//img.uscri.be/pth/22b25b06a173774fde37c9b87b37f6de9a544c85
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Formes & normes linguistiques

De
251 pages
Cet ouvrage questionne les dimensions socio-langagières de l'espace urbanisé. Ouvert à plusieurs champs et théories disciplinaires, ce volume analyse les dénominations et désignations problématiques discriminantes de différents espaces de ville. Par la confrontation de situations en partie identiques mais toujours marquées par des discours sur l'altérité urbaine, il propose ainsi de rendre compte des dynamiques socio-langagières d'appropriation ou de rejet des espaces communs voire des espaces publics.
Voir plus Voir moins

1INTRODUCTION
DURABILITÉ ET SOCIOLINGUISTIQUE URBAINE .
PREMIERS ÉLÉMENTS DE DISCUSSION
Langues et développement durable urbain
Le volume que nousprésentons est issu d’une première idée: réunir,à la
2 3suite de la JISU d’Alger ,des contributions permettant de poursuivre le
débatquis’était alors engagé autour des faits relevant dességrégations
4urbaines et,enpartie, autour desquestions relatives à leur gestion. En
d’autrestermes, la question posée était (et demeure):enquoi les
5sociolinguistespeuvent-ils etont-ils légitimitéà intervenir sur dessituations
urbaines constatées, cellesoù les faits de ségrégations socialesse
comprennent, la plupart du temps etparles divers acteurs de l’urbanité,
commedesphénomènes de ségrégation(s) spatio-linguistique(s) construits
socialement comme nécessaires voire indispensables? Unedesréponses
possibleconsisteàexaminerladite question à l’aune despropositions
théoriquesissues de laconceptualisation du développement durable .
Pourquoi?parce que le discours y est central et qu’il constitueentant que
tel unedemande socialeexplicite, sinon du bien vivre, du moins du mieux
vivre;parce qu’il est l’expression d’un besoin néd’unecarence de l’offre où
ladimensionlangagière est prégnante: il s’agit autant de langues(Grin ,
1997) comme indicateurs de territorialisationquede miseenmots comme
praxis révélatrice desrapports sociaux reproduits ou transformés.
Si d’unpoint de vue immédiat, il s’agit de penserla place de la ville
durabledans nos réflexions disciplinaires, unsimpledétourparla littérature
1Thierry Bulot,enseignant-chercheur en sociolinguistique, PREFIcs EA 3207
Rennes2 / PRES Université Européennede Bretagne .
2Lacinquième Journée Internationalede Sociolinguistique Urbaine dont le titre
était Ségrégation spatio-linguistiquedynamiquessocio-langagières et habitat dit
populaire s’est tenueà l’universitéd’Algerles 05et 06 décembre 2007 .
3Lestextes de Claude Cortier, Vincent Veschambre, Médéric Gasquet-Cyrus et
Mylène Lebon-Eyquem ont initialement été publiés dans Bulot et Lounici(2007). Ils
ont été repris et amendésparleurs auteurs et auteures.
4Ilnous faut d’ailleursremercier Assia Lounici d’avoirpenséconjointement ce
projet éditorial etscientifique .
5Nousparlons bien ici d’interventionsociolinguistique,à l’instar(même s’il faut
le théoriserspécifiquement) desréflexions fondatricessurle thème menéesparla
sociologie (Felder, 2007) .8 Formes & normes sociolinguistiques
6du champ du développement durable fait apparaître qu’il convient
7davantagede penserlesraisons de l’absence deslangues desmodélisations
8relatives à ladurabilité urbaine . Dit autrement, la question deslanguesn’est
9pas absentede la réflexion collective surladurabilité mais est davantage
construite sur l’idée qu’ils’agit plus de ne pas ou plusperdre unpatrimoine
voirede le valoriser, quede mesurerles effets plusou moinspositifs de la
multiplicité dessituations plurilingues urbainespour ce qu’ellespermettent
de saisir la pluralité dessituations de relégation et d’exclusion. Cette
logique quasi-patrimonialeest posée comme uneévidence, comme
absolument recevable– en discours pourle moins – parl’ensemble des
acteurssociaux etplus généralement destechno-linguistes, toujours enclins à
percevoir,à faireaccroire que leslanguessont àdissocier de ce quiles
fonde: la qualificationtendue du liensocial; et,en effet, quipeut êtrecontre
lefait de préserver ladiversité linguistique– et, partant, ladiversité
culturelle– à l’instar de labiodiversitédes espèces? La réalité observable
est plusnuançabledans la mesure où les villes ne sont pas des espaces
anomiquesque les seulespratiques humaines font valoir. Ellesne sont pas
ceslieux producteurs de normesparleurseuleessence urbaine. Elles sont
fondamentalement l’un des «… moyens utiliséspar un organisme social
pour contrôler et maintenirsa structure» (Laborit, 1971: 27) quand,au
risquede lacaricature mais sans lesminimiser, leurs problèmes génériques
sont présentés comme toutsauf linguistiques: 1.lechômageetson lot de
marginalisation des groupes et desindividus, 2. l’étalement etladémixtion
sociale, 3.la saturation du traficetses effets délétères surla santédes
personnes, et 4. la surconsommation en énergie etson inégalité
déstructurantede répartition(d’après Duysen et Jumel, 2008: 129).
Problèmesquisont effectivement ceux de quasiment toutesles villesou,du
moins,des espaces urbainsperçus comme tels etsurlesquels lesthéoriciens
10ettechniciens du développement durable tentent d’agir. Mais alors quipeut
6Leconcept lui-même est multidimensionnel(Da Cunha, 2003: 18-23) et en
partie polémique. Nousle pensons minimalement comme unedesmodalités
politiques d’uneapprocheglottonomique (Bulot et Blanchet, 2008) .
7Conjointement lespratiques deslangues etles discourssurlesdites pratiques.
8Lecolloquede Ouagadougou (2004) est, par exemple, spécifiquement consacré
au développement durable;mais l’atelier A1intitulé« Diversitéculturelleet
linguistique »http://www.francophonie-durable.org/sommaire.html ne problématise
pasl’urbanité langagière pour autant .
9Voirpar exemple lacontribution de Feussi (2004)surla priseen comptedes
discours et desreprésentations .
10 Nous laissons de côté les discoursinstitutionnels pourne prendre en
considération,dans ce propos, que la praxis .Introduction. Durabilitéetsociolinguistique urbaine 9
être d’accord pourpréserver deslanguesnon seulement dans untel contexte
mais encore pour untel contexte? Leur part etleurimportance semblent
congrues et celad’autantplusqu’une idéologiedominante (Althusser, 1976)
de l’urbanité présente la villeexclusivement comme une ressource, comme
unlieu irénique (pour leslanguess’entend) d’où émergent lespratiques
innovantes et structurantes desidentités de toutesnatures.
Envisagée d’un point de vue sociolinguistique, la durabilité urbaine
conçued’abordcomme unprojet conciliant culture urbaineet culture
écologique, puis commeassociantla nécessitédu local et la prégnance du
global(pour ce point, voir Theys, 2002) aà se préoccuper de changerles
représentations surla/les langues de soi-même et des autres. Comme un
projetinvestissant la question urbainecorrélée à l’espace comme résultant de
pratiques culturelles et contraintes économiques enlien avec la mobilité
(Bochet et Da Cunha, 2003),elleconstitue, à notreavis, un aspect essentiel
d’une demande socialeadressée aux sociolinguistesqui,certainement, ont à
interrogerles différentes facettes d’une durabilité sociolinguistique relevant
de l’urbanisation. Comme une réflexionsurles besoins – langagiers et
linguistiques – despersonnes,dessujets sociaux et des communautés(cela
entermes de stratégies de légitimationidentitaire desterritoires), la
sociolinguistique urbaine n’a pas à s’épargner de prendre en charge une telle
démarche. L’unedesschématisations (simplifianteeu égardaux réflexions
théoriquessurl’objetlui-même) de ladurabilité (Figure 1) montreainsi qu’il
convient sans doute –et a minima– de questionner voiredefusionner les
questionnementssurl’écologie linguistique (Calvet, 1999), surlesrapports
entreéconomieetlangues(Grin, 2005), sur lesliens entre langues et espaces
11urbains(Bulot, 2008etl’ensemble destextes présentésici) .
Social
Vivable Equitable
Durable
Environnement
Viable Economie
Figure 1: Ladurabilitéau cœur des décisions (Duysen et Jumel, 2008: 108)
11 Globalement, on rejoint lesprincipesméthodologiquesposésparl’éthologie
compréhensivedes espaces urbains(Cosnier, 2001 : 24) .
910 Formes & normes sociolinguistiques
Formes etnormessociolinguistiques
L’objet decette introductionn’est pas,ensipeu de mots,de répondreà
12ce questionnement complexe mais de mettre enperspectivece volumeavec
cette interrogation. Chacun des chapitres évoqueainsi unpoint spécifique un
aspect essentiel de la modélisation de ladurabilité urbaineet,decefait,des
préconisations envisageablespourl’intervention. Ils’agit,en effet,de tenter
de lier voiredeconfronter, par ladiversitédes approches disciplinaires et des
théorisations retenues, une modélisation (Bulot, 2006: 325-328) de la
production discursivedesnormessociolinguistiques urbanisées avec les
formesspécifiquement urbainespour ce qu’ellesrévèlent de lacomplexité
desprocessus de miseàdistance (linguistique, sociale, spatiale…) en cours .
Thierry Bulot (Chapitre 1)tenteainsi,à partir,entres autres,destravaux
de recherchesmenéssur Rennes (France), villeenpleine reconfiguration
démographiquecompte tenu de l’arrivée perçue comme massiveet de fait
inéditede migrants,deconceptualiserle processussocio-discursif permettant
de saisir, voired’agir surlestensions discriminantes et vectrice de
ségrégation; est ainsi proposé leconcept de migrance pour faireétat des
processus de (dé)légitimisation des espaces de la migration. Ensuite, en
appui sur des enquêtes menées dans un contexte particulier (deux
agglomérations séparéespar une frontière politique– Oiapoqueau Brésil et
St-Georges de l’Oyapock en Guyanefrançaise) Louis-Jean Calvet(Chapitre
2) engage une réflexionthéorique sur lesnotions de frontière– politique,
économique, culturelle– etsurtout de marge. Ainsi le poids de chacune des
languesparlées varieen fonctionnon seulement des flux de population mais
encoreenlien avec la perception –contingente ou non – que lespopulations
ont d’êtreen d’êtrede /en cette marge .
Claude Cortier(Chapitre 3)rendcomptede l’existence des frontières
linguistiques entre l’écoleetle sonquartier d’implantation. Làencore les
pratiquesperçues donnent àconstruire, rendre possibledesreprésentations
13sociolinguistiques qui,en acteautant qu’en discours , renforcent la
stigmatisationsociale etlességrégations. Marie Morelle (Chapitre 4)rend
comptedespratiqueslangagières des enfants dits desrues deYaoundé
(Cameroun) et Antananarivo(Madagascar) ; elle montrecomment ces
enfantsrelégués,déniés d’une identité positivement reconnue s’attribuent
des espaces, les valorisent pour eux-mêmes. La miseenmots desrues,de
« leurs» rues constitue, de fait unedesmodalités d’appropriation desmarges
12 Celaest commencé autour desréflexions concernant la sociolinguistique
prioritaire (Bulot, 2008) et développéenpartiedans lechapitre1 de ce volume .
13Même si tout discours est uneformed’acte .Introduction. Durabilitéetsociolinguistique urbaine 11
– sans qu’elle soit nécessairement dans une logique positive– quediscute
précédemment Louis-Jean Calvet.
C’est ainsi à ladestruction des frontières,desrepères identitairesque
Vincent Veschambre (Chapitre5)s’intéresse. Ilrelateainsi comment la mise
enmots de ladémolition urbaine (à Angers / France) exerce effectivement
une violence symbolique semblant être uneautre formed’acceptationou
d’imposition desrapports asymétriques entregroupes sociaux. Patricia
Lamarreet Stéphanie Lamarre (Chapitre 6) font état d’une méthodologie
innovanted’enquête miseenœuvre à Montréal(Québec / Canada)pour
notamment aborderlespratiquesmultilingues desjeunes issus de
l’immigration; nonseulement lecorpusinterroge la notionmêmede langue,
mais encore les catégorisations politiquesqu’onleur attribueetquisont
censéesrégulerla vie sociale .
Pierre Bertoncini(Chapitre 7) rendcomptede lafonction démarcative –
voire performativedessituations àévaluer –des graffitis à travers une
analysedesmises en scènedessituations sociolinguistiques(Marseille/
France) à l’écran. Ilmontreainsi comment,enlien avec lesstéréotypessurle
Sud, Marseille, la Corse, un espace urbain devient une sortede non-lieu des
pratiques culturelles, unlieu de passage pourle spectateur-locuteur qui doit
globaliser un espacede référence méditerranéen. Mylène Lebon-Eyquem
(Chapitre8)montrecomment la villede Saint-André (Ilede La Réunion /
France) est traversée par de multiples contradictions quant à la valeur des
divers sous-espacesquilaconstituent et, d’une certaine manière, la
hiérarchisent ; ce chapitre rendainsi compte que, en deçà des discours surles
langues enprésence,c’est aussi lediscours surl’espace qui donne sens et
valeur aux catégorisations sociolinguistiques. Elke Laur(Chapitre 9)
déterminecomment la ségrégationrésidentielle à Montréal(Québec /
Canada) est unimportant facteur de discrimination. Pourlecas,elle montre
la nécessitéd’interrogerles différentsmodèles d’intégration desimmigrants
(onretrouveenpartiece que discute le chapitre 1).
Médéric Gasquet-Cyrus (Chapitre 10) fait état d’une apparente
(«apparente» car en fait structurante) contradiction entre uneforte
ségrégationspatio-linguistiqueà Marseille (France) etlefait que l’accent du
Quartier Nord, quartier fortement stigmatisé par ailleurs, jouissed’un fort
prestige. S’il en était besoin,cechapitre montre que lesidentités urbaines
sont complexes et à concevoir autant dans une perspective locale (la
configurationsociolinguistiquede la villede Marseille) queglobale (la
volontéde poser une modernité urbaine y compris dans lespratiques
langagières). Jean-Benoît Tsofack,enfin illustre que la miseenscène
littéraire dességrégations urbaines(Tanga / Cameroun) permet de
1112 Formes & normes sociolinguistiques
comprendre les dynamiques desmarquageslangagiers de ladiscrimination
socialeet de l’exclusion.
Au final, le volume questionne l’espace urbaniséentant que vecteur
d’identité notamment en confrontant lafonctionpraxiquede la miseenmots
des catégoriessocio-spatiales avec a)ses dénominations problématiques,et
b)ses désignations discriminantes. Ilproposeainsi de rendre comptedes
dynamiques d’appropriation ou de rejet des espaces communs voire publics
en approchant les corrélations et causalités destensions,cellesissues d’une
identité urbainebloquée entre patrimoineetstigmate, modernitéet
relégation… Dèslors, si lesidentités urbainesse lisent également dans les
marges – visiblesou non –des villes,ce livreest l’occasion d’interroger
parallèlement l’émergence de formes discursivesmultiples comme autant de
réponsesà la crisedesidentitéssocio-langagières.
Références bibliographiques
ALTHUSSERL., 1976,« Idéologieet appareils idéologiques d’État », dans
Positions, Editions Sociales, Paris, 67-126.
BOCHET B., DA CUNHA A., 2003,« Métropolisation,forme urbaineet
développement durable»,dans Développement durableet aménagement des
territoires ,PPUR, Lausanne,83-100 .
BULOTT., 2006,« La production discursivedesnormes: centralité
sociolinguistique etmultipolarisation des espaces de références », dans French
Language Studies Vol 16 / 3, Cambridge University Press, Cambridge, 305-333 .
BULOTT., 2008, « Une sociolinguistique prioritaire. Prolégomènes à un
développement durable urbain etlinguistique»,dans Agir ET penser- Les
Rencontres De Bellepierre, url : http://www.lrdb.fr , La Réunion, mis enligne en
mai 2008 /7 pages au formatpdf .
BULOTT., LOUNICI A.(Dirs.), 2007 , Ségrégation spatio-linguistique
(Dynamiquessocio-langagières et dit habitat populaire), ATFALONA/DKA, Alger ,
288 pages.
BULOTT., BLANCHETP., 2008, « Propositionspour uneanalyse
glottopolitiquedeslacomplexitédessituations sociolinguistiques francophones »,
dans Séminaire Internationalsurla méthodologie d’observation de la langue
françaisedans le monde, AUF/OIF, Paris, 129-134 .
CALVET L.-J., 1999 ,Pour uneécologiedeslangues du monde, Plon, Paris, 304
pages.
COSNIERJ., 2001,« L’éthologiedes espacespublics », dans L’espace urbain
enméthodes, Editions parenthèses, Marseille, 13-28 .Introduction. Durabilitéetsociolinguistique urbaine 13
DA CUNHAA., 2003,« Développement durable: éthiquedu changement ,
concept intégrateur, principed’action », dans Développement durableet
aménagement desterritoires ,PPUR, Lausanne, 13-28 .
DA CUNHAA., RUEGGJ.(Dirs.), 2003 , Développement durableet
aménagement desterritoires ,PPUR, Lausanne, 350 pages.
FELDER D., 2007 , Sociologues dans l’action(la pratique professionnellede
l’intervention), L’Harmattan, Paris, 286 pages.
FEUSSIV., 2004, « Politique linguistique et développement durableau
Cameroun: une perspective émique ou étique» ?,dans Actes dy colloque
Développement durable, OIF/ Universitéde Ougadougou,http://www.francophonie-
durable.org/documents/colloque-ouaga-a1-feussi.pdf .
GRIN F., 1997,« Aménagement linguistique: du bon usagedes concepts
d’orffreet de demande », dans Etudesrécentes en linguistiquedecontacts ,
Dümmler, Bonn, 117-134 .
GRIN F, 2005, « Économieetlangue:de quelques équivoques,croisement et
convergences », dans Sociolinguistica 19, Niemeyer, Tübingen, 1-12 .
LABORITH., 1971 ,L’hommeetla ville, Flammarion, Paris, 214 pages.
THEYS J., 2002,« L’approche territorialedu ‘développement durable’ ,
condition d’une priseen comptede sadimensionsociale », dans Développement
durableetterritoire, Dossier1 : Approchesterritoriales du Développement
Durable, mis enligne le 23 septembre 2002 .http://developpementdurable.revues.org
/ document1475.html. Consulté le 19 février 2009.
13CHAPITRE 1
LATERRITORIALISATION SOCIOLINGUISTIQUE DE LA
MIGRANCE
1
PROPOSITIONS POUR MODÉLISER LA DISCRIMINATION DES ESPACESENCONTEXTEPLURILINGUE
Introduction : migranceet dominance
Le présent chapitre concourt au projetscientifiqueet citoyen d’une
sociolinguistique urbaineengagéeà être perçue comme une
sociolinguistique prioritaire (Bulot, 2008b et 2008c); celle-ci acentralement
comme perspective théoriqueetpolitique la durabilité, qui vise«à penser
conjointement uneécologiedes espaces dits urbains et uneécologiedes
langues ». C’est également avoir comme optiqueconstante« (d’)engager ,
(…), desrecherches en lien avec une politiquede la villedéfinissant des
territoires en‘réparation’ ou en ‘prévention’ et enpartenariat avec la miseen
place des contrats urbains de cohésion sociale» .
Notrecontributionpoursuit ainsi une réflexion engagée surle terrain
2rennais surla modélisation de l’appropriationsocio-langagière des espaces
ségrégés dans un contexte spécifique, celui du plurilinguisme imparti aux
situations urbaines; etplusprécisément encore, celui du discours social sur
le plurilinguismedèslorsquedespopulations sont dites enmouvement et ,
de fait, sedéplacent ou se sont déplacées ou sont dites telles. Comment
approcherlesspécificités socio-discursives de l’appropriation de l’espace
par despopulations auto-désignées ou hétéro-désignées comme migrantes, si
l’on considère momentanément comme relatifà la migrance toutphénomène
3de mobilité spatiale vouéà s’inscrire dans une temporalité perçue comme
récurrenteet/ou perdurante parla sociétéd’accueil et à produiredes effets de
(dé)valorisation des espaces d’accueil (Duru, 2007; Caillez, 2004) et ,
1Thierry Bulot,enseignant-chercheur en sociolinguistique, PREFIcs EA 3207
Rennes2 / PRES Université Européennede Bretagne .
2Et enpartie surle terrain algérois parce qu’il offre uneconfigurationmultilingue
différente, et cela dans lecadred’unprogramme Hubert Curien 08MDU740
(Thassili) Dynamiquessocio-langagières de l'espacealgérois: mémoiredeslieux et
miseenmots de l'habitat dit populaire (2008-2011). Coordinatrice algérienne:
Assia Lounici(Universitéd’Alger) .
3Pourlesrapports entre mobilité, rapports sociaux etmigration, voir entreautres
la récente synthèsede Vincent Kaufmann (2008) .16 Formes & normes sociolinguistiques
4partant,des discours surle plurilinguismeetleslocuteurs plurilingues ?
Dans ce contexte, il faut garderprésent à l’esprit que lesmigrantssont
perçus et vécus comme de nouveaux arrivants dans un espace donné par
ceux quilégitiment leurs usagesidentitairesparleurseuleantérioritéde
présence et une miseenmotsladémontrant. Mais enretourlesnouveaux
arrivantsne sont pasnécessairement desmigrants, voiredes étrangers, mais
despersonnes enmobilité…cesmêmes catégories différant à leur tour dans
la mesure où telou tel groupe ne sedéfinit paslui-même comme l’autre
groupe le définit. Onperçoitlà leslimites du concept de mobilité spatiale tel
qu’il aété posé par Jean Rémy et Lyliane Voyé (1992);nousy reviendrons .
Reste que la questionn’est pastant de conceptualiserledit plurilinguisme
quede percevoir ce que la culture urbaine produit surlesnormesidentitaires
urbanisées(Bulot, 2008)quand elles permettent de constituer les discours
topologiques et la miseennormes des espaces. Dèslorsque– en appuisur
l’espace perçu comme stable– elles engagent à polarisersocialement les
espaces,à spécialisersélectivement leslieux quireviennent aux groupes
ségrégés,à polarisernégativement l’altérité .
Autrement dit, nousposons,dans un environnement global de sur-
modernité (Augé, 1992; Bulot, 2007), un double contextediscursif où la
5dominance donne àconsidérerle plurilinguismecomme un atout à lafois
collectif – quand il relèved’une société,d’unecommunauté sociale où sont
ditespratiquéesplusieurs langues –et à la foisindividuel – quand il assure
aux locuteurs une valeur positiveà ses compétencesplurilingues; etoù elle
élabore la mobilité tant géographique que socialecomme une valeur
positive, ou – pour le moins –comme le processus de survalorisation
systématiquedes biens,despersonnes,desidées et deslangues. Une telle
6formation discursiveest à rapprocher des faits d’hégémonie dans la mesure
4Nos enquêtesmenées sur Rennes(Bulot, 2008b) et Rouen(2004)montrent que
le plurilinguisme ne donne pas, par défaut, une valeur positiveà un espace social: le
marché linguistique, parles valeurs qu’il attribueaux langues, déterminece que le
plurilinguisme peut avoir de valorisant ou non pourtouttyped’espace et de locuteur
quiy est légitimé .
5Caractérisableentant que praxis discursive parlestrois figures de l’excès
(temps,espace,ego) remarquéespar Marc Augé et,entre autres etpour ce quinous
concerne, par celle relativeà l’excès d’espacedonnant à voir « la surabondance des
langues et des variétés dans l’espace collectif perçu » (Bulot, 2007 : 20) .
6Jean-Baptiste Marcellesi (2003: 162-163)poseainsi le terme: « On entend par
là le processusparlequel leslocuteurs deslangues dominéessont conduits à
considérer comme unebonnechose, allant dans le sens de leurs intérêts matériels
et/ou culturels, la prééminence accordéeà unsystèmeautre que le leur.La territorialisationsociolinguistiquede la migrance… 17
où rapportée aux espaces,elle permet de saisir l’efficience des discours sur
leslangues corrélés aux espaces: il ne s’agit pastant de polarisations duales
quede multi-polarisations où ce quiprévaut sont lesreprésentations
normatives deslangues et desparlures en ce qu’ellespermettent
l’appropriation des espacesperçus et vécus.
Migrance etterritorialisationsociolinguistique: des discours
Territorialisation et appropriation
Nous prenonspour acquis que la territorialisationsociolinguistiqueest
cet ensemble de dynamiques discursives(Bulot, 2004b: 113-114) visant à
rendre comptede lafaçon dont deslocuteurs s’approprient l’espace via les
discours surlespratiqueslangagières etles diversesparlures. Plus
exactement, notre présent questionnement concerne les modalitéssocio-
langagières de cette territorialisation,celadans le rapport complexedes
locuteurs aux mobilités liées aux migrations tant vécuesque perçues – parce
que ledit locuteur est de fait une instance normativede référence parla
dynamique identitaire quile lie à sonpropre territoire– et aux
discriminations tant formellesqu’informelles, tant positives (Doytcheva,
2007) que négatives qu’il engage àfaire valoir auprès des acteurs divers de
l’urbanité langagière (Bulot, 2004) dontsont les habitants d’une ville ou
d’unquartier et les acteurs despolitiques de la ville. Pourlecas, il s’agit de
modéliser ce processuspour ce qu’ilpermet de saisir la (dé)valorisation des
langues et des espaces dèslorsqu’une certaine population en mobilité –
migrante– lesinvestit, y arrivent, y habitent,etpartant,de tenter de poser
des critères de repérages en rendant compte .
Ainsi,au-delàde sadimensiontemporelle liée à sonincidence dans la
sociétéd’accueil, la migrance est àdéfinir,dans unpremiertemps,comme le
discours hégémonique surla mobilité subie ou choisieetla territorialisation
de la migrance comme le discours surl’appropriation de cet espace de
mobilité. Il convient,en effet,dedistinguerles deux conceptspourrendre
compte par exemplede la sous-valorisation(ou l’inverse, une sur-
valorisation) de la mobilité et d’une appropriation-édification d’un
7espace dans une situation de fortediscriminationsociale :c’est lecas, par
Contrairement à ladomination, l’hégémonie s’accompagned’unecertaineformede
conviction et de consentement » .
7Onne peut parlerici de ségrégation dans la mesure où l’habitat deces
travailleursne se situe pas dans unecatégorisation spatiale préétablie: ils
n’occupent pasl’espace urbain communmais font de sesmarges et du rapport à leur
territoire originel un territoire. Pour une réflexionthéoriqueapprofondiedes
distinctions entre discrimination et ségrégationvoir Brun (1994) et surtout De
1718 Formes & normes sociolinguistiques
exemple, desmigrantsnépalais(Bruslé, 2007) qui – dans un contextede
sous-valorisation de leurmigration vers les espaces urbainsindiens où , a
priori,aucune place ne peut, voire nedoit, leur êtrefaite– s’approprient
8surtoutles espacesrelégués qu’ils re-valorisent sans avoir d’autrechoix que
celui-là .
Migrance, mobilité etterritoires
D’un point de vue sociolinguistique, nousproposons de conceptualiserla
migrance comme lediscours surlaforme socialement négative de
9la mobilité spatiale , voire la forme subiede la mobilité spatiale que les
locuteurss’approprient pour construire une identité sociale tendanciellement
positive mais surtoutlégitime (Bordreuil, 2001: 145) etpar ailleurs
nécessairement située en discours socialement etinteractionnellement. Par
hypothèse, elle donne à penser ladiscontinuitédes espaces de référence –
langagiers ou non –enlien avec unterritoire sociolinguistique
potentiellement en dispersionmais nécessairement inscrit dans unrapport
10étroit entrehébergement et économie . Defait, la migrance telle que nousla
posons questionneconceptuellement les faits relevant de pluralité sociale,
ethnique, identitaire, des espacessocio-langagiers et,dèslors(il faut alors
parler de territorialisationsociolinguistiquede la migrance)la prégnance du
discours surlesprocessus de légitimationsociolinguistiquedes espaces, tant
dans leurs aspects constitutifs(territorialisationmais aussi re-
11territorialisation et encorea-territorialisation)quedistributifs (miseen
contextedes discours avec les autres discours que les discours topologiques) .
12Elle poseau final et conséquemment unedistinctionnécessaireentre
13l’habiter quirelève des diverses actions et autres usagesspécifiques de
Rudder(1995). Pour la sociolinguistique urbaine, voir Bulot(2001) et Lounici
(2006).
8Onretrouveenpartie là la notion d’espace intermédiaire (Roulleau-Berger ,
1997 : 72)quine seconçoitquedans le rapportà l’activité de travail.
9Et d’ailleursla mobilité sociale quipeut y être objectivement associée n’induit
pasnécessairement une identité socialeagréée parles couches culturellement
hégémoniques.
10Relationque Bernard Lamizet(2004, 159) posecommedéfinitoirede l’habité .
11 L’a-territorialisationlinguistiqueest le processusparlequel est noté« le refus
ou l’absence de besoin de s’approprier un espace donnéen fonction des façons de
parler attribuées perçuesou représentées. » (Bulot, 2004 : 121) .
12La production d’un territoire implique une appropriationtant symbolique que
matérielledes espaces de tousordres, y compris des espaces énonciatifs que
constituent les villes,et, pluslargement les espaces urbanisés.La territorialisationsociolinguistiquede la migrance… 19
l’appropriation d’une part,et,d’autre part, l’habité quirenvoieà
l’incorporation des discours relatifs aux actions enquestion. Dece point de
vue, l’habité est la miseenmots attributive (autoou hétéro produite) d’un
espace d’habitat à un groupe etl’habiter, les discours qui constituent sa
pratiqued’habitat, où pourle moinsseconfondent avec lui.
De la spatialité relativeà la spatialité radicale: l’habitat etl’identité
La spatialité urbaine: rappel définitoire
Dans untexte précédent (Bulot, 2004c: 116-117,entreautres), nous
avons définila spatialité urbaineenlien avec lespropositions de Jean
Baudrillard (1972: 25) etnous avions pu ainsimontrerque, dans le
mouvement dialectique– donc pournousnotoirement discursif– entre le
lieu etl’espace fondant cette spatialitéa)que le lieu était uneentité saturée
parla sommede sestraits définitoires et redondante parce qu’elle
14déterminait autant deslimitesquedes frontières et b)que l’espace était une
entité symétriquedans la mesurede sonorganisation centre/marges et
hiérarchisée parson inscription dans un ensemble ordonné. Ceci poséetpour
15rendre comptede l’épaisseuridentitairedes espaces urbanisés, la spatialité
émerged’uneapparentecontradiction entredeux niveaux de discours: les
16locuteurs-habitantsont le sentiment d’identifier un espace géographique (et
non un espace social)mais ils ledéfinissent parlestraits définitoires et
délimitatifs d’unlieu,d’une part,et,d’autre part, ils décrivent le lieu comme
s’il s’agissait d’un espace social c’est-à-diredans desrapports de symétrieet
de hiérarchisation.
Cette définition – opératoire pour décrireet comprendre l’émergence des
catégories urbaines – est cependant incomplète: d’abordcar elle laisse
accroireà unecertainehomogénéitédes discours tenussurleslieux etles
espaces dèslorsqu’ils sont dans unmêmecontexted’urbanisation; elle ne
pose pas explicitement que les diversespopulations composant la totalité
13Jacques Lévy et Michel Lussaut(2003:441-442) définissent l’habiter comme
«…la spatialité typiquedes acteurs. Ilsecaractérise par uneforte interactivitéentre
ceux-ci etl’espace dans lequel ils évoluent»etsurtout commeà ne pas le
restreindre à l’espace privé voire intime mais à le penser, pournotre part,comme la
dimension actived’uneécologie urbaine incluant la personneautant que le sujet
dans l’actionsurl’espace urbanisé .
14Voir Bulot(2004b)pour unedistinction entre ces deux termes.
15 Comme miseenmotstendue d’un espace posécomme urbain donc
structurellement statiquefaceà un espace urbaniséet doncfonctionnellement
dynamique .
16 C’estàdire y reconnaîtredes formeslinguistiques(Bauvois et Bulot, 1998).
1920 Formes & normes sociolinguistiques
urbaine (dé)valorisent distinctement non seulement leslieux etles espaces
mais encore leurs usagesnécessaires d’une partied’entreeux;mais surtout
parce qu’elledonne à penser que toute miseenmots de toute portion de
l’espace géographique, de l’espace social,de l’espace linguistique, etc. est
nécessairement intelligible partoutlocuteurpartageant la mêmeformation
discursivedèslorsqu’il partage la mêmehétérotopie (Foucault, 1994) que
constitue son habitat. Il convient, selonnous,dedistinguer une spatialité
urbaine ordinaire d’une spatialité urbaine radicale pourtenter d’approcherla
discriminationparl’habitat etleslangues au plusprès.
Spatialité relative etspatialité radicale
Jean Baudrillardet Marc Guillaume (1994)ont distingué autrui(comme
figuredece qui est différent de l’individu mais qu’ilpeut comprendre) et
l’autre (comme ce qui est inassimilable, incompréhensible, etmême
impensable),en d’autres termesils ont posé une altérité ordinaire et une
17altérité radicale. Dans ledouble etnécessaire questionnement du rapport du
migrant à l’espace d’accueil et à l’espace d’origine, dans le rapport à la
mobilité spatiale se trouvent conjointement une spatialité urbaine radicale
face/et une spatialité urbaine ordinaire: les différentesperceptions et
pratiques de l’espace – via les discours, mais passeulement – ont pour effet
de produiredesnon-espaces,des espacessans enjeux sociaux,des espaces
sans langues; autrement dit lesprocessus de légitimationsociolinguistique
des espaces, tant dans leurs aspects constitutifsquedistributifs non
seulement produisent des catégoriesquipeuventne pas être intelligibles à
tous, mais encore qu’il est nécessaire quede tels processus échappent à toute
intelligibilité socialeettouteaction efficace des acteurs sociaux .
Dece point de vue, et cela vautpour approchersociolinguistiquement
18l’habitat dit populairefortement marqué par un plurilinguismediscriminant
(Bulot, 2006),autant lespratiques déclarées de l’habiterque les observations
de l’habitécomme mode d’appropriation des espaces – voirecomme mode
de discrimination des espaces de l’Autrecommecelledes espaces d’Autrui –
réfèrent à une part d’altérité radicale qu’il faut admettredans les différentes
analyses du processus de marquage;marquageà la foissignalétique parce
que renvoyant à touteformed’affichage quipermet à l’individu de s’orienter
dans l’espace et de lui donner du sens) et à lafoislangagierou linguistique
17 Voire tripleavec l’espace de mobilité .
18Voir àce sujetle texte de Fabrice Ripoll(2006) etnotammentlorsqu’il explique
lesliens entre marquages et espace dit populaire: « Le marquage participe (…) à
l’identification,à la qualification,à la catégorisation de l’espace (commeespace
populaire ou bourgeois,espace du pouvoir, espace sacré, etc.). » (2006 : 25) .La territorialisationsociolinguistiquede la migrance… 21
parsesrapports àdesmanières de parler associées àdes espaces
19spécifiques . Plusnettement,c’est parce qu’il est la manifestation d’un lien
privilégiéà un espace, d’une appropriation, que le marquage soustoutes ses
formesreprésente le supportprivilégiéd’uneconstructionidentitaire posée
comme subie– mais de fait active et choisie– etproduit sinon (de)l’identité
du moins légitime les stratégiesidentitairesliées à l’espace de mobilité .
Ainsi,ensituation urbanisée, l’altérité linguistique ne pose pas des frontières
entre langues etparlures dont la présence ne peutpas être systématiquement
attestée hors du discours, mais renvoieàce qu’un groupe vaconstruire
commeattributs de tousordres – maissociolinguistiques – commefaisant
20sens de ce qu’il comprendcommeétant différent de lui etpar-là même
commedéclinant sonidentité spatio-urbaine propre .
Normesidentitaires urbanisées et attributs de l’espacede mobilité
21Pour définir ces attributs,et sans trop entrer dans ledétail , nous
reprenons et aménageons lespropositions de Michel Lussault (2003)
relatives à l’identité spatiale posée comme une représentation fondée, dès
lors, sur du discours. Sont ainsi àdistinguer des attributs de positionrendant
comptedu site, de la situation,deslimites de l’objet spatial cible du discours
identitaire; des attributs de configuration mettant enmotsl’organisation
matériellede l’objet enquestion; puis des attributs de substance et de valeur
donnant à voirl’organisationidéellede l’objet (2003:481). Sachant que, de
notre point de vue (Bulot, 2001) un discours ségrégatif posedeslieux
comme spécifiques de tel ou tel groupe social dans la ville, tandis qu’un
discours discriminant, va poser – pour cesmêmes groupes –des attributs
sociaux et langagiers justifiant a posteriori la ségrégation, l’espace de
mobilité sociolinguistique (pour ce qu’il procèdedesnormesidentitaires
urbanisées) seconstruit sur un même faisceau d’attributs spatiaux (position ,
configuration, substance et valeur): les attributs sociolinguistiques de
positionsont ceux de l’identification deslangues,de la miseenmots de leur
19 Bulot et Veschambre (2006 : 11) notent explicitement le rapportà l’identité .
20 Dece point de vue, il est frappant de constaterl’altérité ordinairede l’arabe
(Bulot, 2008b)à Rennes et quimontre,dans un apparent paradoxe, quederrièrecette
dénominationinclusivede languessémitiques(ou ditestelles) ou non, se trouve
construit l’hétérotopiede la xénité. Du point de vuede la spatialité urbaine
ordinaire, elleest marquée par une présence exclusived’autrespopulations .
21Il convient de distinguerlestrois dimensions de l’identité spatiale: 1. l’identité
d’unobjetspatial, 2.l’identité spatiale individuelle et 3.l’identité spatialecollective .
Nousnousrestreignons à la premièredans la mesure où elle structure fortement la
qualification etlaclassification des espaces dans les discoursidentitaires. Elle
relève, de notre point de vue, de ladominance .
2122 Formes & normes sociolinguistiques
glottogénèsedans les espaces vécus; les attributs sociolinguistiques de
configurationsont ceux qui font état desmarquageslinguistiques et
langagiers tant dans l’espace perçu que vécu; et, les attributs
sociolinguistiques de substance et de valeur sont ceux quitiennent compte
des discours épilinguistiques auto ou hétéro-produits dans et/ou à partir d’un
espace perçu .
Territorialisation de la migrance: une modélisationpossible
Nous avons ci-dessusproposédedéfinir la territorialisation
sociolinguistiquede la migrancecomme l’unedesmodalitéssaillantes des
processus discursifs de légitimationsociolinguistiquedes espaces en
situation de mobilités,defait ensituation discursivede recompositionsocio-
spatiale. L’espace d’accueil n’est pasle seulobjet de la territorialisation
sociolinguistique, puisqu’ils’agit au moinstout autant de légitimerl’espace
d’origine (qui devient une sorted’espace d’accueil bis,d’espace de retour)
pourpouvoir appartenir à la communautéde migrationquede légitimer(par
appropriation, (re)valorisation,dévalorisation,…)l’espacede mobilité, des
non-espaces d’accueil,des espaces de relégation,des espacességrégés et/ou
discriminants. Ilimporteen effetque les stratégiesidentitaires(entermes de
mobilité et/ ou de changement individuels ou collectifs) autorisent ou pour
22le moinsrendent possible une identité sociale positive quasiment imputée à
23la spatialité urbaine .
La modélisation que nousproposons(Figure 1), tentedefaire valoir –
24pour le migrant – la matrice discursive enœuvredans le processus
d’appropriation des espaces.
22 Voir àce sujet lestravaux de Hogget Abrams (1988) etnotamment lechapitre
intitulé The socialidentitéapproach(6-30)qui distinguent lesstratégiespour
améliorerl’identité socialedans un contexte, certes,de mobilité sociale mais aussi
sociolinguistique (ce quiinclut à nos yeux la mobilité spatio-linguistique). Lucy
Baugnetprésente (1998: 100) une schématisation globaledece travail.
23 Sachant que les espacesne sont pas des donnéespréalables, mais desproduits
discursifs corrélés aux discourssurleslangues de soi-même, de l’Autreet d’autrui.
24Ilimportedebienpenserquecette matrice vaut globalement pourlediscours
relatif à la territorialisation de la migrance et engage, de ce fait,autant le migrant
que le non-migrant;quecelui-ciou celui-là s’auto-désigne ou non, soit hétéro-
désigné ou non comme tel. Elleconcerneaussi bienla mobilité entant qu’actionque
l’aptitude psycho-socialeà la mettreenœuvre ou non,ce que Vincent Kaufmann
(2008), nomme la motilité .La territorialisationsociolinguistiquede la migrance… 23
Figure 2: la territorialisation (sociolinguistique) de la migrance
23
+',')-. !"#$
/'!012#,0-2 " )*(
DISCOURS SUR DISCOURS SUR
AUTRUI L’AUTRE
Espace minoritaire
!""# $"#%&#'% #$(
Espace minoré Espace majoré*!&%+#,"%(-!
Espace communautaire
DISCOURS SUR DISCOURS SUR
SOI- SOI-MEMBRE
PARTICIPANT
#(,-.
!"#$ /'!012#,0-2
&'$(24 Formes & normes sociolinguistiques
Sont ainsi distingués dans unpremier cercle les différentsstatuts des
espacessocio-langagiers qu’il aàconcevoir, qu’ilpeutrencontrer;sachant –
et c’est ce que signifient les flèchesréflexives – qu’untyped’espace n’est
pas exclusifd’un autre type. Le schéma se lit dèslorssur un second
«cercle»,celuireliant (parles figures en trapèze)lesdits espaces: ils
signifient la polarisation discursivede la matrice sur ce qui vadonner
consistance et dynamiqueaux différents espaces ainsi reliés parpaire. Enfin ,
pour ledernier « cercle », deux grands axes dichotomiquesorganisent la
lecturede la matrice autour de deux tendances: les faits d’hétérodésignation
versus auto-désignation,etles faits impartis à l’espace vécu versus à
l’espace perçu, sachant qu’ils se lisent à lafois en diagonale (les faits sont ,
nous venons de l’écrire, dichotomiques) etlinéairement: les faits d’hétéro-
désignationrelèvent davantagede l’espace perçu, etles faits d’auto-
désignation de l’espace vécu .
Pour le premier axe, on constate (tendance « Espace perçu »)que le
migrant rencontre ou aà construire, à structurer(ou l’inversed’ailleurs) des
espacesoù il est tendanciellement perçu comme occupant une situation
minoritaire (parce qu’ilne peut êtreautre qu’un membred’une minorité)
dans un espace majoré (parles valeurs qu’il attribue àcet espace,
indépendamment de la valeurque les accueillantslui donnent du reste); cela
vautpourtouslestypes d’espaces, y compris les espaces de mobilité; cette
part d’altérité radicale lui donneà concevoir une hétérotopie qui donne
cependant sens à sonidentité. À l’inverse (tendance « Espace vécu »), le
migrant conçoit sonpropreespacecommed’une part minoré socialement (la
migrationresteau demeurant un écheccollectif dans lecasnotamment –
mais pas exclusivement –desmigrations économiques etpolitiques) et
25communautairedans la mesure où il ne peutquecontinuer de participer ,
volontairement ou non,à sa sociétédedépart et vaêtre sans cesse rapporté–
c’est sonidentité personnelle –à celle-ciparlespratiques discriminatives de
tousordres.
Pour le secondaxe, on constate (tendance «auto-désignation »)que le
migrant valorise (selon des attributions quipeuvent extrêmement varier)
l’espace d’accueil – il le majore socialement – tout en leconstruisant comme
un espace communautaire, un espace dans lequel son grouped’appartenance
construit sa légitimité: c’est sonidentité sociale. Par ailleurs(tendance
«hétéro-désignation »), il hérite, reçoit et donc reproduit un discours
relevant de l’altérité ordinaire quine peut que le faire seconstruiredans un
25Ilparticipeà desrelations interpersonnelles,co-construit parsespratiques des
formeslangagières, etc .La territorialisationsociolinguistiquede la migrance… 25
espace non seulement minoritaire– qui de ce fait peut être ségrégeant – mais
encore minorédoncdiscriminant .
Concrètement, sur ces deux axes corrélés, lespratiquessocio-langagières
repérables vont relever de manière non-hiérarchiques :
a) des dynamiques glossonymiques(désignation desparlures,desparlers ,
deslangues,desparlures) ,
b) de tout ce qui est relatif à la langue ou l’usagede plusieurs langues
(langue dans le sens sociolinguistique) comme facteur d’intégrationou à
l’inversecommefacteur de discrimination dans lacommunauté urbaine,
c) de ce qui est dit à propos de l’interculturalité (culture urbaine/locale,
globale) ,
d) de la perception de soi et des autres dans l’intégration/ relégation(la
manièredont leslocuteurs imputent à la seule personneenmobilité ou non
(elle y compris)la responsabilitéd’une bonne intégrationou de ses
difficultés d’intégration au quartier,à la ville,
e) de ce qui est dit surla mobilité possible, réelle des habitants-locuteurs ,
voirede leur motilité, enrapport avec leurs compétences attestées et/ou
représentées.
Conclusion : migranceet développement durable
Laconclusionne peut être que provisoiredans la mesure où il resteà
penser – puisque la demande sociale rend ce questionnement nécessaire– le
rapport entre la ségrégation et lespratiquesordinaires de l’accueil du
migrant selonsa valeursociale présumée d’une part,et d’autre part selonle
rapport entre la légitimitédurable (y compris dans les usageslangagiers) à
occuper un espace etladurée du séjour. En d’autrestermes comment
l’analysedestemporalités urbaines corrélées aux biographiesnon seulement
langagières mais aussisocio-spatialespermettront de saisir le maintien des
aires de faiblediversité sociétaleet àforttaux de plurilinguisme où ce qui
prévaut est,au final,de rechercher et/ouvaloriserla miseà distance tant des
acteursquedespratiqueslangagières.
Penserla villedurable (Emelianoff, 2002) de notre point de vueest
également penser autrement l’intervention sociolinguistique nonplus comme
uneformedegestionquasi-bien pensantede la diversité linguistique
culturellement posée comme une richesse, mais comme une nécessaire
gestion glottonomiquedes espaces urbains,des espaces de langue,des
espaces de mémoire (sociolinguistique),de mobilité/motilité (socio-spatiale
etlinguistique) et de légitimitéstant territorialesque linguistiques.
25