suivant : « Hueimais deves saber qe toutas las paraulas del mon masculinas qe
s'atagnon al nomen et cella[s] qe hom ditz en l'entendement del masculin, s[u]bstantivas et adiectivas,
s'alongan en vj cas, so es a saber, el nominatiu [et el vocatiu] singular, el genitiu et el dahu et en
l'acusatiu et en l'ablatiu plural ; et s'abreuion en vj cas, so es a saber, el genitiu et el dahu et el acusatiu
et el ablatiu singlar et el nominatiu et el vocatiu plural » (ms. B ; Marshall éd. 1972: 10, I. 155-161).
32 L'utilisation technique en grammaire de ce verbe devrait être intégrée aux descriptions
lexicographiques modemes ; ainsi, il faudrait l'ajouter à Levy (1894-1924: vol. V, 189-190, s.v. menar,
sens 3). 24
« Et per so qe ancaras n'aias major entendement, vos en trobarai senblan dels
trobadors, aisi con o an menat sobre .1 nominatiu cas singular et sobre i nominatiu
plural et sobre I vocatiu singular et sobre t plural » (ms. B ; Marshall éd. 1972: 10-11,
I. 172-175).
« Ausit aves com hom deu menar la[s] paraulas masculines en abreuiamen et en
alongamen. Ara-us parlerai de las femininas et de totas cellas qe hom dis en
entendement de feminin» (ms. B ; Marshall éd. 1972: 12, I. 214-216).
« podes aver entendut com si mena hom las paraulas del nomen et del particip et del
pronomen en alongamen et abreuiamen » (ms. B ; Marshall éd. 1972: 16, I. 332-
334).
« Aisi trobam qe o an menat Ij trobador » (ms. B ; Marshall éd. 1972: 22,1.437-438).
Les principes qui régissent la façon dont il faut menar las paraulas33
correspondent aux règles de la grammaire, mais le système n'est pas sujet à une
contrainte absolue. Raimon Vidal reconnaît les droits de l'usage. Pour désigner le rôle
joué par la pratique langagière, il recourt (à deux reprises) au syntagme us de
parladura34 :
« Encars i a de paraulas qe s'alongon per totz los cas singulars et plurals per us de
parladura, et car si dizon plus avinenmenz, aisi com emperairis, chantairis, balairis, et
totas cellas qe son d'aqest semblant » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 13,1. 240-243) 35 .
« Autras paraulas i a qe hom pot abreuiar, car son acusatiu singular, et en aqest cas
mezeis pot los hom alongar per us de parladura, aisi com qui voua dir jeu mi fas gai o
ieu me fas gais o ieu jeu mi teng per pagat ; et en aisi es dig per cas. Et dis hom ben
mi tenc per pagatz ; et en aisi ditz los homs per us de parladura, et toz aqels d'aqest
semblant » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 13,1. 244-248).
L'essentiel du traitement du verbe 36 consiste dans l'énumération des formes du
verbe substantif et dans un commentaire sur des formes verbales en qe an fallit lo plus
Ici, la description grammaticale prend des allures sociolinguistiques et dels trobadors.
philologiques. Raimon Vidal n'hésite pas à faire une leçon de grammaire aux grands
troubadours, comme Bernart de Ventadour, Giraut de Borneil, Folquet de Marseille et
Peire Vidal. Il croit pouvoir corriger ainsi certaines formes verbales, fautives à ses yeux :
Autresi en blasmi En Peirol qe dieis :
Et ieu am la tan, a la mia fe,
Cant vei mon dan, ges mi meseis non cre,
B. del Ventedom qe dieis : e N
Totas las dot et las mescre,
en autre luec dieis :
33 Le ms. B présente les graphies paraula(s) et paraola(s), cette dernière étant une graphie
italianisante.
34 Il ne s'agit guère d'une tautologie : Raimon Vidal envisage ici l'usage établi (et accepté comme plus
élégant) à l'intérieur de la parladura (en tant qu'ensemble de réalisations d'un système linguistique).
35 Voir la note de Marshall (éd. 1972: 113) à propos de ces lignes ; il s'agit de noms féminins qui, en
principe, sont indéclinables.
36 L'auteur mentionne en passant le statut de l'infinitif, qui partage les propriétés du nom et du verbe :
«Saber deves qe paraula i a del verb qe ditz hom aisi com del nomen, so es a saber, aisi
com qi voila dir mal me fai l'anars o bo m sap le venirs» (ms. B ; Marshall éd. 1972: 14, I. 253-255).
Signalons aussi l'emploi du terme nomenz verbals pour les noms d'agent (ms. B ; Marshall éd. 1972 :
15,1. 300). 25
A per pauc de ioi no .m recre.
Tuc aqist cre, mescre, recre son de la terza persona del singular et del indicatiu. Et
car ill los an ditz en la prima persona, on hom deu dire crei, mescrei, recrei, son fallit »
(ms. B ; Marshall éd. 1972 : 20,1.398-407) 37 .
Les exigences littéraires qu'il faut observer sont plus englobantes : la bonne
composition en poésie ou en prose doit respecter la propriété du langage et le bon sens ;
Raimon Vidal ne manque pas de critiquer Bernart de Ventadour, qui aurait commis une
erreur contre le bon sens en se contredisant à l'intérieur du même poème :
« Per aqi mezeis deu gardar, si vol far un cantar o un romans, qe diga rasons et
paraulas continuadas et proprias et avinenz, et qe sos cantars o sos romans non sion
de paraulas biaisas ni de doas parladuras ni de razons mal continuadas ni mal
seguidas ; aisi com B. del Ventedom qe, en primieras qatre coblas d'agel chantar qe
ditz Ben m'an perdut de lai vas Ventedor, et ditz qe tant amava sa dompna qe per ren
non s'en porria partir ni s'en partria, et en la quinte cobla ditz :
A las autras sui ueimais escazut[z],
Car una in po, si s vol, a son ops traire » (ms. B ; Marshall éd. 1972: 22-24, I.
451460)38 .
À la fin de son traité, Raimon Vidal réaffirme le but normatif qu'il s'était proposé :
celui d'enseigner le bon usage et de corriger les erreurs de langue (et de logique) 39 ,
auxquelles s'exposent même les troubadours. L'auteur se montre conscient du fait qu'il
ne peut s'ériger en arbitre absolu en matière de langage. C'est sur un aveu de
modestie) — en contraste avec le ton péremptoire de ses fermes condamnations de
fautes — qu'il clôt son traité :
« Et ieu non puesc ges aver auzidas totas las paraulas del mon, neis en so qe a estat
dig mal per manz trobadors ni las malvasas rasons, pero gran ren en cug aver dig et
tant per qe totz homs prims s'en porria aprimar en aqest libre de trobar o d'entendre o
de dir o de respondre » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 24, I. 469-473).
Raimon Vidal tient donc un discours didactique et prescriptif pour ceux qui
veulent apprécier ou pratiquer la composition troubadouresque : il importe de se
conformer à l'usage « limousin » (la parladura de Lemosin et de las terras entorn) et la
37 Sur l'attitude hypernormative de Raimon Vidal ici, voir la note de Marshall (éd. 1972: 117).
38 Comme le note Marshall (éd. 1972: 119), « Vidal's criticism of B. de Ventadour's song would be
justified only if one could take the poem as a simple unemotional state of fact. But the supposed
inconsistency is readily explained as the poet's deliberate expression of an inconsistency or change in
his own attitude : and this precisely is a part of the subject-matter of the poem ».
38 II est possible de dégager une typologie d'erreurs chez Raimon Vidal ; celui-ci distingue, de façon
peu explicite, différentes sortes d'erreurs :
(a) erreurs grammaticales localisables au niveau du mot (barbarismes) ;
(b) erreurs dues à un mélange de parladuras (l'occitan et le français ; mais aussi l'occitan et le
franc,oprovençal ; cf. ms. H ; Marshall éd. 1972: 25, I. 292: « Ez eu no crey que terra sia el mon hon
hom diga aytals paraulas, mas el comdat de Fores ») ;
(c) erreurs contre le bon sens.
4° Voir aussi le début du traité : « Ni eu non dic ges qe sia maistres ni parfaitz ; mas tan dirai segon mon
sen en aqest libre, qe totz homs qe l'entendra ni aia bon cor de trobar poira far sos chantars ses tota
vergoigna » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 4, I. 55-58). 26
première exigence est d'utiliser des formes morphologiquement correctes (en rapport
avec leur fonction syntaxique) :
« Tot hom prims qe ben vuelha trobar ni entendre deu ben aver esgardada et
reconoguda la parladura de Lemosin et de las terras entorn, en aisi con vos ai dig en
aqest libre ; et qe la sapia abreuiar et alongar et variar et dreg dir per totz los luecs qe
eu vos ai dig, et deu ben gardar qe neguna rima qe li aia mestier non la metta fora de
sa proprietat ni de son cas ni de son genre ni de son nombre ni de sa part ni de son
mot41 ni de son temps ni de sa persona ni de son alongamen ni de son abreuiamen »
(ms. B ; Marshall éd. 1972 : 22,1.443-450)
On notera que dans son enseignement du bon usage, Raimon Vidal récupère
deux concepts constitutifs de la théorie antique du bon (et beau) langage : l'usage
(consuetudo) et l'autorité (auctoritas) ; il y ajoute - vu qu'il s'adresse à tot hom prims
sotileza42 . -l'exigence de la cohérence logique et de la
« Las autras paraulas del verb, per so car ieu no la[s] poiria [dir] sens gran affan, totz
hom prims las deu ben esgardar et usar cant au parler las gentz d'aqella terra ; e
demant a cels qe an la parladura reconoguda e qu'esgart con si li bon trobador las an
dichas, car nul gran saber non po hom aver menz de gran us [et] de sotileza » (ms.
B ; Marshall éd. 1972 : 22,1. 430-434)
Concluons. Le discours linguistique dans les Razos de trobar, où sont confrontées la
latine et les structures de la langue occitane, est la cristallisation d'un savoir grammatica
sur la langue qui, dégageant l'universalité des catégories du langage, reconnaît la
diversité des langues et des usages. Une diversité d'usages qui, en référence à la
situation de l'occitan médiéval, appelle un réflexe normatif. Or, les normes à observer
sont en premier lieu de nature grammaticale (et lexicale), mais au-delà, il y a des normes
plus générales - relevant du savoir culturel et du bon sens - qui régissent la compétence
communicative et expressive, et tout particulièrement l'exercice de composition littéraire.
Bibliographie
41 Le manuscrit H a ici « ni de son nominatiu », ce qui n'a pas beaucoup de sens vu la mention
antérieure de «ni de son cas ». Le passage dans B doit sans doute s'interpréter comme suit : la rime
doit respecter la propriété (métrique), les exigences morphologiques nominales (cas, genre, nombre),
les exigences générales de l'emploi de la partie du discours correcte, les exigences morphologiques
verbales (mode, temps et personne), et — de façon générale — l'emploi de la forme longue ou brève
correcte (cette dernière exigence s'applique non seulement aux formes nominales, mais aussi aux
adverbes). Raimon Vidal utilise le terme part à deux autres endroits de son texte dans le sens de
« partie du discours » : « Totz hom qe s'entenda en gramatica deu saber qe og partz son de qe totas
las paraolas del mont si trason » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 6, I. 90-91) ; « En vostre cor devetz saber
qe tuit li adiectiu comun, so es a saber, fortz, vils, sotils, plazenz, soffrenz, de calqe part qe sian, o
nomen o particip » (ms. B ; Marshall éd. 1972 : 14,1. 260-262).
C'est sans doute à la lumière de l'exigence de sotileza (« finesse, subtilité, raffinement ») qu'il faut 42
comprendre une partie de la captatio benevolentiae au début du texte, lorsque Raimon Vidal conçoit la
possibilité d'un faillimentz de pensar de sa part : « Et si ren i lais o i fas enrada, pot si ben avenir per
oblit, qar ieu non ai ges vistas ni auzidas totas las causas del mon, o per faillimentz de pensar » (ms.
B ; Marshall éd. 1972 : 2,1.9-11). 27
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DICTIONNAIRE TRILINGUE (CASTILLAN, FRANÇAIS, CATALAN) DE PÈRE
LACAVALLERIA (BARC E LON E, 1642)
Juan F. GARCIA BASCUIQ ANA
Nous pouffions commencer par nous interroger à propos du discours sur la
langue — ou plutôt sur les langues — qui se dégagerait du dictionnaire trilingue imprimé
par Pere Lacavalleria en 1642. On pourrait aussi douter de l'intérêt de ce vieux
dictionnaire — mais s'agit-il vraiment d'un dictionnaire dans le sens que nous entendons
surtout aujourd'hui ? Ce sera une autre question, et non la moindre, à laquelle il faudra
répondre au long de cette étude. Et pourtant au-delà de ces questions, il nous apparaît
une certitude : cette oeuvre transmet un discours linguistique et historique évident malgré
ses inconsistances et ses faiblesses. Mais de là provient sans doute son intérêt, et c'est
pour cela qu'elle retient l'attention de celui qui s'en approche. Elle renfermerait toutes les
contradictions et toutes les controverses concernant un moment très particulier de
l'histoire linguistique et culturelle, ou plutôt de l'histoire tout court, de la Catalogne et de
l'Espagne — je ne sais pas si je devrais dire la Castille pour interpréter, sans
—, mais aussi de la France. anachronismes, le regard de Lacavalleria 1
1. Contexte historique
Tout d'abord, situons-nous à l'année 1642 où est imprimée la première édition de
cet ouvrage que pour l'instant, et avant de parvenir à une analyse plus affinée, nous
. Nous sommes donc aux premiers instants de la allons continuer d'appeler dictionnaire 2
Guerre de Séparation de la Catalogne 3, ce conflit qui a provoqué l'affrontement pendant
plus d'une décennie, de 1640 à 1652 exactement, entre les armes d'un empire espagnol
chancelant, plongé dans les moments les plus dramatiques de la Guerre de Trente ans 4 ,
1 11 faut tenir compte que Lacavalleria appelle toujours « castillan » la langue qui figure dans son
dictionnaire à côté du français et du catalan, ce qui montre un parti pris décidé à une époque où un bon
nombre d'auteurs commençaient à désigner cette langue comme « espagnol ».
2 Une deuxième édition de ce dictionnaire paraîtra en 1647, imprimée par son fils Antoni Lacavalleria.
3 Cette guerre entre la Catalogne et la couronne espagnole, aux temps de Philippe IV, que les Catalans
connaissent aussi comme « Guerra dels Segadors » (Guerre des Faucheurs).
4 Tout juste un an après la parution du dictionnaire de Lacavalleria, en 1643, aura lieu la bataille de
Rocroi qui voit la victoire écrasante des Français, commandés par Condé, sur l'armée espagnole. 30
et celles de la France appuyant les Catalans soulevés depuis juin 1640 5. Ce n'est donc
pas par hasard que ce soit précisément pendant les premières années de cette guerre
que paraît à Barcelone l'ouvrage de Lacavalleria. En fait, comme Gonzalo Suàrez
Gômez l'a bien montré, cet ouvrage est l'un des rares livres publiés en Espagne, au long
du xviie siècle, à l'intention exclusive de ceux qui désiraient apprendre la langue
françaises. Dans sa thèse de doctorat inédite, soutenue à l'Université Centrale de Madrid
en 1956, Suarez Gômez signale exactement sept livres, parmi lesquels il faut pourtant
en compter un qui ne fut pas publié strictement en Espagne mais à Douai (De
Grammatica Francessa en Hespatiol (sic] de Diego de la Encamaciôn, 1624), une ville
qui faisait partie à ce moment des territoires de la couronne espagnole. De là que ce
livre s'adressait aux Espagnols - surtout des commerçants et des soldats - établis dans
cette ancienne ville de la maison de Bourgogne, qui avaient besoin de connaître le
français pour des raisons essentiellement pratiques. Il faut signaler, d'autre part, que
malgré les apports précieux de Suàrez Gômez, dont la thèses est sans doute la première
vue d'ensemble des dictionnaires bilingues français-espagnol et des manuels de français
pour Espagnols du xvie au xixe siècle, une certaine confusion marque son étude au
moment de parler de Lacavalleria. Il est vrai qu'il cite les deux éditions du dictionnaire
trilingue, celle de 1642 puis celle de 1647, mais il les attribue toutes deux à Antoni, le fils
de Pere, qui, en fait, ne prendra en charge l'imprimerie familiale qu'en 1645, après la
mort de son père.
2. Le dictionnaire trilingue
C'est donc à ce moment très particulier de la guerre franco-espagnole en
Catalogne que paraît ce dictionnaire trilingue, grâce aux bons offices de Pere
Lacavalleria, fondateur d'une lignée de maîtres de l'édition catalane qui s'étend tout au
. Au-delà de l'intérêt purement lexicographique et linguistique de cet long du xviie siècle 9
ouvrage, nous voudrions surtout souligner l'opportunité et la pertinence du dictionnaire
5 Quelques mois après le soulèvement catalan, en décembre 1640, les Portugais se lèveront à leur tour
contre la politique du comte-duc d'Olivares pour revendiquer l'indépendance.
6 Dans le répertoire de manuels pour l'enseignement du français en Espagne de D. Fischer, J.F. Garcia
Bascufiana et M.T. Gômez (2004), on cite aussi ces mêmes sept livres de « français pour Espagnols »,
avec certaines précisions qui manquaient chez Suàrez Gômez.
7 Elle en fera partie jusqu'en 1668 où elle sera annexée à la France, après les accords du traité d'Aix-la-
Chapelle qui mettait fin à la guerre de Dévolution.
8 Le répertoire bibliographique de cette thèse fut publié dans la Revue de Littérature Comparée (1961)
sous le titre « Avec quels livres les Espagnols apprenaient le français », avec une présentation de
l'hispanisant Marcel Bataillon.
On ne connaît pas grand-chose de la vie de Pere Lacavalleria, sauf que, d'après son propre aveu 9
dans la dédicace du dictionnaire, il était gascon — dans la version castillane et catalane il affirme qu'il
était né en Aquitaine, tandis que dans le texte français il affirme littéralement qu'il était « natif de
Guyenne », montrant ainsi sa préférence pour l'autre mot qui servait à désigner cette région du sud-
ouest de la France — et qu'il s'était établi à Barcelone vers 1618 ou 1619, fort probablement après avoir
exercé son métier d'imprimeur à Perpignan. On peut calculer, sans problème, la date de son arrivée à
la capitale catalane grâce à ses propres mots dans la dédicace au marquis de Brézé, maréchal de
France et représentant de Louis XIII en Catalogne, où il dit qu'« il a 23 ans que je suis dans Barcelonne,
en celle j'ai appris le Castillan et le Catalan, ayant pour maistre l'imprimerie ». 31
de Lacavalleria (Sàez Rivera, 2005 : 98-101) 10 dans ce moment crucial de l'histoire de la
Catalogne et, par ricochet, comme on a déjà dit, de l'Espagne et de la France". Les
propos adressés au lecteur, au début du dictionnaire — après une longue dédicace,
excessivement flatteuse, à l'égard du « Tres excellent Seigneur Marquis de Brezé,
Mareschal de France, Viceroy et Capitaine General pour sa Maiesté tres Chestienne en
Catalogne, Rossillon et Cerdagne » 12 -, ne laissent aucun doute sur les intentions
ultimes de l'imprimeur catalan 13. Il s'agit de mettre à la portée des usagers de son
dictionnaire, éminemment pratique, les trois langues qui, pour une raison ou pour une
autre, sont présentes à ce moment-là dans le territoire de la Catalogne et dont il juge tout
à fait nécessaire la connaissance, défendant ainsi une certaine situation de
« multilinguisme » pratique au-delà de ses positions et de ses enjeux politiques,
clairement anti-castillans :
« Amy Lecteur, ce liure est tant utile et profitable, et l'usage diceluy tant necessaire,
que sa valeur, voire des gens sçauans, n'est assez à priser : car yl n'y a personne en
France, ni en Castille, ni en Catalogne traffiquant en ces pays, qui n'ait affaire de ces
trois langues icy escrites et déclarees : car soit que quelqu'un face marchandise où
qu'il hante la Cour, ou qu'il suyue la guerre, ou qu'il aille par villes et champs, il luy
faudroit auoir un truchement pour aucune de ces trois langues. Ce que nous
considerans, auons a nos grans despens, et a vostre grand auantage, les dites
langues de telle sorte mises ensemble, et mises en ordre, si que vous doresnauant
n'aurez plus à faire de truchement, mais les pourrez parler de vous mesme, et vous
en ayder, et cognoistre la maniere de pronocer de dites Nations ». (p. 10-11) 14
En tout cas, plus qu'un multilinguisme plus ou moins explicite, Pere Lacavalleria
semble défendre un colinguisme diffus, où la hiérarchie linguistique n'est pas évidente, à
la façon de celui que préconise Renée Balibar (1985: 14-15). De là qu'il continue à
exposer ses propos — les siens ou ceux de Berlaimont ? — à partir d'une position qui
prétend être « exclusivement linguistique et pédagogique », en tant que « lexicographe »
et « grammairien » avisé qui se soucierait surtout de l'apprentissage de la langue par les
futurs usagers de son livre ; se situant ainsi dans une longue tradition qui préconisait la
nécessité d'apprendre des langues étrangères. Une tradition qui provenait des auteurs
10 Je voudrais signaler l'intérêt et l'opportunité de l'article de Daniel M. Sàez Rivera (2005). Celui-ci a
étudié avec pertinence des aspects fondamentaux du dictionnaire de Lacavalleria le situant dans le
contexte linguistique de la Catalogne de l'époque, abordant en même temps des aspects toujours
problématiques concernant les relations entre le catalan et le castillan. Des apports spécialement
précieux font que ce travail devient un point de repère incontournable de la bibliographie concernant le
manuel de Lacavalleria. Et cela malgré certaines défaillances historiques qui nuisent à l'ensemble de
l'article.
11 Le rattachement du Roussillon et d'une partie de la Cerdagne au royaume de France en 1659, lors
du traité des Pyrénées, fut l'une des conséquences de cette guerre.
12 Urbain de Maillé, marquis de Brézé, descendait d'une famille illustre, de souche angevine, au service
des rois de France depuis le XVe siècle. Marié à une sœur de Richelieu, il fut nommé par Louis XIII
lieutenant général du royaume, vice-roi et général en chef de l'armée en Catalogne entre 1641 et 1642.
13 Même si Lacavalleria n'a fait que s'approprier en partie des mots adressés au lecteur par Noël de
Berlaimont, qu'il a plagié, la pertinence de ses propos est indiscutable.
14 Sauf dans des cas très précis dans le but de faciliter la lecture, nous avons respecté, tant ici que
dans les autres citations qui suivent, l'orthographe originale de Lacavalleria. 32
flamands du xvie siècle, et qui se prolongera tout au long de ce siècle jusqu'à parvenir au
xvlle. En fait, Lacavalleria avait à ce propos, parmi les auteurs espagnols de son temps,
deux précédents immédiats : le grammairien Diego de la Encamaciôn 16 et le
lexicographe Juan Ângel de Sumaràn 16. Ses mots se font donc l'écho de cette longue
tradition :
« Qui a lamais sceu obtenir auec un langage l'amitié de diverses Nations ? Combien
y a il d'enrichis sans cognoissance de plusieurs langues ? qui peut bien gouuerner
Cités et Provinces, sans sçauoir autre langue que la maternelle ? Puis qu'ainsi est,
amy Lecteur, vueillez receuoir ce liure joyeusement, par lequel vous pouuez avoir la
cognoissance de trois diuerses lengues : lequel si vous lisez attentiuement et auec
diligence, vous trouuerez qu'il vous sera non seulement profitable, mais aussi tres
necessaire. Que s'il ne vous vient a point de l'apprendre tout par coeur, recueillez en
ce qui vous est plus necessaire : Ce que faisant, pourrez auec plaisir et par maniere
de parler, en jouant parvenir a la cognoissance de dites langues. Vueillez doncques
prendre en gré cestuy nostre labeur, qu'auons employé à vostre honneur, et profit :
vous promettant que si nous le trouuons vous estre agreable, nous tascherons
touiours d'auancer vos estudes ».
3. Les enjeux politiques et linguistiques
15 Le carme Diego de la Encamaciôn, connu aussi par son nom séculier de Diego de Cisneros, signale
l'importance d'apprendre des langues étrangères et remarque le manque d'intérêt des Espagnols à ce
sujet, dans les pages liminaires de sa grammaire française rédigée en espagnol (1624) : « No ay cossa,
que assi apoque, y derribe un coraçon à los pies, como no entender la lengua que oye ; y sino le apoca
y derriba, le haze furioso y temerario la sospecha de ser engarlado, con lo que no entiende [...] La
exempciôn destos males, no pequetios, y los contraries bien grandes, se goçan por entender la lengua
de los extrangeros, [...] como los Hespafioles (sic] la de los Francesses ». [Il n'y rien qui limite et
humilie un coeur comme le fait de ne pas comprendre la langue qu'il entend ; et même si cela ne
parvient pas à le limiter et à l'humilier, le soupçon d'être trompé à cause de ce qu'il ne comprend pas le
rend furieux et téméraire. L'exonération de ces maux, ainsi que la jouissance des biens contraires
s'obtient quand on comprend la langue des étrangers, comme il arrive aux Espagnols quand ils
comprennent celle des Français]. C'est nous-même qui avons traduit celui-ci et d'autres textes qui
suivent en castillan ou en catalan.
16 Ce professeur espagnol à l'université bavaroise d'Ingolstadt montre son enthousiasme pour
l'enseignement des langues étrangères et reproche lui aussi à ses compatriotes leur manque d'intérêt
pour les autres langues. Ce qu'il défend, en termes éloquents, dans la dédicace à Don Francisco de
Montcada, ambassadeur du roi d'Espagne, qui ouvre son Thésaurus linguamm, in quo facilis via
Hispanicam, Gallicam, Italicam attigendi etiam per Latinam et Germanicam stemitur (Ingolstadt, 1626) :
« He compuesto este dificultosa obra sobre todo para que otros se sirvan con facilidad de lo que yo he
alcançado con grandissimo trabajo : principalmente nuestra naciôn Esparlola, poco curiosa de saber
lenguas extrangeras, cosa muy indigna de una naciôn tan nombrada en estes siglos ; teniendo a tantas
naciones debaxo de su dominio, cuyas lenguas devria saber perfectamente por muchos respetos.
Porque por las lenguas se viene a saber en tierras estrangeras en poco tiempo lo que nunca sin ellas
se supiera ni entendiera ». [J'ai composé cette oeuvre difficile surtout pour que d'autres puissent se
servir facilement de ce que j'ai atteint avec tant d'effort : spécialement notre nation espagnole, peu
curieuse de connaître des langues étrangères, ce qui est très indigne pour une nation si réputée de nos
jours ; qui a tant de nations sous son sceptre, ce qui devrait la porter à les connaître parfaitement pour
de nombreuses raisons. Car grâce aux langues on arrive à savoir dans des pays étrangers, en peu de
temps, des choses que sans cette connaissance on n'arriverait pas ni à savoir ni à comprendre]. 33
Mais, malgré ces propos vraisembablement « professionnels » de maître de
langues étrangères, on pourrait se demander si les trois langues sont envisagées et
traitées par Lacavalleria — soit strictement pour des raisons d'empathie politique ou tout
simplement pour de simples raisons d'opportunité et d'intérêt — exactement de la même
façon. Le français serait vu surtout comme la langue du « nouveau souverain », qu'il
faudra désormais que les Catalans connaissent. De là une certaine sympathie à l'égard
de cette langue, une bienveillance sans doute intéressée à un moment de la guerre où la
balance penchait du côté des Française. Par contre, l'espagnol est considéré, sans le
dire ouvertement, comme la langue de « l'ennemi » castillan qu'il s'agit de remplacer en
Catalogne, mais qui continue d'être nécessaire et dont on ne cesse pas de se servir,
même, paradoxalement, dans les rapports avec les Françaises, pour devenir finalement
dans le dictionnaire une sorte de métalangue. Car le fait que le castillan figure comme
première des trois langues étudiées, sur la colonne de gauche, semble lui confèrer un
statut particulier. Néanmoins, on pourrait se poser la question d'une autre façon, à
propos du vrai sens de la disposition des langues sur chacune des trois colonnes : la
première réservée au castillan, la seconde au français puis la troisième au catalan.
S'agit-il vraiment d'un ordre purement arbitraire sans plus, ou celui-ci renfermerait-il
vraiment une forte signification : le castillan comme point de départ pour parvenir à la
langue de la Catalogne, en passant momentanément par le français, une langue alors de
plus en plus prestigieuse ? Une question s'impose ici sur la situation et le vrai rôle du
castillan en Catalogne au temps où Lacavalleria a publié son dictionnaire. La réponse
n'est pas simple et Sàez Rivera (2005: 100-101) s'y est essayé sans parvenir à aucune
conclusion évidente. L'existence à Barcelone d'un commerce de l'édition en castillan de
longue date ne résout non plus la question, en tout cas pas pour ce qui concerne le vrai
emploi social du castillan. De la même façon qu'est indéniable cette présence du
castillan en Catalogne à ce moment-là, on peut soutenir a fortiori qu'elle était bien loin
d'être généralisée. On peut dire plutôt que son usage était limité à certains endroits bien
17 Pendant les deux premières années de la guerre, les succès français se succèdent : la flotte
française, commandée par Jean Armand de Maillé, fils du vice-roi, bat les Castillans à Cadix (1640), à
Carthagène (1642) et à Barcelone (1642), une bataille décisive pour le sort du littoral du Roussillon.
18 11 faut tenir compte que, pendant toute la première moitié du xviie l'espagnol est une langue
spécialement connue en France, ce qui fait que certaines autorités françaises arrivant en Catalogne,
grâce à la nouvelle situation politique, emploient cette langue dans leurs relations avec les Catalans, ce
qui provoque une situation quelque peu paradoxale. Le nombre d'ouvrages espagnols traduits et même
publiés en espagnol alors en France est remarquable, sans compter le grand nombre des grammaires
et manuels d'espagnol destinés aux Français, publiés sous les règnes d'Henri IV et surtout de Louis XIII
(Morel-Fatio, 1900). On arrive à dénombrer plus d'une trentaine de manuels d'espagnol — outre les
réimpressions —, publiés en France entre les dernières années du xvie siècle et les premières années
de la seconde moitié du xviie siècle (depuis La parfaicte methode pour entendre, escrire et parler la
langue Espagnole, diuisée en deux parties de Nicolas Charpentier, Paris 1596, à la Nouvelle méthode
pour apprendre facilement et en peu de temps la langue espagnole de Claude Lancelot et Antoine
Arnauld, Paris, 1660). Pendant la même période (1596-1660) on ne trouve que cinq manuels de
français adressés exclusivement à des hispanophones, y compris les deux éditions (1642 et 1647) du
dictionnaire trilingue. Cette situation clairement négative pour le français changera définitivement à
partir des dernières décennies du xviie siècle et surtout à partir du xviiie : les influences provenant des
orientations surgies des Traités de Westphalie, avec la nouvelle hégémonie française s'imposant un
peu partout en Europe, y sont pour quelque chose (cf. Garcia Bascuriana, 2004).