Figures en discours

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En quoi les discours sont-ils des lieux d'émergence de la figuralité et pas seulement des lieux d'exercice des figures ? À quelles conditions certaines formes linguistiques font-elles figures ? Au risque de bousculer les classifications existantes, peut-on envisager la naissance de nouvelles figures ? Comment les figures qualifient ou requalifient-elles les discours ? C'est à ces questions que s'intéressent les seize études rassemblées dans cet ouvrage. Portant sur des corpus variés et adoptant des perspectives diverses, elles contribuent toutes à la réflexion sur l'interaction entre figures et discours.
Publié le : mercredi 8 juin 2016
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EAN13 : 9782806108432
Nombre de pages : 336
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L’objectif de cet ouvrage est de réévaluer les liens entre les fgures et les
discours où elles apparaissent, pour dégager non seulement l’infuence
des fgures sur les discours (qu’on peut mesurer en termes interpré - Amir Biglari
tatifs, argumentatifs, et plus généralement pragmatiques), mais aussi
& Geneviève Salvan l’impact des discours sur l’émergence éventuelle de nouvelles fgures,
non répertoriées par la tradition rhétorique. Ce faisant, des évidences (dir.)partagées sur les fgures sont réinterrogées, qu’elles concernent
l’identifcation de telle confguration comme fgurale, ou des distinctions
reconduites mais jamais totalement précisées.
Réunissant seize études de spécialistes de rhétorique, de sémantique,
de pragmatique, de sémiotique et de sociolinguistique, l’ouvrage porte
sur des corpus variés (discours littéraire, politique, juridique,
médiatique, récits de témoignage et imagerie publicitaire). Il est organisé
en trois parties : la première s’intéresse aux conditions discursives de Figures en discours
la fguralité de certaines formes linguistiques, la deuxième à la
valorisation réciproque des fgures et des discours et la troisième à l’impact
discursif des fgures.
Amir Biglari est Chercheur associé à l’Équipe d’accueil « Sens, Texte,
Informatique, Histoire » de l’Université Paris-Sorbonne. Il a été responsable
scientifque de plusieurs ouvrages comme Regards croisés sur la mémoire (Limoges,
Pulim, 2010), Regards croisés sur l’identité et l’altérité (et al., Limoges, Pulim,
2011), Les Risques du discours (Limoges, Lambert-Lucas, 2013), Entretiens
sémiotiques (Limoges, Lambert-Lucas, 2014), Transformer le monde par le
langage (Paris, L’Harmattan, 2014), Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
(Paris, L’Harmattan, 2015).
Geneviève Salvan est Professeure de Langue française et stylistique à
l’Université Nice Sophia Antipolis et chercheure à BCL (CNRS UMR 7320). Elle
travaille en linguistique de l’énonciation et en stylistique pragmatique.
Auteure de nombreux articles sur les fgures, elle s’intéresse en particulier aux
dimensions énonciatives et pragmatiques de celles-ci. Elle a récemment dirigé
le numéro « Figures et contexte(s) » de la revue Le Discours et la langue (2013),
et a coordonné avec L. Gaudin-Bordes le numéro de la revue Pratiques, «
Étudier les fgures en contexte : quels enjeux ? » (2015).
www.editions-academia.be
ISBN   : 978-2-8061-0267-6 9HSMIKG*bacghg+
33,50  €
31
 
Amir Biglari & Geneviève Salvan (dir.)
Figures en discoursFigures en discoursAu cœur des textes
Collection dirigée par
Claire STOLZ (Université Paris-Sorbonne)
Parutions récentes :
30. Dominique MAINGUENEAU, Trouver sa place dans le champ littéraire, 2016.
29. Anne-Marie PAILLET (dir.), Albert Camus, l’histoire d’un style, 2014.
28. Geneviève SALVAN, Jean Rouaud, L’écriture et la voix, 2012.
27. Marianne ALPHANT et Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY (dir.), Jude
Stéfan. Une vie d’ombre(s), 2012.
26. Véronique MONTÉMONT et Catherine VIOLLET, Archives familiales : modes
d’emploi. Récits de genèse, 2013.
25. Jean-Jacques QUELOZ, Philippe Soupault : écriture de soi et lecture d’autrui, 2012.
24. Anna JAUBERT, Juan Manuel LÓPEZ MUÑOZ, Sophie MARNETTE,
Laurence ROSIER et Claire STOLZ, Citations II. Citer pour quoi faire ?
Pragmatique de la citation, 2011.
23. Anna JAUBERT, Juan ManSophie MARNETTE,
Laurence ROSIER et Claire STOLZ, Citations I. Citer à travers les formes.
Intersémiotique de la citation, 2011.
22. Geoffrey ZUFFEREY (dir.), L’autofction  :  variations  génériques  et  discursives,
2012.
21. Claire BADIOU -MONFERRAN (dir.), Il était une fois l’interdisciplinarité.
Approches discursives des “contes” de Perrault, 2010.
20. Olga ANOKHINA (dir.), Multilinguisme et créativité littéraire, 2011.
19. Samia KASSAB-CHARFI (dir.), Altérité et mutations dans la langue. Pour une
stylistique des littératures francophones, 2010.
18. Françoise SIMONET-TENANT, Journal personnel et correspondance (1785-1939)
ou les affnités électives , 2009.
17. Jean-Michel ADAM et Ute HEIDMANN, Le texte littéraire. Pour une approche
interdisciplinaire, 2009.
16. Salah OUESLATI, Le lecteur dans les Poésies de Stéphane Mallarmé, 2009.
15. Ridha BOURKHIS et Mohammed BENJELLOUN (dir.), La phrase littéraire,
2008.
14. Véronique MONTÉMONT et Catherine VIOLLET (dir.), Le Moi et ses
modèles. Genèse et transtextualités, 2009.
12. Françoise RULLIER-THEURET, Faut pas pisser sur les vieilles recettes.
San-Antonio ou la fascination pour le genre romanesque, 2008.
11. Lucile GAUDIN et Geneviève SALVAN (dir.), Les registres. Enjeux stylistiques
et visées pragmatiques, 2008.
10. Aurèle CRASSON (dir.), L’édition du manuscrit. De l’archive de création au
scriptorium électronique, 2008. Amir Biglari et Geneviève Salvan
(dir.)
Figures en discours

n° 31Ouvrage publié avec le soutien de l’UMR 7320, Bases, Corpus, Langage
de l’Université Nice Sophia Antipolis, membre de l’Université Côte d’Azur.
D/2016/4910/7 ISBN : 978-2-8061-0267-6
© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque
procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de
l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.beIntroduction
Cet ouvrage s’inscrit dans le renouveau des études linguistiques sur
les fgures, appréhendées en discours et dans leurs contextualisations
particulières : on gage que ces contextualisations, aussi diverses
soientelles, sont propices à éclairer le noyau stable et spécifque de chaque
fgure, ainsi qu’à enrichir l’analyse des textes et des discours (voir
Gaudin-Bordes et Salvan, 2015 ; Salvan, 2013 [2012]). Il rassemble des
contributions qui adoptent une perspective générale d’analyse du discours,
et qui, selon les objets et les visées, choisissent plus spécifquement
une approche pragmatique et discursive (P. Lefort, D. Maingueneau,
L. Rosier, M. Sobieszewska, ou C. Moïse qui apporte l’éclairage précieux
de la sociolinguistique interactionnelle), une approche sémantique
(M. Ballabriga, M. Prandi), énonciative et cognitive (D. Apothéloz),
énonciative et pragmatique (É. Baklouti et J. Bres, M. Bonhomme,
A. Jaubert, R. Vion), sémiotique et rhétorique (A. Biglari, D. Dobre,
Lttr 13), épistémologique et historique (J.-Ph. Saint-Gerand).
Toutes les contributions tentent de répondre à la question
suivante : « Que font les fgures au(x) discours ? », qu’on peut comprendre
aussi par renversement comme « Qu’est-ce que le discours dit des
fgures ? », ou encore « Comment le discours (et son genre, son contexte,
etc.) peut-il infuencer une forme, la promouvoir en fgure (non réper -
toriée par les taxinomies classiques, comme par exemple l’opacité ou
la modalisation, voir infra), aider à faire le départ entre emploi fgural,
moins fgural, non fgural voire anti-fgural d’une même
confguration ? ». Au fl des études, plusieurs thématiques sont abordées,
appuyées sur des corpus écrits (littéraire, politique, juridique, médiatique,
publicitaire – en lien avec son iconicité), des corpus oraux (réunions
enregistrées d’acteurs de la vie sociale), des corpus « mixtes »
(entretiens retranscrits à l’écrit, romans, récits de vie regroupés autour de la
scène englobante du « témoignage »).
Parmi ces thématiques, plusieurs contributions proposent, en
premier lieu, une réfexion sur les conditions  discursives  de  la  fguralité
(voir l’article d’A. Jaubert sur le rôle des fgures dans la stylisation du
5FIGURES EN DISCOURS
discours ou celui de D. Maingueneau sur l’apostrophe rhétorique) ou,
pour le dire avec les mots d’A. Jaubert elle-même, « par quel chemin
des traits linguistiques viennent-ils à faire fgure ? » (p. 217). Ces
conditions peuvent non seulement faire émerger la fguralité d’une
forme linguistique (l’apostrophe par exemple, prise entre grammaire
et rhétorique), mais aussi favoriser l’extension du domaine des fgures
à des faits linguistiques non répertoriés comme telles (voir les articles
de D. Apothéloz sur l’opacité au sens de Quine, et de R. Vion sur
la modalisation comme fgure d’énonciation), ou rebattre les cartes
entre grammaire et rhétorique (voir l’article de J.-P. Saint-Gerand). Les
discours peuvent aussi être le lieu de gestes discursifs, pendants énonciatifs
des fgures, déportant la fguralité de l’énoncé sur l’énonciation
ellemême (voir l’article de Lttr 13).
Une fois le processus de fguralisation actualisé, reconnu et
interprété, la réfexion se porte sur la réussite  fonctionnelle  des  fgures au
sein des énoncés et des textes, ce que, toujours pour reprendre les
termes d’A. Jaubert, on pourrait désigner par « l’impact qualitatif des
fgures dans le discours » (p. 230), que cette réussite fonctionnelle
demeure au niveau nécessaire de la désambiguïsation des énoncés, dans
des discours à la réception contrainte par l’univocité (voir l’article de
M. Sobieszewska sur la répétition dans le discours juridique), ou que
cette réussite se saisisse dans des stratégies persuasives plus générales
et parfois plus foues (voir l’article de M. Bonhomme sur les proverbes
métaphoriques ou celui d’A. Jaubert sur le rôle des fgures dans la sty -
lisation du discours).
La fonctionnalité des fgures – toujours contextuelle et
immanente au discours, même si elle est « ébauchée au niveau préconstruit
de leurs traits défnitoires » (Bonhomme, 2014 [2005] : 158) – est à
mettre en relation avec leur valeur argumentative, et notamment la notion
d’argumentation implicite, dans sa dimension persuasive et/ou
séductrice (au sens de Grize) comme l’illustrent les articles d’A. Biglari, de
M. Bonhomme, de C. Moïse ou encore de R. Vion, qui, chacun dans
sa perspective, montrent que les fgures comme moyens argumentatifs
relèvent pleinement du champ de l’inventio et peuvent être considérées
comme des arguments abrégés. L’effcacité argumentative des fgures
peut tenir aussi bien à leur impact pathémique sur le destinataire (voir
l’article d’A. Biglari sur le rôle des fgures dans le faire croire/éprouver)
qu’à leur pouvoir imageant (voir l’article de M. Bonhomme sur le
potentiel argumentatif des proverbes fondés sur des métaphores) ou
encore à leur pouvoir de dénigrement (voir l’article de L. Rosier sur
l’exploitation en discours d’une antonomase insultante). Car l’imagerie
des fgures, ainsi abordée, participe pleinement de leur potentiel ar -
6 Introduction
gumentatif, en véhiculant une axiologie implicite, en relayant un
stéréotype fortement ancré ou en facilitant la compréhension par son
aspect d’évidence, comme le montrent M. Bonhomme à propos du
rôle des métaphores dans les proverbes, et D. Apothéloz à propos de la
puissance de métaphorisation de certaines idées (espace, mouvement,
temps, règne animal, etc.). Le potentiel argumentatif de l’imagerie des
fgures est encore exploité dans le discours publicitaire, et notamment
lorsqu’il accompagne l’image (voir pour cela l’article de D. Dobre).
Un troisième ensemble de réfexions tourne autour de la question
des relations entre fgures  et genres de discours, genres pris au sens de «
dispositif de communication, [un] ensemble de normes, variables dans
le temps et l’espace, qui défnissent certaines attentes de la part du
récepteur » (Maingueneau, 2010 : 15). Ces relations sont notamment
envisagées à travers la capacité qu’une ou plusieurs fgures aux effets
convergents peuvent avoir de confgurer un ensemble de textes divers
en « sous-genre » (voir l’article de P. Lefort sur l’ironie et l’ellipse dans
les témoignages des rescapés des camps de concentration et
d’extermination nazis). Ces relations sont également analysées lorsqu’il s’agit
de décrire le processus de requalifcation du discours par les fgures,
aux vertus stylisantes (voir à ce sujet l’article d’A. Jaubert pour des
illustrations littéraires).
Certains articles se concentrent sur des fgures en particulier,
proposant des monographies de  fgures  qui se donnent des objectifs
différents : ils peuvent réexaminer des distinctions anciennes dont on
évalue le rendement à l’épreuve des textes (voir l’article de M. Prandi
sur les frontières à retracer entre métaphore et métonymie d’une part,
et métonymie et synecdoque d’autre part). Ils explorent les limites entre
emploi fgural et emploi non fgural (voir l’article de D. Maingueneau
sur l’apostrophe) ; ils partent de la catégorisation métadiscursive
d’une fgure pour en éclairer le fonctionnement in vivo (voir l’article
d’É. Baklouti et J. Bres sur l’ironie) ; ils apprécient le rendement cohésif
d’une macro-fgure à l’échelle d’un texte (voir l’article de M. Ballabriga
sur la métaphore comme structure globale et complexe permettant
d’assurer la cohérence d’un texte).
On retiendra enfn comme piste toujours très féconde, à la suite
des travaux de C. Détrie sur la métaphore (2001), de J. Bres sur
l’ironie (2010), d’A. Rabatel sur les fgures comme confrontation de
points de vue (2008), ou dans le prolongement des contributions
recueillies par F. Calas et al. (2012), les liens privilégiés entre dialogisme
et  fgures . Ces liens sont plus spécifquement mis en avant dans les
articles d’É. Baklouti et de J. Bres, d’A. Jaubert, ainsi que dans ceux
7FIGURES EN DISCOURS
de D. Apothéloz et de R. Vion, qui soulignent l’implication des
fgures dans la manipulation des points de vue, y compris celui de
l’interprétant. Toutes ces thématiques, abordées transversalement ou
pour elles-mêmes, nourrissent ainsi l’argument général de l’ouvrage
dont nous avons organisé le parcours de lecture en trois parties.
La première partie, intitulée « Les conditions discursives de
la fguralité », invite à une réfexion sur les conditions de discours qui
favorisent et promeuvent certains faits linguistiques et grammaticaux
au rang de fgures, et plus généralement, sur le processus de
fguralisation en discours. Si la fguralité peut être vue comme une propriété ou
une qualité de certaines expressions langagières, la notion de
fguralisation rend compte du processus dynamique d’appropriation fgurale
d’une confguration discursive à un contexte. Deux objets sont privilé -
giés dans cette partie : (i) des faits d’expression que l’on trouve
répertoriés aussi bien dans les traités de rhétorique que dans les grammaires
sans que leurs différences d’emploi soient précisées (l’apostrophe par
exemple), (ii) des faits d’expression que la tradition n’a jamais
enregistrés comme fgures (comme la modalisation).
Ainsi, Dominique Maingueneau, dans « Apostrophe et Scène
rhétorique », part du constat que l’apostrophe a un statut ambigu,
puisqu’elle est à la fois une fgure de rhétorique et une fonction gram -
maticale. La notion d’écart à l’aune de laquelle on identife les
réalisations fgurales de l’apostrophe est insuffsante pour rendre compte de
la complexité énonciative de celle-ci. L’auteur propose donc d’opérer
un retour critique sur la tradition, en choisissant une perspective
pragmatique et discursive, pour étayer l’idée que l’apostrophe institue une
Scène rhétorique dans laquelle un surlocuteur s’adresse à des «
Absents », « êtres qui par nature ne peuvent participer à une
interlocution » (p. 25). Fondant ses analyses sur des exemples tirés de discours
littéraires et politiques, D. Maingueneau avance les notions de «
surdestinateur » et de « surlocuteur » pour rendre compte de cette Scène
rhétorique instituante, et rattache l’apostrophe au détour énonciatif par
lequel « une énonciation se détache de l’ordinaire du discours » (p. 33).
Denis Apothéloz, dans « Figures du mouvement fctif et opacité
dans les textes narratifs », se saisit quant à lui de faits d’expression qui
ne sont pas catégorisés d’emblée comme des fgures : il s’agit des faits
de mouvement fctif (« déplacement fctif » pour A. Borillo, 2012 ;
« fctive motion » pour L. Talmy, 2000), notamment ceux qui
s’observent dans certains énoncés exprimant la situation d’un observateur
se déplaçant dans un environnement stationnaire (comme dans Des
maisons roses et vert clair déflaient  [...] dans le cadre de la fenêtre (S. Márai).
8Introduction
Les questions sous-jacentes à cette étude concernent la manière dont le
discours traduit fguralement un mouvement, et inversement comment
les faits dits de perception inversée peuvent être qualifés de fgures, en
lien avec la notion d’opacité, telle qu’elle a été élaborée dans le champ
de la philosophie du langage (Quine, 1960).
Dans « Modalisation et fgures d’énonciation », Robert Vion
envisage d’élargir les fgures d’énonciation à la modalisation. Constatant
que les fgures et les modalisateurs partagent des critères défnitoires
et qu’ils contribuent à l’épaississement du discours, l’auteur développe
l’idée selon laquelle les peuvent devenir des pivots fgu -
raux, sur la base de trois facteurs au moins, « [la] saillance discursive, [la]
dualité énonciative et une dépendance dialogique qui confère à
l’énoncé modalisé le statut d’aboutissement d’un raisonnement » (p. 66). Ce
faisant, R. Vion s’interroge sur le lien entre fgure et dialogisme consti -
tutif (grâce à la notion de dépendance dialogique par rapport à des
discours non explicités) et sur la dimension argumentative des fgures.
L’étude de Michele Prandi, « Métonymie et synecdoque : une
frontière à retracer » interroge la distinction entre deux fgures dont
l’une est traditionnellement considérée comme une variante spécifque
de l’autre, et le rendement de cette distinction dans la pratique des
textes. L’auteur se penche d’abord sur les fondements théoriques qui
permettent de distinguer la métaphore, qui « redessine notre paysage
conceptuel » et la métonymie, qui « opère à l’intérieur de la légalité ptuelle partagée et acquise » (p. 79), pour s’intéresser dans un
second temps au couple métonymie / synecdoque, dont l’une
focalise la structure d’un procès (les relations internes à ce procès), tandis
que l’autre focalise l’objet individuel pris isolément. M. Prandi valorise
l’importance théorique de cette distinction, parfois mise à mal « en
pratique » par des exemples particuliers, et montre quelle peut en être
l’utilité à la lecture des textes.
Le Groupe Lttr 13 (Semir Badir, Stéphane Polis et François
Provenzano), dans « Figures de l’énonciation : les gestes discursifs du
savoir », déplace l’analyse des fgures de la sphère de l’énoncé à celle
de l’énonciation, et introduit la notion de « geste discursif » comme le
complément énonciatif de la de « fgure ». Défni une
saillance de l’énonciation, le geste est, dans cette optique, « constitutif
du discours » (p. 97), et en gère les phases d’élaboration. Cette notion
de geste – dans son aspect plus spécifquement épistémique – est mise
à l’épreuve d’un corpus de trois articles de linguistique portant sur le
phénomène de l’accent linguistique. Sont dégagées trois gestualités –
ou macro-gestes – discursives : description, discussion, élucidation.
9FIGURES EN DISCOURS
Ce faisant, il s’agit de replacer l’étude des fgures dans une rhétorique
« élargie », qui repense le discours, avec la tradition, comme lieu de la
parole effcace.
C’est également le lien entre rhétorique et fgures qu’aborde – dans
une autre perspective – l’article de Jacques-Philippe Saint-Gerand,
« Involution, Évolution, Révolution : des rapports ambigus de la
rhétoerique et de la grammaire au XIX siècle ». L’auteur y interroge la place
de la fgure, entre pensée et expression, et de la rhétorique en général
edont la fgure relève à l’origine, dans une grammaire du XIX siècle,
celle de Napoléon Landais, appelée pompeusement Grammaire générale
des Grammaires françaises (1834). Cette enquête, appuyée en contraste sur
d’autres écrits de rhétoriciens, montre que les rapports ambigus entre
grammaire (de la langue) et rhétorique (de la parole) se déportent sur le
statut des fgures, et que la rhétoricité de la langue est fnalement prise
en charge aussi bien par l’une que par l’autre.
La deuxième partie est consacrée aux processus de «
promotion discursive des fgures », entendue dans un double sens : il s’agit
de se demander comment certaines fgures sont promues par le
discours dans lequel elles apparaissent (que cette valorisation soit d’ordre
pragmatique, interprétatif, générique, argumentatif, esthétique) et, en
retour, comment les fgures promeuvent un discours auprès du
récepteur, qui peut en être l’interprétant.
Dans le premier article, « Ce qu’ironiser veut dire… De l’usage
métadiscursif des termes ironie, ironiser, ironique (ment) dans le texte théâtral
et dans le texte journalistique », Élodie Baklouti et Jacques Bres
posent la question Qu’est-ce que l’ironie ? Ils constatent d’abord que les
linguistes ne s’accordent pas sur les critères défnitoires de l’ironie,
qui en conditionnent souvent la description. Inversant la démarche,
ils partent d’un corpus théâtral et journalistique en sélectionnant les
segments métadiscursifs qui qualifent tel ou tel énoncé d’ironique, afn
de dégager un portrait prototypique de ce qui est catégorisé comme
tel. Il s’agit alors, à partir des catégorisations observables en discours,
de dégager les critères minimaux et spécifants susceptibles de consti -
tuer le noyau stable de la fgure (acte d’attaque via la moquerie, et ton
ironique). Il s’agit aussi de montrer, à partir des traces explicites de la
compétence épilinguistique des locuteurs (dramaturge, journaliste, ou
locuteur politique cité), comment la fgure est appréhendée dans le
discours et comment les genres exploitent différemment les nombreux
« ingrédients » de l’ironie.
10Introduction
Michel Ballabriga, dans « Étude sémantico-rhétorique de
“Pasteurs et troupeaux” (Victor Hugo, Les Contemplations) – esthétique et
pragmatique », propose par un examen textuel précis et textométrique
(rapporté à l’ensemble macrotextuel des ) de montrer
comment une structure métaphorique globale et complexe contribue
à la cohérence du poème, cohérence indissociable de sa force de
proposition esthétique. On voit ainsi comment à la linéarité apparente du
poème s’oppose ou se superpose la réticularité du parcours
sémantique que les fgures permettent de retracer, notamment à propos de la
fgure sémantique du pâtre (par la métaphore du « pâtre promontoire
au chapeau de nuées »), sur laquelle la critique s’est souvent penchée.
Deux articles s’intéressent, au-delà de leur fonctionnalité la plus
directe, à la valorisation en discours des fgures. Le titre de l’étude
de Marta Sobieszewska, « La répétition dans le discours juridique :
instrument spécialisé dans le contrôle des risques d’ambiguïté
référentielle », peut laisser penser que l’auteure va se concentrer sur
les modalités et la fonctionnalité utilitariste de la répétition lexicale
dans le discours juridique. Or, c’est bien plus que cela que montre
M. Sobieszewska : si la répétition fait bien offce d’instrument spécialisé
dans le contrôle des risques d’ambiguïté référentielle, elle est aussi
une véritable fgure du style juridique susceptible d’effets stylistiques
propres à ce discours. Pour illustrer ce phénomène, elle s’appuie
sur un genre de texte bien particulier, qui s’érige traditionnellement
en parangon de la clarté et de la précision : les arrêts de la Cour de
cassation.
Dans « Deux fgures en discours : l’ellipse et l’ironie ou comment
dire la douleur des camps », Pascaline Lefort s’appuie de son côté sur
un corpus de témoignages des rescapés des camps de concentration et
d’extermination nazis pour analyser la place de deux fgures, l’ellipse
et l’ironie – considérée ici comme un trope. Elle met en relation ces
fgures avec une même attitude énonciative de distanciation et montre
leurs affnités avec le déf illocutoire, qui se présente aux locuteurs
rescapés, de « dire l’indicible ». Ce faisant, elle envisage ces deux fgures
comme de possibles stylèmes de ces textes qui relèvent de genres
différents, mais qui se constituent en sous-genre autour de l’acte de langage
de témoignage.
C’est enfn à une réfexion plus générale sur la stylisation du
discours qu’opèrent les fgures que nous invite l’article d’Anna Jaubert ,
« Les fgures comme formes stylisantes : réfexivité énonciative et
requalifcation du discours ». Participant pleinement par leur saillance
à une « réception sensible » des textes, les fgures ont une infuence
11FIGURES EN DISCOURS
sur le discours et contribuent à ce que l’auteure appelle sa « requalif -
cation ». À partir d’exemples littéraires variés, A. Jaubert montre que
les fgures peuvent être saisies à plusieurs niveaux, comme énoncés
pertinents, comme formes expressives, mais aussi c formes
stylisantes concourant, du particulier – ou singulier – au plus général,
à l’avènement du style, à la littérarisation, et à la « transfguration »
des genres.
La troisième partie regroupe des articles qui envisagent « la
fonctionnalité des fgures » selon les genres et les types de discours
où elles apparaissent, et plus particulièrement leur impact
argumentatif. Qu’elles servent une stratégie argumentative précise et préméditée
par le locuteur ou un projet communicationnel plus fou et sous-tendu
par la mise en valeur de son propre discours, les fgures participent à
l’axiologie sous-jacente et à l’effcace du discours.
Marc Bonhomme, dans « Stéréotypie et argumentation dans les
proverbes métaphoriques », étudie les aspects de la naturalisation et du
fgement métaphoriques présentés par beaucoup de proverbes, ainsi
que la stéréotypie propre à ces proverbes métaphoriques
(stéréotypie formelle, cognitive et axiologique). Grâce à l’examen d’un corpus
d’exemples contrastifs, il rend également compte de l’effcacité
argumentative spécifque des proverbes métaphoriques, par rapport aux
proverbes non métaphoriques, spécifcité qui repose selon lui sur l’em -
ploi de stéréotypes lexicaux « enfouis derrière la saillance fgurative et
l’évidence apparente d’une “métaphore-image” (Gibbs, 1994 : 258) »
(p. 249), sur leur conservatisme de pensée et sur leur pouvoir de
séduction (au sens de Grize, 1982) qui les rend très diffciles à contester.
C’est également à la question des valeurs et de l’argumentation
implicite portées par les fgures que s’intéresse Laurence Rosier dans
« L’insulte comme fgure de style méprisante : l’exemple de
l’antonomase “Nom Propre + en jupon(s)” ». L’étude est centrée sur l’analyse du
statut « insultant » d’antonomases comme Alexandre Dumas en jupons
pour désigner une femme de lettres. Ces expressions, considérées en
contexte comme des antonomases expansées, manifestent le « mépris
énonciatif » du locuteur (Rosier et Ernotte, 2000 : 12). À partir d’un
corpus prélevé sur la toile, L. Rosier montre que l’antonomase répond
à un besoin de nomination, par manque de possibilité lexicale et/ou
référentielle et que selon leur contexte d’apparition, leur rôle fgural de
périphrase peut varier entre désignation et qualifcation. Passant en
revue un certain nombre d’exemples signifcatifs, l’auteure conclut sur le
12Introduction
lien que la fgure entretient avec l’insulte, quels que soient les contextes
et les visées discursives, par la reconduction d’une « vision sexuée
réductrice du monde » qu’elle véhicule (p. 270).
L’article de Claudine Moïse, « Construction de discours sur la
sécurité : effets de dramatisation et fgures en discours » s’appuie sur
les réunions enregistrées des Groupes Territoriaux composés de
partenaires institutionnels et associatifs qui œuvrent dans le champ social
et éducatif pour la prévention de la délinquance à Montpellier. Elle
y examine les stratégies discursives mises en œuvre par les différents
locuteurs institutionnels, notamment l’animateur principal de ces
réunions pour montrer la contribution des fgures à de telles stratégies.
L’étude montre ainsi que l’usage d’un discours pathémique fondé sur
les mises en récit et les fgures emphatiques (hyperbole, accumulation,
gradation, répétition) parvient à la fois à faire adhérer les participants à
la vision du monde du locuteur et à retourner, dans un contre-discours
dialogique, les prises de parole dissonantes, assurant un consensus fort.
L’intérêt de cette recherche, outre l’illustration de la fonctionnalité des
fgures dans le discours de persuasion en réunion, est aussi de mesurer
in vivo la réussite de ce discours.
Dans « Les effets pragmatiques des fgures : le cas des
Contemplations de Victor Hugo », Amir Biglari prend en compte l’ensemble du
recueil de poèmes pour étudier les effets pragmatiques des fgures de
rhétorique tendues vers un faire croire et un faire éprouver. S’appuyant
sur les acquis de la sémiotique tensive, l’auteur montre que les fgures
suivent un « raisonnement fguratif » (Bertrand, 2000 : 136) qui leur
permet de rendre sensibles des perceptions non communes.
Privilégiant trois fgures d’analogie (métaphore, personnifcation, comparai -
son), deux fgures d’opposition de sens (oxymore et antithèse) et une
fgure à pivot énonciatif (l’interrogation rhétorique), il montre ainsi
la part que les fgures prennent à l’impact pathémique original sur le
lecteur.
Enfn, dans « Métaphorisation iconique publicitaire : mécanique
générative transformationnelle », Dan Dobre aborde la question de la
fonctionnalité des fgures dans un corpus original, celui de l’iconicité
publicitaire, avec les outils de la linguistique. Il adopte une
méthodologie inspirée des travaux de N. Chomsky (1965) pour proposer une
autre perspective d’interprétation de l’iconicité métaphorique
publicitaire, qui intègre dans sa mécanique les opérations rhétoriques
postulées par le Groupe μ. L’auteur retient pour sa démonstration plusieurs
publicités, dont la principale, qui date des années 1980, promeut un
13FIGURES EN DISCOURS
shampooing assimilé à des pommes vertes par l’imagerie publicitaire.
Ce faisant, il propose de situer cette perspective d’interprétation dans
le cadre plus vaste du concept de créativité.
Ce parcours de lecture s’achève sur le constat stimulant que les f -
gures constituent à la fois des zones langagières hautement interactives,
et des zones de dialogue entre chercheurs d’horizons théoriques divers
non moins interactives et fructueuses. Que tous les auteurs soient ici
remerciés de leurs contributions, dont certaines furent écrites dans des
conditions héroïques.
Geneviève Salvan
Université Nice Sophia Antipolis, UCA
CNRS, BCL, UMR 7320
Références bibliographiques
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15Première partie :
Les conditions discursives
de la figuralitéApostrophe et Scène rhétorique
Ces quelques pages participent d’un mouvement de réfexion sur
les fgures qui, au-delà de la passion taxinomique et de la focalisation
sur les tropes, et en particulier la métaphore, cherche à les intégrer
dans des confgurations plus vastes. Il peut s’agir de confgurations
textuelles, mais il peut s’agir aussi de confgurations énonciatives.
Sous le terme d’apostrophe la tradition a regroupé un ensemble de
phénomènes de divers ordres qui avaient en commun d’être des écarts
par rapport à l’interaction en face à face. Nous allons nous efforcer
d’introduire quelques distinctions dans cet ensemble fou.
À la différence de termes tels qu’« antanaclase », « épanorthose »
ou « zeugme »…, « apostrophe » n’a rien d’exotique. Les grammaires
usuelles y voient même une fonction, ou à tout le moins une position
syntaxique spécifque. La Grammaire méthodique du français de Riegel,
Pellat et Rioul la défnit comme une « interpellation du destinataire »
(2009 : 310) liée en général à l’absence de déterminant ; fonction « aux
marges de la phrase », elle « correspond au vocatif des langues
casuelles » (Ibid. : 775). La question se pose alors de savoir quelle
différence on peut établir entre l’apostrophe syntaxique et l’apostrophe
fgure de rhétorique. Sur ce point les choses ne sont pas claires ; les
linguistes ont tendance à considérer comme acquise la défnition de
l’apostrophe rhétorique et concentrent leur attention sur les propriétés
de l’apostrophe syntaxique, qui se situe en deçà de la distinction entre
rhétorique et non-rhétorique.
C’est le cas même dans le livre bien documenté et d’une grande
fnesse qu’a écrit C. Détrie sur l’apostrophe : De la non-personne à la
personne : l’apostrophe nominale (2006). Pour l’explorer dans ses diverses
dimensions (syntaxique, énonciative, textuelle, voire corporelle), elle a
pris le parti d’un traitement unifé :
19FIGURES EN DISCOURS
Je ne sépare jamais l’apostrophe banale en tant que terme
d’adresse (au sens interactionnel) et l’apostrophe rhétorique
[…]. Il s’agit bien du même phénomène, mais qui s’actualise
dans des genres du discours et des types de textes différents
(Ibid. : 16).
Le revers de la médaille, c’est que la distinction entre le « banal » et
le « rhétorique » passe au second plan. On ne trouve pas chez elle de
développement spécifque sur la notion d’apostrophe « rhétorique »,
dont la défnition est simplement reprise du manuel de Fontanier. Son
exposé mêle constamment des exemples d’apostrophes « banales » et
d’apostrophes rhétoriques, ce qui tend naturellement à émousser la
spécifcité des secondes. Ainsi écrit-elle à propos du monologue dans
le théâtre classique :
Quand il s’agit d’apostrophes rhétoriques, très fréquentes dans
le théâtre classique, la visée est similaire : recréer la dyade,
en adressant son discours à une entité qui peut être, selon la
défnition de Fontanier, surnaturelle, absente, morte, inanimée
ou abstraite (Ibid. : 122).
La « dyade » ainsi évoquée est celle que forment le locuteur et
l’allocutaire de l’échange verbal. À travers cette formulation, il est visible
que la dyade dialogale est présentée comme la norme qu’en l’absence
de destinataire le locuteur chercherait à retrouver.
C’est sur ce point qu’il me semble qu’il y a matière à discussion.
Certes, l’apostrophe rhétorique s’appuie sur l’adresse au destinataire,
qui est au cœur du fonctionnement de la langue, mais on peut aussi
penser qu’elle relève d’un autre ordre, que la simple adresse n’est pas
l’apostrophe.
1. Problèmes de définition
Qu’il s’agisse de l’apostrophe ou d’autres fgures, les défnitions
que les auteurs de la longue tradition rhétorique ont proposées ne sont
pas toujours à la hauteur de leurs intuitions. Les nombreux exemples
qu’ils proposent, empruntés au corpus des « grands auteurs »
classiques, les dispensent même souvent d’élaborer des défnitions
précises. La production des textes de ce corpus et les catégories
rhétoriques qui permettent de les analyser étaient en effet prises dans un
processus d’étayage réciproque qui impliquait deux communautés :
l’une très restreinte, celle des professionnels de l’enseignement de la
rhétorique, l’autre, beaucoup plus vaste, celle de l’élite lettrée qui avait
bénéfcié de cet enseignement et qui se reconnaissait dans le partage
20Apostrophe et Scène rhétorique
de cette culture rhétorique. Aujourd’hui la situation a bien changé ; à
moins de faire œuvre d’historien de la rhétorique, on peut aborder les
fgures indépendamment du seul thésaurus de la littérature gréco-latine
et de ses prolongements dans l’Europe moderne.
Nous n’allons pas passer en revue les multiples défnitions de la
notion d’apostrophe qui ont été proposées au cours de l’histoire, mais
seulement mentionner trois textes appartenant aux deux pôles de l’âge
rhétorique : l’Institution oratoire de Quintilien, d’une part, l’Encyclopédie et
le traité de Fontanier, d’autre part. Le premier a contribué de manière
décisive à fxer les traits essentiels de la défnition ; les deux autres ont
opéré une synthèse des traités de l’âge classique.
Voici ce qu’écrit Quintilien :
L’apostrophe est encore une fgure fort vive, soit que l’orateur,
oubliant les juges pour un moment, interpelle tout à coup la
partie adverse : Dites-moi, Tubéron, que faisait votre épée dans les champs
de Pharsale ? etc. ; soit que, par manière d’invocation, il adresse
la parole ou à d’illustres morts, ou à des choses inanimées : Ô
vous, sacrés tombeaux des Albains ! etc. ; soit qu’il implore le secours
des lois pour rendre encore plus odieux celui qui les a violées :
Saintes lois des Porcius et des Sempronius ! (Institution oratoire, livre IX,
2, 1).
Dans ce passage Quintilien construit implicitement une échelle
ascendante pour distribuer les entités susceptibles d’être apostrophées :
des individus présents dans la situation de communication (« la partie
adverse ») aux abstractions (« les lois ») en passant par les « illustres
morts » et les « choses inanimées ». Il passe ainsi de l’humain présent
et vivant à l’humain mort puis au non-humain, avec une gradation de
l’inanimé matériel à la pure abstraction.
L’Encyclopédie enrichit considérablement cette caractérisation :
APOSTROPHE, s. f. (Belles-Lett.) fgure de Rhétorique dans
laquelle l’orateur interrompt le discours qu’il tenait à l’auditoire,
pour s’adresser directement & nommément à quelque personne,
soit aux dieux, soit aux hommes, aux vivants ou aux morts, ou
à quelque être, même aux choses inanimées, ou à des êtres
métaphysiques, & qu’on est en usage de personnifer.
De ce dernier genre est ce trait de M. Bossuet dans son Oraison
funèbre de la duchesse d’Orléans : « Hélas, nous ne pouvons
arrêter un moment les yeux sur la gloire de la Princesse, sans que
la mort s’y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre ! Ô
21FIGURES EN DISCOURS
mort, éloigne-toi de notre pensée, & laisse-nous tromper pour
un moment la violence de notre douleur par le souvenir de notre
joie ».
Cicéron dans l’Oraison pour Milon, s’adresse aux citoyens
illustres qui avaient répandu leur sang pour la patrie, & les
intéresse à la défense d’un homme qui en avait tué l’ennemi dans
la personne de Clodius. Dans la même pièce il apostrophe les
tombeaux, les autels, les bois sacrés du mont Albain. Vos Albani
tumuli atque luci, &c.
Énée dans un récit remarque, que si on avait été attentif à un
certain événement, Troie n’aurait pas été prise.
Trojaque nunc stares, Priamique arx alta maneres. Æneid. II.
L’apostrophe fait sentir toute la tendresse d’un bon citoyen pour
sa patrie.
Celle que Démosthène adresse aux Grecs tués à la bataille de
Marathon, est célèbre ; le cardinal du Perron a dit qu’elle ft autant
d’honneur à cet Orateur, que s’il eût ressuscité ces guerriers. On
regarde aussi comme un des plus beaux endroits de Cicéron,
celle qu’il adresse à Tubéron dans l’Oraison pour Ligarius : Quid
enim, Tubero, tuus ille districtus in acie Pharsalicâ gladius agebat ? &c.
Cette apostrophe est remarquable, & par la vivacité du discours,
& par l’émotion qu’elle produisit dans l’âme de César.
Au reste il en est de l’apostrophe comme des autres fgures. Pour
plaire elle doit n’être pas prodiguée à tout propos. L’auditeur
souffrirait impatiemment qu’on le perdît incessamment de vue,
pour ne s’adresser qu’à des êtres qu’il suppose toujours moins
intéressés que lui au discours de l’orateur. Le mot apostrophe est
Grec, ἀποστροφὴ, aversio, formé d’ἀπὸ, ab, & de στρέφω, verto,
je tourne ; quia orator ab auditore convertit sermonem ad aliam personam
(L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
1métiers, 1751, t. 1 : 537) .
Quant à Fontanier, il met lui aussi l’accent sur le signifé d’apostrophè
en grec et envisage la possibilité de s’apostropher soi-même :
L’Apostrophe [...] est cette diversion soudaine du discours par
laquelle on se détourne d’un objet, pour s’adresser à un autre
objet, naturel ou surnaturel, absent ou présent, vivant ou mort,
animé ou inanimé, réel ou abstrait, ou pour s’adresser à
soimême (1977 [1830] : 371).
Pour lui, l’apostrophe n’est légitime que si elle se présente « comme
l’expression d’une émotion vive ou profonde, comme l’élan spontané
d’une âme fortement affectée » (Ibid. : 372). Il se situe ainsi dans le
1 Nous avons modernisé l’orthographe.
22Apostrophe et Scène rhétorique
prolongement de B. Lamy pour qui « l’apostrophe se fait lorsqu’un
homme étant extraordinairement ému, se tourne de tous côtés ; il
s’adresse au Ciel, à la terre, aux rochers, aux forêts, aux choses
insensibles, aussi bien qu’à celles qui sont sensibles » (La Rhétorique ou l’art de
parler, livre II, chapitre IX, 1699 : 131).
On l’a vu, l’Encyclopédie justife le recours au terme « apostrophe »
par un changement de destinataire : quia orator ab auditore convertit sermonem
ad aliam personam. De son côté, Fontanier recourt au terme plus vague
d’« objet », sans doute pour y intégrer les êtres non-animés : « on se
détourne d’un objet, pour s’adresser à un autre objet ». C. Détrie glose
ainsi « diversion » ou « détournement » : « un tour qui détourne du
développement principal dans le but d’interpeller autrui (ce qui a pour effet
de privilégier le dire par rapport au dit) » ; cela s’accompagne « d’une
orientation corporelle vers celui qu’on interpelle » (2006 : 16). Alors que
l’Encyclopédie s’intéresse à la spécifcité des apostrophes rhétoriques,
l’interprétation de C. Détrie souligne que même l’apostrophe grammaticale
constitue une sorte d’interruption dans l’énoncé, ce qui va dans le sens
d’un traitement unifé de l’apostrophe. Pour notre part, nous préférons
fxer l’attention sur l’adjectif « alius » qu’emploie l’Encyclopédie (aliam
personam) auquel nous sommes tenté d’attribuer une valeur différente : non
pas une autre personne, mais un être autre qu’une « personne » normale,
un interlocuteur.
Déjà, il convient de signaler une propriété de l’apostrophe
rhétorique que les manuels ne mentionnent pas, tant elle est évidente pour
eux, mais qui contribue à distinguer l’adresse et l’apostrophe
rhétorique : l’apostrophe rhétorique apparaît à l’intérieur d’énonciations
foncièrement monologales, qui n’appellent pas de réponse : une
oraison funèbre, une plaidoirie, une allocution politique, un monologue
théâtral… Nous reprenons ici la distinction usuelle entre « énonciation
monologale » et « monologue » : même si elle est adressée à un public
présent, une plaidoirie est une énonciation monologale.
Si l’on en croit Quintilien, l’« alia persona » vers laquelle le locuteur
oriente son énonciation peut fort bien être quelqu’un qui est présent
dans la situation de communication : ainsi « la partie civile » au tribunal.
Pour ce type de cas il utilise le verbe « interpeller » ; en revanche, pour
un destinataire absent il parle de « manière d’invocation ». S’il évite
de parler simplement d’« invocation », c’est sans doute parce que ce
substantif en latin réfère à une opération d’ordre religieux ou magique.
Au vu des exemples que donnent les manuels de rhétorique au fl des
23FIGURES EN DISCOURS
siècles, il semble clair que c’est cette apostrophe-invocation qui
constitue pour eux le prototype de l’apostrophe comme fgure. C’est elle qui
s’éloigne le plus de la simple adresse dans un échange verbal.
De fait, les auteurs regroupent sous l’étiquette d’apostrophe
rhétorique des phénomènes très différents, mais qui ont pour point commun
de s’écarter de la « dyade », pour reprendre le terme de C. Détrie, que
constitue l’échange entre deux interlocuteurs présents. En particulier :
(1) quand le locuteur change d’allocutaire, ou plus exactement ne
s’adresse pas au destinataire prescrit par la scène générique, tout en s’adressant
en réalité à lui. On retrouve ici l’« interpellation » de Quintilien, qui
concerne un autre allocutaire présent dans la situation. C’est le cas dans
l’exemple de Tubéron, cher aux traités de rhétorique : la plaidoirie,
comme genre de discours est en effet censée s’adresser aux juges.
Pour nous, il n’y a pas de raison de voir là une apostrophe rhétorique ;
on est plutôt dans une logique de trope communicationnel
(KerbratOrecchioni, 1986 : 131), portant sur les actants de l’énonciation comme
il en arrive sans cesse dans l’activité verbale.
(2) quand le locuteur, dans une énonciation tournée vers un
allocutaire présent, s’adresse à un allocutaire potentiel mais qui n’est pas
présent dans la situation de communication. Si par exemple un avocat,
dans une énonciation adressée au tribunal, s’adresse à son père qui lui
a enseigné à défendre les faibles.
(3) quand le locuteur est seul et s’adresse à un absent qui appartient
à l’univers des interlocuteurs possibles du locuteur, qui partage son
monde. On peut citer le monologue du début du Malade imaginaire où
Argan s’adresse à son apothicaire :
« Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif,
et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles
de Monsieur. » Ce qui me plaît, de Monsieur Fleurant mon
apothicaire, c’est que ses parties sont toujours fort civiles.
« Les entrailles de Monsieur, trente sols. » Oui, mais, Monsieur
Fleurant, ce n’est pas tout que d’être civil, il faut être aussi
raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un
lavement, je suis votre serviteur, je vous l’ai déjà dit. Vous ne me
les avez mis dans les autres parties qu’à vingt sols, et vingt sols
en langage d’apothicaire, c’est-à-dire dix sols. » (Acte I, scène I).
Le locuteur apostrophe un absent, son pharmacien, qui est un de
ses interlocuteurs habituels. Ce qui ne signife pas pour autant qu’il
pourrait lui dire en face-à-face ce qu’il dit ici.
24Apostrophe et Scène rhétorique
(4) quand le locuteur s’adresse à lui-même. Certes, tous les traités
n’intègrent pas ce phénomène dans l’apostrophe rhétorique, mais le
fait que certains le fassent tient à ce qu’il est perçu comme un écart
par rapport à l’échange dialogal « normal ». Pour notre part, nous ne
rangerons pas ce phénomène dans l’apostrophe rhétorique.
(5) quand les allocutaires, pour des raisons qui peuvent être très
diverses, ne sauraient être des locuteurs, c’est-à-dire des êtres
susceptibles de prendre la parole et de répondre : qu’il s’agisse de classes
d’humains (« Ô femme ! femme ! femme ! créature faible est décevante »
dans le monologue de Figaro…), de morts, d’êtres inanimés (parties du
corps, arbres, pierres...), d’êtres mythiques (dieux, muses, démons…),
d’êtres abstraits (« France », « Vérité »…). C’est ce type d’apostrophe
que citent avec prédilection les traités de rhétorique. Ainsi les exemples
donnés par l’Encyclopédie et Fontanier : défunts illustres (en règle
générale morts au combat), dieux, lieux privilégiés de la vie collective (ville,
citadelle, tombeaux, autels, bois sacrés), abstractions à forte charge
symbolique (l’hymen, les lois…), etc. Cette apostrophe qu’on peut dire
invocative implique des Absents, où la majuscule initiale indique que ce
terme ne recouvre pas seulement des locuteurs qui se trouvent être
absents, mais aussi des êtres qui par nature ne peuvent participer à une
interlocution.
Dans cette liste qu’il est sans doute possible d’enrichir et d’affner,
seuls trois cas nous paraissent donc relever de l’apostrophe rhétorique :
ceux où le locuteur interpelle des êtres qui ne sont pas susceptibles
d’interagir avec le locuteur. À l’intérieur de cet ensemble on doit faire
une distinction entre (2)-(3), d’une part, et (5), d’autre part. En (2)-(3)
les êtres apostrophés sont en effet des locuteurs potentiels.
2. La Scène rhétorique
On ne peut pas se contenter de prendre en compte le statut «
ontologique » des destinataires. Il faut aussi faire intervenir la manière
dont est mise en scène l’énonciation qui porte l’apostrophe.
Supposons qu’en soliloquant une femme s’adresse à sa mère qui
vient de mourir : « ma chère maman, si tu voyais ta flle ! ». Nous
retrouvons la situation qui est celle de nombreux monologues du théâtre
classique, en particulier des comédies. Certes, le destinataire est mort,
mais la locutrice continue un dialogue qui aurait pu avoir lieu, elle
s’adresse à un être de son monde. Ce n’est pas le type d’exemple que
citeraient de manière privilégiée les traités de rhétorique, qui préfèrent
les morts illustres évoqués avec solennité devant un public. Ici
s’im25FIGURES EN DISCOURS
pose une différence importante : celle entre les situations de
communication « ordinaires » et la Scène rhétorique qui implique un dispositif
d’énonciation particulier.
Dans une telle Scène sont mobilisés des destinataires répartis sur
trois plans distincts :
— Le(s) destinataire(s) prescrit(s) par le genre de discours concerné ;
— Un public (qui peut coïncider avec le destinataire prescrit par le
genre, quand par exemple un orateur s’adresse directement à la
foule devant lui) ;
— Une communauté qui transcende la situation d’énonciation et
intègre destinateur, destinataire et public ; cette communauté
implique un surdestinateur (Maingueneau, 2005 : 94) qui fonde les
2valeurs que sont censés partager ses membres .
C. Détrie, dans la conclusion de son livre, souligne très justement
que « l’apostrophe n’est pas seulement un énoncé nominal
extraprédicatif, c’est avant tout la mise en spectacle, non de l’interpellé, mais de
la relation de l’interpellant à l’interpellé : une relation de sujet à sujet »
(2006 : 194). Dans la Scène rhétorique, cette mise en spectacle est à
prendre au sens fort : elle est mise en spectacle non seulement de la
relation entre les interactants, mais de la parole elle-même, qui se doit
d’être exemplaire esthétiquement et éthiquement. Idéalement, dans
cette parole qui en ces circonstances énonce ce qu’il faut énoncer, et de la
manière qu’il faut, le Beau et le Bien se fondent.
Un marqueur linguistique emblématique de cette Scène
rhétorique est la construction en Ô + GN, qui d’ailleurs n’a pas
nécessairement une fonction d’apostrophe. Si l’on en croit l’excellente étude de
Y. Grinshpun (2008), elle permet de s’adresser à un destinataire dont
l’accès est problématique, qui ne constitue pas à proprement parler
un allocutaire placé sur le même plan que le locuteur : soit parce qu’il
se trouve présent mais séparé du locuteur par un obstacle, soit parce
qu’il s’agit d’un absent. Son emploi est censé être motivé par l’émotion
du locuteur mais il opère aussi la mise en spectacle de cette émotion
pour un auditoire situé au-delà du destinataire immédiat. Y. Grinshpun
évoque à ce propos
2 Nous préférons réserver le terme « surdestinataire » de Bakhtine (1984 : 337) à la
fgure du représentant typique de la communauté concernée.
26Apostrophe et Scène rhétorique
une scène d’énonciation spécifque qui relève d’un autre régime
que celui de l’interaction de type conversationnel […]. Locuteur
et allocutaire sont en quelque sorte « amplifés », l’énonciation se
donnant comme spectacle exemplaire offert non à un allocutaire
immédiat mais à une communauté imaginaire (2008 : 147).
La Scène rhétorique est associée de manière constitutive à certains
genres « nobles » (judiciaires, religieux, littéraires ou politiques…)
caractéristiques d’une époque ou d’une société donnée, mais elle peut
aussi être activée plus ou moins fugacement dans de multiples genres,
pour peu que le locuteur utilise les ressources linguistiques appropriées.
Considérons le grand monologue de Figaro :
Figaro, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre :
Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante ! …
nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il
donc de tromper ? … Après m’avoir obstinément refusé quand
je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne
sa parole, au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant,
le perfde ! et moi comme un benêt… Non, monsieur le Comte,
vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un
grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… Noblesse,
fortune, un rang, des places, tout cela rend si fer ! Qu’avez-vous
fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître,
et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ; tandis que
moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer
plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on
n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes : et
vous voulez jouter… On vient… c’est elle… ce n’est personne.
– La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de
mari quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) (Le
Mariage de Figaro, V, 3).
Le début (jusqu’à « Après m’avoir obstinément refusé… ») relève
clairement de la Scène rhétorique. Le locuteur apostrophe un être
générique, la femme, dans une méditation douloureuse. Mais dans une
comédie le recours à une Scène rhétorique ne peut qu’être transitoire.
Figaro change donc rapidement d’espace énonciatif après les points de
suspension pour se confronter à des êtres situés dans son plan de
réalité, Suzanne et le Comte, ce dernier étant lui-même apostrophé à son
tour. On pourrait distinguer ces deux types d’apostrophe en disant que
la première (« Ô femme !... ») est invocative, et la seconde (« monsieur
le Comte ») vocative. On peut également distinguer Scène rhétorique
encadrante (par exemple dans le cas d’une oraison funèbre) et scène
rhétorique encadrée, quand il s’agit seulement d’un passage à l’intérieur d’un
27FIGURES EN DISCOURS
genre de discours qui n’est pas attaché de manière constitutive à la
Scène rhétorique : c’est ce qui se passe avec notre extrait du Mariage
de Figaro.
On trouve des emplois prototypiques d’apostrophes invocatives
dans les hymnes, où la distinction entre locuteur et allocutaire s’efface :
c’est la communauté même qui se pose en énonciateur. Ainsi dans
l’hymne patriotique américain « My Country, ‘Tis of Thee » :
My country, ‘tis of thee,
sweet land of liberty, of thee I sing ;
land where my fathers died,
land of the pilgrims’ pride,
from every mountainside let freedom ring !
Ceux qui ensemble chantent cet hymne invoquent « my country »,
à la fois destinataire et surdestinateur qui, au-delà du présent immédiat
(« where my fathers died ») assoit les valeurs communes (« liberty »,
« pilgrims’ pride »).
Dans l’un des discours les plus célèbres de Barack Obama, celui
qu’il a prononcé lors de son investiture par la Convention du Parti
démocrate, le 28 août 2008, on trouve ce passage :
You have shown what history teaches us – that at defning
moments like this one, the change we need doesn’t come from
Washington. Change comes to Washington. Change happens
because the American people demand it – because they rise up
and insist on new ideas and new leadership, a new politics for
a new time.
America, this is one of those moments.
I believe that as hard as it will be, the change we need is coming.
J’ai mis en italique la phrase qui contient une apostrophe
invocative canonique : « America ». L’orateur se détourne du destinataire
imposé par le genre de discours, en l’occurrence le public des militants
du Parti démocrate, pour s’adresser à une entité que l’Encyclopédie
dirait « métaphysique » : l’Amérique. Les lignes qui précèdent préparent
l’apparition de cette apostrophe. L’orateur adopte le point de vue
surplombant de « l’histoire » (« history teaches us ») pour passer de son
auditoire empirique à la communauté transcendante dont participe cet
auditoire, « the American people », qui associe les vivants et les morts.
Le passage de « the American people » à « America » permet alors de
convertir cette communauté en une entité compacte et transcendante
qui coïncide avec le surdestinateur.
28Apostrophe et Scène rhétorique
À présent, tournons-nous vers le discours d’André Malraux lors du
transfert des restes de Jean Moulin au Panthéon (19 décembre 1964) :
Georges Bidault prendra sa succession. Mais voici la victoire
de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la
Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux
disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons : elles portent
le deuil de la France et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du 
Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la
Gestapo ne trouvera jamais parce qu’elle ne croit qu’aux grands arbres.
Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande
pourquoi on lui donne une salle de bain – il n’a pas encore entendu parler
de la baignoire…
Ici l’apostrophe « chef de la Résistance » spécife à quel titre la
personne est invoquée. À la différence d’Obama, qui apostrophe
directement le surdestinateur, l’orateur s’adresse au héros mort, incarnation
exemplaire de l’esprit de la Patrie.
Dans une Scène rhétorique, les entités invoquées doivent d’une
manière ou d’une autre participer du surdestinateur dont se réclame la
communauté. Cela peut se faire de manière directe (en apostrophant
par exemple la patrie, l’humanité, Dieu, la démocratie, etc.) ou en
recourant à des métonymies (les lois, les guerriers morts pour la défense
du pays, les lieux sacrés…). Dans un tel dispositif, les morts occupent
une place privilégiée ; d’une certaine façon, ce sont en effet les Absents
prototypiques qu’implique la Scène rhétorique. Ce sont aussi des f -
gures univoques et exemplaires qui cimentent la communauté à travers
un interdiscours légendaire, des esprits que l’on peut convoquer à tout
moment dans sa parole. Une aphorisation fameuse d’Auguste Comte
rappelle que « ce sont les morts qui gouvernent les vivants » ; mais on
ne doit pas oublier que ce sont les vivants qui les font parler.
Un problème se pose néanmoins si l’on sort du domaine de l’art
oratoire et que l’on considère les innombrables apostrophes dans les
corpus littéraires, et tout particulièrement en poésie. Nous parlons ici
des interpellations directes (ainsi lorsque Baudelaire commence «
L’In3vitation au voyage » par « Mon enfant, ma sœur / Songe à la douceur… ») .
Cela ne pose pas de problèmes tant qu’on ne fait pas de distinction
entre simple adresse et apostrophe rhétorique, ni entre apostrophes
vocative et invocative. Mais à partir du moment où on pose de telles
distinctions, force est de s’interroger sur le statut pragmatique
d’apostrophes telles que « Mon enfant, ma sœur » ou « belle Phyllis » dans le
sonnet d’Oronte du Misanthrope de Molière.
3 Sur les apostrophes chez Baudelaire voir Prat, 1989 ; Détrie, 2003.
29FIGURES EN DISCOURS
On pourrait être tenté de ramener ce type de phénomène à
l’apostrophe vocative du monologue théâtral (voir « monsieur
Fleurant » dans la bouche d’Argan), en considérant qu’un poème est
une sorte de monologue où l’on parle à des absents contingents, les
lecteurs, qui dans la vie sont des locuteurs potentiels. Mais ce serait
appréhender de manière réductrice la spécifcité de l’énonciation
poétique. Quand Argan apostrophe son apothicaire, c’est bien cet
apothicaire, socialement identifable, qui est désigné par un locuteur en
chair en os ; quand Baudelaire dit « mon enfant, ma sœur » ou Oronte
dit « belle Phyllis » il ne s’agit pas de désigner quelqu’un qui est déjà
identifé, et ce n’est pas un locuteur incarné qui est en train de parler,
mais un être qui n’a d’existence qu’à travers l’énonciation. Comme dans
la Scène rhétorique il y a mise en spectacle de la parole et orientation
vers une communauté qui transcende le public empirique des auditeurs
et des lecteurs. La différence est qu’en poésie cette communauté n’est
pas une communauté de valeurs collectives, mais une communauté
d’ordre esthétique. On pourrait parler d’une Scène esthétique. C’est
du moins ce qui se passe avec les poètes qui, comme Baudelaire,
participent de l’univers esthétique qui s’est imposé au tournant des
e eXVIII et XIX siècles, où la poésie se veut autotélique, sans autre
fnalité qu’elle-même. En revanche, la poésie épique traditionnelle
implique une Scène rhétorique, où les valeurs esthétiques ne sont pas
dissociables des valeurs morales qui fondent la communauté.
3. Surdestinateur et surlocuteur
Jusqu’ici nous nous sommes focalisé sur les destinataires de la
Scène rhétorique. Mais il faut aussi considérer le statut du locuteur.
Celui qui recourt à l’apostrophe invocative ne peut pas être un locuteur
ordinaire.
Lamy et Fontanier justifaient l’apostrophe rhétorique en
s’appuyant sur des considérations d’ordre psychologique : c’est dans un
état de perte de contrôle, de désarroi profond que le locuteur rompt le
fl de son discours, qu’il sort d’une certaine façon de son bon sens pour
s’adresser à des non-locuteurs. Au-delà de l’explication psychologique
il y a là un fait de structure : l’apostrophe suppose un locuteur qui s’est
lui-même décalé de sa position de locuteur ordinaire, un locuteur en
quelque sorte hors de lui, converti en orateur, en surlocuteur
provisoirement affranchi des contraintes usuelles de la communication
verbale. Et celui qui entend assumer pleinement ce rôle doit montrer cette
conversion par l’ensemble de sa performance vocale et corporelle, être
à la mesure de la mise en scène dans laquelle il intervient.
30Apostrophe et Scène rhétorique
Si l’on jette un œil sur une photographie du décor dans lequel
intervient le discours d’Obama à Denver (le « Mile High Football
Stadium »), on prend conscience de la pression qui s’exerce sur l’orateur :
http://actu-monde.nouvelobs.com/convention-democrate.html
http://referentiel.nouvelobs.com/fle/4360630-convention-democrate-les-winners-et-les-losers.jpg
L’orateur se détache, singulier au milieu d’une foule immense qu’il
domine, doublé par l’image, projetée sur un immense écran, de son
buste ou de sa tête. À strictement parler, ce n’est pas l’orateur que
l’on voit, mais le couple indissociable qu’il forme avec cette image qui
le transfgure. Ici la technologie permet de réaliser ce qui est inscrit
dans les conditions mêmes de possibilité de la Scène rhétorique : la
conversion du locuteur en surlocuteur. L’individu que nous voyons
parler en chair et en os s’adresse au public empirique, alors que l’image,
immatérielle, s’adresse au surdestinateur au nom de qui il parle. À la
conversion de la foule en communauté cimentée par un
surdestinateur répond ainsi la conversion du locuteur en surlocuteur, capable
d’apostropher des êtres immatériels. L’orateur n’est pas un individu qui
énonce dans le seul monde humain mais quelqu’un à travers qui se fait
entendre une autre Voix.
Cette conversion n’est pas sans en évoquer une autre : celle qui
transforme le locuteur d’un texte relevant d’un genre de discours en
aphoriseur d’une « phrase sans texte », une aphorisation (Maingueneau,
2012). Là encore cette conversion s’accompagne d’une transformation
d’ordre iconique ; on passe du corps considéré globalement à la photo
du seul visage, présenté frontalement, tourné vers un auditoire
indéterminé dont participe chaque lecteur. Le visage possède en effet des
propriétés remarquables : 1) c’est l’unique partie du corps qui permet
d’identifer un individu comme distinct des autres ; 2) c’est dans
l’ima31FIGURES EN DISCOURS
ginaire profond le siège de la pensée et des valeurs transcendantes ; 3)
c’est là qu’est la bouche, source de la parole, et donc de l’aphorisation.
La photo authentife l’aphorisation d’un locuteur comme étant sa
parole, porteuse de valeurs, celle qui vient de sa bouche. Ce phénomène est
porté au paroxysme dans la Scène rhétorique, où le surlocuteur est
précisément un orateur, un être réduit à l’usage de sa bouche. En latin os
(génitif oris) ne désigne d’ailleurs pas la bouche comme orifce
corporel, mais en tant qu’elle est le siège de la parole, et au-delà le visage, le
regard. Toutefois, à la différence de l’aphoriseur, qui est le produit de
l’opération d’un tiers qui extrait d’un texte une phrase, le surlocuteur
de la Scène rhétorique est constitué comme tel par la situation de
communication dans laquelle il intervient.
Le cinéaste Serge Moati évoque volontiers ces paroles qu’il aurait
dites en 1981 lors de la campagne présidentielle à François Mitterrand,
dont il était alors un des conseillers en communication, avant son
débat décisif avec Valéry Giscard d’Estaing :
Quand je me suis retrouvé seul avec Mitterrand dans la loge,
juste avant le débat, il se regardait dans le miroir et j’ai commencé
à lui parler de mon père, qui avait été un Juif résistant, socialiste,
déporté en camp de concentration. [...] Mitterrand me ft alors
parler de [lui] : « Vous savez, on ne parle pas uniquement pour les
vivants, mais aussi pour les morts, ceux qui auraient aimé être là et qui 
n’ont pas connu de victoire de gauche. Vous ne pouvez pas le savoir. C’est
important que vous le sentiez. » Je le pensais de tout mon cœur et
j’étais ému en disant ça. Lui avait les yeux qui commençaient à
s’humecter de larmes... Arrivent les conseillers, les politiques,
qui le voient dans cet état et commencent à m’accuser. Il a dit :
« Laissez-le, il a dit exactement ce qu’il fallait me dire. » (Charlie-hebdo,
2/5/2007, entretien cité sur le site http:/charlieenchaine.free.
fr/ ? Serge-Moati-livre-des-anecdotes&debut_articles=12 ;
consulté le 20/10/2014).
Cette anecdote dont Moati a proposé diverses versions a, de notre
point de vue, valeur exemplaire. Dans le cas d’un débat télévisé on n’a
absolument pas affaire à un genre de discours qui soit rattachable à la
Scène rhétorique ; c’est en effet une activité verbale hautement
interactionnelle, un duel. F. Mitterrand ne pouvait pas, comme Malraux,
apostropher les morts, ou comme Obama apostropher l’Amérique des
vivants et des morts. Mais en constituant les morts en destinataires
tacites, sans les apostropher, en superposant leur invisible présence
à celle des téléspectateurs, la voix du candidat Mitterrand pouvait
espérer ne plus se trouver sur le même plan que celle de son adversaire,
relégué dans le monde des locuteurs ordinaires. À la condition que ces
morts ne soient pas n’importe quels morts ; à travers le père de Moati
32

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