Français et Créoles de la Réunion

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Le présent livre se propose, à travers l'analyse complète de nombreux ouvrages généraux sur la langue créole et d'ouvrage littéraires d'ouvrages d'auteurs réunionnais très divers de montrer la richesse, la variété de la langue et de la culture créoles qui enrichissent la langue française, la culture mondiale et doivent avoir toute leur place dans l'enseignement.
Publié le : jeudi 29 mars 2012
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EAN13 : 9782296325531
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Français ET créole
de La Réunion(Ç)L'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-4630-6Jean-Loup GAILLARD
Français ET créole
de La Réunion
Fiches de lecture
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaliaL'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIEPRÉFACE
Cet ouvrage, volontairement long parce que le sujet est vaste et si important
qu'il faut lui consacrer beaucoup de temps, comprend une présentation de nombreux
ouvrages parfois difficiles à trouver: thèses, mémoires de maîtrise, articles, recueils,
méthodes, ouvrages littéraires disponibles aux Archives Départementales, au Fonds
Local pour la Recherche dans l'Océan Indien, à la Bibliothèque Universitaire de
Saint-Denis, à la Faculté d'Aix-Marseille ou auprès de particuliers. La plupart des
ouvrages et revues présentés ici sont disponibles au Fonds Local de la Bibliothèque
Départementale, 52 rue Roland Garros à Saint-Denis. On peut en trouver un grand
nombre aussi à la Bibliothèque de la Faculté des Lettres. On consultera les plus
anciens aux Archives Départementales. Comme le lecteur n'a pas toujours le temps de
courir à Saint-Denis pour emprunter ou acheter ces livres, il m'a semblé utile de faire
une synthèse claire, fidèle et concrète du maximum d'ouvrages traitant des rapports
créole / français pour inciter surtout à lire ces travaux, ces œuvres littéraires ou au
moins en donner une idée globale précise, d'où ces fiches souvent assez détaillées et
traduisant scrupuleusement la pensée des auteurs, sans l'édulcorer.
Le présent ouvrage comporte un grand nombre de pages, mais est loin d'être
exhaustif, tant le domaine est riche et vaste... J'ai dû m'imposer des limites, mais il
manque, en particulier, la présentation des autres livres de Boris Gamaleya, Jean-
Claude Carpanin Marimoutou, Joseph Toussaint, Dhavid, «Matanans et langoutis»
d'Anne Cheynet... J'aurais dû beaucoup plus insister sur l'action des militants
culturels, sur le travail constant et considérable accompli par l'UDIR et Jean-François
Sam-Long et par l'ADER, avec Alain Gili, qui se sont consacrés inlassablement à la
promotion de l'expression réunionnaise. Et les interventions aux divers Colloques
Internationaux des Études Créoles! Et surtout le travail de certains enseignants,
quotidien, patient, méconnu, pour adapter l'enseignement aux réalités locales! Ce
livre s'adresse bien sûr aux enseignànts, aux étudiants, mais aussi à tout lecteur
désireux de mieux cerner les problèmes liés à en milieu créolophone,
notamment les interférences entre le créole et le français aux niveaux phonologique,
syntaxique, lexical; chacun appréciera, à travers les fiches, le travail considérable
accompli (souvent dans un contexte difficile) par ceux, chercheurs, enseignants,
écrivains qui ont étudié, valorisé la langue créole et ceux qui ont cherché à adapter
réellement l'enseignement au quotidien des élèves. Le présent livre se veut très
pédagogique, d'où les caractères gras, en italiques, les passages soulignés, les
résumés, les très nombreuses citations, et aussi certaines fiches de lecture
particulièrement longues, telles «Le lexique du parler créole de La Réunion» de
Robert Chaudenson, «Le français de La Réunion» de Michel Beniamino..., qui
s'adressent notamment à ceux qui ne peuvent pas consulter ces livres, ces fiches leur
donneront donc une idée assez précise de la richesse de leur contenu.2 français ET créole de La Réunion
On entend régulièrement proclamer: «Ici, l'enseignement est calqué sur
celui de la Métropole. Il faudrait l'adapter, mais rien n'a été fait... » Au contraire,
beaucoup a été fait. Ce travail immense demeure malheureusement souvent méconnu:
ouvrages divers, mémoires, thèses, articles traitant de la nécessaire prise en compte du
vécu créole ne sont connus que d'un nombre restreint de lecteurs. Ce travail doit enfin
être reconnu, largement diffusé, depuis l'œuvre de pionniers comme Boris Gamaleya,
Robert Chaudenson, Axel Gauvin, Pierre Cellier, Alain Armand, Michel Carayol,
Daniel Lauret... jusqu'aux travaux pédagogiques riches en propositions concrètes de
Jean-François Baissac, de la Section 17 ou de la Deuxième Sous-Commission de
l'EDRAP.
En écartant la langue et la culture créoles de l'enseignement à La Réunion,
on oriente bien sûr l'esprit des élèves vers la France, l'Europe en leur faisant pratiquer
le français, langue internationale, mais ils continueront, à l'oral comme à l'écrit, à
mélanger le créole et le français, à savoir approximativement ce qui appartient au
français et ce qui appartient au créole, à vivre dans l'insécurité linguistique et
culturelle. Or il est nécessaire de bien différencier le lexique, la phonologie, la
grammaire des deux langues en présence, si proches mais si différentes, de les étudier,
de les comparer scientifiquement (non de manière impressionniste) pour sortir de
l'engrenage langue dominante / langue dominée. Bilingue, l'élève de la Réunion
devrait être fier de bien parler créole et de bien parler français.
Des livres pédagogiques illustrés, amusants, attrayants de vocabulaire créole
/ français et français / créole, de grammaire bilingue (ainsi que celle du français
parlé), d'apprentissage de l'écrit, des recueils de textes créoles à traduire en
et vice-versa, des manuels de textes réunionnais d'expressions française et créole sont
à réaliser pour que l'enfant distingue bien les deux langues, n'ait plus honte de son
parler créole, découvre les richesses de sa propre langue comme celles du français.
Loin d'être dicté par un quelconque séparatisme, un nombrilisme insulaire
ou une idéologie déstabilisatrice, cette nécessaire prise en compte permettrait aux
élèves créolophones de mieux maîtriser le français, de mieux en comprendre le
mécanisme et le vocabulaire en les comparant à ceux du créole, et aussi de vraiment
respecter, apprécier leur langue maternelle transmise depuis environ trois cents ans,
qui n'est pas un vulgaire patois, une langue bâtarde ou un «marche-pied» pour
l'accès au français, mais un moyen d'expression riche, nuancé, varié, au vocabulaire
étendu, aux structures syntaxiques souvent complexes. Pour leur plein
épanouissement, nos élèves doivent posséder la culture française ET la culture créole.
Puisse ce travail contribuer à montrer la complémentarité des apports culturels
français et créoles, facettes tous deux de la Culture mondiale, susciter l'envie de
découvrir, - notamment en classe -, tous ces auteurs qui ont chacun apporté leur
contribution à l'expression de l'identité réunionnaise et leur rendre hommage,
particulièrement à ceux, brillants, courageux, qui ont exprimé leurs opinions, leursfrançais ET créole de La Réunion 3
sentiments dans un contexte difficile: Boris Gamaleya, Daniel Lauret, Alain Armand,
Pierre Cellier, Jean-François Baissac...
Cette prise en compte de l'univers réunionnais dans l'enseignement ne peut
qu'enrichir la personnalité, l'imaginaire, la culture de nos jeunes (qu'ils soient
créolophones, bilingues ou francophones), ancrer davantage leur identité dans ce qui
les entoure, permettre au plus grand nombre de s'exprimer, d'une façon
déculpabilisée.. .
Jean-Loup Gaillard
Ce livre m'a demandé dix ans de travail soutenu, acharné, un travail de
fourmi, dans le silence fertile des bibliothèques. Je tiens à remercier Jean-François
Baissac pour ses précieux conseils, ses encouragements sincères, mes enfants Agnès,
Cécile, Sylvain, pour leur soutien fidèle, leur aide efficace et ma femme Francine pour
sa participation importante à la frappe des textes et sa confiance en moi, son soutien
constant.1ère partie:
ouvrages
, ,
generauxfrançais ET créole de La Réunion 5
AKOZ -ESPACE PUBLIC
Les cahiers réunionnais du développement n° 9 -octobre 2000
Le créole pour quoi faire? / Kréol afèr, parkoman ?
Revue publiée par l'association Acteurs réunionnais du développement
Responsables du dossier: Dominique CARRÈRE,
Charlotte CHOPINET, Florence RIVIÈRE
Résumé bref: Cette revue contient divers articles sur différents aspects du créole:
l'avenir du créole, le créole à l'école, les problèmes de la transcription graphique, la
place du créole à l'église, les voies porteuses d'espoir...
Pa!!es 8-10: Ifé pa 10pon avan la rivièr par Daniel LAURET :*
Cet article aborde de nombreux problèmes. Le créole. pourquoi? Pour
avoir une culture diverse, variée, ouverte, le créole constituant un enrichissement de la
culture francophone. Ouel avenir avec le créole? Il s'agit d'assurer à l'enfant une
"compétence linguistique multiple" comprenant le français et le créole. Ce n'est pas
"le kréol partou, toultan" ! Le créole est-il une lane:ue ? Bien sûr, au même titre que
les 6000 langues parlées dans quelque 200 pays au monde. M. Yaguello écrit dans
"Alice au pays du langage. Pour comprendre la linguistique": "Il n y a pas de
différence de nature entre les langues. Il n y a que des différences culturelles. Il n y a
pas de langues "simples" et de langues "complexes". Toutes sont également simples
et complexes. "Lire / écrire en créole? L'écrit créole a besoin d'être plus autonome
par rapport au français. La littérature écrite doit s'étendre, être diffusée et nécessite
"un équipement syntaxique, lexical et orthographique" vraiment créole. Ouel peut
être le rôle de l'école? Le problème est qu'à l'école maternelle, l'enfant créolophone
n'a pas fini d'apprendre sa langue maternelle. Une pédagogie réductrice peut
perturber sa construction langagière créole. À la maison, il apprend la langue orale; à
l'école, le créole devrait constituer un objet d'étude: il faudrait étudier l'histoire du
créole, sa grammaire, sa littérature. En outre, le créole peut être aussi un vecteur
d'enseignement. Ouel créole enseie:ner ? Au-delà des variétés de créole, il existe "un
noyau syntaxique transcendant les divergences et produisant une image stable de la
langue" et il faut trouver une unité autour d'une norme orthographique. Le créole ne
e:êne-t-il pas l'apprentissae:e du francais? Au contraire, "l'acquisition d'une
deuxième (ou troisième) langue stimule l'apprentissage de la première, ouvre aux
autres langues et cultures du monde." Faut-il imposer le créole? Il est nécessaire
d'arriver à un "partage des langues". Le français et le créole doivent être également
valorisés et reconnus. Pour y parvenir, une information objective et dépassionnée sur
"le cadre, les objectifs, les modalités et les contenus précis d'un enseignement
bilingue français / langue régionale" est indispensable.
* Pae:es 11-12 : Écrire le créole: à quoi bon? par Michel CARAYOL :
Écrire le créole ne se limite pas "à une orthographe, mais englobe tous les6 français ET créole de La Réunion
aspects de la langue, syntaxe et prosodie en particulier. " Il faut une écriture stable et
cohérente pour pouvoir lire et écrire sa langue maternelle. Outre cet intérêt culturel et
identitaire, l'étude des créoles revêt un intérêt considérable au point de vue
scientifique: "Ces langues apportent un éclairage de premier plan sur la genèse et
l'évolution des langues en général. " L'intérêt de l'écriture créole est enfin d'ordre
pédagogique: l'apprentissage de la lecture est toujours plus efficace quand il se fait
dans sa langue maternelle, "à travers laquelle chacun construit son imaginaire et
accède à la fonction symbolique." ; de plus, la comparaison systématique des
structures et du vocabulaire créoles et français permet d'éviter les pièges des
interférences et de l'interlangue et d'atténuer ou de supprimer le sentiment
d'insécurité linguistique.
* Paees 14-15 : Inventer une manière réunionnaise d'être/rançais par Christian DE
LA GIRODA Y, planteur:
Il faut adapter l'apprentissage du français pour les élèves créolophones qui
le maîtrisent mal. L'uniformisation des programmes et des pédagogies, cette "erreur
égalitaire" favorise les élèves de milieux favorisés où l'on parle français en famille.
Étudier le créole à l'Université est utile pour sauvegarder un aspect de notre
patrimoine local, donc national. Les Réunionnais eux-mêmes doivent reconnaître la
valeur de leur créole, "inventer une manière réunionnaise d'être français" et non pas
copier à tout prix ce qui se fait en Métropole.
* Paees 18-24 : Apprentissage du français en milieu créolophone : "C'était sortir
d'une grotte le coffre d'un trésor. " :
Dans la première circonscription de la ville du Port est lancée depuis 1997
une recherche / action autour de l'apprentissage du français en milieu créolophone.
Bernard Pierre, l'inspecteur de cette circonscription, reconnaît qu'on ne peut plus
continuer à apprendre aux tout-petits créolophones unilingues le français comme si
c'était leur langue maternelle. Il est donc demandé que les maîtresses de petite section
soient créolophones : pour éviter tout traumatisme, tout désarroi, "l'équipe d'école
choisit donc une maîtresse créolophone pour que les premiers jours et les premières
semaines soient exclusivement en créole. "
Ginette Ramassamy, coordinatrice du Projet Éducatif Global de la ville du
Port, organise des stages d'initiation aux structures linguistiques du créole destinés
aux acteurs éducatifs, notamment les enseignants. Avant l'étude du programme
proposé, un échange sur les représentations sociales du français et du créole permet de
dégager certaines constantes: "La langue créole apparaît comme l'expression d'une
fierté identitaire", mais on a aussi un sentiment d'insécurité linguistique (honte de
parler créole, peur de faire des fautes de français, aboutissant à des complexes
d'infériorité) ; en outre, "le créole basilectal, désigné comme le "gros créole" (le
créole en "moin ", "té", "Ii ", "toué "), est perçu grossier et vulgaire,
s'opposant au créole francisé considéré comme plus joli. "
À l'issue de ce stage, deux enseignantes témoignent ici de leurs nouvellesfrançais ET créole de La Réunion 7
pratiques pédagogiques. Pour Sophie Moucherki, il est important que les élèves de
petite section dont elle a la charge développent leur conscience linguistique,
distinguent bien quand on parle français et quand on parle créole. Elle utilise les deux
codes. Le lundi et le jeudi, elle a recours au créole; le mardi et le vendredi sont les
jours réservés au français. Avant, Danielle Lebon considérait le créole comme une
"sous-langue" ; après le stage, elle s'est sentie revalorisée, reconnue en tant que
Créole. Elle fait de petites séquences en créole, ce qui aide l'enfant créolophone,
valorisé, à développer sa conscience linguistique et lui facilite l'apprentissage du
français (car elle met en parallèle le créole et le français).
* Pa!!es 26-27 : Le créole à l'école, source d'inégalité par Albert RAMASSAMY :
L'ancien sénateur de La Réunion est pour la maîtrise du français dès le plus
jeune âge pour tous. Le créole est parlé en famille; le français, à l'école. Pourquoi?
Parce que le français est une langue à vocation universelle qui assure l'insertion et la
promotion dans la société. Les bons emplois reviennent à ceux qui maîtrisent le
français, les parents le savent bien. "Une langue doit être choisie non pour des
raisons identitaires, mais pour ses vertus d'éducation. " Autrefois, les colonialistes
maintenaient les masses populaires dans l'ignorance, les laissaient parler créole, ne
les encourageaient certes pas à apprendre le français à l'école! Albert Ramassamy se
demande si les partisans du créole à l'école ont "conscience de poursuivre, en
l'adaptant aux exigences actuelles de la loi, 1'œuvre néfaste de ces colonialistes qui
avaient fondé leur domination sur l'obscurantisme. "
* Pa!!es 28-29 : " Une tracée de survie" par Axel GAUVIN :
L'écrivain analyse les limites de la graphie étymologique et de la graphie
phonologique. L'écriture étymologique "ne transcrit pas toute la phonologie du
réunionnais" et ne marque pas toujours les différences de sens entre français et créole
la case n'est pas la kaz ! L'écriture phono logique délimite bien le créole du français
et transcrit les sons propres au créole. Pourtant la graphie phono logique (Lékritir 77 et
KWZ) n'a pas de "véritable traitement orthographique de la syntaxe", les
homographes posent des problèmes ("sér" signifie "sœur", "serre" et "cher") et,
pour l'écrivain, "je ne pense pas qu'on puisse faire rêver comme on souhaite le faire,
émouvoir, dans une orthographe où l'on écrit "zoi" à la fois l'animal proche du
canard et le sentiment. "
Quelles variantes choisir? Faut-il privilégier le créole des Bas, le créole
"varangue", celui des Hauts? Pour Axel Gauvin, il est indispensable de fabriquer
"quelque chose (bien entendu, à partir du matériau que la langue nous fournit) qui
coiffe l'ensemble des variétés. "Un énorme travail est à faire sur le vocabulaire: va-t-
on choisir, par exemple, "mèt lékol" ou "amontrèr" ? Il faut recenser le patrimoine
linguistique oral et écrit, le trier avec un logiciel de données, grouper les mots par
champs lexicaux, choisir une variante que l'on va conseiller, préciser la signification
de chaque mot, envisager un dictionnaire des synonymes, un dictionnaire français /
créole réunionnais...8 français ET créole de La Réunion
Le bon apprentissage du français passe par celui du créole: "Il faut
apprendre à lire le créole." Des cours de grammaire, de vocabulaire comparés
aideraient à éviter les pièges des interférences.
Pae:es 30-31 : "Rai pa rienk lodèr, gout la sézon" par Gérard CHOPINET :*
Quand on veut écrire en créole, on rencontre certains obstacles. Pour
beaucoup, la référence, c'est le français; l'expression écrite créole est mal
considérée: "Si la pa gouyav de Frans, lès" semblent-ils penser. Les lecteurs des
œuvres en créole sont encore trop peu nombreux: "Sak i vé ékri an kréol i koné na
poin in bonpé i sar gout son manzé pou 10 zié Ii la done bonkér. "
De plus, le créole écrit n'est pas encore vraiment standardisé si bien que
l'écrivain bute sur certaines difficultés: "La lang réyoné, parljèt akoz la pankor ékri
asé, la pankor bien galizé ,. bann malizé lé an poundiak. "
D'abord, l'orthographe et le découpage des mots: faut-il écrire "zinnzan",
"zinn zan" en deux mots ou "zinn-zan" ? Surtout que les deux dictionnaires créole
réunionnais / français existants ne sont pas toujours d'accord sur la graphie d'un mot:
"La osi na tangaz. Lariv bann diksionèr sak Alain Armand ek sak bann Daniel
Baggioni i ékri pa 10 mo parey." Malheureusement, "na poin ankor in koréktèr
lortograf kréol pou lordinatèr. "
Ensuite, au niveau de la grammaire, il existe aussi un certain flou: "Kosa i
fo ékri : inm ti manmzèl, inn ti manmzèl , in ti manmzèl ? " Les niveaux de langue sont
aussi à prendre en considération: "Eske i fo ékri in ti manmzèl mi inm aèl, in ti
manmzèl mi inm ali ?" Le niveau social détermine aussi la façon de parler, "selon ou
lé ti kolon sansa gro kolon, ou koz pa parèy. " Le créole peut être plus ou moins
éloigné du français, "i pé alé dépi kréol plis tiatia ziska kréol aprésan kaziman parèy
fransé... boug i ékri, petèt Ii koz koman Fourcade, Ii di : mi marché dan laforè, ifézé
bon, i fézé fré . Petèt Ii larg an téi : moin té i mars dann la foré, té i fé bon, té i fé
fré. " En outre, le créole varie selon les lieux: le créole des Hauts et celui des Bas sont
différents: "Varias ion landroi i zèt pa son par pou 10 sien. Zistoir kréollé 0 èk zot
"ch ", zot "u" ,. kréol lé ba san "ch ", san "u". La pratique, la multiplication dtes
ouvrages en créole viendront peu à peu à bout de ces obstacles pour aboutir à une
langue plus standardisée.
Pae:es 32-33 : "La logique de la greffe" par Jean-Louis ROBERT:*
Il faut sortir de cette éternelle opposition entre kréol et français, entre
appartenance et non-appartenance à La France. Un écrivain optant pour Lékritir 77 est
classé comme séparatiste: "Tout se passe comme si la moindre manipulation des
structures linguistiques devait porter atteindre au sacro-saint lien avec la France. "
Le français est systématiquement valorisé. Ce dysfonctionnement au niveau de la
langue, cette "dysglossie ", est accompagné de "dyspartementalité"
( "dysfonctionnement généralisé de la société dans le cadre de la
départementalisation") : la "spécificité" est revendiquée, on critique violemment
l'assistanat, on constate le malaise identitaire lié à la langue...français ET créole de La Réunion 9
Jean-Louis Robert propose une troisième voie pour sortir de cette impasse
identitaire. Mêler les deux langues permettrait une influence réciproque, permettrait
"que la marcotte continue d'irradier vers le lieu de son extraction, le transformant
aussi en affectant le nouveau terrain. Margot à prélever indifféremment dans l'île ou
déor. "Cette "lozik margot" est orientée vers la définition d'un projet politique (au
sens plein) qui "doit faire émerger "des vitalités culturelles, linguistiques et
artistiques capables d'éveiller notre regard et de renouveler notre imaginaire de
nous-mêmes et du monde. "
* PS2e 34: Kréol. com par Franswa SINTOMÈR :
Le site internet de ce militant culturel est www.oceanes.fr/~stomer.
Écrire le créole est important: "Minm si nou fé pa bonpé, i vo myé fi, olyé koz dési. "
Il vit en bilingue: "Dan mon tèt, mwin lé biling", d'autant plus que son expérience
d'infirmier l'a convaincu de l'absolue nécessité d'une bonne compréhension entre un
médecin francophone et un malade créolophone. "Parské mon traka lété la, lété-k-lo
frankojone, 10médsin zorèy lé an jas, kan Ii antan: "Mon tèt lé vid, mwin nana la tèt
vid", pou Ii, lé konmsi-k-na in pèrt la mémwar, mi koné pa, i sar pli lwin-k-sa. I fo
nomé an kréol, po donn in sans so tèt vid la." Franswa Sintomer travaille sur la
langue, il crée des mots, notamment dans le domaine scientifique, par exemple
"boustak" pour "mutisme" ou "kriztètfay" pour "épilepsie".
* PS2es 36-39: Le créole à l'église: sonfrui lé dou dan la bous :
L'Église réunionnaise évolue. Les participants à cette discussion,
notamment des prêtres, pensent qu'il est nécessaire d'utiliser le créole dans les
prières, les chants. C'est plus spontané, moins "appris par cœur". La foi est libération,
la parole aussi doit être libérée, malheureusement "nous sommes encore dans un
contexte, une mentalité de colonisé, de "métropolisé". À la Pentecôte, "les apôtres
ont entendu les merveilles de Dieu, chacun dans leur langue... Le message de
l'Évangile, c'est pareil, il doit être donné dans la langue maternelle de chacun. "
par Nicole SAINT-ALME et Jean-Marie* Psee 40 : "Arèt fé out kréol ! "
ELLIAUTOU :
Un constat s'impose: les enfants de milieux favorisés utilisent le français,
ceux qui viennent d'une couche sociale défavorisée emploient le créole. Beaucoup de
familles créoles de classe moyenne (cadres, fonctionnaires) optent pour le français
comme langue maternelle de leurs enfants, pensant que "le créole serait unfrein pour
la réussite scolaire." L'évolution de la société, l'omniprésence des médias
contribuent aussi à "cet abandon progressif du créole en tant que langue maternelle. "
Que va devenir la culture créole?10 français ET créole de La Réunion
LA LITTÉRATURE RÉUNIONNAISE
D'EXPRESSION CRÉOLE
(1828-1982)
Éditions L'Harmattan - 1983 - 443 pages
par Alain ARMAND et Gérard CHOPINET
Bref résumé: Présentation des principaux écrivains (de 1828 à 1982) et des grands
courants de la littérature créole avec de larges extraits d'auteurs.
L'intérêt culturel et pédagogique de cet ouvrage très riche en textes variés
est évident, en particulier pour des exercices de traduction créole / français, de
comparaisons syntaxiques et lexicales entre les deux langues ou pour étudier
l'évolution du créole depuis les premières fables de Louis Héry au XIXèmesiècle
jusqu'aux écrits contemporains.
Nombreux sont les textes utilisables en classe, depuis les devinettes (pages
186-198),jusqu'aux scènes de théâtre (pages 131-135,283-290), aux chansons
127-130, 382-387), aux contes (pages 166-184...), en passant par les proverbes (pages
199-205), les extraits de romans (pages 355-371...), les fables (pages 25-63, par
exemple), les de feuilletons parus dans la presse locale (pages 114-121), les
poèmes, des plus révoltés aux plus anodins, et même une BD (pages 248-251).
La présentation des courants culturels, la biographie claire et brève des
principaux auteurs, l'analyse précise des œuvres majeures donnent une vue
d'ensemble de la littérature créole et de l'emploi de la langue créole, considérée plutôt
autrefois comme "folklorique", et aujourd'hui expression de la sensibilité et de
l'identité réunionnaises.
Une place importante est accordée aux écrivains engagés actuels, même à
certains peu connus, tout comme au courant plus traditionnaliste illustré par Claire
Bosse, Guy Douyère, Frère Didier...
À la fin de l'ouvrage, le problème de la promotion de la langue créole, dans
un contexte défavorable de diglossie, est analysé très clairement, dans ses rapports
avec le français, langue de prestige. Les diverses orientations actuelles de la littérature
créole sont ainsi expliquées.
Voici un aperçu de ce livre très riche, très pédagogique. Nos élèves y
trouveront des textes très divers, folkloriques, poétiques, militants, dans différentes
graphies, plus ou moins proches du français: «L'écrit créole est un produit
diglossique, précisent les auteurs dans la conclusion, en ce sens que la parole
réunionnaise s'exprime à travers des négociations constantes, pouvant aller jusqu'à
la rupture, entre le français et le créole. L'écrivain peut alors remettre en cause le
rapport de domination, ou légiférer, par ses écrits, la situation sociolinguistique
caractérisée par la diglossie. »À la lecture de tous ces extraits d'œuvres en créole, onfrançais ET créole de La Réunion Il
réalise l'importance que prend l'écrit créole pour valoriser la langue créole trop
longtemps considérée comme un langage «charmant et facile» (Auguste Vinson),
uniquement « parlé », exotique, « naïf et tendre» (Louis Héry). Étudié en classe, ce
livre ouvrira nos élèves à la richesse de la culture créole: «En ce qui concerne le
développement véritable d'une littérature créole, celle-ci ne pourra se faire que si
l'institution scolaire prend en charge l'écriture de la langue créole. Ainsi des
rapports privilégiés pourront s'établir entre une population déculpabilisée et une
langue revalorisée. »
Les oremiers textes créoles (les fables, les chansons) :
« Ein bien mauvais malad' l'était 'friç' tout bébête,
Ein bien mauvais malad' z'aut' y nomm' choléra;
Dans tout' 'plaç' ment où qu' çà malad' y pète,
Tout' Ii bébêt'jlambés comm' z'allimette
Dipis l'alphant zisqu.'à Ii rat.
Li roi lion l'a rôd' dans n ' çaque espèce
Çà qu' plis gross' têt' pour fair' son conseil colonial,
Li 'mazin' ein kabar pour envoie à confesse
Çà qu' l'a resté vivants parmi tout' z 'animal. »
(Louis Déry - « Les animaux malades de la peste»).
« Zauti dé y sava. Quanquou zauti dé fini pariti, çâtta y lève dissi Ii lit. Ali pâle alia
Ali dit comou ça :
- Moun pitit mêtté, acoute à mouin. N'a pas bizoin vous çaguirin. Vous y acoute à
moin, vous vini rîci même. »
(Émile Trouette - « Le conte du Chat botté»).
« Li n 'a la tête comme in boulette
Ça même Ii tire pas son casquette,
Na na Ii zié comme cevrette,
Na na les zames comme roues charrettes,
Na na son nez comme baïonnette... »
(Célimène - «Missié L. et Blanc malhonnête »).
L'héritaee culturel de la colonie (poèmes, feuilletons, Georges Fourcade, Pa Sarles) :
« Le Père Mal Content l'était in vié bougre madré que l'était y aime pas paye son
dette. Dans tout' le voisinage, Ii l'avait in réputation bien définie: vié bougre là,
c'est in « brileur de paillasse », c'est-à-dire que si vous l'avait le mal donne à Ii
crédit, Ii té qui envoye à vous aux calendes grecques. »
(Zoubic - Feuilleton: «Les aventures du Père Mal Content »).
«À trois heures de l'après-midi, band' cavaliers l'a commence arriver avec zot'
dames, tout' l'était qui assise sous salle verte pour espère l'heure mariaze. P'tit
Cafre Zourit l'avait met' son grand z'habit que Ii l'avait loué chez tailleur Saint-12 français ET créole de La Réunion
DenÎs, Ii l'était qUÎ tient bô dans la main son chapeau clac, avec son gant beurre
frais? »
(Georges Fourcade - «Là ouc' z'affaire y gâte »).
Le « bardzour » de la culture réunionnaise (les novateurs, comme Boris Gamaleya,
les continuateurs comme Jean Albany) :
« Zordi santon zapré
Nana zesklav doker dann por
Zesklav mason in pé partou
Non! Lesklavaz lé pa byin mor
Sarda Garriga twé la rouI anou. »
(Axel Gauvin).
« Ti Caf' la misèr
I bouze pas
Li assise dan' Jonlaha
Pas bésoin ou lé en colèr
Li houze pas tout' manièr...
Ti Caf' la misèr
I cause pas
I rire pas
I plèr pas
Affaire?
I comprendra pas Ii tout' manièr. »
(Anne Cheynet -« Matanans et Langoutis »).
Exolosion littéraire et oromotion de la laneue créole (la nouvelle poésie créole avec
Alain Armand, Daniel Hoareau, le théâtre, la nouvelle et le roman, ceux qui acceptent
« l'infériorisation du créole» comme Guy Douyère ou Claire Bosse...) :
« Li rappel bien 10 tan télinga
La mizèr noir an zoboulmouk
Kan télé rouI kou-d-sabouk
Dan létablisman groblan
Mé Ii lé kontan azordi
Pou alé trouv son zami
Pou alé dans maloya
Si la plas Sarda Garriga. »
(Patrice Treuthardt - « Wati Watia »).
« En classe, Ti Louis la rotrouve lé quat' zaut marmaille té qui sort' Saint-Benoit
3èmecomme Ii : cinq zélève en tout si dé classe ,. cétadire si 70 zène zen, zène fille afrançais ET créole de La Réunion 13
pepré, cinq solment la rent' lycée. Cé pas qu' lé zaut lé pas capab suiv' en segonde,
mais la point la place pou zot. »
(Daniel Honoré - « Louis Rédona »).
« Nana déza longtemps, moin Guiguisse, dan' zélections, l'avait boire un coud' sec
en plis. Garde police la souque à moine ln zour, moin la guingne papier pou passe
Trébinal Saint-Paul. Dé zours, trois nuittes, moin la pa dormi à cause tracas. »
(Jean Lougnon - «Les aventures de Guiguisse »).
Dans cette étude, les auteurs ont bien montré « l'itinéraire que la langue
créole a emprunté à travers cette littérature, à savoir celui qui la sort d'un carcan
folklorique pour la mener vers sa libération. » Le rôle des chercheurs, des militants,
comme Boris Gamaleya qui a publié de nombreux contes et sirandanes, est bien mis
en valeur.
« Lansèyeman La Rénion, in plan kolonialise » est un ouvrage capital: « En
réalisant une étude sérieuse de type scientifique, sur un sujet « sérieux », politico-
culturel, le collectif Sarcemate libère le créole du carcan « doudouiste » folklorique
et le porte à des fonctions nobles, la plus difficile étant celle d'offrir un cadre logique
à la pensée scientifique. Ce premier ouvrage didactique est, à notre avis, le premier
signe de la remise en cause de l'injériorisation du créole et de la diglossie. Cette
volonté de valorisation de la langue créole va aussi se traduire par la mise au point,
et là aussi c'est une première, d'un code graphique. »
Le livre d'Alain Armand et Gérard Chopinet comporte deux parties:
d'abord la production littéraire créole est présentée chronologiquement; ensuite une
« approche sociolinguistique» de celle-ci est proposée. « Notre étude, soulignent les
auteurs, ne veut être que l'ébauche de travaux plus conséquents et le point de départ
d'une réflexion sur la littérature réunionnaise. L'école a là un rôle important à
jouer. »
ART QUIVI
du numéro 1 au numéro 14 (avril 1981 à septembre 1984)
Revue de l'UDIR
Bref résumé: Cette revue culturelle de l'UDIR présente des textes en créole et en
français et parfois des débats sur le créole à l'école.
Cette revue propose de nombreux textes en créole et en français d'auteurs
réunionnais actuels (surtout des poèmes et des nouvelles), ainsi qu'une foule de
renseignements les concernant, présente des livres dont certains, comme « Chasseurs
de Noirs» de Daniel Vaxelaire, peuvent être étudiés en classe.14 français ET créole de La Réunion
o Dans le numéro 4, aux pages 2S-27, l'article «Le créole à l'école: largage
politique» présente divers avis sur la question, des plus passionnés aux plus modérés.
o Dans le numéro 5, aux pages 26-27, «Le créole à l'école: comme un
déchirement» est une analyse brève des différentes positions sur ce sujet. Prendre en
compte le créole pour arriver au français est source de déchirement, de contradictions,
d'où la nécessité de dépassionner le débat.
o Dans le numéro 13, aux pages 26-27, l'article «Littérature et pédagogie» nous
présente surtout les deux ouvrages: «Notre île par les textes - CM» et« Lectures
6ème Sème»réunionnaises- / avec, sous-jacente, la nécessité de faire entrer à l'école le
vécu de l'enfant réunionnais, les réalités locales.
Au Fonds Local de la Bibliothèque Départementale à Saint-Denis, les 14
numéros de la revue trimestrielle de l'UDIR sont disponibles, accompagnés d'un
dossier: «Livres pour enfants à La Réunion », avec des interviews (Claire Bosse,
Agnès Guéneau, Daniel Vaxelaire) et des résumés d'ouvrages (<< La Buse et la Vierge
du Cap », BD de Daniel Vaxelaire et Michel Faure, « Grand' Mère Kalle» de Claire
Bosse, « Wati Watia » de Patrice Treuthardt...).
Voici un aperçu du contenu de ces quatorze numéros:
N° 1 (avril 1981) : Une interview de Firmin Lacpatia, Président du Mouvement
Culturel Réunionnais, à l'origine de la création des éditions «Les Chemins de la
Liberté» ; des articles sur Jean Azéma, Évariste de Pamy, François Saint-AIme, Idriss
Issop-Banian qui a fait des recherches sur l'immigration indo-musulmane à La
Réunion et Maurice...
N° 2 Guillet 1981): Signalons un article sur «La femme dans la littérature
réunionnaise)} (Anne Cheynet précise notamment: «De toute façon, l'écriture est
pour moi engagement. » ; pour Iris Hoarau : « La poésie est un don de Dieu. Elle est
en nous, elle est notre âme, on ne vend pas son âme. »). Interviewé, Gilbert Pounia
parle de la « politique culturelle» du groupe Ziskakan : « Bien entendu, nous voulons
faire passer Wl message, nos idées: prouver l'existence de la langue créole, parler de
certaines réalités quotidiennes qui sont tues (émigration - chômage - assistance -
armée - urbanisation...) sinon il n y aurait aucune raison d'exister. »
N° 3 (novembre 1981): Ce numéro contient des articles sur Jeanne Brézé, Alain
Lorraine, « Léon Dierx: un poète de l'exil)} (<< L'odeur du passé était sacrée, loin de
l'amour, de l'île natale, de lajoie de vivre. Pouvait-on donner un sens plus profond à
l'exil? »), «Carpanin Marimoutou, poète de la révolte)} qui affirme: «Écrire
actuellement à La Réunion, c'est d'une certaine façon, un acte politique d'abord, puis
un acte de révolte, automatiquement. » Claire Karm relate la fête du dieu hindou
Péroumal à Cambuston et le botaniste Roger Lavergne, dans son style toujours très
poétique, évoque son retour à Tananarive: « En ces hauts lieux christianisés, l'azur
se fait blessure quand des cantiques clôturent le famadine ou « retournement des
morts. »français ET créole de La Réunion 15
N° 4 (mars 1982) : Outre des articles sur le 20 décembre, à travers divers témoignages
(de Gilbert Aubry, de Firmin Lacpatia...), sur «Auguste Lacaussade: poète anti-
esclavagiste» dont la vie est retracée, signalons l'article: «Le créole à l'école:
largage politique» de Jean-François Sam-Long montrant que ce problème est trop
politisé, « Le créole à l'école est une arme à double tranchant, donc à ne pas mettre
entre les mains des apprentis sorciers. » «Le créole à l'école: Démagogie ou
pédagogie? Respect ou abêtissement de l'enfant réunionnais? Largage politique ou
rénovation du système pédagogique? Armes idéologiques ou simple prise en compte
de l'environnement immédiat de l'enfant, donc du langage dont il se sert pour
communiquer ses propres expériences, ses besoins, ses désirs ?.. Hélas! dirons-nous,
la bataille reste ouverte. » Au Ministère de l'Éducation Nationale de trancher...
N° 5 (juin 1982): Un article, aux pages 26-27, «Le créole à l'école: comme un
déchirement» de Jean-François Sam-Long montre les différentes positions sur ce
problème. Certains pensent que le créole à l'école créerait « un ghetto culturel et
pédagogique ». Pour Alain Armand, loin d'opposer le français au créole, il faut
«qu'on reconnaisse la culture réunionnaise dans toutes ses composantes, qu'on la
laisse s'épanouir, alors nous pourrons nous ouvrir avec beaucoup plus de plaisir et
de réussite, avec beaucoup moins de contraintes et de frustrations à la culture
française, dont nous ne discutons absolument pas l'intérêt et même la nécessité. »
Jean-François Sam-Long reconnaît: «Il s'avère que les communistes sont
pratiquement les seuls à vouloir l'utilisation du créole dans les écoles. En face, il y a
bien un déchirement, une interrogation constante qui frôle l'angoisse. Toute
précipitation conduirait à un durcissement des positions, et, à court terme, à
l'enterrement du dossier. »
N° 6 (septembre 1982): Il est question ici, entre autres, de l'histoire du théâtre à
Bourbon dès le xvmème siècle et de l'actualité théâtrale avec des articles sur
«L'ouvrier réunionnais» de Marc Kichenapanaïdou, «Les pèlerins de Saint-Leu» de
Louis Jessu, l'histoire de Rama et Sita mise en scène par Nicole Pounia, c'est « un
retour aux sources vers les racines de la culture indienne qui doit trouver sa place
dans l'ensemble de la Culture réunionnaise. »
N° 7 (décembre 1982) : Dans son éditorial, Jean-François Sam-Long pose le problème
de l'influence de la politique sur la culture: « À défaut d'un consensus politique, La
Réunion a-t-elle des chances de vivre un consensus culturel ?.. Cette chance passe-t-
elle forcément par une politisation de l'outil culturel? » Ce que ne souhaite pas
l'auteur. Un article évoque le tome 10 de la collection: «À la découverte de La
Réunion» consacré à « L'art de dire ». Jean-Claude Fruteau y présente la littérature
réunionnaise. Son souci principal a été «de mettre le plus souvent possible le lecteur
en contact avec les textes... Les reproches pourront porter plus particulièrement sur
la période contemporaine. » Effectivement, s'il distingue les poètes de la tradition,
ceux de la Créolie, ceux qui sont engagés, il oublie de parler de Carpanin
Marimoutou, Patrice Treuthardt, Riel Debars... « D'autre part, le théâtre réunionnais16 français ET créole de La Réunion
n'a trouvé aucune place dans cet ouvrage. Choix délibéré. M Jean-Claude Fruteau
ne pose pas non plus le problème du créole, ni à travers les revendications
culturelles, d'une façon approfondie. » Celui-ci estime que les écrits engagés sont
d'une « qualité très inégale ».
N° 8 (mars 1983) : Un article de Jean-Claude Thing-Léoh retrace l'itinéraire de Jean-
François Sam-Long et présente en particulier son livre « Terre arrachée» racontant la
vie à La Réunion de quatre mille engagés Antandroy de Fort-Dauphin qui
déchanteront bien vite... Dans l'interview: «Portrait-vérité de Daniel Vaxelaire »,
celui-ci parle surtout de son roman « Chasseur de Noirs », du racisme, de l'esclavage
«( Votre livre est-il un argument de lutte contre le racisme? » « Je pense qu'il est
compris comme cela. En tout cas, tel était mon but. »).
N° 9 (juin 1983) : Ce numéro est consacré en particulier à la fête de la Poésie du 23
avril, l'atelier littéraire UDIR / CRAC ayant déjà organisé de nombreux récitals
poétiques. « Puissent nos poètes, écrit José Macarty de « Témoignages », participer à
la création d'une Réunion nouvelle avec tout notre peuple et contribuer à faire de
nous tous les créateurs de notre Histoire! »
N° 10 (octobre 1983) : Alain Lorraine a écrit ici un article sur «Romans po détak la
lang démay le kèr» d'Axel Gauvin: « À l'intérieur de l'acte poétique, un second
acte, le bi-linguisme. Par un choix graphique évident, Axel a retourné l'importance
habituelle du signe social, entre kréol et français (traduction à la clé). Ce n'est pas
un dédoublement inavoué. Ce n'est même pas une agressivité. C'est un début de
pédagogie populaire, ou plus exactement à vocation populaire. Kréol-français:
langue dominante-langue dominée. Le résumé risque d'être simpliste et dangereux.
Non seulement parce que le français à La Réunion n'est pas une langue étrangère...
mais surtout, il n' y a pas de langue « ennemie »... Il y a simplement ces « casseurs»
où on « criminalise» par distraction ou par peur l'expression vécue ou créolisante de
l'enfant et du Réunionnais monolingue. » Signalons aussi une intervention de Jean
Barassin sur l'exploration de l'intérieur de l'Île Bourbon au xvmème siècle, un article
sur l'écrivain Joseph Toussaint, un autre sur Alix Caro qui a publié au CRDP une
brochure sur Auguste Lacaussade, contenant certains poèmes devenus introuvables:
« C'est aussi un témoignage de gratitude quej'ai voulu rendre à celui qui fut à lafois
un passionné de l'admirable nature réunionnaise et un homme d'action qui plaida
pour de grandes causes dont la plus belle fut celle de la lutte contre l'esclavage. »
N° Il (décembre 1983) : Le RP Jean Barassin évoque l'esclavage à travers les âges et
notamment les idées de certains penseurs d'autrefois pour le légitimer. Lors de la
parution du n° 1 de Sobatkoz, Jean-François Sam-Long a écrit l'article: « Sobatkoz :
la question du créole est brûlante ». La majorité des élèves, parents, enseignants
s'opposent à l'entrée du créole à l'école. « Pour que le créole retrouve une juste
revalorisation, il doit devenir également un « outil de progrès et de promotion
sociale », comme le français. Comment? Par quels moyens financiers et humains? »
Au sujet du créole à l'école, on peut lire à la page 8 de cette revue: « C'est l'école quifrançais ET créole de La Réunion 17
est l'instrument privilégié de la décréolisation et de la déculturation des masses
créolophones, et c'est donc l'école qui devra prendre la plus grande part dans
l'œuvre de restructuration de la société réunionnaise. » Or, « Il est évident que la
non-présence (ce qui reste à définir et à prouver) du créole à l'école n'est pas
l'unique facteur de l'échec scolaire, et que s'il y a échec, il touche avant tout les
jeunes enfants qui sont issus de milieux sociaux défavorisés. » C'est pourquoi, «Si
nous devons prendre en compte le fait créole à l'école, il nous faut, en même temps
(même avant), en compte le fait social qui détermine les réussites scolaires
dans une grande proportion. Il nous faut enrichir et améliorer le cadre de vie sociale,
inventer de nouvelles perspectives d'avenir pour les jeunes... »
N° 12 (mars 1984) : Dans son éditorial, le Président de l'UDIR, Jean-François Sam-
Long, écrit: « Il nous faut une révolution. Pas un bain de violence, de crime et de
sang, mais une alchimie intérieure profonde, individuelle et collective, celle qui nous
fait créateur, combatif, volontaire et solidaire,. celle qui nous rend digne de
l'espoir. » Un article est consacré à la sortie du disque de Ziskakan : «Péi bato fou» :
«Le groupe Ziskakan, fidèle à son image, continue de dénoncer l'injustice, le
racisme, les abus, l'assimilation culturelle... sur fond d'espoir et sur ton de révolte. »
N° 13 Guin 1984): Ce numéro contient notamment un article sur la pédagogie du
français en milieu créolophone: «AMEF: Mieux enseigner le français». Karl
Mootoossamy, Président de l'Association Mauricienne des Enseignants de Français
précise: « Nous pensons qu'il est possible de traduire une vision du monde créole en
utilisant le français, à partir d'un apprentissage continu de la langue française. Et
l'AMEF doit chercher comment rendre cet enseignement agréable et non plus
fastidieux. » Bien sûr, « il s'agit de défendre la langue française, sans nier la langue
créole, mais l'enseignant doit faire une nette démarcation entre les deux langues, ne
serait-ce que pour éviter les interférences. »
Un article est consacré à « La littérature réunionnaise d'expression créole »,
ouvrage d'Alain Armand et Gérard Chopinet. La valorisation du créole mène-t-elle à
l'indépendance? «La promotion du créole est donnée comme moyen d'accès à
l'indépendance, ou à l'autonomie, volontairement présentée par des adversaires
comme une étape vers l'indépendance... Les problèmes linguistiques se posent quel
que soit le statut politique en vigueur. Une Réunion indépendante peut très bien
mener une politique linguistique où le français est privilégié au détriment du créole»
affirment les auteurs qui apportent sur la graphie du créole les précisions suivantes:
« Écrire dans la variété de créole la plus éloignée du français revient à considérer
qu'une littérature réunionnaise d'expression créole ne peut tirer son originalité que
si elle génère ses propres modèles poétiques et rhétoriques. Une telle entreprise n'est
possible que si la langue créole manifeste la plus grande autonomie par rapport à la
langue française. À l'inverse, écrire dans un créole francisé et accommoder, au
niveau de l'acte littéraire, le créole à la sauce française, c'est admettre une certaine18 français ET créole de La Réunion
infirmité fonctionnelle et statutaire de la langue vernaculaire face à la langue
officielle, prestigieuse, dont elle est dépendante, à un degré ou à un autre. »
N° 14 (septembre 1984) : Signalons un article sur la chanteuse Jacqueline Farreyrol.
Quelles sont ses sources d'inspiration? «L'amour et la tendresse, La Réunion,
l'enfance. » Pourquoi chante-t-elle? «Jacqueline n'a pas la prétention de vouloir
refaire le monde. Simplement, elle répond à des impulsions. D'ailleurs, elle
n'apprécie pas la chanson engagée. Elle s'élève farouchement contre la récupération
des « racines» de l' homme dans un but de gloire politique. La musique appartient au
peuple. On n'a pas le droit de la politiser. »
Dans son article, Belinda Jack, de l'Université de Canterbury, en Angleterre,
constate que pendant longtemps la poésie réunionnaise a trop imité la poésie française
et qu'un véritable changement s'est opéré à partir de la publication de «Zamal » de
Jean Albany en 1951: «Avant la publication de «Zamal », l'originalité de la
littérature réunionnaise était peut-être «d'avoir prolongé la France en Océan
indien »... J. Albany nous dit: « J'ai changé le sujet (de la poésie réunionnaise). Tout
d'un coup, je disais: « Il faut parler d'autre chose. » Il nous dit aussi: « Du moment
que l'on raconte son île et soi-même, on raconte donc quelque chose qui n'est plus
français. »
Cette revue culturelle riche, variée, vivante rend vraiment compte du
foisonnement culturel du début des années quatre-vingt, fait connaître, à travers des
interviews ou des articles, divers écrivains réunionnais, plus ou moins connus et telle
ou telle de leurs œuvres. Chaque recueil contient des articles scientifiques et
poétiques de Roger Lavergne sur certaines plantes de La Réunion, parfois des
nouvelles, souvent des poèmes, tel celui de Marie-Josée Barre: « Pas une larme pour
la mer» :
« La terre reflétait le soleil.
Elle disait: « Mi sava avec mon zamant ».
La lettre lui crevait les yeux.
Elle disait encore: « Mi laisse a ou band zenfants »...
Ne pas pleurer, déchirer le papier,
L'éparpiller, se détourner...
Ce n'est qu'à la nuit tombée
Qu'il put crier à la voie lactée:
- « Poukoué elle lavé di à moin
Ou même même pêchér d' mon ker ? -
- « Poukoué elle lavé fé croir à moin
Que moin lété son sèl fanal? - ».français ET créole de La Réunion 19
CUISINES I IDENTITÉS
Publication de l'Université de La Réunion - 1988
par Daniel BAGGIONI et Jean-Claude CARPANIN MARIMOUTOU
Bref résumé: Trois chapitres sont particulièrement intéressants avec diverses prises
de position et réflexions sur la graphie phonologique, notamment l'emploi du K en
créole.
1 - Graohie et identité: pages 139-144 par Pierre CELLIER.
Le débat sur la graphie du créole est révélateur de l'idéologie qui sous-tend
la situation de diglossie français / créole. Comment des lettres insignifiantes comme K
ou W peuvent-elles déchaîner tant de passions et avoir une telle signification socio-
politique?
Le français possède une orthographe étymologisante tendant à se rapprocher
de l'orthographe latine, directement, et grecque, par transcription. Pourtant, il reste de
80 à 85 % des éléments de la graphie qui sont phonétisants, qui s'écrivent comme ils
se prononcent!
En français, certains signes sont utiles, comme ceux qui donnent les
marques de genre et de nombre. Mais un certain nombre de lettres ne servent à rien,
ne facilitent pas la lecture: écrire "orticulture" ou "ortografe" ne gênerait nullement la
compréhension.
Le poids des habitudes visuelles est fort. Le K est peu fréquent dans les
langues romanes. Comme le créole est classé dans les langues néoromanes, on trouve
cette lettre incongrue, surtout avec notre formation de lecteurs en français. La graphie
du créole, plus ou moins proche du français, est associée inconsciemment à l'identité,
-plus ou moins proche de la France...
On accuse les linguistes du créole de créer une nouvelle langue. On leur
reproche notamment l'emploi du K, du W, du Y. Le refus de la graphie phonétisante
semble traduire le refus du créole dans la vie officielle de l'île et la crainte d'une
coupure politique avec la France. Ces comportements cadrent avec la minoration du
créole liée à la diglossie.
Pour les chercheurs, la volonté n'est pas de se détacher du français, - la
filiation entre le français et le créole n'est que trop évidente, mais de simplifier
l'orthographe d'une langue orale. Si on adoptait une graphie étymologisante du créole,
il apparaîtrait comme du français déformé, ce qu'il n'est manifestement pas, d'après les
analyses scientifiques.
Avec la graphie phonétisante, "l'identité visuelle du créole écrit devient
réellement le langage de l'identité. "
2 - Intermezzo: Lettres en souffrances: pages 174-156.20 français ET créole de La Réunion
Ce choix de lettres parues dans la presse en octobre / novembre 1987 montre
les réactions vives des lecteurs à l'annonce de la publication des deux dictionnaires
créole / français.
Les lettres de Benoît Ferrand et d'Yvrin Laude, en particulier, reprochent
vertement aux auteurs de ces dictionnaires de dénaturer le créole, de lui faire perdre
sa saveur pour le transformer en jargon incompréhensible: il se trouve "réduit à ces
pitreries de grammairiens distingués... qui assomment le brave peuple... defonétik, de
fonologi, bref de mots ronflants et pleins de vide qui assassinent notre savoureux
créole... "
La graphie phonétique est contestée violemment car elle "ne fait
qu'embrouiller le créole" avec ses K, ses Y, ses W : "Voici une nouvelle langue qui
réussit la double performance d'être, primo, complètement inaccessible à ceux qui
sont censés s'en servir quotidiennement et, secundo, complètement inventée par une
noria d'intellectuels pervertis. "
La mise en avant d'une variété de créole, le créole basilectal, le plus éloigné
du français, est aussi violemment reprochée: "Refuserez-vous au créole le droit
d'écrire: "Mon papa lé pas bien en ce moment, docteur la dit a lu, reste au lit" ?
C'est gênant... parce que tout le monde comprend f... Pour vous l'exemple ci-dessus
devient: "Mon papa lé pa byin ans moman, doktèr la dia Ii arèt dann Ii f" Le
problème de la prononciation lié aux variantes du créole est soulevé: "Comment on
prononce "cheveu" en créole: "chové" ? "sové" ? "sévé" ? Et "cheval" : "ceval",
"séval", "soval", "choval", "cheval" ? Bien sûr, vous adopterez pour votre
"diktionèr" : "sévé" et "soval". Cela veut dire que vous contestez les autres variantes,
notamment celles qui préservent "ch".
3 - Névrose dielossiaue et choix eraohiaues : pages 159-177.
La plupart des mots français avec un K sont d'origine étrangère: l'adoption
du K dans la graphie du créole est ressentie comme une coupure avec la langue
française, car on avait l'habitude de voir le créole dans la dépendance du français. Ce
choix équivaut à une déclaration d'indépendance par rapport au français, ce qui
réveille chez certains le fantasme du séparatisme. Pourtant le son [k], pratique, évite
toutes les complications orthographiques liées à l'emploi de C, QU, CH, lettres
pouvant être prononcées [k].
Universitaires et militants créoles ont rédigé un recueil de propositions sur
un système graphique intitulé "Lékritir 77" : tous les écrivains d'expression créole,
sauf un, ont décidé alors d'adopter la graphie phonologique. Façon de montrer
l'autonomie de la langue et de la culture créoles. De toutes les lettres utilisées, c'est le
K qui exaspère le plus une population créolophone pour le moins réticente à l'emploi
de la graphie phonologique. Ce refus de la lettre K révèle un refus plus profond, celui
de la promotion d'une langue minorée en situation de "dysglossie".
Le créole étant un système, il a donc une graphie, normalisée. Un certain
nombre d'écrivains d'expression créole exhibent le K dans leurs écrits comme marquefiançais ET créole de La Réunion 21
de leur identité culturelle et linguistique. Cette graphie, que l'on assimile souvent au
"kréol kar', constitue aussi une "revanche du basilecte" : "La langue française n'a
plus droit d'asile dans la langue créole. " Le K est le symbole de l'espace d'expression
de la langue créole et de l'écartèlement entre l'Autre et soi-même.
~
DE LA DIGLOSSIE : PASSIONS ET DERAISONS
UNE APPROCHE SOCIOLINGUISTIQUE
Non publié - 1990 - 23 pages
par Jean-François BAISSAC
Bref résumé: Pour le linguiste, toutes les langues se valent: la diglossie n'a pas sa
raison d'être. Malheureusement, dans le contexte actuel, le créole est considéré
comme une "non-langue" : d'où divers créoles et diverses attitudes face au créole.
Dans l'enseignement, on continue d'ignorer la langue maternelle des jeunes
Réunionnais: c'est une des principales causes d'échec scolaire.
Il faut vraiment la prendre en compte, en dépassionnant le débat, en formant
les maîtres à la pédagogie du français langue seconde, en stimulant la recherche et la
création d'outils pédagogiques adaptés.
Le problème de la diglossie à La Réunion suscite les passions: on se
querelle pour affirmer ou non que le créole a le statut de langue. Or, pour le linguiste,
ces querelles stériles ne mènent à rien: il étudie scientifiquement tout système de
communication, sans porter de jugement de valeur.
La linguistique prescriptive (centrée sur le beau langage littéraire, la
correction, les interdits grammaticaux) s'oppose à la linguistique descriptive (qui
enregistre simplement les faits de langage, sans se référer à une norme). Ces deux
approches donnent naissance à des querelles tenaces: la sociolinguistique apportera
une meilleure compréhension des comportements langagiers. Les langues évoluent, on
ne peut que le constater: les maîtres devraient enseigner le langage standard et aussi
les différents niveaux de langue. Toutes les langues sont égales pour le linguiste,
aucune ne détient une quelconque suprématie, toutes ont une structure grammaticale
complexe, plus ou moins accentuée.
Dans une situation de diglossie, deux langues standard possèdent un
prestige différent: l'une est dominante (variété haute), l'autre dominée (variété
basse). Ce qui est source de conflits, d'insécurité linguistique.
Un pidgin est un système de communication créé par des communautés
différentes en présence pour s'exprimer, faire du commerce... Ce langage simplifié,
adapté à une situation donnée (la colonisation), dure rarement plus d'un siècle. Un
créole est un pidgin plus durable devenu langue maternelle de toute une population22 français ET créole de La Réunion
isolée, diverse par ses cultures, ses croyances, vite perdues du fait de la
transplantation des habitants.
Face à la langue dominante, le créole est considéré comme un "patois",
comme une "non-langue". On assiste au processus de décréolisation engendré par la
pression sociale. Les racines du créole sont l'esclavage. Pour s'élever dans la société,
l'abandon de sa langue maternelle s'impose au profit de la langue prestigieuse. Se
manifeste alors une situation de continuum linguistique allant d'un créole proche de
la variété haute (l'acrolecte) au créole qui en est le plus éloigné (le basilecte).
On assiste aussi au phénomène d'hypercréolisation, réaction en faveur de
l'identité créole, plus ou moins teintée d'hostilité envers la langue dominante. Après
avoir discuté les principales hypothèses concernant la genèse des créoles, Jean-
François Baissac aborde le problème de l'enseignement: la non-prise en compte du
créole, au nom de la diglossie, est une des causes, - pas la seule -, de l'échec scolaire.
Trois attitudes sont analysées:
La première consiste à enseigner la langue dominante comme si elle était la*
langue maternelle. Les enfants de milieu défavorisé en seront profondément perturbés,
dans leur apprentissage, leur psychologie, le développement de leur fonction
symbolique, leur développement cognitif...
La seconde attitude, progressiste, est le fait du petit groupe de ceux qui réclament*
l'enseignement du créole, en créole, dans la graphie la plus éloignée possible de la
variété haute. Ces deux attitudes sont loin d'être dictées par un souci pédagogique et
relèvent plutôt d'une tendance néocoloniale très négative.
La troisième attitude, celle du linguiste, consiste à vraiment apprendre la langue*
nationale, sans minorer le créole.
Or on continue ici à enseigner la langue dominante comme en Métropole,
alors que 80 % de la population parle créole. À l'école primaire, avant d'enseigner le
code oral de la variété haute, on passe tout de suite à la lecture et l'écriture.
D'où des perturbations graves, des retards scolaires. Les vrais problèmes ne
sont jamais posés, tels que l'adéquation de la pédagogie à une population scolaire
créole, des livres de classe évoquant vraiment l'univers des enfants créoles. On
enseigne en français, on n'enseigne pas le français, on perpétue un discours sur
l'objet "langue". Il faut changer d'attitude envers le créolophone unilingue, l'accepter
pour qu'il s'épanouisse et apprenne. Une campagne d'information objective sur les
réalités sociolinguistiques de la diglossie s'impose pour dépassionner le débat.
Il est nécessaire d'enseigner le langue nationale, non comme une langue
maternelle, mais comme une langue seconde; les enseignants, notamment dans le
cycle élémentaire, ont besoin de stages de linguistique appliquée à la didactique d'une
langue seconde.
Des recherches restent à faire sur l'attitude de l'enfant créolophone en
situation d'apprentissage d'une langue seconde, comme support théorique, pour créer
ensuite des outils pédagogiques adaptés.ftançais ET créole de La Réunion 23
ÉCHECS SCOLAIRES ET APPRENTISSAGE DU
FRANÇAIS - LES DONNÉES SOCIOLINGUISTIQUES ET
LA CLARTÉ COGNITIVE
Circonscription du Tampon - ZEP de La Plaine-des-Cafres
1991 / 1993 - 130 pages manuscrites
Par Jean-François BAIS SAC
Résumé bref: L'institution scolaire refuse de prendre en compte la culture et la
langue maternelle de l'élève créolophone, ce qui entraîne un échec scolaire massif.
Une recherche / action menée de 1991 à 1993 dans trois écoles primaires de La
Plaine-des-Cafres montre l'énorme gâchis provoqué par l'enseignement trop précoce
du français sans partage: gâchis intellectuel, humain, psychologique dramatique.
Blocages, insécurité linguistique, déni de soi, perte des répères familiaux en sont les
manifestations les plus tangibles. C'est pourquoi l'apprentissage du français doit avoir
lieu après une bonne maîtrise de la langue créole et être fondé sur l'oral et les mots
les plus courants de la langue française.
Après une préface originale, insolente et pleine de sous-entendus, Jean-
François Baissac démontre, avec sa générosité et sa rigueur scientifique habituelles,
que le système éducatif est responsable des difficultés d'apprentissage des enfants en
milieu diglossique. Le français doit y régner sans partage, le créole n'est pas accepté.
Et il cite Roland Barthes: « Voler son langage à un homme au nom du langage, tous
les meurtres légaux commencent par là. » Les classes surchargées, obstacle à toute
communication, le manque de formation des enseignants en apprentissage de la
langue et les programmes démesurés n'arrangent pas les choses. D'autant plus que
trois heures hebdomadaires de français (cinq dans le meilleur des cas), dans le
secondaire, c'est vraiment dérisoire. L'idéal, c'est un groupe de 15 à 17 apprenants;
l'apprentissage d'une langue vivante L2 nécessite de 400 à 600 heures pour
l'acquisition des 1500à 2000 mots fondamentauxde la langue.On en est loin...
Les instructions officielles sont pleines de belles idées, mais dans la
réalité, l'institution refuse la langue maternelle de la plupart des Réunionnais (LI), ce
qui condamne à l'échec scolaire, à l'échec pour la vie de nombreuses générations
d'enfants dont la culture, la langue ne sont pas prises en compte. L'apprentissage de
la lecture / écriture dans une (L2) autre que la langue maternelle (LI) génère
l'échec scolaire, le retard, la confusion cognitive. Tandis que l'enseignement /
apprentissage de la lecture dans la langue maternelle LI facilite la clarté cognitive des
élèves et accélère l'apprentissage de la L2, car maîtriser l'écrit, c'est maîtriser du sens
(on n'arrive à cette maîtrise qu'entre 16 et 18 ans dans 80 % des cas). Ces données
sont confirmées par plusieurs cas en milieu diglossique (cohabitation d'une langue
dominante, d'enseignement, et d'une langue dominée, maternelle): en Irlande24 français ET créole de La Réunion
(anglais / irlandais), en Suède (pitéa / suédois), aux USA (black english / américain), à
Trinidad et Tobago (créole / anglais), au Mexique (langues indiennes / espagnol), au
Canada (français / anglo-américain). À La Réunion, le débat sur la prise en compte du
créole dans l'enseignement est trop polémique et irrationnel au lieu d'être
scientifique. On ne l'aborde pas sereinement: le problème de l'échec scolaire est lié à
l'enseignement du français. Les responsables du système éducatif ont beau se cacher
derrière des statistiques optimistes, la situation n'est guère réjouissante pour eux: la
très grande majorité de la population s'exprime en créole, les analphabètes en langue
nationale sont nombreux, les jeunes communiquent beaucoup en interlangue, le
français est peu maîtrisé ou carrément rejeté.
De 1991 à 1993, dans le cadre de la « Commission du français en milieu
créolophone », Jean-François Baissac a animé une recherche / action dans la Zone
d'Éducation Prioritaire de La Plaine-des-Cafres à la demande de Monsieur Jacques
Cornette, alors Inspecteur de la circonscription. Les observations portent surtout sur
les écoles du Dix-Neuvième, d'Edgar Avril et du Bourg Murat (45 élèves en tout).
Les différents élèves sont présentés, le constat de départ est qu'ils sont
en échec non seulement en français mais dans toute leur scolarisation.
Aucun de ces 45 enfants, du CEI au CM2, ne semble correctement
latéralisé et la localisation dans l'espace leur est difficile, voire impossible: un test
avec des consignes de direction permet de s'en rendre compte; quand les consignes
sont en créole, les taux de réussite (30 %) sont plus satisfaisants.
Pour la lecture, le problème est que les enfants doivent apprendre une
langue écrite dont ils ne maîtrisent pas l'oral, une langue écrite dont le système n'a
rien à voir avec celui de leur langue parlée.
Donc pour apprendre à lire en français, il faut commencer par
l'apprendre à l'oral selon des critères rigoureux pour que l'intelligence des enfants
établisse les liens nécessaires.
Trop de mots français, notamment ceux de la terminologie grammaticale,
restent lettre morte pour eux (lettre, mot, phrase, son, chiffre, ligne, par rapport à, en
haut, en bas, à droite, à gauche...)
La coupure est totale entre leurs acquis en langue maternelle (basilecte)
et la langue qu'ils doivent apprendre et lire (acrolecte): comment élaborer des
correspondances entre des segments oraux de leur LI, le créole, et des configurations
graphiques de L2, le français?
Ces élèves ne maîtrisent pas les aspects phonologiques fondamentaux du
français oral, ont du mal à faire correspondre mots oraux et mots écrits, sons et lettres.
Leur discrimination auditive des phonèmes du français est insuffisante, ils n'arrivent
pas vraiment à segmenter la chaîne sonore. Comment apprendre à lire sans conscience
phonique?
Comment, surtout, apprendre à lire sans conscience linguistique de la
langue-cible? Quarante de ces quarante-cinq enfants refusent de s'exprimer enfrançais ET créole de La Réunion 25
français; ils l'utilisent dans les exercices de répétition ou s'expriment en interlangue.
Les nombreuses difficultés phoniques ont été relevées. De courtes séances par
groupes de quatre à cinq élèves ont été proposées pour assurer une bonne
discrimination auditive, surtout entre les sons suivants: [s] -:f:. [J], [e] -:f:. [œ], [e] -:f:. [e],
[::>],[y] [::>],[e] [&], [p] [b], [t] [g], [b]lE] -:f:. [œ], [0] ri], [a] rd], [k]
* * * * * * * *
[d]...
Cette situation où rien dans ce que l'on enseigne ne correspond à ce que
l'on est et sait génère l'insécurité linguistique, le déni de soi, l'anomie, voire des
comportements quasi schizophrènes.
Les élèves des trois écoles sont présentés individuellement avec leurs
caractéristiques (attitude en classe, aptitudes et lacunes) : pratiquement tous sont des
créolophones monolingues, refusent de s'exprimer en français sauf pour répéter ou
réciter; certains lisent (déchiffrent) ou écrivent (copient) sans comprendre; beaucoup
aiment dessiner mais sont bloqués, fermés quand il faut parler. Le français est la
langue de l'école sans lien avec leur vie de tous les jours. Ces résultats désastreux
sont la conséquence de l'application sans nuances des textes officiels de l'Éducation
Nationale: nos décideurs, atteints de « myopie culturelle et linguistique », pratiquent
« l'ethnocentrisme gaulois»! Pourtant, combien est d'actualité cette réflexion de
l'humaniste tchèque Comenius datée de 1638: «Vouloir enseigner une langue
étrangère à qui n'a pas encore eu possession de sa langue nationale, c'est comme si
on voulait apprendre à quelqu'un l'équitation avant de savoir marcher. »
Chez les parents (surtout les mères), l'école française, c'est la promotion
sociale, mais aussi le sacrifice (plus ou moins conscient et réticent) de sa langue et de
sa culture créoles. Ce qui crée des relations ambivalentes à l'égard de l'école et de la
langue française ainsi qu'un contact parents / enseignants laborieux.
Le suivi scolaire, les mères s'en occupent dans 90 % des cas; l'univers
de l'école entre au foyer par l'intermédiaire des mères.
L'école renforce l'autorité de la mère; le père, dépouillé, aura la
violence comme exutoire à ses frustrations. Si l'école est un facteur de cohésion
familiale quand un minimum de français est maîtrisé, elle est aussi facteur
d'éclatement dans un milieu J;11onolingue créole.
Pour les enfants de ce milieu, l'entrée à l'école provoque une coupure
avec les modèles parentaux, tant les différences sociales et culturelles sont
importantes. Cette expérience peut être traumatisante et générer l'insécurité,
l'angoisse face au quotidien scolaire incohérent, en décalage par rapport à leur vécu.
Il faut donc harmoniser ces deux mondes, mais l'équilibre est fragile: divers
blocages, le désarroi, le refus de la langue dominante peuvent s'installer. On peut
enrayer les effets du processus inévitable de déculturation dû à l'école en considérant
positivement, avec sa famille, les acquis scolaires, en se motivant pour comprendre,26 français ET créole de La Réunion
savoir et dire. Sinon, la déculturation peut désorganiser la personnalité, provoquer des
comportements violents, des troubles d'adaptation, des fuites face aux responsabilités.
L'enseignant se sent déstabilisé, désarmé car sa formation ne lui permet
pas de répondre aux besoins des apprenants. Quelle est la finalité de son
enseignement? Quelles sont les priorités? Souvent le maître créolophone se sent
coupable d'avoir recours au créole pour se faire comprendre et le maître francophone
croît être compris alors qu'il ne l'est pas.
Que faire pour arriver à un apprentissage intelligent du français langue
seconde non étrangère? Donnons une dignité égale au créole et au français.
Valorisons l'expression orale créole et stimulons le désir de communiquer largement
en créole. Ensuite, faisons entrer progressivement le français dans la classe,
manipulons-le oralement, explorons-le, jouons avec lui avant de le lire et de l'écrire.
Réfléchissons sur la méthodologie, les contenus et les graves dangers liés à la non-
reconnaissance du créole. Évitons toute forme d'exclusion.
Malheureusement, dans l'inconscient des décideurs, le Créole
monolingue ou diglotte est considéré comme un barbare. Au nom du langage, on tue
la langue de l'autre, on refuse la diversité culturelle. De plus, il n'existe aucune loi
régissant la didactique du français langue seconde non étrangère, ce qui arrange nos
décideurs qui contournent le réel et gomment l'élément humain. Jusqu'à quand ?..
Annexe 1 : Pour une didactiaue du francais lanl!ue seconde non étranl!ère.
Dès le CP, du fait de la non-reconnaissance du créole, l'enfant se sent
comme étranger chez lui et connaît souvent l'échec scolaire qu'on va essayer
d'atténuer ou cacher en l'engageant ensuite dans une sixième d'accueil pour le
récupérer en lui resservant les mêmes « mets» qu'il n'avait pas digérés...
Il faut aller à l'essentiel: enseigner le français et sa culture, la
compétence de communication s'appuie sur un contenu précis, on ne peut réduire une
langue à sa seule fonction de communication.
L'acquisition d'une langue se fait intuitivement, c'est un processus
subconscient orienté vers le sens; l'apprentissage est plus raisonné, c'est un
processus conscient orienté surtout sur les fonnes : à partir de savoirs acquis, on en
acquiert d'autres permettant à la longue de contrôler si on est dans la norme ou dans
l'interlangue.
Après un mise à plat claire des buts et avantages recherchés et des
problèmes soulevés, on accorde la priorité à l'oral. On fait un apprentissage
systématique, rigoureux, structuré et cohérent du français parlé. On s'appuie sur la
grammaire de l'oral. On évite tout blocage des apprenants en les encourageant à
s'exprimer progressivement en français sans réticences, sans contraintes. On distingue
bien la grammaire de l'écrit de la grammaire de l'oral.
Après cette étape seulement, on aborde l'écrit. Lire, c'est récrire un texte
avec la conscience linguistique (lexicale, orthographique, phono logique, syntaxique,français ET créole de La Réunion 27
sémantique...) acquise par expérience orale: la compréhension en lecture est
conditionnée par la compréhension orale.
La maîtrise de la conscience phonique est primordiale pour faire le lien
entre les sons et les lettres correspondantes, c'est pourquoi aussi, dans ces milieux
d'insécurité linguistique, l'apprentissage soutenu de l'orthographe française se révèle
indispensable (diverses transcriptions des sons, marques du genre, du nombre,
désinences verbales, homophones grammaticaux...)
Sur une durée de trois à quatre ans, le choix des items à assimiler se fait
en fonction de leur fréquence et de la régularité structurale des marques. Au nom de la
fréquence, on axera l'apprentissage sur le vocabulaire fondamental du français et
un vocabulaire orthographique de base. Il existe un «noyau dUir» de 4.000 mots
comportant 570 mots très fréquents, représentant de 80 à 90 % de tout texte écrit! Le
vocabulaire appris sera moins restreint que dans les méthodes de français langue
étrangère mais plus sélectif que dans les manuels utilisés dans nos écoles, où de
nombreux mots vus sont d'un emploi très rare, voire inutile. Les mots les plus
fréquents (mots-outils et homophones grammaticaux), difficiles à acquérir, sont
souvent méconnus, pendant toute leur scolarité, par les élèves créolophones:
l'enseignement n'y accorde pas assez d'importance.
En outre, il faut réduire le « discours sur la langue» et son cortège de
termes grammaticaux rebutants. Les situations présentées, correspondant au vécu de
l'enfant, éviteront tout déphasage; on utilisera même les termes les plus fréquents du
français régional. Ce n'est pas enfermer l'enfant dans le « ghetto de la Créolie », mais
le conduire en douceur de ce qu'il connaît à d'autres horizons...
Les listes de vocabulaire établies en fonction de la fréquence sont, non
pas un programme ou une méthode, mais un instrument de mesure, d'évaluation des
acquis rappelant les priorités en vocabulaire comme en orthographe.
La mémoire sera sollicitée, en particulier pour connaître la conjugaison
des 300 à 350 verbes les plus fréquents du français. Présentation rigoureuse des items,
exercices variés écrits et oraux en situation, utilisation des moyens audiovisuels pour
une grammaire en images, manipulations fréquentes et systématiques, voilà quelques
propositions en attendant l'élaboration d'un manuel de français langue seconde non
étrangère et une formation adéquate des maîtres. C'est ce dont les élèves
créolophones réunionnais ont le plus besoin.
Annexe 2: Un exemole de auestionnaire d'enauêtes. Analvse des comoortements
lanl!aJ!iers. Échelles d'attitudes oarentales. Perspective psvcholinl!uistiaue.
Ces 18 pages présentent une dizaine de questionnaires, à l'intention des
parents, destinés à évaluer leur attitude vis-à-vis de l'utilisation et de la place du
créole à l'école, vis-à-vis du français et des Métropolitains. Quelle image ont-ils du
Créole et de la langue créole? En quelles valeurs croient-ils? Comment voient-ils le
travail scolaire de leurs enfants? Les réponses n'étaient pas à rédiger mais à chiffrer.28 fIançais ET créole de La Réunion
Par exemple, pour des énoncés comme: «Nous pensons que l'étude et
l'apprentissage du français sont une perte de temps» ou «Une bonne connaissance du
français est le meilleur moyen de promotion sociale », les parents, pour répondre,
avaient le choix entre:
+ 1 : un peu d'accord
+ 2 : assez
+ 3 : tout à fait d'accord
ou
- 1 : pas très d'accord
- 2 : pas d'accord
- 3 : pas du tout
Ces échelles d'attitudes parentales ont permis de mieux cerner comment
est vécu le conflit linguistique, de mieux comprendre les élèves par l'attitude de leurs
parents.
L'ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS DANS LE DOM
DE LA RÉUNION: PROBLÈMES ET PERSPECTIVES
Non publié - 1979 - 18 pages
par Jean-François BAISSAC
Bref résumé: L'échec scolaire, très étendu, trouve ses causes dans la situation de
diglossie et dans la misère physique et morale de nombreuses familles. Le français
n'est parlé qu'à l'école. Pour s'exprimer, on utilise un français créolisé avec
fréquemment un sentiment de honte vis-à-vis du créole.
Constatant l'étendue de l'échec scolaire: 72 % de retards au CM2, 18 %
d'analphabètes de 15 à 18 ans..., Jean-François Baissac en rend responsable la
situation de diglossie régnant à La Réunion et en détaille d'autres causes: misère,
promiscuité, alcoolisme, absence du père, rapports de force entre adultes et enfants...
89 % des élèves interrogés par Jean-François Baissac n'utilisent jamais le français en
dehors de l'école!
De nombreux parents n'encouragent pas l'expression de leurs enfants en
français, langue de l'étranger, du riche! Mais comme le français est utile, il faut bien
l'utiliser: d'où un français créolisé et aussi, chez d'assez nombreuses personnes, une
honte du créole.
C'est un conflit plus ou moins ouvert entre les deux langues. D'ailleurs, les
méthodes de français ne tiennent aucun compte des réalités linguistiques locales. Les
exercices formels n'aident pas oralement les élèves faibles. La langue apprise, celle
des grands auteurs, les dépasse.français ET créole de La Réunion 29
C'est pourquoi Jean-François Baissac propose quelques remèdes: une
structure de recherche patronnée par l'Université se penchant sur l'enfant créole en
situation d'apprentissage du français, une formation des maîtres, une refonte de
l'année scolaire, une campagne d'information objective sur les vrais problèmes de
l'enseignement.. .
À LA DÉCOUVERTE DE LA RÉUNION - VOLUME 7 :
LE PARLER CRÉOLE DE LA RÉUNION
Éditions Favory - 1981 - Pages 81 - 107
par Jean-François BAISSAC
Bref résumé: L'idéal serait d'accéder au bilinguisme, mais actuellement, en situation
de diglossie, le créole est dévalorisé. La non-prise en compte de la réalité et de la
langue locales aboutit à un gigantesque échec scolaire.
De nombreux élèves souffrent d'insécurité linguistique: ils utilisent une
interlangue, mélange de français et de créole. Après avoir distingué les trois sortes de
créole: basilecte, mésolecte, acrolecte, l'auteur présente un abrégé de grammaire
créole (phonétique, syntaxe et lexique).
Une fois le créole défmi en rapport avec la société de plantation d'autrefois,
l'auteur évoque la situation de diglossie propre à l'île: le français, langue de prestige,
est considéré comme bien au-dessus du créole, que certains relèguent au rang de
patois inapte à exprimer les idées abstraites. L'idéal est le bilinguisme: français et
créole ont droit de cité, l'un n'excluant pas l'autre.
L'énorme échec scolaire est dû à la non-prise en compte de la réalité et de la
langue locales, - on impose le français à des enfants qui ne le parlent pas. Ainsi 30 à
40 % des jeunes gens scolarisés redeviennent analphabètes après deux ou trois ans de
"vie active".
Jean-François Baissac distingue trois sortes de créole: le basilecte, très
différencié du français; le mésolecte, plus proche du français parlé, dans les zones
côtières, en ville; l'acrolecte, se rapprochant encore davantage du français.
L'insécurité linguistique des jeunes se manifeste par une "interlangue", mi-
française, mi-créole. L'enseignement, trop abstrait, accentue le fossé entre la langue et
les réalités locales et la culture scolaire. En conséquence, de nombreux enfants
souffrent d'inadaptation, d'insécurité psycholinguistique, de complexes d'infériorité et
de culpabilité.
Les voyelles et les consonnes du créole sont présentées brièvement avec
quelques-unes de leurs caractéristiques, ainsi que, pour les enseignants, les risques de
confusions de sons dûs au manque de tension articulatoire des consonnes sourdes
compensé par l'émission des sonores correspondantes.30 fiançais ET créole de La Réunion
Suivent des notions simplifiées de grammaire réunionnaise illustrées de
nombreux exemples: le nom employé souvent sans déterminant mais possédant un
genre et un nombre; l'adjectif souvent invariable; la conjugaison avec les tournures
exprimant le présent, le passé, le futur, l'impératif; les principaux pronoms
personnels; les articles, l'expression du pluriel et l'omission de l'article; les adjectifs
et pronoms possessifs; les mots interrogatifs.
Ensuite le vocabulaire créole, provenant surtout des dialectes de l'Ouest et
du Sud-Ouest de la France des XVnème et xvmème siècles, est présenté: l'auteur
insiste sur les termes apparemment semblables en français et en créole, mais de sens
différent et présente quelques mots créoles d'origines malgache, indienne, africaine.
En conclusion, le créole doit être reconnu au même titre que le français pour
que l'âme créole puisse vraiment s'exprimer dans un ensemble ouvert sur le monde et
alors l'apprentissage du français se fera beaucoup mieux.
ANALYSE DU COMPORTEMENT LANGAGIER DES
ÉLÈVES DE CPPN À LA RÉUNION
Non publié - 1980 - 44 pages
par Jean-François BAISSAC
Bref résumé: De milieu souvent défavorisé et se sentant exclu de l'école, l'élève de
CPPN s'exprime en créole, manifeste du désintérêt, voire de l'hostilité pour le
français, jugé inutile. C'est pourquoi il lui faut absolument un enseignement adapté,
avec toute une progression en fonction de son niveau, de sa psychologie.
Ce condensé de thèse de doctorat est une analyse de l'attitude des CPPN à
l'égard du français et du créole. Un sondage dans sept CES du Sud de l'île touchant
1.192 élèves a révélé que la langue française est non seulement ignorée mais rejetée
dans de nombreux foyers. Le taux d'analphabétisme y est très élevé, de même que le
chômage. Les revenus sont très faibles et les structures familiales, instables. Habitat
insalubre, alcoolisme, drogue, misère sexuelle complètent le tableau. L'absentéisme
est un vrai fléau dans ces classes de CCPN, moins pour le travail en atelier.
Un questionnaire sociolinguistique a permis de mieux cerner les constantes
de leur parler: refus de répondre en français aux questions posées, utilisation
exclusive du créole. L'apprentissage du est vraiment une contrainte. Cinq
cents élèves de CPPN ont passé un test de discrimination auditive, aux résultats
décevants: 55 % neutralisent l'opposition [œ] / [e] ; 40 % ne distinguent pas [b] de
[p]...
Le français est considéré comme trop abstrait, inutile. L'élève ne fait pas le
lien entre la perception du réel, vécue en créole, et l'organisation française de ce
même réel. D'où son insécurité linguistique, son mutisme en classe, son hostilitéfiançais ET créole de La Réunion 31
vis-à-vis du français et de la plupart des enseignants. Tout change lorsque l'élève se
sent compris et non pas exclu et qu'on lui propose des activités concrètes, manuelles,
pratiques.
Le besoin de stages de perfectionnement pour enseignants de CPPN se fait
sentir, pour adapter l'enseignement et mieux comprendre ce type d'élèves différents.
Des outils de travail plus adaptés sont souhaités avec toute une progression
phonétique, grammaticale, lexicale, orthographique.
Le refus du créole par le corps enseignant fait des élèves de CPPN des
inadaptés, écartés du réel codifié par le français: ils sont coincés, frustrés, s'ennuient
en classe. Ce refus de prise en compte du créole est "une véritable mutilation
psychique".
DÉVELOPPEMENT AFFECTIF ET COGNITIF DES
JEUNES RÉUNIONNAIS
ET RYTHMES D'APPRENTISSAGE
Non publié - 19 pages
par Jean-François BAISSAC
Bref résumé: Échecs scolaires et retards sont liés à la structure familiale fragile.
L'enfant à l'école doit se sentir à l'aise: il faut partir de son vécu, de sa langue puis
arriver à une imprégnation progressive du français.
L'échec scolaire, la fragilité de la structure familiale, l'absence du père sont
liés. Le manque d'interactions du milieu engendre souvent des retards dans le
développement intellectuel de l'enfant. C'est pourquoi, à l'école, il faut établir la
communication: d'abord le créole, puis l'imprégnation progressive en français.
Prendre son temps dans les apprentissages, partir du vécu de l'enfant, lui
apprendre l'autonomie et lui donner le plaisir d'être à l'école sont des objectifs
prioritaires.
DIGLOSSIE CRÉOLE I FRANÇAIS À LA RÉUNION
ET APPRENTISSAGE DE L'ÉCRIT DANS LE CYCLE
SECONDAIRE ET SUPÉRIEUR DE LYCÉE
Non publié - 1990 - 16 pages
par Jean-François BAISSAC
Bref résumé: Dur constat que cette analyse de 300 copies d'élèves de première et de
BTS! Ils ont un niveau de CM2 en français... Leurs erreurs portent le plus souvent sur
les mots les plus employés du français.32 français ET créole de La Réunion
L'auteur a analysé 300 copies de ses élèves de1èreet BTS sur une période
échelonnée entre septembre 1987 et juin 1990 au Lycée du Tampon. Le niveau du
français écrit est celui qu'on attendrait d'un CM2 ! Les erreurs les plus fréquentes
portent sur le non-respect des marques du genre et du nombre, les interférences créole
/ français, la conjugaison, les confusions entre homophones grammaticaux, la
structure de la phrase complexe, les mots de liaison...
Des exemples nombreux, des pourcentages viennent étayer ce constat. Les
erreurs portent le plus souvent sur les 69 mots les plus fréquents et notamment les 12
verbes les plus employés du français!
Ces élèves de 19 ans en moyenne ne parlent pas vraiment le français, mais
une interlangue sans cohérence.
ENSEIGNEMENT D'UNE LANGUE SECONDE
ET VOCABULAIRE
Non publié - 1991 - 6 pages
par Jean-François BAISSAC
Bref résumé: Dans l'enseignement du français, on ignore une priorité: faire acquérir
les mots les plus utiles, les plus usités.
Autrefois, on apprenait des listes de vocabulaire, d'un registre élevé: on
privilégiait la langue littéraire écrite au détriment de la langue outil de
XXèmecommunication. Au siècle, des pédagogues ont tenté de classer les mots par
fréquence d'emploi pour enseigner en priorité les termes les plus utiles, à l'oral. La
statistique linguistique nous apprend que sur n'importe quel texte français assez long
(5000 mots environ), 69 mots, répétés, fréquents, représentent 51 % du texte! et les
15 mots les plus employés du français, 25 % du texte entier! Ce sont pour la plupart
des mots-outils, précisément ceux qui donnent le plus de fil à retordre à nos élèves!
Jean-François Baissac déplore qu'on ne tienne aucun compte de ces données
dans l'enseignement du français, en particulier pour l'orthographe et l'élaboration de
livres de lecture. Le linguiste américain Zipf a eu le mérite d'établir, le premier, des
statistiques sur la fréquence des termes employés, quel que soit le sujet du texte.
Il faudrait étudier en priorité les mots les plus usuels, rencontrés dans
n'importe quel texte, et ajouter les mots thématiques essentiels, sélectionnés après
enquête.
Il est nécessaire de hiérarchiser les notions linguistiques à faire acquérir à
l' enfant.français ET créole de La Réunion 33
LES PROBLÈMES DE LA LECTURE
ET DE SES ACTIVITÉS CONNEXES À LA RÉUNION
Non publié - 18 pages
par Jean-François BAIS SAC
Bref résumé: Le français est enseigné trop tôt, ce qui crée une dichotomie entre
l'école et le milieu de l'enfant créole. Trop d'élèves ne savent pas lire. Les confusions,
les interférences au niveau phono logique abondent. Des mesures s'imposent pour que
l'enseignement du français soit moins étranger aux élèves: formation des maîtres,
acceptation du créole, prise en compte du vécu de l'élève.
Dans les classes faibles, plus de 80 % des élèves ont des problèmes de
lecture, liés à leur histoire personnelle, leur milieu familial et socioculturel et à
l'enseignement en français intervenant trop tôt alors que l'enfant est loin de
maîtriser sa langue maternelle. Pour la lecture, le jeune élève différencie très mal ou
pas du tout les sons symbolisés par les lettres.
Il y a interférence entre des sons français et créoles: d'où de nombreuses
confusions ("mouche" et "mousse", "cesse" et "sèche"...), sans compter le problème
des liaisons du français et celui, ultérieur, de l'orthographe. De plus, quel lien existe
entre le texte de la lecture et l'expérience de l'enfant?
L'apprentissage précoce du français crée en lui une dichotomie entre le
monde de l'école et son milieu, des réactions d'agressivité et un sentiment de
dévalorisation de soi.
6èmeJean-François Baissac estime que plus de 50 % des élèves de ne savent
ni lire ni écrire. D'où l'urgence des mesures: changement de comportement face au
créole, formation des maîtres, nécessité de partir de la réalité vécue par l'enfant.
QUELQUES PROBLÈMES SOCIO-PÉDAGOGIQUES
6èmeDE 1000 ÉLÈVES DE II
Mémoire de maîtrise - Centre Universitaire de La Réunion - 1974 - 152 pages
par Jean-François BAIS SAC
Bref résumé: L'enquête révèle la faiblesse des élèves en français, langue qui leur est
étrangère mais décide de leur avenir. Ce problème linguistique, omniprésent, est lié
d'après l'auteur au niveau social et aux problèmes familiaux.
Pour un enseignement du français plus efficace, il faut privilégier le français
parlé, les méthodes de français langue étrangère, l'étude de structures courantes, de
mots usuels, en relation avec le milieu culturel des jeunes Réunionnais.34 français ET créole de L~ Réunion
Jean-François Baissac présente les résultats d'une enquête portant sur trente
6èmeet une classes de faibles: 85,51 % des élèves ne s'expriment jamais en français
en dehors de la classe et comme la plus grande partie du travail est écrite, on
comprend que les résultats en français soient si faibles (8,04 en moyenne), 78,90 %
5èmedes élèves orientés en n ne s'expriment pas en français. Ceux qui ont les
meilleures moyennes sont francophones dans une très large proportion. Environ 25 %
des élèves sont mal orientés, l'âge et surtout le français ayant un rôle déterminant:
"Le grand problème avant tout est un problème linguistique", dans un système
d'enseignement pesant, dépassé.
Les mauvais résultats scolaires sont en relation avec des données
sociologiques constantes: absence de profession et analphabétisme des parents,
revenus faibles, ignorance du français parlé, enfants nombreux par foyer, case trop
petite, sévérité des parents, corvées ménagères exécutées par les enfants, hostilité à
l'égard de la langue française...
Constatant l'inutilité du "bain linguistique" et l'inadaptation de
l'enseignement actuel du français qui ne tient aucun compte du créole, Jean-
François Baissac croit aux méthodes de français langue étrangère, à condition que les
élèves soient peu nombreux par classe et les enseignants formés à cet effet.
Il est nécessaire que ces derniers possèdent de bonnes connaissances en
linguistique et en psychologie. Avec beaucoup d'esprit et de netteté, l'auteur montre
la faiblesse actuelle de l'enseignement du français: manuels entachés d'erreurs,
instructions privilégiant le français littéraire au détriment du français parlé, de classes
de conversation, beaucoup plus utiles. En cours de français actuellement, on ne parle
pas la langue, OBfait un discours sur la langue.
L'auteur propose un programme détaillé de stage pour s'initier à la
linguistique, adapter son enseignement au contexte réunionnais, élaborer des batteries
d'exercices, se familiariser avec le tableau de feutre et les exercices structuraux.
Pour les élèves en difficulté, un programme d'enseignement adapté s'impose
sur le plan lexical, avec l'apprentissage de termes du français fondamental, et, sur le
plan grammatical, avec l'utilisation de structures courantes et des références à leur
univers culturel.
ATLAS LINGUISTIQUE ET ETHNOGRAPHIQUE
DE LA RÉUNION VOLUMES I, II, III
Éditions du CNRS
par Christian BARAT, Michel CARA VOL,
Robert CHAUDENSON
Résumé bref: Dans le premier volume, à partir de très nombreux enregistrements, on
a recensé, sur quarante sites et en 307 rubriques, le vocabulaire créole concernantfrançais ET créole de La Réunion 35
trois grands thèmes: l'environnement physique, l'homme, l'économie domestique. Le
second volume traite de l'activité domestique, de la vie sociale et de l'activité
économique. Mots, expressions, phrases varient souvent d'un point de l'île à un autre.
Outre le vocabulaire, les précisions fréquentes sur la culture créole font de cet
ouvrage une véritable encyclopédie du monde créole de La Réunion.
À partir d'enquêtes sur le terrain réalisées par Christian Barat (un millier de
bandes magnétiques représentant à peu près 1.500 heures d'enregistrement), les
auteurs ont réalisé cet ouvrage considérable portant, dans le tome 1, sur le vocabulaire
créole de trois grands thèmes (l'environnement physique, l'homme, l'économie
domestique ).
De nombreux témoins unilingues, en général assez âgés, ont été interrogés
dans 40 points de l'île (Saint-Denis, Grand-Place, la Chaloupe, Montvert-les-Hauts,
etc..., en milieu urbain comme dans les Hauts) : pour tel mot, telle expression du
français, on constate que la traduction créole n'est pas toujours identique. "Pantalon"
peut se dire selon les régions: "kulote ", "kilote ", "kaneson" ou "pantalon" ;
"étendre le linge" est rendu par: "rouvèr le linj", "mèt le linj 0 solèy", "mèt le linj
sur la ligne "...
Les trois grands thèmes abordés dans le volume I se subdivisent ainsi:
1 - L'environnement (la terre, le relief, la mer, la localisation, le temps qu'il fait, la
durée et le découpage du temps chronologique).
2 - L'homme (le corps humain, perceptions et parole, santé et maladies, les âges de la
vie, activité physique, activité intellectuelle et sentimentale, qualités et défauts).
3 - L'économie domestique (parties, construction et intérieur de la maison, la cuisine
et les instruments de cuisine, plus ou moins anciens, l'activité domestique, la basse-
cour, la nourriture et les repas, les mets, la boisson, les vêtements).
L'ouvrage comporte 307 cartes de La Réunion, donc 307 rubriques où sont
indiquées, dans les 40 endroits choisis de l'île, les façons créoles de rendre tel verbe,
tel nom, telle expression... comme "le sommet de la montagne", "la maison au toit à
quatre pentes"... Chaque rubrique comporte, sous la carte, un court texte élargissant le
sujet à d'autres termes ou expressions s'y rattachant: ainsi, quand il est question des
traductions créoles de la calotte portée par les Musulmans, des précisions sont
apportées sur la chemise de toile blanche des Musulmans et le pantalon que portent
certaines femmes musulmanes sous leur jupe.
Des compléments d'information sont donnés à la fin et aussi par des dessins
(par exemple les mortiers, le moulin à maïs, la charpente d'une case créole...), des
récits (sur le volcan, les éboulis), des précisions (sur la médecine populaire), des
expressions (sur les superstitions).
Cet ouvrage est primordial pour la sauvegarde de la langue et de la culture
créoles. En le lisant, on réalise l'évolution du créole, sa diversité et sa complexité.36 français ET créole de La Réunion
Le volume n de l'Atlas linguistique et ethnographique de La Réunion est
paru en 1989. Pour les volumes n et ill, 366 bandes magnétiques ont été enregistrées
auprès de 130 informateurs principaux et 88 informateurs secondaires tous
créolophones unilingues (on en retrouve certains du volume I) sur 40 points d'enquête
(Saint-Denis, Grand-Ilet, Le Guillaume, La Nouvelle, Montvert-les-Hauts, La Rivière
Saint-Louis...).
Ce second volume comporte trois chapitres, divisés en de nombreuses
rubriques accompagnant les cartes de La Réunion et les notices, plus de 300 cartes de
l'île avec, en fonction des 40 points d'enquête, les façons semblables ou différentes
de dire une même réalité, par exemple "Il est ivre" se dit "Ii lé iv", "Ii lé sou", "Ii lé
raké" à Saint-Denis; "lu lé romé", "lu lé sou", "lu lé blindé" à Grand-Coude; "lu
lé bu", "lu lé iv", "lu lé gazé" à La Plaine-des-Palmistes... Chaque carte ainsi
complétée est accompagnée de notices ayant un rapport avec le thème abordé: par
exemple pour "les tracts" (carte 442 : "le program" / "lé trak" / "lé bultin" / "lé
papyé", etc...) sont évoqués les expressions créoles, les témoignages concernant le
mannequin qui représente le candidat battu, les diverses pratiques électorales (faire
voter les morts, bourrer les urnes, acheter les voix,...), les bagarres.
Voici le plan schématique du livre:
I ) L'activité domestique:
a) L'élevage domestique (un poussin, un œuf, (la poule) est prostrée...).
b) La nourriture, la cuisine (les restes, les légumes, maïs qui éclate au feu, bourgeon
terminal des brèdes...).
c) La boisson (un verre de rhum, le parfum du café s'évente, un alambic...).
n ) La vie sociale:
a) La famille (mon mari, bercer, donner une raclée...).
b) Les conditions socioculturelles (un "Cafre" métissé, un homme très riche, les
paysans, les campagnards...).
c) Les structures administratives (enseigner, il a affaire à la justice, les allocations
familiales... ).
d) Les loisirs, jeux et distractions (un bon vivant, pratiquer le moringue, s'amuser...).
e) Religions et croyances (le prêtre malabar, les cheveux s'emmêlent, un sorcier...).
f) Relations humaines et sociales (une fille ou une femme volage, un homme à
femmes...).
III) L'activité économique: le travail (tresser, le bois se fendille,
un tonneau, bœuf de trait, gonfler un pneu...).
Chaque carte reliée à son thème est accompagnée d'une notice détaillée sur
des sujets voisins, par exemple pour la carte / la rubrique "tresser", il est question,
dans la notice placée à gauche de la carte, de quatre développements: "Nom
générique des matériaux servant à tresser", "Matériaux tressés pour faire des
chapeaux", "Articles fabriqués avec l'agapanthe", "Articles fabriqués avec l'aloès".
-> La tin de l'ouvrage comporte une annexe sur la musique, des photos ettrançais ET créole de La Réunion 37
illustrations commentées sur les ethnies, les jeux et loisirs, les instruments de
musique, la religion, le portage et les transports, le commerce et l'artisanat.
-> Cet ouvrage, pour nos élèves, présente un immense intérêt documentaire,
encyclopédique. Il les ouvre sur l'univers créole (la richesse et la diversité de son
langage, la vie quotidienne, la culture, l'artisanat, sa représentation de la réalité, les
croyances). La lecture de cet ouvrage devrait les inciter à préserver encore plus leur
patrimoine culturel et linguistique!
QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR L'ENSEIGNEMENT
À LA RÉUNION
Mémoire C.A.E.I. - R.P.P. École Normale d' Auteuil- Paris
1971 - 1972 - 34 pages
par Nelly BARRET
Bref résumé: Le système scolaire n'est pas adapté aux élèves de La Réunion, d'où des
retards et des échecs scolaires massifs. Diverses causes matérielles et humaines sont
avancées et notamment la non-prise en compte de la langue et du vécu créoles qui
débouche sur le mutisme des élèves. Sans nier l'importance essentielle du français, il
faut reconnaître que les enfants doivent d'abord s'exprimer en créole pour arriver au
français.
Malgré de gros efforts, notamment dans les constructions scolaires, le bilan
du système éducatif à La Réunion n'est pas satisfaisant: on compte trop de retards
scolaires, trop de classes de Transition et Pratiques, trop d'échecs aux examens,
symptômes de l'inadaptation de ce système à notre île. Les résultats au baccalauréat
sont dérisoires et l'analphabétisme n'est pas en nette diminution: 36 % des plus de 15
ans sont totalement illettrés.
Ce "marasme" a des causes classiques: certains locaux sont encore vétustes
ou exigus; les écoles maternelles sont en nombre très insuffisant, ce qui va déjà
accentuer le retard scolaire; on a recruté massivement des maîtres pas toujours assez
formés ou motivés; l'École Normale forme trop peu de maîtres, qui souvent se
dirigent vers les collèges; les congés administratifs des enseignants perturbent la
scolarité normale de 20.000 élèves tous les ans.
Le milieu socioculturel de nombreux enfants n'est pas fait pour les aider: le
chômage et le sous-emploi sévissent, la sous-alimentation, la malnutrition, le manque
d'hygiène affectent de nombreux foyers, qui, luttant pour leur "survie", ne peuvent
qu'ignorer la culture. Mais il existe aussi des causes plus spécifiques: l'enseignement
ne profite qu'à 15 ou 20 % de la population parce qu'on n'y tient pas compte de
l'histoire créole, de l'âme créole, du parler créole. L'enfant, ne se sentant pas
concerné, se tait: sa langue est exclue de l'école, il ne peut pas réellement s'y38 français ET créole de La Réunion
exprimer. Les enseignants sont de plus en plus conscients du problème du créole:
certains, "intégristes", l'assimilent à un patois et veulent son éradication; d'autres
essaient de trouver des moyens pour mieux apprendre le français, mais les résultats
sont décevants.
La "Méthode Bourbon" reste "un traitement d'homéopathe", les jeunes
élèves restent inhibés: il leur faudrait d'abord s'exprimer dans leur langue maternelle
pour traduire ensuite leurs impressions en français. Bien sûr, le créole ne peut être une
grande langue de communication comme le français, mais il faut en tenir compte
sereinement pour l'intérêt des enfants et aussi de la culture française.
ÎLE DE LA RÉUNION
TRW A KARTIÉ
Recueil de photographies-Éditions de la Martinière
1994 - 448 pages
par Jean BERNARD, Karl KUGEL, Bernard LESAING
Résumé bref: Ce recueil contient de nombreuses photos, la plupart en noir et blanc,
sur les paysages, I'habitat, les histoires de vie et les temps forts de trois quartiers de
La Réunion: Piton Saint-Leu, La Rivière-des-Galets et Trois-Bassins.
Ces nombreuses photos peuvent servir de support à des commentaires, des
discussions, des impressions sur la vie créole. Les livres de textes français actuels
comportent des photos, des extraits de BD, des publicités, des tableaux à commenter à
l'aide des questionnaires proposés: pourquoi ne pas utiliser aussi des recueils de
photos faisant référence à la vie quotidienne créole? Outre "Trwa Kartié", d'autres
ouvrages sont d'un grand intérêt: "Visages de mon île" de Jean-François Sam-Long
(Anchaing - 1979), assorti de commentaires et de citations; "Sabine Weiss à l'Île de
La Réunion" (Galerie Vincent - Résidence Mengin-Lecreulx - 1995), instantané de la
vie créole en noir et blanc; "La Réunion deux regards" (Musée de l'homme - 1995)
qui contient des photos en noir et blanc de Jean Philippe sur la vie à Mafate et des
reproductions de toiles de Kathleen Scarboro; "D'moun bann zil - De rivages en
visages", photographies de Christian Adam de Villiers; "À l'intérieur d'à côté"
(catalogue de l' Artothèque - 1996) de Pierrot Men et Philippe Gaubert qui ont
photographié les gens dans leur quotidien à La Réunion et à Madagascar, en noir et
blanc...
Revenons à "Trwa Kartié" qui met en images, par exemple, le musicien
Patrick Persée, les rites malbar, les cases en tôle de La Rivière-des-Galets, les champs
de canne de Piton-Saint-Leu, le travail des planteurs de canne, les fervents
catholiques, les pêcheurs de bichiques, des commerçants, des scènes familiales, des
ouvriers du bâtiment... D'autres photos complètent l'ouvrage, par exemple celles
d'Idriss Issop-Banian sur les Comoriens de La Réunion ou celles de René-Paulfrançais ET créole de La Réunion 39
Savignan sur l'affection dans la vie de famille. Toutes ces photos sont l'occasion de
réfléchir au passage à La Réunion d'une société traditionnelle à une société
moderne: quelles valeurs se perdent? Quels sont les idéaux actuels? Qu'est-ce qu'il
faut absolument préserver dans l'art de vivre, la culture, l'habitat, la famille ?... Entre
autres, une photo est particulièrement évocatrice: au fond, un ruisseau coule, paisible,
entouré d'une végétation sauvage; malheureusement, au premier plan, sur des feuilles
mortes, trônent des papiers sales, des bouteilles vides, divers déchets... On est loin ici
des cartes postales, des beaux paysages en couleur pour touristes! La vie de tous les
jours des gens simples est ici représentée.
ESSAI SUR L'IDENTITÉ CRÉOLE
À L'ÎLE DE LA RÉUNION
Thèse de doctorat en médecine
Faculté de Médecine: Enfants malades - Necker
1979 - 188 pages
par Bernard BIROS
Bref résumé: Reflet de l'histoire, des clivages sociaux, des relations avec la
Métropole, l'identité réunionnaise est analysée en particulier à l'hôpital psychiatrique
de Saint-Paul et dans le contexte familial.
Quand Bernard Biros, psychiatre à l'hôpital de Saint-Paul entre en contact
avec des patients, ceux-ci souvent ne répondent pas, s'enferment dans le mutisme ou
bien constatent: "Mon tête lé vide". Bien sûr, la pauvreté, l'alcoolisme, la sorcellerie
jouent un rôle, mais aussi le besoin d'être pris en charge, assisté, de réclamer une
pension d'invalidité comme un dû. En fait, l'identité du malade, dans la pratique
psychiatrique calquée sur celle de la Métropole, n'est pas prise en compte.
Après quelques réflexions sur les carences culturelles, dues à l'isolement, à
la colonisation, au mélange ethnique, l'auteur évoque l'histoire du peuplement de l'île
et caractérise un peu chaque ethnie malgré le fort taux de métissage. Contrairement à
la situation aux Antilles, négritude et niveau social bas ne sont pas à mettre en
parallèle. Bien sûr, il existe ici une trentaine de familles de "Gros Blancs", mais la
plupart des "Petits Blancs des Hauts" vivent dans une grande pauvreté. En fait, les
plus pauvres sont les Cafres, souvent métissés avec les Malabars: les familles sont
fréquemment caractérisées par l'absence du père et la toute-puissance de la mère.
Les Malabars, pour s'intégrer, pratiquent souvent la religion tamoule
conjointement avec la religion catholique. Les trois types de sociétés sont présentés:
la société de plantation régie par les Gros Blancs dont on constate avec fatalisme le
pouvoir; la société paysanne, en majorité de race blanche, où les barrières ethniques
sont plus floues, car Blanc n'est pas synonyme de riche; la société industrielle sans
industries générant l'essor du secteur tertiaire, la consommation effrénée et la40 français ET créole de La Réunion
mentalité d'assisté. Du choc de ces sociétés, il résulte une dévalorisation de l'emploi
traditionnel, auquel est préféré le chômage.
Comme le créole est la langue maternelle de la plupart des Réunionnais,
l'enseignement, donné dans une langue que la majorité comprend et parle mal, est un
échec. Entre Créoles et Métropolitains, les incompréhensions ne manquent pas du fait
d'innombrables mots prêtant à interférences. De plus, les limites entre les diverses
variétés de créoles apparaissent comme floues.
Un syndrôme de dépersonnalisation : Christine, jeune Créole blanche de 17
ans, croit avoir une double identité. Elle parle créole, mais elle parle aussi français
(alors sa voix même change) et pense que c'est une voix étrangère à elle qui parle en
elle. Ses parents, la croyant possédée, l'ont envoyée chez un guérisseur. Ils se sentent
inférieurs aux francophones. Pas étonnant alors que le monde de l'école, français, et
celui de la famille, créole, s'excluent l'un l'autre.
Tous les Créoles interrogés par Bernard Biros reconnaissent la bipolarité de
leur identité, apparaissant floue (pour le travail, pour se valoriser, pour les situations
importantes, on utilise le français; en famille, le créole).
Les valeurs créoles semblent être le négatif des valeurs métropolitaines:
pauvreté
=1=richesse; alcoolisme =1=sobriété; la femme détient le pouvoir =1= l'hommele
détient; superstition, sorcellerie pensée rationnelle; interdictions rigides
=1= =1=
souplesse... Un débat de 12 pages en créole (pages 53-64) précise ce qu'est un Créole
par rapport au Métropolitain: des réponses se dégagent quelques points notables
(sentiment d'infériorité du Créole, séquelle de l'esclavage, jalousie, orgueil,
valorisation des traits physiques propres aux Métropolitains: peau blanche, cheveux
non crépus...).
La culture créole, placée sous le signe de l'ambiguïté, ne propose pas
actuellement un système d'identification, l'individu ne peut donc pas réellement avoir
un statut de personne pour jouer un rôle social. Les médias, qui accélèrent le
processus d'acculturation, donnent comme modèle d'identification l'image du
"Zoreille". Si celle-ci ne correspond plus au mode relationnel traditionnel, autoritaire,
les Réunionnais, en contact avec ce Métropolitain, hors-norme, se sentent mal à l'aise,
dépersonnalisés, et deviennent agressifs: l'image du "Zoreille" et celle de sa culture
sont vraiment des points de repères qui doivent rester figés, ils doivent représenter le
pouvoir. Même la relation médecin / malade obéit à ce stéréotype rigide, rappelant la
relation maître / esclave; le maître, paternaliste, dispense l'assistance, la pension
d'invalidité.
La relation abandonnique est aussi caractéristique: passif, silencieux, en
situation d'attente, le malade demeure soumis, ne s'extériorise pas, attend que le
médecin devine son malaise. D'autant plus que le psychiatre, souvent métropolitain,
représente le pouvoir social, donc le pouvoir matériel: de lui dépend l'octroi d'une
pension. C'est comme le père tout-puissant face à son enfant, ou comme la Métropole
face à la colonie. Un glissement du lieu du pouvoir s'est opéré: le père, sans pouvoir,ftançais ET créole de La Réunion 41
sans responsabilités, est supplanté par la mère qui nourrit, assiste, fait vivre, par les
allocations familiales, l'aide sociale, les pensions...
D'autres aspects de cet abandonnisme sont la non-valorisation du créole, la
survalorisation du "Zoreille", la tendance à juger sur l'apparence, la peur des
responsabilités et d'être abandonné par la Métropole, l'absence de système
d'interdictions défini.
Très :&équemment, on remarque l'absence et la démission du père, les
décisions, les responsabilités incombant à la mère. À la rigueur, le père a le pouvoir
de réprimer, de mettre en avant des interdictions rigides, mais n'a aucun
social: il se réfugie alors dans le silence, l'absence ou la violence.
La crise d'épilepsie fréquente à La Réunion, causée souvent par l'alcool, est
le lieu de convergence du silence, de l'absence du père. Sans pouvoir sur son
environnement humain et matériel, sans avenir, il s'évade dans la crise. Un domaine
où l'image paternelle a de l'importance est le monde de la sorcellerie, de la pensée
fIlemagique: Sitarane, le célèbre criminel du début du siècle, demeurant seul héros
mythique masculin" de la culture créole, symbolisant la fuite dans la délinquance, la
criminalité et la mort, la revanche du pouvoir (ou du père) créole face au pouvoir
français.
Sur une quarantaine de pages, sont présentées une douzaine d'expertises de
crimes ayant eu lieu dans les années 1970. De nombreux points communs
apparaissent: criminalité sauvage sur des proches, motifs insignifiants, absence de
remords, fatalisme du meurtrier qui se livre à la police, alcoolisme, misère matérielle
et morale, faible niveau intellectuel.
La résistance de nombreux élèves à l'enseignement en français, celle de la
langue créole à l'assimilation linguistique, le pouvoir de la pensée magique, des
esprits, de la religion tamoule constituent des domaines où la fonction symbolique du
père apparaît à La Réunion face au pouvoir économique blanc, face à l'assimilation, à
l'acculturation rapide.
L'ÉCOLE MATERNELLE ET L'ENFANT RÉUNIONNAIS
D'ÂGE PRÉSCOLAIRE
3èmeThèse de Doctorat de cycle en trois tomes - 1988
par Céline BOYER
Bref résumé:
Tome I
Malgré de spectaculaires progrès pour le bien de l'enfant, à l'École
Maternelle on enseigne le français comme en Métropole. L'enfant répète. On ne tient
pas compte, au départ, de sa compétence dans sa langue maternelle, le créole. Or, si
son vécu et sa langue étaient pris en considération, l'apprentissage du français n'en
serait que meilleur. Il faudrait aussi bien séparer les deux codes linguistiques.42 français ET créole de La Réunion
De nombreux enregistrements font apparaître que les jeunes élèves qui
essaient de parler français utilisent une "interlangue" ou, de préférence, le créole. Le
message en français de l'école est traduit mentalement en créole après une
compréhension approximative.
De ce constat, des priorités sont dégagées dans l'apprentissage du français et
de nombreuses idées sont données pour le faciliter en Maternelle. Jusqu'à l'âge de 5
ans l'enfant devrait pouvoir s'exprimer en créole à l'école pour maîtriser suffisamment
sa langue maternelle; ensuite commencerait vraiment l'apprentissage du français.
Tome II
Corpus contenant de nombreux enregistrements d'enfants créolophones de
Maternelle. On remarque que la maîtresse parle français; les élèves parlent le créole
ou bien une interlangue, ce qui montre l'inutilité du "bain de langage".
Tome III
Annexes constituées de tests phonologiques, de témoignages, de circulaires,
d'articles sur l'enseignement en Maternelle et l'emploi du créole.
Une large place est accordée à la présentation de trois méthodes
d'apprentissage du français, tenant plus ou moins compte de la langue maternelle des
enfants. Il s'agit de "Voir - Entendre - Communiquer" (Huberte Treille ), de
"Apprendre à parler français aux jeunes enfants réunionnais" (Gisèle Calmy) et de
"y olaine et Sully" (Gisèle Calmy et Céline Boyer).
Tome 1- 323 pages.
Céline Boyer présente l'École Maternelle avant 1973, puis après cette date
avec l'arrivée de Gisèle Calmy, Inspectrice. Les points forts des changements seront:
un développement plus complet de l'enfant avec le jeu, le mouvement, l'expression
verbale de tous, le développement de la fonction symbolique, l'apprentissage du
français; mais l'erreur fut "peut-être de ne pas prendre en compte la compétence
linguistique de l'enfant en créole, de lui proposer la phrase correcte enfrançais et de
la lui faire répéter", d'utiliser des méthodes métropolitaines inadaptées au contexte
local.
À partir d'un journal de classe d'une institutrice de l'école de Bellevue-
Bretagne, Saint-Denis, faisant le compte rendu de séances de langage, il faut bien
constater qu'un apprentissage véritable et précis du français n'existe pas à La
Réunion, on l'enseigne sans progression véritable et comme en Métropole.
Or le créole est utilisé par près de 90 % des familles et on continue à ne pas
en tenir compte. Pourtant une formation continue en linguistique serait urgente pour
les instituteurs, ainsi qu'une collaboration plus étroite entre les IDEN et l'École
Normale.
De plus, une prise en compte du vécu et de la langue maternelle de l'enfant,
loin de gêner l'acquisition du français, en améliore l'apprentissage: "11est donc
nécessaire d'utiliser la langue maternelle en milieu scolaire pour développer la&ançais ET créole de La Réunion 43
communication et ouvrir le deuxième système linguistique qu'est le français" et "la
différenciation doit être claire entre lefrançais et le créole ".
La deuxième partie du tome I est une étude sur le langage d'enfants créoles
de cinq ans environ, de milieu défavorisé, à l'école et hors de l'école. Souvent
imprécis, approximatif, leur langage laisse apparaître une grande instabilité
phono logique, analysée méthodiquement, phonème par phonème, lors d'un test de
dénomination d'objets.
Des dialogues enregistrés hors de l'école montrent que les enfants
n'utilisent que le créole. À l'école, en présence ou non de la maîtresse, le créole est
très largement répandu; certains élèves essaient cependant d'utiliser quelques mots
ou structures en français relevant de l'interlangue. Sur des dizaines de pages sont
rapportées les paroles créoles des enfants: on mesure leurs difficultés à apprendre le
français qui n'est pas leur langue maternelle. Il est indispensable que les enfants
prennent conscience très tôt de l'existence de deux codes linguistiques, le français et
le créole, pour ne pas les mélanger et pour que, dès la Moyenne Section, ils aient des
activités d'apprentissage du français.
L'auteur apporte d'importants éléments, étayés de nombreux exemples, sur
les structures de phrases créoles, l'emploi des pronoms, le discours direct et indirect
en particulier. À la Maternelle, le temps consacré au langage est très insuffisant et
quand l'enfant reçoit un message en français, il le saisit en gros et le traduit
mentalement en créole.
Céline Boyer relate une expérience intéressante menée par dix institutrices
et elle-même. À partir de situations concrètes, on enregistre les paroles des enfants et
on en déduit les priorités pour l'acquisition du français parlé: les verbes
fondamentaux d'abord, puis les pronoms et les prépositions. Des exercices
systématiques de réemploi de structures sont alors proposés. Questions, jeux, tableau
de feutre, marionnettes servent de support à ces activités qui se déroulent par petits
groupes.
Toutes ces situations concrètes présentées peuvent donner de nombreuses
idées aux enseignants de Maternelle. Le tome I se termine sur des suggestions pour
faciliter la pédagogie du français en Maternelle. Parler le créole autant que nécessaire,
être à l'écoute des enfants et des parents sont à la base d'une pédagogie
individualisée. L'apprentissage véritable et quotidien du français ne commencerait
que vers l'âge de 5 ans, une fois que l'enfant maîtriserait assez sa langue maternelle:
des idées de jeux pour acquérir les sons et le vocabulaire français sont proposées.
Enseignants et élèves doivent avoir une conscience linguistique développée
pour bien différencier ce qui appartient au français de ce qui appartient au créole, et
refuser l'approximation de l'interlangue, d'ailleurs Céline Boyer dresse, aux pages
284 et 285, un inventaire des priorités dans l'apprentissage du français. Des progrès
ne pourront se faire que par une remise en question des enseignants par eux-mêmes,
une formation en linguistique, une bonne connaissance du créole et du français, un44 français ET créole de La Réunion
travail de correction à partir d'enregistrements de productions verbales d'enfants, une
véritable compréhension des enfants et de leur milieu.
Tome II - Corpus de 348 pages.
Nous sont présentés ici, sous forme écrite, de nombreux enregistrements
d'enfants de Maternelle, dans le cadre scolaire et hors de l'école Geux, conversations
libres ou dirigées, exercices systématiques) et un entretien avec des parents.
Ces témoignages nous permettent de constater que:
. Les enfants ne parlent que créole ou s'essaient parfois à une espèce d'interlangue
traduisant leur insécurité linguistique.
. Le "bain de langage" n'apprend pas vraiment aux enfants le français, il faudrait
des exercices systématiques.
. La parole est donnée aux enfants et ils nous montrent l'évidence: la maîtresse
parle français; eux, créole.
Tome III - Annexes d'environ 300 pages.
Ce tome est constitué d'un recueil de témoignages, de tests, de circulaires,
de matériel pédagogique pour l'enseignement en Maternelle.
Sont particulièrement intéressants:
. L'annexe 3 : "Les tests phonologiques" par Céline Boyer. Mars 1982. Ils montrent
comment les vingt-trois élèves d'une classe prononcent les mots proposés contenant
systématiquement tel son.
. L'annexe 6 : Un article de la revue antillaise "Mofwaz n° 1" (1977) prend
violemment parti pour le créole contre un livret de l'IDEN Gisèle Calmy :
"Apprendre à parler français aux jeunes enfants réunionnais". De sévères attaques
sont lancées contre l'enseignement du français assimilationniste, impérialiste.
. L'annexe 9 : Extraits de comptes-rendus de conseils d'école (1983). D'accord
pour l'emploi de la langue régionale pendant deux mois environ en début d'année
pour sécuriser les tout-petits, mais la priorité reste l'apprentissage de la langue
française: tel est l'avis des enseignantes; les parents, eux, sont bien plus réticents
pour l'utilisation du créole, surtout ceux d'un milieu défavorisé.
. L'annexe 13: La méthode audiovisuelle "Voir - Entendre - Communiquer", pour
les enfants de cinq / six ans, a été réalisée par Huberte Treille, IDEN à Saint-Denis
(1971). Cette méthode qui propose une pratique intensive du français par des jeux et
par imprégnation se présente sous forme de fiches au contenu précis et structuré en
marge desquelles chaque maîtresse peut faire ses observations. Le but est, par des
moyens audiovisuels, de faire acquérir des structures et du vocabulaire du langage
courant par séquences d'une demi-heure. Il est très peu tenu compte du créole: çà et
là sont signalés quelques créolismes à combattre.ftançais ET créole de La Réunion 45
. L'annexe 14 : "Apprendre à parler français aux jeunes enfants réunionnais", par
Gisèle Calmy (CDDP - 1976 - 46 pages), est également présenté.
Dans cette série de huit émissions de télévision, l'Inspectrice précise que
l'acquisition du français courant doit se faire le plus tôt possible, dans un "bain de
langage", avec, comme perspective, le bilinguisme: l'enfant doit considérer à égalité
le créole et le français.
Très claire, elle établit une comparaison entre les systèmes phonologique et
syntaxique créole et français. Elle présente une liste d'acquisitions maximum pour un
enfant de six ans, avec notamment douze introducteurs de complexité essentiels. Elle
en vient ensuite à des considérations psychologiques sur le langage, expliquant
finement le mutisme de certains enfants créoles.
Du point de vue pédagogique, elle conseille des leçons de langage par petits
groupes pour faire parler chaque enfant. Enregistrer les enfants est très important pour
déceler les points délicats du langage sur lesquels il faudra insister.
Gisèle Calmy donne beaucoup d'idées de conversations, des conseils pour
bien poser les questions, placer les élèves dans la classe. Elle propose des jeux de
langage sur les sons, la syntaxe, le vocabulaire. Ses références au créole sont assez
fréquentes et convaincantes.
. L'annexe 15 : Il est question ici de "Yolaine et Sully", matériel pour la pédagogie
individuelle du langage en classe maternelle à La Réunion, par Gisèle Calmy et
Céline Boyer - CDDP - 1975 - Livrets 1 et 6.
Dans ces livrets abondamment illustrés se déroulent des situations
typiquement réunionnaises.
Les phrases accompagnant les illustrations sont peu nombreuses, mais
volontairement lourdes car elles contiennent des structures, du vocabulaire, des
introducteurs de complexité à assimiler.
Ce matériel s'adresse en priorité aux élèves non-parlants: deux élèves
s'assoient près de l'institutrice, écoutent, s'imprègnent du français, reconstituent
l'histoire étalée sur une dizaine d'images, répondent aux questions qu'elle leur pose.
BULLETINS DU CDDP
Bref résumé: Deux articles ont été choisis dans ces bulletins du Centre
Départemental de Documentation Pédagogique: l'un sur la nécessité du "bain de
langage" pour acquérir le français; l'autre sur la présentation de la méthode "Baissac-
Le Barbu".
N° 13 d'avril 1974 - pages 6-10.
"La lanl!ue franeaise à La Réunion" par Henri Roubaud, IDEN.46 français ET créole de La Réunion
La Réunion a besoin d'une langue de culture et de communication, le
français, pour participer au concert des nations modernes. L'auteur comprend la
position des partisans du créole dans les petites classes pour moins inhiber l'enfant,
mais la juge nocive: il opte pour le "bain de langage", l'imprégnation naturelle de la
langue française, dès le plus jeune âge.
N° 23 de iuin 1978 - pages 7-23.
"Une exoérience d'enseie:nement du français dans le déoartement de La
Réunion" par Jean-François Baissac.
Voici une analyse claire des causes du désintérêt de l'enfant pour l'école puis
une présentation détaillée de la méthode Baissac-Le Barbu, qui a débloqué et motivé
de nombreux élèves, en particulier à l'oral.
CAHIER DU CENTRE UNIVERSITAIRE
DE LA RÉUNION
N° 1 -1971 - pages 53-67.
Bref résumé: Bibliographie des études linguistiques sur les créoles réunionnais et
mauricien.
Bibliographie des études linguistiques sur les parlers créoles de l'Océan
Indien depuis 1960. Présentation brève des travaux publiés et en cours, à l'époque,
comme ceux de Robert Chaudenson, Boris Gamaleya, Rémy Nativel, etc...
Ce cahier ouvre des pistes de recherches, surtout sur le créole réunionnais et
le créole mauricien.
N° 2 - iuin 1972 - Pages 9-26: "Remarques à propos de l'emploi du subjonctif
dans le français parlé à La Réunion" par Michel CARAYOLe
Bref résumé: L'emploi du subjonctif, pour des élèves de tous âges, n'est ni intégré, ni
spontané.
Des tests oraux et écrits pratiqués sur des enfants, des étudiants et même des
adultes ont permis de constater que l'emploi spontané du subjonctif reste rare. Dans le
Primaire pour les élèves faibles, correct du est quasiment
6ème 4èmeinexistant. Des élèves de et de d'un milieu rural, malgré leurs connaissances
théoriques en grammaire, ne sentent pas vraiment quand il faut utiliser ce mode.
SèmeDes élèves de d'un milieu social très favorisé l'emploient aisément,
surtout les Métropolitains, les jeunes Réunionnais gardant des tendances profondes du
français régional réunionnais non annihilées par l'enseignement. Même des étudiants
réunionnais de Lettres Modernes ont du mal à l'employer, ont des hésitations: il n'est
pas intégré au système linguistique.français ET créole de La Réunion 47
Ces tests montrent bien le décalage entre le français enseigné, celui des
beaux textes, et le français parlé à La Réunion, caractérisé par l'économie de son
système, neutralisant les emplois plus rares.
Malheureusement, tournant le dos à la réalité, la grammaire continue à nous
enseigner la belle langue figée.
N° 3 -1973 - pages 1-44 : "Aperçu sur la situation linguistique à La Réunion" par
Michel CARA YOL et Robert CHAUDENSON.
Bref résumé: La réalité linguistique de l'île est complexe et l'école n'en tient pas
compte. À côté du français standard, il existe, en gros, deux créoles: celui des Bas et
celui des Hauts (plus proche du français) et aussi le français régional caractérisé par
de nombreux emprunts au créole.
Après des réflexions sur la géographie, l'histoire et la population de l'île, les
auteurs constatent l'inadaptation de l'école aux réalités. Le créole est la langue
courante; le français est la langue officielle. Il existe en gros deux créoles: celui des
Hauts, plus proche du français, et celui des Bas. Le français standard est parlé par les
Métropolitains et une fraction de la population aisée.
Beaucoup parlent le français régional, le français créolisé avec des
réalisations phonétiques, une intonation, des mots et tournures propres au créole.
L'école et l'ouverture sur la Métropole "francisent" un peu le créole. L'importance
numérique des Blancs de La Réunion explique le manque de délimitation nette entre
le français et le créole et la survivance de caractéristiques de parlers régionaux
français du xvnème siècle.
Les auteurs montrent les similitudes entre le créole réunionnais, le français
canadien, le parler de Louisiane et celui des Antilles. La population blanche parle
plutôt un français créolisé à mi-chemin entre le créole des Bas et le français régional:
de nombreux exemples sont donnés. Ainsi, à La Réunion, il y a bien plusieurs niveaux
de langue et dans le continuum français / créole, le français créolisé joue un grand
rôle.
N° 3 -1973 - pages 83-134 : "La situation de l'École Élémentaire à La Réunion et
les conditions actuelles de l'enseignement du français en milieu réunionnais" par
Pierre CELLIER.
Bref résumé: L'auteur propose des moments d'expression en créole, car à La Réunion
on continue d'enseigner le français comme à Paris sans prendre en compte les réalités
locales.
Suite à une enquête portant sur Il circonscriptions et 3.618 enseignants,
Pierre Cellier a constaté le manque d'intérêt, l'absentéisme et les retards scolaires de48 français ET créole de La Réunion
nombreux enfants. Une cause essentielle étant le problème linguistique: on enseigne
ici le français comme à Paris sans tenir compte de la langue maternelle des enfants.
Or l'école doit adapter ses contenus au quotidien de l'enfant pour qu'il
puisse s'y exprimer librement.
L'auteur propose l'idée de temps de répit dans l'enseignement: les écoliers,
canalisés par le maître, s'exprimeraient en créole.
N° 3 - 1973 - Pages 135-149: "Linguistique et enseignement du français à La
Réunion" par Michel CARAYOLe
Bref résumé: La linguistique pennet de bien connaître le fonctionnement du français
et du créole pour bâtir un enseignement du français adapté, vivant, valorisant le
créole: on luttera ainsi contre le mutisme des élèves.
La pédagogie du français passe par une bonne connaissance de la
linguistique: il faut connaître le fonctionnement des deux langues en présence, créole
et français, pour concevoir une méthode adaptée. L'enseignement du français, pour
que soit évitée l'apathie des élèves, doit tenir compte des "habitudes articulatoires,
des schémas de construction et de conceptualisation du réel inhérents au parler
maternel des enfants et, à travers lui, à la culture de la société dans laquelle ils
vivent. "
Il faut revaloriser l'expression orale, les exercices structuraux. Il est
nécessaire, au-delà des méthodes, de s'attaquer aux racines du mal: le créole est
bafoué, méprisé, d'où le mutisme des élèves conscients de mal manier le français.
Il faut reconnaître au créole sa valeur pour débloquer la situation, en tenir
compte pour créer des méthodes d'enseignement du français, où on définirait un ordre
de priorités dans l'acquisition des connaissances, où on éviterait les pièges des mots
prêtant à interférences, où on procéderait par analogies / différences avec le créole.
N° 10. Soécial Pédaeoeie du francais - avril1979 - pages 21-37 : "Phonétique et
apprentissage de la prononciation française à La Réunion" par Michel
CARA YOLe
Bref résumé: Présentation des habitudes articulatoires créoles par rapport à la
prononciation française et proposition d'une progression pour l'acquisition des sons
français.
Il est nécessaire, comme le jeune élève créolophone a déjà ses propres
habitudes auditives, de connaître les différences entre les systèmes phonologiques
français et créole. Aux pages 24 et 25, Michel Carayol présente très clairement, avec
des exemples, par rapport au français, les habitudes créoles de prononciation de
certaines voyelles, certaines consonnes, certains groupes de consonnes.français ET créole de La Réunion 49
Puis il propose une progression dans l'acquisition des sons français, selon la
fréquence des "erreurs", des interférences de sons, en procédant par oppositions
phonologiques :
[0] (des [œ] (serreD'abord [e] deux); [e] sœur).*- *- *- *-
Puis [s] cacher; sentier chantier).*-U1(casser *- *-
Ci]:1= [y] (la vie la vue).*-
[z] :1= [3] (la case la cage; zeste geste).*- *-
[0] [5] (maman prononcé "momon").
*-
Consonne + L ou R (il souffle il souffre; vendre vendent).*- *-
S + T ou M (liste lisse).*-
Consonnes géminées, doublées (il l'a fini il a fini).*-
[w] [q] (Louis lui).7= "*
Les autres corrections sont beaucoup moins importantes: en particulier la
je chantais) et la prononciation du R à ladistinction entre [e] et [e] (je chantai
"*
française. Des tests ont montré que des élèves du Cours Préparatoire ont des
difficultés à prononcer [œ] et [0] (prononcés [e] et [e] dans 80 % des cas), [y]
(prononcé ri] dans 65 % des cas), U1 (prononcé [s] dans 36,5 % des cas), [3]
(prononcé [z] dans 33 % des cas).
Enfin, l'auteur montre sa prudence à l'égard des exercices correctifs, des
exercices structuraux en particulier, souvent trop mécaniques, et donne des conseils
pour des exercices de prononciation (l'appréhension globale d'un son dans son
contexte, le rôle du rythme et de l'intonation dans la perception des sons,
l'importance de l'audition...).
N° 10- avril 1979 - pages 39-62 : "Recherche sur la maîtrise du français oral dans
un cours préparatoire" par Pierre CELLIER.
Bref résumé: Réflexions à partir d'un enregistrement effectué dans un CP de Saint-
Denis: le français étant enseigné sans partage, l'enfant, insécurisé, parle une langue
caractérisée par les interférences avec le créole et l'hypercorrection.
Pierre Cellier présente et analyse un enregistement fait dans un Cours
Préparatoire de Saint-Denis. L'insécurité linguistique des enfants l'a frappé, se
traduisant en particulier par les interférences créole-français ("un pé" pour "un peu",
"elle va zouer" pour "elle va jouer"...), l'hypercorrection ("chalade" pour "salade",
"choir" pour "soir"...) et même des phrases entières en créole.
Le vocabulaire, la syntaxe des phrases des élèves sont commentés. Le
français sera maîtrisé si les pédagogues ont une bonne connaissance du créole, du
contexte socioculturel de l'île, et laissent les enfants s'exprimer en créole dans50 fiançais ET créole de La Réunion
certaines activités d'éveil pour les déculpabiliser, car le pouvoir linguistique de la
culture dominante doit être partagé.
APPRENTISSAGE DE LA GRAMMAIRE
EN MILIEU CRÉOLOPHONE
Mémoire de FIS Deug - 1987 - 32 pages
par Patrick CAPOUNDA
Bref résumé: Patrick Capounda présente, à partir des rédactions de ses élèves de
CM2, les nombreuses interférences créole / français et les hypercorrections résultant
d'une non-prise en compte du créole dans l'enseignement.
Bien que parlé par 90 % de la population réunionnaise, le créole, dans la
situation de diglossie actuelle, n'a pas droit de cité à l'école. Le français écrit standard
est enseigné très tôt dès la Maternelle: un véritable bouleversement s'opère chez
l'enfant dont la langue maternelle est le créole. Il doit s'exprimer alors, à l'image de la
maîtresse, dans un langage assez proche du créole, - pour le lexique du moins, mais
aussi très différent.
Par conséquent, le créole est dévalorisé; le français, prestigieux, est la
langue de la culture, de la réussite socioprofessionnelle. Beaucoup d'élèves se sentent
honteux, coupables de mal maîtriser le français; beaucoup d'enseignants pensent
encore que parler créole, c'est parler mal. Faute de méthodes pédagogiques adaptées et
de disponibilité pour lire les ouvrages de linguistique sur le créole réunionnais,
l'enseignant pratique une pédagogie du "coup par coup". Il fait reformuler à l'élève en
français standard son créolisme.
Cette correction, superficielle, convainc encore plus l'enfant que le créole,
c'est une "langue d'erreurs". Alors il reste muet, de peur de parler mal. Quand il doit
parler ou écrire, les interférences avec le créole sont fréquentes, la frontière entre le
français et le créole est floue: son français est approximatif et son créole, appauvri au
contact de la langue officielle, se francise.
Patrick Capounda évalue ensuite le niveau de compétence en français
d'élèves de CM2 de Saint-Pierre à partir de leurs rédactions.
Au niveau phono logique, la graphie étymologique du français gêne certains
élèves qui adoptent une écriture plus phonétique ("cosmonote", "tapisri"...) où se
reconnaît l'influence de l'oral sur l'écrit. L'orthographe française si différente de l'oral
déroute l'élève, qui, insécurisé, écrit, par hypercorrection, des mots d'une manière plus
compliquée qu'ils ne sont.
Les interférences avec la prononciation créole sont nombreuses: ''plaines
choses" = plein de choses ---> plin-n-soz ; "benoire" = baignoire; "l'aquaome" =
l'aquarium; "le vent" = le ventre...). On rencontre aussi le phénomènefrançais ET créole de La Réunion 51
d'hypercorrection ("les élèvres" = les élèves, - comme pour se prémunir de la
réduction consonantique en finale, caractéristique de la prononciation créole).
Au niveau syntaxique, l'influence des structures créoles est très visible.
Ainsi, dans le groupe verbal, la forme courte est utilisée devant une expansion:
''J'aimerais apporte mon aide". L'emploi de désinences verbales en français déroute
l'élève habitué au créole qui n'en comporte pas: on trouve ainsi des phrases comme:
"Toute la classe croyaient", "Il y (en) a qui fait des lettres"... Le verbe pronominal
n'existant pas en créole, les enfants ont du mal à le maîtriser en français: ''Nous
sommes rendu à Grand-Bois" = Nous nous sommes rendus à Grand-Bois --> "Nou la
parti Grand-Bois" : le verbe n'est nullement pronominal et ils aboutissent parfois à
l'hypercorrection: "Elle s'avait pas". Le passif est également difficile car en créole on
lui préfère l'actif: "J'ai été piqué par une guêpe" ---> "In gèp la pik amwin", c'est
pourquoi on rencontre des phrases comme "Ma maison est belle, elle vient de peindre
en beige" (= d'être peinte) ou bien "Je suis rentrée à l'hôpital pour oppérer" (= pour
être opérée).
Contrairement au français où le déterminant s'accorde au nom en genre et en
nombre, le déterminant créole n'est qu'un indice nominal: "le tifi" --> la petite fille;
"in flèr" --> une fleur...; on remarque donc des groupes nominaux comme "un
fIlatélévision", "un grand salle de bain", plus grande portail"...
Dans le groupe prépositionnel, comme en créole, on trouve fréquemment
l'absence de la préposition: ''Je veux faire le métier mécanicien ou pilote Avion-
Batteaux. " Dans la pronominalisation, l'erreur sur le genre ("Quelle drôle d'aventure!
Il m'est arrivé alors que j'avais cinq ans" = elle m'est arrivée...) et la confusion dans
les pronoms COD et COI sont courantes ("La classe les a posés des questions" = ...
leur...). Pour le discours rapporté, le locuteur créolophone préfère le style direct: le
style indirect français avec la concordance des temps ou la transformation infinitive
lui semble complexe. Pas étonnant alors de voir des phrases comme: "Elle a dit à
Véronique choisi un camarade" ou "Ils m'ont dit qu'est-ce que j'ai fait?"
Dans le domaine lexical, les emprunts au créole sont nombreux, par
exemple: ''J'aimerais ouvrir une boutique de coiffure" (= un salon de coiffure), "2
pieds gouiave, un pied banane, un pied mangues" (= 2 goyaviers, un bananier, un
manguier), "le lévier" (= l'évier), etc... Même certaines expressions sont des calques
du créole: "Elle avait le goût à me changer" ---> Elle prenait plaisir à me changer -
cf. "Li navé d gou pou sanz amwin" ; "J'ai crié à la maman" ---> J'ai appelé maman -
cf. "Mwin laIkriyé monmon". L'hypercorrection est bien sûr toujours présente: "Elle
s'avait pas trop le chemin" ---> Elle ne connaissait pas très bien la route - cf. "Li té
koné pa fro somin" : "savoir" fait plus "français" que "connaître".
Au niveau sémantique, le sens de certains mots n'est pas toujours bien
assimilé: les mots employés existent en français mais ne sont pas à leur place dans
l'énoncé concerné, ainsi: ''La maison est un appartenant très utile" (= un
appartement), "La maison conforme des portes, desfenêtres" (= comporte)...52 français ET créole de La Réunion
Au vu de toutes ces constatations, il est nécessaire d'adapter les méthodes
d'enseignement du français aux jeunes Réunionnais pour arriver au véritable
bilinguisme, car jusque-là, l'école a contribué à inférioriser le créole sans être capable
de donner une maîtrise correcte du français.
LE FRANÇAIS PARLÉ À LA RÉUNION: PHONÉTIQUE ET
PHONOLOGIE
Thèse de doctorat - 1977 - 633 pages
par Michel CARA YOL
Bref résumé: Après un aperçu de la situation linguistique de La Réunion, caractérisée
par la diglossie, l'auteur, à l'issue de longs et patients enregistrements de divers
témoins, présente ses analyses sur la prosodie (accentuations, montée mélodique,
intonation, liaisons, aphérèse, réductions syllabiques...), puis, surtout, sur les voyelles
et les consonnes du français prononcées par les Réunionnais. Chaque son est analysé
phonétiquement et dans ses réalisations en fonction de sa place dans le mot. Pour la
prononciation, les tendances générales du français réunionnais sont: le relâchement
articulatoire, le manque de netteté du timbre, l'économie articulatoire.
Cet ouvrage analyse les unités phoniques et certains aspects prosodiques du
français régional parlé à La Réunion, proche du créole et aussi de certains parlers d'Outre-Mer, le français canadien en particulier.
Première vartie : La situation sociolinlluistiaue.
Du fait de l'isolement et des nombreux métissages, le créole n'est pas
homogène. Après quelques remarques sur les différents groupes ethniques vivant à La
Réunion, Michel Carayol déplore les nombreux retards scolaires et l'analphabétisme,
dûs aux problèmes linguistiques et aux conditions socio-économiques.
Le problème est que, malgré la pratique quasi générale du créole par la
population, le français est imposé dans l'enseignement: "Chez les enfants d'âge
scolaire, une façon différente de percevoir le réel est impérativement superposée à
des constructions déjà en place, qui, de cefait, se trouvent censurées.
"
Considéré comme du ''français abâtardi", le créole est combattu dans
l'enseignement; or pour arriver au bilinguisme, il faut bien reconnaître avec les
spécialistes que si on veut vraiment respecter la personnalité de l'enfant, on doit
commencer l'enseignement dans sa langue maternelle. La non-prise en compte du
créole aboutit, chez les élèves, au blocage, à la honte de leur propre langue: l'école est
vraiment un milieu étranger.
C'est pourquoi il est urgent de mettre en place une pédagogie du français
adaptée aux réalités locales. Une fonnation des maîtres est indispensable: ils doivent
bien connaître les deux langues en contact pour enseigner efficacement et corriger
avec tact. Dans la situation de diglossie actuelle, à côté du français, langue defrançais ET créole de La Réunion 53
prestige, existent plusieurs variétés de créole, en fonction des régions, du niveau
socioculturel et de l'origine ethnique des individus. Les délimitations ne sont pas
aisées à établir: il existe un continuum linguistique qui va du français standard
jusqu'au créole en passant par le français régional et le français créolisé (ou créole des
Hauts ).
Les domaines d'emploi du français et du créole sont bien délimités.
L'insécurité linguistique se manifeste très souvent par des hypercorrections, par
certaines attitudes face au français et aux différentes variétés du créole: certains ont
honte du créole; d'autres revendiquent avec force sa revalorisation. L'idéal n'est ni la
négation du créole, ni la négation du français, mais le bilinguisme.
Deuxième partie: Conditions de l'enauête. Méthode d'enauête et de description.
Onze témoins principaux ont été enregistrés sur le terrain, lors de séances
d'expression spontanée, et en studio, pour des énoncés lus. Les faits prosodiques,
l'intonation seront étudiés, car souvent ce sont eux qui donnent un sens au message,
mais plus rapidement que la phonétique et la phonologie, interdépendantes bien sûr,
du français réunionnais.
L'analyse sera non seulement instrumentale mais auditive. Grâce à la
collaboration d'autres chercheurs de la Métropole, Michel Carayol a pu obtenir de
nombreux tracés d'intonation, sonagrammes et oscillogrammes.
Troisième partie: Analvse phonoloeiaue.
a-Prosodie:
Les énoncés des témoins ont été analysés par six informateurs, rompus aux
dictées phonétiques, devant souligner sur les textes écrits des énoncés les syllabes
plus ou moins proéminentes (trois traits pour les syllabes vraiment accentuées, puis
deux, puis un pour les plus faiblement accentuées).
Les accentuations coïncident souvent avec les finales de phrases, de
groupes fonctionnels, de compléments non essentiels courts. On note une
accentuation assez fréquente de la pénultième et la présence d'adjonctions (là, ben,
alors) souvent perçues comme non accentuées. La montée mélodique est forte: une
forte élévation du ton se remarque sur la syllabe finale de phrase.
Le français réunionnais emploie plus volontiers des syllabes courtes et des
syllabes ouvertes (c'est-à-dire terminées par une voyelle, par exemple: é-lé-trik pour
"électrique").
L'intonation de la phrase assertive présente un schéma montant-descendant
jusqu'à la pénultième, suivi d'une bosse mélodique sur la finale (montée et légère
descente). La configuration de la phrase interrogative présente une ligne presque plate
avec une montée forte sur la finale.54 français ET créole de La Réunion
La gémination consonantique est le plus souvent non réalisée, de même
que les liaisons facultatives pour le français standard ("chez_un ami", "il tenait_un
livre"... sans liaisons).
Le "e" caduc est bien moins souvent prononcé qu'en français standard
("veste grise": "vès griz" ; élision de "de" : "une tête bœuf') ; sa chute entraîne
fréquemment la réduction des groupes consonantiques.
L'aphérèse affecte des mots courants: "crocher" pour "accrocher" ;
''plucher'' pour "éplucher"... La syncope peut amuïr voyelles ou consonnes dans des
syllabes inaccentuées: "L'orié" pour "l'oreiller", "i zon séyé" pour "ils ont essayé",
"sédiisil" pour "c'est difficile". La réduction syllabique se rencontre assez
fréquemment: "La population augmenté" pour "la population a augmenté", "on est
bligé" pour "on est obligé"... En français standard, la dernière syllabe d'un mot est la
plus longue en durée, tel n'est pas la cas en français régional où les syllabes d'un mot
ont sensiblement la même durée.
b- PhonématiQue: vovelles et consonnes.
Les vovelles (présentées en position accentuée et inaccentuée. en svllabe ouverte
et fermée avec les principales oppositions phonoloeiques).
. Le ri] est moins aigu qu'en français standard,plus ouvert,plus bref, plus affaibli.
. Le [y] (articulé "u") est perçu, pour sa prononciation, comme très proche du [i]
("nous continions" pour "nous continuons"... et, par hypercorrection, "mon stulo"
pour "mon stylo"). Le [y] est moins grave qu'en français, peu labialisé, avec une
absence presque totale d'arrondissement des lèvres.
. Le ru] (articulé "ou") est moins grave qu'en français standard, les lèvres sont
moins projetées en avant, le point d'articulation est plus avancé. En syllabe fermée par
R, les voyelles [i], [y], [u] s'allongent et tendent vers le timbre de [a].
. Le phonème [e] - (é, è) : "é" est plus grave, se rapproche de la voyelle centrale
[a]. En syllabe fermée par R, "è" est perçu comme un "é" s'allongeant jusqu'à "è",
avec la non-réalisation du R final de syllabe ("il a ape'çu''). Le "è" peut se nasaliser
devant une consonne nasale implosive ("le problème" prononcé "le problinm''). Le
phonème [e] est prononcé "é" ("était" est prononcé comme "été") sauf en syllabe
fermée hors de l'accent aux frontières des mots ("le chef d'équipe" ~ le [e] de "chef"
est bien articulé "è"). Le phonème [œ] est souvent prononcé comme le phonème [e].
. Le phonème [œ] (une réalisation mi-fermée [flJ]et une réalisation mi-ouverte
[œ]) : Du fait du caractère peu marqué de la labialisation, [flJ]est articulé sensiblement
comme le son "é" et [œ] comme le son "è" ("mentèr" pour "menteur", ou, par
hypercorrection "champ de bleu" pour "champ de blé"). L'articulation de ce phonème
est plus avancée qu'en français standard. En syllabe fermée par R, la voyelle, longue,
est d'abord fermée puis s'ouvre progressivement jusqu'à [œ].français ET créole de La Réunion 55
. Le [0] (ouvert et fermé) : Le point d'articulation du [0] fermé est plus avancé qu'en
français standard; il l'est encore davantagepour le [:)] ouvert. Les lèvres sont passives
et la langue est moins levée. Le [0] fermé, en syllabe ouverte, devant une voyelle, est
prononcé [w] ("vacoa" prononcé [va'kwa]).
Le [:>]ouvert en syllabe accentuée fermée par R est ouvert au début, se
ferme vite; en syllabe inaccentuée, le [0] est allongé, et le R n'est pas articulé
([I~bo:d'mE:r] pour "le bord de mer"). Devant une consonne nasale implosive, le [0]
se nasalise ([t5n] pour "tonnes"). En syllabe ouverte, [0] est fermé en général ("soleil"
avec [0] fermé) ; en syllabe fermée sous l'accent, aux frontières du mot, le [~] ouvert
prévaut ("la pauvreté" prononcé [lap:>v'te] ; [set'r:>z] pour "Sainte-Rose"...).
. Le phonème [a] présente en français réunionnais, dans ses réalisations, des écarts
importants: on peut aller d'un [a] très antérieur à un [a] très postérieur, proche du son
[:>].Le timbre de [a] est plus sombre sous l'accent, sa durée plus longue, notamment
dans une syllabe fermée par R ou après le son [w]. Devant la consonne nasale N, le
phénomène de nasalisation se produit: "la canne" devient [la'kan].
. Le phonème [f] : En syllabe fermée par une occlusive orale sonore, la tendance
est à la dénasalisation ("craindre" est prononcé ['kren]).
. Le phonème [œ] existe, distinct, en français réunionnais, de [£], bien qu'en créole
[œ] se réduise le plus souvent à [£]. Les réalisations de [œ] sont plus ou moins
dénasalisées ("un autre" est prononcé [œ'n:>t]).
. Le phonème [5] a une durée plus longue en syllabe fermée. Selon la position
syllabique, le son [5] peut être plus ou moins dénasalisé ("on a vu" prononcé
[:>na'vy]) et l'occlusive qui le suit se réalise comme la nasale correspondante ("ne
tombe pas" prononcé [nat3m'pa]).
. Le phonème [0] présente des réalisations de timbre très grave et une durée
longue. En syllabe fermée par une occlusive orale sonore, la réalisation de [a] se
dénasalise avec la transformation de l'occlusive en la nasale correspondante ("vendre"
prononcé [van]). [a] est souvent prononcé comme [5].
Les quatre voyelles nasales tendent à se dénasaliser à la finale absolue; en
syllabe fermée par une occlusive orale sonore; devant une voyelle orale; devant une
consonne nasale.56 français ET créole de La Réunion
Le français réunionnais se caractérise par un relâchement articulatoire, un
manque de netteté du timbre, par opposition à la tension articulatoire du français
standard. Ainsi pour les oppositions ri] / [y] ; [e] / [œ] ; [E] / [œ] ; [0] / [5]... où les
sons se chevauchent.
Aux pages 306-307, le tableau 26 détaille le pourcentage des occurrences
des réalisations vocaliques ([e], [0] se détachent nettement avec 23, 48 % et 18,95 %
du nombre total de réalisations vocaliques; [0] et [œ] avec 0,96 % et 0,58 % sont d'un
emploi très restreint). À la page 309, le tableau 27 expose clairement la fréquence
comparée des réalisations vocaliques en français réunionnais et en français standard.
Les consonnes (présentées en positions initiale.. médiane et finale).
. Le [p] présente une explosion moins énergique qu'en français standard et une
tonalité sombre. Cette occlusive peut se nasaliser ("la lampe bleue" prononcé
[lalom'bI0]). Entre voyelles orales ou en position implosive intérieure, l'articulation
du [p] est particulièrement relâchée ("reparti" prononcé [rapo:r'tsi] ; "en septembre"
prononcé [oscp'tom]). Parfois [p] est articulé comme un [b] ("il galope bien"
prononcé [igal~b'bjE).
. Le [b] : Comme le [p], le [b] se prononce moins énergiquement qu'en français
standard et a une tenue moins longue. Entre voyelles ou en position implosive
intérieure, les réalisations de [b] sont très relâchées ("il habite" prononcé [ila'bit] ;
"probablement" prononcé [pr~bob'mêi]...). Des réalisations nasalisées ou
complètement nasales sont obtenues après une voyelle ou une consonne nasale
("combien" prononcé [k5' WE] ; "il tombe" prononcé [i't~m])".
. Le [m] est une occlusive nasale bilabiale sonore prononcée moins énergiquement
qu'en français standard ("la lame" prononcé ([la'lam]...).
À la finale d'un groupe consonantique, [m] est très relâché ("les palmes"
prononcé [le'palm]) ou disparaît après [s] et [z] ("le tourisme" prononcé [latu'ris]).
. Le [t] est une occlusive apico-alvéodentale sourde qui est prononcée dans certains
cas à la finale absolue, contrairement au français standard ("canot" prononcé
[ka'n~t] ; "Payet" prononcé [pa'jct]...).
Entre voyelles et en position implosive intérieure, les réalisations de [t] sont
très affaiblies ("département" prononcé [depa~mêi] ; "l'athlétisme" prononcé
[lale'tis]). Un début de nasalisation peut se produire après une voyelle ou unefrançais ET créole de La Réunion 57
consonne nasale ("ça gêne tout" prononcé [sa3en' 1u] le mot "lentement" est
prononcé [la1'me] ou même [lan'me]).
Une palatisation faible de [t] se produit devant les voyelles [e], CE],[e], ri],
[y] en position forte: on perçoit un faible élément fricatif dans la prononciation
("priorité" prononcé [prij:)ri'te]). Il se produit une assibilation de [t] devant les
voyelles ri], [y] et les consonnes [j] et [q] : la prononciation de l'occlusive [t]
s'accompagne d'un bruit fricatif identique à un [s] ("c'est petit" prononcé [sep'tsi] ; "le
tien" prononcé [la'tsje]...).
. Le [d] est le correspondant sonore de [t] et se prononce moins énergiquement que
le [d] du français standard, notamment entre voyelles orales, en finale de syllabe après
une voyelle orale, devant une pause et en position implosive intérieure ("des dégâts"
prononcé [dedeg'a] ; "le mois de juin" prononcé [lamwad'3qe]...) ; rd] est encore plus
atténué en position finale de groupe consonantique après [1] et [r] ("la solde"
prononcé [la' s:)ld]. On peut avoir des réalisations nasalisées (ncent tonnes de thonn
prononcé [sêit5nda't5] ou complètement nasales, après une voyelle nasale (nun point
de vue" prononcé [œpwEn'vy]).
Devant les voyelles ri], [y] et les consonnes [j], [q], le phénomène
d'assibilation du rd] se produit: le son [z] suit l'articulation du rd] ("il a dit" prononcé
[ila'dzi] ; "Dieu" prononcé ['dzjflJ],[dz] étant une articulation unique).
. Le [0] est prononcé plus mollement qu'en français standard. Cette nasale apico-
alvéodentale sonore présente des réalisations relâchées en particulier en position
implosive intérieure, devant une pause, à la finale d'un groupe consonantique ou entre
voyelles ("un raisonnement" prononcé [œrez~n'me] ; "il s'acharne" prononcé
[isa'Ja:n]). Le [n] suivi du yod est perçu comme le son (J1]("il n'y a pas"
[iJ1a'pa]).
. Le [p.], écrit "gn" est une des consonnes les plus relâchées. En position implosive
intérieure ou à la finale, (J1] se prononce comme un yod faiblement articulé et
légèrement nasalisé [1] ("un renseignement" prononcé [œrasE1'mêi] ; "la campagne"
prononcé [lake'pa1]) et la voyelle précédente se nasalise aussi légèrement. Le son (J1]58 français ET créole de La Réunion
f
peut aussi s'articuler [n] ("la baignoire" prononcé [labe'nwa:] "la campagne
sucrière" prononcé [lakêipansykri'je:f]).
. Le [k] est un peu plus bref et moins énergique qu'en français standard. Son point
d'articulation dépend de la voyelle suivante. Ses réalisations sont souvent affaiblies,
surtout à la finale de syllabe intérieure en position implosive ("logiquement" prononcé
[1:>3ik'mêi]; "électrique" prononcé [ele'trik] ; "expérience" prononcé [espe'rjos]...) et
aussi en finale de syllabe devant une pause et entre voyelles ("illogique" prononcé
[il~'3ik] ; "la coupe" prononcé [la'kup]".). Un début de nasalisation s'opère après une
voyelle nasale ("fonction" prononcé [f5f'sj5]).
. Le [g) est le correspondant sonore de [k] et son point d'articulation se déplace en
fonction de la voyelle qui suit Cg].On obtient des réalisations affaiblies surtout en
position implosive intérieure ("exactement" prononcé [egzakta'mêi] ou [ezakta'm êi]).
Après une voyelle ou une consonne nasale, le Cg]subit un début de nasalisation
("un goût" prononcé [re'g"'u]). Une réalisation complètement nasale a lieu surtout
après [êi] : Cg]se prononce comme (J1]et [êi] commence à se dénasaliser ("sous la
varangue" prononcé [sulava'rêip)).
. Le [f] est une constrictive labio-dentale sourde qui se prononce avec moins
d'énergie qu'en français standard, sauf en fin de syllabe surtout devant [1] ("un
ronflement" prononcé [rer5fmêi]).
. Le [v] est une constrictive labio-dentale sonore d'une prononciation plus relâchée
qu'en français standard et d'une durée courte. En position implosive intérieure ou à la
finale absolue après une voyelle, le [v] est très faiblement perçu ("souvenir" prononcé
[suv'ni:f]). Devant les sons ru] et [w], en particulier, la constrictive peut être amuïe
("tu vois" prononcé [ty'wa] plutôt que [ty'vwa] ; "il faut vous dire" prononcé
[ifou' dzi:f]...).
. Le [s] a une articulation plus affaiblie qu'en français standard, moins antérieure.
En position explosive intérieure, le Cs] est fortement prononcé surtout après une
occlusive ("là-dessus" prononcé [lat'sy]), mais en position implosive intérieure, ses
réalisations sont très affaiblies, sans jamais aller jusqu'à l'amuïssement ("respecte"
prononcé [res'pek]).
. Le [z], moins énergique qu'en français standard, est le correspondant sonore de Cs]
son articulation est moins antérieure, le bruit de friction moins aigu. On notefrançais ET créole de La Réunion 59
l'affaiblissement du [z] en position implosive intérieure ("heureusement" prononcé
[flJrœ:z'mêi])et l'allongement de la voyelle précédente.
. Le [S] (ch) : Les réalisations de la chuintante [J] se rapprochent plus du son [s]
qu'en français standard et la constriction est plus antérieure, plus aiguë. On remarque
une absence presque totale d'arrondissement labial. On remarque un grand flottement
dans les réalisations de [J] en fonction de l'ethnie du locuteur, de la situation de
communication (un "Petit Blanc" prononce plutôt [lama:rJ] que [lama:rs]). Par
hypercorrection, on peut entendre le mot "sécheresse" prononcé [Jes'res], [Jes'reJ] ou
[JeJ'res]. Des élèves écrivent "la messe" pour "la mèche", "il est chou" pour "il est
saoul", "chesse", "chèche" ou "saisse" pour "sèche"... En position explosive intérieure
et à la finale, le [J] est long et énergiquement prononcé ("à gauche" prononcé [a'g~J]),
de même à l'initiale absolue ("chapeau" [Ja'po]). En position implosive
intérieure, les réalisations sont légèrement affaiblies ("mâche pas" prononcé
[mas'pa]).
. Le [3] (la lettre ''j'') est plus aigu et plus proche du [z], plus antérieur qu'en
français standard, avec une absence quasi totale d'arrondissement des lèvres. La
prononciation du [3] dépend du milieu socioculturel du locuteur: confusions avec le
son [z], hypercorrections sont fréquentes, en particulier dans les devoirs d'élèves. Le
[3] est perçu nettement sauf en position implosive intérieure ("ce stage-là" prononcé
[s8sta:3'la]). Cette constrictive est chuintante et sonore.
. Le [j] : Cette sonore a un bruit fricatif moins intense qu'en français
standard. Devant [i], en position intervocalique, le [j] est à peine perceptible ("bouilli'.
prononcé [bu'ji]). Ce même relâchement se constate en position implosive intérieure
et devant une pause ("la paille" prononcé [la'paj]).
Après ri] devant une pause, [j] peut n'être pas perçu, comme en créole
("fille" prononcé [fi:]). Après une consonne liquide + ri] devant voyelle, un [j]
d'accentuation se forme ("rien" prononcé [ri'je]). Souvent, après d'autres consonnes,
[ij] est réduit à [j] (un pavillon" [œpa'vj5]).
. Le [q] est moins grave, plus antérieur et plus proche de [j] qu'en français standard.
Devant ri], [q] est faiblement ou pas du tout prononcé ("la nuit" prononcé [la'nlJi] ;
"un tuyau" prononcé [œti'jo]. Ses réalisations, instables, dépendent des locuteurs:
certains articulent [q] comme [w] ("la nuit" prononcé [la'nwit]).60 français ET créole de La Réunion
. Le [w] est moins grave, plus relâché qu'en français standard, parfois articulé
comme [l[] ("Saint-Louis" prononcé [sE'Il[i]).
. Le [I] est moins énergique qu'en français standard, relâché en position implosive
intérieure ("palpa" prononcé [pa' pa]), souvent non réalisé à la finale absolue après
une consonne. Devant [j], les réalisations de [1]sont relâchées, comme dans "soulier".
. Le [r] en position explosive est plus relâché qu'en français standard, dépourvu de
vibrations et très postérieur. Comme second élément de groupe consonantique, [r]
peut être perçu comme proche des sons [w] ou [l[] ("c'est gros" prononcé [se'grwü] ;
"c'est vrai" prononcé [se'vrqe]). Souvent le [r] n'est pas prononcé dans le groupe
voyelle + [r] + [j] + voyelle ("derrière" prononcé [de'je:r] ; "c'est sérieux" prononcé
[sese'jf(j]).
En position implosive, ses réalisations sont perçues comme une voyelle, à la
finale absolue, dans le mot précédé d'une voyelle autre que [a] ou comme premier
élément de groupe consonantique final de syllabe ("la cour" prononcé [la'ku:r] ;
"porter" prononcé [p~:r'te] ; "la course" prononcé [la'ku:rs]).
En position implosive intérieure, on peut même aboutir à l'amuïssement du
[r] ("Bernard" prononcé [be'na:r] ; "dernier" prononcé [de'nje]) ; après [a], le [r] est
amuï et la voyelle est longue et vélaire ("un arbre" prononcé [œ'na:b]), [0] a
également une durée longue devant [r] ("fortement" prononcé [f~:t'ma]). Après une
consonne, en particulier à la finale, [r] ne s'articule pas ("vitre" prononcé ['vit]).
Une courte partie du livre est ensuite consacrée à la combinatoire des
consonnes en fonction de leur position. À l'initiale, deux consonnes successives
peuvent être réduites à une seule, par effacement de la première ("Xavier" prononcé
[za'vje] ; "psychiatrie" prononcé [sikja'tri]). Devant le groupe [s] + consonne, il peut
apparaître un [e] prosthétique ("spécial" prononcé [espes'jal]).
À la finale, sur deux ou trois consonnes successives, la tendance est à la
réduction, on garde plutôt la première consonne ("le sable" prononcé [la'sab]; "le
sucre" prononcé [la'syk]).
Le groupe [sk] est assez souvent articulé [ks] ("le masque" prononcé
[la'maks]). Le groupe [eks] aboutit aussi à [es] ("expliquer" prononcé [espli'ke]).
Dans le groupe [sr] vient s'insérer un [t] épenthétique ("casserole" prononcé
[kas'tr~l]).français ET créole de La Réunion 61
Souvent dans les combinaisons dissyllabiques, la force d'articulation se
porte sur la seconde consonne ("il devait" prononcé [ida've] ; "gymnastique"
prononcé [3inas'tsik]...).
La gémination consonantique est fréquemment absente ("illogique"
prononcé [il:)'3ik] comme si cet adjectif n'avait qu'un seul L), mais peut se produire
("là-dedans" prononcé [lad' do]).
La tendance est bien à l'économie articulatoire. C'est pourquoi
l'assimilation consonantique est plus prononcée qu'en français standard ("sac gris"
prononcé [sag'gri]...).
Les tableaux des paires minimales (mots ou groupes de mots différant
seulement d'un son), pour les voyelles et les consonnes, peuvent être d'une grande
utilité pédagogique pour bâtir des exercices de discrimination auditive.
Cette thèse est un ouvrage fondamental, structuré, scientifique, ardu mais
essentiel pour construire des exercices de correction phonétique.
LES SONS COMPARÉS DU FRANÇAIS
ET DU CRÉOLE RÉUNIONNAIS
Approche théorique limitée à des fins pédagogiques
CDDP de La Réunion - 1972 - 28 pages
par Michel CARA VOL
Bref résumé: Des tableaux établissent les différences entre les sons du français et
ceux du créole. Des idées d'exercices sont données en fonction des difficultés propres
aux élèves créolophones et des priorités dans l'apprentissage du français.
L'auteur présente des tableaux différenciant les sons du français et ceux du
créole "majoritaire". La connaissance de ces différences phonologiques est essentielle
pour aider l'enfant à maîtriser le français oral, puis écrit. De nombreuses idées
d'exercices sont proposées en tenant compte des priorités.
Les voyelles du français standard sont: ri], [y], ru], [e], [a], [1lJ], [0], [:)],
[œ], [e], [0], [a] ; ses voyelles nasales sont: [f], [œ], [5], [0].
Les voyelles du créole réunionnais sont: ri], [0], ru], [e], [a], [0], [e], [~].
Ses voyelles nasales sont [e], [5], [a]. Dans le créole des Hauts, on prononce le [y].
Le créole tend, plus que le français, à fermer les voyelles ouvertes: la
différenciation entre [a] et [~], et [o]et [5] est moins nette, ainsi "maman" se
prononce [m:)ma].62 français ET créole de La Réunion
En créole "majoritaire", les voyelles antérieures ne sont pas arrondies
comme en français: le [y] français se prononce à peu près ri], le [œ] français s'articule
[€], le [flJ],[e].
Si, dans l'apprentissage, les oppositions [e] / [€] et [0] / [~] ne sont pas très
pertinentes, par contre, au point de vue pédagogique, il est rentable d'insister sur les
oppositions [y]/ ri], [œ]/ [€], [flJ] / [e] et [êi]/ [5].
Le créole réunionnais possède les consonnes du français standard, sauf
[fJ], [J], [3] (utilisées quand même dans le créole des Hauts). L'accent, dans
l'apprentissage du français, doit être mis sur les oppositions [5] / m et [z] / [3], ainsi
que sur l'articulation du [r] après une voyelle, comme premier élément de groupe final
de syllabe ou comme final de syllabe (partir 7=pâtir; cou 7=cour).
Des exercices portant sur les réalisations des consonnes [b] et [d] après une
voyelle nasale sont à pratiquer (tonne 7=tombe; tonne 7=tondent; vanne 7=vendent...).
Pour la prononciation française, il faut aussi insister sur les réalisations de
[fJ] en finale de syllabe et à l'intervocalique pour éviter les confusions avec [j] et [n]
(peigne 7=paye; paille 7=pagne; peigne 7=peine...).
De même, on différenciera bien ri] de [ij] (il fit 7=des filles) ; [q] de [w]
(lui 7=Louis). On fera des exercices pour obtenir une prononciation plus tendue, plus
énergique que celle du créole: dans des mots comme "électoral", "directeur", par
exemple, ou pour articuler un groupe de consonnes finales de syllabe
(souple 7=soupe; vendre 7=vendent...) ou pour les groupes de consonnes initiaux de
syllabe (squelette 7=eskelèt) ou pour la gémination consonantique (il l'a dit 7=il a dit).
COMPARAISON SYNTAXIQUE DU CRÉOLE
RÉUNIONNAIS ET DU FRANÇAIS
(Réflexions pré-pédagogiques)
Université de La Réunion - 1985 - 203 pages
par Pierre CELLIER
Bref résumé: Analyse claire et détaillée de la syntaxe du créole réunionnais, en
constante relation avec la grammaire du français et les erreurs des élèves.
Condensé de la thèse de Pierre Cellier, cette grammaire comparée apportera
aux enseignants une formation linguistique et des idées pédagogiques pour mieux
adapter l'enseignement du français au contexte linguistique où vit l'enfant. La graphie
utilisée pour retranscrire le créole est simplifiée, assez proche du français sans être
étymologique ("gingn", "bisik", "ditou", "ansanm", etc...).français ET créole de La Réunion 63
On essaie de nier l'importance du problème linguistique à l'école, on
enseigne le français comme en Métropole sans se préoccuper de la déculturation de
l'enfant. Mais la langue n'est pas uniquement un outil, surtout dans le contexte
diglossique de La Réunion où la langue vernaculaire (L 1) est considérée comme
inférieure à la langue officielle (L2) : le dysfonctionnement n'est pas seulement
linguistique (on ne parle pas bien le français, on n'est plus à l'aise dans son créole),
mais concerne toute la personne, - notamment sa pratique sociale et la fonction
symbolique -, c'est pourquoi le terme de "dysglossie" serait plus juste. En tout cas, le
concept de diglossie devrait être, à La Réunion, à la base de toute réflexion
pédagogique. Cet ouvrage, par un constant parallèle entre les structures grammaticales
créoles et françaises, permet d'avoir une vision globale du phénomène de l' "erreur"
chez nos élèves. Des réflexions sur la phonétique comparée créole / français mettent
en évidence les sons plus "délicats" à assimiler dans un contexte ou dans des paires
minimales ("tousser" / "toucher", "asile" / "agile", "vanne" / "vendent", etc...).
I - Les rèf!les de la comoosante de base: Rèf!les svntaematiaues.
a -L'ore:anisation de la phrase: Son noyau est fait en français comme en
créole de deux catégories obligatoires: SN (syntagme nominal) et SV (syntagme
verbal). L'on peut y ajouter le SP (syntagme prépositionnel). En créole, la
préposition peut être effacée, jugée non utile, alors qu'en français on la garderait:
"Paul la sort son kaz." ---> Paul est sorti de chez lui. Quand le contexte est
suffisamment clair, le créole pratique souvent l'effacement du sujet.
---> Erreurs rencontrées chez les élèves: Dans un récit, les sujets, surtout les
pronoms, peuvent être omis.
b - Le svntae:me nominal: "Le", "la", "les" en français marquent bien les
oppositions de genre et de nombre; ces trois formes, qui existent évidemment en
créole, sont des formes figées, des vestiges du système français, des indices
nominaux. Pourtant, on rencontre souvent en créole des SN sans article: "Soley i
lève" --> Le soleil se lève. Le genre est bien moins marqué qu'en français et les règles
d'accord en genre et en nombre n'existent pas. "Bann" + nom est employé pour
marquer plus nettement le pluriel: "Bann marmay té i sort lékol. " ---> Les enfants
sortaient de l'école.
---> Erreurs rencontrées chez les élèves: Omission du déterminant (''Jacques prend
cruche'') et parfois hypercorrection ("aujourd'hui c'est lejeudi'').
c - Le nom: L'accord en genre ne se fait pas en créole, certaines formes
féminines étant plutôt des formes figées: "La kaz mon tonton lé zoli, son kaz lé an
dur. " ---> La maison de mon oncle est belle; sa maison est en dur. Créole et français
ont de nombreux mots communs, mais avec des sens différents, d'où les confusions
fréquentes chez les élèves créolophones.
d - Les déterminants du nom: Quelques remarques sont faites sur les
quatre catégories essentielles, en français: les quantitatifs pré-articles, comme "tout",64 français ET créole de La Réunion
"beaucoup" ; le démonstratif; l'article; les quantitatifs post-articles (cardinaux et
indéfinis). De nombreux "arbres" donnent une vue d'ensemble immédiate des
exemples donnés dans leur structure. En créole, presque tous les déterminants
précèdent le nom, sauf le déictique ("sa")... "la" correspondant au démonstratif
français: "Tout bann marmay la" ---> Tous ces enfants. Dans les quantitatifs, on
distingue:
:::;>Le quantitatif absolu: "Tout" / "tou" ("Tout bann zanfan" ---> tous les enfants;
"tou Imoun" ---> tout le monde).
:::;> Le quantitatif relatif: "Bokou dmoun" ---> beaucoup de monde; "in takon
dmoun" ---> beaucoup de gens; "inpé dzanfan" ---> une petite quantité d'enfants...
:::;>Le quantitatif cardinal: "Tou lé kat koin" ---> les quatre coins...
:::;> Le indéfini: "Sak létablisman" ---> chaque usine à sucre; "détroi
morso" ---> quelques morceaux...
L'article, indice nominal, "le", "la", "lé", ne peut être assimilé à l'article
défini français qui, lui, marque le genre et le nombre. Cet indice à valeur définie est
souvent supprimé, on le remplace fréquemment par le déictique "... la": "Lo boug" -
--> "boug la" ---> l'homme ---> cet homme. Il existe une forme zéro pour l'article, à
valeur définie ou indéfinie: "Tout zafèr" ---> toutes les choses. Les non définis sont
"in(n)", "dé", Rf (un, une, des).
Le démonstratif, à valeur de défini et de déictique, comporte surtout "...
la", mais aussi "se (sa)... la", "sé... la": "Boug la" ---> ce type; "sefanm la" --> cette
femme... La postposition du déictique "la" est ici une des caractéristiques du système
des démonstratifs créoles et "se", "sa", "sé", Rf sont considérés comme des articles
définis.
---> Erreurs rencontrées chez les élèves: Absence de déterminant ou confusion dans
les déterminants, proclise de l'article ("le logre" ---> l'ogre) et découpage erroné des
mots ("les picier" ---> l'épicier), non-contraction de l'article défini ("il dit à le chat'1
et surtout le problème du genre ("un moto'1.
e - Le svntaeme verbal et le eroupe verbal: Le syntagme verbal français
possède plutôt, avec ses désinences, une structure régressive (l'information lexicale
précède l'information grammaticale) ; en créole, c'est le contraire, le système
progressif fait que l'information grammaticale vient en premier: ''Moin té i travay" ---
> je travaillais; ''zot lafini travayé" ---> ils ont travaillé...
Le discours s'organise autour de t 0 (c'est "l'actuel", le temps de
l'énonciateur). Entre eux, les verbes peuvent exprimer des relations de simultanéité,
d'antériorité, de postériorité. L'aspect temporel peut être davantage précisé: la
situation est en train de se dérouler, vient de se dérouler, etc... La situation qu'exprime
le verbe peut être un "procès", un déroulement (c'est l'imperfectif) ; un "événement"
(c'est le perfectif, traduisant une vue globale) ; un "état" (c'est le statif). Les verbes
transitifs sont suivis d'un syntagme nominal ou prépositionnel, correspondantfrançais ET créole de La Réunion 65
respectivement au complément d'objet direct et aux compléments de destination et
circonstanciels. L'auxiliarité du verbe apporte une information grammaticale (temps,
aspect, modalités) ; le groupe verbal donne une lexico-sémantique. La
copule, - le verbe "être" -, pas l'auxiliaire, peut être suivie d'un syntagme adjectival,
prépositionnel ou nominal.
Pierre Cellier préconise d'abord l'apprentissage du français oral. Pour les
temps essentiels, on distingue quinze désinences orales, par exemple [e] pour
"imparfait 1, 2, 3, 6", [e] pour "présent indicatif et impératif 5, participe passé,
infinitif', [5] pour "présent indicatif et impératif 4"... Les verbes sont classés selon
leur nombre de bases: verbes à 1 base: la plupart des verbes en -er du premier
groupe et quelques autres (conclure, cueillir) ; verbes à 2 bases: finir, écrire, nettoyer,
partir, ...; verbe à 7 bases: être. Pour plus d'efficacité dans l'enseignement du
français, il faut tenir compte de la fréquence d'emploi de certains verbes et de
certains temps. Le présent représente presque 50 % des emplois, suivi du participe
passé (20 % environ), de l'infinitif (un peu moins de 20 %) et de l'imparfait (près de
10 %). "Être" et "avoir" représentent 45 % des emplois et 24,5 % sont représentés
par les dix verbes fondamentaux suivants, dans l'ordre: faire - dire - aller - savoir-
pouvoir - falloir - vouloir - venir - mettre - connaître.
En créole, on utilise moins le syntagme prépositionnel pour la
destination: dans la créolisation, les prépositions À et DE du français ont perdu tout
sens, se sont figées ou ont disparu: "Ou anvoiy marmay la boutik. " ---> Tu envoies
un enfant à la boutique. Les verbes suivis d'un SNI et d'un SN2, - complément de
destination, sont souvent construits comme des verbes transitifs directs: "Li prèt in
afèr son kamarad. " ---> Elle emprunte quelque chose à son camarade.
Néanmoins, la préposition peut-être présente: "Li prèt in afèr sanm ou, Ii."
---> Elle t'emprunte quelque chose, elle. On obtient la règle: GV ---> V + (SNI) +
(SN2).
Le verbe pronominal n'existe pas en créole. Au point de vue de leur
morphologie, la plupart des verbes comportent une forme courte et une forme
longue, le plus souvent en -É: "Abiz" / "abizé" (exploiter), "tind" / "tindé"
(éteindre)... mais aussi "fini" / "finir" (fmir), "dsand" / "dsandi" (descendre), etc...
Les auxiliaires présentent plus de formes: Gingn / gingné (avoir) ---> na / la, navé /
lavé, nora / lora, noré / loré ; èt (être) ---> lé, lété, sra, sré, étan.
---> Erreurs rencontrées chez les élèves: Non-emploi de la préposition pour
l'expression de la destination ("on va l'école", "il dit sa tite sœur", "Jacques a donné
son père la cruche"...) ou emploi d'une préposition créole ("la petite fille té dessous la
voiture'~ ou emploi d'une préposition par hypercorrection ("Maman aida à tante de
faire ses provisions'~. Absence du pronom réfléchi des verbes pronominaux ("nous
avons baignés" mis pour "nous nous sommes baignés") ou hypercorrection ("on va66 français ET créole de La Réunion
s'enfiler nos maillots'). Absence de pronominalisation (''puis on afêté" mis pour "on
a fêté son succès" ? "on l'a fêté" ?).
f - L'auxiliarité du verbe: En français, elle a une valeur surtout
temporelle; en créole, le système est plus aspectuel. Le système désinentiel du
français comporte, pour les temps simples, l'auxiliaire et le participe passé, des
affixes: ils donnent une information grammaticale postposée à l'élément lexical. Le
parfait ("avoir" ou "être" + participe passé) exprime l'accompli. Le modal utilise les
verbes "devoir" et "pouvoir" + infinitif. Les aspectuels sont constitués de tournures
périphrastiques: Paul est sur le point de chanter, Paul était en train de chanter, Paul
vient de chanter, etc...
Les marqueurs pré-verbaux caractérisent la conjugaison créole. Au
présent, le marqueur est un morphème zéro (0) suivi de l'indice verbal "i": ainsi "mi
manz" n'est pas l'équivalent de ''je mange" ; "m" est la trace de la première personne,
suivie du morphème zéro, suivi de l'indice verbal "i".
Le passé 1, à valeur perfective, présente le procès dans sa globalité. Le
marqueur préverbal "la" est utilisé: "Moin la travayé." ---> J'ai travaillé.
Le passé 2, à valeur imperfective, présente le procès dans son déroulement.
Le marqueur "té" est employé ("Moin té i travay." ---> Je travaillais.), l'indice verbal
neutre "i" étant facultatif. Il existe aussi une forme acrolectale, plus proche du
français: "Mi manjé" ---> je mangeais.
Placés avant le verbe, les modaux comme ''pé'', ''gingn ", "ariv", "kapab"
expriment la possibilité; les modaux traduisant la nécessité sont "doi", "bezoin",
"oblizé"... Ils se combinent avec le temps et la copule comme dans "moin té i gingn pa
fir sa" ---> je ne pouvais pas faire ça.
Les aspects sont variés, on les rencontre avec le support du temps et
facultativement avec la copule "lé" ou "la". Parmi ceux-ci, on distingue le progressif,
qui décrit le déroulement d'un procès. On se sert de : "(a)pré", "antrin (d)", ''po(u)'':
"Zot (lé)té apré manzé. " ---> Ils étaient en train de manger.
L'accompli montre qu'un procès est terminé. "Fini" ou "fine" sont
employés: "Léfiy lété fini gréné. " ---> Les feuilles étaient éparpillées. / "Lé bra té
fine poiké. " ---> Les bras étaient brûlés...
L'accompli proximal présente un procès qui vient d'avoir lieu. On utilise,
dans ce cas, "vien (d)" ou "sort": "Zot i sort zoué foutbal. " ---> Ils viennent de jouer
au football.
L'inchoatif marque le commencement. On se sert alors de : "komans", "mèt
(a)": "] mèt a koupé lé kolé zanimo. " ---> On commence à couper le cou des animaux.
Le prospectif indique le futur. À la forme affirmative, les marqueurs sont
préposés ("sa", "va", "sava", "sar"...) : "Mi sa manzé" / "ma manzé" ---> je mangerai;
à la forme négative, plus proche du français, le marqueur est postposé: "Mi
manzrapa" / "mi manzarpa" ---> je ne mangerai pas.français ET créole de La Réunion 67
(d) ", ''pa loin (d)", le futurLe prospectif proximal marque, à l'aide de ''pré
proche: "Li la pa loin retourné. " ---> Il est sur le point de rentrer.
Les variations peuvent s'expliquer sociologiquement: ''Li té i vèy la pli. "
---> Il surveillait la pluie est plutôt du basilecte ("gros créole"), mais "Lu véyé la plui"
est plutôt acrolectal, plus proche du français.
Dépendant du contexte, la forme courte s'emploie devant un complément
("Moin la manz in kari." ---> J'ai mangé un cari.) et la forme longue en fin d'énoncé la manzé." ---> J'ai mangé.).
---> Erreurs rencontrées chez les élèves: Difficultés pour les désinences et le nombre
("Nous fait des murailles", "Papa et maman va à la ferme"...), emprunts au créole
pour les aspectuels ("La banane a été déjà fini de manger", ''J'étais après vendre des
prunes'') et les modaux ("Les enfants gagnent pas lir''), confusions entre "être" et
"avoir" (''J'ai parti avec ma tante", ''Je suis gagnier un cadeau"...).
g - Le svnta!!me adiectival : L'adjectif créole ne s'accorde pas en genre et
en nombre comme en français ("In ti fi zoli-zoli" ---> Une jeune fille très belle), il
peut être précédé d'un adverbe ("Ou lé pa tèlman gayar." ---> Tu n'es pas très en
forme.) et être employé au comparatif avec un complément introduit facultativement
par "ke" ("Lé pli méyèr (ke) kan té sal." ---> Il est mieux que lorsqu'il était sale.).
---> Erreurs rencontrées chez les élèves: Surtout des confusions dans le genre ("La
couleur blanc", "les arbres sont verte"...).
h - Le svntae:me prépositionnel: Les différences entre le créole et le
français sont plutôt d'ordre sémantico-lexical. Les structures avec À et DE sont
importantes en français, inexistantes en créole sauf dans des mots figés comme
"piédmang" ---> manguier, "sabrakane" ---> sabre à canne... Certaines prépositions
comme "dans", "avec"... n'ont pas toujours le même sens dans les deux langues: "Dan
fIlala gèr sa lété mizèr." ---> Pendant la guerre, c'était la misère. / "Li sava anlèr
Roche Écrite". ---> Il monte à "la Roche Écrite"...
---> Erreurs rencontrées chez les élèves: Confusion dans les prépositions ("J'ai reçu
une perd de pigeons avec même" (= de mémé), "dans les vacances" (= pendant les
vacances) ; absence des prépositions À et DE ("11dit Jean: "on va l'école", ''j'aifini
déjeuner'') ; hypercorrection ("11envoie Jacques à chercher le seau", ''j'ai regreté de
; confusions entre À et DE et d'autres prépositions ("Maman luitout ce que j'ai vu'')
donne de la salade pour manger", "elle sort dans son lit à 6 heures"...). C'est surtout
sur À et DE que portent les difficultés des élèves: il faudrait établir, pour le français,
un classement complet des contextes où apparaissent ces deux prépositions; et pour
le créole, faire une étude détaillée des contextes où sont utilisées les prépositions.
II - Les rèeles de la comDosante transformationnelle: rèeles de transformation.
a - Les types de phrases oblie:atoires : Les déclaratives se caractérisent par
une intonation descendante en fin d'énoncé et la structure P --> SN + SV + (SP).
L'énoncé se subdivise en deux: le thème et le commentaire, ou le sujet grammatical et68 français ET créole de La Réunion
le prédicat (ce qu'on dit du sujet). ---> Le chat / mange la souris. En créole, la
principale différence est qu'en fonction du contexte, le sujet peut être effacé, alors
qu'en français on emploierait un pronom: comparons "Le Iou la vni... apré la mont
son pat... lété blan." à "Le loup est venu... après, il a montré sa patte... elle était
blanche.
Pour le constituant interrogatif, français et créole, on distingue
l'interrogation qui demande une réponse par oui ou par non (''Astèr ou i sava Cilaos,
la ?" ---> Maintenant tu t'en vas à Cilaos ?) et l'interrogation qui porte sur un élément
de l'énoncé ("Kosa i fé kui ? Rougay mori." ---> Qu'est-ce que tu fais cuire? Un
rougail de morue.).
L'interrogation française se reconnaît à l'intonation montante ou bien à
l'inversion du pronom sujet ou encore à la présence d'un morphème interrogatif, ces
trois éléments pouvant être plus ou moins associés.
L'interrogation créole n'utilise ni "est-ce que ?" ni l'inversion d'un sujet
pronominal. On la reconnaît à l'intonation montante et à la présence de mots
interrogatifs, placés en général, mais pas toujours, en tête d'énoncé ("Èl ifé kèl aj ?" --
-> Quel âge a-t-elle? / "Zafèr i koup kann avèk, la, koman i apèl ?" ---> La chose avec
laquelle on coupe la canne, comment ça s'appelle? / "Zot i apèl sa koman ?" ---> Ils
appellent ça comment ?). Dans ce domaine, les jeunes élèves ont des difficultés, en
particulier pour l'inversion du pronom sujet.
L'impératif ressemble au présent de l'indicatif, mais se caractérise par
l'absence de sujet et l'intonation, traduite par le point d'exclamation. En créole, on
utilise soit le verbe ("Espèr in instan l" ---> Attends un peu !), soit les morphèmes
préverbaux "alon", "alé", ce dernier pouvant s'utiliser aussi au singulier (''Alon tap
apat /" ---> Marchons! / ''Alé rod zèrb pou zanimo /" ---> Va / allez chercher de
l'herbe pour les animaux !), soit un pronom emphatique ("Travèrs aou /" ---> Traverse
!). Dans les copies d'élèves, on trouve des interférences avec le créole ("Emmène à
fI,elle /", "aller attaquent le plus grand chef / "assisez / 'J.
b -Les formes facultatives de la phrase.
Pour la négation, le français emploie NE (obligatoire à l'écrit, facultatif à
l'oral) et un adverbe de négation comme "pas", "jamais", "plus" ou des mots négatifs
comme "rien", "personne", "aucun", "nul" Le créole n'utilise jamais l'adverbe
français NE. Comme en français, la négation se place presque toujours après
l'auxiliaire ou après le verbe. "Rien" ou "pèrsone" sont employés avec un adverbe de
négation comme ''pa''.
Les principales erreurs des élèves concernent l'absence de l'adverbe NE
("Mon chat mange pas", "il y a que des filles"...), les interférences avec le système
créole (''Il est pas arriver rien"...) et la place de la négation.
L'emphase en français se reconnaît à une accentuation et à l'emploi d'un
pronom pour reprendre un syntagme nominal ("Marie, elle la prend, la pomme. "),français ET créole de La Réunion 69
adjectival ("Volontaire, Paul l'a toujours été. ") ou prépositionnel ("À Marie, il lui
donne tout ce qu'il a."). Le constituant emphatique a donc un rôle de focalisation.
En créole, noms et pronoms peuvent ainsi être repris par un pronom
d'insistance placé au début ou rejeté plus loin ou en fin d'énoncé: ''Anou, Kréol, nou
lé lafit. " ---> Nous autres, Créoles, nous faisons la fête. / "Zèrb torti, koméla, i done
sa le chien. "---> L'herbe à tortue, maintenant, on donne ça aux chiens. / ''Ni sava
Saint-Denis, noue" ---> Nous allons à Saint-Denis, nous. On emphatise les adjectifs, la
phrase, les circonstanciels par d'autres moyens ("Li lété malad mèm. " / ''Li té malad
malade " ---> Malade, il l'était! / Pour être malade, il l'a été. / "Paris mèm, Ii sava
demin." ---> À Paris, il y va demain.) : l'intonation a ici une grande importance.
L'enseignement du français, tourné vers la belle langue écrite, rejette l'emphase,
typique du style parlé. Or, dans une pédagogie du français oral, l'emphase a sa place.
La transformation passive en français est possible en principe avec les
verbes transitifs directs: le COD du verbe actif devient sujet du verbe passif; le sujet
du verbe actif se transforme en complément d'agent. On emploie l'auxiliaire "être" et
le complément d'agent peut être effacé. Le passif, pourtant au programme des élèves
de CM! et CM2, apparaît très rarement dans les copies. On n'emploie pas le passif en
créole, bien que certaines tournures s'en approchent: "Ti bèf lé anmaré. " ---> Le veau
est attaché. ---> ''Anmaré'' est considéré comme un adjectif / "Bisik la bien vand " --->
Les bichiques se sont bien vendues. ---> On traduit plutôt ici le verbe créole par un
verbe pronominal de sens passif / "Li la gingn in bèzman èk son monmon.." ---> Il a
reçu une volée de sa mère. ---> La forme active, en créole, est préférée.
c -Les enchâssements de phrase: la subordination.
Dans les complétives, la conjonction "que" est facultative en créole et la
transformation infinitive, possible en français quand le sujet de la principale et celui
de la subordonnée sont identiques ("Jean croit qu'il est malade." ---> "Jean croit être
malade. ft), n'existe pas en créole, car il n'y a pas de conjugaison, de désinences
marquées pour l'infinitif. Ainsi, les erreurs des élèves les plus fréquentes sont
l'absence de la conjonction ("Elle pense sa maman va la grondé. '~, la non-
concordance des temps, l'emploi incorrect des modes...
Dans les circonstancielles, on retrouve chez les élèves l'absence de "que" et
certaines phrases contiennent des calques de structures créoles: "Les garçons ferment
If,laporte pour la maîtresseentrepas. ''J'ai demandé du riz pour moi manger. "
Les relatives, en créole, sont introduites facultativement par l'opérateur "ke"
pour les fonctions de sujet et d'objet, "ki" n'existant pas: ''Nana klos la k i lé lèv
azote" ---> Il Ya cette cloche qui les fait se lever. / ''Na dmoun i gardé le feu le soir. " -
--> Il Y a des gens qui gardaient le feu le soir. Les erreurs les plus fréquentes
rencontrées chez les élèves sont l'absence d'opérateur (''J'entends les enfants crient'~,
la confusion "qui" / "que"...70 français ET créole de La Réunion
d - Ouelques autres transformations.
La transformation pronominale: En français, dans les phrases
déclaratives, les SN sujets pronominalisés restent à la même place, devant le verbe.
Dans les interrogatives, le pronom sujet suit le verbe. À l'impératif, les pronoms sont
après le verbe.
En créole, système oral, le pronom est souvent effacé. Il n'existe pas de
différence entre le pronom objet 1 et le pronom objet 2, alors qu'en français on a
"le", "la", et "lui". "Li", "zot", "sa" sont quelques-uns des pronoms créoles sujet; les
pronoms compléments correspondants, toujours placés après le verbe, sont "ali",
, . , p , , ("azot" "sa". "ali" ar exem le eut vouloir dire "le" "la" mais aussi "lui" leP P
genre, de plus, n'est pas marqué).
Les principales erreurs des élèves portent sur la confusion entre les pronoms
COD et COI du français, - distinction n'existant pas en créole - (''Je lui connaît de
puis l'entemps. '~, l'absence de pronom complément ("La maman de Brigitte va
gronder. '~, les confusions de genres ("(les filles) Ils fait crier la maîtresse. '~, les
interférences avec les structures créoles ("Maman a donné a lui un coup de règle. '~ et
les hypercorrections ("Ma petite sœur queje l'aime bien. '~...
La transformation impersonnelle se fait en français ("Des gifles
pleuvent." ---> "Il pleut des gifles. "), mais pas en créole ("La pli i tonb. " ---> Il pleut. /
"Solèy i poik." ---> Il fait chaud.) : le sujet logique est en position de sujet
grammatical.
La transformation nominale permet, à partir de verbes et par suffixation
de former de nombreux noms: en fran,çais ~ "offrir" / "offrande" ; "loger" /
"logement", etc... ; en créole: "mayé" / "mayaz", "ziré" / "zirman".
Remarques sur l'analyse des erreurs: Le travail d'analyse des erreurs
dans une perspective contrastive doit faire partie de la formation des enseignants.
L'échec scolaire vient notamment de l'insécurité linguistique de l'enfant face à une
langue qu'il ne parle pas chez lui. Il utilise alors une interlangue et ce d'autant plus
que français et créole sont proches lexicalement (mais pas forcément
sémantiquement) : il parle un français approximatif et donc un créole appauvri. Pour
l'enseignant, une bonne connaissance des structures du français et du créole est
nécessaire pour déceler les calques ou interférences mais aussi une prise de
conscience des conséquences de la situation diglossique : déstructuration et
insécurité en LI (le créole) entraînant l'hypercorrection en L2 (le français). Et ce qui
concerne la langue s'applique à la culture: comment des enfants peuvent-ils être
motivés face à des consignes didactiques abstraites, face à des contenus étrangers à
leurs préoccupations, à leur manière de vivre?
Pour concrétiser ses réflexions, Pierre Cellier présente une assez longue
rédaction d'élève de CMl dont les erreurs sont classées, analysées dans une "grille de
classement des causes supposées des erreurs", qu'il a élaborée en prenant en
compte le contact des langues L 1 / L 2 (les interférences) et aussi les difficultésfrançais ET créole de La Réunion 71
internes de L2. Cette grille comporte 28 rubriques définissant la catégorie de l'erreur,
par exemple: N (genre) ; Adj (accord) ; V pronominal; prépositions à / de :
confusion, absence ou présence superflue; pronom complément; SV prépositionnel:
la préposition suivant le verbe est erronée... Cette copie d'élève est analysée,
expliquée, au niveau des erreurs portant sur la phonétique, le lexique et la syntaxe.
Cette analyse serait à compléter selon l'auteur par une étude de l'énonciation.
Cet ouvrage assez ardu, mais très clair et enrichi de nombreux exemples,
peut vraiment aider les enseignants à aborder la syntaxe française en constante
référence avec les structures créoles correspondantes.
CRÉATIVITÉ NARRATIVE EN MILIEU SCOLAIRE
RÉUNIONNAIS:
LA TEMPORALITÉ VERBALE DANS LE RÉCIT
Dans: "Le français dans le monde" - Supplément n° 6 - 45 pages - 1982
par Pierre CELLIER
Bref résumé: L'analyse des erreurs des élèves devrait figurer au programme de la
formation des maîtres. À La Réunion, on pourrait ainsi mieux comprendre les
confusions des enfants, notamment dans l'emploi des temps du récit. L'auteur analyse
en détailles "erreurs" d'une copie d'élève de CM1.
Suite à un sondage sur des élèves créolophones de CE2, CM1 et CM2,
l'auteur constate l'insécurité linguistique des enfants due au monothéisme culturel et
linguistique de l'institution scolaire.
Dans le récit, la principale interférence réside entre la façon de raconter
créole (avec beaucoup de présents et de passés composés) et la manière française
(avec des passés simples et des imparfaits). Puis dans "Erreurs interlinguales et
intralinguales dans le discours des élèves en situation de diglossie" (1982), Pierre
Cellier remarque que l'analyse des erreurs des élèves doit faire partie de la
formation des enseignants et de leurs préoccupations.
Or, bon nombre d'enseignants refusent de prendre en compte la réalité
créole dans le système éducatif: le conflit créole / français entraîne l'insécurité de
l'enfant, le créole devient une référence inhibitrice.
Une grille permettant de classer et d'interpréter les erreurs des élèves est
présentée.
Enfm Pierre Cellier analyse en détail une copie d'élève de CM!, s'attardant
sur les confusions de sons, les «erreurs lexicales» (le créole employé à la place du
français), les « erreurs syntaxiques », expliquées à partir de la syntaxe du créole.72 français ET créole de La Réunion
DESCRIPTION SYNTAXIQUE DU CRÉOLE
RÉUNIONNAIS:
ESSAI DE STANDARDISATION
Thèse de doctorat - 1985 -Fascicule 1 : 752 pages - fascicule 2 : 270 pages
par Pierre CELLIER
Bref résumé: La minoration du créole, dans la situation de diglossie vécue à La
Réunion, est présentée dans ses principaux aspects. Cette grammaire est conçue dans
une optique générative et transformationnelle. Les modalités déclarative,
interrogative, impérative, négative sont présentées ainsi que l'emphase et le passif.
L'auteur étudie le syntagme nominal, les variations du nom, ses déterminants
facultatifs ou non, les notions de genre et de nombre, les divers pronoms... Dans le
syntagme verbal, de nombreux points sont développés: les marques temporelles
antéposées, les périphrases d'aspect, les formes courtes et les formes longues, la
copule, l'indice verbal "i"... Les adjectifs invariables, les divers adverbes, les
prépositions et toutes leurs nuances de sens, les propositions subordonnées, les
conjonctions sont analysés. De très nombreux exemples, transcrits dans une graphie
simple, illustrent les points abordés.
Face à la décréolisation, conséquence de la diglossie, Pierre Cellier souhaite,
par son travail, en atténuer les effets et susciter la création d'outils pédagogiques
adaptés.
Le tome TI de cette thèse contient un corpus de transcriptions
d'enregistrements variés réalisés pour l' "Atlas linguistique de La Réunion" et diverses
productions écrites créoles.
Dans une première partie, "Les composantes socio-symboliques de la
diglossie réunionnaise", l'universitaire présente quelques caractéristiques de la réalité
réunionnaise: isolement, hypertrophie du secteur tertiaire, société de consommation,
inégalités sociales, jeunesse de la population, chômage... Pour une meilleure
compréhension de la genèse du créole, Pierre Cellier fait un bref historique du
peuplement de l'île et donne quelques caractéristiques de ses ethnies.
Quant à la situation linguistique, face au français langue stable de prestige,
le créole apparaît comme changeant selon les lieux et les ethnies dans un contexte de
diglossie: l'école assimilatrice est source de déculturation, la langue maternelle de
l'enfant créole est ignorée au profit de l'uniformité linguistique du français.
La presse, la radio, la télévision, la justice, les discours politiques et même
la littérature écrite sont presque entièrement en français; heureusement, la littérature
orale, les contes, les proverbes sont authentiquement créoles.
Constatant le développement des études sur le créole réunionnais ces
dernières années, Pierre Cellier remarque que le créole est perçu "comme une variétéfrançais ET créole de La Réunion 73
éclatée selon les régions, les ethnies ou les classes sociales" et dévalorisé car
l'ascension sociale implique le français, puis il dresse la liste des différences entre le
créole basilectal (ou "kréol kaf') et le créole acrolectal, plutôt parlé dans les Hauts,
différences flottantes d'autant plus que le français fait aussi sentir son influence dans
ces deux variétés de créole.
La situation de diglossie propre à La Réunion aboutit à une situation
conflictuelle, débouchant sur la minoration linguistique et culturelle. Malgré la
variété, l'instabilité du créole, Pierre Cellier tient à présenter, dans sa grammaire, une
standardisation du créole, dans une perspective générative et transformationnelle.
Dans une seconde partie, sont abordées les modalités déclarative,
interrogative (avec renforcement possible de l'interrogation par "sa", "la" ou "k''),
impérative (notamment avec les auxiliaires "alon", "alé", les pronoms emphatiques
"aou", "azot" ou la particule de renforcement "don''), la négation (les adverbes "pa",
"poin", la place de la négation), l'emphase (la mise en valeur par pronominalisation,
déplacement, par adjonction du marqueur "la'').
Pour le passif, la structure calquée sur le français est très rare; le
complément d'agent peut être introduit par "èk" :"Zanimo la gingn vann èk Paul." :
Les animaux ont pu être vendus par Paul.
Dans le syntagme nominal, le nom présente des variations (anfan / zanfan /
lanfan). Le / z- / prosthétique n'est pas forcément la marque du pluriel. Le créole
construit des mots à initiale consonantique par proclise de l'article défmi (in larozoir)
et de la préposition (dmoun, dri...). Le pronom "sa" est utilisé aussi pour les
personnes et non uniquement pour les choses.
Le déterminant du nom est facultatif ("Douleur na pu." : Il n'y a plus de
douleur. / "Na dé sèrtèn pèrsone zot i voi dvizion. " : Il y a certaines personnes qui ont
des visions.). La posposition de "la", - détermination déictive -, fait office de
démonstratif ("bann gro zèf la" : ces gros œufs). "Bann", précédé ou non d'un
déterminant, est utilisé, tout comme "lé" et "dé" pour marquer le pluriel ("Tout bann
marmay la parti. " : Tous les enfants sont partis.).
Les articles définis sont facultatifs ("dann somin" : dans le chemin; "dan
la min" : dans la main). On peut employer aussi le déictif "la" postposé ("i mèt su
boutèy la" : on met sur la bouteille). "Le", "la", "lé" sont plutôt des "indices
nominaux", dont le fonctionnement diffère de celui des articles définis français.
L'article indéfini singulier (in, inn) fonctionne comme un adjectif numéral et ne peut
s'effacer, - contrairement à l'article indéfini pluriel, lorsqu'il fait référence à toute une
espèce indifférenciée ("i rakont zistoir": on raconte des histoires). On trouve aussi les
articles "réduits" "1"et "d" ("néna dzanimo" : il y a des animaux; "lsans solèy" : la
direction du soleil).
La notion de genre et de nombre est différente de ces catégories du français
et on rencontre un certain nombre de formules figées du français, notamment avec74 français ET créole de La Réunion
l'article défini féminin singulier ("tout la semèn" : toute la semaine; "toulmoun" :
tout le monde).
La notion de nombre est plus une catégorie sémantique que syntaxique, en
relation avec le contexte. Les démonstratifs sont "(se)... la", "(sé)... la", mais aussi
"(sa)... la", ("sa boug la" : ce (ou ces) type(s», l'élément déictif "la" étant presque
toujours obligatoire. Les principaux quantitatifs sont "tou(t)", "in (bon) peu (d)"
(beaucoup de), "inn-dé" ou "dé-troi" (quelques), "sèrtin" ("in sèrtinn pèrsone" : une
certaine personne; "dé sèrtinn pèrsone" : certaines personnes).
Pierre Cellier présente l'expansion du nom "à gauche" constituée d'adjectifs
courts à valeur générale, puis du nom "à droite" formée de relatives,
d'adjectifs, de noms, d'adverbes... Puis il émet des hypothèses sur la "détermination
zéro", l'absence de déterminants et en propose les principaux cas (expressions figées,
généralités, liaison avec une réalité référentielle évidente, principe d'économie...) :
cette "détermination zéro" représente 65 % de la détermination définie et indéfinie!
Le genre existe bien dans la détermination mais il règne une certaine
instabilité: "le" / "la" sont bien en opposition, mais pour les indéfinis, les possessifs,
les adjectifs, le masculin est préféré (on dit "lafanm", "sonfamille", "la chipèk", "son
télévision"...). Cette persistance des genres, à la différence des autres créoles de
l'Océan Indien, serait due à la "décréolisation" de notre créole du fait de l'influence
du français. Les possessifs les plus fréquents, souvent invariables, sont: "mon"
( ), , ( n o"ma'" "out" "ot" "ton" "son" ot" "nout" "z t""sa'")",."
"
Les pronoms: Très fréquente est la "pronominalisation zéro" (absence de
pronom sujet ou de pronom de rappel) : ''Lé agrafé èk infèr. " : (Il) est attaché avec un
fer. / "Kan la tizane lé paré, i boir." : Quand la tisane est prête, on (la) boit.
Les pronoms démonstratifs sont "sa", "sak", "sad": "sak lé misèr" : celui
qui est pauvre; pour le pluriel, on peut utiliser aussi "banna" ("bann la'): "Kosa
banna i utilizé ?": Qu'est-ce que ceux-là utilisaient?
Pour les pronoms indéfinis, "pèrsone", "rien" n'ont pas perdu leur valeur
nominale, ainsi "napoin pèrsone ?" peut se traduire par "il n'y a pas une personne ?"
et "lufé pa rien" par "il ne fait pas une chose".
Pour les pronoms possessifs, aux formes françaises utilisées, le créole
préfère "sad", "sat" ou "sak" + syntagme nominal ou proposition relative: "sak nana
la ba" : les leurs.
Les pronoms personnels des première et deuxième personnes ne s'effacent
que rarement en position de sujet. Pierre Cellier les appelle des "noms personnels" :
ce sont, au singulier, "moin", "amoin", "mi", "moi", "ma"; "ou", "aou", "toué", "ti",
"vi", "tu", "ta", "vou". La forme "vi" s'emploie moins familièrement que "ou", c'est
plutôt une forme de politesse. "Moin" se trouve devant la copule, au présent ou au
passé ("lé", "la", "nana"...) et devant les formes du passé 1 (passé composé) et passé 2
basilectal (imparfait: "moin té i... '). Au futur on utilise "ma" et "ta", formesftançais ET créole de La Réunion 75
If.contractées de "mi va... " et "toué i va... La seconde personne, dans ses variétés, a des
connotations sociologiques. Au pluriel, on rencontre "nou", "nu", "ni", "na" (forme
contractée au futur) et "zot", forme unique pour la deuxième personne. Pour la
troisième personne, les pronoms sujet sont: "Ii", "Iu", "èl", au singulier et "zot" au
pluriel; "ali", "alu", "aèl", "azot" sont les formes des pronoms compléments et celles
des emplois disjoints.
Dans le syntagme verbal, la forme lexicale du verbe est quasiment
invariable et l'essentiel des marques temporelles est antéposé à cette forme: les
périphrases verbales sont de ce fait assez nombreuses: "Moin la fine nétoiy la
mézon. " : J'ai nettoyé la maison. / "Lu gingn pa dir kètchoz. " : il ne peut rien dire...
La plupart des verbes ont une forme longue et une forme courte, celle-ci
étant conditionnéepar la présence d'un SN après le verbe employé transitivement (''/
di Ii la kapé... le chat la kap in morso dviand" : On dit qu'il a chipé... le chat a chipé
un morceau de viande). La forme longue est en général terminée par "-é" ("asiz" /
"asizé" : s'asseoir; "mazine" / "maziné" : penser à...), parfois autrement ("fini" /
''finir''; ''lé'' / "fèr"...). Certains verbes comme "boir", "kasièt" (se cacher), "bat"...
n'ont qu'une forme; d'autres en ont plusieurs ("sor" / "sorti" / "sortir" ; "kouv" /
"kouvèr" / "kouvri" / "kouvrir"...). La copule présente de nombreuses variations ("lé"
/ "Iété" / "été" / "té" / "é" / "sra" / "sré" / "èt" / "étan') et il existe une grande
fluctuation entre "la" et "lé", deux formes mal différenciées (on dit: "li la fini mor"
tout comme "Iilé fini mor" pour: "il est mort").
Le morphème "i" du créole ("mi manjé" = m-i manjé; "Ie tan i sa gaté" =
le temps va se gâter...) n'a pas une valeur temporelle, mais c'est "un marqueur
préverbal propre à l'expression d'un procès lorsque celui-ci n'est pas signalé par un
marqueur antéposé".
L'auxiliarité verbale créole est presqu'entièrement fondée sur l'aspect. Le
présent est caractérisé par l'absence de marques: on remarque une forme verbale
courte, un marqueur de personne, l'indice verbal antéposé "i" ("zot i rod zèrb" : ils
cherchent des herbes). On peut avoir la copule ("moin lé malad" : je suis malade) ou
des périphrases exprimant le présent (''zot lé apré rod zèrb": ils sont en train de
chercher des herbes).
Le passé comporte deux systèmes pour exprimer l'imparfait: la forme
acrolectale est plus proche de l'imparfait français ("mi lezé') ; la forme basilectale
est composée d'un marqueur suivi du verbe ("moin té ilé '). Pierre Cellier les qualifie
de "passé 2". Le "passé 1", correspondant au passé composé et au passé simple en
français, est sur le modèle "moin la lé". Le "parfait du passé 2" (plus-que-parfait)
offre des formes variées: "moin lavé lé", "moin lavéfini (oufine) lé", "moin téfini
If.(ou fine) lé
Le futur simple se construit le plus souvent avec "sa" (parfois "va" et
"sava') : "Zot i sa marché dann chemin" se traduit par: "Ils marcheront sur la76 français ET créole de La Réunion
route." On trouve également "sar" (peut-être une déformation de la prononciation
française [sra]) : "Mi sar voir ma fam." : Je vais voir ma femme. "Mi sa" se
, , , (transforme en "ma" "ti sa" en "ta" "ni sa" en "na" suivis du verbe "Demin ma mèn
aou 0 mètsin." : Demain je te conduirai chez le médecin.). Le futur du passé est
évoqué par la structure: "té i sa" + verbe ("Moin té i sa rod zèrb pour zanimo la." :
J'allais chercher des herbes pour les bêtes.).
À la forme négative, le futur se rapproche de la forme française: "Ifémalra
pa. " : Ça ne vous fera pas mal. / "Lu manjar pu." : Il ne mangera plus. "Rapa" ou
"arpa", par métathèse, peut être considéré comme une sorte d'adverbe du futur négatif
("mi manz arpa": je ne mangerai pas).
Le futur du passé (conditionnel) se compose du verbe et de la désinence "-
ré" ou "-répa" à la forme négative: "Vi voudré manjé." : Vous voudriez manger.
Contrairement à ce qui se passe dans les autres créoles de l'Océan Indien, la copule
Tf,reste bien présente dans les formes "lora", "loré "nora", "noré", "sra", "sré". Pour
Pierre Cellier, le futur, qu'il appelle "prospectif', n'est pas vraiment un temps, mais
un aspect du présent ou du passé.
Les marqueurs aspectifs, antéposés, sont nombreux en créole: les
progressifs indiquent une action en train de se faire: "Li lé apré mazine aèl. " : Il est
en train de penser à elle. / "Fam la la antrin dkakayé." : Cette femme est en train de
rigoler. / "Frédérik té po moud mai: " : Frédéric était en train de moudre le maïs. Les
futurs proches se construisent avec la copule + ''pou'', ''pa loin", ''pré (d)" ("Lu té
pré d mourir. " : Il était sur le point de mourir. / "Lu lé pa loin d'arivé. " : Il est sur le
point d'arriver.). Pour l'accompli on utilise ''fini'' ou ''fine'' ("lu la fini arivé" : il est
déjà arrivé). Pour l'inchoatif, "komans": "Téfine komans épluché tou sa la. " : Tout
avait déjà commencé à se décomposer. L'accompli immédiat possède deux
structures de base ("Zot i sort zoué foutbal. " : Ils viennent de jouer au football. / "Li
vien dsann. " : Il vient de descendre).
Les modaux comportent les verbes ''pé'', "doi", et leurs synonymes: "Mi
doi poz laparèy dan luzine." : Je dois déposer l'appareil à l'usine. / ''Li pouvé pa
marché." : Il ne pouvait pas marcher. / "Lu gingn pa boir." : Il ne peut pas boire. /
"Ma bezoin demandé la fame " : Je devrai demander à la femme. / "Li pa kapab dir
rien." : Il ne peut plus rien dire... Enfin, le marqueur ''lé'', ''fèr'', "factitif / causatif',
est souvent employé ("Kan ou lapré ésèy fé konprann ali in afèr" : Quand tu es en
train d'essayer de lui faire comprendre quelque chose).
La copule est un type de verbe sémantiquement vide; le GV qui la suit peut
être considéré comme une séquence attribut du sujet: "La mèr lé plin, la mèr lé sèk. " :
La mer est haute, la mer est basse. / ''La, la mèr la pa bon, la. " : En ce moment, la mer
n'est pas bonne.
On distingue les verbes transitifs, avec un ou des compléments, le plus
souvent sans préposition ("Ou anvoiy marmay la boutik. " : Tu envoies un enfant à la
boutique.), - la destination n'est pas marquée par une préposition, mais dépend dufrançais ET créole de La Réunion 77
sémantisme du verbe -, et les verbes intransitifs, sans compléments. Pour le verbe
employé de façon absolue, on opte pour la forme longue ("Moin lapré éspéré" : Je
suis en train d'attendre) ; le verbe suivi d'un SN complément, d'un SP ou d'un
adverbe lié au verbe se voit affecté de la forme courte ("Malé rod tinb laba dan." :
J'irai chercher des timbres là-bas.), mais ces règles ne sont pas toujours appliquées.
L'adjectif créole est invariable, difficile parfois à distinguer de l'adverbe ou
du nom: "in bougfay": un homme fatigué; "in boug Cilaos": quelqu'un de Cilaos ;
"in boug lontan": un homme d'autrefois.
Comparatif et superlatif ne sont pas différenciés comme en français. Pour
le comparatif, "ke" est facultatif: "Fénèt la lé plu gran k dan in kaz." : Cette fenêtre
est plus grande que dans une case. / "Mon bra lé plu gran sat in gran pèrsone." :
Mon bras est plus long que celui d'un adulte. On peut dire "méyèr" ou ''pli méyèr"
pour le français "meilleur".
Le rôle des prépositions est de rendre les phrases moins ambiguës. "Avek"
ou "èk" a de nombreuses valeurs. Dans la phrase: "Kan ti bèf lé for, i tir ali avèk sa
maman." (Quand le veau est suffisamment fort, on le retire à sa mère.), il s'agit de
l'origine. Dans "] amar bèf èk in kord" (On attache les bœufs avec une corde.), c'est
le moyen. Dans "Vi vien èk nou jusk 0 fénoir." (Vous venez avec nous jusqu'à la
nuit.), c'est l'accompagnement. Dans ''lfo informé èk demoun." (Il faut se renseigner
auprès de quelqu'un.), c'est le recours à quelqu'un. Dans "] tèt avèk la monmon." (Il
tète sa maman.), il s'agit d'un rapport. Dans ''Nou la achèt le terin èk Ii." (Nous lui
avons acheté le terrain.), c'est la provenance. Dans "Moin arivé èk zot laba. " (Je les
ai rejoints là-bas.), c'est la proximité. Dans "Zot ifé in afèr èk sa. " (Ils font quelque
chose avec ça.), c'est la cause. La coordination est bien marquée dans "le vieu èk la
vièy" (le vieux et la vieille). Changeant de catégorie, "avèk" peut même devenir, en
plus de conjonction, adverbe ("Dé fam i par avèk." : Deux femmes qui vivent
ensemble ).
Pour les prépositions de temps, "dan" peut avoir le sens de "pendant" :
"Dan la gèr, sa lété mizèr.": Pendant la guerre, c'était la misère. "Dan" peut
s'employer comme préposition et adverbe au sens de "dedans" ; de même pour "dsou"
et "dsi". Les prépositions de lieu peuvent aussi être adverbialisées: "Lé zam lapré
batay akoté." : Les âmes sont en train de se battre là tout près. "Chez" n'est pas
créole, on préfère "la kaz": ''Mi sa la kaz mon tonton. " : Je vais chez mon oncle.
Le sens n'est pas toujours le même qu'en français: "Trap mon soulié, mèt
dan mon pié. " : Je prends ma chaussure, je me la mets au pied. / sort dann fon la''l
gorj." : Ça vient du fond de la gorge. "Pour" (''pou'', ''po'') a une valeur de but, de
destination, s'emploie beaucoup comme conjonction de subordination, comme
marqueur préverbal (futur prochain ou progressif). "De" et "à" se trouvent dans des
expressions figées comme "delo" (l'eau), "inn èr dtan" (une heure), "bézèr dpaké"78 fiançais ET créole de La Réunion
(roublard), "sabrakane" (sabre à canne), ''pié dboi" (arbre)... La préposition "an"
existe dans des expressions figées comme "dopi an 50" (depuis 1950), "koz an barok"
flan(parler avec difficulté), misouk" (à la dérobée), "anlèr" (en haut)...
Quand la compréhension n'en est pas gênée, le créole supprime la
préposition: "Moin la vni 8 ère" : Je suis venu à 8 heures.
"Mèm" (ou "minm") est un morphème de renforcement, d'insistance: "Sa
mèm mèm l" : Très exactement! / "Kozé le kréol mèm" : Parler le vrai créole. / "Lété
bon minm" : C'était vraiment bon. / "Lé kou dchabouk i pèt mèm." : Les coups de
fouet claquent fortement. Il existe aussi le redoublement du verbe, à valeur itérative
ou atténuative, de l'adjectif, de l'adverbe, de "mèm": "Lé vieu dlontan i apelé
Zantouraj sak Zété an dur èk gro-gro gaZé." : Les vieux d'autrefois appelaient
"entourage" un mur fait de très grosses pierres.
Dans les règles transformationnelles, l'emploi du pronom sujet est
facultatif, il s'efface notamment devant la copule: "Lé pu bon non plu." : Ce n'est
plus bon non plus. Son emploi ou non-emploi est lié à des règles d'expressivité ou
d'économie. Pour les pronoms compléments, l'effacement est souvent pratiqué, mais
on trouve la forme courte du pronom après une préposition ("zot" au lieu de "azot"
par exemple) : "Marmay i manz kari, zot i manz. " : Les enfants mangent du cari, ils en
mangent. / "Li la port sa pou zot. " : Il a apporté ça pour eux.
La voix pronominale n'existe pas ("mi apèl Zan" : je m'appelle Jean), le
fIleréfléchi peut cependant être marqué par un pronom défini de forme longue ou
kor": "zot i lav azot" : ils se lavent; "larg le kor" : se laisser aller.
La pronominalisation de réduction est souvent pratiquée: "Bann marmay
la la parti Cilaos." -> "Bann la la parti Cilaos." -> "Banna..." ; "Mi done Paul
bonbon la. " -> "Mi done aZi sa. " -> "Mi done ali. " ou même "Mi done. "
Pierre Cellier parle ensuite des règles de transformation aboutissant aux
phrases déclaratives, impératives, négatives, interrogatives. La négation se place après
le verbe pour le présent et le passé 2, sinon après la copule "lé" ou "la". À l'impératif:
le sujet est effacé, les marqueurs "alon", "alé" précèdent le verbe dépourvu de l'indice
verbal "i".
Dans les subordonnées complétives, "ke" est facultatif: "Ou lé sir siklone i
vien. " : Vous êtes sûr que le cyclone vient. / "Ilé Iontan ke moin la pa vu aou. " : Ça
fait longtemps que je ne t'ai pas vu. L'interrogative indirecte peut prendre diverses
valeurs (objet, lieu, condition, matière...) et est introduite par des mots comme "kan",
"si", "koman", "ousa", "kosa", "koué"...: "Li la dmand ali ousa Ii rès." : Il lui a
demandé où il habitait. / "Lu koné pu koué lu lé apré fir. " : Il ne sait plus ce qu'il est
en train de faire.
Les circonstancielles hypothétiques, introduites par "si", demandent
souvent le présent: "Si vi koné pa pèrsone, vi kri.": Si vous ne connaissez personne,français ET créole de La Réunion 79
vous appelez. On peut avoir le passé après "si", puis le présent: "Si la kaz la tonbé, Ii
/criIBon Dié, Ii." : Si la maison est tombée, il appelle le Bon Dieu, lui. / "Si laflne vid
10 ddan, i mèt atèr. " : Si l'eau s'est complètement évaporée, vous retirez la casserole
du feu. On peut avoir le futur du passé 2 (conditionnel) après "si", puis, dans la
principale, le présent ou le futur du passé 2 : "Si moin noré poin dfam..., alor mi vèy
lanfan. " : Si je n'avais pas de femme, alors je surveillerais l'enfant. / "Si son travay i
niré plu..., la Ii sré maléré." : Si son travail ne marchait plus..., alors il serait pauvre,
etc.. .
If,Les subordonnées de temps sont introduites par "lean", "kan(ke)
''juskatan(ke)'', "(a)lèrk", "dépi(k)", etc... ''Akoz'', ''pask'' marquent la cause. Pour le
but, ''pou'' parfois suivi de "ke" est très employé ("Moin la chofin pé d kafé pou moin
boir." : Je me suis fait chauffer un peu de café.) et le plus souvent précédant
directement le verbe: "Le diab la batu sa Jam pou marié ansamb sa fly. " : Le diable a
battu sa femme pour se marier avec sa fille. Lorsque les sujets de VI et V2 sont
différents, celui de V2 ne s'efface pas: "I lès in trou pou la flmé sorti. " : On laisse un
trou pour que la fumée sorte. Les circonstancielles de comparaison se construisent
avec "kom": "Lu lé mèg kom in èskelèt. " : Il est maigre comme un squelette.
Pour introduire les relatives, l'opérateur "ke" est facultatif: "In boug i koné
pa son chemin, Ii rod partou." : Quelqu'un qui ne connaît pas sa route, il cherche
partout. / "Zot i mèt an ta le matin ke zot i par march dann Jeu la. " : Ils les mettent en
tas le matin où ils vont marcher dans le feu. "Ki" équivaut à "ke" + l'indice verbal "i":
"Sé la kloch ki Jé lèv azote "= "Sé la kloch ke Ii i fé lèv azote " "Sak" peut s'employer
pour des personnes ou des choses: "sak la di aou sa... ": celui qui vous a dit cela;
"sak lu Jé" : ce qu'il fait.
Pierre Cellier distingue les relatives restrictives (le déterminant du SNI est
défini) des relatives appositives (ce déterminant est indéfini, par exemple comme dans
la phrase: "Le barasoi lété in pon ki alé dan la mère " : Le barachois était un pont qui
avançait dans la mer). Quand le relatif est en liaison avec un SP, la préposition,
adverbialisée, peut être postposée: "Le tonn lété in morso dbanbou i mèt le boi pouri
dan. " : Le "tonn" était un morceau de bambou dans lequel on mettait du bois pourri.
Les conjonctions de coordination sont assez nombreuses et ont plusieurs
valeurs: "alor" (conséquence), "é" (simultanéité ), "épi" (successivité), "èk",
"ansanm" (simultanéité), "apré" (successivité), "ou" (disjonctif), "mé", "sèlman"
(adversatif): ''Alé rodé, mé sèlman, i di pa aou pou koné." : Allez en chercher, mais
seulement je ne vous dis pas la recette. / "Gramoun prann son bob èk son kayanm. " :
Un vieux prend son bobre et son kayambe.
Pour la subordination et la coordination, le créole, langue orale visant
l'économie, préfère la parataxe, la juxtaposition.80 français ET créole de La Réunion
Dans sa conclusion, Pierre Cellier constate les limites de son travail et pense
qu'une pragmatique du réunionnais reste à faire. Il faudrait aussi discuter des termes:
basilecte, acrolecte, interlecte, créole francisé, français créolisé... ; en tout cas, la
langue connaît actuellement une décréolisation à cause de l'influence de la langue
dominante en situation de diglossie.
L'auteur déplore que l'on n'en sache pas plus sur les origines du créole et
remarque son appartenance aux langues romanes tout en ayant son évolution interne;
il affirme les effets idéologiques de son travail de standardisation de la syntaxe
créole: diminution des effets de la "dysglossie", notamment à l'école, atténuation du
déni de soi, préparation à des outils pédagogiques donnant les mêmes chances à tous,
même aux créolophones unilingues.
L'universitaire présente les difficultés de son travail (analyse propre au
créole sans tomber dans le piège des analogies avec le français, frontière floue entre
standardisation et normalisation, frontières linguistiques imprécises). Par rapport au
mauricien et au seychellois, le créole réunionnais n'a pas mené à terme la logique
interne de la créolisation à cause de survivances structurelles de la langue-mère
(copule, négation, futur négatif, fossilisation de quelques structures).
Le corpus (fascicule 2) est constitué d'enregistrements réalisés par
Christian Barat de 1975 à 1981 pour l' "Atlas linguistique de La Réunion". Pierre
Cellier a retenu 22 points d'enquête, dans les Hauts et sur le littoral: les témoins en
général ont plus de quarante ans et sont créolophones unilingues. Leurs paroles, mine
de renseignements culturels dans de nombreux domaines, sont représentatives de.telle
ou telle variété de créole: on trouve des phrases, des dialogues, des textes sur tel
proverbe créole, sur les combats de coqs, tel cyclone, une recette de cuisine, la
sorcellerie, la médecine populaire, la langue créole, les races, telle tradition indienne,
le volcan, l'histoire de l'île... Pierre Cellier justifie le choix de la graphie retenue pour
retranscrire ces enregistrements, ni purement basilectale, ni phonétique, mais
aisément lisible et respectant la tendance basilectale ou acrolectale du parler de
chaque témoin. L'avantage de cette graphie est que le lecteur moyen n'est plus dérouté
en lisant du créole.
Dans une seconde partie, Pierre Cellier présente des productions écrites
créoles actuelles, extraites d'ouvrages littéraires et de la presse écrite, et même une
bande dessinée. L'intérêt pédagogique de ce corpus est évident pour des exercices de
comparaisons créole / français, des traductions, une découverte de la culture locale...
Cette thèse de Pierre Cellier, d'une haute tenue intellectuelle, n'est pas
toujours facile à lire. Les nombreux exemples donnés sont convaincants et d'un intérêt
pédagogique certain. Cet ouvrage aborde scientifiquement la syntaxe créole, lui
redonne ses lettres de noblesse et propose un code graphique très clair devant
permettre à tous de lire et d'écrire le créole en toute sérénité.français ET créole de La Réunion 81
DYSGLOSSIE RÉUNIONNAISE
Cahiers de praxématique N° 5 - pages 45-66 - 1985
par Pierre CELLIER
Bref résumé: Les conséquences de la diglossie sont l'échec scolaire et la perte de
l'identité. Face au français standard, le créole apparaît souvent comme du "français
abâtardi", que l'école doit rectifier ou même éradiquer.
Le français est la langue standard, monolithique, la langue du pouvoir, de
la position sociale; le créole est perçu comme changeant (le "gros créole" est
différent du "créole clair", plus proche du français régional).
Un sentiment très répandu est que le créole est du "français abâtardi", sans
grammaire: l'école doit donc enseigner le français pour rectifier le créole, ou même
l'éradiquer. Ce dernier est vraiment déprécié tout comme la culture réunionnaise,
alors que le français est idéalisé.
La frontière linguistique entre français et créole est floue: même certains
élèves-instituteurs jugent créoles certaines formes françaises et vice-versa (emploi du
français régional, insécurité linguistique).
Les diglottes actifs (couches sociales moyennes supérieures) déprécient, en
général, le créole. Les diglottes passifs (beaucoup d'élèves "éteints") rejettent
inconsciemment ou le créole ou le français. La diglossie concourt à l'échec scolaire et
à la perte de son identité.
LA SITUATION LINGUISTIQUE
DE L'ENFANT RÉUNIONNAIS
CRÉOLOPHONE APRÈS QUATRE ANNÉES
DE SCOLARISATION ÉLÉMENTAIRE
Thèse de Doctorat de Troisième Cycle
Centre Universitaire de La Réunion - 1976 - 482 pages
par Pierre CELLIER
Bref résumé: La langue maternelle de l'immense majorité des enfants de La Réunion,
le créole, est écartée de l'école. On aboutit aux retards scolaires, aux blocages
psychologiques, à l'acculturation. La norme est le français écrit, celui de la
bourgeoisie métropolitaine.
Or, pour arriver au bilinguisme, il faut prendre en compte la langue et la
réalité locales. Par rubrique et par ordre de fréquence, l'auteur présente les confusions
des élèves entre le français et le créole. Ses enquêtes l'amènent à mettre en évidence le
lien entre niveau scolaire et milieu social. Pour lui, le créole doit entrer à l'école.82 français ET créole de La Réunion
Un bref aperçu historique permet de constater que le créole réunionnais
trouve son origine dans divers français régionaux duXVnèmesiècle, simplifiés, allant à
l'essentiel pour que la communication s'établisse entre colons et avec les esclaves.
Mais le créole n'est pas du français "abâtardi", c'est une langue qui a son originalité
propre. Actuellement le paradoxe est que plus de 95 % de la population parle créole et
que toutes les communications officielles se font en français.
Pourtant on décèle à La Réunion plusieurs niveaux de langue liés au niveau
social. Le continuum linguistique va du français, langue de prestige, au créole, en
passant par le français régional et le français créolisé, plus marqué, caractérisé par
l'alternance d'emplois de règles appartenant au français et au créole. Les
interférences entre ces deux langues sont donc fréquentes, tout comme
l'hypercorrection : c'est l'insécurité linguistique. Nous sommes confrontés à une
situation de diglossie: deux langues, proches, le français et le créole, sont en
présence, mais ne sont pas mises sur le même plan. L'emploi de la langue française est
valorisant. La langue maternelle de la plupart des enfants, le créole, est écartée de
l'école, ce qui est source de blocages psychologiques, d'acculturation, de conflits. Un
véritable bilinguisme (reconnaissance du parler et de la culture créoles et
apprentissage du français, langue internationale, à partir d'une analyse contrastive des
deux systèmes linguistiques en présence) résoudrait bien des problèmes.
Un court historique de l'enseignement élémentaire à La Réunion montre que
l'on n'a jamais tenu compte du créole. Le français, surtout "écrit", est seul en usage et
on ne se préoccupe pas de la didactique du français en milieu créolophone. On
pratique une politique d'assimilation à la Métropole, on veut reproduire les inégalités
de la société coloniale. La formation des maîtres est insuffisante et souvent
incohérente, résultat d'une politique éducative du "court terme". À La Réunion, les
retards scolaires, nettement plus élevés qu'en Métropole, sont dûs surtout au milieu
social défavorisé de nombreux enfants et aussi aux classes surchargées, à
l'insuffisance du pré-élémentaire, au contenu de l'enseignement, dont la norme est
celle du Métropolitain bourgeois: on ignore la culture et la langue de l'élève. On
comprend alors son absentéisme, son manque de motivation. En particulier, les
résultats de l'enseignement du français se révèlent catastrophiques: il existe un
lien entre l'origine sociale, le retard scolaire et la réussite ou l'échec en français.
Les affirmations de Pierre Cellier sont fondées sur les résultats d'une vaste
enquête auprès des enseignants du cycle élémentaire de toute l'île (2.594 ont répondu
à son questionnaire). Des pourcentages très précis, des graphiques, des tableaux
accompagnent ses constats, ainsi que des témoignages d'enseignants.
Ainsi, une minorité considèrent le créole comme une langue et l'utilisent
ponctuellement en classe. On l'accepte souvent dans les petites classes et de moins en
moins jusqu'au CM (pour amener l'élève à sortir de son mutisme et le conduire au
français). Une rénovation véritable devrait apporter un contenu scolaire moins coupéfrançais ET créole de La Réunion 83
de l'environnement culturel et linguistique de l'enfant et de nouvelles relations entre
enseignants et enseignés.
De plus, la non-prise en compte de la réalité locale retarde l'enfant dans
son évolution cognitive. Tout en sachant que la linguistique ne résout pas tout,
reconnaissons que l'apprentissage du français ne peut plus faire l'impasse sur la
culture créole. Il faut arriver au vrai bilinguisme: non pas le français ou le créole,
mais le français et le créole.
La seconde partie de la thèse montre que dans l'optique d'une pédagogie du
français langue seconde, il est indispensable d'analyser et de comparer les structures
du français et du créole. Après quelques remarques sur la phonétique et la phonologie
du créole, l'auteur donne des exemples concrets et commentés des interférences
lexicales très nombreuses dues aux mots créoles et français identiques formellement
mais différents par le sens.
Suit une analyse contrastive de quelques éléments de morpho-syntaxe,
choisis en fonction des erreurs les plus fréquentes des élèves en français. Les
exemples donnés sont puisés dans un corpus composé d'enregistrements d'adultes et
d'enfants de plusieurs écoles et parfois de textes écrits. Bien sûr, les catégories
grammaticales du créole ne sont pas à calquer forcément sur celles du français.
D'abord, le syntagme nominal est abordé: les principaux déterminants du
créole, l'absence de déterminant, les marques du pluriel, et notamment l'emploi de [b
an], en relation avec les structures françaises et les types d'erreurs les plus fréquents,
sont présentés.
Les différences entre les pronoms français et créoles sont bien établies: par
exemple les pronoms sujet du créole sont différents au singulier et au pluriel, mais pas
au masculin et au féminin; les pronoms complément du créole sont placés après le
verbe; Pierre Cellier évoque aussi l'économie des pronoms personnels, leur emploi
selon les niveaux de langue...
Puis les prépositions sont comparées dans les deux systèmes linguistiques:
ainsi, "à" et "de" sont utilisés en créole dans des expressions figées et un créolophone
a du mal à comprendre quand il faut les employer en français, car la tendance de sa
langue est la simplification.
En ce qui concerne le syntagme verbal, la grande différence est l'utilisation
de désinences en français et de marqueurs d'aspect antéposés en créole ("je
chantais" vs "moin té i chante'~, tels "i" pour le présent, "sava", "sa" pour le futur,
iff,
"la", "té ''fini'' pour le passé. Puis les principales "erreurs" sur le verbe faites par
les enfants créolophones apprenant le français sont signalées.
Enfin, les phrases créoles et françaises orales sont comparées au niveau de
la négation, de la redondance, du passif, de l'interrogation. Pierre Cellier déplore que
le contexte scolaire confine l'enfant à l'emploi de phrases déclaratives qui sont loin de
représenter toute la langue parlée. Pierre Cellier présente ensuite longuement son84 français ET créole de La Réunion
échantillon-témoin (élèves "favorisés" de l'École d'Application à Saint-Denis) et son
échantillonnage de diverses classes de CE2 et CMl de toute l'île (en milieu rural
comme en milieu urbain).
Des pourcentages très précis (sur les niveaux scolaires, le degré d'instruction
des parents, les langues de communication dans les familles, le milieu socio-
économique des parents) montrent à l'évidence le lien entre les résultats scolaires et
le milieu familial. Un corpus de 679 copies de tous ces élèves a été constitué,
complété par des séances d'enregistrement. Au total, 236 élèves qui ont réalisé 4.622
phrases! Cinq copies contenant beaucoup d'erreurs sont transcrites puis analysées,
d'abord naïvement, puis dans une optique générative et transformationnelle. Les plus
fréquentes sont d'origine phonétique, puis concernent le verbe, le pronom personnel
complément, le lexique et la préposition. Des tableaux très précis indiquent le nombre
et le pourcentage de catégories d'erreurs (vingt-neuf sont proposées) par école.
Avec de nombreux exemples, l'auteur présente, classées, les principales
erreurs des élèves et essaie de les expliquer, esquissant les éléments pour bâtir une
"grammaire de l'interlangue", à vocation pédagogique: verbes, pronoms complément,
prépositions y ont la plus large part. Beaucoup d'erreurs d'élèves sont expliquées,
voire "décortiquées", dans une optique transformationnelle et pédagogique, pour
retrouver le schéma de pensée de l'enfant.
Le corpus constitué d'enregistrements montre que les jeunes élèves, à l'oral,
utilisent spontanément le créole et quand ils se surveillent, ils parlent une interlangue
faite d'emprunts à LI et à L2. Que comprennent-ils exactement du français à l'école?
Il faut poser le problème de l'Éducation à La Réunion: ni le français seul, ni
le créole seul, mais la recherche d'un vrai dialogue de langues et de cultures, d'un
véritable bilinguisme. C'est pourquoi le créole doit avoir sa place à l'école, après
information, discussion et expérimentation.
LES ENJEUX SOCIAUX DE L'ENSEIGNEMENT
DU FRANÇAIS
Micro-fiches des Archives départementales - 1983-1984 - 13 pages
par Pierre CELLIER
Bref résumé: L'échec scolaire vient de l'inadaptation de l'institution scolaire à l'enfant
réunionnais: on ne prend pas en compte le créole. Quelques propositions sont
avancées pour un enseignement plus proche des réalités locales.
L'idéologie pédagogique actuelle préconise d'inculquer le français et de
chasser le créole qui n'entre à l'école que par la petite porte (Cf. l'option "Langues et
ème).cultures régionales" en 4français ET créole de La Réunion 85
Or 89 % des familles n'utilisent que le créole. Toute initiative pédagogique
recommandant de prendre en compte le créole a été réprimée et vidée de sa finalité.
Pour les responsables, l'échec scolaire vient de la situation socio-économique des
familles.
Pour Pierre Cellier, il vient de l'institution scolaire inadaptée contribuant
à la déculturation de l'enfant. Le problème essentiel est celui de la formation
élémentaire.
Quelques propositions sont présentées: acquisition d'abord orale du
français, élaboration d'une méthode et de contenus adaptés à La Réunion, mise sur
pied d'une équipe pédagogique départementale, formation continue des maîtres.
NORMATIVITÉ DU FRANÇAIS ET
A-NORMATIVITÉ DU CRÉOLE:
EFFETS LINGUISTIQUES ET IDÉOLOGIE
PÉDAGOGIQUE EN MILIEU DIGLOSSIQUE
IVèmeCommunication au Colloque International d'Études Créoles
Lafayette -Louisiane - 1983 - 8 pages
par Pierre CELLIER
Bref résumé: Malgré de timides changements, la non-prise en compte de la langue
maternelle des enfants entraîne la déculturation et l'échec scolaire. La réussite passe
par le français.
On enseigne un français très normalisé, standardisé. Alors que le créole est
considéré comme instable, changeant, marqué par la variation. L'idéologie
pédagogique, dans le contexte diglossique de La Réunion, prône d'inculquer le
français et de chasser le créole; cependant, il faut signaler quelques changements
timides. Avec l'option créole, il entre dans les collèges par "la petite porte". Pendant
les trois premiers mois, en Maternelle, l'accueil peut être fait en créole.
L'échec scolaire est la conséquence de cette idéologie: 24 % d'élèves par
tranche d'âge entrent en seconde; 48,15 % sont orientés en CPPN et CPA! Ceux qui
ont une bonne maîtrise du français peuvent espérer avoir des emplois à
responsabilités; aux autres, avec leur créole dévalorisé, les emplois subalternes! Pour
le Vice-Rectorat, l'échec scolaire s'explique surtout par le déficit économique des
familles; pour Pierre Cellier, il tient surtout à la non-prise en compte de la langue
maternelle de l'enfant, à l'institution scolaire, monde de la diglossie, de la
déculturation implicites, qui apporte le progrès à ceux qui acceptent la normalisation
qu'elle institue; ceux qui ne sont pas conformes à la norme sont rejetés.
Autrefois, on parlait de ''fusiller le créole" ; aujourd'hui, on tente de
l'évacuer en douceur. La formation des enseignants devrait attirer l'attention des futurs
maîtres sur la "manipulation idéologique des "objets symboliques", sur les effets de la86 français ET créole de La Réunion
diglossie. Pour qu'on arrive à une reconnaissance de l'identité linguistique du
créole réunionnais, Pierre Cellier évoque sa "grammaire comparée du créole et du
français" : il veut décrire un créole "standardisé", un noyau linguistique stable,
malgré la variation. Avant de se lancer dans des méthodologies, la recherche et la
formation pédagogiques doivent saisir les lois de convergence symbolique propres à
la situation de diglossie.
En annexe, des tableaux, représentant le niveau d'instruction des parents,
leur situation socio-économique et l'utilisation des langues en familles, lors d'enquêtes
menées en 1973-1975 puis en 1981-1982, permettent de constater une certaine
élévation du niveau d'instruction. On est passé de 48 % d'analphabètes à 29 %,
moins de dix ans plus tard! En 1981-1982, 61 % des Réunionnais sont de milieu
défavorisé (60 % en 1973-1975), 89 % utilisent le créole seul en famille (contre 92 %
en 1973-1975) et 7 % se servent tantôt du créole tantôt du français (4 % quelques
années avant). L'ARCA estime à 40 % le nombre d'illettrés et à 23 % le nombre
d'analphabètes totaux. En outre, 77 % des plus de 15 ans ne possèdent aucun diplôme.
PROBLÈMES GÉNÉRAUX DE L'ENSEIGNEMENT DU
FRANÇAIS
LANGUE SECONDE OU LANGUE ÉTRANGÈRE
Table ronde sur la pédagogie du français en milieu créolophone
Centre Universitaire de La Réunion - 1976 - 17 pages
par Pierre CELLIER
Bref résumé: Pour un enseignement efficace du français, il faut bien connaître les
langues et cultures créole et française afin de comprendre les difficultés des jeunes
créolophones, à la lumière d'une analyse contrastive aux niveaux phonologique,
lexical, grammatical. L'enseignement de L2 (le français) ne peut se faire sans
référence à L 1 (le créole), pour aboutir à un bilinguisme sans conflit.
Après avoir distingué la langue seconde de la langue étrangère, Pierre
Cellier précise que dans les aires géographiques où existe une langue seconde,
"l'individu vit dans une continuelle situation schizoïde", ne peut pas vraiment être lui-
même car la langue dominante a les fonctions "hautes", l'autre, les fonctions "basses".
Ceux qui sont de milieu défavorisé sont en quête de leur identité, "une
identité brisée".
Pour bien acquérir une langue seconde, il faut faire référence à la première
langue. Des problèmes psychologiques et d'ordre socioculturel se posent alors.
L'enseignement du français, langue seconde, du fait de la situation de diglossie,
produit une déculturation doublée d'un sentiment d'infériorité. "L'enfant est obligé
de restructurer son expérience socioculturelle lorsqu'il apprend une langue seconde. "français ET créole de La Réunion 87
Une étude comparée des deux cultures en présence est indispensable pour
éviter toute dévalorisation. Un enseignement efficace du français doit tenir compte
absolument des phénomènes d'interférences et d'hypercorrection dûs au contact de
LI et L2, l'enseignement de L2 doit se faire toujours en rapport avec LI (langue
maternelle ).
L'analyse contrastive aux niveaux phonologique, lexical, grammatica1...
éclairera l'analyse des erreurs des élèves, ces deux analyses étant indispensables pour
aborder la pédagogie du français langue seconde. Psychologiquement, l'acquisition
d'une langue n'est pas un ensemble d'habitudes, il ne faudra pas abuser des exercices
structuraux; l'explication des mécanismes linguistiques s'avère importante.
Après une étape audiovisuelle, où l'image a une force convaincante, il est
nécessaire d'arriver à une étape plus purement linguistique, l'approche étant globale, la
langue n'est jamais séparée de son contexte socioculturel en liaison avec la situation
maternelle de l'enfant. Le français doit vraiment être appris avec plaisir comme une
langue vivante de communication pour aider à former une personnalité bilingue. Il
faut en finir avec le conflit des langues pour aboutir à un dialogue des langues et des
cultures.
PRODUCTION D'UN SYSTÈME LINGUISTIQUE ET
IDENTITÉ: LA SITUATION RÉUNIONNAISE.
QUELQUES DIRECTIONS DE RECHERCHE
Dans "Culture(s) Empirique(s) et Identité(s) Culturelle(s) à La Réunion"
Publication de l'Université de La Réunion - 1985 - pages 79-88
par Pierre CELLIER
Bref résumé: Le respect de l'identité créole va de pair avec la prise en compte du
créole, notamment à l'école.
Pour certains, l'identité culturelle passe par la reconnaissance totale du
créole réunionnais comme langue; pour d'autres, cette revendication se fait à travers
le français. Au niveau politique, le combat pour l'identité et la langue réunionnaise est
plutôt mené par les gens de "gauche", que l'on taxe alors de séparatisme. La question
linguistique dans l'institution scolaire soulève les passions du fait de la situation de
diglossie (ou plutôt de dysglossie, dysfonctionnement linguistique généralisé, car la
langue parlée par 90 % de la population est réservée aux situations ordinaires par
opposition au français réservé aux situations officielles). Cette dysglossie relève du
niveau symbolique, elle conduit aux affrontements, aux revendications, à
l'insécurité linguistique, au déni de soi.
Cette situation, politisée, entraîne la minoration du réunionnais, jugé
comme un patois sans grammaire, comme du "français abâtardi" : selon la langue88 français ET créole de La Réunion
utilisée, une image valorisante ou dévalorisante est renvoyée à son utilisateur. La
langue est alors vraiment symbole.
L'hégémonie de la langue officielle pèse sur les pratiques de la langue
maternelle: la minoration du créole mène à la perte d'identité, à la folklorisation de la
langue. C'est pourquoi, dans l'éducation, la prise en compte de la langue maternelle
est si importante pour la structuration de la personnalité de chacun et du groupe.
Dans la recherche d'identité, la langue devrait occuper la première place, car elle
implique la structuration du sujet.
Étant donné qu'il existe dans le créole des emprunts au français, une zone
interlectale faite d'interférences entre le créole basilectal (le plus éloigné du français)
et acrolectal (plus proche), on peut se demander quelle identité traverse la production
linguistique créole. Le créole apparaît comme une variété "éclatée", changeante:
certains parlent le "gros créole", d'autres le "joli créole" ; on distingue des différences
aux niveaux phonologique ("bisik" / "bichik"), morpho-syntaxique ("moin té i manz" /
"mi manjé'~, lexical ("gèt" / "argard'~. Malgré ces différences, il est possible d'isoler
un système linguistique réunionnais pour arriver à une standardisation de la langue.
La langue créole est moins perçue d'ailleurs dans ses structures que dans son
reflet ethno-social. C'est un vestige du rapport colonial de domination / subordination.
Telle variété de créole (le "créole cafre") est ainsi minoré, tout comme le créole tout
entier face au français, jugé (faussement) comme monolithique.
Pour l'idéologie dominante, l'identité réunionnaise se constitue sans la
langue créole dans l'identité française. Ce qui laisse croire que la promotion sociale
passe par l'assimilation, le rejet du créole. Ce message peut satisfaire la classe
moyenne bilingue, mais les autres, la majorité?
Leur identité diglossique crée en eux le sentiment de culpabilité, le désir
d'assimilation se traduisant par une hypercorrection langagière. Face à cette
aliénation, certains revendiquent leur identité linguistique, notamment dans
l'Enseignement. Mais les tentatives pour intégrer le créole à l'École Élémentaire, - de
façon à bien délimiter le créole et le français -, se sont heurtées aux refus des
autorités éducatives.
Pourtant la valorisation du créole pourrait grandement favoriser la maîtrise
du français, car l'enfant, respecté dans sa langue, se sentirait respecté dans sa
personne, dans son identité. Mais en ne tenant compte ni de la langue, ni de l'histoire
de l'île, on aboutit à la déculturation, à une crise d'identité profonde. Actuellement,
l'identité réunionnaise semble juste inscrite dans l'espace, les dimensions historiques,
culturelles, langagières étant occultées.

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