Français régionaux et insécurité linguistique

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296318137
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ClaudineBAvaux (éd.)

FRJ\.NÇAIS ~ÉGIONAUX ET INSECURITE LINGUISTIQUE

@L'Hannattan ISBN: 2-7384-4186-6

Collection Espaces francophones

Claudine BAvaux

(éd.)

FR4NÇAIS ~ÉGIONAUX ET INSECURITE LINGUISTIQUE

APPROCHES LEXICOGRAPHOQUES, ENTERACTIONNELLESETTEXTUELLES

ACTES DE LA DEUXIÈME TABLE RONDE DU MOURA 23-25 SEPTEMBRE 1994

Hommage au professeur Pierre Cellier

Éditions L' Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

URA 1041 du CNRS Université de La Réunion 15, avo René Cassin, B.P. 7151 9771S-Saint -Denis Messag Cedex 9

COLLECTION

Espaces francophones

dirigée par Daniel Baggioni et Didier de Robillard

D. Baggioni : Francophonie et multiculturalisme en Australie E. Martinez: Le département français de la Réunion et la coopération internationale dans l'Océan indien. D. Baggioni et D. de Robillard: /le Maurice: une francophonie paradoxale. R. Chaudenson : Créoles et enseignement du français. G. Manessy : Le français en Afrique noire. Mythe, stratégies, pratiques.

Ce travail a bénéficié du concours de l'Agence francophone pour l'enseignement supérieur et la recherche (AUPELF-UREF).

TABLE DES MATIERES Préface Présentation Le travail de conceptualisation D. BAGGlONI Historique de la notion d'insécurité linguistique J. SIMONIN Pour un traitement interactionnel de l'insécurité linguistique ...... D. de ROBILLARD Le concept d'insécurité linguistique: mode d'emploi ...... Quelques situations périphériques J.-M. KASBARIAN "Naziunalizà" : nationaliser, régionaliser, corsiser ...... M. FRANCARD Le provincialisme linguistique des francophones de Belgique ...... M.-L. MOREAU Normes endogènes au Cameroun, au Sénégal et au Zaïre ...... C. BAVOUX Le discours jubilatoire dans la presse régionale, sur fond d'insécurité linguistique ...... Normativité et insécurité linguistique Terrain I : l'école P. CELLIER Insécurité linguistique et éthique éducative: réflexion générale ...... R. TIRV ASSEN Ecole et genèse de l'insécurité linguistique ...... P. FIOUX Quelques sourdines à l'insécurité linguistique ... Terrain Il: La littérature S. MEITINGER Autoportrait d'un ''parvenu intellectuel". Rabearivelo, la langue et la littérature françaises ...... Synthèse et perspectives P. FIOUX et D. de ROBILLARD Essai de synthèse et de mise en perspective ...... 7 9 13 33 55

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PRÉFACE

Le lecteur découvrira dans les articles édités ici un reflet, que nous espérons fidèle, des communications présentées lors de la Deuxième Table Ronde du Moufia, qui s'est tenue du 23 au 25 septembre 1994 à Saint-Denis de la Réunion, à l'initiative de l'URA 1041 du CNRS. Il trouvera également trace, à la fin de chaque article, des discussions que ces communications ont suscitées chez les participants. Une impression se dégage des textes rassemblés dans ce volume, celle d'un mouvement général de progression sur la voie dificile de la conceptualisation de la notion d'insécurité linguistique, mouvement qui s'inscrit dans la continuité des travaux de W. Labov et se nourrit de ceux, plus récents, de N. Gueunier, de M. Francard, etc. sur la question tout en s'ouvrant à d'autres écoles (Ferguson pour la diglossie, Fishman pour la macro-fonction du langage en particulier). Une même attitude se manifeste chez les participants à la Table Ronde, faite d'un salubre irrespect à l'égard des lieux communs les plus largement partagés et des apparentes évidences: pourquoi, se demandent-ils, poserait-on comme préalable que l'insécurité linguistique est plus ou moins forte à la Réunion qu'au Sénégal ou qu'en Belgique ou qu'elle a nécessairement, pour tel locuteur ou dans telle situation, un effet bloquant et une valeur négative? L'insécurité linguistique apparaît à l'analyse comme une réalité multiforme, intermittente et réversible. Elle se révèle et se gère dans l'interaction, même si elle reste étroitement liée à la situation. Au cours de cette réflexion partagée, il est devenu clair pour tous que le choix d'une approche lourdement macrosociolinguistique ne serait pas plus pertinent que celui d'un traitement strictement pragmatique ou interactionnel de l'insécurité linguistique. Aussi les recherches s'orientent-elles actuellement entre

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régionaux

et insécurité

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ces deux pôles, réification du pragmatique.

au risque de deux écueils contraires, celui d'une concept et celui de sa dilution dans l'analyse

L'insécurité linguistique n'est pas directement accessible: elle apparaît, ouvertement ou masquée, douloureuse ou paradoxalement euphorique, atténuée ou même inversée, dans l'énonciation à laquelle elle est liée. Elle n'est pas pour autant un simple phénomène psychologique ou individuel, car elle revêt nécessairement un aspect social, ce qui rend possible la modélisation des comportements au niveau des groupes et des communautés linguistiques elles-mêmes. Une sociolinguistique de l'insécurité linguistique reste possible, à condition que l'on se dote pour l'appréhender d'outils suffisamment fins. Ces actes marquent une pause avant la délicate étape qui verra la traduction des options théoriques en termes opérationnels. C'est à quoi sera consacrée la Troisième Table Ronde du Moufia, qui se tiendra en septembre 1995. En attendant, que soient remerciés les auteurs publiés ici pour leur patience et pour avoir accepté de se plier à la contrainte, uniquement dictée par des raisons éditoriales, de limiter la longueur de leurs articles à une quinzaine de pages. Que soient également remerciés D. de Robillard, P. Fioux, R. Tirvassen, S. Meitinger et A. Bretegnier pour les corrections qu'ils ont apportées au manuscrit et, tout particulièrement, M. Beniamino pour ses conseils avisés et pour son aide au moment de la mise en page. Claudine Bavoux

PRÉSENTATION

L'héritage

de Pierre Cellier

Je souhaite, avec tous ceux qui ont participé à la Deuxième Table Ronde du Moufia, que notre ami et collègue Pierre Cellier trouve, dans ces modestes écrits, une sorte de poursuite, sous une forme différente, de certains de ses travaux. Ils ne pourront, bien évidemment, refléter qu'un aspect des écrits de Pierre Cellier dont les curiosités vont de la syntaxe du créole à la psycholinguistique et à la sociolinguistique, voire à la poétique de Saint John Perse et de Jean Albany. Qu'il trouve également et surtout, dans cet ouvrage, l'expression de toute notre chaleureuse admiration et, tout simplement, de notre profonde amitié. La Deuxième Table Ronde du Moufia: contraintes scientifiques cadre institutionnel et

Dans la droite ligne des préoccupations de nos aînés, les recherches qui nous préoccupent actuellement sur le thème de l'insécurité linguistique sont programmées à l'intérieur de cadres institutionnels qui influencent la façon dont elles se déploient, en imposant certaines contraintes, sur lesquelles il vaut mieux, dès le début, être clair. On peut trouver "honteux", ou "indigne" de la noblesse inhérente aux sciences que celles-ci se plient à de tels impératifs, si l'on a une conception idéaliste de la science. Pour nous, les recherches scientifiques sont une pratique matérialiste, ce qui implique un cadre social, se manifestant parfois par l'action très concrète d'institutions dans le champ de la recherche, qu'il est difficile, et sans doute peu souhaitable d'éviter lorsque cette recherche se fait à l'intérieur d'institutions officielles comme des universités ou laboratoires CNRS, ce qui est notre cas. La présente recherche s'effectue en relation avec deux cadres institutionnels en intersection partielle: il s'agit, d'une part d'un programme faisant partie des activités d'une unité de recherche

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associée au CNRS, et existant depuis une vingtaine d'années, de l'autre de recherches partiellement financées par l'AUPELF-UREF, organisme du "Sommet francophone"l ayant pour mission de favoriser les recherches effectuées dans le cadre d'institutions francophones. Cadre immédiat L'appel d'offre AUPELF-UREF: Etude du français en francophonie

L'équipe de linguistes de l'URA 1041 du CNRS a obtenu, depuis quatre ans maintenant2, un financement qui a accéléré les recherches lexicographiques en cours depuis une dizaine d'années dans ce laboratoire sur le thème de la lexicographie variationniste du français (M. Carayol et alii 1985), qui prenait le relais de travaux sur le créole (R. Chaudenson 1974). Cette recherche a nécessité des travaux de nature théorique visant à délimiter les concepts de "français régionaI3", de "particularité lexicale" etc., et conduit, ce faisant, à prendre appui sur le concept de "norme endogène" de G. Manessy (1993: 17). En résumant les choses abruptement, on dira que si, intuitivement, on a du mal à mettre en évidence la légitimité "positive" (affirmation d'une légitimité) de ces "normes endogènes" dans la plupart des zones, on peut sans doute plus facilement faire apparaître l'insécurité linguistique des locuteurs, dans certaines circonstances, en français standard, ce qui équivaut à démontrer la légitimité "en négatif' des variétés régionales. Cette idée n'est pas qu'une contorsion intellectuelle, comme pourraient le penser de prime abord les sceptiques, car il faut sans doute accepter l'idée que toutes les normes ne sont pas de même nature, certaines, le plus souvent explicites, étant "positives", et visant à s'étendre (normes du français standard par exemple), les autres étant plutôt "négatives" dans le sens où, n'ayant qu'une vocation d'ampleur locale, elles visent plutôt à "résister" aux premières, sans véritable dynamisme expansionniste. Les "normes
I Terme impropre, mais raccourci plus commode que le terme officiellement consacré. 2 Années "scientifiques" de recherches effectives, à distinguer soigneusement des années financières, où il s'agit de la deuxième année seulement, lourdeurs administratives obligent! 3 C'est d'ailleurs ce qui nous dispense de prendre position encore une fois ici.

Préambule

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endogènes" des français régionaux seraient de ce type. De ce fait, elles seraient difficiles à objectiver selon les mêmes méthodes que les normes "positives" puisque n'ayant ni les mêmes fonctions sociales ni le même type de dynamisme. Le questionnement direct de témoins, par exemple, ne donne aucun résultat probant pour les normes endogènes (confirmant en cela les observations de G. Manessy 1993), alors que l'observation de ceux-ci permet de mettre en oeuvre des jeux de susbstitution (Robillard 1993), des sentiments de culpabilité linguistique qui permettent d'affirmer, parfois d'ailleurs un peu paradoxalement contre l'avis explicite des locuteurs eux-mêmes que des normes endogènes existent bien. Mais n'est-ce pas une des fonctions des sciences humaines que de mettre à jour des pratiques implicites, et cela est intéressant surtout lorsque celles-ci vont à l'encontre des discours explicites? On. trouve d'ailleurs chez Labov (1966: 8) "For a working class New Yorker, the social significance of the speech forms that he uses, in so far as they contain the variables in question, is that they are not the forms used by middle class speakers, are not the forms used by upper middle class speakers. [...J Without necessarily making any conscious choice, he identifies himself in every utterance by distinguishing himself from other speakers who use contrasting forms" Le parallèle entre les dialectes sociaux américains et les français régionaux n'est certainement que partiellement justifié globalement, mais l'est totalement sur le point isolé qui nous intéresse, celui de la nature des processus normatifs: français régionaux et dialectes sociaux ont pour fonction de s'opposer (ce que l'on a parfois peut-être abusivement4 appelé la "contre-norme" (Baggioni 1976: 79» plus que de s'imposer. La remarque de W. Labov, en introduction de son ouvrage fraitant de l'insécurité linguistique, montre bien qu'il y a peut-être quelque-chose à trouver, pour les chercheurs en lexicographie variationniste, du côté des problématiques liées à l'insécurité linguistique, ne serait-ce, d'ailleurs, que l'idée générale de la différence fondamentale dans le fonctionnement des normes positives et négatives, si l'on accepte cette idée, ces termes, et les conséquences méthodologiques qui en découlent quant aux techniques adéquates pour faire apparaître ces
4 "Abusivement", justement parce que les mécanismes de la norme et ceux de la contre-norme sont loin d'être identiques.

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variétés de langues et leur degré de légitimité (D. de Robillard 1993: 24 sq.). L'appel d'offre AUPELF-UREF: langues sociolinguistique et dynamique des

Dans ce programme, notre équipe se propose d'explorer d'autres pistes d'étude de l'insécurité linguistique que celles le plus souvent empruntées par la plupart des chercheurs (voir M. Francard, 1994), en mettant à l'épreuve ces approches sur les terrains indianocéaniques constitués par la Réunion, l'Ile Maurice et Madagascar. Ces terrains, à la fois de par les affinités qu'ils entretiennent entre eux, et les différences qui les opposent, proposent au chercheur, on l'a souvent répété après R. Chaudenson, des conditions proches de celles que tout expérimentateur rigoureux aurait pu désirer constituer en laboratoire, la comparaison des différentes situations rendant possibles des études qui isolent tour à tour des variables clés: ainsi par exemple, en comparant la Réunion à Madagascar, on met en regard deux situations où l'influence française a été déterminante, mais où dans un cas, le français s'est trouvé en contact avec un créole, alors que dans l'autre, c'est le malgache qui a pris le rôle de langue de contact. Cadre plus général: l'URA 1041 du CNRS (Réunion)

Dans cette unité de recherche, où le contact de langues a été l'un des grands axes de recherche (y compris en diachronie: étude de la genèse des créoles), il n'est pas nécessaire d'insister sur le fait que l'étude de l'insécurité linguistique ne peut que constituer un apport fécondant, surtout que, depuis les origines de cette équipe, des préoccupations pédagogiques ont animé ses chercheurs, celui qui a le plus exploré cette voie étant sans doûte Pierre Cellier. Ces travaux sur l'insécurité linguistique peuvent être considérés comme un prolongement naturel de ses travaux sur la problématique de l'école et des langues à la Réunion et dans l'Océan Indien. Didier de Robillard

Daniel BAGGIONI Centre Dumarsais

Université d'Aix-Marseille URA 381 Université Paris VII
LA NOTION D'INSÉCURITÉ LINGUISTIQUE CHEZ LABOV ET LA SOCIOLINGUISTIQUE CO-VARIA TIONNISTE ET SES PRÉCURSEURS LITTÉRAIRES

Notre collègue Pierre Cellier, qui a consacré une bonne partie de ses recherches aux problèmes de standardisation d'une langue en situation de minorisation linguistique, ne devrait pas rester indifférent à ces quelques réflexions tournant autour des problèmes de norme et d'insécurité linguistique. On sait qu'à la Réunion, le parler créole, dévalorisé par la plupart des locuteurs, puisqu'il est perçu par ceux-ci comme une variété non prestigieuse du français, est loin de produire, dans son usage, des réflexes d'insécurité linguistique comme c'est le cas en revanche pour la prise de parole en français. Pourquoi? Tout simplement parce que, dans la communauté linguistique réunionnaise, la norme est représentée par une variété standard du français, largement fantasmée par les locuteurs, et que le créole, non standardisé, ne peut opposer une "contre-norme" susceptible de rivaliser avec la norme française. Ces quelques mots, outre le rappel de la contribution de Pierre Cellier à la description de la syntaxe du créole réunionnais en vue de son éventuelle standardisation, me permettront d'annoncer ce que je tenterai de démontrer plus loin: la nécessité, pour une réflexion théorique autour de la notion d'insécurité linguistique, de lier celle-ci à une définition rigoureuse de ce qu'on entend par "norme" et "communauté linguistique".

1. Labov et la théorisation de la notion d'insécurité linguistique
Ce qu'on croit être le concept d'insécurité linguistique apparaît, du moins dans les écrits scientifiques, chez Labov (1976: 199-201) et c'est à ce seul auteur et à ce seul ouvrage que se réfèrent les études que nous avons consultées (Gueunier, Genouvrier et Khomsi, 1978; Francard, 1993), pensant de bonne foi trouver plus de

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matériaux bibliographiques propres à assouvir notre curiosité d'historiographe de la linguistique. Nous n'aurons pas davantage de renseignements dans les dictionnaires encyclopédiques français (on retrouve le même mutisme dans les ouvrages anglo-saxons ou allemands) du type de celui publié sous la direction de B. Pottier Le langage (1973) ou les désormais classiques Dictionnaires des Sciences du Langage de Larousse O. Dubois et alii éds., 1994) ou du Seuil (O. Ducros & T. Todorov éds., 1978) sans parler du vieux Dictionnaire de linguistique des P.U.F. (éd. 1980) publié sous la direction de G. Mounin.

1.1. Absence d'une théorisation linguistique chez Labov

de l'expression:

insécurité

Et pour cause, car il serait hasardeux de trouver chez Labov lui-même la moindre définition articulée théoriquement de l'expression insécurité linguistique. A peine peut-on extraire des rares endroits où le "concept" figure les énoncés suivants: Tout indique que les locuteurs de la petite bourgeoisie sont particulièrement enclins à l'insécurité linguistique, d'où il s'ensuit que, même âgés, ils adoptent de préférence les formes de prestige usitées par les membres plus jeunes de la classe dominante. Cette insécurité linguistique se traduit chez eux par une très large variation stylistique; par de profondes fluctuation au sein d'un contexte donné; par un effort conscient de correction; enfin par des réactions fortement négatives envers la façon de parler dont ils ont hérité. Nous sommes parvenus à une mesure simple, mais précise, de ce phénomène au moyen d'une méthode spécifique, fondée sur le comportement lexical. On présente au sujet dix-huit mots dont la prononciation varie de façon socialement significative: vase, aunt, escalator (vase, tante, escalier mécanique); etc., et on lui demande de choisir la forme qu'il estime correcte: [veiz] ou [vaz], [ae'nt] ou [a:nt], [€skaleIta] ou [€sk}uleIta], etc. On le prie ensuite d'indiquer laquelle de ces formes il emploie habituellemnt. Le nombre de cas où ces deux choix diffèrent constitue l'indice d'insécurité linguistique (ilL). C'est au sein de la petite bourgeoisie qu'il atteint son plus haut degré. (Labov, 1976 : 183-84) Dans ce premier texte fondateur, Labov distingue donc: - un moment de repérage des symptômes d'insécurité

D. BAGGIONI : la notion d'IL chez Labov...

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linguistique dans la petite bourgeoisie que sont selon lui la forte variation stylistique et tout ce qui l'accompagne du fait de la forte conscience de la norme dans ces couches sociales (fluctuations au sein d'un contexte donné, effort conscient de correction) et l'autodévalorisation de son propre parler;

-

un moment

de mesure

de l'insécurité

linguistique

au

moyen d'un test qui, selon Labov nous donne l"'indice d'insécurité linguistique", découverte qu'il juge suffisamment importante pour la doter du sigle "IlL". On comprend mal alors le peu de cas qu'accorde l'auteur à cette découverte puisqu'on n'en trouve trace qu'une fois dans un autre passage (ibid. pp. 200-201) qui n'ajoute rien d'un point de vue théorique au premier. Il réalise, en quelque sorte, les promesses du premier passage en donnant les résultats du test débouchant sur la mise en tableau de l'IlL suivant les classes socio-écomnomiques, permettant de vérifier, une fois de plus, l'insécurité linguistique de la petite bourgeoisie. Car il semble bien que ce concept, ou cette notion ait été conçue uniquement en vue de montrer le rôle moteur joué par la petite bourgeoisie dans la diffusion du changement linguistique. L'insécurité linguistique de la petite bourgeoisie, en effet, par les phénomènes d'hypercorrection qu'elle entraîne, met en avant les nouvelles normes nées en dehors d'elle mais qui, à sa suite comme porte-parole involontaire du up ta date, se répandent dans l'espace social, de haut en bas et, dans la pyramide générationnelle, d'une classe d'âge à l'autre, à partir des celles qui "lancent les modes", c'està-dire les 18-25 ans. 1.2. Abandon de la problématique .

de l'insécurité linguistique chez

Labov

Dans les travaux de dialectologie sociale de Labov (Language Stratification in the Inner City, Martha's Vineyard), on ne trouve pas trace, à ma connaissance, du "concept d'insécurité linguistique". Dans le travail sur les Ghettos noirs (Le parler ordinaire), dans le chapitre consacré à "la langue des paumés", il n'est pas question non plus d'insécurité linguistique, mais ne peut-on pas faire le parallèle avec les performances observées dans la petite bourgeoisie lorsque Labov constate la même instabilité des réalisations phonétiquesphonologiques et même morphologiques hésitant entre la norme du vernaculaire noir anglais (BEV ou en français VNA) très stable dans le noyau dur (les affranchis ou potes)et la norme de l'anglais standard?

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Les paumés (lames) dans le langage des ghettos désignent ces adolescents aux marges des groupes de jeunes qui, du fait de leur marginalité, n'arrivent pas à intégrer dans leur usage tous les traits (phonologiques et morphosyntaxiques) du Black English Vernacular. N'y a-t-il pas quelques ressemblances entre le comportement linguistique de ces jeunes aux franges de leur milieu social, mais n'arrivant cependant pas à s'y intégrer et la petite bourgeoisie newyorkaise désireuse d'acquérir les traits linguistiques de prestige qu'elle identifie dans la upper middle class? Si l'on rapprochait la langue des paumés de celle de la petite bourgeoisie de New-York et que l'on y voyait des traits d'insécurité linguistique, l'insécurité linguistique ne serait alors définie qu'en termes d'hétérogénéité, d'instabilité interne, sans référence à un discours épilinguistique. Or ce qui permet à Labov de parler d'insécurité linguistique, c'est justement l'enquête épilinguistique (entretiens guidés et tests) confrontée avec les réalisations en discours, dans les différents styles qu'il a étudiés auparavant et où il a repéré des marques (premier moment de l'enquête) d'insécurité linguistique. Ce qui nous étonne, c'est donc que Labov n'ait pas cru bon de compléter par des enquêtes épilinguistiques et des tests sur l'IlL ses études sur la langue des paumés et d'une manière générale qu'il n'ait pas vraiment approfondi aussi bien sur le plan théorique que par des travaux empiriques, la notion d'insécurité linguistique.

1. 3. Absence d'une théorie de la norme et de la "communauté linguistique"chez ~abov
Il est vrai que cette notion est solidaire de deux autres que Labov n'approfondit pas non plus: celle de communauté linguistique et celle de norme. Il est vrai que les deux concepts sont en principe solidaires puisque, selon Labov, les normes partagées définissent la communauté linguistique (1976, p. 187). Labov semble faire des concepts de norme et de communauté linguistique certains de ces concepts fondamentaux illustrés justement par l'étude de la variation (notamment le fait que, malgré la variation des comportements linguistiques, les locuteurs d'une communauté donnée se retouvent dans leur reconnaissance des mêmes normes). On serait donc en droit d'être un peu plus éclairé sur la définition que Labov se donne de la communauté linguistique et corollairement de la ou des norme(s).

D. BAGGIONI:

la notion

d'I.L. chez Labov...

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Il dénonce d'une part la conception très saussurienne de la communauté linguistique homogène (chapitre 8, "L'étude de la langue dans son contexte social", ibid., p. 372), d'autre part, celle qui renoncerait à l'idée de communauté pour fractionner celle-ci en autant de "langues qu'il y a de classes ou groupes sociaux (ibid., p.396). Il oppose au contraire à cette conception classiquement structuraliste celle d'une communauté structurellement hétérogène: L'existence de variations et de structures hétérogènes dans les communautés linguistiques étudiées est une réalité bien établie. C'est plutôt l'existence d'un autre type de communauté linguistique qu'il convient de mettre en doute (ibid., p 282-283). Mais ces dénégations ne nous disent pas exactement comment définir extérieurement la communauté linguistique, c'està-dire autrement que par ces caractères intrinsèques (hétérogénéité, covariation sociolinguistique). On en est donc ramené à aller voir du côté d'une éventuelle définition de la ou des norme(s) qui nous livrerait la clé d'une définition extrinsèque de la communauté linguistique. Or Labov nous parle de l'acquisition des normes (pp.207-208) par les jeunes New-Yorkais, des normes qui sont différentes de celles de New-York à Austin (p. 124n), des normes cachées qui ont cours dans les couches noires dominées des grandes villes américaines (pp.250-51) (les noirs constituent-ils alors une communauté linguistique ?), des normes linguistiques à New-York (pp.l06n), des changements dans les normes (pp. 117-119), des normes en situation de test (pp. 294-95), mais de définition positive de ce qu'il faut entendre par normes linguistiques, il n'en est point question et on en est réduit à chercher du côté des termes associés dans l'index (Classe, Evaluation, Stéréotypes et Tests de réaction subjective) qui ne nous renseigne pas vraiment non plus. 1.4. Absence d'une théorie autonome de la communauté sociale chez Labov linguistique et de définition

Est-ce complètement étonnant qu'on ne trouve point de théorie de la norme et de la communauté linguistique? Pas vraiment si on se rend compte qu'il n'y a pas non plus de théorie sociale chez Labov. On se rappellera à cet égard les critères qui ont présidé à la détermination de l'échantillon qui va servir de point de départ à l'enquête sur la stratification sociale de l'anglais à New- York: réélaboration à partir d'un corpus de sociologues, définition de la structure sociale en termes de stratification socio-économique (type

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INSEE) sans recul par rapport à ces données sinon pour les rectifier par des considérations épilinguistiques (exclusion des locuteurs à fort accent étranger ou de critères arbitraires (exclusion des locuteurs n'étant pas nés à New-York ou n'y habitant pas depuis n années). Ce sont ces critères qui définissent selon Labov la communauté linguistique new-yorkaise, réduite par prudence à Manhattan (the "inner-city"). 1.5. "Language community" ou "Speech community" ?

On comprendra mieux cette timidité sociologique et / ou sociolinguistique si l'on fait référence d'une part à l'origine disciplinaire de Labov, qui a été formé à l'école de la dialectologie, d'autre part à toutes les études sociolinguistiques américaines antérieures ou contemporaines à celles de Labov qui définissent la communauté linguistique en termes de communauté de langue (Language community) regroupant les individus sur des critères de compétence et d'usage linguistique dans une langue donnée et non en termes de communauté communicative (Speech community) partant d'un espace de communication pour regrouper les individus à partir des pratiques langagières mono- ou plurilingues des individus insérés dans ces espaces (ville, quartier, région, pays). 2. Une définition "restreinte" et une définition concept d'insécurité linguistique 2.1. La fortune d'une définition restreinte "étendue" du

Si on revient sur la (courte) genèse de la notion, on s'aperçoit que, dans la première partie de sa démarche, c'est-à-dire dans les observations qui précèdent la présentation des tests pour l'établisssement de l'IlL, Labov se réfère à une définition triviale de l'insécurité linguistique (sentiment de la faute, manque de sûreté dans la prise de parole). Pour lui, cette insécurité linguistique est repérable d'abord dans l'anomalie que représente l'''hypercorrection'' et dans d'autres comportements irréguliers que Labov ne cherche pas à mesurer. Il se focalise sur le repérage d'un écart entre les performances des locuteurs et leurs jugements épilinguistiquesl,
1 On a l'habitude, dans la linguistique française de distinguer l'épilinguistique et le métalinguistique par l'opposition entre un discours sur la langue (= métaJangue) à

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la notion d'I.L. chez Labov...

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preuve selon lui d'une reconnaissance des normes communes définissant la communauté linguistique dans la définition circulaire que nous avons mise à jour. Et c'est cet écart qui est interprété comme marque d'insécurité linguistique centrale et, par les procédures d'évaluation sous la forme de tests ayant pour but d'établir des indices d'insécurité linguistique, retenus comme seul critère. Labov donne donc un sens terriblement restreint à la notion d'insécurité linguistique puisqu'elle désigne alors essentiellement le degré d'inconscience des locuteurs vis-à-vis de leurs performances linguistiques sans autres possibilités de signes d'insécurité au sens .. trivial ou tout bonnement "labovien de premier niveau". Or, on peut imaginer un locuteur parfaitement sûr de sa compétence linguistique avec un fort IlL et inversement un locuteur très culpabilisé sur sa compétence avec un faible IlL. Ces deux cas de figure n'ont rien de théorique et ceux qui ont fait des enquêtes de terrain pourront largement retrouver dans leur échantillon de nombreuses illustrations. C'est pourtant cette définition restreinte que N. Gueunier a principalement retenue de sa lecture de Labov (Gueunier, 1993). 2.2. Extension de la définition Mais il est intéressant de noter que cet auteur se sent à l'étroit dans cette définition restreinte de l'insécurité linguistique puisque, dans le premier ouvrage, après avoir cédé au rite de l'établissemnt de l'IlL, N. Gueunier exprime son insatisfaction devant les résultats chiffrés et se lance dans des commentaires prenant plus appui sur des fragments d'énoncés étudiés soit pour leur contenu épilinguistique, soit comme révélateurs, dans l'interaction verbale, d'un sentiment d'insécurité linguistique, notamment les contradictions dans l'argumentation. Après plus
caractère prescriptif non-théorisé (épi linguistique) du type jugement esthétique ou correctif sur les énoncés produits dans telle ou telle langue, et un discours sur la langue à caractère descriptif (pouvant être en même temps prescriptif mais théorisé). S. Auroux remarque justement que tout énoncé métalinguistique suppose une représentation graphique et donc l'écriture. Par conséquent, il ne peut être question, dans une langue de tradition orale, de discours métalinguistique, à moins de transcription préalable et d'éventuelle description dans une autre langue déjà "grammatisée" qui sert alors de métalangue descriptive. Dans les enquêtes sociolinguistiques, les énoncés sur la langue sont majoritairement épilinguistiques.

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