Genèse et quantification des substantifs du français

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Cet ouvrage d'inspiration guillaumienne, où l'adjectif "guillaumienne" s'applique aux intuitions théoriques du linguiste Gustave Guillaume, fondateur de la psychomécanique du langage, vise un double objectif. D'une part, il souligne la richesse lexicale et le caractère agrégatif du français ; d'autre part, la complexité du traitement morphologique des substantifs dérivés et des emprunts à diverses langues.
Publié le : mercredi 15 juin 2016
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EAN13 : 9782140011764
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Christiane Félicité ÉWANÉ ESSOHGENÈSE ET QUANTIFICATION
DES SUBSTANTIFS DU FRANÇAIS
Cet ouvrage d’inspiration guillaumienne, où l’adjectif «
guillaumienne » s’applique aux intuitions théoriques du linguiste Gustave GENÈSE ET QUANTIFICATION Guillaume, fondateur de la psychomécanique du langage, vise un
double objectif.
D’une part, il souligne la richesse lexicale et le caractère DES SUBSTANTIFS DU FRANÇAIS
agrégatif du français ; d’autre part, la complexité du traitement
morphologique des substantifs dérivés et des emprunts à diverses
langues. La perspective retenue consiste à montrer qu’en matière Enjeux d’une approche
de traitement morphologique, aucune loi ne prévaut
définitiveguillaumienne ment, puisque la norme laisse toujours une place aux exceptions ;
exceptions qui justifient l’hypothèse de l’adhésion perceptive, ici
posée comme un corrélat nécessaire de la norme, ce qui conduit
à nuancer l’hypothèse d’une norme souveraine et à postuler le
champ des représentations préalables, mieux le système perceptif,
comme un régulateur incontournable.
Ce livre s’adresse non seulement aux enseignants, aux chercheurs
et aux étudiants, mais également à toute personne qui s’intéresse à
la langue française, en particulier dans une perspective génétique.
Docteur PhD en linguistique française, Christiane Félicité ÉWANÉ ESSOH
est professeur titulaire au département de français de l’université de Yaoundé-I.
Elle est l’auteur de deux ouvrages et de plusieurs articles, dont les plus récents
s’enrichissent des acquis de la psychomécanique du langage et de la
psychoacoustique. Elle est membre de l’AIPL (Association internationale de
psychomécanique du langage) et du CELFA (Centre d’études linguistiques et
littéraires francophones et africaines) de Bordeaux-III.
Préface de Félix Nicodème Bikoï
Illustration de couverture de Tierry Ehrmann (CC).
49 €
ISBN : 978-2-343-08241-7
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GENÈSE ET QUANTIFICATION
Christiane Félicité
ÉWANÉ ESSOH
DES SUBSTANTIFS DU FRANÇAIS






Genèse et quantification
des substantifs du français

Christiane Félicité ÉWANÉ ESSOH



Genèse et quantification
des substantifs du français
Enjeux d’une approche guillaumienne







Préface de Félix Nicodème Bikoï



















































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08241-7
EAN : 9782343082417
PRÉFACE
Christiane Félicité ÉWANÉ ESSOH a écrit un ouvrage très utile. Pourtant, le
nombre et la variété d’études dont on dispose sur les substantifs du français depuis
que la grammaire française est enseignée […], auraient pu décourager une telle
entreprise. La perspective guillaumienne qu’adopte l’auteure vient confirmer
l’audace de son choix.
En effet, les théories guillaumiennes sont d’un accès assez difficile à ceux qui
ont été formés à d’autres modes de raisonnement ou qui manquent d’outils de
formalisation nécessaires à la bonne compréhension de leur démarche. Les
langues ont besoin d’une théorie qui prescrive et fonde les démarches essentielles
de leur description. L’impressionnant répertoire constitué par Christiane
ÉWANÉ montre bien qu’en français, le substantif est « la mesure de toute chose »
et qu’il est du devoir du linguiste et du grammairien d’en faire le point
fréquemment.
L’étude de la genèse et de la quantification des substantifs du français semble
incontournable pour celui qui veut comprendre comment s’est constituée cette
langue.
Ce que l’ouvrage de Christiane ÉWANÉ nous apprend in fine c’est qu’une
langue évolue de plusieurs façons. Parfois accidentellement, parfois
nécessairement, puisque tout change en nous et autour de nous et que la langue
doit répondre à nos besoins, parfois à nos fantasmes (voir la notion de monde
phénoménal chez Husserl et l’interprétation qu’en donne Luciano Boi et Lorraine
Verner).
Le lecteur averti peut, à travers cet ouvrage, reconstituer l’histoire de la genèse
du substantif du français en particulier et celle de la langue française en général.
Sortis du latin populaire gaulois, les substantifs du français se sont colorés de
très anciens emprunts germaniques, puis au contact du grec, et vers la fin du XVIe
siècle, au contact des langues vivantes voisines : espagnol, italien, néerlandais,
anglais, allemand et plus tard l’arabe, les langues orientales et depuis le XXe
siècle, au contact des mots communs à l’ensemble de la francophonie, colorés des
usages particuliers à chaque aire.
Il s’agit donc d’une nomenclature vaste sans que cette richesse ne nuise au
contenu.
Lorsqu’une science est du domaine exclusif d’un petit nombre de spécialistes,
elle a tendance à développer des terminologies abondantes et disparates.
L’auteure a su éviter cet écueil. Son ouvrage n’est ni un pur exposé théorique et
historique ni un recueil d’applications ponctuelles. Le souci de Christiane
ÉWANÉ est de mettre en évidence un système complexe, assurément, mais assez
cohérent pour se prêter à une étude raisonnée. Le moment où les linguistes ont conscience des présupposés philosophiques
qui sous-tendent le développement des sciences humaines – ici « le postulat
husserlien de la structuration intrinsèque du monde phénoménal » – fixe le
moment où le métalangage d’une science est susceptible d’analyse. Le
soubassement théorique husserlien de cette étude est aussi la preuve que le
matérialisme mécaniste des néogrammairiens participe à des idéologies qui
s’expliquent d’elles-mêmes dans l’histoire des sociétés qui les produisent.
Genèse et quantification des substantifs du français : enjeux d’une
approche guillaumienne est un ouvrage de consultation qui comble les lacunes
ponctuelles ; mais c’est aussi un ouvrage de formation qui aide à constituer un
ensemble d’exposés explicatifs. Il s’adresse donc à la fois aux étudiants qui ont
besoin des éclairages nouveaux pour leur recherche, et aux enseignants qui
veulent renouveler l’enseignement de la langue française en général, des
substantifs du français en particulier. Bref, une étude qui joue le rôle de poteaux
indicateurs désignant la route à suivre désormais pour aborder la question de la
genèse des substantifs du français.

Pr. Félix Nicodème BIKOÏ

6 INTRODUCTION
On dit souvent des langues qu’elles sont lexicalement riches ou pauvres. La
richesse de la langue française par exemple, est aujourd’hui incontestable, si l’on
s’en tient aux chiffres avancés par le dictionnaire illustré DIXEL Le Robert
2011 : 150.000 définitions, 28.000 noms propres, 5.000 illustrations, 1.500
dossiers encyclopédiques.
Le présent ouvrage, dont la base de données a été facilitée par ledit
dictionnaire, se fixe pour objectif la genèse (première partie) et la quantification
typologisée des substantifs du français (deuxième partie).
Le chemin théorique envisagé, à savoir le guillaumisme ou psychomécanique
du langage, nous a amenée à exposer dès le chapitre premier, quelques hypothèses
que nous posons comme socle de la description. Il s’agit :
- du postulat husserlien de la structuration intrinsèque du monde
phénoménal ;
- du postulat de la prévision d’incidence ou plutôt de l’autoincidence de
toutes les catégories de mots ;
- de l’hypothèse du réglage morphologique par le système perceptif ;
- de l’hypothèse de la morphogenèse pré-discursive.
Le second chapitre consolide l’idée de la structuration intrinsèque du monde
phénoménal, en offrant à la curiosité des éventuels lecteurs, un exemplier
hétérogène, bien que non exhaustif, de quelques emprunts directs du français aux
langues partenaires.
Les images de mots à découvrir se conçoivent, on le verra, dans les termes
d’une structuration singulière, relativement à leurs familles d’appartenance.
Mais il faut dire que si ces emprunts directs ne supposent pas réellement un
traitement morphologique assis sur les lois phonétiques, leur insertion au lexique
français donne tout de même lieu à une détermination perceptive du genre, qui
nous paraît être une amorce de l’opération de morphogenèse pré-discursive.
Le troisième chapitre, qui s’intéresse aux substantifs ayant fait l’objet d’une
révision guidée par les lois phonétiques, montre en même temps que l’opération
de morphologisation est soumise à la régulation en aval, par la sensibilité
perceptive ou auditive. Rappelons qu’à ce niveau de l’étude, nous nous
intéressons seulement à quelques exemples de lois de redressement. Il va de soi
que l’on devra vérifier leur degré d’applicabilité.
L’analyse montre que les substantifs ciblés, tout en étant jusqu’à un certain
point déterminés morphologiquement par les lois de structure de la langue, ont
des exceptions. Un des principes du traitement morphologique est la neutralisation par moments de la norme, celle-ci pouvant concerner, on le verra,
la consonne, la voyelle ou la syllabe finale.
Le quatrième chapitre consent lui aussi à l’action des sujets parlants à travers
une présentation des substantifs dérivés comme doublement régulés et par la
norme, et par la sensibilité acoustique.
Ce qui apparaît en effet très vite au regard de certains dérivés, c’est l’arbitrarité
de leurs formes suffixielles.
La variabilité des flexions renvoyant aux mêmes signifiés renforce non
seulement le postulat de la régulation par le champ perceptif, mais aussi celui de
la morphogenèse pré-discursive.
Nous soutenons notamment que l’application des lois de dérivation est parfois
limitée par le désaccord imposé par l’option perceptive. L’attachement de
l’action mémorielle à un imaginaire linguistique, en termes de reconnaissance ou
de familiarité au phonétisme de la langue devient du coup inévitable.
Dans la seconde partie, nous proposons une quantification typologisée des
substantifs de la langue française. Celle-ci est facilitée par l’appartenance des
langues à diverses familles. L’avantage de cette étude est de souligner le caractère
agrégatif du français, surtout de montrer que sa complexité normative et sa
flexibilité lui garantissent une richesse lexicale exceptionnelle.
C’est à ce titre que les chapitres V à IX se consacrent respectivement, à la
quantification des substantifs à partir des langues sources, et selon les procédés
générateurs de néologie lexicale.
C’est donc en toute logique que cette partie de l’étude prévoit une
représentation graphique par origine, établie à partir des pourcentages obtenus.
On soutient ainsi alors que la créativité par les lois dérivationnelles et
compositionnelles garantit la richesse lexicale d’un français dont l’exigence
perceptible retentit sur la genèse morphologique, aboutissant à la diversité et
parfois à l’arbitrarité.
Le bilan descriptif démontre cette efficacité constructive par le nombre de
dérivés et de composés, comparés aux mots de source latine par exemple, dont
on a souvent dit qu’elle constituait le fonds majoritaire du français.

8







Première Partie

GENÈSE DES SUBSTANTIFS


La première partie de cet ouvrage que nous consacrons à la genèse des
substantifs du français propose en réalité un ensemble d’hypothèses qui justifient
notre option théorique.
Il ne s’agit pas de préciser, ce qui serait un rappel, les différentes sources des
substantifs du français.
Il ne s’agit pas ici de montrer que ces diverses sources font du français un
ensemble d’agrégats, ce qui apparaît naturellement dans la deuxième partie.
Il s’agit au contraire de rattacher les évolutions ayant contribué à la
stabilisation morphologique, à un ensemble d’opérations mécaniques.
C’est ce qui justifie que les quatre premiers chapitres soient respectivement
intitulés :
- Hypothèses descriptives ;
- Les substantifs du français, des emprunts directs à diverses langues ;
- La régulation morphologique, un traitement normatif ;
- Les substantifs dérivés, des formes régulées par la norme et par l’adhésion
perceptive.

11
Chapitre I

HYPOTHÈSES DESCRIPTIVES
D’entrée de jeu, quelques observations s’imposent ici ; elles concernent la
complexité des actes de langage impliquant les dimensions sémantique et
morphologique, ce qui en pensée commune, correspond au fond (sens) et à la
forme. Communiquer, c’est nécessairement exprimer une intention, laquelle se
conforme à un choix de forme. Chez Guillaume, cette constance dans la
description des mécanismes langagiers se présente sous le binôme
idéogenèse/morphogenèse.
Le concept de morphogenèse se justifie en effet dans le cadre de cette étude,
qui observe précisément la forme des substantifs du français.
La problématique de la morphogenèse ou genèse morphologique se décline
sous trois types de schèmes :
- un schème horizontal simplifié, construit sur le triptyque :
expérience1représentation-expression ;
- un schème horizontal détaillé qui privilégie des notions renvoyant aux
étapes de l’élaboration morphologique ; soit de la limite de commencement ou
extériorité de départ, à la limite de fin ou extériorité de fin, et entre elles, trois
étapes ou inscriptions, à savoir : savoir-voir → voir → savoir-dire → dire →
2 3dit (Tabi Manga ou Ewané ) ;
4- enfin, un schème vertical , inscrivant également des notions correspondant
aux étapes de l’activité langagière ; soit en verticalité et dans l’ordre de priorité
ci-après :


1 Honeste M. L., « La théorie des schémas conceptuels intégrés : un prolongement de la théorie
guillaumienne ? », Langue française 147, Paris, Larousse/Armand Colin, 2005, pp. 68-83.
2 Tabi Manga J., De la grammaire de l’ewondo à une théorie du mot. (Essai de linguistique
guillaumienne dans le domaine bantu), Colloque linguistique, 24, Paris, Didier, 1992, p. 81.
3 Ewané C. F., Essai d’analyse du système hypothétique français. Perspective guillaumienne, Paris,
L’Harmattan, 2009, p. 31.
4 Ewané C. F., ibid.
visibilité mentale

dicibilité mentale

dicibilité orale ou dicibilité scripturale

dire effectif

dit terminal
L’apport essentiel de ces schèmes, c’est de concevoir tout signe linguistique,
tout énoncé comme étant le résultat d’un processus complexe :
L’économie du langage est de traduire en dicibilité des mécanismes dont
nous portons en nous, préalablement, la visibilité. L’économie du langage
réside dans cette traduction. La structure de la langue est au profond de
nous-mêmes, une visibilité mentale que le langage traduit, allant au
nécessaire et au suffisant, en dicibilité mentale, puis en dicibilité orale ou
5scripturale, puis en dire parlé ou écrit.
Les étapes de la mécanique langagière, sous projections horizontale et
verticale, soulignent justement les caractères introspectif, cognitif et
constructiviste de la psychomécanique du langage.
L’impossibilité de fournir ici tous les détails explicatifs y relatifs nous oblige
à nous résumer, en disant que l’activité langagière est une conversion des objets
du monde sélectionnés, en représentations, celles-ci devant être en adéquation
avec le regard du sujet parlant.
Le schéma horizontal simplifié de la phénoménologie langagière a ainsi
l’avantage de poser le monde, en d’autres termes, la donnée expérientielle,
comme substance, c’est-à-dire ce dont on parle.
Le concept d’expérience évoque justement la dimension substantielle de
l’énoncé produit, disons-le autrement, l’infinitude des objets du monde
phénoménal momentanément sélectionnés, ensuite regardés par le sujet parlant.

5 Guillaume G., Leçons de linguistique de Gustave Guillaume 1946-1947 (série C), "Grammaire
particulière du français et grammaire générale (II)", Université Laval, Québec et Presses
Universitaires de Lille, 1989, p. 101.
14 Le concept de représentation évoque quant à lui l’activité de sélection de la
forme jugée convenante et déterminée par les visées pragmatiques de fond et de
forme.
La nécessité de désigner une portion du monde soumet en effet à une
exigence : celle de voir et de se représenter le monde. À ce niveau, il faut poser
la langue comme conditionnant les possibilités de représentation. Mais comment
opérer un choix, si la langue n’est pas bien construite ?
Les possibilités de représentation sont elles-mêmes garanties par le niveau de
compétence linguistique.
(…) si la langue a une existence commune et, en quelque sorte collective, elle est
en commun, celle d’un groupe de personnes pensantes, elle a aussi une existence
singulière, individuelle. Tous les français possèdent en eux la langue française ;
mais en chaque français la langue française est à un certain degré une langue
française originale. L’originalité peut consister en sa pauvreté ou en sa richesse,
6et, plus généralement, en qualités positives ou en qualités négatives.
Ce qui précède nous amène à considérer le dit ou énoncé comme doublement
déterminé en amont, et par le savoir-voir, et par le savoir-dire. Sur le schème
vertical repris aux analyses de Lowe et de Tabi Manga, le processus langagier
va de la visibilité, au dit terminal. Le dit est naturellement ici encore la
conséquence de l’activité de représentation ou visibilité mentale, en d’autres
termes. Il s’agit de retenir que c’est en représentation mentale abstraite que se
décide la combinaison des phonèmes. Ainsi, tous les traits de singularité que
dénonce le dit sont manifestement liés à la visibilité mentale, qui engage
naturellement les facultés perceptives.
Chercher comme le fait le sujet parlant une représentation linguistique
adaptée à la visée de discours ou visée de fond, c’est se mettre en situation d’avoir
à construire une forme. Il devient en effet évident que ce que configure un mot
comme "sac", c’est en l’occurrence, l’association de s + a + c, qui préexiste au
plan de la langue.
Au terme de cette présentation, on retiendra que les systèmes de causation
définissant la complexité de l’activité langagière lient l’état existentiel effectif du
mot à deux exigences : la cognition et le constructivisme.
Le rapport entre les unités asémantiques s’institue en fonction de l’image du
mot, qui elle-même est redevable à la logique structurale des langues. L’histoire
de la langue française montre bien que plusieurs sources ou familles de langues
alimentent le fonds lexical ; certains mots étant directement empruntés, d’autres
régulés par des lois et plusieurs créés par dérivation, composition, siglaison ou
acronymie. Dans la perspective analytique adoptée ici, l’image des mots, mais

6 Guillaume G., ibid.
15 aussi la relation entre la norme et le système perceptif suscitent des observations
intéressantes, du point de vue notamment de leurs rendements respectifs.
Ce constat nous a amenée à poser quatre hypothèses :
- la structuration intrinsèque du monde phénoménal ;
- la prévision d’incidence ou plutôt l’autoincidence, généralisée aux
catégories de mots ;
- le réglage morphologique par le système perceptif ;
- la morphogenèse pré-discursive.
1.1. La structuration intrinsèque du monde phénoménal
Il peut paraître surprenant, à première vue, de convoquer ici la théorie
husserlienne, alors même que l’objet d’étude est le substantif. Nous l’envisageons
ici seulement en tant que les éléments formateurs, schèmes et signes du système
linguistique qui constituent la langue, correspondent globalement aux réalités du
monde.
À cette fin, nous posons le monde en amont, à la suite de Husserl et de
Guillaume, dans un rapport de corrélation structurale avec la langue.
Si donc, comme on le sait, la conscience est au cœur de la phénoménologie
du philosophe Husserl, c’est sans doute parce qu’elle assure de façon concrète
l’articulation entre les signes linguistiques et les objets du monde phénoménal ;
disons même que c’est la langue qui réalise morphologiquement les données
expérientielles.
Martin qui l’a si bien compris a avancé des concepts dont trois précisément
méritent d’être rappelés, et dans la suite, tous les détails explicatifs qui les
éclairent. Il s’agit des universaux fonctionnels, des universaux conceptuels et des
universaux d’expérience, ci-dessous différenciés :
…les langues fonctionnent selon des principes communs ; ces principes sont des
universaux fonctionnels. Ainsi, toutes les langues du monde sont doublement
articulées : la chaîne sonore se découpe en phonèmes […] ; toutes les langues
possèdent des morphèmes. Cette double articulation en phonèmes et en morphèmes
7est un universel fonctionnel.
Le concept d’universaux fonctionnels évoque directement les rapports
structurants, et à plusieurs niveaux, qui rappellent directement la notion de
stratification du système linguistique.
L’avantage évident est de poser plusieurs niveaux d’analyse hiérarchisables.
C’est à ce titre qu’une distinction est par exemple faite entre le niveau des unités

7 Martin R., Comprendre la linguistique, Paris, PUF, 2008, pp. 81-82.
16 distinctives ou phonèmes, et celui des unités significatives au sein desquelles il
8faut discriminer les monèmes et les morphèmes.
À partir du système de composants non signifiants par eux-mêmes, s’engage,
on le voit, la structuration des formes ou signes linguistiques, nécessairement
rattachés aux signifiés.
C’est en effet dans le cadre de cette vision du signifié qu’il convient de situer
le concept, attribuable bien entendu à toute forme linguistique. Mais il faut dire
que tout à côté, le déploiement intellectif est polarisant, lui qui fixe une idée
comme positive ou comme négative.
Il y a donc à poser un univers-idée émané du regard, selon la polarité.
Les langues paraissent user par ailleurs d’universaux conceptuels. Ainsi la
négation : toutes les langues en possèdent le concept, toutes peuvent marquer, de
façon ou d’autre, qu’une chose est ou qu’elle n’est pas. Ici, la négation se traduit
par des particules (ne en français), ailleurs par des prédicats (en finnois, la
négation se fléchit comme un verbe) : partout est sous-jacente l’idée négative. On
9n’imagine pas une langue qui ne saurait pas dire que quelque chose n’est pas.
Dans la conception des universaux conceptuels ci-dessus posée, Martin
considère la négation comme un concept que toutes les langues intègrent. Ce qui
suppose le regard du sujet parlant ; ce qui suppose en outre l’existence dans
chaque langue des mécanismes de construction de la polarité négative.
Dans l’esprit de l’auteur, la réalité linguistique désignée sous le terme de
langue n’est pas concevable sans l’existence préalable de l’objet d’univers, de
l’expérience.
(…) une autre voie d’accès aux universaux passe par l’expérience commune.
Certaines données du monde, physique, physiologique, anthropologique, exercent
sur la voie des hommes une si forte contrainte qu’il est impensable qu’elles ne
laissent aucune trace dans les langues. Et ces traces, du fait même, ont toute chance
d’être des universaux. […].Généralement, les langues comportent des unités qui
10les traduisent directement.
Le rapport qui définit en concevabilité le signe linguistique et l’expérience est
de nature conventionnelle, celle-ci pouvant être naturelle ou aménagée
optionnellement.
Chacune des représentations qu’enclôt la langue résume ainsi en elle, sous une
forme généralisée, des impressions, impressions réduites à un commun
dénominateur et correspondant à un fragment plus ou moins large de l’univers
11expérientiel humain, qu’elle rend ce faisant mentalement dicible.

8 Léon P. & P. Bhatt, Structure du français moderne, Paris, Armand Colin, 2009, pp. 33-37.
9 Martin R., ibid., p. 82.
10 R., ibid., p. 98.
11 Ibid.
17 Il s’agit, relativement à ce qui précède, de comprendre qu’un mécanisme
singulier déterminé par les visées momentanées et pragmatiques, motive une
représentation de l’expérience, non généralisable, mais plutôt spécifique.
Cette mise au point permet notamment de poser que les signes linguistiques
momentanément actualisés tiennent leur possibilité d’existence effective de la
langue, elle qui les fixe abstraitement en termes d’images de mots évocateurs, et
en plus, que ledit rapport se tisse à deux niveaux :
- le rapport du sujet parlant à l’expérience saisie ;
- le rapport du sujet parlant au signe, et ce par appropriation.
Les développements qui précèdent nous permettent de soutenir que l’activité
langagière est toujours la représentation du monde, ou plutôt de l’expérience,
sous des signes spécifiques.
L’influence de la théorie husserlienne de la structuration du monde
phénoménal sur le structuralisme, le guillaumisme notamment, est réelle.
1.2. La prévision d’incidence : une hypothèse inspirée en amont de la
structuration du monde phénoménal, et en aval de la dualité ou
double entité du signe linguistique
La double face ou double entité du signe linguistique, résumée sous la formule
signe = signifiant + signifié est un héritage de Saussure, mais qui doit sa force au
postulat husserlien de la structuration intrinsèque du monde phénoménal.
Ce postulat saussurien aura connu, il faut le souligner, une révolution aux yeux
de Guillaume. En approfondissant justement la définition, l’auteur de Temps et
verbe sera au contraire amené à faire observer que la décomposition du signe en
signifiant + signifié mène à des confusions. De son point de vue, le concept de
signe recouvre mieux l’acceptation courante d’indice révélateur.
Ce qui devient quelque peu gênant dans la triade saussurienne, c’est le recours au
terme « signifiant », pour désigner un moyen d’extériorisation considéré en soi,
indépendamment de son lien avec un signifié, lequel moyen ne signifie rien, à
proprement parler, par lui-même. (…) ce n’est précisément qu’une fois associé à
un certain contenu de signification qu’un signe, comme moyen oral ou visuel
12d’extériorisation, devient signifiant.
La conception courante du signe comme indice révélateur invite en effet à le
considérer comme substantiellement vide. Dès lors se pose le problème de
l’adéquation entre ce concept et ce qu’il est appelé à signifier.

12 Lowé R., Introduction à la psychomécanique du langage I. Psychosystématique du nom, Québec,
Les presses de l’Université Laval, 2007, p. 33.
18 D’où cette formule rénovée, qui se conforme à sa vision : signifié + signe =
signifiant.
C’est donc aux yeux de Guillaume, le signe, enrichi d’une substance ou
signifié qui génère le signifiant.
Rappelons que dans la vision guillaumienne, la langue est une donnée
permanente, puissancielle et continue, qui préexiste de façon obligée au discours
effet. Le discours effet est de ce point de vue une exploitation momentanée
appliquée à toutes les manifestations post-énonciatives.
En d’autres termes, la langue puissance est regardée comme un avant,
c’està-dire une condition du discours effet, qui en est l’après ou conséquence.
13Si alors, comme a su le résumer Tabi Manga , « le rapport langue/discours
devient celui de l’ordre puissanciel opposé à l’ordre effet », on comprendra
peutêtre mieux la nécessité de discriminer le signe linguistique virtuel ou plutôt le
signifiant virtuel, du signe linguistique effectif ou signifiant effectif.
Ci-dessus, l’adjectif virtuel oriente chacun des substantifs ainsi qualifiés vers
une représentation en pensée, à titre d’élément co-constitutif du stock lexical, que
prend en charge la glossogénie (processus dynamique de construction de la
langue).
Les développements qui précèdent évoquent deux états du mot ou signe
linguistique, si l’on peut se permettre exceptionnellement cette synonymie : l’état
puissanciel et l’état effectif.
Le point de vue guillaumien enrichit les hypothèses husserlienne et
saussurienne. Il met en effet en évidence l’action du sujet parlant.
Le monde réel, extérieur à l’homme, est un "désordre" qui ne s’ordonne que sous
14le regard de l’homme : le moi regardant.
Le monde auquel il est fait allusion, c’est bien ce monde phénoménal, ce
monde discontinu, sur lequel le sujet parlant porte son regard.
Ainsi, il y aurait d’un côté la matière pensable qui constitue l’univers du hors-moi
– à laquelle réfère clairement Guillaume…, celle devant laquelle se situe la pensée
en position de départ dans la genèse du mot, pour y effectuer l’opération initiale de
discernement LSL ; 89 ; de l’autre côté, la matière pensée qui résulte de cette
opération de discernement, créatrice de la signification du mot, et qui, associée à
une forme, permet d’obtenir un signe complet appartenant, lui, entièrement au
15système de la langue (…).

13 Tabi Manga J., op. cit., p. 79.
14 Textes inédits, Boite 28, dossier II, Liasse A, pp. 1245-1247.
15 Honeste M. L., ibid., p. 68.
19 Finalement, le programme énonciatif résume bien la mécanique langagière,
dans un ordre naturel : expérience – représentation – expression.
L’expérience, si elle est au fondement de l’acte de langage, n’en est pas à elle
seule constitutive.
Une relation de type support-apport, soit caractérisé-caractérisant s’établit
entre l’expérience et l’expression, qui permet de mesurer le rôle du sujet parlant,
incarné par l’activité de représentation.
La pensée doit en définitive à l’univers, mieux encore à l’univers-matière, les
possibilités d’extraction idéelles par discernement analytique sous tension
particularisante, les formes ressortissant au mécanisme de généralisation, et ce
par entendement.
Le mot, tel qu’il se présente dans la langue, c’est-à-dire à l’état puissanciel et
permanent, est destiné à reproduire notionnellement une portion de l’univers
pensable.
En d’autres termes, la vocation des signes linguistiques, selon la terminologie
consacrée par Saussure, c’est de se lier nécessairement à une donnée
expérientielle, à un objet du monde phénoménal.
L’hypothèse de la prévision d’auto-incidence s’imposerait alors aux yeux de
quiconque reconnaît l’inscription des signes linguistiques ou signifiants virtuels
au plan mémoriel, à titre d’éléments du stock lexical.
1.3. Le réglage morphologique par la sensibilité perceptive
C’est en effet avec Husserl qu’on verra les prémisses de la conception du
signifiant envisagé comme représentation, c’est-à-dire comme une forme
infiltrée de la sensibilité perceptive.
Précisons tout de suite, pour justifier notre option terminologique, que l’intérêt
théorique de la notion de signifiant, par rapport à celle de signe linguistique
avancée par Saussure relativement à la forme, c’est de rendre compte de ce que
le sujet parlant nourrit une connaissance intime des expériences, qu’il peut alors
se représenter ; le signe adossé à une idée devenant alors le signifiant.
Distinguer l’infinitude des objets du monde, de l’objet reconnu, identifié et
désigné paraît indispensable à toute compréhension du processus d’encodage.
(…) l’arrière-plan d’objets d’où se détache un objet perçu sur le mode du cogito
actuel, par le fait qu’il bénéficie de cette conversion par laquelle le moi le distingue,
est véritablement, du point de vue du vécu un arrière-plan d’objets. Autrement dit,
tandis que nous sommes maintenant tournés vers l’objet pur sous le mode du «
cogito », toutes sortes d’objets « apparaissent néanmoins, accèdent à une conscience
20 intuitive, vont se fondre dans l’unité intuitive d’un champ d’objets de conscience ».
16C’est un champ de perceptions potentielles.
En faisant de la conscience l’élément de conversion des objets en formes,
Husserl consolide l’idée d’un cogito préréflexif. En d’autres termes,
Toute conscience est conscience de quelque chose… La conscience est conscience
17positionnelle du monde.
On retrouve dans ce qui précède l’allusion au doute méthodique, ne pas
assimiler la conscience à la connaissance. La conscience impose en un mot
d’observer ce que deviendrait un objet du monde, à côté d’un autre. L’intérêt
d’une telle mise au point est précisément de pouvoir en tirer les conséquences.
(…) Husserl analyse avec le plus grand détail la structuration intrinsèque inhérente
au monde phénoménal. Or cette structuration ne peut pas être réduite à sa
composante physique (matérielle) bien que celle-ci en soit partie prenante, mais
elle ne peut non plus être vue comme s’effectuant uniquement du côté du sujet ou
de la conscience subjective. Car c’est précisément cette structuration du monde
phénoménal qui constitue le milieu à partir duquel se forment les structures
18signifiantes et les prégnances psychiques.
Les développements qui précèdent ne laissent aucun doute sur cet apport du
système perceptif. La mise d’une composante du monde phénoménal sous le
regard du sujet énonciateur, connaît en réalité sa transformation en représenté.
C’est donc en définitive une double relation qui mérite d’être élucidée : celle du
monde phénoménal avec la conscience d’une part, et celle de ce même monde
avec les champs perceptifs d’autre part.
Il est clair que les usuels définissent globalement les états abstraits des notions,
soit dans leur généralité. La complexité de l’élaboration morphologique est mise,
le plus nettement en lumière, si l’on s’en réfère au commentaire de Lowe. Le lieu
mémoriel est présenté comme faisant voisiner plusieurs composantes.
Les impressions qui forment le contenu d’une visée de discours peuvent provenir
de diverses sources. Elles peuvent être notamment le résultat de nos diverses
facultés de perceptions, de notre faculté de remémoration, de notre faculté
d’imagination et de notre faculté d’intellection. La visée de discours et son contenu
19sont des réalités mentales.
Lowe contredit l’idée sous-tendant le postulat que le langage émane de la seule
faculté d’intellection, plusieurs opérations mentales entrant en jeu, dont la
mémoire et la sensibilité perceptive. Le concept de sensibilité perceptive induit
d’un certain point de vue, l’appréciation de la dimension auditive du son. À vrai

16 Husserl E., Idées directrices pour une phénoménologie et une philosophie phénoménologique
pures, Paris, Gallimard, Trad. P. Ricœur, 1950, pp. 283-284.
17 Sartre J. P., L’Etre et le Néant, Paris, Gallimard, 1946, pp. 17-18.
18 Luciano B. & Lorraine V., Dynamiques spatiales, Visio, Québec, CELAT, 1997, p. 16.
19 Lowé R., op. cit., p. 15.
21 dire, on ne peut parler de réglage auditif, sans faire allusion à la psycho
acoustique « psychologie auditive », en d’autres termes, science ayant pour
vocation de mettre en relation l’acoustique, l’anatomie humaine et la conscience
auditive.
Nous la convoquons ici, non pour nous attarder comme le fait Tomatis sur la
dimension fonctionnelle de l’appareil auditif, mais pour tirer le juste bénéfice de
la composante acoustique, telle qu’elle organise de notre point de vue,
l’élaboration morphologique.
Il s’agit de commencer par poser les sons réalisés vocalement comme des sons
destinés à être entendus : chaque son parlé est un son entendu.
À la suite de Tomatis, on peut poser que tout son produit, suppose une
reconnaissance par la mémoire auditive, qui permet de stocker des informations
de nature auditive, c’est-à-dire des sons.
Dans le cadre de la présente étude, il est important de montrer comment la
mémoire auditive, accoutumée au phonétisme du français, peut être un régulateur
morphologique.
L’oreille interne dont il vient d’être parlé est donc l’instance qui co-définit les
formes, sur le fond subjectif de la sensibilité auditive. On dira en d’autres termes,
que les options morphologiques sont redevables de leur singularité ou de leurs
nuances, au réglage par l’oreille.
Sur la base des observations qui précèdent, il devient possible d’envisager
l’hypothèse de la morphogenèse pré-discursive.
1.4. La morphogenèse pré-discursive
Par de nombreuses mises au point, Guillaume a éclairé les opérations
corrélatives que sont l’idéogenèse et la morphogenèse. À sa suite et en rappel, on
peut relever des commentaires convergents comme celui-ci :
A partir de l’observation selon laquelle les mots lexicaux présentent un radical (une
« matière », « un contenu notionnel », qui a reçu un « traitement grammatical »),
visible morphologiquement dans nombre de cas représentatifs : courir, course,
courant (e), couramment, l’idée est émise que la genèse du mot en pensée, la
lexigenèse, se fait selon un double mouvement : 1 mouvement de particularisation
des notions que présente l’expérience de l’univers : genèse de matière […] ; 2
20mouvement de généralisation : genèse de forme.
En théorie généralisée, deux mouvements définissent le mot dans ses
dimensions sémantique et formelle.

20 Vassant A., « Dire quelque chose de quelque chose ou de quelqu’un », Langue française 147,
Paris, Larousse/Armand Colin, 2005, pp. 40-67.
22 De cette nécessité pour le mot, mieux encore pour le signifiant d’être
doublement déterminé, il découle ce qu’a su voir Guillaume, des opérations
distinctes, bien que se pliant aux mêmes exigences, qui participent non de
l’instance momentanée du discours qu’est l’énonciation, mais de la construction
scientifique de la langue. Nous voyons là précisément la régulation
morphologique par les instituts ou académies, qu’il s’agisse des règles d’accord,
de celles définissant la conjugaison, ou dans le cas d’espèce, de l’évolution
phonétique et de la dérivation suffixale.
Nous voulons dire que le postulat d’une morphogénèse pré-discursive est
consolidé par l’existence d’une instance de grammaticalisation des formes, qui se
laisse guider, nous y reviendrons, par des critères qui varient selon leur inscription
directe, c’est-à-dire à l’état d’étymons ou par redressement phonétique.
Nous annonçons d’ailleurs que le jeu de l’incidence (relation de l’apport :
caractérisant, au support : caractérisé), se manifeste de notre point de vue à
plusieurs niveaux ou degrés :
- au niveau de la syllabe, par la mise en rapport des phonèmes qui aident à
la construire ;
- au niveau du mot (forme signifiante), par l’association des syllabes se
constituant horizontalement en supports/apports ;
- au niveau du syntagme et même de la phrase, selon le principe de
l’association dialectique affichant progressivement des éléments différents, mais
solidaires. C’est ce jeu dialectique qui, à nos yeux, permet aux mots de se
catégoriser en espèces grammaticales.
Quatre réalités se dégagent en définitive des développements qui précèdent :
- les mots ou substantifs vérifient par leur double entité le postulat de la
structuration intrinsèque du monde phénoménal ;
- cette vue prolonge le rattachement nécessaire du signifié à un signifiant,
nous portant à poser l’incidence comme une prévision ;
- le réglage morphologique se veut dépendant du système perceptif, lui dont
la flexibilité ne peut mieux se justifier que par l’instance acoustique ;
- l’argument d’une morphogenèse antérieure devient inévitable, car
l’énonciation est consolidée par la validation en amont des formes devant être
injectées en discours.

23
Chapitre II

LES SUBSTANTIFS DU FRANÇAIS,
DES EMPRUNTS DIRECTS À DIVERSES LANGUES
L’observation des substantifs de la langue française permet de dégager une
famille hétérogène, du fait de son rattachement à des sources diverses. Dans ce
chapitre, nous nous intéressons exclusivement aux emprunts auxquels le français
affecte arbitrairement le genre.
Nous tenons à souligner que l’accompagnement genre dispense d’introduire
la notion d’altération phonétique. Nous annonçons un exemplier non exhaustif,
mais reproduisant des images de mots orientées par la structuration intrinsèque
du monde phénoménal.
Observons tour à tour les emprunts aux sources ci-après : le latin, les langues
africaines, le russe, le turc, le vietnamien, le breton, le chinois, le coréen, le créole,
l’espagnol, le finnois, le néerlandais, le grec, le tupi, l’italien, le japonais,
l’anglais, l’allemand, l’arabe.

Mots latins
apex n. m.
auditorium n. m.
axis n. m.
boa n. m.
carex n. m.
cella n. m.
fascia n. m.
favus n. m.
hic n. m.
scrotum n. m.

examen → examen n. m.
fario → fario n. f.
favus → favus n. m.
ficus → ficus n. m.
focus → focus n. m.
frigidarium → frigidarium n. m. gerris → gerris n. m.
gluten → gluten n. m.
hiatus → hiatus n. m.
hic → hic n. m. invar.
humerus → humérus n. m.
ictus → ictus n. m.
interim → intérim n. m.
liber → liber n. m.
libido → libido n. m.
manibrium → manibrium n. m.
medium → médium n. m.
mea-culpa → mea-culpa n. m.
memento → mémento n. m.
mica → mica n. m.
nævus → nævus n. m.
nimbus → nimbus n. m.
oppidum → oppidum n. m.
opus → opus n. m.
oremus → orémus n. m.
papaver → papaver n. m.
pecten → pecten n. m.
penicillium → pénicillium n. m.
penis → pénis n. m.
pensum → pensum n. m.
pilum → pilum n. m.
plenum → plénum ou plenum n. m.
plexus → plexus n. m.
plus → plus n. m. invar.
raptus → raptus n. m.

Mots africains
baroud n. m.
boubou n. m.
gueze n. m.
karité n. m.
pili-pili m.

26 Mots russes
balalaïka n. f.
barzaï n. m.
chapka n. f.
datcha n. m.
douma n. f.
isba n. f.
kacha n. f.
koulak n. m.
merzlota n. f.
mir n. m.
perestroïka n. f.
raspoutitsa n. f.
saiga n. m.
sevruga n. m.

Mots turcs
agha n. m.
atabeg n. m.
baklava n. m.
bey n. m.
giaour n. m.
kebab ou kébab n. m.
kilim n. m.
moussaka n. f.

Mots allemands
bismuth n. m.
breitschwanz n. m.
ersatz n. m.
feldspath n. m.
graben n. m.
leitmotiv n. m.
quartz n. m.
quetsche n. m.
stand n. m.
27
Mots anglais
airbag n. m.
auto-stop n. m.
baby-sitter n. m.
best-seller n. m.
bluff n. m.
boy n. m.
boycott n. m.
club n. m.
express n. m.
fair-play n. m.
fan-club n. m.
fast-food n. m.
feed-back ou feedback n. m.
feeling n. m.
flash-back n. m.
flirt n. m.
glamour n. m.
golf n. m.
hold-up n. m.
jackpot n. m.
jacuzzi n. m.
kiwi n. m.
leadership n. m.
look n. m.
power n. m.
punch n. m.
rugby n. m.
sandwich n. m.
sprint n. m.
steak n. m.
string n. m.
week-end n. m.

28 Mots arabes
aman n. m.
baraka n. m.
charia n. f.
djihad ou jihad n. m.
hamman n. m.
amastaba n. m.

Mots bretons
aber n. m.
biniou n. m.
chouchen n. m.
kabig n. m.

Mots chinois
dazibao n. m.
fengshui n. m.
kung-fu n. m.
pekoe n. m.
pinyin n. m.
qigong n. m.

Mots coréens
taekwondo n. m.
won n. m.

Mots créoles
biguine n. m.
chatrou n. m.
filao n. m.
zombo n. m.
zouk n. m.

29 Mots espagnols
alcade n. m.
armava n. f.
balsa n. m.
banderillero n. m.
caliche n. m.
canasta n. f.
cascara n. f.
caudillo n. m.
chorizo n. m.
fiesta n. f.
patio n. m.
rumba n. f.
tequila n. f.

Mot Finnois
sauna n. m.

Mots néerlandais
bitter n. m.
kriek n. f.
stathouder n. m.

Mots grecs
anacrouse n. f.
analogon n. m.
benthos n. m.
bêta n. m.
delta n. m.
digamma n. m.
sigma n. m.

30 Mots tupi
copahu n. m.
piranha n. m.
tangara n. m.
tatou n. m.
unau n. m.
urabu n. m.

Mots italiens
concerto n. m.
coppa n. f.
larghetto n. m.
lento n. m.
libero n. m.
piano n. m.
pizza n. f.
ravioli n. m.

Mots japonais
bonsaï n. m.
ginkgo n. m.
haïku n. m.
kaki n. m.
kata n. m.
kondo n. m.
samouraï n. m.
sushi n. m.
wasabi n. m.

Ce qui précède montre que la construction de l’univers est assujettie à la
tradition structurale des langues. Parmi les faits grammaticaux qu’il ne nous est
pas possible d’expliquer ici et qui trouvent leur raison dans l’hypothèse de la
structuration intrinsèque du monde phénoménal, on pourrait citer prioritairement
le système syllabique sous-jacent aux mots.
31 Le latin, par exemple, se particularise par les finales de mots en : ex, is, a, o,
io, um, ium, is. Le russe signale une forte récurrence des sons ka, ga et a en finale
de mots.
Le mot giaour, emprunté au turc, montre que cette langue consent à une
combinaison consécutive de voyelles.
Les mots espagnols se singularisent parfois. Soit par exemple les finales en o
et en a, qui structurent également les syllabes finales des mots italiens, alors que
la syllabe fermée est caractéristique des mots anglais.
Les voyelles a, o, u, et i sont attestées à la fin de plusieurs mots japonais.
Au terme de cette présentation, il est important de souligner que ces emprunts,
directement versés au stock lexical, excluent l’idée d’une morphogenèse
prédiscursive. Cependant, la zone pré-nominale, la seule qui signale une activité
préénonciative, est frappée du sceau de l’arbitrarité.
Comment comprendre la priorité accordée au genre masculin, par rapport au
féminin ?
De notre point de vue, l’accompagnement genre n’appelle pas ici de
commentaire, en dehors de son rattachement à une option qui intègre la
satisfaction auditive sur laquelle nous annonçons revenir.

32
Chapitre III

LA RÉGULATION MORPHOLOGIQUE,
UN TRAITEMENT NORMATIF

Un fait incontestable illustré dans le chapitre précédent est que les emprunts
versés au fonds lexical français bénéficient de l’accompagnement genre, dont
l’arbitrarité a déjà été soulignée.
À côté de ces cas de figure, plusieurs substantifs paraissent-ils avoir en
commun d’être le résultat d’une altération phonétique, et même parfois de
plusieurs.
Le présent chapitre se propose de s’y arrêter, en distinguant, mais
sommairement :
les altérations consonantiques ;
les altérations vocaliques ;
la conversion syllabique et suffixale ;
l’altération syllabique.
Soulignons déjà que les exceptions, chaque fois opposées aux lois de
redressement, nous inspirent de poser l’exigence d’adéquation entre la norme et
l’adhésion perceptive.
3.1. À propos des altérations consonantiques
L’opération de morphogenèse pré-discursive mérite d’être approchée comme
extrêmement complexe dans la mesure où les variations observées paraissent
parfois aussi infinies, qu’imprévisibles.
La présentation qui va suivre ne pouvant être exhaustive, nous nous limiterons
à quelques opérations qui soutiennent le traitement morphologique ; c’est le cas
de :
l’altération de k en c ;
la substitution de c par ch ;
la chute à l’initiale de la consonne s, exigeant un redressement vocalique.
3.1.1. L’altération de k en c
Elle est attestée dans les emprunts aux mots allemands. Exemple :
akkordion → accordéon n. m.
kobold → cobalt n. m.
kriec → cric n. m.
zink → zinc n. m.
3.1.2. L’altération de c en ch
La série de substantifs ci-après empruntés a montré que le c a effectivement
évolué en ch.
Observons par exemple :
cantus → chant n. m.
canna → channe n. f.
candela → chandelle n. f.
carnis → chair n. f.
calor → chaleur n. f.
calamellus → chalumeau n. m.
Ce qui spécifie les exemples qui précèdent, c’est l’altération de plusieurs
unités asémantiques. En effet, à l’altération de k en c (cf. la première série
d’exemples), et celle de c en ch (cf. la seconde série d’exemples) qui dominent la
structure de tous les exemples cités en y conditionnant le phonétisme, s’ajoutent
d’autres altérations et phénomènes, tels que la troncation et l’adjonction de
voyelles en fin de syllabes.
De notre point de vue, le principe d’aménagement à différents niveaux ici
constaté est à chercher non pas seulement du côté de la norme, mais aussi du côté
de la sensibilité acoustique qui épouse le phonétisme de la langue.
De ce point de vue, pourraient se justifier :
- que le i de akkordion évolue en é, générant accordéon ;
- que le o et le d de kobold évoluent respectivement en a et en t ;
- que le mot cantus connaisse la troncation de us ;
- que candela ne se contente pas du seul remplacement de c en ch, mais se
prête en plus à la nasalisation, ainsi qu’au dédoublement de la voyelle, de manière
à générer la forme chandelle, qui paraît exigeante de l’esthétique visuelle et de
l’esthétique perceptive ;
- carnis, devenu chair, et au sujet duquel on peut dire que le traitement
morphologique a intégré l’adhésion perceptive ;
34 - ou encore calamellus, devenu chalumeau, par plusieurs opérations ; soit la
première commune à toute la seconde série et qu’il est inutile de rappeler ; puis
la seconde qui se prête à l’interversion de l’ordre syllabique, tout en autorisant la
troncation du [s] ; en même temps que le voyellisme : la voyelle e est préférée à
o en finale de mot.
3.1.3. La chute à l’initiale de la consonne s
Les images de plusieurs emprunts au germanique affichent un ordre spécifique
s + consonne vélaire, qui est modifié sous un traitement normatif, lui-même
dépendant de la sensibilité perceptive.
Exemples :
skopa → écope n. f.
skot → écot n. m.
skroda → écrou n. m.
sparro → épar(t) n. m.
sparwum → éparvin n. m.
spierlinc → éperlan n. m.
sporo → éperon n. m.
Sparwari → épervier n. m.
stamp → estompe n. f.
sturjo → esturgeon n. m.
Prétendre ici expliquer les multiples modifications observées en faisant appel
à la seule norme ne conduirait nulle part. Dans une telle hypothèse en effet, on se
rendrait vite compte d’un fait frappant, c’est que plusieurs variations n’ont rien à
voir avec la logique d’altération.
La forme résultante écope, issue du double traitement sur la forme skopa, est
bien la représentation attendue de la chute d’une part du s initial, et de l’altération
de la voyelle a en e, comme c’est parfois le cas.
Le redressement ayant fait évoluer skroda à écrou est, il faut le dire, inattendu.
Allons plus loin : quelles altérations successives auront donné naissance à épar(t),
éparvin, éperlan, éperon, épervier, estompe, et esturgeon ?
L’hypothèse de la détermination par le système perceptif, (système visuel et
système auditif) nous permet de poser ces formes substantives comme
doublement déterminées : d’une part par la norme, et d’autre part par l’adhésion
acoustique.
On peut d’ailleurs multiplier les exemples d’exceptions obtenus sur le fonds
germanique. Observons ci-dessous que tous les exemples sont le résultat d’une
élaboration complexe :
35 hagia → haie n. f.
haalbier → halbi n. m.
halia → halle n. f.
haimgart → hangar n. m.
hano → hanneton n. m.
hauwa → houe n. f.
listia → lice n. f.
Le parcours morphogénétique des substantifs ci-dessus est tout aussi
complexe que précédemment. Parfois les formes stabilisées se montrent
visiblement indifférentes vis-à-vis de la norme. D’où il suit que l’opération de
morphogenèse pré-discursive est articulée en deux cinèses polarisées au rebours
l’une de l’autre :
- une cinèse de redressement en amont, guidée par les lois phonétiques ;
- une cinèse de régulation en aval des options phonétiques, par le système
perceptif.
3.2. À propos des altérations vocaliques
Le rapprochement effectué entre certains étymons et les formes stabilisées
signale plusieurs altérations. Parmi elles, nous retiendrons, à titre d’illustrations :
- le ê, devenu e et parfois è ;
- le ia, devenu ie ;
- a et o, devenus e ;
- les chutes vocaliques ;
- le e, devenu é ;
- l’adjonction du e muet en finale de syllabe fermée.
3.2.1. L’altération de ê en e ou è
Le relevé ci-après met en valeur l’altération de ê en e, dans les emprunts au
grec.
akalêphê → acalèphe n. m.
akrobatês → acrobate n. m. et f.
agapê → agape n. f.
agavê →ave n. m.
akinêsia → akinésie n. f.
amnêsia → amnésie n. f.
36 Le fait important à retenir de cette conversion, ce sont les exceptions opposées
à la règle ; car ê est devenu aussi ie ; os a évolué en ie et is également ; surtout os
qui est parfois devenu ie et même e.
Exemples où ê devient ie
kholê → acholie n. f.
aboulê → aboulie n. f.
Exemples de os converti en ie
akhondros → achondroplasie n. f.
akhrômatos → achromatopsie n. f.
agalactos → agalactie n. f.
amnêstos → amnistie n. f.
anaplastos → anaplastie n. f.
Exemple de mot grec, où is évolue en ie
adunamis → adynamie n. f.
Exemples de mots grecs, où os s’est altéré en e :
karpos est devenu carpe et non carpie
kalathos est devenu calathéa et non calathie
katharos est devenu cathare et non catharie
3.2.2. L’altération de ia en ie
La série de mots ci-dessous illustre l’altération de ia en ie, à partir des
exemples empruntés à la même langue grecque.
Akinêsia → akinésie n. f.
amnêsia → amnésie n. f.
anaphrodisia → anaphrodisie n. f.
apepsia → apepsie n. f.
L’évolution en position finale dans la même langue, de a en ie mérite d’être
soulignée.
akhrôma → achromie n. f.
adipsa → adipsie n. f.
37 3.2.3. L’altération des voyelles o et a en e
La voyelle finale de plusieurs mots de source italienne s’est altérée. Nous
retiendrons les cas de o et a. Dans la série ci-après, le o final s’est effectivement
altéré en e.
aurelio → aurélie n. f.
balzano → balzane n. f.
barcarolo → barcarolle n. f.
basso → basse n. f.
torso → torse n. m.
biscotto → biscotte n. f.
Le relevé suivant, plus exhaustif, illustre l’altération de la voyelle a en e.
cascatella → cascatelle n. f.
carezza → caresse n. f.
carrozza → carrosse n. f.
herba → herbe n. f.
hostia → hostie n. f.
ira → ire n. f.
larva → larve n. f.
lima → lime n. f.
litteratura → littérature n. f.
locusta → locuste n. f.
luna → lune n. f.
ferula → férule n. f.
fibra → fibre n. f.
fiducia → fiducie n.
figura → figure n. f.
fissura → fissure n. f.
fistula →tule n. f.
flamma → flamme n. f.
flexura → flexure n. f.
floralia → floralies n. f. pl.
flora →re n. f.
fraxinella → fraxinelle n. f.
furia → furie n. f.
galla → galle n. f.
gemma → gemme n. f.
gemmula →mmule n. f.
38 3.2.4. Les chutes vocaliques
Comme précédemment, on observe des limites dans la rigidité des lois
d’altération. On citera précisément deux exemples : l’effacement des voyelles o
et e en finale de mots.
Exemples d’effacement de o
bambino → bambin n. m.
traffico → trafic n. m.
concerto → concert n. m.
Exemples d’effacement de e
buffone → bouffon n. m.
filone → filon n. m.
tenore → ténor n. m.
3.2.5. L’évolution de la voyelle e en é
L’évolution de e en é est un fait vraisemblable de la détermination perceptive
sur laquelle nous reviendrons.
Exemples :
melamine → mélamine n. f.
neodym → néodyme n. m.
nucle/ase → nucléase n. f.
3.2.6. L’adjonction du e muet en finale de syllabe fermée
L’adjonction d’un e muet en fin de syllabe fermée est un cas de traitement
morphologique qui mérite d’être souligné. Observons :
glasur → glaçure n. f.
mescalin → mescaline n. f.
neodym→ néodyme n. m.
nucle/protein → nucléoprotéine n. f.
nucleo/id → nucléotide n. m.
nucleo/glucosid → nucléoside n. m.
schlag → schlague n. f.
Ci-dessus, l’adjonction annoncée du e muet est systématique. Toutefois, il faut
considérer comme beaucoup plus significative la dimension acoustique. De la
base étymologique à la forme évoluée, on peut légitimement poser l’idée de
satisfaction ou d’insatisfaction auditive, appréciable selon la tradition phonétique
de la langue.
39Ce commentaire vise précisément :
- glaçure, qui en plus de se prêter à l’adjonction du e muet, affiche une
substitution du s initial en ç ;
- néodyme, qui en plus du même traitement vocalique, affiche un é, préféré
au e initial ; ce double traitement est d’ailleurs celui qui caractérise également les
mots nucléoprotéine, nucléotide et nucléoside ;
- les substantifs nucléotide et schlague, dont la particularité est d’infiltrer le
t et le u.
3.3. La conversion syllabique et suffixale
La conversion ou modification appliquée aux syllabes et aux suffixes, est l’un
des traits particularisants des emprunts ayant fait l’objet d’une assimilation.
Nous avons retenu, comme exemples, les cas des mots anglais et italiens.
3.3.1. La conversion suffixale des mots anglais
L’évolution du suffixe ic(s) en ique est par exemple attestée dans les exemples
ci-après :
Mots anglais mots français
a/gnostic agnostique n.
bio/(electro)nics bionique n. f.
electronics électronique f.
On observe effectivement que le suffixe ic(s) aura évolué en ique.
3.3.2. La conversion suffixale des mots italiens et latins
D’une manière générale, le français va introduire la nasale n dans la formation
du champ morphologique du suffixe tio, signifiant l’action ou le résultat de
l’action ; sous le modèle de la nominalisation en tion. Les exemples sont
nombreux.
Mots italiens et latins mots français
demonstratio démonstration n. f.
depopulatio dépopulation n. f.
depressio dépression n. f.
destinatio destination n. f.
destructio destruction n. f.
detractio détraction n. f.
deviatio déviation n. f.
40 diffusio diffusion n. f.
digressio digression n. f.
dilectio dilection n. f.
dilutio dilution n. f.
discussio discussion n. f.
dispersio dispersion n. f.
dispositio disposition n. f.
dissectio dissection n. f.
dissipatio dissipation n. f.
dissuasio dissuasion n. f.
distractio distraction n. f.
diversio diversion n. f.
divinatio divination n. f.
donatio donation n. f.
dormitio dormition n. f.
dubitatio dubitation n. f.
elevatio élévation n. f.
emersio émersion n. f.
erectio érection n. f.
eruptio éruption n. f.
evaporatio évaporation n. f.
evectio évection n. f.
exceptio exception n. f.
excretio excrétion n. f.
excursio excursion n. f.
executio exécution n. f.
exemptio exemption n. f.
exhalatio exhalation n. f.
exhaustio exhaustion n. f.
exhibitio exhibition n. f.
expansio expansion n. f.
expectatio expectation n. f.
expeditio expédition n. f.
explicatio explication n. f.
explosio explosion n. f.
exportatio exportation n. f.
expositio exposition n. f.
41 expressio expression n. f.
extensio extension n. f.
extractio extraction n. f.
factio faction n. f.
fictiofiction n. f.
fidejussio fidéjussion n. f.
filatio filiation n. f.
finitiofinition n. f.
fractio fraction n. f.
generatio génération n. f.
germinatio germination n. f.
gestio gestion n. f.
gradatio gradation n. f.
gustatio gustation n. f.
imbibitio imbibition n. f.
imitatio imitation n. f.
impanatio impanation n. f.
individuatio individuation n. f.
infestatio infestation n. f.
mentio mention n. f.
informatio information n. f.
infractio infraction n. f.
ingressio ingression n. f.
injectio injection n. f.
interjectio interjection n. f.
inventio invention n. f.
iteratio itération n. f.
legatio légation n. f.
legio légion n. f.
liquatio liquation n. f.
locatio location n. f.
lotio lotion n. f.
luxatio luxation n. f.
manducatio manducation n. f.
mansio mansion n. f.
migratio migration n. f.
moderatio modération n. f.
42 munitio munition n. f.
natio nation n. f.
negatio négation n. f.
negociatio négociation n. f.
nictatio nictation n. f.
opirio opinion n. f.
ovatio ovation n. f.
potio potion n. f.
projectio projection n. f.
prostitutio prostitution n. f.
propositio proposition n. f.
ratio ration n. f.
recognitio récognition n. f.
resurrectio résurrection n. f.
subductio subductionn. f.
substructio substruction f.
suffusio suffusion n. f.
superstitio superstition n. f.
supplicatio supplication n. f.
suppositio supposition n. f.
suspensio suspension n. f.
sustentatio sustentation n. f.
terebratio térébration n. f.
transformatio transformation n. f.
turio turion n. m.
vernatio vernation n. f.
violatio violation n. f.
vocatio vocation n. f.
3.4. À propos de l’altération syllabique
L’altération syllabique est un indice du traitement morphologique des
emprunts. us et um sont par exemple des traits de vocalisme du latin, soumis à
l’altération après les consonnes.
3.4.1. L’altération de us
Elle intervient après les consonnes c, n, r, s, t et x.
Exemples d’altération après c :
43 ficus → fic n. m.
fiscus → fisc n. m.
Exemples d’altération après n :
Divinus → devin n.
felinus → félin n. m.
lupinus → lupin n. m.
Exemples d’altération après r :
durus → dur n.
futurus → futur n. m.
Exemples d’altération après s :
excessus → excès n. m.
grossus → gros n. m.
lapsus → laps n. m. invar.
Exemples d’altération après t :
districtus → district n. m.
expertus → expert n. m.
gratuitus → gratuit n. m.,
N.B : Journal financé par des recettes publicitaires et distribué gratuitement.
Ineditus → inédit n. m.
Infinitus → infini n. m.
Magistratus → magistrat n. m.
Exemples d’altération après x :
fluxus → flux n. m.
influxus → influx n. m.
N.B : si l’on excepte le cas du mot infini, où la consonne t est également
tombée, l’altération de la syllabe us aura d’une manière générale été respectée.
L’état de structure de ce mot, notamment sa syllabe finale, appelle à une
justification qui est de l’ordre du champ visuel et de l’adhésion auditive.
3.4.2. L’altération de um
L’altération de la syllabe finale um des emprunts au latin, interviendra après
les consonnes : , n, r, s et t.
Exemple d’altération observée après :
filum → fil n. m.
44 Exemples d’altérations observées après n :
donum → don n. m.
intestinum → intestin n. m.
linum → lin n. m.
Exemples d’altérations observées après r :
ferrum → fer n. m.
forum → for n. m.
Exemple d’altération observée après s :
dossum → dos n. m.
Exemples d’altérations observées après t :
documentum → document n. m.
elementum → élément n. m.
excrementum → excrément n. m.
fermentum → ferment n. m.
ferramentum → ferrement n. m.
fragmentum → fragment n. m.
impactum → impact n. m.
jumentum→ jument n. f.
lineamentum → linéament n. m.
lutum → lut n. m.
Comme précédemment, la chute de l’élément syllabique est constante.
Toutefois, la variation vocalique de e en é dans l’élément excrément ou linéament,
mais aussi celle de a en e dans ferrement, alors qu’on aurait attendu ferrament,
attirent entre autres indices, l’attention sur l’interaction entre la norme et
l’exigence perceptive.

45
Chapitre IV

LES SUBSTANTIFS DÉRIVÉS, DES FORMES
RÉGULÉES PAR LA NORME ET PAR L’ADHÉSION
PERCEPTIVE
Jusqu’ici, nous nous sommes intéressée aux emprunts directs et à ceux-là qui
sont le résultat d’une élaboration morphologique guidée par des lois phonétiques.
Les aspects les plus évidents dudit traitement ont été soulignés ; rappelons :
- l’accompagnement genre ;
- les évolutions ou altérations phonétiques ;
- les conversions syllabiques.
Nous nous sommes gardée d’expliquer les cas complexes où la
morphologisation suppose une modification du radical étymologique, ainsi que
les phénomènes de supplétisme.
Parce que la créativité lexicale consacre l’émergence et l’insertion de
nouveaux mots dans le lexique, nous voulons inscrire la dérivation suffixale,
comme préoccupation majeure du présent chapitre.
Tout en reconnaissant la productivité des autres procédés de création lexicale,
nous avons à dessein privilégié les suffixaux nominaux, et ce pour deux raisons :
- ils sont polysémiques ;
- ils s’ouvrent à l’adhésion acoustique.
4.1. Les suffixes nominaux : une classe hétérogène
Les grammaires françaises prévoient un inventaire des éléments suffixaux, où
se laissent reconnaître des corrélations entre les signifiés des suffixes et leurs
formes.
À titre de rappel, nous avons choisi de convoquer le tableau des suffixes
21nominaux produit par Arrivé et alii , qui a l’avantage de comporter :
- le signifié ;
- la forme ;
- le genre ;

21 Arrivé & alii, La grammaire d’aujourd’hui : guide alphabétique de linguistique française, Paris,
Flammarion, 1986, pp. 649-651. - la classe nominale de l’élément suffixe ;
- les exemples.

TABLEAU DES SUFFIXES NOMINAUX DU FRANÇAIS
CLASSE
SIGNIFIE DU D’ORIGINE DE
FORME GENRE EXEMPLES
SUFFIXE L’ELEMENT
SUFFIXE
ade f verbe embrassade,
age m verbe, nom assemblage, codage
aille(s) f verbe trouvaille, épousailles
aison pendaison, siglaison
ison f verbe, nom garnison,
oison pâmoison
ation indexation
ition finition
(s)sion f verbe, nom, adj. récession
action, résultat xion connexion
de l’action isation arabisation
conditionnement,
(e)ment m verbe
aménagement
erie f verbe chamaillerie
ure gelure,
ture f verbe, nom mouture,
ature armature, ossature
abattis,
is m verbe
mouchetis
ance voyance,
ence f adj. verbal latence,
escence coalescence
assistanat,
at m nom
médicat qualité,
propriété, musicalité,
ité, eté, té f adj.
fonction bonté
ladrerie,
(er)ie f adj.
courtoisie
bassesse,
esse f adj.
hardiesse
48 ise f adj. débrouillardise
eur f adj. hauteur
dirigisme,
isme m verbe, nom, adj. vandalisme,
fauvisme
christianisme,
opinion, nom,
isme m communisme,
attitude proposition, adj.
j’m’enfoutisme
partisan d’une fasciste,
opinion ou iste m, f nom, adj. trotskiste,
d’une attitude socialiste

CLASSE
SIGNIFIE D’ORIGINE
DU FORME GENRE DE EXEMPLES
SUFFIXE L’ELEMENT
SUFFIXE
eur fondeur, skieur,
m Verbe, nom (is)seur bâtisseur, dosseur
(is)ateur applicateur
euse repasseuse, f verbe, nom
(is)seuse blanchisseuse
f verbe atrice démonstratrice
m ier nom chapelier, routier
f Ière nom laitière
m, f aire nom disquaire agent d’une
m ien nom informaticien action
f ienne nom généticienne
m, f iste nom affichiste, céramiste
m er [e] nom cocher, porcher
m er [ɛr] nom docker, supporter
m eron nom tâcheron
f eronne nom bûcheronne
m o, ot, (popul.) nom métallo, cheminot
49 eur (et ses autocuiseur,
m verbe, nom
var.) incinérateur
euse (et ses agrafeuse, pelleteuse
f verbe, nom
var.) dégauchisseuse Instrument,
(a) trice m ve excavatrice machine, objet
fonctionnel oir f verbe arrosoir, plantoir
oire m verbe écritoire, baignoire
(t)ier f nom plafonnier
(t)ière nom cafetière
arbre (ou
poirier,
végétal) ier m nom
fraisier
producteur
teinturerie (voir ex. au
erie f nom
lieu de début de l’article)
fabrication anderie f nom buanderie
d’exercice de chauffoir,
vente oir m verbe fumoir,
brunissoir
age m nom esclavage
état
é f nom parenté
ade f nom colonnade
chênaie,
(r)aie f nom
roseraie
collectifs ain m numéraux douzain
aine f numvingtaine
ferraille,
aille f nom, verbe
mangeaille (péj.)

CLASSE
D’ORIGINE
SIGNIFIE DU
FORME GENRE DE EXEMPLES
SUFFIXE
L’ELEMENT
SUFFIXE
aille f nom, verbe (voir plus haut)
chauffard,
ard m nom, verbe
cumulard
péjoratifs
asse f nom, verbe vinasse, lavasse
assier m nom écrivassier
âtre m, f nom gentillâtre, marâtre
m nom levraut
50 au
eau chevreau
ceau m nom pourceau, lionceau
ereau lapereau
eteau louveteau
elle f nom ruelle
et, elet m nom articulet, balconnet
ette, fourgonnette,
f nom
elette côtelette
in, tableautin,
m nom
otin diablotin
diminutifs ine f nom bottine
ot m nom îlot
ote, otte f nom, verbe tremblote, jugeote
(er)on, Moucheron
m nom
illon bottillon,
ille f nom brindille
bestiole, banderole,
(er)ole f nom adj.
rougeole (maladie)
lobule,
(i)(c)ule m,f nom animalcule,
aspérule
iche f nom barbiche
romain, -e
ain, -e m, f nom propre
texan, -e
an, -e m, f nom
anglais, -e
ais, -e m, f nom propre
chinois, -e
ois, -e m, f nom
habitants d’une parisien, -ienne
ien, -ienne m, f nom propre
région ou d’une limousin, -e
in, -ine m, f nom
ville briviste
iste m, f nom propre
berrichon, -onne
on, onne m, f nom
solognot, -otte
ot, otte m, f nom propre
montagnard, -
ard, -e etc. m, f nom et n.p.
e,briard, -e
Centenaire,
âge,
aire m, f numéral sexagenaire,
anniversaire
octogenaire

La typologie qui précède a l’intérêt de mettre en évidence plusieurs signifiés
et leurs formes correspondantes, en faisant la différence entre :
l’action ou le résultat de l’action ;
51
la qualité, la propriété ou la fonction ;
l’opinion ou l’article ;
le partisan d’une opinion ou d’une attitude ;
l’agent d’une action ;
l’instrument, la machine ou l’objet fonctionnel ;
l’arbre ou végétal producteur ;
le lieu de fabrication d’exercice de vente ;
l’état ;
les collectifs ;
le contenu et la mesure ;
les péjoratifs ;
les diminutifs ;
les habitants d’une région ou d’une ville ;
l’âge ou l’anniversaire.
Elle a comme autre avantage d’afficher pour certains cas, le changement de la
classe de l’élément base. On tire de cette présentation que de façon générale, les
suffixes nominaux sont applicables aux noms, aux verbes, aux adjectifs
qualificatifs, aux propositions, aux noms propres, mais aussi aux numéraux.
Et même si l’on peut regretter l’absence de certaines formes suffixielles (cas
de éé), résultat de l’action qui génère avancée, arrivée ou montée, par exemple,
il reste que Arrivé et alii font un ensemble d’observations qui interpellent.
Comment expliquer l’application des suffixes identiques aux signifiés
différents (cas de ée signifiant l’action ou le résultat de l’action et celles
exprimant le contenu ou la mesure comme assiettée et matinée) ?
Quelle explication donner à la « modification étymologisante du radical » ?
NB : Les auteurs font observer le passage de généreux à générosité et non
généreusité ; ou de sourd à surdité et non sourdité.
Faut-il se contenter de parler de dérivation régressive ou inverse ou encore de
dérivation à suffixe zéro face aux exemples tels que galop, oubli, vol ?
Que dire de départ, qui en plus de se conformer à la dérivation régressive,
adjoint un élément préfixal dans sa zone gauche ?
Enfin, la multiplicité des formes suffixielles est-elle justifiable par le seul
argument de la distribution complémentaire évoquée par Arrivé et alii qui la
motivent par les phénomènes de doublets ?
52
4.2. Le psychomécanisme générateur de substantifs dérivés : un exemple
de parcours soumis à une triple nécessité
La famille des substantifs créés englobe les dérivés, les composés et les sigles.
L’attitude commune aux linguistes en présence de ces trois sous-catégories,
c’est d’y voir des formes construites selon les seuls principes normatifs :
la siglaison se conformant à la formation du mot sigle, à partir d’un mot ou
d’un groupe de mots ;
la composition désignant l’opération de construction d’unités sémantiques
à partir d’éléments lexicaux préexistants et en principe autonomes ;
la dérivation se disant, comme on l’a rappelé, de la formation d’unités
lexicales en associant un radical et des affixes appelés préfixes, s’ils précèdent le
radical, et suffixes, s’ils le suivent.
La remarque a déjà été faite à propos de l’organisation des affixes de la langue
française en système, et de la flexibilité observée, qui entoure la dérivation, la
composition et la siglaison.
Disons en d’autres termes que ces trois procédés de créativité lexicale ont
contre eux les exceptions imposées par les règles.
Dans le prolongement de ces observations, il convient de souligner que la
siglaison se passe parfois de la présentation des unités intermédiaires ou plutôt,
des mots de liaison. C’est d’ailleurs le cas dans le sigle SNCF (Société nationale
des chemins de fer français), où l’on voit bien que des, de et français ne sont pas
représentés.
Évoquons aussi la distribution au sein des composés :
les composés par synapsie (chemin de fer) ;
les comr trait d’union (timbre-poste) ;
les composés graphiquement soudés (portefeuille), renforcent notre
préoccupation, à savoir : évaluer la pertinence de la norme.
Et puisque nous nous intéressons exclusivement aux suffixes nominaux, le
problème qui est au cœur de la présente étude, c’est de savoir pourquoi les bases
s’ouvrant à plusieurs suffixes sont retenues comme éléments optionnels dans la
formation des mots.
Notre hypothèse à ce niveau d’analyse est justement que l’accession des mots
bases à l’état de substantif dérivé passe par trois exigences complémentaires :
l’exigence mémorielle ;
l’exigence normative ;
l’exigence perceptive,
qui complexifient l’hypothèse constructive de formes dérivées.
53 4.2.1. À propos de la complexité de l’hypothèse constructive des
formes dérivées.
Nous posons au départ de cette étude, une hypothèse dont l’avantage est de
s’établir sur la mémoire, la norme et la sensibilité perceptive.
En commençant par éclairer ledit fonctionnement, nous voulons rappeler à la
22suite de Moignet , que les dérivés définissent un fonctionnement soutenu par une
incidence à double direction ou incidence bilatérale, au cours de laquelle toute
base thématique est posée comme support ou caractérisé, et les éléments
suffixaux, comme apports ou caractérisants, du fait qu’ils lui défèrent un
complément notionnel.
Le résumé qui découle de ce qui précède, c’est que la dimension thématique
de la base radicale lui assure le statut de support, soumis par nécessité à la
complémentation de l’élément affixe, dont le quantum sémantique évoque la
notion exprimée par la forme substantive.
Il en découle, dans des termes différents, que les mots bases servent de point
de départ à l’élaboration des substantifs dérivés ; les dérivés par suffixation
notamment sont des formes notionnellement préexistantes, en d’autres termes, et
selon Tabi Manga, des avant-notionnels.
Selon la même logique, les systèmes des affixes terminaux posés en langue
comme éléments co-constitutifs du mot dérivé les consacrent comme des
avantnotionnels fournissant des idées cinétiques d’action ou de résultat de l’action, de
qualité, de propriété ou de fonction, d’opinion ou d’attitude, de partisan d’une
opinion ou d’une attitude, d’agent d’une action, d’instrument ou d’objet
fonctionnel, d’arbre ou de végétal producteur, d’état de lieu de fabrication
d’exercice de vente, de signifié des collectifs, des péjoratifs, des diminutifs, des
idées désignant les habitants d’une région ou d’une ville, des signifiés relatifs à
l’âge ou à l’anniversaire.
Mais au départ de cette mise au point, et selon Lowé, il faut situer l’action
mémorielle.
4.2.1.1. De l’enjeu de la mémoire
La complexité des influences croisées au plan intellectuel ou espace hôte
consolide l’intérêt ici accordé à la mémoire, à la faculté de remémoration, en tant
que réalité mentale. Le concept fondamental qu’est la mémoire n’est pas à
aborder sans prudence, étant donné les pathologies qui la rendent parfois
impertinente, du fait qu’elles dynamisent l’inconscient.

22 Moignet G., Systématique de la langue française, Paris, Klincksieck, 1981, p. 239.
54 Perdre conscience ou perdre connaissance, comme on dit quelques fois, c’est la
23même chose que dormir.
Ce qui précède appelle à poser la conscience comme un support de
connaissance. La compatibilité de la conscience et de la mémoire est une position
bergsonienne de haute importance.
Mais sans donner de la conscience une définition qui serait moins claire qu’elle, je
puis la caractériser par son trait le plus apparent : conscience signifie d’abord
mémoire. La mémoire peut manquer d’ampleur : elle peut n’embrasser qu’une
faible partie du passé ; elle peut ne retenir que ce qui vient d’arriver ; mais la
mémoire est là, ou bien alors la conscience n’y est pas. Une conscience qui ne
conserverait rien de son passé, qui s’oublierait sans cesse elle-même, périrait et
24renaîtrait à chaque instant : comment définir autrement l’inconscience ?
La conscience est de toute évidence apparentée à la mémoire. En ce sens, elle
garde dans notre conception la possibilité de fournir au sujet parlant les
composantes structurales, depuis le mot, jusqu’à la phrase, en passant par les
structures de signification intermédiaires. La mémoire est donc ce qui assigne au
sujet son action fondamentalement structurante. Il faut, bien entendu, soutenir
que la mémoire est le réservoir des composantes lexicales, appelées à entrer en
jeu, rappelons : les bases et les affixes, dont la relation se définit au plan
mémoriel, soit plus précisément : retenir ou élire une image simplifiée base +
suffixe, explicative et offrant une vue synthétique de tous les substantifs dérivés,
mais sans que la raison de la variabilité soit établie.
4.2.1.2. De l’enjeu de la norme
La puissance normative du français se traduit, rappelons-le, par la multiplicité
des procédés de créativité lexicale.
Au sujet de cet atout normatif, il convient de dire qu’il réside, en termes de
potentiel dans le plan de la langue, c’est-à-dire, en termes d’un savoir, garanti
par la mémoire.
En effet, la considération du principe de normativité se dénonce à travers les
schèmes basiques : base + suffixe et préfixe + base, qui supposent deux
mouvements complémentaires.
Entre les deux composantes régulièrement affichées, la base thématique tient
lieu de support. Quant aux suffixe et préfixe, ils sont apports en raison de leur
rôle d’opérateurs d’incidence morphologique et sémantique.
La densification morphologique que les affixes accomplissent au cours de
l’opération de morphologisation inclut en réalité deux tensions : chaque
substantif créé par suffixation sera ainsi une réédition autorisée par la visée sur

23 Alain, Les idées et les âges, Paris, Gallimard, 1927/1954, p. 44.
24 Bergson, « La conscience et la vie », L’énergie spirituelle, Paris, PUF, 1963, pp. 818-819.
55 le fonds lexical et les morphèmes stockés en mémoire. Il faut dire que la mémoire
est ce qui assure de façon concrète en amont, l’articulation entre les bases et les
affixes. La mémoire donne aux sujets parlants, en termes de savoir, toutes les
conséquences combinatoires ; soit synthétiquement :
base + suffixe ;
préfixe + base ;
préfixe + base + suffixe.
4.2.1.3. L’exigence perceptive
Parce que la créativité lexicale consacre l’émergence et l’insertion de
nouveaux mots dans le lexique, nous voulons inscrire la dérivation suffixale
comme préoccupation majeure de cette étude.
Observer précisément les suffixes n’a pas pour implication comme nous
l’avons souligné, d’exclure les préfixes, ainsi que les autres procédés (la
composition, la siglaison et la synapsie), qui enrichissent le fonds lexical français.
L’intérêt particulier porté aux suffixes nominaux vise exactement deux objectifs :
il s’agit, premièrement, de montrer que le français prévoit une pluralité de
suffixes pour le même signifié ; ce qui est un indice d’insécurité linguistique ;
il s’agit, deuxièmement, de soutenir que cette variabilité suffixielle peut
trouver en amont un chemin explicatif, notamment du point de vue de la
sensibilité consentie ou de l’adhésion acoustique, que nous avons préalablement
posée, comme critère de validation morphologique.
À ce niveau de l’étude précisément, nous avons en vue de montrer, en nous
appuyant sur l’idée d’action ou de résultat d’action, l’importance du filtrage par
l’adhésion perceptive. Ci-dessous, l’exemplier relatif à ladite idée met en
évidence les formes suffixielles, les dérivés générés, ainsi que les autres
possibilités morphologiques. Onze suffixes au total nous serviront de bases de
démonstration.
4.2.1.3.1. Le suffixe -ade
De ade, est créée embrassade et non :
embrassage comme codage n. m.
aison comme pendaison n. f.
embrassation comme création n. f.
sée comme arrivée n. f.
embrassailles comme épousailles n. f. pl.
ion comme récession n. f.
56 embrassement comme aménagement n. m.
erie comme chamaillerie n. f.
embrassure comme mouture ou gelure n. f.
ance comme délivrance n. f.
embrassat comme assistanat n. m.
4.2.1.3.2. Le suffixe -ée
Il a rendu possible la création de arrivée et non :
arrivade
arrivage
arrivaison
arrivation
arrivailles
arrivission
arrivement
arriverie
arrivure
arrivance
arrivat.
4.2.1.3.3. Le suffixe -age
À partir du suffixe age, est créé le mot ramassage et non :
ramassade
ramaison
ramassation
ramassée
ramassailles
ramassion
ramassement
ramasserie
ramassure
ramassance
ramassat.
4.2.1.3.4. Le suffixe -aison
Parmi les mots générés par ce suffixe, on a par exemple livraison et non :
57 livrée
livrade
livrage
livrailles
livration
livrement
livrerie
livrure
livrance
livrat.
4.2.1.3.5. Le suffixe -(s)sion
Ce suffixe aura donné accession et non :
accédée
accédade
ge
accédailles
accédition
accédement
accédrerie
accédure
accédance
t.
4.2.1.3.6. Le suffixe -ment
Le suffixe -ment aura contribué à construire le mot déploiement et non :
déployeé
déployade
déployage
déployailles
déploiyition
déploission
déploierie
déploiyure
déployance
déployat.
58 4.2.1.3.7. Le suffixe -tion
À partir de ce suffixe, aura été créé le mot recréation et non :
recréée
recréade
recréage
recréailles
recréssion
recréement
recréerie
recréure
recréance
recréat.
4.2.1.3.8. Le suffixe -ance
Le suffixe -ance a aidé à créer des mots comme délivrance et non :
délivrée
délivrade
délivrage
délivrailles
délivression
délivration
délivrement
délivrerie
délivrure
délivrat.
4.2.1.3.9. Le suffixe -te
Avec la base radicale, ce suffixe a contribué à créer conduite et non :
conduiréé
conduirade
conduirage
conduirailles
conduission
conduiration
conduirement
59 conduirure
conduirance
conduirat.
4.2.1.3.10. Le suffixe -ise
Il a permis de créer débrouillardise et non :
débrouillage
illade
débrouilleé
illaison
débrouillation
ission
débrouillailles
illement
débrouillure
illerie
débrouillat.
4.2.1.3.11. Le suffixe -at
Le suffixe -at a permis la création de plusieurs mots, dont assistanat et non :
assistade
assistage
assistée
assistaison
assistation
assistassion
assistailles
assistement
assisture
assisterie.
Dans la présentation qui vient d’être proposée, il n’a pas été fait état,
intentionnellement, des formes substantives déclinables des autres dérivés, des
préfixes et de l’opération inverse aidant à générer des mots tels que « rejet »
ou « départ », qui attirent l’attention sur le conflit entre la norme et l’adhésion
perceptive.
60 On voit toutefois se dégager une variation en termes de perception sonore,
selon l’image du suffixe et même du mot dérivé. Il faut dire que la grammaticalité
est assurée par le suffixe dont le rattachement au mot base suppose une tension
supplémentaire.
La variation suffixale fait partie des faits grammaticaux insuffisamment
explorés et qui, selon notre hypothèse, trouvent leur raison dans la teneur
perceptive.
En définitive, l’intérêt accordé aux possibles images des substantifs dérivés
paraît être une étape fondamentale aboutissant à soutenir l’idée qu’en aval de
l’opération de validation morphologique, une teneur perceptive détermine
l’image du mot en général et celle du substantif en particulier.

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