Identité langagière du genre

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"Lettre commerciale", "mode d'emploi", "compte rendu", "faits divers", "éditorial", "courrier électronique", etc, sont les objets textuels, les genres, dans et avec lesquels nous vivons. Ils constituent une sorte de réservoir de modèles textuels, socialement indexés. Mais quelle est leur identité langagière? Comment les genres existent-ils dans une société? Comment les locuteurs les reconnaissent-ils? Ces questions sont traitées à travers l'éditorial de la presse écrite dont l'identité est relativement stable, et qui prouve bien que l'appropriation des genres est à rapporter à la socialisation, aux activités communicatives humaines.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296322196
Nombre de pages : 222
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IDENTITÉ LANGAGIÈRE DU GENRE

Nam-Seong LEE

IDENTITÉ LANGAGIÈRE

DU GENRE

Analyse du discours éditorial

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRffi

L'Harmattan (talia Via Bava, 37 10214Torino ITALffi

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4429-X

A Monsieur Bernard GARDIN, Professeur exemplaire, qui nous a quittés.

INTRODUCTION

« GENRE: Catégorie d'oeuvres, définie par la tradition (d'après le sujet, le ton, le style). (..). Genres en vers: lyrisme, épopée, drame, poésie didactique, bucolique. Genres en prose: éloquence, philosophie, histoire, critique, correspondance (genre épistolaire), (..). Genre dramatique, grave, comique, genre anecdotique. » C'est la définition du terme de Genre, parue dans le dictionnaire Le Petit Robert (1982 : 861), qui prouve qu'avant que M. Bakhtine (1984) intégre toute étude du genre dans la problématique des énoncés verbaux, la préoccupation principale du genre a été liée à la littérature qui n'est pas notre intérêt. On a actuellement tendance à se tourner vers 'petites annonces', 'éditorial', 'fait divers', 'mode d'emploi', etc. On s'intéressera d'une façon privilégiée à des genres ordinaires dans la pratique du langage. Car chez l'enfant puis chez l'adulte, celle-ci consiste essentiellement, dit J.-P. Bronckart (1996 : 62), en une pratique des différents genres de discours en usage dans les formations sociales dans lesquelles chaque individu est appelé à s'insérer. Car par l'appropriation des genres se façonne la personne humaine. Mais notons avec S. Branca-Rosoff (2002 : 282) que le renouvellement constant des genres entraîne logiquement l'impossibilité d'en établir des typologies a priori. Cet ouvrage intéresse plutôt, comme le fait remarquer J.-C. Beacco (1991), le fait que les genres dans une société donnée demeurent à des degrés divers, présents à la conscience de certains locuteurs, qu'ils en soient ou non directement producteurs ou consommateurs.

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Introduction

On partira de ce constat que les genres ont une certaine identité sociale dans la société donnée, que les locuteurs en sont conscients d'une certaine manière. Mais peu de questions ont été posées: Comment existe-il un genre dans une société et dans la conscience des locuteurs? Alors que l'identité sociale, externe d'un genre est relativement claire, son identité 'langagière' ou 'discursive', interne est peu ou pas précisée. Quelle est l'identité discursive d'un genre dans la. pratique du groupe social donné? Comment les usagers l'identifient-ils? On pourrait définir 'l'identité d'un genre' comme les caractères qui permettent de le différencier d'autres genres, comme spécificités relativement constantes aux différents moments synchroniquement déterminés. A ces questions nous attacherons-nous en visant à : - mettre en évidence l'existence théorique du genre en linguistique (M. Bakhtine, M. Foucault, F. François). L'accent sera mis sur la nature du genre. - caractériser un genre particulier, journalistique (éditorial). Il s'agit de saisir les spécificités d'un genre. C'est la recherche du mode d'existence du genre, une description du genre. Notre travail est ancré dans l'analyse du discours française, plus précisément dans une perspective, souvent centrée sur les textes ordinaires, qui articule une identité énonciative avec un lieu social ou avec une communauté de locuteurs. - identifier la manière de reconnaître un genre. Il s'agit de repérer les critères langagiers de la reconnaissance du genre à partir de l'enquête. C'est ainsi que cet ouvrage sera consacré à identifier discursivement l'éditorial dans la société française. D'une part du point de vue de sa réalisation par les journalistes, d'autre part à l'égard de sa réception par les locuteurs en général. Les lecteurs se ressentiraient comme en accord ou en désaccord à l'égard de l'identité langagière de l'éditorial qu'ils découvriront au fil de la lecture de cet ouvrage, selon leur propre « horizon d'attente» sur l'éditorial.

PARTIE

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REPERAGE DES ETUDES DU GENRE
ET DEFINITION DE LA NOTION
DE

« GENRE »

CHAPITRE I

L'APPROCHE EMPIRIQUE DU GENRE

Chapitre I - L'approche empirique du genre

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Tout texte relève d'un genre du discours et les locuteurs disposent d'un grand nombre de genres de textes dans la pratique langagière. Les textes sont inscrits et circulent dans le métalangage naturel sous forme de noms de genres, « éditorial », « reportage », « mode d'emploi », « manuel », etc. Les usagers de la langue classent spontanément les productions discursives même s'ils ne sont pas bien conscients des dénominations des textes, et même s'ils ne sont pas producteurs ou consommateurs directs des textes. Par exemple, dans les médias, les lecteurs utilisent les termes de « fait divers », « reportage », « débats », etc. De même, s'entendent « dissertation », « thèse », « compte rendu de lecture », etc., à l'université. Les genres empiriques sont, à des degrés divers, présents à la conscience de certains locuteurs. Pour l'approche empirique, si l'on aborde les genres tels qu'ils existent dans la représentation des usagers de la langue, il est facile de démontrer l'extrême hétérogénéité des critères qui président à la désignation de ces séries de textes. Si l'on souhaite faire une typologie et identifier les genres aux classes de textes dont les noms circulent, on obtient une liste ouverte et hétéroclite évidemment peu satisfaisante. Selon S. BrancaRosoff (1999 : 116), la notion de genre est une « notion biface qui fait correspondre une face interne (les fonctionnements linguistiques) avec une face externe (les pratiques socialement signifiantes) ». Mais les usagers de la langue utilisent également des termes de classification lorsqu'il y a non-coïncidence entre les deux dimensions: tantôt ils privilégient la « situation de communication », tantôt les « marques formelles ». J.-C. Beacco (1991 : 23) insiste, pour sa part, sur l'utilité des genres empiriques, « vagues modèles de textes », puisqu'ils sont « actifs en ce qu'ils peuvent être ancrés dans la compétence communicative des locuteurs. C'est là toute la supériorité sur les typologies de textes scientifiques ». D'autre part, lorsqu'on adopte un point de vue descriptif des genres existants, on s'aperçoit qu'il n'y a pas recouvrement entre la définition sociale des genres, qui catégorise des individus inscrits dans des situations, et le point de vue formel,

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Chapitre I - L'approche empirique du genre

qui regroupe des productions langagières sur la base de marques linguistiques et de fonctionnements discursifs. Comme le remarque bien S. Branca-Rosoff (1999 : 6), il n'y a guère coïncidence que pour les «petits genres» les plus ritualisés comme les formulaires des institutions, ou les allocutions de bienvenue, discours pour lesquels « le lieu, l'interlocuteur, l'événement ... sont fixés ». L'instabilité de la relation entre formes et comportements sociaux institutionnalisés est donc une difficulté centrale pour toute définition a priori des genres. En somme, prendre en compte les genres empiriques conduit à une « approche privilégiant une vision historique de l'espace social» (S. Branca-Rosoff: 1999 : 7). On peut également examiner les locuteurs dans leurs pratiques sociales réelles et bien délimitées. Mais, il y a souvent la contradiction entre les classifications savantes et tes conceptions populaires des genres, puisque les genres populaires sont des modes culturels de communication, et tes catégories savantes sont des modèles abstraits selon lesquels s'organisent les textes. Quant à la description des genres, on peut contester des écarts entre les habitudes langagières des locuteurs (ou les fonctionnements discursifs) et les définitions sociales. Pour mieux comprendre et classer les genres des textes, il faudrait donc mettre en relation l'objet concret, genre empirique, monde réel du texte, avec le modèle abstrait, catégorie scientifique, monde possible du texte.

CHAPITRE II

L'APPROCHE PRE THEORIQUE L'EXAMEN DES GENRES JOURNALISTIQUES

:

Chapitre II - L'approche préthéorique

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Les genres ne sont pas toujours classés explicitement mais ils ont plutôt tendance à être utilisés d'une façon floue ou conventionnelle dans une société donnée. Les genres ne sont pas pratiqués seulement par leurs producteurs mais aussi par leurs consommateurs. On peut trouver des genres dont les producteurs sont bien délimités à l'intérieur de l'institution, alors qu'on pourrait dire que les genres quotidiens sont produits par presque tout le monde. Les genres institutionnalisés étant régularisés à l'intérieur de l'institution, prédéterminés par celleci, ils sont classés explicitement et reconnus par les praticiens des genres. Leurs fonctionnements étant attachés à des institutions, ils peuvent, tout en étant peu définis théoriquement, donc être liés à des descriptions « préthéoriques », à des modes d'emploi et à des transmissions du savoir. Dans ce sens « préthéorique », on va examiner les genres journalistiques comme un exemple représentatif.

Les typologies des genres journalistiques professionnels

selon les

On prend appui sur trois ouvrages du journalisme dont une partie est consacrée respectivement au classement des genres journalistiques: (1) 1. De Broucker (1995) : Pratique de l'information et écritures journalistiques (2) M. Voirol (1995) : Guide de la rédaction (3) J. Mouriquand (1997): L'écriture journalistique J. De Broucker distingue deux grandes familles de genres rédactionnels: les genres de l'information et les genres du commentaire. Les genres de l'information comprennent la dépêche, la brève, le filet, le reportage, etc. Les genres du commentaire comprennent l'éditorial, la tribune, le billet, la chronique, etc. J.-M. Adam (1997 : 9), qui commente cette distinction de J. De Broucker, établit le tableau suivant à partir de trois critères

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Chapitre II - L'approche préthéorique

qui peuvent être linguistiquement cernés. Cette catégorisation permet d'affirmer que les deux familles de genres rédactionnels de J. De Broucker sont « moins des genres que des positions énonciatives relatives à un contenu informationnel » (J.-M. Adam: 1997 : 9). Tableau 1
Information SUJET (sémantiaue) INTENTION (argumentative) POSITION (énonciative) Un fait Faire savoir comprendre/expliquer (rapporter) Effacement (distanciation) Commentaire Une idée Faire valoir une opinion (prendre position) Engagement (implication)

M. Voirol (1995) consacre deux chapitres du « Guide de la rédaction » à la distinction des genres journalistiques. Ceux-ci se partagent en deux: « les articles d'information» qui rapportent des faits, et « les articles de commentaire» qui brassent plutôt les idées. Parmi les articles d'information, M. Voirol établit une autre distinction à partir du mode de travail du journaliste. (I) la brève, le filet, la mouture, qui sont les genres de base que le journaliste pratique à son bureau, à partir d'informations venues de l'extérieur. (2) le compte rendu, le reportage, l'interview, le portrait, l'enquête, qui sont les genres majeurs que le journaliste exerce sur le terrain, où il collecte lui-même les informations. Alors que l'article d'information a pour principal objectif « de livrer des faits, de relater des événements, de montrer des personnages », l'article de commentaire a pour objet « de développer des idées, de livrer une opinion, d'affirmer une position ». Selon M. Voirol, tout article du commentaire est forcément « subjectif ». A cette catégorie appartiennent l'éditorial, l'analyse, la chronique, la critique et le billet, etc.

Chapitre 11- L'approche préthéorique

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Selon J. Mouriquanù (1997), qui est lui-même journaliste, deux grands genres journalistiques s'opposent: « le journalisme assis» et « le journalisme de terrain ». Cette distinction reprend celle établie précédemment selon que l'on se rend ou non sur le terrain. D'une part, le « journalisme assis» regroupe tous les genres journalistiques qui doivent « leurs caractéristiques à l'écriture, au talent littéraire de l'auteur ». Il comprend l'éditorial, le billet, l'humeur, le commentaire, la brève et le filet, etc. D'autre part, le « journalisme de terrain» suppose avant tout qu' « on se déplace ». Le critère de qualité est ici « le nombre d'informations recueillies et leur exactitude ». A ce genre appartiennent le reportage, l'enquête, l'interview et le portrait, etc. Le classement de J. Mouriquand se base sur le déplacement physique, ce qui correspond globalement à la distinction de M. Voirol. Mais on peut trouver des différences dans le fait que le « journalisme assis» comprend à la fois les articles « informatifs» et les articles « commentaire» distingués par d'autres auteurs, et que 1. Mouriquand tient compte de l'écriture. Mais il semble douteux que la brève et le.filet soient considérés comme relevant d'une écriture et d'un « talent littéraire ».

La typologie des genres journalistiques selon P. Charaudeau
Dans son ouvrage « Le discours P. Charaudeau (1997) propose une tiques. Pour construire la typologie trois facteurs: le mode discursif, degré d'engagement. d'information médiatique », typologie des genres médiade base, il choisit de croiser l'instance énonciatrice et le

Le « mode discursif» se répartit en « événement rapporté », « événement commenté» et « événement provoqué ». Les deux premiers événements ont été présentés dans d'autres classements examinés précédemment, mais l' « événement provoqué» en tant que troisième catégorie n'apparaît que dans cette typologie de P. Charaudeau. Par « provoquer », Charaudeau entend « la confrontation d'idées, à l'aide de

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Chapitre II - L' approche préthéorique

différents dispositifs tels que tribunes d'opinions, interviews ou débats pour contribuer à la délibération sociale» (1997 : 167). L' « instance énonciatrice » se répartit en deux, interne et externe, selon qu'interviennent des journalistes ou des personnes extérieures à l'organe d'information. Enfin, en ce qui concerne le dernier facteur, « degré d'engagement (+/-) », Charaudeau entend par engagement le fait que l'énonciateur manifeste plus ou moins sa propre opinion ou ses propres appréciations dans l'analyse qu'il propose ou dans la façon de mettre l'événement en scène (comme dans les interviews ou débats ). Selon ces critères, l'éditorial se situe dans l'origine interne puisqu'il est écrit par le journaliste. Il se place dans l'engagement fort et relève également de l'événement commenté. Le reportage se situe dans l'événement rapporté,. et l'enquête, dans l'événement commenté parce qu'elle est plus orientée vers une problématique. Le classement de Charaudeau semble significatif puisqu'il tient compte des modes discursifs en tant qu'élément langagier et en même temps de l'institution en tant que groupe donné.

Bilan des typologies des genres journalistiques
Des catégorisations que proposent plusieurs auteurs, on peut tirer deux points. En premier lieu, les genres journalistiques se répartissent globalement en genres informatifs et genres de commentaire. En deuxième lieu, en ce qui concerne l' éd itorial, on peut le caractériser seulement par l' « article de commentaire» qui montre l'engagement fort de l'énonciateur. Ces typologies citées sont donc trop floues pour être un classement du genre et ne montrent pas de traits distinctifs de chaque genre. Mais il serait utile qu'on se fonde sur ces typologies de base pour cadrer le genre en question avant d'entamer la description du genre. La distinction principale entre les genres informatifs et les genres de commentaire paraît nécessiter plus d'explications.

Chapitre II - L'approche préthéorique

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Comme le souligne M. Voirol (1995), la séparation entre deux genres n'est jamais aussi nette. Des commentaires peuvent se glisser dans des articles d'information et, inversement, des faits peuvent être rapportés dans des articles de commentaire. Insistant sur le continuum entre deux genres, informatifs et commentaires, J.-M. Adam (1997) résume les classements de quelques auteurs selon deux positions énonciatives polaires. A un pôle, en ce qui concerne l'engagement du journaliste, qu'il nomme la «distance », on trouve l'article d'information (la dépêche, la brève et le filet, etc.). A l'autre pôle, on trouve l'implication, et l'article de commentaire (la chronique, le billet, le courrier des lecteurs et l'éditorial, etc.). Entre deux pôles, les autres articles sont placés selon le degré de distance ou d'implication. En reprenant les critères (le style, le thème et la composition) de Bakhtine, en reformulant les critères définis par D. Maingueneau (1996), l-M. Adam (1997 : 17) propose pour sa part « les critères minimaux définissant les genres de la presse écrite». Le premier critère « Sémantique (thématique) » recouvre les « familles événementielles» et des rubriques, qui sont prédéterminées par le journal même. Le deuxième critère est « Enonciatif» par lequel on peut repérer le degré de prise en charge des énoncés et l'identité de l'énonciateur. Le troisième critère est la « Longueur ». Les textes sont brefs ou développés. En ce qui concerne le critère « Pragmatique », il relève des buts ou intentions communicatives. Le cinquième critère « Compositionnel » permet de saisir le texte par ses plans et ses séquences. Enfin, le dernier critère « Stylistique» est repéré au niveau de la texture micro-linguistique. En conséquence, il semble que la proposition de J.-M. Adam est plus adéquate que les distinctions des journalistes. Puisque pour le classement pertinent, il faut des différences claires qui peuvent distinguer un genre de l'autre, et puisque par ce classement, il serait possible d'examiner les différences langagières détaillées entre les genres. Les six critères

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Chapitre II - L'approche préthéorique

pourraient donc différencier plus finement les genres qui appartiennent au même «genre informatif» ou « genre de commentaire », et faire sortir du binarisme (article d'information et de commentaire).

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