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Ecrit-Ecran (Tome 1)

De
170 pages
L'écrit interpose un écran, qui essaie d'être un pont, entre l'auteur et le lecteur, entre le lecteur et le monde, entre moi et ma pensée. Existe-t-il un lien entre forme graphique et forme de pensée? Oui, si l'on admet qu'une forme graphique répond à un projet spécifique de construction de la réalité. A titre d'hypothèses: plus l'écriture se phonétise, plus la pensée se fait discursive; plus l'écriture se déprend du contexte, plus la pensée théorise; plus les unités graphiques s'amenuisent, plus la pensée analyse.
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Claude DE VOS, Derrick de KERCKHOVE
Ecrit-Ecran
Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pélissier La collectionCommunication et Civilisation, créée enseptembre 1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales menées sur l’information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Dernières parutions Delphine LE NOZACH,Les produits et les marques au cinéma, 2013. Nicolas PÉLISSIER, Gabriel GALLEZOT,Twitter ? Un monde en tout petit, 2013. Gloria AWAD et Carmen PINEIRA-TRESMONTANT (sous la e dir. de),anniversaire de la chuteLes commémorations du 20 du mur de Berlin à travers les médias européens, 2012. Nicolas PELISSIER et Marc MARTI,: succèsLe storytelling des histoires, histoire d’un succès, 2012. Pierre MORELLI et Mongi SGHAÏER (dirs.),Communication et développement territorial en zones fragiles au Maghreb, 2012. Éric DACHEUX et Sandrine Le PONTOIS,La BD, un miroir du lien social,2011. Emmanuelle JACQUES,Le plaisir de jouer ensemble. Joueurs casuals et Interfaces gestuelles de la Wii, 2011. Jean-Bernard CHEYMOL,La brièveté télévisuelle, 2011. Audrey ALVÈS,Les Médiations de l’écrivain, 2011.
Claude DE VOSDerrick de KERCKHOVE Ecrit-Ecran 1. Formes graphiques L'écriture est un outil ingénieux, mais la réalité n'est pas réductible à une suite de signes graphiques traduisibles en mots.L’HARMATTAN
© L'HARMATTAN, 2013 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-30228-7 EAN : 9782336302287
 Remerciements Parmi toutes les personnes dont le concours nous a été précieux pour la rédaction de cet ouvrage, nous souhaitons remercier tout particulièrement : - Piero Fantastichini, pour les images de couverture ; - Daniel Moatti et Pascal Olivier-Reynaud, pour les illustrations infographiques ; - Marshall MacLuhan, dans le sillage duquel s’inscrit l’essentiel de notre démarche ; - les personnes dont les travaux et, à l’occasion, le propos ont éclairé notre réflexion et soutenu notre recherche : Viviane Alleton, Anne Ancelin-Schutzenberger, Tahar Aouadi, Parth Bhatt, Roland Barthes, Jean Baudrillard, Jean Bottéro, Christian Bouzy, Geneviève Calame-Griaule, Nina Catach, Jeanne Chaillet, Jean-Pierre Changeux, Alain Chapuis, François Châtelet, Anne Cheng, François Cheng, Pierre Clastres, Anne-Marie Christin, Jean-Philippe Dalbéra, Stanislas Dehaene, Marcel Detienne, Isabelle Dubard, Florence Dupont, Jean Duvignaud, Annie Echassoux, Marie-Paule Ferry-Retel, James Février, Leif Finkel, Michel Foucault, Claude Gaignebet, Joseph Galléan, Laszlo Garaï, Yves Garidel, Robert Gessain, Maurice Granet, Patricia Ellen Grant, Mireille Hadas-Lebel, Claude Hagège, Bun Hashizumé,Eric Havelock, Clarisse Herrenschmidt, Wei-Guo Hu, Marie-Claude Hubert, Ivan Illich, Harold Innis, Robert Jaulin, Edward Jones, François Jullien, Baudoin Jurdant, Robert Lafont, Jean-William Lapierre, Maurice Leenhardt, André Lemaire, André Leroi-Gourhan, Jean-Marc Lévy-Leblond, Antti Lovag, Antoinette de Lumley, Henry de Lumley, Charles Lumsden, Jean Malaurie, Guy Maruani, Marcel Mauss, Claude Mossé, Arlette Mucchielli, Joseph Naveh, Joseph Needham, Jean-Luc Nespoulos, David Olson, Hiria Ottino, Paul Ottino, Marc-Alain Ouaknin, Octavio Paz, André Pichot, Paul Raybaut, Pierre Roche, André Roch-Lecours, Anne Sauvageot, Annie Sidro, Colette Sirat, John Skoyles, Joseph Stiglitz, Insup Taylor, Jill Bolte Taylor, Martin Taylor, Antoine Thivel, Alfred Tomatis, Emmanuel Todd, Ovid Tzeng, Léon Vandermeersch, Thorstein Veblen, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, William Watt, Jean-Pierre Weiss, Jean Ziegler ; - Rina Viers, pour son inlassable activité consacrée à la défense et à l’illustration des écritures du monde et pour avoir mis à notre disposition la riche documentation de l’AssociationAlphabetsà Nice ; - Annie Berthier et Anne Zali, pour les magnifiques catalogues sur les écritures publiés par la Bibliothèque Nationale de France ; - Laurence Cardi, Georges Ferrando, Roseline Ferrando-Vieille, Véronique Francou, Vincent Lucciardi, Patrizia Natali-Colletta, pour leur écoute et leurs suggestions ; - Evelyne Nahon, pour les corrections orthographiques ; Alice Marrié-Pélissier et Céline Masoni-Lacroix, pour la mise en forme éditoriale ; - et Nicolas Pélissier, pour la confiance qu’il nous a faite en acceptant de publier cet ouvrage.
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 AVANT - PROPOS
Ecrire est toujours, quelque part, un gag, les esprits sérieux diront une gageure. Surtout quand on le fait dans le sillage de Marshall McLuhan, dont les esprits sérieux ont longtemps disputé pour savoir dans quelle case le ranger. Ils n'y ont guère réussi, évidemment, dans la mesure où il a toujours préféré aux sillons disciplinaires les chemins de liberté. McLuhan a pu troubler parce qu'à travers ses textes il a pris plaisir à la critique du texte. On est parfois tenté de se méprendre sur le propos des autres. Parce qu'on refuse souvent d'entendre ce qu'ils disent. Comment interpréter le fameux "The medium is the message"? Comme un geste de défi à l’égard d’une société fascinée par le "sens", obsédée par le "signifié", hantéepar le "contenu", ou comme le constat d’un observateur qui, simplement, essaie de nous signaler que, si le "contenu" informe sur la "réalité", le médium éclaire sur larelation? La question qui intéresse Marshall McLuhan, ce n'est pas ce que les gens disent ou essaient de dire, mais laformede la relation qu'ils choisissent pour le dire, qui, à ses yeux, dit l’essentiel. Dans cette optique, toute communication implique un "double message" : un message relié au "contenu" et un message relatif à la "forme" : au médium. C'est sur le "message" touchant à laformeécritures que porte notre des interrogation. Si le lecteur est invité à s'intéresser en priorité à l'alphabet, il comprendra bien vite que le médium alphabétique n'est intelligible que mis en relation, non seulement avec les formes d’expression orale, mais aussi avec les autres systèmes graphiques, iconiques (suméro-akkadien, égyptien, chinois, aztèque, maya, etc.), syllabiques (créto-mycénien, indiens, coréen, japonais, etc.) et consonantiques (phénicien, hébreu, araméen, arabe, etc.). Pour des raisons de clarté, le terme d'alphabet a, en effet, été réservé à "l'alphabet complet", ou vocalo-consonantique, dont l'alphabet grec constitue à la fois le germe et le modèle, pour le différencier, en particulier, de sa matrice historique, l'écriture consonantique phénicienne. Si l’on définit l’alphabet comme le système graphique reposant sur la combinaisonobligéede voyelles et de consonnes, dontα(αλφα) etβ(βητα) sont les porte-drapeaux, seul l’alphabet grec, et ses dérivés (étrusque, latin, copte, arménien, géorgien, cyrillique, etc.), répondent à cette définition. Il n’est pas possible de dire la même chose de l’écriture phénicienne, ni de ses dérivées, qui ne transcrivent généralement que les consonnes, expressions des racines lexicales.  7
Dans les systèmes graphiques des langues sémitiques, la vocalisation, nécessaire pour spécifier la nature et la fonction des mots, ne se réalise qu’au moment de la lecture. Ceci est possible parce que les racines des langues sémitiques sont seulement consonantiques, tandis que les racines des langues européennes, comme le grec et le latin, comprennent à la fois des voyelles et des consonnes. Les langues sémitiques ont longtemps résisté à la transcription des voyelles, préférant lascriptio defectiva(écriture sans voyelles) à lascriptio 1 plenaL’usage, en hébreu et en arabe, de signes(écriture avec voyelles). diacritiques témoigne cependant d’une tendance à la phonétisation complète de l’écriture, même si leur discrétion témoigne d’une certaine réserve à l’égard de la reconnaissance pleine et entière de la voyelle dans l’écriture des mots. La diversité de ces pratiques doit être mise en relation avec la structure de la langue, qu’elle soit à racines consonantiques ou vocalo-consonantiques, mais aussi avec le mode de transmission culturelle. Quand l’écrit reste branché sur la tradition orale, quand l’apprentissage repose sur la répétition et la récitation "par cœur", quand la lecture se fait à haute voix, le rythme favorisant la mémorisation, il est possible, dans les langues sémitiques, de faire l’économie de l’écriture des voyelles sans attenter au respect du message. Le texte peut être reconstitué par un lecteur familier du contexte. Si les sociétés sémitiques ont été partagées entre "écriture restreinte" et "écriture pleine", les cités grecques, le monde romain, les nations européennes, compte tenu du caractère vocalo-consonantique des racines de leurs langues, ne pouvaient qu’adopter une écriture accordant un statut égal aux voyelles et aux consonnes. Le fait de restreindre à l'alphabet grec ou latin, et à leurs dérivés européens, l'appellation d'"alphabet" n'implique donc aucun jugement de valeur, ni par rapport aux écritures consonantiques, ni par rapport aux écritures syllabiques ou idéographiques. Chaque écriture est soumise à des contraintes particulières, comme elle ouvre certains espaces de liberté. Qui peut dire qu'il existe une écriture "supérieure" et que l'alphabet soit le point d'aboutissement et d'accomplissement de l'écriture et le signe de la Culture et de la Civilisation? Par ailleurs, sur quelles références ou quelles expériences s'appuyer pour imaginer quelque prééminence des sociétés d'écriture, dites "civilisées", "évoluées", "modernes", par rapport aux sociétés de culture orale, considérées par certains comme "archaïques", "primitives", voire "sauvages" ?
1 Cf. Mireille HADAS-LEBEL,L’hébreu, 3000 ans d’histoire,Paris, Albin Michel, p. 78. 8
Le sage se soucie peu d’écrire. Certes, un illettré a peu de chances de réussir et même d'être "reconnu" dans une société où le langage écrit joue un grand rôle, non seulement pour accéder à un emploi professionnel, mais aussi pour participer à la vie sociale et culturelle. Mais ne pourrait-on pas dire la même chose d'un "plumitif" ou d'un pur lettré projeté dans une tribu vivant en brousse, en plein désert ou sur la banquise? Disposerait-il des compétences visuelles, auditives, olfactives, tactiles, physiques, mentales, pour se repérer dans cet univers, communiquer avec les êtres qui l'habitentet y survivre ? Les êtres humains n’ont pas attendu l’écriture, ni Internet, pour communiquer entre eux. Si l’on fait remonter le langage articulé àHomo habilis, la parole est pratiquée depuis 2,5 millions d’années. Si l’on condense er sur un an toute l’histoire humaine, depuis la "naissance", le 1janvier, d’Homo habilis, l’écriture n’apparaît pour la première fois en Mésopotamie que le 31 décembre à 10 h du matin, soit 3.400 ans avant notre ère, à moins 2 qu’elle ne soit née quelques "minutes" plus tôt en Egypte.L’alphabet grec émerge 2.600 ans après les écritures sumérienne et égyptienne, le langage informatique (0/1) 2.800 ans après l’alphabet grec (800 av. J.-C.). La question reste ouverte de savoir si l'écriture a été inventée pour laisser une trace, transcrire les messages des dieux, conserver, accompagner ou remplacer la parole, se débarrasser du travail de mémoire, favoriser le commerce des biens, assurer la gestion du domaine public, diffuser la volonté du roi, fixer la loi, aider à la collecte et à la transmission des idées, favoriser la réflexion, étendre le rayonnement de la société… Ce qui fait l'objet de notre questionnement, ce sont leseffetspossibles de l'écriture, en particulier alphabétique, sur les conceptions, et les pratiques sociales, qui touchent au temps, à l'espace, à l'économie, au pouvoir, au savoir, comme à la représentation de la personne. Dans son étude surLa domestication de la pensée sauvage, JackGoody a posé la question de la 3 "raison graphique".Est-il possible de poser la question d'une "raison alphabétique" ? S'il est vrai que l'être humain est, d'abord, mais non exclusivement, un être de communication, est-ce que l'usage de tel ou tel médium peut avoir une influence sur ses rapports avec autrui, comme sur sa manière de concevoir son environnement ?A partir d'une certaine période de leur histoire, de nombreuses sociétés ont eu recours à l'écriture. Pourquoi faire? Et avec quelles conséquences? Si la "manière de dire" importe autant que le "dire", comment définirla "manière" ?
2 Cf. HenryDELUMLEY,L'homme premier, Paris, Odile Jacob, 1998. 3 Jack GOODY,La raison graphique, 1977, Paris, Minuit, 1979.
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