Dynamique normative du français en usage en Suisse romande

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Ce livre devrait favoriser la prise de conscience, chez les Suisses romands, du rôle essentiel qu'ils peuvent jouer dans la reconnaissance et la valorisation de leur communauté linguistique comme pôle de référence en matière de norme langagière. Il est également l'occasion d'un fructueux dialogue entre la communauté linguistique suisse romande et les linguistes qui en étudient le patrimoine linguistique. Michel Francard, Préface
Publié le : mardi 1 mars 2011
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EAN13 : 9782296455412
Nombre de pages : 342
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Dynamique normative
du français en usage
en Suisse romande
Espaces Discursifs
Collection dirigée par Thierry Bulot

La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours
(identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à l’élaboration/représentation
d’espaces – qu’ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés,
communautaires,… – où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de
modifications sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des
approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du seul espace
francophone – autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les
langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance ;
elle vaut également pour les diverses variétés d’une même langue quand
chacune d’elles donne lieu à un discours identitaire ; elle s’intéresse plus
largement encore aux faits relevant de l’évaluation sociale de la diversité
linguistique.

Derniers ouvrages parus

Claude VARGAS, Louis-Jean CALVET, Médéric
GASQUETCYRUS, Daniel VÉRONIQUE, Robert VION (Dirs.), Langues et
sociétés. Approches sociolinguistiques et didactiques, 2010
Logambal SOUPRAYEN-CAVERY, L’interlecte réunionnais.
Approche sociolinguistique des pratiques et des représentations, 2010.
Jeanne ROBINEAU, Discrimination(s), genre(s) et urbanité. La
communauté gaie à Rennes, 2010.
Zsuzsanna FAGYAL, Accents de banlieue. Aspects prosodiques du
français populaire en contact avec les langues de l'immigration, 2010.
Philippe BLANCHET et Daniel Coste (Dir.), Regards critiques sur la
notions d' »interculturalité ». Pour une didactique de la pluralité
linguistique, 2010.
Montserrat Benítez FERNANDEZ, Jan Jaap de RUITER, Youssef
TAMER, Développement du plurilinguisme. Le cas de la ville
d’Agadir, 2010.
Françoise DUFOUR, De l’idéologie coloniale à celle du
développement, 2010. Alexei Prikhodkine






Dynamique normative
du français en usage
en Suisse romande



Enquête sociolinguistique
dans les cantons de Vaud, Genève et Fribourg







Préface de Michel Francard











L’HARMATTAN





































© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54132-0
EAN : 97822965413201
PREFACE
« Ce n’est tout de même pas à notre petite communauté francophone qu’il
appartient de faire la leçon à la France. Car l’usage ne se fait pas à Bruxelles,
mais à Paris. » Ainsi s’exprimait en février 1994 un « chroniqueur de
langage » belge, dans le contexte du débat suscité en Belgique francophone
par l’adoption en juin 1993 d’un décret de la Communauté française de
Belgique portant sur la « féminisation des noms de métier, fonction, grade
ou titre ». Féminisation qui, si elle s’inscrivait dans le sillage de mesures
similaires au Québec et en Suisse romande, officialisait une rupture avec la
2France, demeurée plus frileuse en la matière .
Cette soumission à un « usage qui se fait à Paris », déni séculaire de
légitimité linguistique qui a marqué toutes les communautés francophones
3
périphériques , a été identifiée comme l’une des principales manifestations
de cette insécurité linguistique qui a longtemps pesé, plus ou moins
lourdement, sur les locuteurs ayant le français comme langue maternelle sans
être citoyens « de France ».
Toutefois, les enquêtes sociolinguistiques récentes portant sur les
attitudes et les représentations des francophones périphériques convergent
pour constater que le rapport de ces francophones « non Français » avec leur
langue maternelle se modifie significativement. Même si ce changement
prend des formes différentes suivant les communautés et les locuteurs, il est
en rupture avec l’allégeance pure et simple au modèle « parisien » qui avait
dominé jusque là le marché linguistique.
Certes, le chemin est long entre une remise en question de la norme
exogène et la reconnaissance d’une norme endogène qui soit assumée
comme aussi légitime que le modèle « parisien » ou « français » dans la
4
communauté périphérique concernée. Une francophonie pluricentrique est à
ce prix, tout comme l’avenir du français sans doute.

1
Par Michel Francard, professeur ordinaire à l’Université catholique de Louvain,
Institut Langage & Communication – Centre de recherche VALIBEL.
2
La France avait pourtant adopté, dès 1986, une circulaire qui recommandait aux
administrations de recourir à des termes professionnels féminins pour désigner les
femmes. Toutefois, cette circulaire restera sans effet et il faudra attendre 1998 pour
qu’elle soit réactivée, malgré l’opposition véhémente de l’Académie française, entre
autres… Voir à ce sujet Moreau & Dister 2009 : 24-25.
3 Sur le concept de francophonie périphérique, voir Singy 1996 : 28 sv.
4
On trouvera chez Pöll 1998 une application du modèle pluricentrique à la
francophonie, inspirée des travaux de U. Ammon et de H. Kloss. Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 6
Les francophones de Suisse romande, comme l’ont souligné plusieurs
études antérieures (e. a. Manno 1994, Singy 1996, 2010), sont engagés dans
cette voie, mais les ambivalences qui caractérisent leurs représentations de la
variété endogène montrent que le processus est loin d’être abouti. Dans ce
contexte, il est particulièrement indiqué de tenter de mieux comprendre les
méandres de la dynamique normative en cours dans cette communauté.
C’est l’objectif principal d’Alexei Prikhodkine qui nous offre, avec le
présent ouvrage, une contribution éclairante sur la manière dont, au
quotidien, se vit le français en Suisse romande. Un français qui n’est perçu,
de toute évidence, ni comme le français des Français, ni non plus comme le
français des seuls Suisses romands. Un français qui, dans les cantons
concernés par l’étude (Vaud, Genève, Fribourg), ne se voit plus attribuer un
modèle exogène comme référence absolue, mais dont la légitimité n’est
reconnue que pour une partie des ressources langagières.
Cette dynamique normative est étudiée par l’auteur dans une perspective
sociolinguistique, associant l’étude des pratiques et l’analyse des
représentations linguistiques dans le domaine du lexique. Plus précisément,
deux hypothèses y sont vérifiées :
– d’un point de vue « théorique », il existerait une hiérarchie fondée sur
l’origine des variantes régionales : une distinction entre des variantes
stigmatisées (dialectales et germaniques) et des variantes légitimées qui
seraient des archaïsmes et des innovations ;
– d’un point de vue « sociologique », cette hiérarchie serait perçue
différemment par les locuteurs (selon leurs caractéristiques sociales : jeunes
vs aînés, femmes vs hommes, Genevois vs autres cantons romands, etc.).
Au terme de la recherche, il apparaît que la hiérarchie fondée sur l’origine
des variantes régionales est confirmée pour l’essentiel (avec des variations
selon les profils sociologiques des informateurs), la stigmatisation portant
surtout sur les variantes relevant d’un contact de langues (dialectales et,
surtout, germaniques).
5L’examen détaillé de ces résultats montre la complexité des phénomènes
et la nécessité d’études approfondies comme celle menée par A. Prikhodkine
pour dépasser certaines approximations (ou même clichés) qui nourrissent
tant l’imaginaire linguistique des locuteurs que celui des linguistes eux-

5 Ces résultats sont proches de ceux que l’on a pu observer dans d’autres
communautés francophones périphériques, dont la Belgique francophone (Francard
2001). Mais la base empirique sur laquelle s’appuie A. Prikhodkine pour les obtenir
est bien plus significative que celle de travaux similaires dans d’autres aires
francophones. Préface 7
6
mêmes . On saura donc gré à l’auteur d’avoir analysé conjointement ce que
les informateurs revendiquaient comme leur usage linguistique et les
représentations qui sont liées à ce dernier. Et si cette démarche, en raison de
son ampleur, pourrait sembler précarisée par certaines limites quantitatives
(le petit nombre d’informateurs, le petit nombre d’items lexicaux soumis aux
informateurs), elle reçoit une validation statistique qui compense largement
ces limites.
Le lecteur découvrira également avec intérêt la conclusion générale de cet
ouvrage, suggérant que s’observe un consensus grandissant des Suisses
romands pour promouvoir une « variété nationale ». Si cette évolution paraît
plausible en comparaison de ce qui peut être observé dans d’autres aires
linguistiques francophones, il faudra toutefois préciser ce que recouvre cette
forme de légitimation – et jusqu’à quel point celle-ci est assumée par les
locuteurs. Des études complémentaires sont donc souhaitables pour
prolonger une recherche déjà bien balisée par A. Prikhodkine.
Ce livre, en prenant distance vis-à-vis des stéréotypes en tous genres qui
tiennent souvent lieu d’explication dans le discours commun, devrait
favoriser la prise de conscience, chez les Suisses romands, du rôle essentiel
qu’ils peuvent jouer dans la reconnaissance et la valorisation de leur
communauté linguistique comme pôle de référence en matière de norme
langagière. Il est également l’occasion d’un fructueux dialogue entre la
communauté linguistique suisse romande et les linguistes qui en étudient le
patrimoine linguistique. Il est enfin une publication de référence pour les
chercheurs qui s’intéressent à l’avenir de la francophonie et aux conditions
dans lesquelles les francophones pourront encore vivre en français dans les
prochaines décennies.
Tout cela, grâce au travail d’un francophone originaire de
SaintPétersbourg, qui manie le français avec élégance et efficacité. C’est cela
aussi, la francophonie de demain.

6 Ceux-ci trouveront d’ailleurs dans cette étude une intéressante réflexion
méthodologique – et critique – sur les conditions d’observation des attitudes
linguistiques. Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 8
Références bibliographiques
FRANCARD M., 2001, « Français de frontière : la Belgique et la Suisse
francophones », dans Présence francophone, 56, 27-54.
MANNO G., 1994, Le français non conventionnel en Suisse romande. Étude
sociolinguistique menée à Neuchâtel et à Genève, Peter Lang,
Bern-BerlinFrancfurt/M.-New York-Paris-Wien.
MOREAU M.-L., DISTER A., 2009, Féminiser ? Vraiment pas sorcier ! La
féminisation des noms de métiers, fonctions, grades et titres, De Boeck,
Bruxelles.
PÖLL B., 1998, « Le français ou les français ? La difficile naissance de la
pluricentricité. » dans Lengas, 43, 163-182.
SINGY P., 1996, L’image du français en Suisse romande. Une enquête
sociolinguistique en Pays de Vaud, L’Harmattan, Paris.
SINGY P., 2010, « L’imaginaire linguistique des Romands », dans MALAUSSENA
K. et SZNICER G. (dir.), Traversées francophones, éditions Suzanne Hurter,
Genève, 182-189. INTRODUCTION
Le rapport des Romands à leur langue, objet de ce livre, a suscité
plusieurs recherches. L’intérêt porté à la variation du français dans les
limites de la Suisse romande est à la hauteur des enjeux identitaires qu’elle
présente. Ceux-ci concernent essentiellement le degré d’appropriation par les
locuteurs romands de leur variété : visent-ils les pratiques exogènes, en
tenant pour modèle le français de France? Ou privilégient-ils les usages
endogènes, en voulant rendre leur variété linguistique distincte de l’idiome
hexagonal et en s’affirmant, en quelque sorte, propriétaires de leur langue?
Si nous nous sommes tourné vers un sujet qui a déjà bénéficié d’un
certain intérêt de la part des linguistes, c’était pour apporter un regard
nouveau sur la dynamique du français parlé en Suisse romande. En effet, les
études antérieures présentent un certain nombre de lacunes d’ordre tant
méthodologique que théorique, qui limitent la validité de leurs résultats.
Tout d’abord, les attitudes des sujets parlants ont été élicitées
principalement à partir des stimuli plus ou moins généraux comme, par
exemple, l’accent ou la façon de parler. Sachant que d’une part les objets
définis de façon générale ne s’observent pas tels quels au niveau des
pratiques et que, d’autre part, leur contenu ne renvoie pas nécessairement à
l’ensemble des variantes linguistiques concrètes, les réponses des locuteurs
aux questions générales posent non seulement des problèmes
d’interprétation, mais elles possèdent également un faible potentiel prédictif
des comportements effectifs. Les variations du degré de généralité
aboutissent, en effet, à l’établissement de dynamiques normatives opposées.
C’est ainsi que, lorsque les sujets sont amenés à se prononcer sur l’accent
vaudois (Singy, 1996), ils tendent à déprécier leur façon de parler, en situant
la variété de référence à l’extérieur de leur communauté (en France). Ce
n’est pas le constat auquel parviennent les auteurs d’une autre recherche
(Bouchard & al., 2004 ; Moreau & al., 2007), menée pourtant sur le même
terrain d’enquête.
En évaluant les stimuli présentés sous une forme moins générale – les
échantillons de parole –, les locuteurs vaudois notent, dans plusieurs cas, la
variété romande tout aussi bien, sinon mieux, que la variété du français de
France. Aussi, pour pallier le biais lié à l’interprétation des mesures
produites à partir des catégories générales, nous avons investigué la
dynamique normative au travers d’éléments linguistiques concrets qui
forment la variété romande du français. Au nombre de quarante-cinq, les Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 10
variantes lexicales – les traits les plus nombreux du répertoire régional – ont
servi de stimuli dans cette étude.
Sur le plan théorique, la description de la variation spatiale est le plus
souvent caractérisée par une conception unifiante de la variété locale du
français. Celle-ci suppose que l’emploi de tous les éléments composant
l’idiome local soit régi, à des degrés divers, par la même norme.
L’interprétation de la variation spatiale en termes holistiques n’a, cependant,
que peu d’ancrage dans le réel. Certaines études montrent, en effet, que le
partage du trait régional ne confère pas le même statut à tous les termes
endogènes. Autrement dit, un locuteur peut, dans le cadre du même marché
linguistique, se positionner envers deux pôles normatifs avec des éléments
différents, appartenant pourtant à la même catégorie, celle de la variété
locale du français. Ainsi, nous soutenons que la situation sociolinguistique
en Suisse romande se caractérise par une double dynamique normative : les
locuteurs légitiment certains usages romands, tout en abandonnant d’autres
au profit des termes du français de France.
La portée de notre recherche dépasse le cadre descriptif. Elle contribue à
une meilleure compréhension des mécanismes structurant la variation
spatiale, en expliquant pourquoi certaines variantes lexicales sont plus
susceptibles que d’autres de servir de fondement à la norme endogène. Nous
avançons une hypothèse de nature psycho-sociale, selon laquelle les
locuteurs suisses romands n’investissent de sens positif que les ressources
lexicales qui sont moins concernées par les dimensions de comparaison sur
lesquelles porte la stigmatisation. Pour déterminer le profil de ces variantes
endogènes, nous invoquons des raisons historiques ayant trait à
l’implantation du français dans les limites de la Suisse romande.
En effet, jusqu’à très récemment, l’assimilation linguistique était la
tendance dominante au sein des communautés établies sur le territoire de la
Romandie actuelle. Si l’adhésion au modèle culturel français était
accompagnée d’un discours puriste fustigeant toute trace d’autonomie
linguistique, la stigmatisation s’est surtout focalisée sur les éléments
linguistiques résultant du contact des langues, à savoir les variantes d’origine
dialectale et germanique. Aussi, dans les conditions d’une certaine
émancipation attitudinale qui caractérise les dernières décennies, la
légitimation ne peut porter que sur d’autres traits lexicaux, ceux qu’il est
plus facile de réévaluer positivement. En d’autres termes, les Suisses
romands construisent leur autonomie linguistique au travers des éléments
relevant du français, à savoir ceux qui résultent notamment de la dynamique
propre du français parlé en Romandie.
Enfin, cette étude est la première enquête menée à l’échelle de la Suisse
romande qui appréhende la variation lexicale du point de vue
sociolinguistique. En effet, l’établissement des inventaires de régionalismes Introduction 11
a, jusque-là, été privilégié à l’étude des conditions sociales de leur emploi. Si
l’aspect social de la variation n’a pas été totalement ignoré, son approche
traduisait souvent une attitude normative des descripteurs, qui, ayant leur
intuition pour seule preuve, considéraient les variantes endogènes comme
autant de violations de la norme.
Les points mentionnés, qui rendent compte de la portée de cette thèse,
sont développés dans les trois premiers chapitres de cet ouvrage. Si ces
derniers retracent notre parcours théorique, le quatrième chapitre vise à
présenter le terrain de cette enquête, soit la Suisse romande, sous ses aspects
politique, linguistique et identitaire.
Le cinquième chapitre explicite nos choix méthodologiques. Outre les
critères élus pour déterminer les variables lexicales, le lecteur y trouvera une
description tant des techniques ayant servi à mesurer les attitudes
linguistiques que de la structure de l’entretien, qui a permis la production des
données. Les principes ayant présidé à la construction de l’échantillon
devant représenter la population romande sont également exposés dans cette
partie de notre recherche.
La présentation de la méthodologie est suivie par l’examen et la
discussion des résultats. Le chapitre 6 rend compte du contenu du stéréotype
de la variété locale du français, tandis que le chapitre suivant établit quelles
variantes lexicales concrètes sont associées aux dimensions stigmatisées de
l’idiome local. Sont ensuite exposés les résultats qui nous renseignent sur les
préférences des Romands en termes d’usage des termes endogènes. Le
chapitre 9 rend compte de la perception des variables lexicales sur cinq
attributs évaluatifs. Enfin, après une confrontation des résultats aux
hypothèses, nos conclusions sont formulées dans le chapitre 10.
Remerciements
J’aimerais témoigner ici ma reconnaissance à celles et ceux sans qui ce
livre n’aurait pas été ce qu’il est. Je pense ainsi à mes informateurs et
informatrices : leur parole anime la grande partie des pages qui viennent.
Pour suivre l’ordre chronologique qui va de la production des données à
leur analyse, j’aimerais remercier Philippe Blanchard et Aris Xanthos pour
leur aide en matière statistique et Simon Martin pour son soutien
cartographique. Ma reconnaissance va tout particulièrement à François
Bavaud, qui m’a guidé pas à pas à travers plusieurs méthodes de l’analyse
statistique. Maribel Fehlmann a bien voulu lire les chapitres de résultats
issus de l’application d’une partie de ces méthodes. Je voudrais la remercier,
par ailleurs, pour son soutien et ses encouragements qui m’ont été très utiles
ces derniers mois. Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 12
C’est tout au long des dernières années que Rémi Jolivet et Pascal Singy
ont dirigé cette thèse. Je tiens à les remercier pour le soutien et la confiance
qu’ils m’ont témoignés. De précieux conseils m’ont été prodigués par mes
experts, Michel Francard et Dennis R. Preston. Je les remercie d’avoir
accepté de juger ma thèse et de s’être montrés très disponibles pour les
discussions précédant et suivant le colloque scientifique.
C’est grâce à la bourse de jeune chercheur financée par le Fonds national
suisse de la recherche scientifique que j’ai passé une année à l’Université
catholique de Louvain, où j’ai été accueilli par la très chaleureuse équipe de
Valibel. Merci à tous ses membres et particulièrement à Philippe Hambye
pour nos stimulantes discussions. Mes remerciements vont également à la
Société Académique Vaudoise et la Fondation J.-J. van Walsem pro
Universitate, qui, grâce à leur soutien financier, ont avancé l’aboutissement
de ce travail.
Les membres des trois volets – russe, suisse et français – de ma famille
m’ont toujours grandement soutenu et ont tout fait pour que mon statut de
doctorant ne s’éternise.
Je ne sais comment exprimer ma gratitude envers ma femme, Brigitte, car
toute mon œuvre est la sienne.

PREMIERE PARTIE
ASPECTS THEORIQUES
CHAPITRES 1 à 4
CHAPITRE 1
Décrire la variation spatiale en français :
une entreprise dialectologique ?
1.1. Perpétuation des méthodes dialectologiques
L’intérêt pour la variation spatiale en francophonie du Nord s’est
e accentué dans la deuxième moitié du XX siècle, principalement au travers
de la description lexicographique, devenue « le mode d’approche et
d’appréhension privilégié de la variation géographique » (Chambon,
1997a : 9). Fait remarquable, les travaux réalisés dans ce domaine ont
pendant longtemps été l’œuvre d’auteurs non seulement se réclamant de la
tradition dialectologique, mais également perpétuant ses méthodes. Sur le
plan des raisons pouvant expliquer cet état de fait, citons, tout d’abord, ces
quelques lignes de Taverdet (1977 : 5), contenues dans l’avant-propos du
premier grand recueil d’articles consacrés aux français régionaux et
annonçant d’emblée les nouvelles priorités des dialectologues :
[…] notre mission était avant toute chose de noter ce qui pouvait rester des
patois encore vivants ça et là, mais la plupart du temps en voie de disparition
rapide ; il nous fallait courir au plus pressé, noter des formes qui s’éteignent
avec les réalités, noter des langues qui meurent avec les derniers utilisateurs ;
mais, aujourd’hui, notre immense moisson touche à sa fin et la plupart des atlas
linguistiques régionaux sont publiés ou en cours de publication ; nous pourrons
alors regarder du côté du français régional.
L’intérêt porté par les dialectologues à la variation spatiale du français
peut s’expliquer également par une conception que ces derniers ont forgée à
propos de l’origine des faits marqués géographiquement. En effet, ces
auteurs (par ex. Tuaillon, 1977 : 8 ; Tuaillon, 1983 : 44 ; Vurpas, 2006 : 213)
tendent à considérer le français régional comme une perpétuation des
dialectes, en voyant dans les emprunts dialectaux une source principale de la
1régionalité (Chambon, 1997b : 35 ; Gleißgen & Thibault, 2005 : XII) .

1
A côté des traits provenant du substrat dialectal, d’autres types de régionalismes
ont été distingués : les emprunts aux langues voisines, les archaïsmes (les termes que
le français standard a éliminés mais qui sont toujours en usage dans une région
donnée) et les créations locales (les éléments dont l’origine est imputable à
l’évolution du français parlé sur un territoire particulier) (par ex. Straka, 1983 ;
Schüle, 1981 ; Poirier, 1995). Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 16
Cette tendance de dialectisation du fait régional, que Chambon
(1997b : 35) appelle compensatrice et réparatrice parce qu’elle permet de
prendre une certaine revanche sur l’étiolement des dialectes, s’est souvent
accompagnée d’un refus de rupture avec la tradition dialectologique, cette
dernière ayant servi de réservoir de méthodes confirmées et expérimentées
dans l’étude des dialectes. Concrètement, ces « emprunts »
méthodologiques peuvent se résumer par ces quelques points :
L’aire de l’enquête. A l’instar des études dialectologiques, l’enquête
visant la variation spatiale du français se caractérise par une
localisation plus ou moins importante de son terrain, celui-ci pouvant
aller d’une commune (par ex. Casanova, 1977 ; Tuaillon, 1983) à une
2région (par ex. Taverdet, 1977 ; Martin, Vurpas & Fréchet, 2002) .
Quelle que soit l’aire des investigations, leur focalisation ruraliste est,
dans beaucoup de cas, manifeste, en ce sens qu’un village continue
d’être, aux yeux de beaucoup de spécialistes des français régionaux,
un terrain d’études par excellence des pratiques issues des parlers
locaux et les perpétuant (Taverdet & Straka, 1977 ; Straka, 1983 : 32 ;
Chambon, 1997a : 16 ; Martin, Vurpas & Fréchet, 2002 : 115).
Profil des témoins. « Le témoin reste donc, par définition, le vieux
villageois qui est né dans le pays qu’il habite encore et où l’enquêteur
le rencontre », notait Jacques Chaurand dans son « Introduction à la
dialectologie française » (1972 : 189). On retrouve cette disposition
méthodologique dans bien des travaux consacrés à la variation
spatiale du français. L’enquêté âgé, de sexe masculin et de profession
liée à la terre devient, en effet, le prototype des études sur les
régionalismes (cf. Tuaillon, 1983 : 31 ; Taverdet, 1990 : 715-716).
Cette option méthodologique ne peut se résumer à la seule vitalité de
la tradition dialectologique ; elle dénote également l’absence de
rupture avec l’ancien objet d’étude : « La disparition prochaine des
dialectes et donc du bilinguisme patois-français qui explique une part
non-négligeable des régionalismes, nous a incités à recueillir le
maximum de traits régionaux, y compris ceux qui ne sont plus
employés ou connus que par certaines catégories de la population, en
général les personnes les plus âgées » (Martin & al., 2002 : 114).
Niveau de description. C’est incontestablement le lexique qui occupe
une place prépondérante dans la description des faits régionaux
(Straka, 1977 : 273). Bien qu’elle n’exclue pas l’établissement de

2
Notons, à ce propos, une éclosion de dictionnaires produits en France dans les
années nonante et consacrés à la description du français régional de telle ou telle aire
géographique (par ex. Blanchet, 1991 ; Vurpas & Michel, 1992 ; Fréchet & Martin,
1993).
Chapitre 1. Décrire la variation spatiale en français… 17
cartes et d’atlas, la recherche de terrain a eu pour but principal une
description lexicographique des variétés régionales.
Focalisation référentielle. La tradition ruraliste a amené bon nombre
de spécialistes des français régionaux à décrire des vocabulaires
d’activités traditionnelles relatives au monde agricole (Chambon,
1997a : 17). C’est ainsi qu’un des premiers colloques consacrés aux
français régionaux (Taverdet & Straka, 1977) recueille des articles
traitant des termes viticoles : le vocabulaire de l’eau-de-vie de cidre
ou de calvados (Lepelley, 1977) ou encore le langage des vignerons
de Bevaix (Casanova, 1977).
1.2. Objet de description n’est pas « français »
Héritier du substrat, se trouvant ancré dans le milieu rural et populaire, le
français régional décrit dans les travaux des dialectologues semble endosser
un prestige limité associé aux dialectes en général (Chaurand, 1972). Sans
faire de rupture avec le discours des enquêtés, les chercheurs tendent à
adopter eux-mêmes une posture normative dans la description de la variation
spatiale, en considérant le français régional comme « un ensemble de
violations de la norme » (Voillat, 1971 : 217). Corollairement, l’étude des
régionalismes semble se situer en dehors de l’idiome français, et donc de sa
variation, dès lors que les traits régionaux sont envisagés dans la perspective
différentielle « par rapport à une langue officielle, commune, qu’on appelle
3le bon français ou le français tout court » (Tuaillon, 1977 : 10) . Dès lors, le
terme de français régional, à l’instar du dialecte, ne se définit que dans
l’opposition qu’il entretient avec celui de français, entendu comme la
représentation normative de la langue (Chambon, 1997a : 15 ; Corbeil,
1984 : 34).
Véhiculant ainsi activement l’idéologie du standard (Milroy & Milroy,
1985), ces chercheurs portent un regard fataliste sur l’avenir des français
régionaux ; ces derniers, à l’instar des dialectes, doivent disparaître dans le
mouvement général de la standardisation du français. C’est ainsi que le
dialectologue suisse Voillat note que « d’une façon moins spectaculaire que
le patois au siècle dernier, mais pour des raisons analogues, le français
régional <s’en va> » (1971 : 241). L’aspect justement « moins
spectaculaire » de la disparition des marques régionales semble s’inscrire en
porte-à-faux avec la conception normative de la régionalité. Ce paradoxe –
survivance des traits marqués spatialement malgré leur « écart originel » –

3 Cette vision reflète la définition donnée au mot régional par Charles Bruneau :
« mot que […] tout le monde croit être français, alors qu’en réalité il ne l’est pas »
(1961 : 174).
Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 18
est probablement à l’origine du mythe du caractère inconscient des
régionalismes. Chantre de cette explication basée exclusivement sur son
intuition, Straka déclare ainsi que « la plupart des locuteurs, même
hautement scolarisés, ne font pas de distinction entre les mots régionaux et
les mots de la langue générale, et n’ont aucune conscience de leurs
régionalismes » (1983 : 37). Cette affirmation, jamais véritablement remise
en question (Gleißgen & Thibault, 2005 : XI), a été quelque peu nuancée, les
locuteurs des catégories sociales élevées se faisant attribuer une conscience
linguistique plus développée. Aussi le français régional voit-il sa pratique
fort limitée parmi « les gens cultivés et instruits qui savent se corriger »
(Tuaillon, 1977 : 26), ceux-ci tendant, tout au plus, à l’utiliser « pour les
besoins de l’expressivité, de l’ironie ou même de la malice » (Tuaillon, 1977
: 26 ; cf. aussi Voillat, 1971 : 230). Pour ce qui est de la population cible des
enquêtes dialectologiques (cf. § 1.1, « profil des témoins »), c’est l’idée de la
diglossie qui s’impose, en écho à la traditionnelle répartition fonctionnelle
entre les dialectes et le français : « […] ces gens riches d’une langue de
terroir lisent le français banal de la presse, écoutent celui de la Radio et de la
Télévision et, par le jeu tout naturel des niveaux de langue, parlent
euxmêmes, quand cela est nécessaire, un français un peu plus châtié que celui
dont ils se servent entre gens du pays » (Tuaillon, 1983 : 46). Mais quelle
que fût la niche qu’occupaient les marques régionales, leur persistance dans
l’usage, s’agissant surtout de l’emploi conscient, amenait les dialectologues
à en chercher des explications.
1.3. Pourquoi les régionalismes survivent-ils malgré tout?
Quelques particularités se dégagent lors de l’examen des réponses
apportées à cette question. Tout d’abord, celles-ci sont avancées en l’absence
d’observations méthodiques. Ensuite, la domination du français servant de
4référence n’est jamais véritablement remise en question. Enfin, seul le
lexique sert de terrain d’illustration, étant donné, d’une part, sa prévalence
en nombre de traits et, d’autre part, une condamnation plus virulente des
5faits relevant de la prononciation et de la syntaxe .

4
Souvent, ce sont les outils de codification et de maintien des usages normés
français qui sont déclarés explicitement comme références. C’est ainsi, par exemple,
que Schüle écrit : « Il est évident que c’est le dictionnaire français, les dictionnaires
français jusqu’au dernier Larousse en 7 volumes, et la grammaire française, qui nous
servent de langue de référence » (1981 : 184).
5 Tuaillon note, par exemple, que « les mots régionaux choquent moins que les
écarts grammaticaux, ne serait-ce que parce que chaque Français a l’habitude de
rencontrer des mots nouveaux, dans ses lectures ou dans ses conversations » (1983 : 26). Chapitre 1. Décrire la variation spatiale en français… 19
Inévitablement, la question de la survie des régionalismes débouche sur
leur hiérarchisation. Ainsi, curieusement, unis par le partage du seul trait
régional, assemblés sous le même dénominatif en un véritable idiome défini
par son écart par rapport au français commun ou correct (Tuaillon, 1983 : 3),
les régionalismes lexicaux se trouvent investis de quelques spécificités dans
leurs rapports à la norme.
Parmi les régionalismes qui « réussissent », les chercheurs d’inspiration
dialectologique distinguent généralement deux cas de figures : lorsque
l’équivalent du français de France est indisponible dans la conscience des
locuteurs et lorsque le français de France ne possède pas d’équivalent pour
6désigner la réalité exprimée par le terme régional . C’est principalement au
sein de cette dernière catégorie que se situent les éléments régionaux que
l’on a appelés, après Doppagne (1979), régionalismes de « bon aloi ». Pour
être à l’abri des condamnations, les marques régionales doivent présenter
l’avantage de ne pas « recourir à des périphrases parfois encombrantes »
(Doppagne, 1979 : 9) ou encore d’être mieux faites, plus harmonieuses ou
plus précises que leur équivalent du français de référence (Voillat,
1971 : 228). N’ayant aucunement le dessein de remettre en cause la
supériorité du lexique « officiel », les auteurs ne tendent à légitimer, de la
sorte, que les items topolectaux qui viennent combler les lacunes du français
de référence.
A ce propos, comment ne pas établir de parallèles entre ce type de
rationalisations et l’approche fonctionnelle de Frei (1982), dans le cadre de
laquelle une forme incorrecte vient satisfaire un besoin de la langue réputée
correcte? Il ne convient pas néanmoins de surestimer la portée de cette
promotion régiolectale : le lecteur est, en effet, rapidement assuré que « le
nombre de régionalismes à introduire dans la langue commune restera assez
limité » (Doppagne, 1978 : 90), l’abus de termes régionaux travaillant à
l’encontre de la clarté de la langue (Doppagne, 1978 : 92).
Dans un but similaire de hiérarchisation des usages topolectaux, d’autres
chercheurs (Piron, 1978 et 1979 ; Carton, 1987 ; Chevalley, 2006) ont visé à
distinguer plusieurs variétés au sein du français régional, suivant le degré de
présence des marques dialectales. Si l’approche normativo-diachronique et
l’impossibilité de quantifier le degré de dialectalité (Pooley, 2000 : 120) sont
communes à ces études, les termes choisis pour désigner les variétés
intermédiaires entre le français « commun » et le dialecte varient d’un auteur
à l’autre. Mais ce qui les unit par-dessus tout, c’est une conception plurielle

6
Dans ce dernier cas, les termes qui renvoient à des référents spécifiques à une
région ou un Etat (cuisine, faune, flore, techniques agricoles ou encore
administration) constituent une catégorie à part, ne subissant pas de réelle
concurrence de la part du français de France. Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 20
de la variation spatiale, qui pose, à partir de critères dénués de toute rigueur
méthodologique, mais traduisant certaines attitudes de ses descripteurs, une
évaluation polarisée des faits régionaux. Ainsi, d’une part, le « français
dialectal », par définition fortement teinté de traits dialectaux, qui existerait
partout où le français se superpose à des parlers vernaculaires encore vivants
ou déjà disparus (Piron, 1978 : 25 ; Chevalley, 2006 : 95) ; partageant les
caractéristiques sociales de ses détenteurs, cette variété est représentée, par
ailleurs, comme fortement variable et instable. D’autre part, le « français
marginal », qui, à la différence du « français dialectal », « comporte de
nombreux mots usités – en dehors de toute sanction normative – dans
l’usage écrit (non littéraire), et certains d’entre eux se sont trouvés consacrés
par la langue officielle du pays » (Piron, 1979 : 209). Souffrant d’un déficit
de légitimité, le « français dialectal » a une extension sociolinguistique
limitée, car, au sein de la bourgeoisie, il s’utilise principalement à titre
folklorique ou expressif (Piron, 1978 : 26 ; Tuaillon, 1977 : 20).
Pour ce qui concerne les traits spatiaux, nous sommes donc en présence
de deux pôles : le premier, fortement dialectisé, dont il faudrait se départir ;
le second, un français normalisé exempt de marques régionales dialectales
trop saillantes (non adaptées phonétiquement), mais gardant quelques termes
de « bon aloi ». Cette conception normative de la variation fait écho aux
e eguides de correction et de cacologies des XIX et XX siècles (en Suisse : p.
ex., Dupertuis, 1892 ; Plud’hun, 1906 ; Chessex, 1954 ; en Belgique : les
nombreuses « Chasses aux belgicismes » avec, par ex. Hanse & al., 1971 et
1974) qui prônaient déjà l’abandon des « barbarismes » et des
« provincialismes », ceux-ci étant pour la plupart des emprunts aux dialectes
et aux langues des régions limitrophes. Se distinguant clairement par leurs
visées et leur degré de normativité, les deux courants se rejoignent quant au
modèle de fonctionnement langagier qu’ils élisent : « le bon français ou le
français tout court » (Tuaillon, 1977 : 10), qui ne laisse pas de place à la
variation spatiale.
1.4. Inscrire la variation sociale dans l’approche lexicographique
Revêtir le rôle de descripteurs des usages topolectaux dans ses aspects
sociolinguistiques et, de la sorte, pallier les insuffisances des études
antérieures, telle est la préoccupation des lexicographes contemporains qui
se penchent sur la variation spatiale. A cet égard, trois grandes entreprises
ont été achevées ces dernières années : Dictionnaire suisse romand [DSR]
(Thibault & Knecht, 1997 et 2004), Dictionnaire historique du français
québécois [DHFQ] (Poirier, 1998) et Dictionnaire des régionalismes de
France [DRF] (Rézeau, 2001), la quatrième, Dictionnaire du français en
Belgique [DFB] (Francard, en préparation), étant en cours de réalisation. Chapitre 1. Décrire la variation spatiale en français… 21
Créer des inventaires de régionalismes en tenant compte des conditions
sociales de leur emploi a nécessité des ajustements tant d’ordre théorique
que méthodologique. Sur le plan théorique, le français régional a cessé d’être
pensé comme un système linguistique distinct du français (Chambon, 2005 :
10), provoquant logiquement une prise de distance par rapport à la vision
« substratiste » de la genèse des français régionaux. De surcroît, même si la
perspective différentielle est restée dominante, la variation spatiale n’est plus
envisagée de manière isolée : elle est considérée comme indissociable de la
variation sociale.
Inévitablement, la méthodologie aurait dû suivre ces dispositifs
théoriques, en rompant avec les pratiques impressionnistes héritées des
auteurs d’inspiration dialectologique et en donnant la priorité à la prise en
compte des comportements linguistiques des locuteurs et de leurs sentiments
envers les régionalismes, afin de déterminer le degré de leur légitimité
(Robillard, 1995 : 189). Ce réajustement méthodologique, d’une importance
capitale, devait mener également à une meilleure représentativité de la
population soumise à l’enquête, tant sur le plan social, géographique que
générationnel.
Force est de constater que, malgré la volonté affirmée de prendre en
compte l’aspect sociolinguistique de la variation, celui-ci est resté
sousexploité dans les ouvrages lexicographiques. Deux raisons semblent
expliquer cet état de fait. D’abord, l’intérêt des lexicographes s’est
davantage porté sur la dimension historique, d’une part par tradition, et
d’autre part dans la volonté de marquer une rupture avec les descriptions
« amateuristes » ayant fleuri auparavant (Chambon, 2005 : 4). A cet égard, il
est intéressant de comparer les commentaires sur la vitalité des faits
régionaux et les articles consacrés à leur histoire, ces derniers étant d’une
densité informationnelle largement supérieure (cf. l’édition du DSR de
Thibault & Knecht, 2004). Il serait toutefois exagéré d’en faire porter la
responsabilité exclusivement aux auteurs de ces dictionnaires. Ce serait, en
effet, faire abstraction de la faisabilité d’un projet ayant pour visée de
déterminer la vitalité et la légitimité des régionalismes dans un dictionnaire
comptant plusieurs centaines d’entrées.
Ensuite, les besoins lexicographiques ont déterminé la primauté du
corpus sur le statut des items lexicaux. Le caractère extensif des enquêtes en
termes de nombre de mots ne permet guère de construire un dispositif
méthodologique censé objectiver le rapport des sujets parlants envers les
régionalismes. Comment imaginer un locuteur répondre à plusieurs
questions par item, si le nombre de ces derniers s’élève à quelques milliers?
Dans ces conditions, même si les échantillons sont structurés de façon à
représenter des couches relativement larges de la population, les aspects
sociaux de la variation ne sont souvent abordés que d’une façon intuitive Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 22
(Chambon, 2005 : 10), la priorité étant donnée à la description spatiale des
7éléments régionaux . La mesure de la vitalité exprimée dans ces enquêtes par
l’emploi déclaré tend, en effet, à occulter d’autres indicateurs non moins
importants, de la variation. Il s’agit, en premier lieu, des attitudes des sujets
parlants traduisant des valeurs attachées aux variantes régionales. Enfin, la
mesure de la vitalité des régionalismes, telle qu’elle est entreprise par les
lexicographes, perpétue, nous semble-t-il, la tradition dialectologique qui
considère les régionalismes en tant que classe d’unités distincte de la variété
dite de référence.
Cette position se traduit par le fait que la description de la variation
régionale est envisagée en dehors de ladite variété, les termes régionaux
étant évalués pour eux-mêmes sans aucune perspective de comparaison avec
leurs équivalents non marqués spatialement, comme si la concurrence entre
les variantes était inexistante… En d’autres termes, la question des normes
et, de surcroît, de la dynamique du français parlé au sein de ces
communautés est restée ignorée. S’appuyant sur les acquis de la lexicologie
différentielle, notamment pour ce qui est du corpus des variétés, la
sociolinguistique francophone va privilégier, quant à elle, l’investigation de
leur statut.

7 C’est ainsi que, vu la taille du questionnaire (250 pages), les auteurs du DFB
n’ont investigué que deux dimensions – la conscience et l’emploi déclaré de chaque
trait (Francard & al., 2002). CHAPITRE 2
Normes dans la francophonie du Nord :
dynamiques aux antipodes
Une des particularités des recherches sur la variation spatiale en
francophonie du Nord, du moins dans sa partie européenne, sied dans la
nonadoption des méthodes variationnistes anglo-saxonnes, inspirées des travaux
1pionniers de William Labov (1976) . Sans en évoquer ici les raisons (cf.
Pooley, 2000 et Gadet, 1996 pour leur synthèse), notons simplement que les
2chercheurs francophones ont davantage mis l’accent sur ce qu’il est
convenu d’appeler « folk linguistics » ou la linguistique populaire, par
opposition à la linguistique « savante » (Niedzielski & Preston, 2000). Cette
approche consiste à scruter non pas les pratiques effectives des sujets
parlants, mais les représentations de leurs propres pratiques et de celles des
autres. Cette orientation de recherche a réhabilité le locuteur et sa place dans
la théorie linguistique, en ce sens qu’elle a reconnu au sujet parlant la
compétence d’avoir des jugements sur la langue et qu’elle a proclamé
l’intérêt d’en faire un objet d’étude scientifique, en postulant l’incidence des
représentations sur les productions langagières effectives. Ainsi, la
conscience des faits langagiers, les diverses réactions des sujets à un
stimulus et les sentiments subjectifs envers la langue deviennent des thèmes
de recherche privilégiés dans la sociolinguistique francophone.
Une autre spécificité des recherches sur la variation spatiale en
francophonie est l’objet à partir duquel les attitudes des locuteurs ont été

1 A cet égard, Gadet écrit qu’« il n’existe à peu près pas à ce jour de
sociolinguistique variationniste française » (1996 : 89). Si l’essentiel des recherches
du type labovien a été l’œuvre des sociolinguistes canadiens, signalons toutefois
quelques travaux d’inspiration labovienne produits par des chercheurs français et
datant essentiellement de la fin des années septante : par ex. Laks, 1977 ; Gueunier
& al., 1978 ; Lefebvre, 1991. Plus récemment, ce sont les sociolinguistes
britanniques qui ont fourni un nombre significatif d’études variationnistes sur le
terrain français (pour une synthèse, voir Hornsby & Pooley, 2001).
2 Pour expliquer le faible degré d’intégration de l’étude des attitudes linguistiques
dans les recherches variationnistes, Kristiansen & Jørgensen (2008 : 301-302)
évoquent les doutes que les sociolinguistes de ce champ auraient quant à la validité
et la fidélité des données attitudinales. Face à ces doutes, Preston (2010) invite les
chercheurs à adopter une méthodologie tout aussi rigoureuse que celle employée
dans l’étude des comportements, en tenant compte de la variabilité des données en
fonction notamment des conditions d’élicitation des attitudes. Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 24
suscitées. La plupart de ces recherches ont en effet porté sur les évaluations
par les sujets parlants d’une variété spatiale dans sa globalité, que ce soit
sous forme de concepts généraux (par ex. l’accent ou la façon de parler) ou
d’échantillons de discours un peu plus spécifiés. Aussi, l’objet soumis aux
enquêtés représentait un donné plus ou moins général, sans avoir été
systématiquement traduit en une série d’indicateurs concrets (par exemple,
des manifestations concrètes que sont les réalisations lexicales, syntaxiques
ou phonétiques).
Nonobstant ces similarités, les recherches axées sur la variation du
français dans les pays francophones du Nord divergent quant à la localisation
de la norme de référence au sein de ces communautés.
2.1. Une variété de référence exogène
2.1.1. Conflit de variétés et stratégies de compensation
Les résultats de plusieurs études (pour la Suisse : Singy, 1996, Singy &
al., 2004 ; L’Eplattenier, 1998 ; L’Eplattenier-Saugy, 1999 ; pour la
Belgique : Francard, 1993 ; Garsou, 1991 ; Lafontaine, 1986, 1991 ; pour le
Québec : D’Anglejan & Tucker, 1973 ; Boisvert & al., 1993 ; Remysen,
2004 ; Maurais, 2008) montrent que les Francophones ont tendance à ne pas
mettre sur un pied d’égalité leurs variétés nationales (suisse, belge,
québécoise) et le français de France, et plus particulièrement celui de Paris.
Produit d’une comparaison systématique de ces variétés, la vision
hiérarchisante des usages linguistiques prête aux Français une qualité de
langue meilleure, proche de la norme, tandis que les variétés nationales sont
stigmatisées et dotées d’un faible prestige, ce qui les place en situation de
subordination linguistique. C’est ainsi, par exemple, que les locuteurs
vaudois interrogés par Singy (1996 : 99) sont majoritaires – près de 60% – à
penser que c’est en France que l’on parle le mieux le français. La même
enquête révèle que c’est l’accent parisien que les informateurs tiennent pour
le plus raffiné (Singy, 1996 : 103). Près de la totalité des enseignants
interrogés par Lafontaine (1986 : 120) trouvent que l’accent wallon est
moins correct que l’accent légitime français. En analysant les discours des
locuteurs belges, la même auteure constate que la manière de s’exprimer des
Français, perçue comme plus fine, suscite l’admiration (Lafontaine, 1991 :
23). Au Québec, les résultats obtenus par D’Anglejan & Tucker (1973 :
1619) indiquent notamment que les enquêtés sont majoritairement d’accord
pour dire que le français parlé au Québec doit être amélioré, ces mêmes
enquêtés déclarant simultanément que parler correctement pour eux est plus
important que parler à la manière québécoise. Plus récemment, l’enquête de
l’Office québécois de la langue française révèle que plus de trois Québécois Chapitre 2. Normes dans la francophonie du Nord… 25
sur cinq disent parler moins bien que les francophones européens (Maurais,
2008 : 100).
Pour expliquer un tel profil des attitudes des francophones envers leur
langue, plusieurs chercheurs ont invoqué le modèle Centre-Périphérie,
théorisé, dans son application à la francophonie, dans le travail de Singy
(1996 : 26-31). Dans le cadre de ce modèle, l’espace francophone est
considéré comme un espace fonctionnel – régi par une pratique commune du
français – hiérarchiquement organisé, qui se présente sous les traits d’une
3classe socio-spatiale opposant un ensemble périphérique dominé à une aire
de référence, dont le rôle, au vu des conditions élues comme nécessaires –
concentration des pouvoirs intellectuel, décisionnel et informationnel – serait
dévolu à la région parisienne et plus généralement à la France (Singy, 1996 :
30-31). Dans ces conditions, les autres variétés diatopiques, ne disposant pas
de capital suffisant pour être portées à la reconnaissance, seraient placées en
situation de sujétion linguistique.
La description du rapport entre les variétés linguistiques en termes de
4domination complète du français de France est cependant réductrice. Car on
perçoit en même temps les signes d’un certain rejet de cette domination, par
exemple dans la qualification de l’accent parisien comme le moins
sympathique par les enquêtés vaudois (37%), bien que la France, et plus
particulièrement Paris, soient tenus pour espace de référence par ces mêmes
enquêtés (Singy, 1996 : 111). Par ailleurs, plus de six personnes sur dix
affirment se sentir à égalité lorsqu’ils parlent avec un Français (Singy, 1996 :
179). A peu près le même nombre de locuteurs (64,8%) disent qu’il ne leur
est jamais arrivé d’effacer leur accent devant des Français (Singy, 1996 :
192). Enfin, le signe, non négligeable selon nous, de manifestation du
sentiment d’injustice de la part des Vaudois est leur réaction à la publicité
française recourant à l’« accent suisse » : près de la moitié d’entre eux disent
être furieux, agacés ou encore gênés (Singy, 1996 : 198).
Au Québec, les sujets parlants interrogés par D’Anglejan & Tucker
(1973 : 13) refusent d’adhérer au stéréotype selon lequel le français parlé au
Québec n’est pas aussi beau que le français européen. Dans l’enquête de
Maurais (2008 : 44), on relève que plus des deux tiers des répondants

3
Une classe socio-spatiale désigne tout groupe social déterminé par une
appartenance spatiale (Reynaud, 1981).
4
Le syntagme français de France renvoie ici et dans les pages qui suivent à sa
variété standard – c’est-à-dire celle partageant les caractéristiques suivantes (Auer,
2005) : elle est la cible des locuteurs de plusieurs variétés vernaculaires ; elle est
considérée comme une variété haute (de prestige) et utilisée pour l’écriture ; elle est,
au moins partiellement, codifiée et élaborée (existence d’une grammaire et d’un
dictionnaire). Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 26
pensent que l’accent québécois est plus beau que l’accent français. Cette
même étude (Maurais, 2008 : 39) révèle que près de la totalité des
informateurs sont d’accord pour dire que les particularités lexicales
québécoises constituent une richesse qu’il faut absolument conserver.
En Belgique, Francard (1993 : 16) note que « …l’auto-dépréciation de
leur [les Belges francophones] variété ne s’accompagne pas nécessairement
d’une adhésion aveugle à la variété légitime ». Les résultats qu’obtient
Lafontaine (1991) montrent des enseignants liégeois prendre leurs distances
envers la prononciation parisienne, tout en lui reconnaissant une légitimité.
Ainsi, la chercheuse belge décèle dans les discours des sujets qu’elle a
interrogés « […] une admiration où perce parfois l’agacement : aux yeux de
beaucoup de Belges, le Français « en fait trop », il « fransquillonne »,
« pince » tellement son français que cette façon de parler perd tout
« naturel » et apparaît comme dépourvue des qualités humaines de chaleur,
de sympathie qui font notamment la « saveur » des accents régionaux »
(1991 : 23). Cette attitude va parfois jusqu’à une inversion de la hiérarchie,
perceptible dans l’affirmation du type « on parle finalement mieux le
français que les Français. Ce n’est pas un hasard s’il y a des grammairiens
célèbres en Belgique… » (Lafontaine, 1991 : 24-25).
Le conflit entre les variétés se cristallise lorsque l’on demande aux sujets
d’évaluer les variétés du français sur les dimensions classiques en
psychologie sociale, à l’aide de l’échelle de type Likert. Ryan & al. (1982)
ont étudié un grand nombre de telles attitudes-réactions et en ont suggéré un
modèle général : les locuteurs de variétés dominées tendent à caractériser les
locuteurs de leur propre variété avec les termes suivants : ils sont perçus
comme chaleureux, amicaux, honnêtes, sympathiques, mais aussi lents, peu
intelligents et lourds. Tandis que les locuteurs de la variété dominante ou
standard sont plutôt perçus comme des êtres froids, malhonnêtes, peu
sympathiques, mais aussi efficaces, intelligents et ambitieux.
Il est intéressant de noter que l’utilisation de techniques différentes
conduit à des résultats semblables – la variété dominante est perçue plus
favorablement sur la dimension relevant du statut social, tandis que la variété
présentant un déficit de légitimité est décrite plus positivement sur les traits
relatifs à la sociabilité. C’est ainsi que lorsque l’on soumet à l’évaluation un
simple dénominatif de la variété, les enseignants belges tendent à qualifier
l’accent parisien comme étant plus correct que l’accent liégeois, ce dernier
étant en même temps évalué comme plus chaud et plus doux (Lafontaine,
51991 : 120). S’agissant de la technique du locuteur masqué , les résultats de

5 La technique du locuteur masqué (matched-guise technique = MGT) a pour but
de niveler l’incidence des variables non contrôlées (propres au discours spontané) à
l’exception de la variable manipulée, seule à devoir expliquer les phénomènes Chapitre 2. Normes dans la francophonie du Nord… 27
Bayard & Jolivet (1984 : 155) montrent notamment que si l’intelligence et le
prestige de la profession attribués aux locuteurs sont inversement
proportionnels à l’intensité de l’accent vaudois, la sympathie est, en
revanche, perçue dans la voix des personnes présentant un accent vaudois
marqué. Enfin, l’étude de L’Eplattenier-Saugy (1999 : 357), réalisée dans le
6cadre méthodologique de la dialectologie perceptive , fait apparaître que les
Romands sont enclins à juger la variété parisienne d’une part comme plus
correcte et d’autre part comme moins plaisante que les variétés locales du
français.
Si la prégnance de la norme exogène est évidente dans ces résultats, ils
démontrent également que certains francophones ne perçoivent pas la
sujétion linguistique à la France comme une situation arrêtée, à savoir stable
et légitime. Une situation que les chercheurs tendent à interpréter en termes
de stratégies de compensation au sentiment d’infériorité. Pour rendre compte
des différentes facettes du rapport des Belges francophones à leur langue,
Francard (1993 : 14-19) a proposé une définition, de nature psycho-sociale,
7de l’insécurité linguistique , qui se décline en quatre points : la sujétion
linguistique à la France, la dépréciation des variantes régionales, le recours à
des stratégies de compensation en faveur des variantes non légitimes et une
vision pessimiste de l’avenir du français. L’ambivalence des attitudes des
sujets parlants a également été mise en évidence par Singy dans son enquête

variables. Concrètement, si cette variable est, par exemple, l’accent, un locuteur
enregistre plusieurs fois le même texte différant uniquement quant à la nature de
l’accent testé, les autres paramètres tel le débit restant identiques. Ces
enregistrements, produits par plusieurs locuteurs, sont ensuite disposés au hasard sur
une bande son. Les juges sont invités à noter les échantillons de parole sur différents
critères évaluatifs. Il est à noter que le dispositif méthodologique est réalisé de sorte
à faire croire aux auditeurs que chaque séquence est produite par un locuteur
différent (Garrett & al., 2003 : 51-52).
6 Dans les enquêtes réalisées dans le cadre de la dialectologie perceptive, les sujets
parlants sont invités à produire non pas des attitudes à propos des constructions
décontextualisées que sont les variétés linguistiques évaluées notamment dans la
MGT, mais des jugements à propos des noms de variétés et des catégories concrètes
aux limites géographiques précises, définies par les locuteurs eux-mêmes sur une
carte (Preston, 1999). Les locuteurs évaluent généralement les variétés ainsi
délimitées quant à l’existence de différences entre celles-ci et selon leur caractère
correct et plaisant.
7 L’expression « insécurité linguistique » apparaît pour la première fois dans les
travaux de Labov rendant compte de son enquête sur la stratification sociale des
variables phonologiques à New-York (cf. Labov, 1976). L’insécurité linguistique
mesurée par Labov à partir de l’écart entre « usage personnel » et « usage correct »
(1976 : 200), se manifeste, au niveau des comportements, notamment par un effort
conscient de correction et des réactions fortement négatives envers la façon de parler
héritée (1976 : 183). Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 28
menée dans le canton de Vaud, en Suisse : le sentiment d’insécurité
linguistique s’y révèle dans une propension mêlée des locuteurs à déprécier
et à valoriser la variété du français qu’ils pratiquent (Singy, 1996 : 39).
2.1.2. Diglossie et marchés linguistiques
Décrite dans le cadre de la théorie de l’identité sociale (Tajfel, 1981), la
stratégie de compensation fait partie d’une série de procédés identitaires
visant à restaurer l’identité menacée d’un groupe social. Résultant de la
croyance dans la possibilité de changement dans les rapports inter-groupes,
cette stratégie consiste notamment à réinterpréter positivement les
caractéristiques inférieures du groupe dominé. Si cette stratégie peut aboutir
notamment en un retournement des stigmates en valeurs d’affirmation, la
situation francophone décrite dans les études susmentionnées (cf. § 2.1.1)
montre que les dimensions réévaluées positivement (celles ayant trait à la
sociabilité) ne remettent pas en question la domination de la variété exogène,
celle-ci étant notée plus favorablement sur la dimension relevant du statut
social.
Afin de rendre la hiérarchie des dimensions évaluatives opératoire au
niveau des pratiques linguistiques, les chercheurs belges (Lafontaine, 1986 ;
Francard, 1998) ont proposé d’analyser cette dichotomie au travers du
concept de la diglossie (cf. Beniamino, 1997), dans le cadre de laquelle la
répartition fonctionnelle des variétés socio-spatiales est rendue possible
grâce à la coexistence de plusieurs marchés linguistiques (Bourdieu, 1982).
Dans le détail, on note que les auteurs distinguent au moins deux marchés
linguistiques : le marché officiel (général) et le marché restreint (local). Le
marché linguistique « officiel » est celui où domine le français de France et
où sa légitimité est acceptée ; le marché linguistique « restreint » est un
marché local où s’effectuent des interactions entre les membres de la
communauté régionale et où les locuteurs adoptent d’autres normes
8bénéficiant à la variété locale du français .
Le double marché linguistique permet donc l’existence de deux normes
concurrentes. A ce propos, il est important de souligner que cette
concurrence entre les variétés s’effectue essentiellement sur le marché
linguistique restreint, la variété endogène n’étant légitimée que dans le cadre

8
Signalons l’article de Bourhis, dans lequel la situation sociolinguistique dans
l’espace francophone est également décrite en termes de conflit de type diglossique :
« In many francophone communities, standard French remains the accepted prestige
form for usage in formal settings while nonstandard renderings of French and
indigenous languages have often emerged as the voice of identity and group
solidarity for informal usage » (1982 : 59). Chapitre 2. Normes dans la francophonie du Nord… 29
de ce marché et ne possédant de sorte que le prestige dit latent (Bauvois,
1997).
Adopter ce point de vue signifie toutefois accepter le fait qu’au niveau
des pratiques, le comportement des locuteurs est guidé par des normes
différentes suivant le marché linguistique. En d’autres termes, les sujets
parlants seraient enclins à privilégier les éléments de la variété exogène sur
le marché officiel, se laissant le loisir de recourir aux marques endogènes
dans des situations moins conformes à la norme exogène. Ce point de vue
holistique n’ayant que peu d’ancrage dans l’usage réel (cf. § 2.4), Francard
propose une conception dynamique de la diglossie, selon laquelle la
hiérarchie linguistique peut être instable et faire l’objet de négociations
(1998 : 151). Toutefois, ces dernières ne remettent pas fondamentalement en
question la domination de la variété exogène sur le marché officiel.
2.2. Une variété endogène légitimée
Confronté à certaines données sociolinguistiques, le modèle de
domination exogène est critiqué, car il ne recouvre pas la norme qui guide le
fonctionnement langagier des francophones (Moreau & al., 1999 ; Bouchard
& al., 2004 ; Moreau & al., 2007). Ainsi, contrairement à l’effet que devrait
produire l’extra-territorialité de la norme légitime, les locuteurs les plus
scolarisés ne délaissent pas l’ensemble des pratiques endogènes, quel que
soit le marché linguistique. De plus, l’école obligatoire ne revendique pas un
alignement complet sur le modèle du français de France. Enfin, la
conversion des sujets parlants aux usages de la variété exogène ne conduit
pas nécessairement à une reconnaissance sociale.
Forts de ces observations, Moreau et ses collaborateurs (Moreau & al.,
2007) considèrent que l’instrument méthodologique utilisé dans les études
antérieures n’est apte à recueillir, de par le degré élevé d’abstraction de ses
stimuli, que des discours perpétuant les stéréotypes immédiatement
disponibles dans la culture ambiante. Dès lors, le choix a été fait de susciter
les attitudes des francophones à partir d’échantillons de parole concrets,
9produits par des locuteurs réels .
L’application de cette méthodologie a mené les auteurs à formuler un
constat global, selon lequel le français de France ne bénéficie pas d’une
position privilégiée sur le plan normatif dans les pays francophones du Nord,

9 Rappelons que, dans les années cinquante, la technique du locuteur masqué
(MGT) a été développée à partir de critiques similaires des techniques plus directes,
qui élicitaient des attitudes à partir de concepts. L’usage des voix réelles devait
permettre de susciter des réactions plus proches de celles qui sont effectivement à
l’œuvre dans les interactions quotidiennes (Lambert & al., 1960 : 44). Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 30
car il est fortement concurrencé par les variétés endogènes. C’est ainsi que
lorsque l’on demande aux enquêtés d’évaluer les personnes qu’ils entendent
10sur plusieurs dimensions , ils tendent à noter leur variété endogène
respective tout aussi bien, sinon mieux, que la variété exogène. Même si le
rapport de forces n’est pas complètement renversé (seule la variété
québécoise se distingue de manière significative de la variété du français de
France), ces résultats démontrent l’existence d’usages endogènes légitimés
sur le marché linguistique officiel.
La spécificité de cette étude tient non seulement dans le caractère effectif
des enregistrements, mais aussi et surtout dans la nature des stimuli offerts
aux enquêtés. Contrairement aux études antérieures, les variétés spatiales ne
sont pas présentées de manière holistique : elles apparaissent sous forme
d’usages déterminés par le critère social. Concrètement, Moreau et ses
collaborateurs ont privilégié un découpage de l’univers social en deux
ensembles très contrastés : ils ont donné à entendre des enregistrements de
locuteurs d’une part fortement scolarisés (au bénéfice d’un Master
universitaire) et d’autre part faiblement scolarisés (possédant, au mieux, un
diplôme de l’enseignement secondaire obligatoire). Deux constats se
dégagent de cette option méthodologique au niveau des résultats. Tout
d’abord, le critère socioculturel semble être prédominant lors de l’évaluation
des variétés : ce sont les discours des locuteurs du niveau de formation le
plus élevé, qu’ils soient Belges, Suisses, Français ou Québécois, qui sont les
mieux notés. L’autre constat, en lien avec le premier, tient au fait que c’est la
variété endogène pratiquée par les milieux socio-culturellement dominants
qui entre en concurrence avec la variété exogène sur le marché linguistique
officiel, l’accent des locuteurs du milieu populaire étant évalué beaucoup
moins favorablement.
Ainsi, en démontrant l’émergence d’une certaine norme endogène dans
les pays francophones du Nord, les études de Moreau & al. font état d’une
dynamique normative dont la direction est opposée à celle mise au jour dans
11d’autres recherches menées sur les mêmes terrains d’enquête .

10 Dans le volet évaluatif, les enquêtés étaient invités à répondre à trois questions :
(1) dans quelle mesure chacune des personnes qu’ils allaient entendre conviendrait
au poste de professeur de français dans le pays respectif de l’enquêté ; (2) dans
quelle mesure ils estimaient le langage de chaque personne correct ou incorrect ; (3)
dans quelle mesure ils estimaient le langage de chaque personne compréhensible ou
non compréhensible (Moreau & al., 2007 : 20).
11 Il convient de souligner que les recherches dont les conclusions divergent quant
à la localisation de la norme sont parfois espacées dans le temps, de même que le
mode de construction de leurs échantillons n’est pas toujours identique. C’est ainsi
que, pour ce qui est de la Suisse romande, l’étude de Singy (1996) est antérieure
d’une dizaine d’années à celles initiées par Moreau (Bouchard & al., 2004 ; Moreau Chapitre 2. Normes dans la francophonie du Nord… 31
2.3. Général vs spécifique dans l’évaluation des faits linguistiques
Comment peut-on rendre compte des différences dans l’évaluation de la
variété endogène entre les résultats issus des études suscitant des réactions
des sujets parlants à partir d’échantillons de parole et ceux produits par les
recherches élicitant des attitudes au travers de concepts? Tout indique que
l’hypothèse mettant en cause la technique utilisée doit être écartée. Nombre
d’études (cf. § 2.1.1 ainsi que Coupland & al., 1999) montrent que la
manière de présenter le stimulus – sous forme de concept ou d’échantillon de
parole – ne produit pas de différences sensibles dans l’évaluation des faits
linguistiques. Mais il est intéressant de noter que ce constat ne se vérifie que
lorsque le format des stimuli coïncide. Rappelons les résultats obtenus par
Bayard & Jolivet (1984), qui montrent que la manipulation de l’intensité de
l’accent conduit à l’établissement de différences évaluatives. Les stimuli
soumis aux enquêtés dans l’étude de Moreau & al. (2007) présentent, quant à
eux, la particularité d’ancrer les discours dans les milieux socio-culturels qui
se trouvent aux extrémités de l’échelle sociale. Au niveau des concepts, les
réactions des sujets parlants tendent à varier suivant qu’on leur soumet pour
évaluation la catégorie globale, telle l’accent, ou les items lexicaux concrets
(cf. § 2.4). Compte tenu de ces observations, il n’est pas déraisonnable de
supposer que les différences évaluatives s’expliquent par le degré de
généralité de l’objet présenté aux individus.
La décision concernant le format des stimuli – général ou spécifique – est
de première importance pour un chercheur voulant que l’attitude qu’il
mesure puisse prédire le comportement effectif. C’est ainsi que pour obtenir
un degré élevé de corrélation, Ajzen & Fishbein (1980) recommandent que
l’attitude investiguée corresponde au comportement à prédire en ce qui
concerne le niveau de spécificité de l’action, de la cible, du contexte et du

& al., 2007). Sur le plan de l’échantillon, celui de Singy (1996), construit selon la
technique des quotas, se devait de représenter la population vaudoise notamment
quant à sa stratification socio-professionnelle et générationnelle, tandis que celui de
Moreau se limitait, pour le canton de Vaud, aux informateurs plutôt jeunes de deux
catégories socioculturelles : les étudiants universitaires et les élèves dans des écoles
d'enseignement post-obligatoire professionnel ou technique. Cependant, nous ne
pensons pas que les résultats divergents auxquels ont abouti ces recherches soient
principalement dus aux facteurs que nous venons de mentionner. En effet, compte
tenu des résultats de l’enquête de Singy (1996), qui montrent les jeunes individus
globalement plus enclins que leurs aînés à déprécier l’accent vaudois, nous devrions
nous attendre à ce que les jeunes ayant participé aux recherches plus récentes
(Bouchard & al., 2004 ; Moreau & al., 2007) fassent preuve de réactions négatives à
l’égard des locuteurs vaudois. Or, comme nous venons de le voir, ce n’est pas
exactement le cas. Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 32
12temps . Considérons à présent plus en détail le problème de correspondance
de la cible du point de vue de sa généralité. Admettons que nous voulons
mesurer l’attitude des sujets parlants envers la catégorie générale « accent
X ». Deux facteurs peuvent influencer négativement la prédictibilité, et donc
la validité, de ces résultats. Le premier concerne l’impossibilité d’observer
directement le même concept au niveau des comportements : on ne peut
calculer les occurrences de la catégorie « accent X ». Le second a trait au
processus cognitif dans la formulation de la réponse à un tel stimulus. En
effet, subsumant un certain nombre de traits concrets, les catégories
générales sont, de fait, polysémiques et multidimensionnelles. Cette
caractéristique est susceptible d’avoir une incidence négative sur la fidélité
de la mesure, du moment où les stimuli généraux activent chez des individus
différents des informations elles-mêmes différentes, celles-ci pouvant être
indépendantes ou mutuellement exclusives (Lorenzi-Cioldi, 1997 : 126).
Mais nous pouvons tout aussi bien admettre que notre mesure représente la
moyenne des évaluations de chaque item subsumé par la catégorie générale,
en offrant, de cette sorte, une réponse générale au concept « accent X ». Ce
point de vue peut être appuyé par le processus de soustraction conceptualisé
par Schuman & Presser (1981). Elaboré dans le cadre de recherches sur
l’ordre des questions générales et spécifiques, il a pour postulat que les
questions générales incluent les informations contenues dans les questions
13spécifiques .

12 Leyens & Yzerbyt (1997 : 107) apportent une illustration de la pertinence de ce
facteur notamment au travers des résultats de la recherche de Davidson & Jaccard :
« […] lorsque Davidson et Jaccard (1979) se sont intéressés à l’utilisation de pilules
contraceptives sur une période de deux ans, ils ont constaté que l’attitude globale
vis-à-vis des pilules contraceptives n’entretenait aucune relation (r = .08) avec le
comportement. Par contre, l’attitude à l’égard de l’utilisation de la pilule
contraceptive pendant les deux années concernées prédisait le comportement de
façon très significative (r = .57) ».
13 Lorenzi-Cioldi (1997 : 129-130) illustre cette idée au travers des questions
« Comment se porte votre conjoint/e? » et « Comment va votre famille? » : « Il est
vraisemblable que la seconde question englobe la première. La cible à laquelle elle
fait référence est plus étendue, la famille incluant le conjoint et non l’inverse. Si
cette question générale était posée après la question sur le conjoint, le jugement sur
la famille serait probablement soumis à un effet de soustraction consistant à juger
l’état de la famille à l’exclusion de celui, déjà formulé, sur le conjoint. Si par
exemple le conjoint avait récemment eu un grave accident, le jugement sur la famille
s’avérerait plus positif lorsque la question correspondante serait posée après la
question sur le conjoint. Dans ce cas en effet, le répondant aurait déjà exprimé son
jugement négatif concernant l’état du conjoint. Il l’aurait alors soustrait de son
jugement sur la famille (« Malheureusement, mon conjoint va mal, mais
heureusement ma famille se porte bien ») ». Chapitre 2. Normes dans la francophonie du Nord… 33
En dehors des incertitudes quant à la validité du processus de soustraction
(Lorenzi-Cioldi, 1997 : 132), l’idée d’une inclusion globale du spécifique
dans le général est pour le moins discutable, car elle postule, sur le plan
cognitif, une disponibilité équivalente des traits concrets. Ce postulat ne tient
toutefois pas compte des normes sociales intervenant dans l’organisation
sémantique des catégories. En effet, le conditionnement social est
susceptible de rendre certains traits plus saillants que d’autres. C’est ce qui
ressort, par exemple, des résultats d’une étude centrée sur la variabilité
sémantique des termes relatifs à la prévention VIH/sida (Singy & al., 2006 :
43-44). Lorsque, dans une question ouverte, on a demandé aux enquêtés
d’expliquer la signification du mot « pénétration », près de la totalité des
répondants ont spontanément évoqué le trait « pénétration vaginale », tandis
que seul un tiers de répondants ont cité le trait « pénétration anale ». Il est
intéressant de rapporter encore le fait suivant : les deux tiers restants de
l’échantillon ont néanmoins rattaché la sodomie à la catégorie
« pénétration » en réponse à une question fermée, tout en soulignant que ce
trait ne venait pas immédiatement à l’esprit. Cet exemple vérifie le
bienfondé d’une conception hiérarchisée de l’organisation du sens : bien qu’elle
inclue les deux traits sémantiques, la catégorie générale « pénétration » est
prioritairement définie par un seul élément spécifique, dont la disponibilité
peut être expliquée par les normes de comportement ancrées en dehors de la
situation d’enquête.
A la lumière de ces résultats, il est fondé d’admettre que, chez les sujets
parlants, les concepts généraux tels l’accent ou la façon de parler activent,
eux aussi, seulement une partie de traits spécifiques, dont la saillance
cognitive ne saurait être attribuée au hasard (cf. § 3.2). Dès lors, les
jugements portés sur ces catégories générales ne peuvent être considérés
comme inclusifs des évaluations de l’ensemble des éléments concrets.
Ainsi, c’est le faible degré de validité qui caractérise, à notre avis, les
résultats produits à partir de concepts généraux et censés représenter une
attitude générale envers les particularités endogènes.
2.4. Lexique en variation
Les limites des études présentant l’objet d’investigation sous forme de
concept plus ou moins général, sans contours précis, militent en faveur d’une
approche davantage moléculaire ou spécifique, permettant d’atteindre un
degré plus élevé de correspondance entre pratiques et attitudes linguistiques.
Aussi s’agit-il d’inscrire l’étude de la variation socio-spatiale dans l’examen
des marques concrètes constitutives des variétés linguistiques, seules
capables de rendre compte adéquatement d’un objet de recherche aussi
complexe. Dynamique normative du français en usage en Suisse romande 34
Les éléments lexicaux semblent convenir mieux que d’autres traits
linguistiques pour rendre opératoire le concept de variété socio-spatiale, et ce
pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les items lexicaux sont, de loin, les
particularités les plus nombreuses du répertoire régional (Singy & al., 2004 :
21 ; Francard & al., 2002 : 11). Ensuite, les domaines de la prononciation et
de la syntaxe sont plus hermétiques aux innovations que le lexique
(Francard, 1998 : 152). Enfin, les traits lexicaux sont plus proéminents sur le
plan cognitif et entretiennent une relation directe et étroite avec la
signification (Armstrong, 1998 : 463). Etant plus accessibles à la conscience
des sujets parlants, les éléments lexicaux sont potentiellement plus sujets aux
investissements socio-affectifs et, de ce fait, plus porteurs de représentations
linguistiques.
Pourtant, l’examen des publications dans le domaine de la
sociolinguistique variationniste (cf. Milroy & Gordon, 2003 pour une
synthèse) conduit à reconnaître au lexique sa qualité de parent pauvre dans
un domaine où les recherches sont surtout centrées sur les niveaux
phonologique et syntaxique de la structure linguistique. La variation spatiale
14dans l’espace francophone n’échappe pas à ce constat .
15Sans doute conséquemment au caractère ouvert du répertoire lexical et à
16la difficulté liée à la fréquence des variables lexicales , ce n’est qu’à partir
des années huitante, dans le cadre du développement des études portant sur

14
Réalisées principalement au Canada et en France, les études d’inspiration
labovienne ont surtout porté sur des traits phonétiques et phonologiques (par ex.
Gueunier & al., 1978 ; Tousignant, 1987 ; Lefebvre, 1991).
15 On considère généralement les unités lexicales comme appartenant à des
inventaires illimités ou ouverts, tandis que les unités grammaticales appartiennent à
des inventaires limités ou fermés. Les inventaires en question sont ceux des unités
significatives susceptibles de commuter, autrement dit des paradigmes. Eu égard aux
difficultés qu’on a souvent à se prononcer sur le caractère ouvert ou fermé d’un
inventaire paradigmatique, on préfère, pour opposer les unités lexicales aux unités
grammaticales, avoir recours à la statistique syntagmatique. Puisque le choix de
l’usager aux différents points de la chaîne porte sur un nombre considérable d’unités
lexicales, tandis que le paradigme des unités grammaticales est restreint, on doit
s’attendre à ce que, dans un texte donné, le quotient entre le nombre des unités
relevées à la suite et le nombre d’unités différentes employées soit beaucoup moins
élevé pour les éléments lexicaux que pour les éléments grammaticaux (Pupier,
1969).
16
Dans son étude sur la variation lexicale (non marquée régionalement),
Armstrong (1998) identifie les principales difficultés liées à la quantification du
lexique dans le discours spontané : un nombre moins élevé de mots lexicaux que
d’éléments phonologiques ou grammaticaux, un lien étroit de certains items lexicaux
avec le contexte sémantique et une possible référence à des domaines d’activités qui
ne sont pas partagés par toute la communauté.

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